‹ Le MexiqueChapitre 53 sur 96 · Exactement 31 443 000 et · texte numérisé non relu

Exactement 31 443 000 et

ne sera plus que médiocre. M. Kennedy a supputé quelle pourrait être la population des États-Unis à la fin du siècle actuel, c'est-à-dire dans trentesept ans, à peine la durée moyenne d'une génération. Il a trouvé qu'en supposant la continuation de l'accroissement annuel de trois pour cent, qui s'était soutenu jusqu'à ce jour et même avait été dépassé, les États-Unis excéderaient alors cent millions d'âmes. Si la multiplication de la population française ne devient pas plus rapide qu'elle ne l'a été depuis une dizaine d'années, nous serons alors à quarante à peine.

Il n'y a rien d'impossible à ce que, à cette époque et auparavant, l'union américaine se soit partagée en trois ou quatre empires; mais l'espace qu'elle occupe est si grand que chacun pourrait avoir quatre ou cinq fois le territoire de la France. Ce serait un groupe d'États de force à contre-balancer l'Europe.

L'Amérique anglaise du continent, dont l'étendue est si considérable, semble appelée à constituer plusieurs États, deux au moins, un sur chaque océan. Elle se peuple et s'organise avec vigueur. C'est ici le lieu de faire une observation qui s'applique pareillement aux États-Unis. L'Amérique anglaise offre une notable proportion de catholiques. Dans le bas Canada, ce sont des Français; dans l'intérieur, des Irlandais. Néanmoins l'esprit du catholicisme romain semble n'avoir aucune chance d'y prévaloir. Ce n'est pas là que la cour de Rome trouverait des adhérents au système politique qu'elle patronne, dans lequel le libéralisme n'a au-

cune place et où les peuples et les individus subiraient le joug d'une perpétuelle minorité ; ce n'est pas là qu'elle pourrait essayer de faire réussir les idées d'intolérance religieuse dont elle croit devoir rester le représentant et la personnification immuable. En religion comme en politique et dans les relations civiles, c'est la liberté qui l'emporte dans ces sociétés et le génie du protestantisme qui y guide la marche.

Dans toute l'étendue des deux Amériques, on n'aperçoit que deux agglomérations catholiques qui se fortifient; l'une qui possède un territoire presque sans limites, l'empire du Brésil, l'autre qui se réduit à une île d'une médiocre étendue, et qui n'est qu'une colonie, Cuba. Loin de moi la pensée de déprécier le Brésil. Il est gouverné honnêtement et libéralement. Il s'est fait un nom respecté dans le monde civilisé, et les colons européens commencent à s'y transporter. Le Brésil est en voie de devenir une puissance. Malheureusement il porte dans son organisation sociale un grand vice : la société y a pour fondement l'esclavage des noirs, et tôt ou tard ce sera pour lui une source d'immenses embarras. Le temps est passé où la société pouvait reposer solidement sur une telle base. Quelque complaisance qu'on y mette, on ne saurait trouver, dans le Brésil, pour le monde catholique et latin, l'équivalent de ce que sont les États-Unis pour le monde protestant et anglo-saxon. Il n'en est encore qu'à huit millions d'habitants de toutes couleurs. Quant à l'île de Cuba, c'est la plus florissante des Antilles.

Ses progrès en population et en richesse sont des plus remarquables. Elle est parvenue, à plus de douze cent mille âmes. Mais à Cuba aussi l'esclavage est en honneur, et la traite des noirs n'est pas étrangère à l'accroissement de sa population. Il faut remarquer aussi qu'il semble écrit que les États- Unis profiteront de la première défaillance qu'aurait l'Espagne pour s'en rendre les maîtres1.

Maintenant, que le lecteur porte ses regards vers le grand Océan. Il y verra de magnifiques colonies se constituer, avec tous, les caractères de la force, sur des terrains naguère inhabités. Or, à quels peuples appartiennent-elles? de quelle souche proviennent-elles et quel est l'esprit qui les anime? Pas une de celles qui méritent l'honneur d'être nommées, n'est le rejeton d'une nation catholique. Cette vaste Australie, qui formera plusieurs États quelque jour, et qui est déjà divisée en six gouvernements distincts, est essentiellement anglaise, et les tendances chères à la cour de Rome en sont absentes. Il ne serait pas prudent d'y venir enseigner même parmi les catholiques, que les institutions libérales sont des inventions du malin esprit,

1. L'île de Cuba a eu la bonne fortune de rencontre!' un écrivain, aux connaissances les plus variées, et d'une ardeur infatigable, qui s'est consacré à la décrire à tous les points de vue. C'est M. Ramon de la Sagra. Il en a fait l'objet d'un grand ouvrage accompagné d'un atlas descriptif, sous le tritre de His~ toria fisica, economico-politica , intelectual y moral de la isla de Cuba. C'est une des plus belles publications scientifiques qu'on doive à l'Espagne. L'ouvrage date de 1842 ; mais l'auteur y a joint des suppléments, et notamment un, qui est considérable, sous la date de 1860.

que le génie de la liberté est le génie de la perdition, et que le pouvoir temporel doit considérer comme son premier devoir d'assurer l'autorité de l'Église romaine. Au contraire toutes les tendances que le protestantisme a suscitées y dominent sans partage, et la population protestante y est en possession de l'ascendant. La Nouvelle-Zélande , à laquelle aussi un bel avenir semble réservé , se présente avec les mêmes caractères que les provinces australiennes. L'admirable île de Ceylan est sous la loi de l'Angleterre. Parmi les colonies anciennement constituées, Java qui, de môme que Ceylan, compte une nombreuse population indigène, et où, plus encore qu'à Ceylan, la population européenne est une exception, appartient à un peuple calviniste, les Hollandais.

Les Philippines, il est vrai, sont à l'Espagne catholique. On pourrait en tirer le plus grand parti ; mais sous son régime actuel, ce magnifique archipel est loin de devenir ce qu'est Java pour les Hollandais, ou Ceylan gouverné par la race anglosaxonne ou même 'l'île de Cuba sur laquelle flotte le même drapeau espagnol.

En outre de ces colonies, le grand Océan baigne d'immenses empires qui remontent à l'antiquité la plus reculée, et qui aujourd'hui encore sont les premiers du monde, non par l'avancement des arts, des sciences et de l'industrie, ni par la force morale, mais du moins par le nombre de la population : la Chine et l'Inde. Dans l'Inde jadis, la France catholique était l'énergique compétiteur de l'Angleterre

protestante; mais nous n'y sommes plus rien, et les Anglais y sont tout. En Chine notre gouvernement a fait des efforts intelligents et vigoureux, afin que l'influence française y fût bien apparente ; mais notre commerce ne s'y est pas encore montré à la suite de nos soldats. C'est l'Angleterre, c'est l'Amérique du Nord qui y ont l'ascendant commercial et y mènent les affaires.

Ce bilan comparé des progrès des États catholiques et de ceux des peuples chrétiens qui professent d'autres cultes, est de nature à inspirer de sombres réflexions aux hommes d'État qui considèrent, non sans raison, que les destinées de la France et la grandeur de son autorité sont subordonnées aux chances d'avenir des États catholiques en général et des races latines en particulier. C'est le plus puissant argument qu'il soit possible de faire valoir à l'appui de l'expédition du Mexique1.

1. Dans la lettre que l'Empereur a adressée au général Forey, lorsque ce chef militaire est allé prendre le commandement de l'expédition , ce motif est indiqué avec une grande force.

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