‹ Le MexiqueChapitre 59 sur 96 · HUITIEME PARTIE · texte numérisé non relu

HUITIEME PARTIE

LA TENTATIVE DE REGENERER LE MEXIQUE CONSI- DÉRÉE DANS SES RAPPORTS AVEC L'ATTITUDE ACTUELLE DE LA COUR DE ROME VIS-A-VIS DE LA CIVILISATION MODERNE.

COUP d'cEIL SUR LE PASSÉ. — DANGER IMMINENT

aujourd'hui.

Le succès définitif et complet de l'expédition française au Mexique, je veux dire l'affermissement de l'ordre politique et social dans ce malheureux pays, est subordonné à des causes qui sont indépendantes de la bonne volonté de la France et au delà des limites de sa puissance, quelque grande qu'on la suppose. Parmi ces causes, les plus profondes sont inhérentes à la situation actuelle de la religion catholique, et à l'attitude de la hiérarchie de l'Église romaine par rapport aux bases mêmes de la civilisation moderne. C'est sur ce point qu'il me reste à présenter quelques observations. Je sens que le terrain sur lequel je vais me transporter est glissant ; mais on n'a pas traité la question du Mexique, on n'a fait que l'effleurer, tant qu'on n'a pas abordé franchement cette difficulté.

On dit souvent que le domaine de la religion n'est pas de ce monde ; on a raison si par là on entend que le système en vertu duquel le pape Hildebrand

prétendait faire des rois les lieutenants temporels de la papauté, révocables selon le bon plaisir du saint-siége, est condamné sans retour ; que le clergé doit s'abstenir de toute pensée d'ascendant politique, et que sa place est dans le sanctuaire, devant l'autel et dans la chaire sacrée, d'où il répand un pieux enseignement et rappelle tous les hommes, quels qu'ils soient, à leur devoir de justice réciproque, de bienveillance mutuelle et de charité. Il n'en est pas moins vrai que la religion, par son influence directe et continue sur la conduite individuelle des hommes et sur les déterminations des peuples, exerce une action souveraine sur la marche de la société et sur la politique des États. Le ciel, tel que les hommes le comprennent, est l'idéal de la terre, aussi bien de l'État que de la société. Si l'on veut voir jusqu'où peut aller cette influence dans le mal, qu'on se rappelle , pour ne parler que de l'antiquité, les turpitudes qui ont caractérisé le règne d'Héliogabale. N'étaient-elles pas inspirées par le grossier sensualisme des religions de l'Asie qui, à ce moment, s'était infiltré dans le monde romain ? Si au contraire on veut l'observer dans le bien, qu'on énumère les changements sociaux et politiques dont le christianisme a été le promoteur. C'est, avant tout, lui qui a façonné les royaumes érigés par les barbares avec les débris de l'empire romain, de manière à préparer l'apparition de la société moderne. S'il n'y a plus d'esclaves en Europe, le principal mérite d'avoir brisé leurs fers revient à la doctrine du Christ, qui a appris aux hommes

qu'ils étaient tous frères, enfants du même Dieu. Si les inégalités politiques dérivées de la conquête, ou reçues en héritage de l'empire romain, ont été abolies dans plusieurs États et s'effacent graduellement dans tous les autres, c'est dans le même enseignement qu'il faut en rechercher la cause. Si la liberté civile et politique a pu se fonder au profit de tous, parmi les peuples de la civilisation occidentale, c'est que le christianisme y avait habitué les hommes à se respecter davantage les uns les autres dans leurs personnes et leurs propriétés, et à se reconnaître des droits réciproques. Si la condition de la femme a été relevée, c'est que la religion chrétienne l'a entourée de plus d'égards et qu'elle a mis au ciel, auprès de Dieu, une femme revêtue de tous les attributs propres à exciter l'amour et la vénération du genre humain.

Pendant les siècles qui suivirent le renversement de l'empire romain, l'Église fut le grand civilisateur des peuples de l'Europe. Elle contint et guida leurs instincts , qui étaient grossiers quand ils n'étaient pas féroces. Elle restreignit successivement le champ de la violence, et limita les écarts des passions des puissants, par l'anathème dont elle tenait la menace suspendue sur la tête des rois eux-mêmes. Elle favorisa l'expansion des connaissances, et en lit sa tâche propre. Elle organisa la ; chrétienté en une association extrêmement vaste, I ayant des sentiments communs et des opinions communes, une même doctrine sur la divinité et sur l'origine du genre humain , une même croyance

sur la destinée de l'homme en ce monde et dans la vie future. Il y eut ainsi, entre tous les membres de cette grande communauté, de bien autres liens et une bien autre coopération que dans l'agglomération formée par l'empire romain. Dominant les esprits et les cœurs du haut de la supériorité intellectuelle et morale de l'Église ellemême, le chef suprême de la hiérarchie catholique obtint un pouvoir immense et incontesté. Il en vint ainsi à être considéré et traité comme l'arbitre suprême de l'Europe. Il fut, selon l'expression de Voltaire, un empereur ecclésiastique, exerçant par lui-même ou par ses légats, avec un redoublement de prestige, l'autorité qui avait appartenu aux Césars, quoique parmi les souverains il y en eût un qui fut revêtu de la dignité et du titre d'empereur. Les rois de ces nations barbares s'accoutumèrent à incliner devant lui leur humeur altière. Il put distribuer les couronnes les plus illustres de ce tempslà. Pépin le Bref en France, Guillaume le Conque- la rant en Angleterre, ne seraient pas montés sur h trône, ou ne s'y seraient pas affermis, s'ils n'avaien été autorisés et désignés par le saint-père. Ils furen rois expressément par la grâce du pape, plus encor< que par la force de leur épée.

Le système de la cour de Rome qui assumai |foi tous les pouvoirs de la terre, le temporel comme lt spirituel, et qui prescrivait partout une loi im muable comme la volonté de Dieu, fut, par cett exagération d'unité, la sauvegarde de la civilisatioi au milieu de l'anarchie des sociétés barbares, pen

dant que les passions de ces grossiers conquérants bouillonnaient en Europe comme la lave dans le cratère d'un volcan. Mais il avait l'immense inconvénient de tendre à pétrifier la société dans un cadre fixe, et de l'immobiliser au lieu de lui faciliter les changements successifs de formes, qui sont la condition même du progrès. En faisant du bras séculier, c'est-à-dire de l'autorité civile et politique, l'instrument passif de l'Église et l'exécuteur de ses sentences, il donnait à la religion le caractère du despotisme et il dégradait le pouvoir civil et politique, pour lequel il n'y a ni force ni dignité s'il n'est que le reflet ou le serviteur d'un autre. Sous ce régime, on aurait eu dans le monde non pas l'unité que veut l'Évangile , et qui résulte de l'accord moral des âmes rapprochées par la foi et la charité, mais une uniformité intolérante et accablante sous laquelle Tesprit humain eût été étouffé. La liberté civile, sociale et politique ne serait jamais née. C'était quelque chose qui convenait provisoirement à une civilisation au début, à laquelle il fallait d'étroites lisières et, eu égard aux éléments désordonnés qui la composaient, une règle de fer. Comme constitution définitive de l'Europe, c'était au rebours de ce que provoque le génie du Christianisme, qui fortifie le for intérieur et tend à donner à chacun la force de porter le poids de sa personnalité. Peuples et individus y eussent été tenus dans une perpétuelle minorité et une dépendance sans limites.

Contre l'absorption et l'immobilisation de tous les pouvoirs au profit du saint-siége, le premier signal

fut donné par les souverains. Quelques-uns d'entre eux, jaloux de l'exercice de leur autorité, se redressèrent avec la rudesse propre à ce temps-là. Il y eut ainsi des luttes d'une extrême violence; mais ce furent des incidents isolés, et en somme le courant de la religion et celui de la civilisation, confondant leurs eaux dans le même lit, continuèrent de féconder le monde plusieurs siècles durant.

Mais un moment vint où les deux courants se séparèrent obstinément, et cette fois ce ne furent plus quelques souverains qui protestèrent contre la cour de Rome et contre l'Église dont le saint-siége formait le couronnement. Ce furent les peuples qui I élevèrent la voix. Secouant la soumission aveugle j à laquelle ils s'étaient prêtés volontiers, pour leur propre bien, à une autre époque, ils revendiquèrent un droit qui contient en germe toutes les libertés, celui du libre examen.

Une crise provoquée par des fautes réitérées et par de grands scandales éclata dans le sein de la religion. A l'ouverture du seizième siècle, une partie de l'Europe rompit avec la hiérarchie catholique, nia et secoua l'autorité religieuse du saint-siége. Celui-ci néanmoins conserva ou réiablit son ascendant dans un grand nombre d'États. Mais il cessa d'avoir le droit de dire que sa prédominance était fondée sur l'assentiment de la raison libre des peuples, car il se constitua à l'état de lutte ouverte contre la liberté de l'intelligence. Il déclara une guerre systématique et implacable à l'esprit de libre examen, qui cependant est aussi indispensable à la

grandeur et au progrès des peuples civilisés que l'air peut l'être aux poumons de l'homme. Il fit la tentative impossible de tenir à jamais comprimé ce ressort auquel les nations au contraire aspiraient à donner sa pleine action, et pour réussir dans ce chimérique dessein, il suscita et développa de toutes ses forces une juridiction que la postérité, par un arrêt gravé désormais sur les tables de bronze de l'histoire, a déclarée digne de l'exécration du genre, humain, le tribunal de l'inquisition. Il organisa contre les dissidents une extermination impitoyable, c'est-à-dire tout ce qu'il peut y avoir de plus antichrétien. A la faveur d'un concile dont les décisions sont caduques pour les Français, puisque, malgré les efforts du saint- siège, elles ne furent pas reconnues en France (le concile de Trente), il érigea, dans l'Église même, un échafaudage de pouvoirs absolus contre la perspective duquel les grands docteurs de l'Église s'étaient constamment élevés.

La cour de Rome parvint bien ainsi à établir dans quelques Etats, à force de rigueurs, l'apparence de la soumission. Mais qu'il y avait loin de ce silence contraint au spectacle qu'offrait jadis l'Europe entière, de populations reconnaissantes, heureuses de trouver dans l'Église un guide vers des destinées meilleures, pour la société, pour la patrie et pour l'individu 1 Même dans plusieurs des États où la hiérarchie catholique avait maintenu ou restauré son pouvoir, des protestations, puissantes par l'accueil qu'elles rencontraient dans le public, ne cessaient de se faire entendre. En France, les souve-

rains trouvaient commode d'exploiter, à leur profit personnel, la doctrine du pouvoir absolu préconisée par la cour de Rome pour son propre usage. Ils firent même, par le concordat de François Ier, un partage où le saint-siége et la couronne de France s'immolèrent réciproquement des intérêts et des droits qu'ils auraient dû respecter, dans l'intérêt bien entendu, celui-là de l'Église, celle-ci de l'État. Mais les rois de France nladmirent jamais, ils écartèrent toujours avec une inébranlable fermeté, la prétention que gardait la cour de Rome et qu'aujourd'hui même elle n'a point abdiquée encore, de subordonner les couronnes. Ils soutinrent la constitution à part de l'Église gallicane. Sur ce point particulier, ils eurent dans les parlements un appui et une collaboration que rien ne lassa, dans l'opinion une assistance constante, et même dans l'immense majorité du clergé une adhésion dont les évèques, l'illustre Bossuet en tête, se rendirent les organes. Un certain nombre de catholiques , et des plus croyants, se mirent à l'état d'hostilité permanente contre la milice que la papauté avait organisée pour le recouvrement de sa domination, la société de Jésus; ils ont laissé des monuments dont un est immortel, le recueil des Provinciales.

Mais ces résistances ou ces réserves des princes, des parlements, du clergé et de quelques catholiques d'élite de la trempe de Port-Royal, n'étaient, pour la cause du progrès, que des avantages partiels, isolés et qui semblaient accidentels. Pendant trois siècles, le seizième, le dix-septième et le dix-huitième, la

compression religieuse et politique fut la loi de la majeure partie de l'Europe, et de la France particulièrement. L'esprit humain, dès qu'il voulait user de sa hardiesse native, était traité comme un criminel. On prétendait l'enchaîner à des formules inflexibles, comme l'esclave de la société antique à la meule du moulin. Le despotisme des rois dans l'État et celui des souverains pontifes dans le domaine de la croyance, s'accommodaient volontiers l'un de l'autre. C'étaient comme deux jumeaux, ou plutôt c'étaient deux complices. La première de toutes les libertés , celle de la conscience et des cultes, était hautement déniée, et les autres n'étaient pas plus favorisées. Les lois de l'État ne cessaient de proclamer, en matière religieuse, une intolérance inexorable , conformément au système adopté et recommandé par la cour de Rome.

Le gallicanisme avait des velléités libérales vis-àvis du saint-siége ; mais son libéralisme demeurait cantonné dans un espace très-resserré, et il devenait persécuteur à outrance dès qu'il était en face des libres penseurs et même des protestants. Les parlements, qui étaient les vigilants et énergiques défenseurs des libertés gallicanes, étaient impitoyables quand ils avaient à faire à des huguenots, et des bourreaux raftinés quand de plus hardis réformateurs leur étaient dénoncés. Les boucheries ordonnées par le parlement d'Aix sur les Vaudois inoffensifs sont au nombre des cruautés que l'histoire a le plus flétries. Les nombreuses condamnations à

mort que prononça le parlement de Paris, sous François Ier et son fils , restent comme des taches ineffaçables sur la mémoire de ce grand corps. Les horreurs dont fut accompagnée l'exécution de Vanini, à Toulouse, par ordre du parlement de cette ville, excitent l'indignation, non-seulement contre la fureur des supplices qui animait la hiérarchie orthodoxe, mais aussi contre les magistrats qui acceptaient le 'triste rôle d'instruments de ces fureurs. Et que dire des innombrables violences que les dragonnades promenèrent sur toute l'étendue du territoire? Quelle honte pour le gouvernement soidisant très-chrétien qui les ordonna, pour les autorités locales qui mirent un soin infernal à les aggraver, pour les parlements si soucieux de la légalité, qui n'y trouvèrent rien à redire, et pour le clergé qui fit éclater son enthousiasme pour cette prétendue restauration de la foi! Et ne jettent-elles pas une ombre sinistre sur cette société si policée, qui demeura tranquille spectatrice de cette lâche persécution, au lieu de pousser le cri d'indignation que commandait un pareil débordement de tortures morales et matérielles? On dirait que, à cette époque, sous les machinations combinées du saint-siége et de la royauté, le sentiment de la liberté humaine avait été effacé de l'âme des fonctionnaires, des magistrats, des prêtres, des personnes du monde. Heureusement ce n'était qu'un faux semblant, et cet affaissement des caractères n'était qu'une éphémère défaillance. Une réaction honorable et salutaire devait se déclarer un jour.

On doit dire cependant, à l'éloge des parlements, qu'au dix-septième siècle ils prirent l'initiative d'un progrès notable de la législation dans ses rapports avec la religion. Ils se refusèrent à connaître des procès de sorcellerie et de magie, et à poursuivre personne pour ces crimes désormais considérés légalement comme imaginaires. C'était un changement considérable, en ce sens que c'était la négation, pour l'avenir, des influences surnaturelles dans les affaires humaines. C'était, par conséquent, la condamnation implicite des pratiques d'une superstition qui avilissait l'intelligence publique et relâchait, si même elle ne tendait à le briser, le ressort des âmes.

En résumé, le gallicanisme était une doctrine dans l'enceinte de laquelle les esprits indépendants ne pouvaient que se sentir comprimés. Il fallait des horizons plus larges, des espaces plus ouverts et plus féconds pour répondre au besoin de liberté qui ne cessait de travailler la civilisation européenne, en dépit de toutes les restrictions, de toutes les menaces, de tous les châtiments portés par les lois et appliqués par les tribunaux. Pour satisfaire à ce besoin impérieux, naquit et se fortifia, au dix-huitième siècle, l'école des philosophes.

Malgré tout ce qu'il y avait d'incomplet dans ses vues, de partial et de passionné dans ses opinions, la philosophie du dix-huitième siècle s'accordait si bien alors avec l'instinct qui portait les hommes éclairés à rechercher le progrès des sociétés et des États, que, sur toute la surface de l'Europe, elle eut

bientôt gagné de nombreux adhérents. En France, elle en eut dans tous les rangs de la société. Elle en compta quelques-uns dans le clergé lui-même, et ce ne furent pas les moins résolus ni les moins véhéments; il suffit de nommer l'abbé Raynal, Mably * et plus tard Sieyès. Elle en acquit de plus nombreux dans une autre classe, à laquelle cependant elle devait ravir tous ses privilèges, la noblesse. La lutte s'étant déclarée entre la hiérarchie religieuse et les philosophes, l'Europe intelligente fut presque unanime à montrer sa préférence pour ces derniers. Leurs emportements étaient facilement excusés du public, parce que celui-ci était révolté de l'intolérance qu'atfichait la hiérarchie catholique et irrité du joug auquel on prétendait soumettre ce qu'il y a de plus essentiellement et de plus nécessairement libre dans l'homme, son esprit et sa conscience. La neutralité était difficile aux esprits éclairés et aux cœurs généreux, le lendemain de procès comme ceux de Calas et du chevalier de la Barre, et devant la preuve d'aveuglement qu'avait donnée l'épiscopat français, lors du sacre de Louis XVI, par l'obstination avec laquelle il avait demandé que le roi fît serment d'exterminer les hérétiques. Ce fut un mouvement européen, universel. La révolution française en sortit un matin, armée de toutes pièces et radieuse. On peut dire qu'au moment où elle se montra, elle fut sa-

1. Mably, appelé communément l'abbé Mably, n'était pas ordonné prêlre; mais il était dans le clergé, avec le rang de diacre.

luée des acclamations du genre humain. Elle provoquâmes plus brillantes espérances.

Illusion! Dans leur accomplissement, ces espérances devaient éprouver un ajournement cruel. C'est que les passions les plus ardentes y intervinrent bientôt. Elles portèrent le désordre et le trouble dans la périlleuse manœuvre entreprise par un grand peuple, afin de passer subitement d'un ordre social suranné à un régime différent, et sur la plupart des points diamétralement opposé. Exaspéré par les obstacles qu'il rencontrait sur son chemin, le parti novateur commit des fautes, et même, ce qui est bien pis, quoi qu'on en ait dit, des crimes. Il méconnut la liberté, qui était le principe et le gage de sa force, et dans le cours de ses excès, il violenta la religion et persécuta ses ministres.

C'eût été une raison pour que désormais la religion se réconciliât avec la liberté. Elles étaient l'une et l'autre également victimes, également accablées. Quelques hommes éminents du clergé conçurent cette pensée ou l'entrevirent, entre autres un prélat illustre, dont la vie devait offrir le mélange des actes les plus solennels avec de grandes infortunes, l'évêque d'Imola, Chiaramonti, sur la tête duquel la tiare devait bientôt se placer. Mais le corps puissant qui, sous le saint-père, constitue le sommet de la hiérarchie, et dont le souverain pontife lui-même subit l'influence, le sacré collège resta immuable dans les anciens errements. L'évêque d'Imola, devenu souverain pontife, put bien venir à Paris sacrer le nouveau César, représentant

et légataire universel de la révolution française; il avait bien pu auparavant signer le nouveau concordat, qui contenait au moins de grandes concessions de fait, en supposant qu'il n'en renfermât aucune de principe. Il n'eut pas la puissance de modifier en quoi que ce fût, dans l'esprit de leurs fauteurs, les doctrines qualifiées en France d'ultramontaines, auxquelles, pendant des siècles, le clergé gallican avait tant résisté.

La lutte qui s'était déchaînée à l'occasion de la révolution française, et qui avait couvert les quatre parties du monde de sang et de ruines, se termina en 1815 par la défaite et l'abaissement de la France, en qui se personnifiaient les principes nouveaux de la constitution des États et des sociétés. Mais en cette circonstance se produisit un des exemples les plus remarquables de tout ce qu'il y a de profond dans les desseins de la Providence, et de ce que peuvent receler de bienfaisant les combinaisons, inattendues des hommes, auxquelles elle sait contraindre les événements de se plier.

De celte catastrophe qui semblait devoir engloutir les espérances des novateurs, la liberté sortit aussitôt triomphante, comme par l'effet d'un enchantement. Les souverains victorieux, qui avaient renversé le colosse impérial et abaissé la France, se montrèrent eux-mêmes subitement convertis aux idées libérales. Il semblait qu'eux aussi ils eussent lu sur la voûte des cieux la fameuse devise du labarum : Hoc signo vinccs. La France, en compensation de tout ce qu'on lui ravissait de territoire et d'in-

fhienee, reçut des institutions conformes aux principes mêmes proclamés par cette révolution française, contre laquelle l'Europe s'était coalisée, la liberté et l'égalité. Plusieurs autres États obtinrent de leurs princes un régime qui était fondé sur les mêmes bases. D'autres en eurent au moins la promesse renouvelée. Ce fut un moment solennel pour la hiérarchie catholique. Mais le saint-siége et à sa suite l'épiacopat ne comprirent pas leur situation au milieu des peuples avides de liberté et désireux d'une rénovation. Ils reculèrent alors qu'il était nécessaire d'avancer; ils se laissèrent emporter par un mouvement réactionnaire. Le clergé français lui-même répudia les opinions gallicanes, et se tourna avec ardeur vers les doctrines ultramontaines. La séparation devint plus profonde entre les partisans de la liberté et du progrès et la hiérarchie catholique, et ce fut bientôt comme un abîme.

Plus les libéraux ont affermi le terrain sous leurs pas dans toute l'Europe, plus ils ont fait de conquêtes par la persuasion des esprits, plus ils ont réussi à pousser les États et les sociétés dans les voies qu'ils affectionnent, et où la civilisation s'estime assurée de trouver puissance et bonheur, plus l'Église romaine a affecté l'immobilité, plus elle a déversé le blâme et l'injure sur les changements que les souverains eux-mêmes, attentifs aux signes des temps, ont loyalement introduits dans leur gouvernement, et consacrés dans les lois fondamentales de leurs empires. Lorsqu'on passe en revue les lettres encycliques et les allocutions

du saint-père pendant les trente dernières années, on est navré de les trouver remplies des expressions les plus acerbes et des condamnations les plus absolues contre ce qui est l'objet de l'amour des peuples et du respect des rois. L'esprit libéral y est bafoué comme une inspiration du génie du mal; la liberté de la presse et le système représentatif y sont honnis ; la tolérance y est signalée comme une peste ; la civilisation y est , en toutes lettres, un sujet de railleries et de dédains.

Pour les fidèles intelligents et pour tous les hommes que le souvenir de tant de bienfaits répandus sur le genre humain porte à honorer le catholicisme et à en souhaiter ardemment la perpétuité, quelle douleur que de voir s'éterniser dans une pareille attitude le souverain pontife et la hiérarchie catholique, en un temps où les plus grands princes se plaisent à rendre hommage aux idées libérales, non-seulement dans leurs discours, mais dans leurs actes et dans le système de gouvernement qu'ils adoptent et pratiquent avec une noble franchise !

Si le saint-père a raison de parler un tel langage, si la hiérarchie de l'Église a raison de proclamer son adhésion absolue aux opinions qui, du haut de la chaire de Saint-Pierre, tombent sur le monde stupéfait, l'empereur des Français a tort de développer la constitution de l'empire dans le sens libéral et de profiter de toutes les occasions pour entretenir les peuples de son attachement à la liberté- L'empereur d'Autriche est impardonnable d'avoir reconnu l'ina-

nité des tentatives réactionnaires auxquelles il s'était abandonné dans ses débuts, alors qu'il était tout jeune et dépourvu d'expérience, et de donner définitivement à ses sujets une constitution franchement libérale qu'il observe religieusement. De même, l'empereur de Russie. Quand il fut monté sur le trône, il vit, sur la surface de son immense empire, des millions de serfs agenouillés dans une humiliation héréditaire. Il se détermina alors à une des plus vastes entreprises d'émancipation qui aient jamais été accomplies, et prépara ainsi ses sujets à recevoir, quelque prochain jour, le régime politique qui est en honneur dans l'occident de l'Europe. Or cependant, si la cour de Rome a raison, le czar Alexandre II n'est qu'un fou couronné. Mais aussi bien ne faudrait-il pas alors changer en reproches les louanges que la postérité a décernées aux apôtres et aux souverains pontifes qui jadis tirent tomber les chaînes des mains des esclaves?

Nous avons vu, il n'y a pas une année encore, les évoques de toute la chrétienté réunis à Rome, sous le prétexte d'honorer la mémoire des martyrs du Japon, souscrire avec une unanimité imposante à une adresse au saint-père , dont l'objet était de proclamer qu'un immense malheur menaçait l'église et la foi, et que ce malheur consistait dans les efforts des Italiens pour transférer leur capitale à Rome, en dépouillant le saint-siége de son pouvoir temporel. Ah ! comment au milieu de ces éminents prélats ne s'est-il pas rencontré un seul homme pour s'écrier, à la proposition de cette adresse, que

le suprême danger que courent la papauté et la religion est autre que celui de l'absorption du territoire pontifical par l'Italie conjurée, ou que la modification profonde d'un pouvoir temporel qui a déjà croulé sur lui-même et ne subsiste plus que de nom; que le péril imminent, celui qu'il faut écarter par tous les actes que la foi autorise, c'est la séparation entre la hiérarchie catholique et la civilisation moderne; que cette séparation est déjà manifeste dans les opinions des deux hautes parties, et que, par l'irrésistible impulsion de la logique, elle risquerait fort de se consommer complètement et d'éclater sous la forme d'un schisme, si la situation actuelle se prolongeait?

DISSIDENCE PROFONDE PROVOQUÉE PAR DES FAITS RECENTS PRÉTENDUS SURNATURELS.

Il est un sujet auquel les règles de la circonspection la plus ordinaire commandaient à l'Église de ne pas toucher, celui du surnaturel. Pour que les hommes ne fussent pas tentés de nier cette multitude de miracles qu'on a placés dans le passé, il semble que l'Église n'aurait eu qu'un parti à prendre, celui de cesser d'appeler l'attention sur cette question, en cessant d'en promulguer de nouveaux dans le présent. Depuis que les générations se sont livrées à l'étude des sciences physiques et qu'elles ont soulevé le rideau qui leur cachait les opérations de la nature, il est acquis que dans l'ordre matériel tout obéit à des lois fixes qui produisent imperturbablement leurs effets. Lorsque prévalait la doctrine mythologique, derrière chaque phénomène il y avait un dieu particulier, qui avait ses passions aussi mobiles que celles des hommes et qui pouvait modifier, au gré de son caprice, les

événements naturels. Aujourd'hui, au-dessus des mondes, il y a un Dieu unique et parfait, qui a soumis la matière à des lois dont la permanence même atteste sa sagesse infinie et révèle en même temps sa puissance sans bornes, puisque ces lois incommutables rendent d'elles-mêmes les effets les plus divers. Le miracle incessant c'est la grandeur, la beauté et la fécondité de ces lois, et la perfection de leur harmonie ; il n'y a plus d'autres miracles.

Telle est l'opinion à laquelle sont ralliées aujourd'hui toutes les intelligences éclairées , tous les hommes qui se sont affranchis de la superstition. L'étude de plus en plus propagée des sciences mathématiques, physiques et zoologiques l'accrédite de plus en plus dans toutes les classes. Comme la modération a pris une grande place dans les âmes et que la réflexion a montré de quel respect était digne la religion, source de tant de bien pour le monde, on s'abstient de faire de cette opinion une application rétrospective. Mais sur le 'terrain du présent, les esprits indépendants et droits la maintiennent avec une grande fermeté. Il n'y a que de graves inconvénients et des périls à la heurter ; c'est risquer de se briser soi-même.

Malheureusement le goût du surnaturel et la tendance à le faire sans cesse intervenir persiste encore parmi la partie de la population que sa profonde ignorance maintient sous le joug de la superstition, et une partie de l'Église est portée à cultiver ce penchant comme un des moyens légitimes du gouveinenient des sociétés, tandis qu'il constitue un

obstacle au perfectionnement moral des peuples, puisqu'il éteint le sentiment de la responsabilité. On en a eu un étrange exemple dans la bataille qui termina, près de Fribourg, la lutte du Sunderbund en Suisse, il y a quatorze ans. En France sous la Restauration, les missionnaires, dans l'exaltation d'un zèle malheureux, avaient déjà affecté de favoriser ces grossiers instincts : on se souvient, entre autres, du miracle de la croix de Migné, dont le public s'émut, et qui donna lieu à une discussion où les partisans de la superstition n'eurent pas l'avantage. A la suite du débat qui s'était engagé au sujet de la Croix de Migné, les tentatives de miracles cessèrent de se produire en France, si ce n'est peutêtre dans ces régions obscures et infimes où le regard ne plonge pas et d'où ne se répand aucun retentissement extérieur. Mais ce n'était qu'une suspension provisoire : après une vingtaine d'années, il s'en est fait un nouveau débordement. Et alors les propagateurs des faits miraculeux n'ont plus été seulement d'humb'es pasteurs de village ou des missionnaires dont une ardente imagination égarait la foi. Les hommes qui respectent la religion catholique ont eu le chagrin inattendu de voir des dignitaires de l'Église, des évoques, sanctionner de leur autorité la miraculeuse apparition de la Vierge à la Salette et celle de la grotte de Lourdes. Il n'y a qu'une année qu'un mandement, pénible à lire, de l'évêque de Tarbes, a célébré le dernier de ces prodiges prétendus, quelque digne qu'il soit de prendre place à côté de celui qu'avait fabriqué de

ses adroites mains, à Saint-Saturnin (Vaucluse), la fille Rose Tamisier. Je mentionne celui-ci parce que, jusqu'au moment où la cour de Nîmes l'eut caractérisé dans un arrêt mémorable1, il avait excité dans le midi de la France les mêmes transports qui ont accueilli les miracles de la Salette et de Lourdes, et il avait été l'objet des mêmes attestations.

Fait plus grave encore, s'il est possible, la cour de Rome, dans les canonisations qu'elle opère de personnages qui ont vécu dans les temps modernes, exalte les miracles qu'ils auraient accomplis ou dont ils auraient été l'occasion !

C'est un des points sur lesquels la dissidence est la plus profonde entre l'Église et le siècle, et où le différend peut le plus s'envenimer.

1. L'arrêt qualifie le prétendu miracle d'indigne jonglerie et porte que l' allégation d'une intervention miraculeuse ne mérite d'inspirer que la pitié et le mépris.

ATTITUDE PRISE PAR LA COUR DE ROME. — ENCYCLIQUE DU 15 AOUT 1832 ET ALLOCUTION PONTIFICALE DU 18 MAI 1861. — ALLOCUTION DU 15 DÉCEMBRE 1856, RELATIVE AU MEXIQUE ET A TOUTE L'AMÉRIQUE ESPAGNOLE.

Il ne serait peut-être pas superflu ici de s'arrêter un moment, afin de démontrer, par des citations multipliées, à quel point est portée la discordance d'opinion, sur le grave sujet de la direction à imprimer aux sociétés humaines, et des institutions politiques qui leur conviennent, entre les nations civilisées et leurs gouvernements d'une part, le souverain pontife et la hiérarchie catholique , ou l'épiscopat, d'autre part. Mais une discussion en règle sur ce grave sujet nous entraînerait fort au delà des bornes que nous prescrit la nature de cet essai. Au surplus, pour porter la conviction dans l'esprit du lecteur, je n'ai qu'une chose à lui demander, c'est qu'il veuille bien lire les principaux documents émanés du saint-siége depuis que le mouvement libéral s'est fortement prononcé dans toute l'étendue de l'Europe, ce qui remonte à une

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trentaine d'années , c'est-à-dire à la révolution accomplie par la France sur elle-même en 1830, jusqu'au moment actuel où la liberté a triomphé partout, excepté à Rome.

Parmi ces documents, il n'en est pas de plus remarquables que les deux suivants : l'encyclique de Grégoire XVI, du 15 août 1832, qui fut lancée à l'occasion de la tentative faite par quelques prêtres français, à la tête desquels était Lamennais, afin, disaient-ils et croyaient-ils, de rétablir l'accord entre le catholicisme et la liberté ; et l'allocution prononcée par le souverain pontife actuel Pie IX, le 18 mars 1861, au sujet des tendances modernes, favorables à la liberté. Ces deux actes du saint-siége ont le rapport le plus étroit avec le sujet qui nous occupe présentement et, comme on le verra bientôt, avec la question mexicaine ellemême1.

Le premier condamne toutes les nouveautés en général. Il prononce un arrêt en forme contre la liberté de conscience, qu'il qualifie de « maxime fausse et absurde, ou plutôt extravagante; » contre la liberté de la presse, dont il dit que c'est « la liberté la plus funeste, liberté exécrable pour laquelle on n'aura jamais assez d'horreur. » Les autres libertés politiques y sont également frappées de réprobation. Les princes y sont avertis que « le pouvoir

1. Ces deux pièces ont eu un grand retentissement. Elles ont été reunies dans une brochure publiée par un catholique fervent, M. Rupert, sous le titre : Dr lu liberté moderne jugée par VÉglise. Paris, ISG'2; librairie Victor Palmé.

leur a été donné, non seulement pour le gouvernement du monde , mais surtout pour l'appui et la défense de l'Église. » L'allocution de Pie IX est consacrée particulièrement à examiner et à réfuter la proposition patronnée, et directement présentée, par les plus grands gouvernements de l'Europe, au saint-siége, afin qu'il « ;se réconcilie et fasse alliance avec ce qu'on nomme le progrès, le libéralisme, la civilisation nouvelle1. » Parmi les reproches adressés à la civilisation moderne, se trouve celui d'être bienveillante pour les cultes non catholiques, de ne pas écarter les dissidents, qualifiés d'infidèles, des emplois publics, et de leur permettre de faire instruire leurs enfants dans les écoles catholiques. Le reste de l'allocution est consacré au pouvoir temporel de la papauté, dont la cause est représentée comme se confondant avec celle de la foi.

En me plaçant à un point de vue exclusivement humain, je puis émettre une opinion sur le langage que tient ainsi le saint-père et prendre la liberté de lui en supposer, par manière d'hypothèse, un autre tout différent. Or à ce point de vue on ne peut s'empêcher de penser que le souverain-pontife eût obtenu un bien plus grand effet politique, un bien plus grand effet moral, et ce à quoi, dans son îmour pour le genre humain, il ne saurait être indifférent, qu'il eût déterminé une bien plus grande

1. Ce sont les termes de l'allocution. Je souligne ce qui est ouligné dans l'original eu latin.

somme d'utilité sociale, si au lieu de fulminer l'anathème contre ce que le siècle recherche et aime, le progrès, le libéralisme, la civilisation, il se fût exprimé à peu près en ces termes : « Ce progrès que vous poursuivez, à qui les nations modernes le doivent-elles d'abord ? à la religion qui courba la tête des fiers Sicambres, (fui dompta leurs appétits brutaux et violents, qui fit fleurir, à l'ombre des basiliques et des monastères, tout ce qui des sciences et des arts avait échappé à la destruction ? La protection donnée aux humbles, et qui leur a permis peu à peu de lever le front, l'appui prêté aux faibles, et qui les a placés dans les conditions où ils devaient devenir forts, d'où vinrent-ils, sinon de l'Église qui opposa ses armes spirituelles au glaive et à la massue des conquérants barbares? L'égalité, fondement des lois civiles et politiques des peuples modernes, c'est le sanctuaire qui en a offert le précepte et l'exemple; le précepte, par les paroles du Christ, que tous les hommes sont les enfants de Dieu ; l'exemple, par l'organisation de la hiérarchie catholique, où le fils de l'esclave ou du serf était ré puté l'égal de l'enfant des rois. La liberté pour laquelle vous vous passionnâtes, il y a bientôt un siècle, et en faveur de laquelle vous fîtes un effort surhumain, au point d'ébranler la planète sur son axe, cette liberté dont le nom fait tressaillir d'allégresse les peuples qui la possèdent et dont l'espérance soutient les populations opprimées, ce fut l'Église qui vous en apporta le germe. Ce fut elle qui, en montrant aux plus puissants un frère dans l'es-

clave et dans le serf, provoqua les affranchissements. Ce fut la religion qui jeta les fondements d'une liberté inconnue, même aux peuples les plus libres de l'antiquité, en vous façonnant peu à peu à vous estimer et respecter les uns les autres, nobles et vilains, bourgeois et ouvriers, puissants et faibles. L'antiquité avait institué les droits du citoyen ; le christianisme a inauguré les droits de l'homme; il est le vrai fondateur de la liberté humaine. La civilisation, fille de l'Europe, qui aujourd'hui se dispose à couvrit toute la surface de la terre, c'est le fruit de la religion, car celle-ci en a inspiré les principes et préparé les conquêtes. Cette industrie, dont la fécondité vous enorgueillit à bon droit, et qui s'efforce de fournir les éléments du bien-être à toute la famille humaine, que serait-elle si l'Église n'avait dégagé de la servitude les classes qui y consacrent leur labeur? Ces sciences dont la civilisation se sent heureuse d'être parée, où en seraient- elles si la doctrine spiritualiste, que la religion a fait dominer, n'en avait provoqué l'avancement? Vos beaux-arts, qui les a élevés et ennoblis ? Votre sensibilité , qui l'a raffinée? Vos mœurs, qui les a épurées? qui, sinon l'esprit chrétien ? Tout ce qu'il y a de beau et de grand dans la civilisation chante, volontairement ou malgré soi, les louanges de la religion chrétienne. Les philosophes du dix-huitième siècle, qui se sont crus eux-mêmes les adversaires de l'Eglise, sur quels fonds vivaient-ils, sinon sur les idées que la religion avait gravées dans leur esprit, sur les sentiments d'amour pour le genre

humain que le Christ, du haut de sa croix, avait légués au monde? La tolérance pour les opinions religieuses, c'est le Christ qui en a été le premier prédicateur, car il n'a exclu du royaume des cieux que les hommes égoïstes et pervers, ceux dont le cœur se plaît à faire du mal à leurs semblables. Il a enseigné que s'aimer les uns les autres est le fond et la substance de la religion. Il a exalté le samaritain bienfaisant, et l'apôtre saint Paul a reconnu le Dieu des chrétiens dans un temple d'Athènes. »

Dans mon incompétence, que je ne dissimule aucunement et dont je fais la confession très-humble, je n'aperçois rien dans l'Évangile qui interdise au successeur de saint Pierre de faire un pareil exposé des titres de l'Église à la reconnaissance des hommes et de proclamer qu'il sanctionne , aime et favorise les penchants les plus avérés et les plus irrésistibles des nations qui sont les coryphées des autres. Il appartient au lecteur de décider si je me trompe en exprimant l'opinion que, si la cour de Rome partait de ces vérités pour essayer, entre l'Église et la civilisation moderne, une réconciliation à laquelle le siècle est tout disposé, elle aurait plus à s'en applaudir que de ces manifestes remplis d'amertume et gonflés d'insulte contre ce que les hommes même qui respectent le plus la religion considèrent comme la gloire de leur temps et comme un bonheur pour l'espèce humaine.

Parmi les actes émanés du saint-siége, pendant la

période sur laquelle j'ai cru devoir m'arrêter, celle qui a son point de départ à la révolution de 1830, il en est un qui rentre de la façon la plus directe dans le cadre de cet «ssai : c'est l'allocution prononcée par Sa Sainteté Pie IX dans le consistoire secret du 15 décembre 1856, et qui a pour texte l'état de la religion dans la république mexicaine. Le gouvernement de cette république s'était décidé, après des hésitations assez prolongées, à établir entre l'État et l'Église des rapports semblables à ceux que la révolution française, régularisée dans son cours, a institués chez nous et qui restent consacrés par nos lois, sans contestation apparente de la cour de Rome. En outre, il ne se lit pas plus de .scrupules que n'en avait eu noire Constituante de 1789, de s'emparer (sous diverses réserves en laveur des prêtres et religieux) des biens considérables que possédait le clergé, afin de les approprier aux besoins impérieux de l'État. C'est contre ces dispositions que s'éleva le saint-père. Les faits qu'il incrimina et dont je puise l'indication dans l'allocution même de Sa Sainteté sont les suivants :

1° L'abolition du for (fucro) ecclésiastique dont j'ai parlé1, en vertu duquel le clergé mexicain ne relevait pas des tribunaux ordinaires.

2° Le refus du gouvernement mexicain de soumettre à l'autorité suprême du siège apostolique ceux de ses actes qui concernaient le clergé.

3° La prise de possession par l'État des biens

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