Elle les en blâme sévèrement
2. Ces dispositions sont insérées dans la constitution définitivement adoptée par le Mexique en 1857. La cour de Rome en connaissait le programme à la fin de 1856, et par son allocution, le saint-père espérait peut-être en empêcher l'adoption au moment suprême.
que diverses autres dont je n'entends aucunement me porter le défenseur, mais dont il ne faut peutêtre pas chercher l'exposé le plus impartial dans l'allocution du saint-père1.
La forme même de la condamnation mérite d'être signalée : « Nous élevons, est-il dit, avec toute la liberté apostolique, notre voix pontificale au milieu de votre auguste assemblée, et nous condamnons, réprouvons et déclarons absolument nuls et de nul effet tous les décrets mentionnés ci-dessus , et tous les actes que le pouvoir civil du Mexique a faits avec un tel mépris de l'autorité ecclésiastique et du siège apostolique, et avec un si grand préjudice pour la religion, pour les pontifes et pour les ecclésiastiques en particulier. En outre, nous avertissons de la manière la plus grave tous ceux qui ont pris part à ces actes par leurs démarches, leurs conseils ou leurs ordres, de penser sérieusement aux peines et aux censures que les constitutions apostoliques et les sacrés canons des conciles ont portées contre les violateurs et les profanateurs des personnes et des choses sacrées, ainsi que de la liberté et de la puissance ecclésiastique, et contre les usurpateurs du droit du saint-siége. » On a lieu de remarquer que c'est à peu près ainsi qu'eût parlé Grégoire VII.
Ce même document contient des remontrances
1. C'est notamment l'exil prononcé contre quelques-uns des prélats qui avaient protesté contre les lois régulièrement votées et qui s'étaient efforcés, l'allocution ne dit pas de quelle façon, d'en obtenir l'annulation.
sévères à l'adresse des autres gouvernements de l'Amérique espagnole. Je vais énumérer les attentats contre l'Église et la religion dont le saint-siége les accuse. Le lecteur va voir ce qui, dans le langage de la cour de Rome, s'appelle « renverser et fouler aux pieds la divine institution de l'Église, sa doctrine sainte, son autorité vénérable, sa discipline, tous ses droits et la suprême dignité, la puissance souveraine de ce siège apostolique. »
La puissance laïque, en d'autres termes le gouvernement, présente des évêques à la cour de Rome et exige d'eux qu'ils' prennent l'administration du diocèse, avant d'avoir reçu de Rome l'institution canonique. — C'est le diminutif du droit qu'exerçait en Amérique la couronne d'Espagne; les gouvernements indépendants sont fondés à se considérer comme les héritiers naturels de l'intégralité de ce droit, qui était reconnu par le saintsiége.
Les évêques ne sont pas libres de condamner les écrits qu'ils croient contraires à la religion. — C'està-dire que les gouvernements indépendants ont retiré aux évêques le droit d'exercer la censure ou d'avoir un index. Tous les gouvernements européens l'entendent ainsi aujourd'hui.
Les évé*ques ne peuvent publier, sans l'autorisation du gouvernement, les actes émanés de la cour de Rome, — c'est ce que la cour de Rome a accepté pour la France par le concordat et c'est ce qui existait en France avant la Révolution.
La liberté d'acquérir des propriétés est enlevée
à l'Église. — La plupart des gouvernements de l'Europe ont, par des raisons politiques, soumis à des limitations étroites le droit du clergé à acquérir.
Le pouvoir civil a supprimé les dîmes. — C'est comme en France. — Il a aboli la juridiction ecclésiastique.— Encore comme en France. — Il ne reconnaît pas la totalité des empêchements au mariage établis par l'Église — c'est encore comme en France, même après que la loi civile, qui permettait le divorce, a été abolie. — Le pouvoir civil a changé l'âge fixé par l'Église pour la profession religieuse, soit des hommes, soit des femmes: il a interdit les vœux solennels (on veut dire les vœux perpétuels.) — Il n'y a en Europe aucun gouvernement qui ne croie avoir le droit de faire toutes ces choses, et la plupart ont usé de ce droit.
A ces griefs précis exprimés contre l'ensemble des gouvernements indépendants de l'Amérique espagnole, s'en joignent quelques autres, pour la plupart formulés en termes généraux et vagues; ils échappent ainsi à l'appréciation du lecteur. Mais les principales plaintes articulées par le saintpère dans son allocution de décembre 1856 contre les gouvernements de l'Amérique du Sud, sont celles que nous venons de rapporter; or, on vient de le voir, elles sont de telle nature que le sentiment des hommes éclairés se refusera à épouser la querelle du saint-siége, et au contraire désapprouvera les prétentions qu'il élève. Ce sont en effet les doctrines d'un autre âge que la cour de Rome voudrait faire
prévaloir en Amérique, même dans ce qu'elles ont de plus offensif pour les principes les plus incontestables du droit public moderne. C'est l'antique pensée de subordonner l'État à l'Église qui se manifeste , quoique le siècle ait clairement montré l'antipathie qu'elle lui inspire.
DÉCHIREMENTS ET DESORDRES INTESTINS DANS LES ETATS CATHOLIQUES, PAR SUITE DE L' ATTITUDE Çj'UA PRISE LA COUR DE ROME.
La situation prise par le saint-siége et le sacré collège, puis à leur suite par la presque unanimité de l'épiscopat, vis-à-vis de l'esprit dont sont animés les peuples modernes, est donc celle d'un antagonisme déclaré. De là, il est impossible de le méconnaître, un sujet de trouble potir les consciences, et une cause incessante de tiraillements et d'irritation entre l'Église et l'État. La religion et la foi n'y peuvent rien gagner, ce me semble, et le bon ordre dans l'État ne peut qu'y perdre. Les catholiques soumis, pour lesquels toute parole descendue du saint-siége est un oracle, ne peuvent que mépriser et haïr les institutions représentatives et les garanties libérales que consacrent les lois de leur pays. Ils sont excités à désobéir aux lois et à les déGer. De leur côté, les amis même les plus sages et les plus patients de la liberté, du progrès et de la civilisation ne. peuvent
qu'être profondément blessés de ce que, au nom de la religion qu'ils ne demandent pas mieux que d'honorer, au nom de la divinité dont ils vénèrent le sairît nom, les institutions politiques et les lois libérales que le genre humain a honorablement conquises par des efforts longs et pénibles, soient dogmatiquement représentées comme des fléaux et signalées à la réprobation et à Yhorreur des fidèles, à titre d'œuvres de Satan.
On place ainsi les peuples catholiques dans la plus douloureuse des alternatives. Car proclamer du haut de la chaire de saint Pierre qu'il n'y a aucune conciliation possible entre la foi, d'une part, le progrès, le libéralisme et la civilisation, tels que dans son calme et sa raison l'Europe les veut et les comprend, d'autre part, n'est-ce pas leur signifier qu'il faut choisir entre les deux? Or comment le choix est-il possible? Répudier ouvertement ce que la cour de Rome commande de croire, ce qu'elle assimile à des articles de foi, au moins par la véhémence qu'elle met à le soutenir, et persister dans des doctrines contre lesquelles la cour de Rome lance l'anathème, c'est le commencement d'un schisme pour lequel personne n'a de penchant. Mais d'un autre côté estil un homme de sens qui imagine que les peuples civilisés vont renoncer à ce système libéral, où ils sont assurés , en le pratiquant avec sagesse , de trouver le véritable bon ordre, la puissance, la grandeur, le savoir, la richesse, ou qu'on les décidera jamais à abandonner le drapeau de la tolérance religieuse, malgré le soin qu'on prend à Rome
de la comparer à la peste? Perpétuer dans les États un pareil tiraillement n'est-ce pas y compromettre en même temps la foi religieuse, la paix publique et les libertés nationales? Dans cette lutte intestine, les forces vives des nations catholiques doivent se consumer et s'épuiser. Ne sera-ce pas pour l'Eglise une perte irréparable ?
Non-seulement le raisonnement le plus simple révèle les dangers de cet antagonisme flagrant entre la doctrine que soutient l'Église et les principes auxquels une mûre réflexion et une longue expérience ont amené les États civilisés, aussi bien les souverains que les peuples ; mais encore, les faits se chargent de proclamer que, de ces deux influences en conflit, celle à laquelle on doit donner tort, ce n'est pas l'esprit du siècle.
Et en effet, parmi ces grands êtres collectifs qu'on appelle les États européens, qu'on tâte le pouls à ceux chez lesquels avait prévalu la doctrine de l'Église sur le gouvernement des sociétés. Tous, successivement, éclairés entin par leur propre dépérissement et leur propre ruine, ont repoussé cette coupe de leurs lèvres et se refusent à s'y désaltérer. Mais il y a peu d'années encore, plusieurs s'y abreuvaient encore, et qu'étaient-ils devenus? Voyez l'Espagne d'avant 1830, et le royaume deNaples au moment où le trône des Bourbons est tombé en poussière sous le souffle de Garibaldi. C'étaient des gouvernements sans force, sans lumières et sans honneur, des États incapables de la moindre entreprise et de la moindre activité. Ils étaient pour-
tant gouvernés autant que possible selon le coeur de la cour de Rome. Je dis autant que possible, parce que le système préconisé par les deux documents pontificaux de 1832 et de 1861 avait dû éprouver quelques restrictions dans ces deux États, et c'étaient ces dérogations mêmes qui y maintenaient un souffle de vie. Mais là où le système était au complet sans réserve aucune, dans les États romains enfin, quel spectacle, grand Dieu! Le mot d'impuissance est une flatterie pour dépeindre une pareille situation politique. Le mot propre est le néant, car on a beau chercher à Rome, on n'y aperçoit pas un gouvernement; l'œil le plus exercé n'en distingue plus que le cadavre. Voilà quatorze ans que les armes de la France ont rendu la ville de Rome au saint-siége et que la papauté est en demeure de relever dans la ville sainte son pouvoir temporel. A l'ombre du drapeau français, elle a pu tenter en sécurité tout ce qu'elle aurait conçu , et déployer à l'aise la plénitude de ses moyens. Or,' après un tel laps de temps, et dans de pareilles conditions, les choses en sont à ce point que si les troupes françaises évacuaient Rome un matin, le soir même l'autorité politique du saint-père n'existerait plus. Ce n'est pas moi qui le dis,c'est tout le monde.
Au contraire, tous les États se félicitent d'être entrés dans les voies recommandées par l'esprit du siècle, quoiqu'elles fussent réprouvées par le saintsiége. C'est qu'aussi l'esprit du siècle s'est éclairé et tempéré par les leçons qu'il avait reçues des événements. Il n'a plus été ce qu'il fut chez nous en 1792
et 1793, passionné, absolu, repoussant tout ménagement comme une faiblesse et toute transaction comme une lâcheté. Il procède par degrés, affermissant le terrain sous ses pieds avant de faire un nouveau pas. Au sujet de la religion, il répudie la profession de foi de Cabanis : Je jure qu'il n'y a pas de Dieu; il professe au contraire un grand respect pour les idées religieuses, il proclame que la croyance est le ciment des États , il est chrétien. Il y a quarante ans, les libéraux disaient: la loi est athée; aujourd'hui ils répètent la formule de M. Guizot: l'État est laïc. En politique, le siècle ne montre pas moins de sagesse et de mesure. Il a rendu hommage au principe d'autorité qu'il niait jadis, et par là il s'est concilié les princes qui sont devenus loyalement les partisans de ce progrès, de ce libéralisme, de cette civilisation, si durement traités par le saintsiége.
Quoique la doctrine de la cour de Rome sur le gouvernement des sociétés et sur les rapports de l'Eglise avecl'État soit inadmissible; quoiqu'il n'y ait plus un seul peuple ni un seul prince qui en veuille, reste pourtant que les recommandations, les objurgations et les éclats de la cour de Rome ont de l'effet sur les consciences d'un grand nombre de personnes parmi les populations catholiques. Il n'est pas au pouvoir du saint-siége de rétablir, chez quelque peuple que ce soit, les formes et les principes de gouvernement qu'il croit les seuls bons ; mais il peut, par le trouble des consciences, embarrasser dans plusieurs États la marche des affaires,
et empêcher, entre les pouvoirs constitués et le public, cette bonne et complète harmonie qui est si nécessaire à la tranquillité intérieure des nations et à leur autorité dans le monde. On en a eu un exemple en France sous le gouvernement de 1830.
On vit alors les chefs de la hiérarchie catholique se servir des libertés garanties par la constitution pour braver le souverain et pour alarmer la foi des familles. Les collèges royaux, administrés par l'État, avec une sollicitude qu'il semblait impossi ble de méconnaître , étaient journellement dénoncés comme des écoles de pestilence, rien moins que cela, car la hiérarchie catholique semble se complaire dans les expressions les plus injurieuses et les plus provoquantes. Cette hostilité déclarée était une cause notoire de faiblesse pour l'État. Le gouvernement pourtant faisait de grands sacrifices à l'esprit de l'Église, dans l'espoir dé désarmer le clergé. En fait, on lui immolait même le plus sacré des principes, celui de la liberté des cultes. La politique du gouvernement et l'interprétation qu'on donnait aux lois avaient pour effet de compromettre cette conquête si chère à la civilisation moderne. Vainement la cour d'Orléans, par un arrêt du 9 janvier 1838, revendiqua et voulut consacrer le principe de la liberté des cultes, tel que le comportait le bon sens, d'accord avec le texte formel de la charte. Son arrêt fut cassé. Il est de notoriété publique que les protestants se sont alors vu refuser l'autorisation de pratiquer publiquement leur culte, quelque sincère que fût leur croyance,
quelque honorables que fussent leurs personnes, quand il s'agissait d'introduire cette pratique dans une ville où ils n'avaient pas encore de temple1. On leur opposait les articles du Code pénal, qui subordonnent les réunions de plus de vingt personnes à l'autorisation préalable du gouvernement, comme si ces articles n'eussent été abrogés par la charte, à l'égard des réunions religieuses.
Sous un régime tel que celui du gouvernement impérial, qui est investi d'une prérogative plus étendue que l'autorité royale de 1830, et qui, en possédant bien mieux les moyens de se faire respecter, n'est pas moins résolu à n'user jamais de ses pouvoirs au détriment de la religion , il n'est pas à craindre que le mauvais vouloir de quelques-uns des chefs du clergé, fùt-il ardent , et leur opposition, fût-elle systématique, puissent ébranler l'État. En France, il y a trop de lumières, et les classes éclairées sont trop influentes, pour qu'on puisse détourner de ses voies la société française. Même parmi les classes où l'in-
1. Le département de la Haute-Vienne a été le théâtre d'un de ces refus les plus obstinés. Sous le gouvernement actuel, ces familles protestantes ont, à la fin , pu pratiquer leur religion, sans être envoyées indéfiniment en police correctionnelle où cependant, postérieurement à 1852, elles ont comparu et ont été condamnées. Mais la jurisprudence en vertu de laquelle on avait fermé leur lieu de réunion, jugé et puni leurs personnes, n'a pas été modifiée, et le décret du 25 mars 1852 lui a même donné une force nouvelle. Le régime de l'autorisation préalable subsiste, plus garanti que jamais par la loi, quoiqu'il soit en opposition évidente avec la liberté. En ce sens, il y a lieu de dire que la liberté des cultes attend encore en France d'être 'constituée.
struction n'a pu répandre ses bienfaits, le sentiment général est très-favorable aux principes de 1789, qui ne font qu'une seule et même chose avec ce qu'on réprouve à Rome sous les noms du .progrès, du libéralisme et de la civilisation. Ce sentiment se fortifie de jour en jour, et on peut croire qu'il est aujourd'hui plus robuste qu'il y a vingt ans, qu'il est parfaitement invincible. Ainsi, en France , rien ne saurait prévaloir contre les idées modernes, purifiées qu'elles sont pour avoir passé par le creuset de l'expérience et de l'adversité. Et cependant, il n'y faudrait pas, même aujourd'hui, se jouer d'un conflit entre l'État et la hiérarchie catholique.
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COMMENT NOUS POUVONS RETROUVER AU MEXIQUE LA QUESTION ROMAINE, SI NOUS TENTONS DE LE RÉGÉNÉRER.
Si, afin de rentrer dans notre sujet, nous quittons la France pour le Mexique , nous nous trouvons en présence de circonstances bien autrement inquiétantes.
Au Mexique la masse principale de la population est vouée à l'ignorance et à la superstition la plus grossière; parmi les classes peu nombreuses qui ont reçu de l'éducation, très-souvent, à côté d'un libéralisme fortement accusé, on rencontre des préjugés puérils et des opinions arriérées. Ces éléments forment un corps social qu'il est aisé d'agiter en invoquant les intérêts réels ou prétendus de la religion. C'est ce qui explique la position, surprenante pour l'observateur Français, que la cour de Rome a prise envers le gouvernement mexicain. C'est aussi ce qui fait ressortir la difficulté de fonder présentement au Mexique un ordre de choses conforme aux idées modernes, à ces idées qui sont
accréditées aujourd'hui dans tous les pays de l'Europe et qui comptent, au Mexique même, un parti énergique, dont la puissance égale au moins celle du parti des catholiques exclusifs.
Ainsi apparaît sous un jour nouveau l'embarras extrême dans lequel nous serons plongés, une fois à Mexico, si nous entreprenons d'y fonder un gouvernement stable.
La cour de Rome n'admire et n'approuve pas plus les innovations pour la France que pour l'Amérique espagnole. Si elle en avait le pouvoir, elle les détruirait ici aussi bien que là ; mais quand il s'agit de la France elle a ordinairement la prudence de se taire devant des changements dont elle a paru d'ailleurs accepter une partie, à l'époque du Concordat. La main-mise de l'État sur les biens du clergé, l'abolition des vœux perpétuels, la suppression de la juridiction ecclésiastique, le caractère d'acte civil donné au mariage, la reconnaissance, fort imparfaite, à la vérité, et platonique plus que réelle, de la liberté des cultes n'excitent pas son courroux ostensible ' lorsque c'est la nation française qui est le sujet à traiter; mais tout ce qu'on obtient d'elle est de subir ces nouveautés, non sans faire in petto ses réserves, avec espoir de les exprimer quelque jour. Mais que la scène se transporte de Paris à Mexico;
1. On n'ignore pas que, depuis 1852, plus d'un effort a été fait pour arriver à la modilication de la disposition du Code Napoléon qui fait du mariage un acte civil, et pour qu'il fût reconnu que la cérémonie religieuse suffit à en faire un acte légal, contrairement aux dispositions formelles de nos lois.
aussitôt la cour de Rome ne se contente plus de restrictions mentales; elle menace, elle tonne.
Les institutions en faveur desquelles l'influence française s'exercerait au Mexique , une fois le gouvernement de Juarès renversé, ne pourraient qu'être libérales. Il est impossible que nous nous y fassions les patrons d'un système qui ne serait pas plus ou moins semblable au nôtre. Il est impossible que nous travaillions à y établir autre chose qu'un gouvernement représentatif, libéral dès le début, et destiné à le devenir davantage, à mesure que le pays aurait fait son éducation. Il est impossible que nous essayions d'y importer des institutions qui ne seraient pas sur le modèle de celles qu'on aime et honore en Europe et dans toutes les contrées où les races européennes se sont développées. En un mot, il me semble évident que si nous tentons d'exercer dans ce beau pays d'Ànahuac une influence politique, ce ne pourra être que pour y faire fleurir la civilisation moderne, avec les caractères que nous lui avons donnés chez nous-mêmes. Or ne trouverons-nous pas devant nous alors, de la part du haut clergé mexicain et de la cour de Rome, les mêmes résistances que toutes les tentatives de ce genre ont rencontrées au Mexique depuis l'indépendance?
Il est vrai que ces tentatives étaient faites par des chefs peu habiles, peu versés dans l'art difficile de la politique, étrangers aux règles d'une bonne administration, et prompts à recourir aux procédés militaires, quand ils rencontraient des objections à
réfuter ou des obstacles à surmonter. Mais si c'est nous qui, restant dans le pays à titre d'occupation temporaire , renouvelons directement ces efforts novateurs, nos desseins, quelque utiles et quelque désintéressés qu'ils soient, auront contre eux notre qualité d'étrangers. Si au contraire, nous retirant après être parvenus à Mexico, nous confions le soin de cette laborieuse entreprise à des Mexicains installés au gouvernement sous nos auspices , avec ou sans une tête couronnée empruntée à l'Europe, quelle garantie a-t-on qu'ils montreront plus de dextérité et obtiendront plus de succès que leurs prédécesseurs? Si notre programme était exécuté par nous-mêmes, d'accord avec la cour de Rome, ou si nous obtenions son bon vouloir et son concours pour le gouvernement que nous aurions laissé derrière nous, la partie pourrait et devrait être gagnée. Mais jusqu'à quel point, aujourd'hui, est-il probable que la cour de Rome céderait à nos recommandations en faveur d'un chef, qui aurait été inauguré à Mexico , du moment que ce chef aurait arboré la bannière libérale, ou qu'elle consentirait à se faire la complice de notre libéralisme, si nous demeurions pour agir de nos mains sur le pays dans ce sens? A-t-on quelque raison de supposer qu'elle se prêterait franchement à appuyer le plan de régénération que la France tenterait, ou protégerait, ou recommanderait, ce plan ne pouvant avoir d'autres fondements que les principes libéraux? Elle répudie ces principes, elle les exècre. 11 n'y a pas de qualifications sévères et humiliantes
dont elle ne se plaise à les accabler. Elle a pris l'habitude de proclamer que la liberté, dont nous ne pouvons nous dispenser de rendre solidaire notre influence , est la perdition du genre humain. Par des démonstrations éclatantes telles que l'allocution qui a été mentionnée plus haut, du 15 décembre 1856, elle a excité les populations de l'Amérique espagnole, et nommément celles du Mexique, à repousser la plupart des principes et des institutions que nous pourrions favoriser près de ces peuples.
Dans la tentative que ferait maintenant la France auprès de la nation mexicaine, il serait nécessaire d'avoir plus que la neutralité de la cour de Rome; il en faudrait le concours amical. Une lutte acharnée est organisée, chez cette nation infortunée entre un parti conservateur et un parti novateur, l'un et l'autre pleins de passion et, par conséquent, dépourvus de mesure, l'un et l'autre pareillement fourvoyés par des chefs ambitieux et sans scrupules. Ils se sont irrites par leurs exagérations réciproques et sont devenus ainsi de plus en plus outrés et absolus. Les ramener tous les deux sur un terrain de conciliation est indispensable au succès dts efforts que tenterait la France.
La majorité du clergé et avec elle beaucoup d'hommes notables, catholiques lervents, sont à la tête du parti que nous appelons conservateur, quoiqu'il contribue , tout autant que le parti opposé, à perpétuer l'anarchie qui dévore le pays. L'intérêt de la religion et de l'Église, intérêt qu'il
entend à sa manière, est le mobile de ce parti. Il n'a cessé de représenter que la foi est menacée par les doctrines libérales et par l'esprit de la civilisation moderne. Il restera inébranlable sur le terrain où il s'est placé, tant qu'il se sentira ou se croira soutenu par la cour de Rome, et dès lors, de sa part, pas de compromis possible avec le parti novateur qui a arboré les principes du libéralisme, sauf à en faire une applica4ion irréfléchie et excessive. Dans un pareil état des choses, la guerre civile s'éterniserait jusqu'à la dissolution complète du pays.
La majorité du clergé, à l'exception des évêques, alors presque tous natifs d'Espagne, était, à l'origine, favorable à la révolution. On se souvient que, le premier général qu'ait eu l'insurrection, Hidalgo était un curé, et que ses paroissiens furent les premiers soldats qu'il recruta. Le généralissime Morelos, qui, avant de succomber, avait fait triompher sur tant de points le drapeau de l'indépendance, était aussi un curé qui avait quitté son presbytère pour combattre. Matamoros était pareillement un curé qui avait délaissé provisoirement ses pacifiques devoirs pour ceindre l'épée. Quand on lit l'histoire détaillée de l'indépendance de M. Lucas Alaman, à chaque instant on rencontre des prêtres séculiers ou réguliers parmi les promoteurs et les soutiens actifs de la guerre contre l'Espagne et parmi les commandants des corps insurgés. Le clergé, par l'influence qu'il] exerçait sur les populations indiennes et de sang mêlé, Reconnaissantes
de son zèle en leur faveur, fut le plus utile auxiliaire de l'insurrection. Le plan d'Iguala, qui, un instant, rallia tous les suffrages, était intitulé le Plan des trois garanties, et l'une des trois, celle qui était dénommée la première, consistait à maintenir à la religion catholique ses droits et ses privilèges exclusifs , jusques et y compris l'interdiction d'exercer tout autre culte1. L'adhésion du clergé, obtenue sous ces conditions, ne contribua pas peu à valoir à ce plan l'accueil enthousiaste qu'il reçut.
Mais presque aussitôt après la victoire la discorde s'introduisit dans les rangs des partisans de l'indépendance. Ils se scindèrent en deux grands partis. La majorité du clergé et des catholiques dévoués fut d'un côté. Les professions libérales furent à la tête de l'autre opinion. Les intérêts réels ou supposés de la religion devinrent le sujet du litige. Le parti libéral mexicain, qui avait fait son éducation surtout par la lecture des philosophes et des publicistes français , suivit le chemin où l'avaient déjà précédé les libéraux de la France et ensuite ceux de la Péninsule espagnole et de l'Italie. Il voulut reproduire à l'égard de la religion, la majeure, part de ce qui s'était passé en France sous la Constituante et sous le Consulat. Ainsi il eût la pensée de transporter à l'État, qui était fort appauvri, !la propriété des biens du
1. L'article 1er du plan d'Iguala porte qu'une des bases de l'organisation du pays sera « la religion catholique, apostolique, romaine, sans tolérance d'aucune autre. »
clergé. Il n'en fallait pas davantage pour consommer la rupture. Il se proposa aussi d'établir la liberté des cultes, qui est inscrite en toutes lettres dans la Constitution actuellement en vigueur. A plus forte raison ce parti eut à cœur de donner à l'État, vis-à-vis des prétentions possibles de la cour de Rome, les diverses garanties qui existent en France, telles que l'obligation de subordonner la publication des bulles, brefs et autres documents émanés du saint-siége, à la sanction du gouvernement.
Au moment où nous parlons, le parti libéral a l'avantage; mais le parti conservateur est frémissant et ne supporte sa défaite qu'avec impatience et colère. Il aspire à prendre sa revanche. 11 lui reste de grands moyens à mettre en action, de puissants ressorts à faire jouer. Depuis un certain nombre d'années au moins, la politique française à Mexico a penché de préférence du côté de ce parti conservateur; mais si nous occupions provisoirement le Mexique,' dans le but de le réorganiser, nous ne saurions suivre ce parti dans ses vues exclusives et dans ses piojets d'immobilité. Sans doute il conviendrait de s'en assurer la coopération ; mais nous ne pourrions pas davantage nous passer de l'appui du parti novateur et libéral, qui représente des principes éminemment respectables et chers à la France, et qui d'ailleurs paraît être le plus fort. La France n'a que des déboires à recueillir au Mexique, si elle ne donne satisfaction à l'un et à l'autre parti, en ce que leurs vœux respectifs ont de légitime.
Dans son entreprise au Mexique, si elle y persévère, la France aura à remplir une mission assez semblable à celle qu'assuma le premier Consul en l'an VIII, dans l'intérieur de la. France elle-même. Ce grand homme trouva le pays divisé en deux partis, extrêmement excités l'un contre l'autre, celui de la révolution et celui qui, effrayé de ce qu'avait offert de sinistre l'expérience tentée depuis 1789, se portait fortement en arrière. Il conçut une transaction et l'imposa en se faisant dictateur ou plutôt en acceptant la dictature que lui offraient, d'un commun accord, les hommes les plus sages des partis en présence. Il posa les termes d'une réconciliation générale dans laquelle figurèrent les catholiques fidèles et l'Église, et où la cour de Rome même fut, par le Concordat, une des partie* contractantes. Remarquons cependant que l'un des principaux éléments du succès du premier Consul, la dictature, fait défaut à la France dans son entreprise sur le Mexique, parce que sa qualité de nation étrangère la lui interdit formellement.
Eu égard aux circonstances dans lesquelles le Mexique est placé, la tentative de le reconstituer appelle l'intervention du saint-siége. Cette intervention, fut utile en France sous le Consulat pour la pacification intérieure; mais au Mexique elle ne serait pas seulement utile, elle est indispensable. Seule une déclaration explicite du saint-père pourra rassurer la conscience des lidèles et du clergé et obtenir l'assentiment et le concours du parti conservateur aux mesures prudemment, mais fran-
chement libérales, que patronnerait la France, et sans lesquelles la restauration du Mexique est une chimère. La force imposante de la France et l'autorité vénérée du saint-siége , si elles se mettaient de concert au service d'une politique éclairée, détermineraient, on doit l'espérer, un rapprochement des partis, à la suite duquel le pays se trouverait placé à peu près dans la même situation morale qu'en 1821, où il semblait unanime.
La cour de Rome se prêtera-t-elle à cette démarche vraisemblablement décisive ? Là est la question. Les apparences ne sont guères favorables, il faut en convenir. La cour de Rome n'est pas en veine de démonstrations favorables au libéralisme, au progrès et à la civilisation. En Italie, dans ce qui lui reste de territoire, chaque jour fait ressortir davantage la ténacité de sa résistance aux innovations, si l'on peut raisonnablement donner encore ce nom à un ensemble de règles sociales et politiques, en faveur desquelles la pratique a prononcé et réitéré son arrêt souverain. Hors de l'Italie, lorsqu'elle parle, son langage n'est pas plus encourageant. De toute part l'antagonisme est profond entre ce que dit la cour de Rome et ce que pensent les conseillers et les guides acceptés des nations les plus civilisées et les plus puissantes. Le développement et l'affermissement de la liberté humaine est considéré, d'un côté, comme le palladium, et de l'autre côté comme la ruine des sociétés et des Etats.
Au moment où nous terminons cet écrit, la cour
de Rome donne une fois de plus la mesure de ses dispositions , relativement à l'Amérique espagnole. Dans une allocution du 6 mars 1863, le saint-père s'est exprimé en ces termes : « A ce propos, vénérables frères, nous vous annonçons avec une vive satisfaction que nous avons conclu avec les républiques de San-Salvador et de Nicaragua des concordats analogues à ceux que le saint-siége a déjà conclus avec les autres gouvernements de l'Amérique centrale. Dans ces derniers actes, nous avons eu soin d'exiger1 et de statuer, avec toute autre stipulation , que notre très-sainte religion serait absolument la religion dominante, et comme la religion propre de ces deux républiques. » Ou nous nous trompons fort, ou ces paroles signifient, que, en vertu des efforts et des exigences de la cour de Rome, l'exercice de tout culte non catholique est prohibé dans ces États. La doctrine de l'intolérance en matière de religion serait ainsi affichée par le saint-siége , tout comme il* eût pu le faire il y a quatre siècles, alors qu'on ne songeait pas encore au principe, aujourd'hui irrévocablement triomphant, du libre examen, dont l'épanouissement a déterminé tant de progrès dans toutes les directions.
Ce manifeste nouveau de la cour de Rome , n'est pas d'un bon augure pour ceux qui viendraient réclamer l'assistance du saint-siége en faveur de l'établissement au Mexique d'un régime où