Le premier avait laissé des souvenirs glorieux
des conseillers intimes des souverains ses alliés; c'est ainsi qu'il parvint à tendre un piège à Cacamatzin, qui occupait le trône de Tezcuco, et à le faire tomber entre les mains de Cortez.
La forme du gouvernement était celle d'une monarchie absolue, tempérée cependant de diverses manières, et d'abord par les privilèges et la puissance de l'aristocratie. Ii y avait de grands vassaux, que le prince avait à ménager. Il les retenait auprès de sa personne une partie de l'année, dans sa capitale, où ils menaient une existence fastueuse, entourés de leurs gens. C'étaient les chefs des pays conquis, dont l'assimiliation n'était pas parfaite, à beaucoup près, faute d'avoir reçu la sanction du temps. Pourtant les monarques aztèques étaient parvenus, par l'adresse et par la terreur, à accréditer la fidélité à leur personne comme une sorte de dogme, qui, lors de la conquête, fut observé à peu près en raison de la durée de l'incorporation des provinces et de leur proximité de Mexico. Le prince concentrait en sa personne la puissance législative ; mais il est à croire que chacun des grands caciques la conservait dans ses domaines, entre certaines limites.
En second lieu, les populations avaient une garantie contre l'absolutisme dans l'inamovibilité des juges supérieurs. L'inamovibilité des juges est une institution d'un ordre avancé. Elle est de nature à embarrasser ceux qui refuseraient d'admettre que les anciens Mexicains eussent fait de grands pas dans les voies de la civilisation ou qu'ils eussent
reçu quelques-unes des traditions d'autres peuples ayant déjà parcouru une longue carrière.
Enfin, de quelque respect et de quelque pompe qu'on entourât la personne du prince, il ne paraît pas que les sujets y vécussent dans l'asservissement au point que les caractères, en général, en fussent flétris. C'était une soumission qui n'excluait même pas la dignité; chez le Mexicain, le sentiment du devoir envers le souverain semblait s'accorder, jusqu'à un certain point, avec celui des droits de chacun. On en trouve la preuve dans les discours qu'a conservés l'oïdor Zurita l, par lesquels les chefs inférieurs accostaient l'empereur, et les femmes la souveraine. En voici une phrase qui donne la mesure du reste : « Dieu, dit-on au souverain, vous a fait une grande faveur en vous mettant à sa place ; honorez-le, servez-le , prenez courage, ne doutez pas ; ce puissant maître qui vous a donné une charge si pesante vous aidera et vous donnera la couronne de l'honneur, si vous ne vous laissez pas vaincre par le méchant. »
Le discours du grand prêtre à l'empereur, lors de ce que je pourrais appeler son sacre, avait à peu près le même caractère. Il y avait même des cérémonies destinées à graver dans l'âme des puissants de la terre leurs devoirs sacrés envers les populations : «... On conduisait le nouveau dignitaire (le futur souverain, élevé au rang de teck) dans une partie du temple, où il restait quelquefois une ou deux
1. Collection Ternaux, pages 22 et suivantes du volume consacré à ce magistrat.
années à faire pénitence. Il s'asseyait à terre pendant le jour ; le soir seulement on lui donnait une natte pour se coucher. La nuit, il allait au temple, à des heures fixées, pour brûler de l'encens, et les quatre premiers jours il ne dormait que quelques heures dans la journée. Près de lui étaient des gardes qui, lorsqu'il s'assoupissait, lui piquaient les jambes et les bras avec des épines de metl ou maguey, qui sont comme des poinçons, et lui disaient : Éveille-toi, tu ne dois pas dormir, mais veiller et prendre soin de tes vassaux. Tu n'entres pas en charge pour avoir du repos. Le sommeil doit fuir de tes yeux, qui doivent rester ouverts et veiller sur le peuple. »
Avec de la bonne volonté, on découvrirait même, dans les formes de l'avènement au pouvoir, des indices de l'exercice de la souveraineté populaire : « L'héritier présomptif était préalablement décoré du titre de tecuitli (ou tècle), le plus honorable chez eux. Après plusieurs cérémonies religieuses, les gens du peuple lui adressaient des paroles injurieuses et même l'accablaient de coups pour éprouver sa patience. Telle était la résignation des princes ^oumis à cette épreuve, qu'ils ne proféraient pas une parole, et ne détournaient pas même la tête pour voir ceux qui les maltraitaient1. »
1. Ce passage et le précédent sont extraits du Mémoire de Zurita, pages 24 et 25. La première citation concerne les fils et successeurs des chefs de Tlascala, dont le gouvernement était une oligarchie reconnaissant quatre chefs. La seconde est relative non-seulement à Tlascala, mais à Chololan (Cholula), qui était un grand fief relevant de la monarchie aztèque, et à Huetzocingo, qui était resté presque jusqu'à la fin indépendant des
L'organisation politique et sociale des Aztèques était telle, que Cortez en résume ainsi son opinion à Charles-Quint : « Pour l'obéissance qu'ils montrent à leur souverain et pour leur manière de vivre, ces Indiens sont presque comme les Espagnols , et il y a à peu près autant d'ordre qu'en Espagne. Si l'on considère que ce peuple est barbare, privé de laconnaissance de Dieu, de tout rapport avec les autres nations, et de la raison1, on ne peut voir sans étonnement combien tout est sagement administré. »
empereurs mexicains. Mais c'était partout la même race d'hommes, et, à quelques nuances près, le même esprit et les mêmes mœurs.
1. Le mot privé de raison signifie ici, de même que celui de barbare, l'ignorance du christianisme. C'est ce qui résulte de la correspondance même de Cortez, où il est dit ailleurs que les Indiens sont remarquables par leur raison.