DE LA CONSTITUTION POLITIQUE ET SOCIALE DE L'ANCIEN MEXIQUE
L'empire mexicain avait été pendant quelque temps et était encore quand les Espagnols arrivèrent une fédération de trois royaumes formée, jusqu'à un certain point, des domaines de trois peuplades d'une même famille, celle des Nahuatlèques : c'étaient le royaume des Aztèques, dont la capitale, avons-nous dit, était Tenochtitlan (Mexico), celui des Acolhues ou Tezcucans, dont le roi résidait à Tezcuco, de l'autre côté du lac, et enfin le moindre royaume de Tlacopan (Tacuba). A l'origine, ces trois Etats étaient d'un rang égal , et s'il y avait eu une primauté, elle eût été pour celui de Tezcuco , qui se distinguait par sa culture intellectuelle et morale. Réunis, ils ne franchissaient pas primitivement l'enceinte de la vallée de Mexico, qui n'a pas plus de 300 à 400 kilomètres de tour. L'organisation intérieure des trois royaumes était à peu
près la même, ce qui était naturel à des nations d'une même souche, parlant les dialectes d'une même langue. Peu à peu ils étendirent leur domination au loin et s'incorporèrent divers autres peuples. Celui des trois qui gagna le plus fut l'empire aztèque, peuplé d'une race plus active, plus résolue, plus fière et d'une énergie supérieure. A l'arrivée des Espagnols, l'empereur mexicain exerçait sur les deux princes ses confédérés une suprématie incontestée. Il les consultait toutes les fois que se présentait une circonstance grave; mais, en réalité, ce n'étaient plus que les premiers de ses vassaux. L'organisation politique était, sauf quelques restrictions, militaire et théocratique ; il semble que jusqu'à nos jours c'ait été un stage imposé aux grandes sociétés. Cependant elle différait de celles de l'Inde et de l'antique Egypte en ce que la nation n'était point partagée en castes dont il fût impossible de franchir les barrières. Les enfants prenaient d'ordinaire la profession de leurs parents ; mais c'est ce qui arrive communément dans toute société qui est assise. Il y avait une noblesse, à plus d'un degré même, possédant des immunités, mais ce que j'appellerais, dans le style européen, les charges de l'État n'étaient point héréditaires : l'empereur les déléguait à qui se recommandait par ses exploits. Dans la famille impériale elle-même , quand les enfants du souverain qui mourait étaient trop jeunes, le frère du monarque défunt leur était préféré. Un noble ne dérogeait pas en s'appliquant à l'industrie. « Livre-toi, disait un père noble à son fils, au travail
des champs ou aux ouvrages en plumage ; choisis enfin une profession honorable. Ainsi ont fait tes ancêtres avant toi; autrement comment auraient-ils subvenu à leur existence et à celle de leur famille? Je n'ai vu nulle part qu'on puisse se suffire à soimême par sa seule noblesse. = De pareilles idées suppossnt qu'entre les privilégiés et le commun des hommes la démarcation n'est pas très-profonde. Aussi tout homme qui se distinguait à la guerre était-il anobli. « C'est la coutume, dit l'un des acteurs de la conquête, de récompenser et de payer très-généreusement les gens de guerre qui se distinguent par une action d'éclat. Quand ce serait le dernier des esclaves, ils le font capitaine, l'anoblissent, lui donnent des vassaux, et il jouit d'une si grande estime que partout où il se présente on le respecte, on l'honore comme un vrai seigneur1. » Dans une des dernières rencontres, au siège de Mexico, le commandant des Espagnols ayant demandé quelques nobles qui vinssent parlementer avec lui : « Nous sommes tous nobles, » lui répondirent les Aztèques.
Les souverains aztèques avaient institué chez eux des distinctions semblables aux ordres de chevalerie, ayant leurs insignes particuliers et leurs privilèges propres. Il paraît même qu'il y existait un grade inférieur qu'il fallait avoir acquis pour avoir le droit de porter des ornements sur sa per-
1. Relation d'vn gentilhomme de la suite de Corlez. (Collection Ternaux, p. 55 du volume intitulé: Pièces relatives à la conquête du Mexique.)
sonne. Jusque-là on était forcé de se vêtir d'un tissu grossier fait avec la fibre de l'aloès. Les membres de la famille impériale eux-mêmes étaient en cela soumis à la loi commune. Ainsi, dans la chevalerie du moyen âge on n'avait le droit de bannière et celui d'inscrire une devise sur son écu, en un mot on n'était chevalier qu'après s'être signalé par quelque fait d'armes. Les ordres militaires des Aztèques étaient accessibles à tous, sans distinction de naissance. Les empereurs eux-mêmes n'étaient membres de quelques-uns de ces ordres qu'à de certaines conditions. Des institutions semblables existaient chez les voisins des Aztèques.
On trouve des traces de l'esprit chevaleresque entendu à l'européenne dans plusieurs de leurs usages. Ainsi, pendant des guerres acharnées entre les Aztèques et les gens de Tlascala, les nobles aztèques faisaient passer aux seigneurs tlascaltèques du coton, du sel, du cacao, toutes choses que le pays de ceuxci ne fournissait pas et qu'ils ne pouvaient, une fois en guerre, se procurer du dehors, parce que le territoire de Tlascala était enclavé entre les provinces de l'empire. Ces envois étaient accompagnés de paroles courtoises. Il n'en résultait cependant rien de contraire à l'honneur; de part et d'autre, après ces politesses, on s'égorgeait le plus bravement du monde sur les champs de bataille.
Les lettrés, si je puis employer l'expression chinoise, étaient en grande considération. Nous avons vu comment les rois se mêlaient à eux sur le pied d'égalité dans des corps semblables à nos académies.
Le commerce proprement dit était une profession particulièrement honorée. Les commerçants allaient en caravanes nombreuses, bien armés. Ils rendaient à l'État des services de plus d'une sorte, par les renseignemens qu'ils rapportaient, non moins que par les richesses que produisaient leurs échanges. Les princes les traitaient avec distinction. Le crédit dont jouissaient cette profession et celle des lettrés et le rang qui leur était attribué donneraient une idée favorable de l'avancement de ces peuples : dans les sociétés primitives, toute l'importance est dévolue sans partage au guerrier et au prêtre. Malheureusement, nous aurons à citer d'autres traits d'où l'on pourrait tirer une conclusion moins avantageuse à la civilisation des Aztèques.
Il y avait une grande inégalité de fait entre les diverses classes de la population. Au sommet, des seigneurs puissants, de grandes existences à l'instar des barons en Europe, lors de l'époque féodale. Au bas de l'échelle, une multitude pauvre, et des mendiants dont le nombre frappa Gortez; il en fait la remarque dans une de ses lettres à Charles-Quint. Il est digne d'attention que cette inégalité se soit perpétuée au Mexique sous la domination espagnole, plus que dans aucune autre des contrées colonisées par l'Espagne dans le nouveau monde.
Ainsi après la conquête, lorsque la colonie fut bien constituée et qu'elle eut subsisté deux siècles ou près de trois, les mines et la culture d'un sol fertile partagé en vastes domaines avaient suscité dans les provinces de la Nouvelle-Espagne des for-
tunes immenses, dont la cour de Madrid cherchait à s'attacher les propriétaires par des titres de Castille. Ces mineurs intelligents ou heureux qui avaient .amassé des trésors, comme les Tereros, les Obregon ou les Fagoaga, et ces possesseurs de terres immenses où l'on cultivait la cochenille et le sucre , étaient blasonnés et transformés en comtes ou en marquis, et ils vivaient au sein d'une fastueuse opulence. En même temps , au dernier étage de la société on observait, dans les villes surtout et à Mexico particulièrement, une foule grossière et ignorante, à peine vêtue, qui s'étourdissait dans l'ivrognerie. La présence de cette multitude avilie, de ces leperos, comme on les appelle encore, qui pullulent dans les quartiers pauvres de Mexico, et qui le dimanche, dans les cabarets, se distribuent des coups de couteau, est plus faite pour provoquer des récriminations contre l'ordre social actuel que contre l'organisation de la société des Aztèques. Parmi les anciens Mexicains, infiniment plus que de nos jours, cet abaissement d'une partie de la population était un mal à peu près inévitable. L'antique civilisation mexicaine pesait fatalement sur le grand nombre d'un poids écrasant, au point d'en plonger une partie dans la dégradation. Il fallait que l'homme y remplît l'office des bêtes de somme qu'on n'avait pas. Tous les ouvrages de force et tous les charrois se faisaient par l'effort de ses muscles et même sur son dos, car il n'y avait que peu de chemins, et il n'y avait pas de voies charretières ; la charrette y était inconnue, de même qu'elle l'est aujourd'hui
dans toutes les régions de l'Asie ou de l'Afrique où les Européens n'ont pas établi leur empire.
Le moral de notre espèce ne résiste pas à ce régime abrutissant. Il lui faut un niveau plus relevé. Sous tant de fatigues physiques, elle perd l'intelligence et le sentiment. Les anciens disaient que lorsqu'un homme tombe dans l'esclavage, Jupiter lui retire la moitié de son âme. En cela, ils n'exprimaient pas seulement un préjugé odieux envers les esclaves : il y avait une grande part de vérité dans ce dire désespérant, car les durs travaux auxquels, dans la plupart des cas, l'esclave était condamné oblitéraient son esprit, et retiraient de lui jusqu'à un certain point le souffle émané de la Divinité.
La difficulté qui résulte pour une société de ce qu'elle soit privée des utiles auxiliaires que présentent, une fois asservis, les grands quadrupèdes, par leur force musculaire, pour le transport des denrées, des pierres, des bois, et de tout ce qui est lourd et encombrant, avait été tournée heureusement par les Mexicains, par rapport aux besoins de leur capitale, au moyen de l'emplacement qu'ils avaient choisi sur le bord ou pour mieux dire au milieu d'un lac. Tenochtitlan était entourée d'eau de tous les côtés, ce qui n'est plus vrai pour la ville moderne, quoiqu'elle occupe le même emplacement. La ville jadis, c'est-à-dire du temps des Aztèques, ressemblait complètement à Venise. Les eaux qui la baignaient de toutes parts pénétraient sous la forme de canaux dans la plupart des rues. Il était ainsi
facile d'effectuer la plupart des transports dans des pirogues qu'avec un faible effort l'homme fait glisser sur l'élément liquide.
La même raison peut expliquer pourquoi la population s'était tant accumulée autour du lac de Tezcuco, celui qui entourait Mexico, et des autres lacs qui communiquent avec celui-ci.
L'esclavage subsistait parmi les Mexicains, mais il était tout personnel, et ne se transmettait point par la naissance. C'était chez eux une maxime que l'homme naît libre. Celui qui était en servitude conservait deux droits civils qu'on regarde, non sans raison, comme incompatibles avec l'esclavage proprement dit, la propriété et la famille. On était réduit à cette condition soit par la sentence des tribunaux dans les procès criminels, soit pour dettes envers l'État, soit lorsqu'on s'y résignait soi-même en se vendant. Les parents avaient la faculté de trafiquer ainsi de leurs enfants. Les lois protégeaient l'esclave et stipulaient ses droits. Le maître traitait l'esclave comme un membre de la famille, ainsi que nous le voyons en Orient; il arrivait rarement qu'il le vendît, à moins d'un vice qui excitât son antipathie ou d'un penchant prononcé à la désobéissance. Les prisonniers de guerre étaient mis en esclavage, lorsqu'on ne leur faisait pas un plus mauvais parti dont nous aurons à parler.
Les lois étaient protectrices de la propriété. Elles étaient promulguées régulièrement, et des tribunaux étaient chargés de les appliquer. Parmi les
Aztèques, il y avait trois juridictions, dont le premier degré était électif, et le dernier se réduisait, pour chaque division du territoire, à un seul juge nommé par le prince ; c'était un magistrat inamovible et des arrêts duquel il n'y avait point appel, même au souverain. Pour les affaires civiles cependant, la juridiction n'avait que deux degrés. Dans le royaume de Tezcuco, l'organisation judiciaire était différente, mais pour le moins aussi conforme aux principes de la raison et de l'équité. Les condamnations à mort y étaient entourées d'une solennité exceptionnelle.
La loi pénale était partout d'une sévérité extrême ; la peine de mort s'y montrait sans cesse : peine de mort pour le meurtre, pour l'adultère, pour certains vols spécifiés ; peine de mort pour le propriétaire qui déplaçait les bornes des champs; peine de mort même pour le fils de famille qui se livrait à l'ivrognerie ou qui dissipait son patrimoine. En comparaison du bon roi Nezahualcoyotl, auteur d'un code qui du royaume de Tezcuco était passé chez les princes ses voisins, le terrible Dracon est un législateur plein de mansuétude. Ce caractère sanguinaire de la loi pénale attesterait que la civilisation mexicaine était loin d'avoir achevé de secouer les langes de la barbarie. On peut l'attribuer cependant à ce qu'il y avait de particulièrement lugubre dans le génie des Aztèques et des tribus établies en même temps qu'eux autour des lacs. Ce n'est pas le seul côté par où leur civilisation se montrât souillée par des flots de sang, on le verra plus loin.
L'administration veillait à un grand nombre de besoins publics. Le service des impôts se faisait avec exactitude et rigidité. Les taxes se payaient en denrées ou en produits; de vastes greniers et d'immenses magasins étaient destinés à les recevoir. Malheur au contribuable qui ne s'acquittait pas ; l'inexorable percepteur le faisait vendre comme débiteur du trésor. Les impôts étaient modérés à l'origine, mais sous les derniers empereurs, et particulièrement sous le second des Montézuma1, celui que rencontra Cortez, ils étaient devenus très-onéreux, parce que les princes s'étaient créé, par leur faste, d'artificielles et ruineuses nécessités, et que, pour maintenir l'obéissance des provinces qu'ils avaient conquises , ils étaient forcés d'entretenir des armées nombreuses.
Comme dans les États qui se sentent en croissance et ont l'humeur conquérante, l'armée était de la part du souverain l'objet d'une vive sollicitude. Ainsi, sous le dernier Montézuma, l'empire aztèque fut doté d'une institution pareille à celle qu'on cite parmi les titres de Louis XIV : il eut un hôtel des Invalides.
Dans l'intérêt de leur agrandissement, les empereurs aztèques pratiquaient des usages qui semblent ne jamais accompagner qu'une civilisation raffinée et déjà corrompue. On voit en effet, dans le récit de la conquête, que Montézuma, de même que Louis XIV encore, avait à sa solde quelques-uns