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CHAPITRE XIII

Les Indiens. — Les races mêlées.

Les Indiens sont , pour l'ordinaire , d'une taille moyenne et bien prise ; leur physionomie est agréable : le nez aquilin , mais régulier ; les yeux grands et noirs , avec les coins moins penchés que dans le Nord ; les pommettes saillantes; les dents superbes. Leurs mains et leurs pieds sont petits et bien Êiits , ainsi que le reste du corps , si ce n'est lés jambes, qui sont généralement torses vers les genoux, ce qui rend leur marche d'autant moins gracieuse qu'ils tiennent les doigts des pieds toujours en dedans. Leur chevelure, noire , est épaisse et lisse , et ils en forment de longues tresses que les deux sexes portent également. Leur teint varie depuis le brun foncé jusqu'à une certaine couleur cuivrée et

même plus claire. Gkez ceux même qui se sont mêlés avec les nègres , le type américain domine, et l'origine africaine se manifeste moins par les traits que par une couleur plus limcée et une stature plus élevée.

On ne trouve le véritable Indien que dans l'intérieur du pays : là seulement la race primitive s'est conservée intacte ; sur les côtes de l'Atlantique , aussi bien que sur celles de la mer Pacifique, ils sont mêlés avec les nègres.

 juger p»r les apparences, on croirait l'Indien d'une constitution faible; mais on reconnaît sa force , surtout par les fardeaux qu'il porte, et j'en ai vu marcher assez libre* ment avec un poids de plus de 100 kilogrammes sur la tête , manière dont ils chargent les fardeaux, excepté dlins les mines, où ils sont obligés de les porter sur le dos.

Il est , en outre , piéton infatigable , et la race des célèbres coureurs de Montezuma semble s'être perpétuée. J'ai vu, pendant mon séjour k Mazatlan , deux Indiens qui arrivaient de Durango portant les dépêches , et

qui avaient parcouru l'espace de cent vingt k cent cinquante léguas, qui sépare ces deux villes, sur les routes les plus difficiles de la cordillère, en cinq jours, trajet qu'un homme k cheval ne peut faire en moins de sept ou huit.

Leur costume varie selon le terrain et le climat ; ceux des environs de la capitale portent généralement des vêtements en cuir brun.

La toilette de leurs femmes consiste en une chemise en lambeaux a manches courtes , et un jupon en étoffe de laine , dont la partie supérieure est blanche , et le bas de couleur bleue , qu'elles remplacent les dimanches par du rouge. Elles vont presque toujours pieds nus , si ce n'est quand elles sont en grande tenue ; elles portent alors des souliers en soie bleue ou verte , mais pas de bas . Leur chevelure est dans ce gracieux désordre qui distingue celle des Furies , ou arrangée avec le plus grand soin , peignée et huilée , et divisée en deux tresses , avec le chapeau de paille pardessus.

La toilette de leurs enfants leur occasionne peu de dépenses et de soins , puisqu'ils vont nus jusqu'à l'âge de dix ans.

Les Indiens sont loin d'être mélancoliques , et leur air timide et doucereux a pu seul induire en erreur ceux qui les dépeignent ainsi ; ils sont , au contraire , légers , insouciants et, comme tous les sauvages, trèsmoqueurs.

Quelque porté que je sois à croire sanguinaires toutes les nations barbares , je doute cependant que cet instinct se trouve chez les Indiens-Mexicains, malgré leurs cruels sacrifices humains avant la conquête. Il est d'ailleurs probable que leurs habitudes pacifiques depuis près de trois siècles en ont étou£Fé le germe.

Mais ils ont tous une disposition des plus prononcées pour le vol , et rien ne saurait les en détourner. Je pourrais citer nombre d'exemples à l'appui de cette assertion ; mais je me bornerai au fait suivant , qui témoigne en même temps de leur manque de gratitude*

Un de mes amis avait , lors du choléra , une servante indienne à son service , qui jusque-là s'était si bien comportée , que , contre l'usage du pays, où on ne s'inquiète guère de la santé des domestiques , il lui fit prodiguer les soins les plus assidus lorsqu'elle fut atteinte ^ de cette maladie ; il alla jusqu'à lui faire donner un matelas. Elle guérit, et, pour témoigner sa gratitude à son maître , elle se sauva le premier jour de sa convalescense avec le matelas : dot magnifique pour une Indienne, et qui nécessairement lui procura un mari.

Le caractère de l'Indien-Mexicain ne présente point ces qualités énergiques et prononcées qu'offire celui de llndien du Nor^ ; il n'en a que l'obstination et la ruse. Toutes «es^ sensations sont extrêmes; il rit sans motif, il pleure sana causé. L'amour n'est chez lui qu'une passion brutale à laquelle il s'abandome sans gêne et sans réserve ; on voit les deux sexes , dans les rues de la capitale , marchant entrelacés dans les bras l'un de l'autre, et couverts du même serape, comme si le

inonde autour d'eux n'existait pas. L'immoralité n'est poussée aussi loin chez aucune nation , si l'on en excepte peut-être les Chinois , et ces mœurs semblent avoir régné de tout temps , à en juger d'après les ouvrages du clergé destinés à y porter remède.

Quoique le christianisme soit introduit depuis trois cents ans parmi les Indiens, et malgré l'indulgence , portée peut-être même trop loin , que le clergé a montrée pour leurs opinions , ils penchent encore vers l'ancienne idolâtrie , et il n'est pas saiis exemples qu'ils en suivent les rites dans des endroits cachés. Ils conservent avec le plus grand soin tous les souvenirs de leur religion primitive, autant par une prédilection secrète, que par l'idée que la possession de leurs anciennes idoles leur porte bonheur. Aussi les enfouissent-ils dans leurs champs de maguai qu'ils croient ainsi rendre fertiles, et aucune offre ne saurait les porter k s'en dessaisir, pas plus que de leurs anciens ma^^ nuscrits.

la.

Us sont très-sobres dans leur nourriture , mais ils sont adonnés a la boisson du pulque.

L'Indien est hospitalier , mais surtout poli et aimant le cérémonial. Ces dernières qualités, si dominantes dans l'Espagnol, ont trouvé chez les Indiens un champ bien fertile. Avant la conquête , leur manière de se complimenter était de prendre la main l'un de l'autre , pour la presser contre le cœur et la bouche , et ils allaient jusqu'à s'agenouiller de vànt leurs supérieurs. Aujourd'hui ils ont adopté le style révérencieux des Espagnols , et n'y ont rien perdu. •

Quand deux Indiens se rencontrent, homme ou femme , ils ôtent leur chapeau de paille à vingt pas de distance , et , après s'être abor^ dés et donné des poignées de main, toujours chapeau bas , il s'engage entre eux un échange de compliments, pour s'informer de l'état de santé réciproque, et s'adresser les questions les plus tendres sur leurs familles et tout ce qui les concerne , conimë sur le seiior marido (monsieur), la seiîora esposa (ma-

dame), ^2 ^^nor hijo (le fils), la senorita hija (la fille), et même sur le bonito pero (l'excellent chien), y el lindo gaio (le beau chat), etc., etc. Quelque pressés qu'ils soient, ils abandonneraient Faffaire la plus importante plutôt que .de manquer a ces devoirs.

Le talent le plus prononcé parmi eux, c'est celui de l'imitation , qu'ils possèdent à un degré supérieur, et leurs ouvrages en cire , dont j'ai parlé plus haut , en fournissent la meil- /^^^^ leure preuve. Je considère cette facilité pour l'imitation comme émanant d'une disposition particulière pour l'art plastique ; il est néanmoins difficile d'en calculer l'étendue. Je n'ai jamais rencontré d'œuvre. chez eux qui décelât le génie de la composition , ni le goût , qualités qui , du reste , ne sauraient se développer que par la théorie et les modèles classiques, qui leur manquent entièrement.

J'applique cette même remarque k leur aptitude pour la musique , qui me paraît être chez eux l'unique effet de leur mémoire et la conséquence de leur disposition à repro-

duire ce qu'ils ont entendu. Sans que je puisse contester leurs dispositions pour cet art , je les crois cependant incapables de tout ce qui est élevé et sublime , ainsi que de tout ce qui ressort dHin sentiment profond.

Le seul exemple de génie d'invention que je rencontrai parmi les Indiens, ce fut k Puebla, où je vis un vieillard aveugle, qui avait conçu et exécuté un instrument musical, sur les mêmes principes que celui inventé par Guaikoff , qui , uniquement composé de paille et de bois , fit tant de bruit par sa simplicité.

L'instrument de l'Indien de Puebla ét»t encore moins compliqué , et ne consistait qu'en quinze à vingt petits bâtons carrés, de différentes longueurs, et plus épais d'un bout que de l'autre.

En frappant sur le plancher en brique de son humble demeure , tantôt avec une extrémité, tantôt avec l'autre de ces bâtons, il était parvenu a former son échelle diatonique, chaque bâton donnant , selon sa longueur et

le bout qui touchait le plancher, un son dif^ férent. Il exécuta , avec une précision vraiment surprenante , des airs de Rossini , des marches, etc.

Cet instrument, qui , malgré sa simplicité, produit les sons les plus harmonieux, demande autant d'adresse que de pratique ; le pauvre aveugle les réunissait, et son invention lui aurait procuré un sort moins misérable dans tout autre pays que celui où il se trouvait.

Les Indiens Jouissent dans plusieurs par* ties du Mexique d'une liberté plutôt illusoire que réelle , mais qui sonne bien dans les déclamations de ceux qui prônent l'indépendance dont les habitants de la contrée sont censés jouir.

L'esëlayage des noin y est entièrement aboli par la loi; mais certaines dispositions du code se prêtent à le remplacer par une servitude qui pèse principalement sur les Indiens.

Il existe au Mexique une loi , générale pour tous ses habitants , qui oblige le débiteur dé-

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imé de toute propriété saisissable à s'acquitter àtd sa dette en travaillant pour son créancier, jusqu'à ce que le salaire, qui devrait lui rêvenir^ s'élève à la somme due.

Cette loi ^ dont la rigueur s'étend sur le blanc aussi bien que sur llndien , n'est jamais appliquée au premier, et on ne la met à exécution dans plusieurs départements, tels qu'au Chiapas , k Tabasco , etc. , que contre llndien, qui s'y {Nrête autant par légèreté que par stupidité. Il en résulte pour lui une servitude qui continue dans toutes les générations.

Tout propriétaire d'une hacienda (d'un domaine) emploie un certain nombre de familles indiennes, qu'il oblige de travaiUer exclusivement pour lui, et qu'il peut traiter et mâttie punir avec la plus grande sévérité. C'est la misère qui, comme en bien d'autres pays, réduit au Mexique l'Indien à cet état de servitude. Libre dans son village ou dans ses bois, il n'y gagne que le strict nécessaire , et son insouciance et sa noncbalance l'empêchent de penser aux éventualités. Il ne peut donc

^ce à aucune dépense imprévue; et c'est surtout arrivé à l'âge de se marier qu'il se trouve dans la nécessité de ùàre des emprunts. Comme il lui fisiut pour cette cérémonie 20 peiios (110 fr.) pour le curé et l'acte civil, et 10 peioi (55 fir.) pour le festin de noqes , il a recours , pour se procurer cette somme, au propriétaire d'une des liacienda$ du voisinage. Celui-ci, en lui confiant 1^ 30 peioi , passe un contract par lequel l'Indien s'engage à son service pour un salaire modique , par exemple à raison de 3 pe$o$ (16 fir. 50 c.) par mois. Llndien , d'après son calcul, croît qu'au bout de dix mois sa dette sera acquittée , et ne pense sacrifier sa liberté que pour ce temps. Le mariage fait, il vient donc s'étabUr chez celui qui est devenu son maître, avec sa femme, qu'on oblige à l'aider dans son travail , sans qu'elle reçoive le moindre salaire. On leur donne leur chétive nourriture et les vêtements tout à fait indispensables. Les dix mois écoulés, l'Indien se croit débarrassé de sa dette ; mais on lui prouve

alors que, loin de là, eUe s'est doublée par les habits, les alîmefits et l'abri qui hii ont été fournis, et qui n'étaient point stipulés dans le contrat. Il est donc forcé de rester chez son maî^e, la dette s'âugmentant continuellement par les accidents , les maladies et surtout par les fêtes qu'il ne peut résister à donner dans des occasions solennités, telles qu'au baptême de ses enfants, etc., etc. Cepehdant il n'eœaye jamais de s'en&ir, retenu par Rattachement c[u'il porte au sol où il est né; et comme toute réclamation auprès du juge est inutile , puisque celui-ci est toujours dand l'intérêt des propriétaires , il finit par devenir moins sensible à son état , et il s'accoutume au joug , sans cependant perdre l'espoir de s'en délivrer un jour. Aussitôt qu'il a des enfants , il court chez son patron et engage leur travail, espérant qu'à leur aide il par^ viendra enfin à se soustraire à sa triste position ; mais ordinairement elle ne finit qu'avec sa vie.

Quoique la femme de l'Indien soit seule

responsable des dettes de son mari et non ses enfants , ceux- ci n'en restent pas moins dans l'état de servitude de \ejan parents , sous te même prétexte des objets qu'on leur a fournis.

Ce n'est qu'avec difficulté que j'ai pu recueillir ces faits, que les Mexicains n'avouent pas; mais cette sorte d'esclavage n'est que trop constatée , et elle mérite d'autant plus cette désignation, que le maître peut céder à qui il veut les droits qu'il a acquit sur l'Indien , à moins que celui-ci ne trouve à se placer che^ un autre propriétaire qui , en payant sa dette , achète en même temps ses services. De même que l'esclave à la Havane , l'Indien est autorisé parfois k demander un congé de quatre à huit jours , poUr chercher un autre maître.

L'Indien, pour résumer ses qualités, est un être souverainement insouciant et léger, esclave de ses sens , voleur par nature , mais , quand il n'est pas de race mêlée , d'un caractère inoffensif.

Ce n'est pas chez les descendants des an-

ciens Mexicains, mal^ leurs mœurs dépravées , qu'on doit chercher ce type de perversité , qui existe parmi les basses classes de cette contrée y mais dans les races mêlées avec le blanc , avec le nègre. Cest là que se recrute cette classe d'hommes oisifs , vivant de vol qii de rapine , forcenés dans leurs passions , les fepero5 mexicains. Adonnés a tous les vices, ils se glorifient du crime. Toute querelle finit par dusang; le couteau est dégainé pour la moindre offense. Aussi voi^on passer plusieurs fois par jour, dans la capitale, des brancards sur lesquels on porte des hommes assassinés ou assommés, suivis de soldats qui conduisent les coupables en prison. Mais cet appareil de châtiment n'est qu'illusoire , car ils sont bientôt relâchés par le juge.

Je fiis un jour témoin d'une rixe occasionnée par l'entêtement que mit un cocher à ne vouloir point faire place à un portefaix , quoiqu'il y eût assez d'espace pour tous les deux. Soudain ce dernier enleva de terre un énorme pavé , qu'il dirigea vers la tête du co-

cher, qui, s'il avait. été atteint, aurait été tué sur place.

Le public n'intervient jamais dans de pareilles scènes, auxquelles il est habitué^ ou dans ce cas il prête toujours son appui au coupable et non à la justice.

Les meurtres , les assassinats sur les grands chemins sont fréquents ; et nombre de voyageurs; trop confiants dans la probité de leurs domestiques qu'ils croyaient avoir éprouvés par plusieurs années de bons services, ont payé cette sécurité de leur vie. L'étranger surtout doit se tenir ^ur ses gardes contre leur trahison , puisqu'ils se croient tout permis envers un hérétique. Combien n'eus-je pas à soufiHr moi-même , dans mes courses , de la mauvaise foi de mas domestiques , que cependant j'avais choisis sur les renseignements les plus propres à me rassurer sur leur fidéUté !

Les domestiques mexicains , surtout quand ils appartiennent aux races mêlées , sont le née plus ullrà de la perversité . Quel que soit

le temps qu'ik aient passé dans un service , ils ne s'attachent jamais à leur maître , et , même après une vin^aine d'années , les dépouillent s'ils en trouvent l'occasion.

Ils sont d'une rouerie des plus dangereuses , ou d'une stupidité extrême , que parfois ausai ils affectent. Chaque parole qu'ils profèrent est un mensonge ; mais cette mode est si générale au Mexique , même parmi la bonne société , qu'il ne faut pas trop la leur reprocher.

S'il existe bien des défauts et des vices dans les classes supérieures du Mexique , on y rencontra au moins nombre d'exceptions honorables 'y mais la populace n'y présente qu'un amas de crimes et les mœurs les plus honteuses, sans aucune bonne qualité qui puisse compenser tant de perversité. En elle se trouve accumulée toute la dégradation de l'esclave affranchi. Elle ne se plaît que dans l'anarchie des révolutions et dans l'anéantissèment des lois , oii elle a tout a gagner. Elle opprime enfin le pays, où l'ordre et la justice

n'existent ^ue dans les programmes des diverses constîtiilions.

On connaît l'anecdote de l'aubergiste qui , cumulant l'office de juge avqc sa profession , condamnait comme interprète des lois, ses propres méfaits comme hôte. On trouve au Mexique une semblable histoire qu'on pourrait intituler le Brigand et le Juge en mime personne.

Un Âiiglais , homme robuste , fut attaqué par un hidrone (brigand) près de Queretaro; mais, plus fort que le maladroit voleur, il le désarme et le conduit devant Valcalde , tout fier de son exploit. Mais quelle ne fut point sa surprise , lorsqu'en entrant chez le fonctionnaire, celui-ci se lève , et tend la main au prisonnier! «Siéntese V,, compadre (Asseyezvous , cher compère) , lui dit-il afifectueusement en lui offrant un cigarrito; qu'est-ce qui me procure l'avantage de vous voir ? »

Le malencontreux Anglais, tout stupéfait , avait à peine ouvert la bouche pour conter son aventure : «f Comment, s'écria Valcalde^

comment, Monsieur, vous osez calomnier mon parent, mon compère, le témoin de mafemme! Vaga V. coti Dtos % ou. ...» L'Anglais ne se le fit point répéter, et depuis il n'a plus conduit deladranes aux juges mexicains.

^ Faga F, con Dios (Allez arec Dieu) , formule polie usitée au Mexique pour mettre quelqu*uD à la porte, ou pour refuser raumônè à un paum.

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