CHAPITRE XII
Suite det mœurs.
L'étranger est accueilli , dans un petit nom* bre de familles , avec cette politesse firanche qui (Ustingue la bonne société; mais dans la plupart des maisons, sa réception est accompagnée de ces phrases banales qui , par leur trop d'amabilité , témoignent du désir cpi'on a de se défaire au meilleur marché possible de celui qu'on en accable.
L'hospitalité n'existe au Mexique que pour le voyageur; le peu de commodités qu'of&e le pays , rend nécessaire l'exercice de cette vertu , qui d'ailleurs est dictée par l'intérêt. Mais dans la capitale et les villes où ces considérations n'existent point , l'étranger n'est reçu qu'a contre-cœur, même dans les tertulias, où cependant il ne leur occasionne point de frais.
La terluUa^ rinléressante tertulia, c'est Ik qjue Ton se trouve a même d'étudier le carac^ tère mexicain , par Tabandon qui règne alors dans leurs entretiens et dans leurs manières.
Vous entrez. — Les dames sont assises sur le sofa et sur leurs petits tabourets le long du mur, chacune le cigarrilo a la bouche. Leurs têtes se tournent vers celui qui entre , mais l'étiquette ne permet point le moindre mouvement, Iç moindre signe.
Il n'y a que la maîtresse de la maison qui , sans se déranger le moins du monde , gratifie l'étranger d'un déluge de phrases, qui sortent comme un torrent de sa bouche , et commencent par ^E$ F. sin notedad? (Rien de nouveau?) et finissent par le refrain américain : ^dômo guste à V, la ciudad? (Comment trouvez-vous la ville?) Puis, sans attendre de réponse du visiteur, elle l'invite à s'asseoir {JS%iwte$e F.) et, quelquefois, h déposer son chapeau : recommandation inutile pour le Mexicain , qui le jette en entrant, sans cérémonie^ sur une chaise, mais qui garde son
manteau bî sa visite ^doil être courte, c'est-àdire ne doit pas durer plus de deux heures. Quant k la maîtresse de maison , son compliment a l'étranger une fois achevé , elle continue la conversation dans laquelle elle a été interrompue, ^'entretenant généralement toute la soirée avec la même personne , sans plus s'inquiéter des autres visiteurs.
Le nouveau venu n'a donc plus à espérer qu'elle lui adresse la parole , et , s^il est étranger, il joue vis-h-vis de la société un rôle assez embarrassant jusqu'à son départ, où la senora le* congédie en lui débitant une autre série de phrases, m«iis beaucoup plus empressées qu'à son entrée, telles que.: Este casa e$ suya (Cette maison est à vous) ; F. tiene una criada (Je suis votre servante), etc. Les autres dames passent tout le temps de la soirée dans le plus profond silence , écoutant la conversation principale sans Vy mêler, et ne bougeant que pour allumer les eigartitos, qu'elles tirent de leur sein , l'une ou l'autre faisant tout au plus à l'oreille de sa voisine
quelque remarque intéressante , par exemple sur la prononciation comique de l'étranger, si celui-<:i est assez maladroit pour ouvrir la bouche.
S'il y a un davecin dans le salon , l'une des demoiselles s'y place sans beaucoup de façons, et vous écorche les oreilles de son mieux. Car il faut accorder aux Mexicaines le mérite, qu'elles ne cherchent pas à se montrer précieuses. Celles qui ne connaissent que trois notes essayent volontiers de les produire; quelquefois- même leur talent convie k un petit bal oii les dames mexicaines valsent non avec la grâce et la vivacité que les Espagnoles déployeint dans leurs danses, mais avec tout l'aplomb et la lenteur américains.
Lorsqu'une des dames est sur le point de se retirer, toutes les autres se lèvent , et chacune reçoit debout, devant son tabouret, l'accolade de celle qui va partir, en déployant autant de solennité qu'un ancien chevalier qui reçoit le baiser de fraternité d'un nouveau membre de l'ordre.
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L'embrassement des daines mexicaines ne consiste, du reste, que dans la cérémonie d'approcher leur sein l'une de rentre , et d'entourer mutuellement leur taille avec les bras, sans cependant que les visages se touchent ; de sorte que cet acte de tendresse à l'air passablement faux. Si le nombre des. dames est considérable, ou que plusieurs d'entre elles se retirent en même temps, c'est à n'en plus finir.
Lès . c<mversatioiis dans ces têrtuUas n'atttachent que peu l'étranger, puisqu'elles ne roulent que sur des sujets d'un intérêt local , que l'on y discute cependant avec moins de malice qu'on ne le fait habituellement en Europe. On ne peut nier cependant qite les Mexicains des deux sexes ne possédât beaucoup d'esprit naturel , quelque négligée que soit leur éducation.
Le manque de toute instruction nuit au développement de leurs facultés, et leur porte le phts grand préjudice ; mais aujourd'hui du moins ils possèdent l'avantage de sentir ce
défaut eux-mêmes , et cherchent a y remédier par la lecture.
Cette méthode un peu ^dive , cette quasiétude dans un âge déjli trop avancé , présente le même inconvénient qui résulte chez nos jeunes étudiants en philosophie , qui , par cela seul qu'ils s'occupent de connaissaaces abstraites, se croient à même d'étendre la force de leurs syllogismes sur tous les actes de la vie, dont ils possèdoilt si peu d'expérience.
Le Meûcain > ssms wtre instruction que celle que lui procure i^ne lecture souvent frivole , se crpit à même de juger en dernier ressort sur tel objet dont il ne possède que les notions les plus générales et les plus incom-
pl$te$.
Il, HH m^nqfke cependant pas au Mexique d'hommes instruits qui cherchent dans les sciences leur délassenient le plus agréable ; et là, comme partout, la modestie est l'attribut du véritable savant. Sa conversation est sans prétentions , et il ne blesse ni par ses connaissances approfondies, ni par la supé-
riorité de son esprit. Les Mexicains qui ont eu occasion de développer en Europe leurs dispositions naturelles , et de s'y former dans la bonne société y se distinguent autant par leur savoir que par leurs manières.
Mais tel n'est pas le grand nombre d'entre eux, qui, ne possédant qu'une teinte superficielle de connaissances, qu'ils ne doivent le plus souvent qu'à la lecture de pamphlets , se croient à la hauteur de toute tache, qu'elle «oit législative , administrative ou de toute autre nature. Ce sont eux qui s'emparent de la conversation, sur quelque sujet qu'elle roule , et maintiennent l'opinion qu'ils énoncent avec l'obstination de l'ignorance.
L'étranger qui a assez peu de tact pour entamer une discussion avec des hommes qui récitent en professeurs leur leçon du jour précédent, s'attire ou leur haine s'il détruit leurs faibles arguments , ou leur mépris s'il cède à leurs sophismes.
L'idée de leur propre supériorité combinée avec la haine contre tcmt ce qui est étran-
ger (sentiments caractéristiques qu'ils partagent avec tous les peuples où la civilisation n'a fait que de faibles progrès ) y les rend très-sensibles à la moindre censure. Les Mexicains, comme leurs voisins du Nord, attendent de l'étranger l'approbation la plus complète sur tout ce qui a rapport à leur contrée , et ils se trouvent blessés par toute observation franche. En somme , rien n'égale la présomption du Mexicain sur ses propres lumières , sur la force de sa nation , sur sa valeur, que le dédain avec lequel il regarde tous les autres peuples.
Parvenu à briser , par la force des masses et sous des circonstances favorables, la chaîne d'un maître faible et éloigné^ vainqueur de l'Espagne, que rendaient alors impuissante des guerres civiles ou l'ineptie de son gouvernement, le Mexicain se croit aujourd'hui l'égal des premières puissances de la terre. Aussi, les différends entre la France et le Mexique , qui, durant mon séjour , prenaient un aspect alarmant , n'inquiétaient-ils nullement ces fiers républicains.
Les ports de l'Atlantique étaient bloqués , le commerce souffrait , les forces navales de France devant Yera-Cruz augmentaient continiiellèment ; quelques provinces y comme le YùCatan , saisissant l'opportunité des circonstances, se déclaraient pour l'institution fédérative , et cependant on traitait toute l'affaire dans la capitale avec la dernière légèreté ; on recrutait nonchalamment , on raccommodait quelque vieilles armes , et le gouvernement se cdïitentait de donner par dès proclamations pompeuses et des bulletins insignifiants, ^exemple de ce ton guerrier et des menaces ridicules formulées par toute la nation contre la France.
Siempre aUgre, telle est la devise du Mexicain si insouciant, si présomptueux. Toute l'attention de la capitale , à cette époque , se portait sur l'affaire si importante d'un combat d'animaux annoncé pour un des derniers jours d'avril, et qui, lorsqu'il eut lien, prit une tournure politique si originale, et si propre à former une juste idée du caractère
meûcain, cpie je crois devoir en donner le détail.
Le dimanche 29 avril, la foule te pressait sur la place de lo$ Tarai pour assister au combat entre un taureau mexicain, et un tigre du Bengale qui apfjârtenait à la ménagerie de deux Américains..
li'amphithéâtre était occupé par une foule immense , et les loges , cette fois , étaient garnies de dames habillées avec élégance «ou plur tôt avec richesse .
Le président parut avec sa suite , sans exciter la moindre sensation , et il n'y eut que la troupe qui», en présentant les armes et entonnant une marche guerrière , annonçât l'arrivée du premier magistrat de la république.
Les Mexicains jusqu'à ce jour ne possèdent point de chant national; le sublime Yankee Doodle si caractéristique de leurs confrères du Nord, Fiioe time fi»e, is twenty five, etc. , n'ayant pas encore été traduit dans leur langue.
Les dispositions de l'arène étaient chan-
les LE MEXIQUE.
gées ce jour-là , et ri s'y élevait une immense cage en poutres d'une circonférence de 20 à 22 mètres.
On tortura , comme prologue, et à la manière accoutumée, trois pauvres taureaux, qui , mieux choisis cette fois , éventrèrent quelques chevaux.
Enfin parurent les acteurs pnncipaux. Le tigre, un des plus grands que j'aie encore, ▼us, fut le premier introduit dans la lice , et s'étendit fièrement dans la cage. Le taureau, qui vint ensuite en trottant d'une manière toute gracieuse , fit un mouvement rien moins que belliqueux lorsqu'il se trouva en pré-, sence de son dangereux antagoniste.
....A ce trait-là je reconnais mon sang !
Ne voila-t-il pas que le public , d'un mouvement spontané, s'avise de regarder ce combat comme ceux que , dans les anciens temps , l'on appelait le jugement de Dieu. On se plut donc k considérer le taureau, né sur le sol mexicain , comme le champion de la nation ,
et le tigre , venu de pays étranger , comme celui des Français.
Le combat qui s'engagea bientôt,. fut donc suivi avec un intérêt toujours croissant, et jamais encore le public ne s'était montré si impatient d'en connaître l'issue.
Les chances pour le champion de la république n'étaient pas les meilleures. Comme de coutume , on lui avait coupé le bout des cornes. Dans le sentiment de son infériorité , il chercha à éviter par une prompte retraite le héros du Bengale , qui , d'un saut , l'arrêta dans ce prudent parti , et , enfonçant ses dents dans sa chair, le força à changer de tactique. Deux fois le taureau réussit à s'arracher des griffes du tigre , mais celui-ci revenait toujours k la charge.
La douleur arrachait des mugissements horribles au pacifique habitant des prairies , que son farouche ennemi . avait saisi de la gueule à la nuque , et retenait comme cloué au sol. Le sang ruisselait en abondance , les plaintes du taureau devenaient plus faibles 3
peu d'instants ei^core , et il devait succomber.
Une sorte de terreur s'était emparée de rassemblée en voyant la défaite si imminente, si peu glorieuse du champion national. Le •silence le plus absolu y régnait , et je crois que l'ultimatum français présenté dans oe moment eût été accepté .
Déjà depuis plus d'une demi -'heure le taureau se trouvait torturé par son superbe adversaire'; iout semblait âai , lorsqu'il se releva tout d'un oo«p avec la force que la «douleur donne même au faible^ Une lueur d'^espoir ranime les spectateurs; le parterre moiifte sur les 'banos; les tètes s'allongent hors 4ë8 loges.
Le bureau est debout , mais malgré les efforts violents qu'il fait pour ee débarrasser de son Tampire , le tigre reste attaché k sa nuque , suspendu de tout son poids sur sa tête ; lorsque •soudain , d'un saut violent , Je taureau s'élance vers la cage et presse de sa tête , de ses cornes le corps du tigre contre les poutres qui la composent.
La bête féroce , étourdie , brisée , lâche alors sa proie «t tombe anéantie à ses pieds.
Un cri, un délire s'élève dans Tass^nblée ; les leperoê hurlent^ le beau monde s'égosille ; lés mouchoirs, les châles flottent dans l'enceinte; la musique entonne une marche triomphale.
/Vioa el toro! vwan los Mejicanos! Muerm lo$ Frenceses ! (Vive le taureau ! vivent les Mexicains ! Mort aux Français 1 )
Le taureau t;ependant , en guerrier consommé, poursuivait ses succès, faisant sentir à son tour a son adversaire renvcnrsé la xpuissanoe -de ses pieds et de ses cornes. Las enfin d'avoir usé de sa victoire, et meurtri lui-même de crudles blessures , il abandonne le tigre a son sort, malgré les «flforlÉ qne faisait le puhlic pour l'oncourager à achever son antagoniste.
;El toro! traed el toro! (Le taureau ! amenez le taureau!) crie^t-on de toutes parts; et on le sort, au moyen de lazos, hors de la cage pour le traîner dans l'arène, malgré tous ses efforts
pour se soustraire , en acteur modeste > aux bravos frénétiques d'un public reconnaissant. Les pieador4», les matadores, le voyant sur leur terrain, croient leur tour venu d'achever ce que }e tigre avait si bien commencé ; mais un sentiment magnanime , plus vif que celui de la pitié, inconnue jusqu'alors dans cette enceinte , s'empare du public ; à la conservation du taureau s'attache une idée nationale : jQue viva el toro, que vica ! fuera ïos toréador es ! (Laissez vivre le taureau, laissez-le vivre ! faites sortir les toréadors ! ) crie-t-on de toutes parts ; et , le premier de sa race , il trouve grâce dans cette enceinte, La reconnaissance des Mexicains, pour l0 bon augure qu'il venait de leur donner , ne se borna pas à lui conserver la vie et à soigner ses blessures ; une souscription s'ouvrit pour l'acheter au boucher qui en était le propriétaire , et l'offrir ensuite au gouvernement comme don national.
. Mais, 6 dolor, à lacrymœ! ce héros, digne d'un meilleur sort, à la veille d'un avenir
tranquille et paisible , succomba à ses blessures, et le champion des Français, le tigre, grâce k sa bonne nature, en sortit sain et sauf.
Quatre mois plus tard, Saint-Jean d'Ulua fut pris et l'ultimatum accepté.
Ainsi finit l'histoire del toro mejicano y del tigre frances.
ilk LE MEXIQUE.
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