CHAPITRE XXIV
Guadalaxara.
Fatigué d'un trajet pénible et qui durait depuis quinze jours , j'appris avec satisfaction à Guadalaxara que le bâtiment qui était le but de mon voyage , n'étant pas encore arrivé sur la côte , je pouvais m'arrêter quelque temps dans cette grande et remarquable ville .
La partie du Mexique que je venais de traverser depuis la capitale , promet de devenir, lors du rétablissement de Tordre , le centre de la culture et de l'industrie , puisque , malgré tous les obstacles, on y trouve déjà tant de progrès. Un terrain presque vierge et des plus fertiles , des villes peuplées et où un certain degré d'industrie règne , doivent continuer d'y attirer la population qui , même au-
jourd'hui , présente un chiffre très-élevé , comparé aux autres parties de la république, comme au midi de la capitale , où la culture du sucre , du tabac , de la cochenille , offrent un gain plus considérable , mais où le climat tropique s'oppose a ce degré de civilisation et d'activité qu'on ne rencontre que dans les régions tempérées.
La partie seule située entre Celaya et Guadalaxara, placée sur une élévation moyenne, combine tous les avantages d'un sol riche , d'un climat heureux et d'une population active , quoique encore plus démoralisée que le reste de la république, ayant été constamment mêlée dans les guerres civiles.
Guadalaxara, comme ville principale de cette partie.du Mexique et comme la deuxième de toute la république , promet de devenir le centre du commerce de foute la côte de la mer Pacifique; elle mérite donc une attention particulière , autant par son état actuel, que par ce qu'elle peut devenir,
Elle contient de 60 à 80,000 habitants au
nombre desquels on ne compte que peu d'étrangers.
La ville, quoique les maisons ayent des combles k pignon / est , du reste , construite dans le style moresque, comme la Havane , les cours des maisons étant entourées de vestibules (portales) ornés d'orangers ou d'autres arbres à fruit , et de fleurs. Les rues sont tirées au cordeau , et on y voit quelques belles places. Les portales, qui, dans les autres villes du Mexique, ne se trouvent^ pour l'ordinaire, que sur la grande place, s'étendent ici le long des principales rues , et leur donnent un aspect agréable , surtout par l'activité qui y règne.
On remarque , parmi les édifices publics de Guadalaxara , la cathédrale nouvellement bâtie, édifice étendu qui, par sa simplicité, présente un contraste avantageux avec les autres églises mexicaines, surchargées pour l'ordinaire de richesses.
L'hôpital fondé par l'évêque Alcalde est un. des établissemenls les plus remarquables, puis-
qu'il contient mille lits. Il avait été doté, lors de son origine , d'une somme annuelle d'un million de pesos (5,500,000 fr. ); mais cette rente iut tellement diminuée lors de la révolution, que les revenus de l'hôpital sont aujourd'hui réduits à ^,000 j^m (152,000 fr.).
Les beaux-arts sont cultivés à Giladalaxara; on y a établi récemment une académie, où le dessin , la peinture , l'architecture et la sculpture son enseignées . Sans trouver parmi les écoliers des talents extraordinaires, j'en remarquai plusieurs dans le nombre dont les dispositions étaient bonnes et qui copiaient avec exactitude les modèles qu'ils avaient devant eux. Je fus très -satisfait de cet établissement, auquel on ne peut reprocher que la mauvaise distribution du jour, si importante dans une pareille construction.
Mais c'est principalement l'université que Guadalaxara possède , ainsi que la capitale , qui lui donne un lustre particulier.'
Un collège , nommé CUmstro , est annexé h l'université , composé des docteurs des
quatre facultés. Les étudiants , comme ceux de Mexico , sont vêtus d'une soutane noire ; la seule di£férence consiste dans les reTers \ qui sont bleus à Mexico , tandis qu'à Guadalaxara ils sont rouges. Ces derniers portent encore sur la poitrine une broderie qui jrea'*semble à un crachat. - « .. v :
L'esprit qui règne dans, les universités du Mexique est aussi arriéré que ce costume , puisque les sciences y sont traitées comme on le faisait anciennement en Europe , oii les classiques formaient l'étude principale d'après des méthodes trop prohxes.
Les titres académiques sont en usage au Mexique ; on les ap]^lique même dans la conversation, comme baehiUer, Uemeiaéo, mais sans y ajouter ce degré de vanité que FAnglo- ÂméricaÎD met dans son docior on professor. Le Mexicain ne partage nullement cette passion de titres qu'on remarque dans son voisin du Nord; mais il continue , par la courtoisie innée ches l'Espagnol , d'accorder leurs distinctions nobiliaires aux personnes qui les possé>-
daient avant la révolution , quoique la loi les ait abolies. Il dira donc el conde de Régla , el conde de Penasco , etc. , etc.
Le clergé est très-nombreux à Guadalaxara ; les cérémonies religieuses y sont très -fréquentes et ont lieu avec la plus grande pompe. On voit , les après-midi de tous les dimanches ou jours de fête , des processions en l'honneur des patrons des différentes églises. L'image du saint , en cire , est portée par les rues, entourée du clergé et des confréries avec des cierges allumés , escortée de la troupe, et précédée de la bande militaire.
Les rues par lesquelles le cortège passe sont ornées de châles , de mouchoirs en soie et d'autres étoffes en couleur, de fleurs et de verdure , que les femmes suspendent et attachent a des cordes qui vont d'une fenêtre k l'autre , ou qu'on fixe à l'aide de crochets enfoncés dans le mur a cet effet; ce qui forme une décoration des plus variées et des plus vives. Les dames, habillées de blanc, sont assises sous les portes des maisons, et le
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peuple ) dans son costume national bariolé, si pittoresque , se presse dans les rues avec un bourdonnement qu'accompagnent le son des cloches et le bruit des fiisées.
Quoique les mœurs de cette ville soient a peu près les mêmes que dans la capitale , je préfère le ( aractère des habitants de Guadalaxara; Télranger y est vu d'un meilleur oeil que dans aucun autre lieu de là république. Cette ville est l'endroit dont le séjour me parut le plus agréable dans tout le Mexique. Le voyageur y est accueilli d'une manière polie et franche , dont l'impression est favorable et qui donne une opinion plus avantageuse de la société que dans les autres villes que j'avais visitées. En observant ces dispositions plus £sivorables chi Mexicain vis-a*vis des étrangers , dans un lieu où leur nombre est limité , on ne peut se défendre de faire la remarque, que l'étranger doit, en quelque sorte , avoir contribué par lui-même k l'antipathie que les Mexicains éprouvent contre lui. Je ne citerai que les plaies que l'intervention
poliii)[]iie des Anglo-Américains a causées au Mexique par l'appai qu'ils y ont prêté au parti démocratique , ou plutôt en Payant formé : preuve aussi jfirappante que récente de cette assertion.
Le costume des habitants ne diffère que peu de celui de Mexico ; mais les dames n'y portent ni la mantille ni de vêtements noirs, même pour la messe , des couleurs plus gaies étant k la mode. On les voit, comme a la Havane, rassemblées dans^ l'après-midi aux fenêtres du rez-de-chaussée , recevoir des visites et s'entretenir avec les passants de leur connaissance , ou se promener, le soir, soiis \es portâtes sans avoir le haie k craindre.
Ces portâtes présentent aussi j pendant la journée , un spectacle des plus animés. C'est le lieu où les marchands établissent leurs boutiques , ce qui lui donne l'aspect d'une foire continuelle. Les objets les plus variés y sont
rassemblés indistinctement. Près de la riche merceria, où se trouvent des articles de luxe de l'Europe , s'élève la table de la fruitière ,
de la limonadière indienne,' qui , de la même main don telle vient, dans son IcHsir, de faire la toilette de son nourrisson , \erse en Hébé de VatoUe (boisson composée de maïs et de sucre) , de la limonade et d'autres breuvages, même au jus d'ananas.
Les boutiques , quelque riches qu'elles soient , n'ont point d'étalages qui pourraient offrir trop d'attraits pour les voleurs. Qe même que dans la capitale , toutes les boutiques sont fermées , crainte de vol , à l'approche de la nuit , et il n'y a que les cabarets et les boutiques de comestibles qui restent ouvejrts jusqu'à peuf heures du soir.
Pendant la sieste, c'est-à-dire de une heure à trois de l'après-midi, lesboutiques sont également fermées à Guadalaxara , où la chaleur est plus forte qu'à Mexico.
. Les portales sont toute la journée encombrés de leperos (vagabonds dont j'ai parlé lors de la description de la capitale) qui s'y promènent pour épier l'occasion d'y faire de petits coups de main , tandis que leurs aima-
blés épouses et leui^ filles assiègent , dans ce négligé si gracieux des Indiennes , les tables d'écrivains publics , qui , les lunettes sur le nez , écoutent froidement et avec gravité les poulets qu'elles leur dictent, ou les lettres de condoléance à des adorateurs malheureux , qui auront été assez maladroits pour se faire mettre au careel (a la prison"^ de la ville , malgré la tiédeur des tribunaux de Guadalaxara.
Ce n'est que le soir , lorsque tous ces visiteurs en haillons se sont retirés , que les portâtes deviennent le rendez-vous du beau monde.
Il y a a Guadalaxara un grand nombre de coches , que l'on rencontre sur une sorte de boulevard et a un paseo hors de la ville. Il y existe une petite Âlameda , mais qui me parut tout a fait délaissée.
On y trouve une salle de théâtre assez spacieuse où plusieurs artistes de l'Opéra italien du Mexique donnent des représentations pendant un à deux mois de l'année.
J'assistai au bénéfice de la prima donna.
madame Albini , la cantatrice la plus en faveur du Mexique , et la manière dont son talent fut apprécié était pour elle aussi flatteur que lucratif, puisqu'on lui remit à la fin de l'opéra de Norma, qu'elle avait choisi, une couronne de laurier garnie, ou plutôt surchargée de onzas (pièces d'or de la valeur de 90 fr. chaque). Les affiches pour ce bénéfice étaient imprimées sur des étoffes en soie.
La vie est moins coûteuse à Guadalaxara que dans tout autre heu de la république , et la nourriture , quoique apprêtée à la manière du pays , y est même plus variée que dans la capitale , puisque Ton y retrouve non-seulement les mêmes produits, mais encore ceux de la tierra calienie, qui n'en est pas éloignée. Un fruit y est particulièrement recherché , c'est Xaguacate, qu'on mange dans lé potage, ou en salade mêlé avec des grenades. Le poisson, qui vient du lac de Chapala, est le meilleur que l'on rencontre dans l'intérieur du Mexique. On n'y trouve pas toujours des glaces, car il faut attendre, pour en faire,
qu il tombe dé la grêle , qu'on rainasse et conserve; ce qui, du reste, a très-souvent lieu dans la saison des orages.
Les dvlces (confitures) de membriUo (coing) , peras (poires) , manzanas (pommes) et duraznoê ( pêches ) sont l'article qu'on fabrique le plus à Guadalaxara. On les conserve dans des boîtes de bois , dont on expédie une grande quantité dans les autres départements. Ce sont surtout les religieuses des nombreux couvents de cette ville qui s'occupent de leur confection.
Dans un de ces couvents , Santa Maria de Gracias, les religieuses fabriquent une sorte de vaisselle d'une terre de senteur, que. Ton nomme de Tanàla, d'après l'endroit oii cette terre est tirée, qui conserve, quoique formée en vase , pendant plusieurs années , l'odeur suave et particulière que la nature lui a donnée.
Guadalaxara ne se distingue pas seulement par la fabrication de ces objets de gastronomie et de luxe, mais encore par ses nombreuses^
manu&ctures de rebo$o$ (châles communs) et d'autres tissus » et surtout par les articles en cuir, tels que les botas vacquenu, ces couvertures en cuir ornées de dessins ou de broderies qu'on roule autour des pieds en voyage.
Cette ville me parut la plus industrieuse du Mexique. Les divers métiers y occupent chacun leur nie particulière , comme en Orient.
Mais, de même qu'en Europe dans les villes manufacturières , la basse classe y a les mœurs les plus dissolues , et surpasse même sous ce rapport celle de la capitale , quelque cUfficile que cela puisse paraître. Cette disposition des habitants me coûta cher, puisqu'elle ofirit à mm mQfsos un excellent prétexte poiir exécuter un plan probablement déjà concerté depuia^elque temps. J'étais descendu , en arrivant , dans la tnêium de Zapoppn ,*la meilleure de la ville , et qui cependant était aussi malpropre et offrait encore moins de sûreté que
la plus misérable mezon de village. Les chambres étaient dégarnies de tout , excepté de ce qu'on n'aurait pas voulu trouver. On y était
dévoré par les rats et les souris. Mais le pire, c'est que les colporteurs de tout genre s'y introduisaient toute la journée et entraient dans les chambres , sous prétexte d'offrir de leurs marchandises , mais plutôt pour épier l'occasion de faire un bon coup de main.
La réputation des habitants et le degré de désordre et de confusion qui régnaient dans la mezon parurent donc propices à mes fidèles serviteurs.
Avant de sortir le premier soir, pour me rendre au théâtre , j'ordonne k celui de mes mozos qu'on m'avait recommandé comme un homme éprouvé , de veiller sur mes effets.
Un heureux hasard voulut qu'une pluie survînt, et comme, dans ce cas , toute représentation théâtrale est suspendue au Mexique , pour ne point laisser mouiller les coches et les mules , je retournai de suite à la mezon, où je trouvai non-seulement mon fidèle mozo éloigné de son poste , mais encore deux de mes malles ouvertes, et plusieurs effets et une petite somme d'argent enlevés. Je dus au
hasard qu'une petite boîle en cuir où je renfermais quelques outils en fer fût prise par mes voleurs pour la cassette qui contenait mes espèces, ou a mon prompt retour, s'ils ne passèrent pas outre.
J'appelle mon homme. Il paraît enfin avec cette hardiesse, cette hypocrisie sous lesquelles la basse classe mexicaine sait si bien cacher tous ses crimes. Il ne convient de rien , il s'offense, il proteste de son innocence. Imputer à lui , Francesco , k lui , connu comme un homme intègre , un pareil crime !
Devais-je recourir aux autorités? Mais j'étais au Mexique !
Je le congédie , c'était là tout ce que je pouvais faire. Il part , blanc comme la neige ! Le malheureux n'est coupable que d'avoir manqué à sa consigne ! Ses deux camarades se montrent désespérés : le Mexicain est né comédien. Je veux les renvoyer aussi; mais un de mes compatriotes, établi à Guadalaxara, m'assure qu'il connaît l'un pour un homme irréprochable, et que je ne trouverais que
pire pour le remplacera Guadalaxara. Quant k l'autre , je n'avais point de soupçon sur lui.
Je les garde donc; mais un mois après j'appris l'histoire : tous trois , Francesco a leur tête , avaient fait le coup et partagé le butin !
Telle est la dépravation du bas peuple mexicain , telle est son hypocrisie , que cet homme, qui depuis des années servait de guide aux voyageurs qu'il trompait , volait , et assassinait peut^tre, était parvenu k se faire recommander par les commerçants les plus expérimentés de la capitale , comme le modèle d'un excellent serviteur !
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