CHAPITRE XXVI
Tepic. — Départ pour Mazatlan.
Arrivé a Tepic , à quelques léguas seulement de la mer Pacifique , je me croyais au terme des peines et des soucis de mon voyage, loin de me douter que la tâche la plus pénible m'attendait encore dans mon dernier trajet le long de la côté.
Javais perdu en route plusieurs de mes animaux , tant par la négligeance de mes mozosj que par leur fureur de les curar, c'est-à-dire de les saigner et de leur administrer des remèdes, à tout moment. Mon fidèle guide , don Louis , avait aussi contribué a diminuer leur nombre , en confiant une mule , qui était hors d'état de continuer la route, à un de ses amis , dont j'entendis aussi peu parler par la suite que de ma mule.
aS
Les autres étaient si exténuées^ qu'il me parut , pour le moment , impossible de continuer a cette époque des pluies , et que je préférai attendre a Tepic , Tafrivée du navire sur lequel je devais quitter le Mexique. J'y passai donc quelques semaines, logé chez M. Forbes, associé de M. Barron, dont la maison , cqnnu^ autant par son importance commerciale, que pv Thospitalilé qu'on y e3(^erce , me présentait une agréablci mais aussi l'uqique ressource. . i .
Tepic, ville d'environ 10,000 habitants, est a sept léguas , en ligne directe y dn' port de San Blas^ mais, en raison des sinuosités qu'occasionnent les montagnes , la route est longue de vingt léguas.
Comme San Blas est inhabitable durant la saison des pluies, par rapport aux fièvres tierces qui y régnent , et par le nombre d'in* sectes qui infectent l'air, tous les négociants qui tirent leurs marchandises de ce port , se sont établis à Tepic , qui , par sa situation plus élevée , est un séjour sain : de sorte quç cette
LE MEXIQUE. WT
ville est devenne le point de commerce fe plus important de la côte. Peu de villes mexicaines possèdent au nombre de leurs habitants autant de personnes riches, sans cependant que l'augmentation de leurs for^ tunes ait eu aucune influence favorable sur leurs mesura ou leur» manières .
Cependant Tepie 'jouit dé la r^fNitation d'être ufie'^^iUQ agréable , et en est redevable aux navigateurs anglais, qui , fatigués de longues traversées , et accueillis par messieura Baxpon'iet Forbes, avec la bienveillance qui distingue cette seule maison , ont accordé a toute la société plus qu'ennuyeuse de cette ville , des mérites , qu'elle ne possède point;
Le personnage le phis* riche de Tepic est un mMiee dont on évalue a plus d'un million de pesos ( 5,500,000 fr . ) la fortune gagnée a des fournitures.
J'avais apporté à cette notabilité, qui ne Élisait qu'acheter des livres, pour donner un démenti aux mauvaises langues, qui niaient qu'il savait les lire, une demi-car<)fa d'ouvrages,
depuis la capitale , par complaisance pour un de ses amis.
J'en recueillis des remercîments à n'en point finir, des protestations de services, etc., etc., et des invitations si pressantes pour sa campagne , à uiie légua de la ville , que je m'y rendis un beau jour, en compagnie de l'excellent Alexandre Forbes, homme aussi instruit qu'aimable, oncle de celui dont j'ai parlé.
Nous trouvâmes notre millionnaire occupé de la construction d'une maison qu'il surveillait du matin au soir, comptant chaque tuile et examinant les progrès à tout moment , à l'aide d'une lorgnette , avec la même grâce qu'un vieux habitué du parterre suit les entrechats d'une jeune danseuse.
n tomba de son haut en nous voyant, et le rouge lui monta au visage, autant que la teinte qu'il tenait de ses ancêtres , nous permit de le distinguer. C'étaient des' excuses interminables : il se trouvait comme garçon à la campagne , sa famille était absente, etc.
Nous lui annonçons que notre visite doit
être courte, et que nous sommes attendus en ville. U se rassure alors , et nous conduit à sa maison , mais il en sort de suite , pour surveiller le travail de ses ouvriers, tout en jasant avec nous. Il parle politique, et se montre éminemiment républicain , faute de mieux, c'est-a-dire ne pouvant pas avoir de titre aristocratique; puis, il change de thèse , entame les chapitres des sciences , de construction;, et s'échauffe insensiblement.
Il appelle alors un domestique et lui parle à l'oreille.
« U ne fera pas de frais, j'espère ? » — Tranquillisez-vous là-dessus 7 me dit M. Forbes, à qui ma remarque s'adressait.
On apporte un verre et une carafe d'atoUe, (sorte d'orgeat). Monsieur en verse et prend le verre dans sa main , le porte a ses lèvres , le vide.
^Gmta, sefiores? (En voulez- vous, messieurs?) Mais j'en avais assez , et m'en retournai sinon désaltéré , du moins charmé de l'accueil d'un millionnaire mexicain.
Je lus asses keiireux pour assister, duraHl mon séjour, k un bal masqué et a d'autres fâtes données en lliônneur de l<anniversaire de la d^laratîon de l'indépendance mexicaine. On avait élevé, à cette occasioti , sur la place principale , un castel qui représetitait Saint-Jean d'Ulua et un vaisseau de guerre français, le tout en carton et rempU' de fasées el de feux d'artifice, quNin orage qui menaçait obligea d'allumer avant qu'il flftt nuit.
U est naturel de penser que le castel réilista à merveille et que le vaisseau français dut sauter en l'air. Mais le feu prit une direction tout opposée , et les fusées volèrent contre les bons habitants de Tepic , qui s'esquivaient en confusion et en tonte hâte , présage omineux de l'issue de cette guerre.
Le bal masqué donné dans la salle dé spectacle nouvellement construite , se distinguait par tous les avantages que possèdent de pareils divertissements dans une petite ville où chacun est k même de donner les plus am-
pies renseignements sur la biographie de l'autre.
L'amusement se bornait donc à se promener comme des statues sans s'adresser la parole l'un l'autre } ees bons Tepiqueno$ trouTant tout à &it inutile de développer au bal masqué ies beaux, talents pour ■ l'intrigue , qui forment. leur occupatâon journalière.
La plupart des masques avaient pris des costumes de Turcs ^ de Suisses , et peu d'entre eux avaient choisi l'ancien habit castillan , ou le costume indien. On y remarquait cependant deux masques, l'un en Charles-Quint, l'ajutre en habit de fantaisie à l'indienne , qui auraient produit de l'effet même chez nous.
On exécutait des valses , des quadrilles et contredanses. Celles du pays sont tout à fait négligées , si ce nfestie xarahe, sorte de .danse orientale ^ mais qui n'est en usage que dans la basse classe. J'admirai leur peu de façons entre eux; la Gemme de chambre se trouvait assise siû* le même banc que sa maîtresse. Quant à l'étranger, il les gêne , s'il ne possède
point le talent de contribuer à leur amusement en faisant le polichinelle.
J'avoue que pour moi , loin de faire l'aimable , Tennui me gagnait de plus en plus à Tepic , malgré bals et festins , et que j'attendais, avec la plus vive impatience, le moment oii la saison, permettrait au navire que je devais rejoindre , d'entrer dans le port de Mazatlan , qui , comme tous ceux de cette côte , n'offre un abri que vers la fin de septembre ou la miroctobre, où les pluies et ouragans cessent.
Mais il y avait encore peu d'espoir d'un changement favorable. Tous les jours des orages d'une force sans égale , accompagnés d'averses et de violentes tempêtes commençaient dans les après-midis et ne cessaient que vers le soir. La chaleur des matinées, quoique belles, ne suffisait pas pour absorber le déluge de la veille.
Je reçus cependant déjà le 24 septembre, la nouvelle de l'arrivée du Griffon à M azatlan , et je me remis avec plaisir en route , malgré
la perspective si peu attrayante d'un voyage sur cette côte marécageuse , dans cette saison.
J'avais loué quelques mules de deux arriéras^ qui m'accompagnaient en remplacement du probe don Francesco , chassé a Guada-^ laxara, et du vertueux don Pantaleon Hernandez qui prétextait sa faible santé pour retourner à la capitale ; mais lé vrai motif était de mettre en sûreté tout ce qu'il m'avait volé.
Il ne me restait donc que le mozo que j'avais pris à Queretaro j et pourtant la contrée qu'il me fallait parcourir le long de la côte jusqu'à Mazatlan, presque inculte et faiblement habitée, me présentait le plus de dilHcultés. La route passait, la plupart du temps,, dans des forêts vierges ou dans des prairies transformées en marais. Nombre de rivières et de. ruisseaux , avec leurs eaux accrues par les pluies , formaient autant d'obstacles , et jusqu'à la pauvre ressource des mezones, tout manquait. Le voyageur, sur cette route si peu fréquentée , est déplus obligé de chercher un abri chez des hommes qui ne
cachent' pas même leur perrersîté $iQftift les formes doucereuses du reste des MexiddiM.
Je quittai Tepic le 2B septembre. La cbntrée au nord^ouest de cette' Tille est bdUé^ mais le sol est pierreux et inëgal. Âpi^ès<iâq léguas, une route Ters Vouest conduit au pféft de San Blas, et je suivis c^llë dit nord ^i s'en sépare, et qui longe toujours la ddie de la mer Pacifique , dans une distance de sept a douze léguas seulement , sans que l*on puisse l'apercevoir avant d'arrivei' k Mal:atlan. Après sept ou huit léguas, on arrive à él Ingenio , petit village dont les maisons sont assez bien construites. A commencer de éet endroit, on entre dans utie contrée déserte où la végétation sauvage développe la richesse la plus luxurieuse.
Nous fîmes notre première halte près de quelques misérables huttes nommées el Abre-^ badero , a quatre ou six léguas del Ingénie, et et ce ne fut qu'avec beaucoup de difficultés que les habitants inhospitaliers me reçurent dans l'une d'elles qui était aussi petite qiie
malpropre , et où je me trouvai exposé a la pluie d'un orage qui dura une grande partie de la nuit , les cloisons de la cabane n'étant composées cpie.de branches mal disposées.
Nous partîmes le lendemain par une route déserte et couverte de marais .
En passant par une prairie qui étftit couverte par l'eau 9 trois des mules s'y leilfoncèrent , et je me miHiillai jusqu'aux ^s , dans nos efforts pour les en retirer.
Cet accident me valut de gagner une fièvre. Nou$ parvînmes enfin, avec beaucoup de peine a > dégager nos animaux, et fumes obligés de rétrograder et de faire un détour qui nous coûta quatre heures de marche. Nous passâmes par la plus belle forêt que j'aie rencontrée sur toute cette route ; elle était peuplée de& plus beaux papillons et de perroquets grands et magnifiques ; mais j'observai qu'en général les parties boisées du Mexique ne présentent point cet aspect imposant des forêts des États-Unis de l'Amérique.
On ne rencontrait que peu d'habitants,
des Indiens , qui tous allaient nus , les femmes mêmes n'ayant qu'une sorte de tablier pour tout vêtement. Leur vue , dans ce simple costume , n'était cependant rien moins qu'attrayant. Ils habitent des huttes ouvertes des quatre côtés , et consistant uniquement en un toit supporté par quatre pieux.
Bien n'égale l'indolence des hommes ; ils se bercent toute la journée dans leurs hamacs, tandis que leurs femmes travaillent et cultivent le peu de maïs et de frijoles dont leur nourriture se compose. Nous fâmes arrêtés par une rivière , le Rio de Âgua caliente, que l'on passe ordinairement a gué, mais dont les eaux étaient tellement accrues , qu'il fallut la traverser sur un canot, et essuyer tous les retards que cette opération occasionne.
Je trouvai sur la route entre ce fleuve et le Rio grande de Tololotlan , un arbre dont le tronc avait 25 mètres environ de circonférence vers sa racine , et le plus grand que j'aie encore vu.
Les rives du Rio grande de Tololotlan sont
LE ME?:iQUE. 397
plates, mais les montagnes, dans le lointain, donnent un bel aspect a la contrée. U fallut une autre fois passer le fleuTe , si large et si rapide , non comme près de Guadalaxara , sur un beau pont, mais dans un canoë, et faire suirre les animaux a la nage .
Nous établîmes notre quartier pour la nuit , dans la ville de Santiago dans une assez bonne maison particulière.
Cette \ille est construite sur une petite éminence de la rive droite du Rio grande , à dix Ugtiuis de son emboucbure dans la mer, et contient au plus 5,000 habitants (en y comprenant les rtmgos et cabanes dispersés dans ses environs), qui vivent de la culture du coton et du maïs. La distance de el Abrebadero à Santiago est an plus de six léguas, en ligne directe : quatre, jusqu'au Rio de Agua caliente et deux ensuite jusqu'au Rio grande ; mais le marais nous avait occasionné un grand détour.
Le Rio grande, quelque large qu'il soit près de son embouchure , est si peu profond
398 LE ]|fE;CIQUE.
que même ici il est seulement navigable pour de larges canoe$.
Le lendemain , partant de Santiago j il fiJilut passer à une légua de la TÎtte une sorte de lac f Paso de la Bonega , oit l'eau était tk profonde qu'elle s'élevait jusqu^aux épaules de nos animaux f et peu s'en fallut quHls ne perdissent pied.
Plus on avançait, et plus ta contrée prenait un aspect sauvage. Nous passâmes line foret, où il y avait plusieurs routes, et comme mes deux arrieros nous avaient devitiioés , nous^ ne conpiM^sioiis le dbeoiin qu'ils airaierit suivi qiie par des branckes d'arbrer^ -qa^ls avaient posées, à la manière des sauvagesy au milieu du chemin avec la pointe tournée dans la direction qu'ils avaient prise. A deux le^ guctë de Santiago, le sol devint trèfr4négal, et une montagne , toute boisée à l'ouest , se distinguait par sa hauteur. On la dit peuplée de panthères et de lions qui , dans ce pays , sont d'une race petite , et nullement à comparer avec ceux de l'ancien monde. Les autres ani-
maux sauvages dana cette partie de la contrée, sont des loups, des ours, des chats sauva-^ ges avec une peau dessinée comme celle des léopards ^ puis des teœones (blaireaux), des armadillos (armadiUea) et des sangliers énormes. A six ou sept léguas de Santiago, nous at^ teignîmes le Rio de San Piedro. Tous ces fleuves , même le Rio grande de Tololotlan % le plus large de tous , sont guéables pendant les mob de sécheresse ; mais dans cette malheureuse saison des pluies , il fallait toujours recourir aux canoës , et perdre le temps le plus précieux à décharger chaque fois les mules , et à leur faire pasuser l'eau à la nage. Le fleuve de San Piedro nous retint donc de nouveau deux ou trois heures pendant une chaleur des plus accablantes. On trouve a une demi- Ugua du fleuve^ un petit endroit, Pozole,
^ Od désigne le Rio grande de Tololotlan aussi par le nom de Rio de Santiago.
' Il existe du fleuve de San Piedro, au moyen des lagunes de la côte et des fleuves d*Acaponeta et d^Escuiiiapa, une communication par eau avec les deux villes de ce nom, mais seulement par les canoës et pendant la saison des pluies.
Les cartes de celte partie du Mexique sont si imparfaites, que
et k quatre léguas plus loin le Rio de Vejuco, rivière peu considérable , mais dont les eaux étaient aussi tellement accrues , que nous ne la traversâmes k gué qu'avec la plus grande difficulté. Je remarquai sur ses bords beaucoup d'oiseaux aquatiques qui m'étaient inconnus.
A une légua de ce fleuve nous atteignîmes Rosa Morada, ville de 3 à 4,000 habitants environ. Elle est située dans une contrée plus unie , et on y rencontre , au milieu d'une végétation sauvage , des champs très-fertiles de trèfle d'Espagne, et quelques plantations de cafiers et d'indigotiers. Le citron y croft a l'état sauvage et y est d'une qualité fort inférieure. Il était temps que je trouvasse un gîte; caria fièvre que j'avais gagnée la veille.
j'ai cru devoir présenter à la Sociélé géographique de Londres le tracé que j*ai fait de mon itinéraire, calculé, faute des instniments nécessaires, d'après le moyen si peu exact, je Fa voue, du pas des mules, mais qui, daus des régions aussi peu explorées, peut être employé faute de mieux. Je n'ai donc point travaillé pour la science, mais pour le voyageur, qui me saura gré de ces indications.
LE MEXIQUE. Ml
loK de mon bain dans les marais près du Rio de Santiago, faisait de tels progrès, que je ne pouvais presque plus me tenir en «elle.
Mais quel n& fut pas mon désappointement , de trouver la ville en fermentation, puisqu'on venait d'y recevoir la nouvelle , si contraire à mes plans , niais si commune dans ce pays , scène continuelle de troubles civik, que la ville de Masatlan où je me rendais venait d'être prise par le général Urrea , au nom du parti fédéral, et qu'il y était débarqué avec 500 hommes venus sur deux navires de Guaymas, port de la Californie, où ce général avait réussi à faire un pronuncùmieHto (une révolution) en faveur de son parti. On disait même qu'il avançait avec des forces considérables vers RosaMorada, chemin qu'il devait prendre pour marcher sur Tepic.
Telle était la nouvelle qui atterrait les habitants de Rosa Morada , attachés au gouvernement centra] et encore plus à leurs propriétés , qu'ils voyaient déjà dans les mains des troupes fédérales.
im LE MEXIQUE.
Personne ne voulait me recevoir; je dus donc me féliciter, pouvant me tramera peioe, d'être reçu k la fin par un pauvre savetier, dans sa hutte à demi ouverte et exposée au vent et a la pluie.
A peine établi dans ce lieu «i peu convenable pour un malmle , on vint , de la part de l'alcalde, demander mon passe*port. Tout décelait la plus grande consternation, et les habitants aisés se^ préparaient à évacuer l'endroU. '
Ma position n'était rien moins qu'enviable. Malade, seul au milieu! d'hommes 'inconnua, qui pouvaient profiter de mon; état -et da; la guerre civile pour me jouer ua mauvais tour, je voirais avec effroi les progrès que faisait ma maladie.
^9'Z• ■5«-«> - OOCOC" -•0>**0<>0*000 ^OC-^S» ^«■0;>000 C* »<»0 ;>CC'00 C 0<>