CHAPITRE XXVli
Suite de la route de Mazatlan.
Le pauvre ouvrier qui m'avait accueilli a Rosa Morada et qui seul me soignait, les arriéras ne s'inquiétantquede leurs animaux, et mon mozo de toiile autre chose que de son mattre, me dit que le général Urrea était un hombf'$ de bien^ qui ne s'emparait que des caisses du gouvernement et de la fortune de ses ennemis politiques, c'est-à-^ire de tout centraliste ; que quant k un voyageur, il sau* rait le respecter.
J'avais , malgré ces belles paroles , appris assez d'espagnol pour connaître la signification des mots hombre de bien au Mexique, et si, le lendemain^ je vaulus me mettre en route pour Mazadan v malgré la faiblesse qui m'obligeait à me faire pointer Mrle cheval, ce
fut par le désir que j'éprouvais de savoir promptement à quoi m'en tenir, et non par la <Mmtiance que j'avais dans Vhombre de bien aux pronunciamientos .
Mais, comme il est constant qu'une disgrâce ne \ient jamais seule , nous trouvâmes le fleuve, qu'il fallait traverser près de la ville, tellement gonflé, qu'il fut impossible de le passer a gué , et ne pouvant nous procurer des canoës j une crue aussi forte des eaux de cette petite rivière étant sans exemple , il fallut rebrousser chemin et passer deux horribles journées couché surmoneaUr^ (lit de voyage) dans ce malheureux endroit , privé de toute assistance médicale , et sans personne pour me soigner que mon bon savetier, qui cherchait à me distraire par la chronique scanda* leuse de la côte, entre Tepic et Mazallan , et qui, voyant l'attention que j'apportais aux objets d'histoire naturelle, me parla entre autres, d'un petit animal, dont le nom , cavallan, m'était inconnu , qu'il dit être sauvage et se nourrir de verdure. Un petit garçon l'apporte.
Cet animal était mammifère , avec les pieds fourchus^ une queue toute gentille et un petit boutoir charmant.
Quel bonheur! je faisais une découyerte !
Cependant ce petit quadrupède me retraçait des souvenirs confus^ j'observe donc, je réfléchis, lorsque tout à coup , et au moment où je lui cherchais un nom grec ou latin /sortent de son joli museau, certains sons, cpii me parurent avoir une ressemblance frappante avec le grognement duporcorum genttë^ -'-"^
J'examine de nouveau. . . . et je jette mon insigne découverte au nez du pauvre garçon qui l'avait prise dans le bois. C'était un petit sanglier.
.Je passai deux jours des plus tristes dans cette cabane, oii j'étais exposé ou à la pluie , ou à une chaleur étouffîinte. Le 29 septembre i à deux heures de l'après-midi, le thermomètre marquait 50^ centigr. au soleil , et S2!^ a l'ombre de la cabane.
Aucune nouvelle ne me parvenait sur Féiat de l'insurrection.
Enfin , le i ^' octobre , l'eau était ^ifliisam-^ ment descendue, pour perm9tlre>de passer la rivière ^ et nous atteignîmes v wpvès quatre ou cinq Iflfuas, BuenarVista, endroit qui consiste seulement en quelques huttes. < '«
Acaponeta est k «on^e à éojsaeiegwts'de Çu^iaVista, en ligne direote > passant pay San FraniçescQ. Mais les marai»<pii se trourent sur cette route nous forcèrent'de £dre un détour de plus de trois I^^ué» par le nmgo èel €ojote , chemin des plus horrîhles , ou nous eûmes vingt a trente ruisseaux débordés à franchir.
J'avais donc été obligé de £iire , 'ce jour, près de vingt léguas. Enfin nous aperçûmes la ville d'Acaponeta ; mais .ih falbit encore passer sur des canoës lelarge^Rio^de Acaponeta, la ville étant sur la rive droite 'de ce fleuve, ce cpu nous arrêta deux heureséntières.
Il était nuit quand nous arrivame» a Acaponeta , ville très- vive qui compte au plus 4,000 habitants du caractère le plus dangereux , et des mœurs les plus dissolues , où je
L£ MEXIQUE. Wt
passai une triste nuit dans une maison délabrée.
Je dus me défaire ici de mon dernier mossoy qui trouvait cettç ville dépravée à son goût pour y dépenser ce qui lui restait du vol de Guadalaxara , auiquel il avait pris part avec ses deux camarades ^ commç j'appris par les arriéras^ lorsque ce malheureux m'çut quitté.
Je continuai donc le lendemain av^c ces deux hommes, qui étaient d'une* lecteur désespérante, mais, du moins, ni voleurs ni assassins , se contentant de leur petits profits d'habitude.
Je n'avançai ce jour que de trois a quatre %tias jusqu'à Bajona, huttes peu nombreuses d'Indiens , près du fleuve de la Bajona , autrement Rio de las Canas, qui forme la limite entre les départements de Jalisco çt de Sinaloa. Nous traversâmes le fleuve a gué, et nous passâmes la nuit a une demi- I^^ua de la dans quelques huttes isolées.
Désirant arriver le 3 a Escuinapa , je partis à qua^tre heures et demie ^ du matin. Mais bientôt nous fûmes arrêtés par des marais et
exposés à une averse et k une tempête si yielentes que les arriéres déclarèrent que ce devait être le Cordonazo, cet ouragan terrible qui , tous les ans, vers la San Francesco, finit la saison des pluies. Toute la contrée était sous eau, et nous ne réussîmes qu'avec la plus grande difficulté a sortir des marais et k nous frayer une route parmi les haies et les buissons pour arriver aux montagnes situées k Test du chemin.
Trempés comme nous l'étions , les broussailles arrachaient encore nos vêtements ; enfin nous trouvâmes un abri k Piedra Gorda , après une marche horrible de neuf k dix léguas.
Cet endroit ne consiste qu'en quelques rangoi et est évité par tous les voyageurs par rapport slu perjuicio (insectes) qui l'infesté, particulièrement les mosquitos. Le nom de Piedra Gorda lui vient de quelques rochers isolés , qui sont à une petite distance. En passant près d'une petite rivière qui y coule, nous vîmes plusieurs demoiselles de l'endroit, sorties du bain , et assises sur l'herbe dans le
costume complet des nymphes^ et qui, sans que notre présence les gênât le moins du monde, continuaient à laver leurs longs cheveux.
Les arbres étaient couverts de centaines de petites perruches vertes , et dans les marais nous avions vu des oiseaux aquatiques des couleurs les plus vives : le plumage de quelques-uns était tout rose. Mais j*étais inseni»' ble k toutes ces beautés de la nature ; il me fallait avant tout un peu de repos , car k la fièvre qui ne me quittait pas s'alliait irritation causée par la piqûre des mosqmlos.
Tous les habitants de la cabane où nous fumes reçus, couchaient pêle-mêle, dans un état complet de nudité. On peut les considérer comme vivant dans le désert 5 l'égUse la plus proche est celle de la ville d'Escuinapa , qui est k huit léguas de distance.
Parti de Piedra Gorda le jour suivant , j^eus encore k traverser des marais pendant l'espace de quatre léguas; mais ils présentaient moins de difficulté , la pluie ayant cessé
i^lO LE MEXIQUE.
avant notre arrivée a la ville .d'Ëscmnapa^ dont les maisons i^ont bien construites , mais placées de la manière la plus irrégulière, chacune étant isolée et hors d'alignement. Cette ville est le premier lieu considérable ' où je passai dans le département de Sinsdoa. Elle est située sur la rive gauche ^ d'une. rivière que l'on peut traveifser à,gué. Je continuai ma route vers la ville de Rosario. pour y apprendre des nouvelles ' sur les. mouvements d'Urrea , qui, d'après les bruits qtat circulaient à Escuinapa , devait être dans les environs d^ cette ville , et en présence des troupes qu'on avait pu rassembler au nom du gouvernement central.
Toute la contrée était en alarme, et les jeunes gens se cachaient pour ne pas être forcés d'entrer dans la troupe.
Nous eûmes ensuite d'autres lagunes à traverser, mais c'étaient les dernières d'eau douce ayant d'arriver à celles formées par la
* Je n'ai aucun indice sur le nombre des habitants d*£scuinapa y. je doute cependant qu'il dépasse 2 à 3uoo.
L£ MEXIQUE, ^ii
mer. La contrée prend près de ce point un autre aspect : jusqn'aloits la route passait continueUement par des marais ^ des prairies et des forets primitive», de la végétation la plus riche , remplies de plantes qui répandaient une odeur des plus ébrtes.
Le guaeo surtout ^ dont rarome est des plus pénétrants ; s'y treuve «n grande abbnddmce. Cette plante et sa racinesont le rrâdëde le plus efficace qui existe contre la morsure des reptile» venimeux qui infestent cette contrée. Elle ne 'croît que dans les tierroi aMeii^ te$j où sa présence indique toujours celle d^a&imaux venimeux; on emploie ce remède anttant en breuvage qu'en l'appliquant sur la plaîe I. t
^ Les Indiens se servent du guaco en frottant avec son suc frais la morsure de ranimai venimeux ;. mais Tusa^ général est d'en: d^« tiUer la racine dans de Teau- de-vie , et d'en frotter la partie blessée en même temps qu*OB en boit quelques gouttes. Je ne puis douter de l'efficacité de ce remède , a3rant connu ime personne qui, mordue sur. la càte de la mer Pacifique par un ahenm (scorpion) , et sentant les douleurs dans les membres et .la pesanteur de la langue qui se manifestaient alors, fut de suite rétabli par Tusage de ce remède, sur lequel je ne saurais suffisamment appeler l'attention des médecins. Il court au Mexique une tradition que cette plante salutaire
Après Ëscuinapa le pays devint 'moins sauvage y «dais plus montaeux et hérissé- de ro* cher^. Les ri'^res ne sont plus si abondantes et deviennent même rares , et le peu d^ea« qu'on trouve a un goût saumâlare.
Quelque détestable . que ftissent les routes sur ces montagnes et ces rochers, j'étMs cependant heureux d'avoir passé la région* pestilentielle. des marins. Enfin nous arrivâmes au i fleuve «pii coule près de Rosario et qui-eM des plus larges , quoiqu'il soit guéable marne pendant la saison des pluies. Mais il nous fiiK lut un guide pour nous conduire par les en^* droits les moins profonds , et les détours qu'à nous fit faire pour en opérer le passage , par l'eau et les bancs de sable , furent de plus d'u»
aorait été découverte par un oiseau de l'espèce des milans , nommé guaco , et qu'un berger, présent à uu combat de cet oiseau avec mtkserpient , aurait observé que chaque fois que le serpent avait blessé roÎMMHi, celui-ci volait vers la plante, en mangeait, et ea mettait dans sa plaie à l'aide de son bec ; puis retournait à la charge jiuqa*à ce qu'il eût vaincu le serpent. Sans examinei* le degré de probable lité de cette petite histoire , il est cependant constant que cet oiseau , qui se nourrit des animaux les plus venimeux, se préserve des coh;^ séquences par Tusage de celte plante.
kilomètre. Le courant était très-rapide , et s'élevait parfois jusqu'à l'épaule de nos animaux.
Arrivé à Rosario , je me trouvai si mal que je jugeai indispensable de prendre un ou deux jours de repos. Je laissai donc mes mules avec les arrieroêj et je me traînai seul à pied à la ville.
J'entre dans plusieurs jnaisons , espérant y trouver Thospitalilé ; mais on semble ne point me comprendre. Je trouve enfin une tienda (boutique), où on me conseille de m'adresser dans telle rue a una senora, qui reçoit des étrangers. Je m'y rends. Mon costume était peu fait pour prévenir en mia faveurj ayant perdu mon chapeau, je l'avais remplacé par un mouchoir; mes habits étaient déchirés presqu'en lambeaux , et couverts de fange. Je me présente chez la $enora. C'est une bonne grosse Mexicaine , mais qui me regarde d'un œil soupçonneux. Je demande si elle peut me recevoir. Elle refuse, et allègue que sa maison est occupée. Tio hai.
Je vois dans la chambre un grand mon-
kik LE MEXIQUE.
sieur a Taie étranger^ il écoute noire .couver-^ satioa , mais ne dit mot. J'insiste. prèa de la dame, elle refuse positivement. Je sors tout triste ) et pouvant à peine marcher:. A vingt pas , j'entends qu'on me rappelle. C'est le grand monsieur qoi me suit , et s'adresse à moi en mauvais espagnol : <r Vous êtes malade. Monsieur? » Je réponds avec la même perfection linguistique. « Vous le voyez. ---£h bien , me dit:il , entrez avec moi. Je couche sous ce vestibule ; il y aura de la place pour nous deux. » .
Je regarde cet homme , qui veut se gêner, partager sa petite demeure avec un inconnu. Les derniers dix jours m'avaient montré la nature humaine si perverse, que je doutais qjue des sentiments humains pussent encore exister. J'accepte avec reconnaissance. La femme change de ton; j'envoie chercher mon train ; je m'établis près de mon protecteur.
C'était un Français , un enfant de Paris !
Dans des pays lointains et où les commodités de la vie ne se rencontrent point, le
voyageur se trouve obligé de recourir h Fhos* pitâlité de personnes sur la bienveillance desquelles il ne possède aucun droit , et pas même la chance de pouvoir la leur rendre. Il en résulte parfois pour l'étranger la crainte d'abuser d'une réception qui lui impose des obligations. Mais il existe un accueil, et tel fat celui d'Alexandre SeUier an Rosavîo, qui par son abandon délivre de tout« appréhension d'être à charge , qui fait que la reconnsdssance ne pèse point.
Je m'arrêtai un jour a Rosario, dont le eUmat pli» sec et plw sain me fit antanft' de bien* que l'acceuil si franc et si cordial de mon bon Parisien. » '"
Rosario , à fiiepi legtMB d'Escuinapa , esl^dans une belle situation; snr la riVe ' droite' du fleuve, entre des montagnes.. Sa populâttion dmt être de plus de 5,000 âmes. La ville est bien bâtie et présente un aspect de propreté : n y avait autrefois des mines considérables d'or et d'arg^dt^ mais qui ne sont plus exploitées. On m'assura que même le gravois
dans les mes , contient du minerai. On tronre aujourd'hui encore beaucoup d'aisance dans cette ville , et même des personnes assez riches. Elle est le centre du commerce entre le port de Mazatlan et les villes de Tintérieur.
J'y fus agréablement surpris par la nouvelle cpi'Urrea venait d'être défait par le général Alcoile , à quelcjues léguas de cette ville, près d'un endroit nommé la Quebrada, et que je pouvais sans obstacle continuer ma route.
Je trouvai au Rosario deux des prindipaùx négociants de Mazatlan , qui s'y étaient réfugiés, et qui, comme tous les lâches, y retournaient avec d'autimt plus de triomphe que leur peur avait été grande.
Le jour de repos que je venais de prendre suffit par son agrément et les soins dont on m'entourait pour améliorer sensiblement ma santé.
Je partis donc le 6 octobre et passai 'dû€^ cessivement par el Potrerillo , à quatre l&gwis
de Rosario , et qui ne consiste qu'en quelques rangos, dans le voisinage desquels l'àction entre Urrea et Alcorte avait eu lieuj èl Rango ta Casa de Teja , de quatre à six léguas plus loin, et à deux léguas d'un village, el Rincon. Quelques huttes nommées la Canita sont à une demi-legua de cet endroit. On compte quatre léguas de la Canita à el Presidio de Mazatlan , qui est une ville bien construite avec quelques rues larges et bien alignées , et de vastes maisons. Sa po- ' pulation a dû être considérable , mai^ elle est actuellement très -> diminuée , et le nombre de ses habitants s'élève a peine à i ,500.
Comme partisans d^Urrea , la plupart d'en*^ tre eux venaient de prendre la faîte , et ceuiÉ que nous trouvâmes ne < donnaieiit pas une bonne opinion du reste.
Nous étant mis le lendemain de bonne heure en route , nous arrivâmes , après une dtxûÀ'Ugua, au fleuve si large et si rapide
de Mazatlan. Il est des plus dangereux a tra-
verser si on ne connaît pas exactement l'endroit où il est guéable.
Mais les habitants de cette contrée sont d'un si mauvais naturel , qu'aucun d'eux ne voulut nous l'indiquer. Ils s'assemblaient sur le rivage , se moquant de nous. Des marchands de bœufe qui venaient derrière nous et qui connaissaient le fleuve , s'arrêtèrent pour que nous ne pussions les suivre. Ils espéraient que le maudit estrangeroj ou du moins quelqu'une de ses mules, se noierait.
Nous passâmes cependant sans accident, poursuivant notre route par une contrée montueuse et dépourvue d'eau pendant cinq legntis.
Nous n'étions plus qu'à trois legtêos de M azatlan , et j'aperçus avec joie la montagne au pied de laquelle ce port est situé.
Mais je devais boire le calice jusqu'à la lie. Entré dans les dunes où la mer forme des lagunes pendant la marée , le reflux nous y surprit , et couvrit d'eau notre route. Nous ne savions plus comment sortir. Prenant une fausse direction , nous nous enfonçâmes dans
une place trop profonde , d'où nous ne parvînmes à retirer les mules qu'arec les plus grands efforts. Nous y réussîmes pourtant, mais presque tous mes effets avaient été gâtés par Teau de mer. Ayant heureusement gagné une petite éminence , il fallut y attendre le refliix pendant deux heures.
Enfin l'eau baissa et nous atteignîmes bientôt , après cette dernière disgrâce , le but de mon voyage , el puerto de Mazatlan , la vue de l'immense mer Pacifique qui se présentait la première fois à mes regards , compensant toutes mes peûies.
%aO LE MEXIQUE.
'^^♦OOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOC.OOO^O -^O-t'OO