‹ Le Mexique; souvenirs d'un voyageurChapitre 33 sur 38 · CHAPITRE XXVm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVm

Mazatijin. — \jt prtmnnciamiento.

Arrivé dans ce port , le 7 octobre, j'ayais accompli mon voyage et traversé un continent très-étendu dans la saison la moins favorable.

J'avais en beaucoup à soufiGrir des pluies , du climat , de là maladie , mais plus encore de la dépravation des habitants.

Quelle existence pendant ce voyage , où je me trouvais à la merci d'hommes dont la haine pour l'étranger doit servir de prétexte a leur mauvaise foi !

Et cependant y malgré tant de soucis, le souvenir de ce temps m'est des plus agréables; les peines s'oublient, mais les merveilles de cette nature luxuriante que me présentait cette contrée restent à jamais gravées dans ma mémoire.

LE MEXIQUE. tôi

Je me rappelle ayec plaisir ces forêls vierges, remplies de ces oiseaux des zones tropiques dont rien ne saurait égaler Féclatant plumage , ces insectes luisants , ces nombreux papillons aux couleurs les plus vives.

Mon imagination me retrace le tableau dis cett« nature si riche , si belle dans son désordre , ces arbres enlacées par des plantes par rasites, ces prairies couvertes d'une fraîche verdure, émaillées de fleurs aussi variées qu'in* connues a l'Européen.

Je croîs voir ces Indiens ayant pour tout vêtement une ceinture ou un tablier, l'homme étendu dans son hamac , la femme au travail près du simple toit qui leur sert de demeure.

Je pense aujourd'hui avec satis&ction.aux dangers que présentait le passage de ces lacs, de ces fleuves si nombreux et si rapides.

Tel est le voyageur, le marin : ils oublient les peines, les dangers, et ne rêvent qu'à les rencontrer encore; et trouvent des plaisirs dans les: souvenirs de leurs tourments.

Le capitaine du navire sur lequel je devais

im DE MEXIQUB.

quitter cette côte iaiy^nt, par un de ces hasards dont on verra par la shite la fiineste cdnséqiletice , reculé son départ, je dus m'installer k Maaatlan.

J'étais descendu dans riumdile demeure dHine pauvre fiimille mexicaine , k cinquante pas seulement du rivage de la mer, préférant cette fois mon indépendance aux offires amicales d'une connaissance de la capitale , M. Scarborough, qui, malgré mon refus de me loger dans sa maison , nç cessa , ainsi que ses deux associés, mefltsieurs Parrol etTalbot, de me prodiguer pendant tout mon séjour l'accueil le plus hospitalier et les soins les plus eoipressés.

Mon habitation n'était rien moins qu'attrayante. C'était une cabane de paysan, et ma chambre , grand galetas où on entrait de plain-pied, était de suite, si je laissais la porte ouverte, envahie par les divers habitants de la basse-cour. Le perjuicio y était innombrable , surtout cette espèce de saltimbanques qui ont fourni à un poëte aussi spiri-

tuel qu'erotique le sujet d'un de ses contes , mais que dans la science un dictionnaire d'histoire naturelle a seul le droit de nommer.

Pendant le jour , c'étaient dek millions de fourmis , et dans la nuit nombre de crabes qui , sortant de la mer , entraient par les crevasses du mur et se promenaient sur le sol humide qui formait le plancher de ma cabane. Une simple cloison me séparait de la chambre de mes hôtes , qui servait en même temps de salle a manger à certains convives quadrupèdes, et dana mon vestibule couchaient pêle-mêle les domestiques des deux sexes.

Ce fut à Mazatlan que je reçus les détails sur l'afTaire d'Urrea. Comme de coutume, Téloignement avait grossi cette puérile entreprise , qui cependant peint si bien l'état actuel de la république.

Le général Urrea est fils d'un officier supérieur , qui , à l'exemple de ses collègues , était parvenu , au moyen d'entreprises commer-

k^ LE MEXIQUE.

cialos. et de fournitures , à une fortune considérable.

Héritier de l'esprit spéculatif de son père^,

Urrea entreprit de rançonner les habitants du port de Mazatlan , ce qui lui réussit si bien cette première fois qu'il put mettre la somme de 50,000 pesos (275,000 fr. ) en sûreté aux États-Unis de TÂmérique.

Devenu par la suite maître du port de Guaymas , dans la CaUfornie , à Faide d'un autre pronundamiento dans l'esprit fédéraliste, le souvenir si doux de Mazatlan se retrace à sa mémoire , et il part à la tête de 80 Indiens indisciplinés , qu'il embarque sur deux navires , pour conquérir une autre fois cet £Morado .

Il y débarque en vainqueur, et est reçu avec acclamation par la populace et les leperos qui infestent cette ville , et avec stupeur par les négociants, qui sont trop pusillanimes pour opposer la moindre résistance à cette chétive force. Les matadores prennent dont la fuite ainsi que les employés du gouvernement.

Urrea est maître absolu , il rétablit le g<m' vernement fédéraliste , mais commence son règne en bon centraliste pour sa bourse.

Qu'y oserait s'y opposer? dans ce gouvernement libéral le militaire domine. Urrea taxe en financier consommé , classe en politique habile. Quiconque est riche, indigène ou étranger , est pour lui du parti opposé.

Tout allait à merveille , quand le destin jaloux conduit au port de Mazatlan une corvette américaine de 24 canons.

Le commandant , homme plein d'énergie , prend ses compatriotes sous sa protection. Une garde de mannes s'établit au consulat américain. Allemands, Anglais^ se placent sous les stripes and stars ' de l'Union. Les malheureux Mexicains accourent j mais ils res* tent sous la dent du loup. Les étrangers seuls y échappent.

Urrea, désappointé, trouve prudent de continuer son lucratif métier hors de la por-

^ Stripes and stars, le paviilon des Étals-Unis, coin|)osé de raies et d'étoiles.

km LE MEXIQIHB. *

tée des canons de la corrette. U se contente du butin fait sur ses coimpatrietes ; il quitte Mazatlan , douze jours après son entrée |. y laissant la moitié de «a troupe en garnison , et se dirige Ters l'intérieur ayec le reste , renforcé de tous les lepero$ de la yiUe , toujours prêts à endosser le mouscpiet quand il s'agit de semblables expéditions.

L'armée fédérale , forte de 126 hommes et d'un parc d'artillerie composé d'un seulcanon, part donc accompagnée des cris de / vwa la federacion ! viva Vrrea !

Celui-ci I en second Certes , s'avance à la conquête de l'empire mexicain; son plan de campagne est tout tracé. Un coup de main va faire tomber Tépic en son pouvoir; sa population , d'un esprit fédéraliste , s'unit de suite a son libérateur. Il s'empare en passant de Guadalaxara et des autres villes sur la route delà capitale, où le grand Urréa se fait élire président , ou mieux encore. On ne s'inquiète d'aucun obstacle , on ne s'occupe ni du vaillant Parédés , ni du puissant Cortazar ;

LE MEXIQUE. VSH

ils n'oseront s'opposer au héros , et s'ils le font, sa gloire augmente par lenr dé&ite.

Urrea et sa troupe ne songent donc point a ces célébrités, et encore moins iqu'il existe au Rosario un vieux générai en retraite , assez téméraire pour vouloir s'opposer au progrès du nouveau conquistador.

En effet, Âlcorte, sur la nouvelle du débarquement d'Urrea , avait rassemblé quelques troupes qu'était venus renforcer d^autres soldats arrivés de Tepic par la voie de communication que forment les fleuves de San Piedro et d'Âcaponeta ; il se trouva donc k la tête de 80 hommes , mais dépourvu d'artillerie et de cavalerie; lui-même, manquant de cheval, est obligé de commander sa petite armée, monté sur un vieux macho (mulet).

Arrivé à quatre hguas seulement du Rosario , il rencontre les troupes d'Urrea marchant dans le plus beau désordre vers la gloire et les pesos , et ne se doutant de rien moins que de la rencontre d'Alcorte et de son macho.

iâ8 LE MEXIQUE.

La surprise fût donc complète pour nos preux de Guaymas et de Mazatlan.

L'ayant-garde se replie sur le cetitre , celuici se refoule sur l'arrière-garde , qui enfin entraîne tout le reste dans cette manœuvre si prudente et accélérée , qui s'exécute parfois dans les guerres sans cependant que la mesure du pas qu'on y emploie, se trouve désignée dans un ouvrage de tactique.

Mais, quelle que fut l'agilité que déployèrent les troupes d'Urrea , elles laissèrent cependant quatre hommes sur la place , tandis que les vainqueurs n'ont qu'un seul homme de blessé.

Le canon , qui n'avait pas tiré un seul coup^ est pris et reconduit en triomphe à Mazatlan , où le vieux général entre en vainqueur, aux cris de jViva el supremo Gobiemo ! viva Alcorte! Un ivrogne qui se trompe et crie ; /Fwa la federacion! est assommé sur-le-champ.

Tout rentre dans Tordre; les marines retournent sur la corvette , les Anglais et autres élrangers reprennent leurs petites haines en-

LE MEXIQUE. kSQ

tre eux et redoublent celle contre les Américains et le bon Parrot, le consul des États- Unis , furieux d'avoir eu recours a sa protection

Les employés de la douane et tous les autres fuyards reviennent accueillis en patriotes ; ceux qui se sont compromis s'enfiiient à leur tour.

Et Urrea?De retour à Mazatlan le lendemain de sa défaite, il veut regagner ses deux navires; mais le capitaine de. la corvette exige qu'ils soient désarmés auparavant ^ s'il ne veut les, voir traiter en pirates. Urrea s'y refuse et préfère se jeter dans les montagnes nommées la Sierra JVfadre , entre la côte et Durango , accompagné seulement de douze de ses compagnons d'armes. Quoi qu'il en soit , il d|Êjeuna de bon appétit , 3e consolant en fataUste de ses revers. « Qu'y tàirel dit-il, si mes soldats n'ont pas voulu se battre? » Puis il part à trois heures de Mazatlan , le lendemain de sa défaite, suivi de près par Âlcorte , qui y entre le même soir à sept heures ; abandonnant

ses deux navires à leur sort , dont Ton qui jeta ses canons à la mer, pnt quitter le port ; mais Fautre, malgré l'ordre qu'il avait reçu, voulant rester armé , fiit pris par le capitaine de la corvette, et livré au gouvemenoient mexicain , qui. . . . s'empressa d'en remettre le capitaine et l'équipage en liberté!

Telle fut la fin de cette grande entreprise , grâce au bon sens et à l'esprit militaire de l'officier expérimenté qui commandait la corvette américaine , et au dévouement patrie- ' tique d'un vieux soldat.

Quelle aura été la récompense d'Alcorte ? Je l'ignore.

Quant au brave capitaine Clack , il fîit en butte aux critiques amères de ses propres compatriotes et des autres étrangers établis à Mazatlan , qu'il avait seul sauvés du pillage. Us ne lui pardonnaient point l'énergie qu'il avait déployée pour le maintien de l'ordre , et la sévérité qu'il avait montrée vis^vis d'une insurrection !

Peu de jours suffirent pour faire rentrer

tout dans l'ancien ordre de choses , et rien à Mazatlan n'aurait fait juger que cette ville avait été peu auparavant la scène des événements politiques que je viens de retracer, tant de semblables scènes sont devenues familière» aux habitants de cette contrée.

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