‹ Le Mexique: souvenirs et impressions de voyageChapitre 115 sur 185 · CHAPITRE XII»— 13Z0MACINTA · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII»— 13Z0MACINTA

Je me débarrassai de ce cauchemar en me conflliant dans mon appartement où, du reste, me clouait une indisposition sérieuse. Je crus avoir la fièvre jaune ; je la désirais depuis longtemps, et je la vist venir avec plaisir; je savais qu'une fois passée^ c'était un sauf^oonduit pour l'avenir au milieu de ses inva-' sions périodiques, et j'avais besoin de ce passe^^port dans mes voyages.

J'éprouvai, à ce sujet, tine désillusion complète j ôar, deux jours après, j'étais parfaitement remis et sur le point de partir pour Carmen, à bord d'UAé oanoa prête à s'éloigner du môle.

Les canoas sont de petites embarcations ^ d'une facture toute primitive et d'une solidité plus que dôu-^ teuse, qui font le service de Garapôche à Carmen en deux, trois ou cinq jours, suivant la mer et la brise* Toujours en vue du rivage^ on jette l'ancre la nuit et le jour, on jette l'ancre au mcHudre vent. On conv* prend qu'une courte traversée soit longue avec de telles précautions; mais le Mexicain n'a rien de la fougue du Yankee ; il prend son temps, va piano et s'en trouve bien. Nous étions une foule dans la catioa» £Ue était chargée de plâtre à couler; on nous avait entassés dans un espace vide sur le milieu du bateau ; quelques autres s'étaient campés sur la cargaison ; il n'y avait point de bordage pour se retenir, pas plus que de pont pour se garantir de la mer. Il vint à pleuvoir; on nous jeta ' simplement une toile gou^

dronnée sur la tète ^ «ce qui nous exposait à une asphyxie générale, à laquelle nous n'échappâmes que par miracle. Le prix du transport n'est pas fort élevé ; aussi la nourriture y est-eUe moins qu'abondante, et mauvaise; j'avais heureusement des provisions. C'est en cet équipage que^ après avoir doublé Champoton et l' Aguada, nous atteignîmes Carmen après quatre jours de la traversée la plus accidentée du monde; il y manquait un naufrage, mais nous eûmes la famine; aussi je saluai le port d'un œil reconnaissant.

Carmen est une lie boisée, humide, plate, élevée de quelques pieds à peine au-dessus du niveau de la mer. Le commerce des bois donne à son port une certaine animation ; il renfermait alors un grand nombre de canoas et des trois-màts barques en charge pour l'Europe; nous n'abordâmes qu'avec une peine infinie après trois heures des manœuvres les plus gauches.

Je me rendis immédiatement à la maison de don Francisco pour lequel j'avais une lettre de recommandation. M. Anizan est, en même temps que négociant, consul de France à Carmen, et c'est bien l'homme le plus hospitalier que je connaisse ; nonseulement il voulut que je logeasse chez lui, mais s'occupa de mon départ, traita pour moi du transport de mes effets, me ménagea des amis et des protecteurs sur le littoral de l'Uzumacinta, dételle sorte que, sans souci aucun, sans démarche, je me trouvai prêt à

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remonter le fleuve. L'excellent homme m'avait en outre bourré de provisions.

. Le voyageur, en de telles circonstances, incapable de rendre le bien qu'il a reçu, ne peut que former des vœux pour la prospérité des hommes dévoués qui lui tendirent une nàain secourable.

La nouvelle embarcation, sur laquelle je me dirigeai vers Palissada, remontait à vide pour en redescendre chargée de bois.

C'était une canoa dans le genre de celle de Campéche, mais beaucoup pluu grande et d'un tonnage de cinquante tonneaux. Elle avait des voiles pour traverser la baie; mais, une fois engagée dans le labyrinthe des îles à l'embouchure du fleuve et dans les sinuosités de la rivière, il lui fallut remonter le courant à pur a pa lança y au croc et à la gaffe ; on se figure aisément quel temps il faut à quatre hommes d'équipage pour remorquer, durant un trajet de vingt-cinq ou trente lieues, avec d'aussi faibles moyens, une embarcation d'un tel volume. Ce n'est pas un des moindres désagréments des voyages que ces transports longs et pénibles où l'impatience qui vous tourmente gâte les plus belles chosies.

Celui-ci fut pour moi des plus désagréables; outre le mauvais temps, — il plut pendant deux jours,— les moustiques^ qui se rencontrent par nuées dans ces parages, nous martyrisaient sans pitié. Je descendis dans le pont de la canoa, mais l'odeur atroce et la chà-'

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leur suffocante me forcèrent à remonter, et je préférai la pluie aux exhalaisons méphitiques de l'intérieur.

Quant aux moustiques, j'avais bien une mousti-> quaire pour la nuit, mais les forbans trouvaient tou* jours quelque endroit par où se glisser, de sorte que, en dépit de mes précautions, j'étais assassiné de plus belle.

Cependant le paysage ne manque pas de certaines beautés : les rives du fleuve s'élevaient à mesure que nous avancions, et la végétation plus vigoureuse débordait en verts arceaux. De temps à autre, un souffle d'air, gonflant la voile toujours déployée, nous faisait franchir une légère distance à la grande joie de l'équipage ; çà et là quelques oiseaux d'eau prenaient leur essor à notre approche pour se reposer et repartir encore, et du haut des berges, de lourds ealmans faisant la sieste roulaient avec bruit dans le fleuve.

Les matinées étaient fraîches, et je me rappelle avoir vu passer, flottant engourdis, trois jeunes crocodiles égarés qui s'en allaient à la dérive. Je résolus de m'emparer dé l'un d'eux, ce qui fut la chose la plus facile; je passai l'une des rames à plat sous son ventre, il y resta comme un objet inerte. Je le mis sur le pont où il ne tarda pas à reprendre ses esprits, n avait de douze à quatorze pouces de long, et se * démenait comme un beau diable quand on le prenait à la main. Il fallait du reste user de précaution; car,

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