CHAPITRE VII. — MITLA
toutes les pai*ties du monde, Thomine cache le numéraire, mais il en jouit et sait s'en servir au besoin. UIndien ne jouit jamais; il produit et ne consomme pas. Quelle que soit sa fortune, ses richesses enfouies, la somme de ses productions, il vit de la même manière; sa cabane ne se distingue point de celle du pauvre, il a pour éternel vêtement l'ample pantalon de cotonnade grossière et le gros zarape de laine; pour nourriture, la tortille et le frijol aiguisé de chilç (poivre rouge),
L'Indien voyage avec ses vivres, sa bourse meublée de quelques réaux pour la copita de mezcal, car il adore l'alcool ; mais voilà tout. Jamais un Indien ne pourra vous rendre sur une piastre, il faut le payer en monnaie; il ne pourrait changer.
Je vis un jour un Indien demander quatre réaux à un commerçant auquel il avait vendu, la veille, pour 1,S00 fr. de cochenille dont il avait reçu l'argent.
— Que diable as-tu fait de ton argent? lui demandait l'acheteur.
— Ah! senor esta colocadoy il est placé, répondit-il. Cela voulait dire qu'il était enterré; mais où? chacun l'ignore, sa femme la première, ses enfants ne le savent pas davantage. Quand il meurt, son secret s'éteint avec lui. Riche, il ne lègue aux siens que la misère, avec la même inutile passion d'acquérir. Si par hasard il découvre un trésor inconnu, il respecte le secret du
propriétaire quel qu'il soit, et, loin d'y toucher, le recouvre religieusement.
J'ai rencontré un manœuvre souvent sans ouvrage, qui m'affirmait avoir découvert deux cachettes renfermant des sommes importantes auxquelles il s'était gardé de rien enlever, a Indique-les moi, lui dis-je, et je te payerai cher. » Sans s'attacher à la naïveté de ma demande, il me répondit qu'il ne le pouvait p9,s; et comme je m'efforçais d'apprendre l'origine d'une superstition aussi bizarre : a Cela ne se doit pas, » dit-il.
On a calculé que les vallées doivent renfermer, en numéraire enfoui, quelque chose comme quinze cents millions !
Quelle effroyable perte pour la société, qu'une telle somme enlevée à la circulation !
Je n'ai connu qu'une exception à cette règle. C'était à Mitla, près des ruines; une vieille Indienne d'une fortune immense, mais suspecte (car on l'attribuait à la découverte de plusieurs trésors), s'était fait bâtir une maison magnifique, avec cour plantée d'arbres d'agrément et de fleurs rares. Elle avait toute une basse-cour d'oiseaux étrangers, des paons, des hoccos, des oies de Barbarie, des cygnes, etc. ; ses appartements étaient pleins de meubles modernes en acajou ; mais je m'aperçus qu'elle n'avait rien à faire avec ce luxe, et que son gendre, un métis ambitieux, porterait, devant les dieux indiens, la peine d'avoir dérogé à une habitude aussi invétérée.