CHAPITRE IX. — LE YUCATAN
vance, et plus le chemin s'anime; de lourdes voilures font entendre au loin le grincement de leurs essieux criards, les mules se saluent de hennissements prolongés , puis des groupes d'Indiens paraissent ; une courroie d'écorce enveloppe leurs fardeaux, appuyés sur l'épaule, mais portés par la tête; ils vont tristes, rapides et sans bruit : trois siècles d'oppression pèsent sur leur àme éteinte. A votre approche, ces silencieux passants s'inclinent ou se rangent respectueusement sur le bord du chemin.
Je fus naturellement amené à établir un parallèle entre cet homme sombre et le nègre. J'avais vécu avec les Indiens de plusieurs contrées et les esclaves de l'Amérique. Deux mots pourront peindre ces deux martyrs de la conquête.
L'Indien, en quelque part du Mexique qu'on le prenne, libre ou opprimé, est triste, silencieux, fatal : il semble porter le deuil d'une race détruite et de sa grandeur déchue; c'est un peuple qui meurt.
Le nègre, au milieu des chaînes de l'esclavage, rit et danse encore ; il a l'insouciance de l'enfant, l'ingénuité d'un peuple qui naît.
La danse de l'Indien a tout le cachet de son caractère : il glisse en mesure, piétine à peine, sa figure reste impassible, et le chant d'amour qui raccompagne ne semble qu'une longue complainte.
Le nègre, au contraire, s'élance en bonds désordonnés, en postures lascives, sa cadence est une
tempête et son chant un violent éclat de rire. Au deuxième relai, nous nous arrêtâmes ; il élait huit heures, et le Yucatèque ne peut vivre sans prendre le chocolat trois fois par jour au moins ; chacun prit donc une tasse, suivi du classique verre d'eau. La besogne achevée, je me hâtai de courir dans la rue du village, où,. malgré la nuit, j'espérais saisir quelque trait original de la physionomie du pays. Je n'y trouvai rien de particulier , que cet air de mélancolique tristesse répandue sur les maisons délabrées, sur les animaux et sur les gens. La rue, presque déserte, était silencieuse ; on n'entendait pas un cri, et les enfants eux-mêmes semblaient porter le joug de cette mélancolie profonde. Aucun symptôme de curiosité ne les attirait à moi; ils me regardaient passer, craintifs ou indifférents, sans intérêt comme sans passion. Une seule personne s'approcha de moi , vrai fantôme sous son vêtement blanc : c'était une pauvre mendiante affligée d'une affreuse lèpre ; son corps décharné, sa figure hideuse me firent une impression pénible. Je me hâtai de lui jeter un réal et je regagnai la diligence; on repartait. Nous arrivâmes à Mérida * vers dix heures du soir. A notre premier voyage, Mérida possédait une fonda (hôtel), chose
1. Mérida fut fondé sur les ruines de l'antique cité indienne qu'on désignait sous le nom de Tihoo ; on la construisit en 1541, par les ordres du petit-fils de Francisco de Montejo. Elle réclamait des privilèges comme capitale du Yucatan dès l'année 1543. (Lopez CogoUude, Hjistoria de Yucatan.)