CHAPITRE IX. — LE YUCATAN
bornent à circonscrire autant que possible la marche envahissante des Indiens et à transporter leurs prisonniers à la Havane, où, comme nous l'avons dit, ils remplissent le rôle de coolies chinois. Quoi qu'il fasse, le gouvernement est impuissantà contenirles révoltés. Ceux-ci, pleins d'une soif inextinguible de vengeance, fanatisés par leurs bonzes, car ils ont renoncé à la religion menteuse qui les opprimait, se jettent sur les blancs comme des bêtes féroces, sans crainte, indifférents à la mort ; chaque meurtre leur ouvre au ciel de leurs aïeux une existence divine, ou sur la terre une transformation brillante. Ils possèdent aujourd'hui les meilleures terres de la péninsule, et ce malheureux pays ne traîne plus qu'une existence morne et décolorée. Le Yucatan est à l'agonie et le corps politique semble prêt à rendre le dernier souffle ; rongé par trois plaies sanglantes, trois guerres civiles à la fois : guerre de Mérida à Campêche, guerre des partis à l'intérieur de l'État même, guerre indienne, on s'étonne de le voir respirer encore.
Eh bien ! quoi qu'il en soit de cette indifférence impie, de cette rage parricide des blancs, on se prend de sympathie étrange pour ce malheureux peuple. Bon, beau, intelligent, c'est le plus remarquable de la république mexicaine, celui qui a fourni le plus d'hommes capables comme politiques, poètes et historiens. Obligeants au suprême degré, hospitaliers comme on ne l'est plus, je conserverai toujours une
grande admiration pour leurs vertus privées, en mémo temps qu'une affection sincère et une reconnaissance profonde.
Parmi les églises de Mérida, la cathédrale est la plus remarquable. C'est un assez grand édifice de style jésuite ; le portail fort simple est flanqué de deux statues, œuvre d'un artiste du cru^ et qui passent pour fort belles aux yeux des habitants ^ Les maisons n'ont qu'un étage, la plupart qu'un rez-de-chaussée; les toits sont plats, les cours à colonnades et plantées de palmiers sont fort gracieuses, et les vastes corridors sont tendus de hamacs pour la sieste.
La grande place faisant face à la cathédrale est plantée tîe ceibas^ ornée de fleurs et entourée de maisons à portiques; elle est charmante, mais on n'y vient guère que le soir : le jour, la chaleur est trop intense, et chacun reste enfermé chez soi. Le théâtre, petite salle enfumée, s'ouvre de temps à autre à quelque troupe espagnole, et la principale distraction consiste en promenade en calezas^y où les jeunes filles étalent la fraîcheur de leurs toilettes et distribuent les éclairs de leurs yeux noirs.
Le marché abonde en fruits du tropique : ce sont les ciruelas^ espèce de prunes; les ananas et les bananes de plusieurs espèces; la cherimoiay le roi des
1. La cathédrale de Mérida fut achevée en 1598, la ville avait clé érigée en cité épiscopale dès 1561.