CHAPITRE X. — CHICHEN-ITZA
me permit de secouer cette effroyable tristesse qui m^avait assailli à Taspect de ces lieux désolés. J'avais aussi à remercier la Providence de la protection toute spéciale qui, depuis deux ans de voyage, m'avait garanti contre les maladies dangereuses et contre les accidents si fréquents dans ces contrées à demi sauvages.
J'entrai, mon vénérable compagnon m'avait précédé; cette église était de sa juridiction et c'était la première fois qu'il venait à Piste ; il voulut néanmoins m'en faire les honneurs. L'église était nue, les plâtras des murailles tombaient par larges plaques et quelques bancs vermoulus attestaient l'abandon du saint lieu. Le chœur, comme dans toutes les égUses du Mexique, était composé de colonnes torses, droites et cannelées, superposées, avec chapiteaux composites s' élevant jusqu'à la voûte; mais les dorures étaient ternies par le temps ou noircies par la fumée. L'autel se dressait sans nappe dans une désolante nudité, et la porte du tabernacle gisait au loin dans^ la poussière. Deux candélabres en bois, dénués de cierges, et puis au pied des premières marches de l'autel un Christ courbé sous sa croix, complétaient ce tableau de désolation. Le jour venait de gauche par la porte ouverte et l'église était pleine de tristesse sombre qui ajoutait à l'effet. Jamais émotion plus poignante ne s'empara de moi à la vue de ce Dieu misérable. Je me jetai à genoux et les larmes me vin-
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rent aux yeux. Une tunique ignoble^ jadis bleue^ incolore et en lambeaux, couvrait à peine ses membres décharnés; ses cheveux souillés de boue, s'échap^ paient en mèches collées de sa couronne d'épines ; le sang ruisselait en gouttes noirâtres sur sa divine fi* gure, et tous les crachats de l'humanité semblaient avoir séché sur sa face endolorie. C'était bien le Dieu des Indiens, de ces pauvres opprimés; l'expression de souffrance et de misère était atroce. Oh ! e'était bien là le crucifié à l'agonie, la personnification de toutes les douleurs , et celui-là était un grand artiste qui sculpta le Christ de Piste 1
Les Indiens avaient-ils respecté leur ancien Dieu, ou s'étaient*ils enfuis épouvantés devant cette immense infortune?
Comme nous sortions, on vint nous avertir que le dîner nous attendait ; il était servi dans la sacristie^ et se composait de torlillas, de haricots et d'œufs ; j'avais quelques bouteilles de staventum, liqueur exclusivement yucatèque, miel distillé avec de Tanis, qui nous servit de dessert. — Des petits garçons nous apportèrent d'énormes eiruelas.
Je me mis immédiatement à l'ouvrage, préparant des produits pour le lendemain, examinant la cham^ bre noire^ les développants et les fixateurs. La nuit vint ensuite; elle fut ravissante ; nous dormîmes la porte ouverte, doucement bercés dans nos hamacs.
 cinq heures, j'étais sur pied; les Indiens, cbar-