CHAPITRE XX
Hommes d'État et militaires célèbres.
J'ai parlé, dans une autre partie de cet ouvrages de quelques hommes distingués dans les sciences et les lettres , peu connus en Europe, puisque la tendance de notre époque à tout sacrifier à la politique ne nous a fait connaître , en fait de célébrités mexicaines , que ces chefs de guérillas qui , du commandement d'une bande d'insurgés , ont su monter au gouvernement d'une nation entière. Les hommes d'État et les guerriers d'un mérite réel nous sont peu connus.
Je tracerai donc l'esquisse des principaux d'entre eux , ainsi que de ces célébrités dont la renommée a passé les mers.
* yojez le chapitre VIII.
Les changements continuels qui s'opèrent dans cette contrée anarchique font à tout moment monter sur la scène politique de nouveaux acteurs et en disparaître aussi vite. Telle apparition semble destinée au premier rôle , qui s'évanouit entièrement ^ telle autre descend à un rôle secondaire.
A la tête du Mexique, lors de mon séjour , se trouvait don Anastasio Bustamente , comme président de la république. Homm^ probe , et soldat intrépide , il était digne , par ses qualités , du poste suprême qu'ail occupait ; mais il ne possédait point la même énergie dans les débats politiques qu'il déployait sur le champ de bataille.
D'un caractère franc et loyal, il n'opposait aux attaques et aux intrigues des partis , ni la force ni la méfiance nécessaires.
Ami sincère et dévoué , il s'abandonnait avec trop de confiance aux conseils des personnes dont il s'était entouré sans mesurer leur capacité ni leur sincérité.
Chef du parti centraliste , d'hommes indé-
cis qui ne songeaient qu'au maintien du statu quOj sans moyens de le consolider, et qui, par leurs bravades envers la France, dont ils devaient, au contraire, rechercher Tappui, travaillaient pour la cause de leurs adversaires politiques : Bustamente succombe même aujourd'hui, non sous les efforts de cet ennemi naturel , mais sous ceux d'un chef de prétoriens , qui lui est inférieur sous tant de rapports , et qui , pour arriver au pouvoir, emprunta le masque de ces mêmes opinions que Bustamente ne sut pas soutenir.
Le parti conservateur, au Mexique, composé d'ecclésiastiques et d'hommes enfin éclairés sur Tabîme oii les a plongés l'établissement d'un gouvernement démocratique , incompatible ayec la situation de l'Amérique espagnole , possédait deâ hommes instruits mais timorés , qui , tout en soupirant après un état de choses conforme aux besoins du pays , n'osaient avouer leurs vues , honteux d'avoir été les moteurs principaux des événements qui, en arrachant le Mexique a la domina-
tion étrangère , objet de leurs e£Forts , les a j^acés sous le despotisme d'une masse effirénée.
L'homme le plus influent de ce parti, était don Lucas Alaman , descendu d^une noble fii^ mille espagnole. Doué d'un esprit et de talents supérieurs , il se montra l'homme d'Ëtat k plus capable du Mexique , lors de son mi* nistère , les premières années après la chute d'Iturbide , et se trouva exposé , comme tous les amis de l'ordre , aux persécutions^ des dé* mocrates lors de leur triomphe. Fatigué de voguer au milieu de l'anarchie , il n'occupa depuis que des postes moins apparents, et se vouait principalement , lors de mon séjour, à la tâche si difficile du développement de l'industrie, dans sa patrie , se distinguant autant par l'hospitalité et l'appui qu'il donnait aux étrangers, que par la profondeur et la variété de ses connaissances.
A la tête du parti démocratique , de ce parti destructeur qui, sous le prétexte de l'établissement ^e principes nouveaux , cache
des idées d'intérêt et d'ambition personnelles, l'ancien vice-président Gomez Farias s'était placé ostensiblement, tandis que le général Gomez Pedraza , qui restait dans le fond , en était l'âme.
Le premier de ces deux hommes est un révolutionnaire de l'école de la Terreur : il fit preuve de la nature de ses dispositions , en exilant , faute de mieux , tant d'hommes respectables, lorsqu'il se trouva au pouvoir; ce qui^ du reste ^ lui fut rendu, puisqu'il dut passer quelques années aux États-Unis lors de la chute de- son parti. Le second passe pour un homme qui possède de l'esprit et de l'instruction.
Le parti démocratique est soutenu par les Anglo-Américains , auxquels le système fédératif, à l'établissement duquel ils travaillent, promet des avantages par les désordres qu'il amène.
Santa Âna était alors le chef d'un autre parti, sans aucune couleur prononcée, mais visant k la dictature militaire , sous un titre
plus brillant. Quoiqu'il ait perdu par ses revers au Texas , une partie de l'auréole dont il avait su s'entourer^ il avait néanmoins encore beaucoup d'appui dans l'armée et dans le verdaderq mejicano. Il a beaucoup de dispositions naturelles^ même du génie j mais il est dépourvu de talents militaires et sans aucune instruction . Il est fier, et sait imposer. Je le crois cruel et sacrifiant tout à son intérêt. Arrivé au pouvoir, son règne ne peut être que temporaire.
Le général Louis Cortazar est un des hommes les plus remarquables du Mexique par son caractère; militaire aussi distingué qu'administrateur habile , il a combattu avec éclat et prouvé ses talents comme homme d'État , par le gouvernement ferme et florissant qu'il a établi dans le riche département de Guanaxuato, qu'il régit.
Partisan d'idées libérales, mais modérées, ami avant tout de l'ordre et de la justice, il a réussi à établir, au milieu de l'anarchie , un gouvernement consolidé.
D'un caractère trop généreux pour suivre la
route de ces soldats ambitieux , qui arrivent par là gloire à des postes qu'ils ne peuvent soutenir, trop sensé pour ne pas sentir l'impossibilité d^établir dans sa patrie la liberté telle qu'il l'entend y je le considère pour l'avenir comme le soutien le plus ferme d'un gouvernement sage et éclairé, comme l'appui d'un trône posé sur des fondements solides , tel qu'il le faut pour le Mexique.
Depuis mon départ de ce pays , le bruit m'était parvenu de la mort de cet homme distingué; mais je fus heureux de voir cette nouvelle démentie par un article de journal , qui le faisait secourir Santa Ana dans sa dernière prise de possession du gouvernement mexicain , quoique je dusse regretter de rencontrer ces deux noms ensemble.
Parmi les militaires, Fan des plus distin.
gués est le général Parédés, dont le corps criblé de balles et déchiré par tant de blessures, atteste une valeur peu commune. Ce général possède des connaissances étendues , et emploie ses moments de loisir k des travaux
scientifiques. Son caractère énergique le porte a appuyer tout ce qui paraît propre à consolider l'ordre dans sa patrie. Il serait à regretta qu'il employât son nom et son bras au soutien d'une cause qui présente aussi peu de chances de stabilité que celle qui a triomphé dans les derniers événements du Mexique. Le temps n'est plus où des hommes tels que Santa Ana et Victoria peuvent espérer de conserver le pouvoir.
Le général Victoria est aussi célèbre par ses faits d'armes dans la guerre de l'indépendance, que par les aventures romantiques dont il sut les enveloppe]^.
Il renversa, conjointement avec Santa Anà, l'empire éphémère dlturbide , auquel il succéda pendant plusieurs années dans le gouvernement, comme le premier des présidents de la république.
Il possède au plus haut degré la poHtesse cérémonieuse du Mexicain , sa finesse , ses ruses et son ignorance.
Ce fut sous sa présidence que les relations
avec l'étranger fiirent renouées , que des traités de commerce furent établis , où certaines stipulations, ou plutôt leur interprétation, témoignent de la tournure d'esprit du chef de la république.
Le général Victoria est un exemple frappant de l'inconstance de la faveur populaire. Naguère l'idole du peuple mexicain, il est tombé dans l'oubli le plus complet ; et quoique ses talents comme homme d'État n'aient pas répondu a l'attente que ce peuple volage en avait conçue , ses mérites lors de la guerre de l'indépendance et même le poste éminent qu'il a occupé lui donneraient droit à quelques égards.
Une preuve encore plus éclatante de l'inconstance du peuple se trouve dans l'histoire d'Agostin de Iturbide.
Aux talents et au courage militaire, cet homme célèbre alliait l'ambition la plus démesurée, qui le portait aux cruautés quand il attendait sa fortune de l'Espagne , qui l'eni* vra lorsqu'il fut arrivé au pouvoir.
Instrument des oppresseurs de sa patrie, il les trahit , lorsque le moment de travailler à sa propre élévation lui parut opportun, sous le masque d'embrasser les intérêts de ceux qu'il avait persécutés durant sa vie entière.
Mais, découvrant son caractère plutôt que la prudence ne le permettait , il périt.
La mort de cet homme remarquable, exemple singulier des caprices du sort qui le laissa jouir du fruit de ses crimes et le punit pour des fautes, seule peut réconcilier son souve-
nir avec l'humanité , mais non désarmer le burin de l'histoire.
On reproche à don Carlos Maria Bustamente , qui avait eu à souffrir des essais du despotisme du nouvel empereur, d'avoir dépeint le caractère d'Iturbide , dans son Quadro historico de la Revolucion de la America Mejicana^ sous des couleurs trop noires et empreintes d'un esprit de parti; mais cet écrivain a puisé la plupart des faits qu'il énonce dans les journaux officiels des Espagnols, où Iturbide se glorifiait de voir
publier les preuves de son dévouement k leur cause.
Deux faits, dont le premier se trouve consigné dans rhistoire que je viens de citer, sont imputés à Iturbide, et possèdent une notoriété triste , mais trop publique pour être révoqués en doute.
Le premier est celui du massacre de dixhuit insurgés prisonniers qu'il fit fiisiller un Vendredi-Saint , mais plaçant dans ses bulletins le nombre de 300; Tautre, l'exécution d'un curé, pris les armes à la main , mais qui , confiant dans son ancienne liaison avec le commandant espagnol dans les mains duquel il était tombé , passa la soirée avec lui sans crainte pour son sort. Ils soupent ensemble, se rappelant diverses particularités de leur jeunesse.
Le lendemain , de grand matin, on entendit le bruit d'une détonation d'armes k feu , et un corps sanglant gisait sans vie ! C'était celui du curé. Le commandant espagnol était Iturbide.
Et malgré qu'il se soit baigné dans le sang
mexicain, ce fut lui que ce même peuple choisit pour le poste suprême.
Abusant de l'Espagne , qui lui aTait confié ses meilleures troupes , il retourna k son pays natal , en manquant à ses devoirs de soldat. Déployant un talent, une politique inconnus aux rudes che& des insurgés qui avaient payé de leur sang leurs efforts pour l'indépendance de leur patrie et leur manque d'expérience , il prépara , par un traité simulé, avec un proconsul novice, le rétablissement du trône , pour y monter lui-même à l'aidé du bouclier prétorien , qui s'élève si rapidement, dont Tappui est si faible et la chute si terrible.
Arrivé au pouvoir au nom de la liberté, son premier acte fut de la fouler aux pieds , et d'opprimer les délégués de la nation , ceux mêmes dont l'appui devait consolider son trône.
Déployant la fierté , l'orgueil caractéristiques du parvenu , il écarta de lui ses amis ; ses lieutenants devinrent ses ennemis, et,
suivant son propre exemple , levèrent Fétendard de la révolte.
Banni du pays , scène de ses cruautés , de ses talents, de sa gloire, il voulut suivre l'exemple de l'homme des siècles, que son génie immense avait élevé sans souillure , mais qu'un seul crime , aussi inutile que cruel , avait rendu odieux.
Iturbide tombe victime de sa présomption par ceux mêmes qui peu avant l'avaient élevé.
Sa mémoire est aujourd'hui y chez les Mexicains, celle d'un martyre. Ils ont oublié ses cruautés et déplorent la leur. J'ho^ nore ce sentiment d'humanité; mais que l'exemple de son sort ne soit pas perdu pour ceux que l'ambition conduit sur ses traces , et que son souvenir empêche ce peuple si léger, si inconsidéré , de laisser établir une dictature la où il peut jouir des bienfaits d'une monarchie !