CHAPITRE XXI
Départ de la capitale.
Mon séjour au Mexique approchait de sa fin. Je m'en éloignais sans ce regret, émanant de l'habitude , que l'on éprouve toujours en quittant un lieu oii l'on a passé un certain temps , quels que soient les souvenirs que l'on en rapporte.
La vie delà capitale est des plus coûteuses , sans que l'on puisse se procurer le moindre agrément pour tant de sacrifices.
J'ai parlé des mœurs de la société mexicaine dont l'influence s'étendjusqu'aux étrangers qui y sont étabhs. Le petit nombre d'exceptions ne pouvaient compenser pour la totalité. Je conserverai cependant toujours un souvenir bien vif d'un Anglais établi à Mexico, M. John Henderson, aussi distingué
par la variété de ses connaissances que par son jugement sain , et qui , libre des préjugés de sa nation , en possédait à un degré éminent l'esprit énergique et la sagacité.
La nouvelle si désirée que je pouvais continuer mon voyage pour les îles Sandvnch et la Chine, en m'embarquant sur un navire qu'on attendait a M azatlan , sur les côtes de la mer Pacifique , ne me parvint que lorsque la saison des pluies était déjà fort avancée.
Je m'empressai cependant de faire mes préparatifs pour un voyage long et pénible , de plus de 300 léguas par terre , pour atteindre le lieu oii je devais m'embarquer.
Les voyages , dans la plus grande partie du Mexique , sont des plus coûteux. On est obligé ou d'acheter les chevaux et les mules avec leurs bâts (aparejos), on de les louer, du moins les mules de charge, des arriéras. Cette dernière manière est encore plus dispendieuse quand on a à parcourir une grande distance ; mais je la crois plus sûre pour l'étranger : il s'entend alors que le contrat avec Yarriero
doit être fait pour tout le trajet , et non à la journée.
Pour faire de douze k quinze legiios par jour, la charge des mulets n'ose dépasser 8 arrobas (environ 100 kilogrammes), et il est même prudent de ne les charger que de 4 a 6 arrobas * .
J'avais pris le parti d'acheter les animaux qui composaient mon train , qui était encore assez considérable , quoique , grâce à la complaisance d'un jeune compatriote, M. Théodore Bahre , j'eusse été à même d'envoyer mes collections directement en Europe.
Je partis, le 24 juillet, à une heure, de la capitale , accompagné de mes deux mozos et d'une escorte de dragons que je devais à la bonté du président Bustamente.
 peine sorti de la Garita de Bajexo^ je fus à même d'augurer des agréments qui m'attendaient dans un voyage entrepris dans
^ lia charge des mules des arriéres pour le transport des marchandises est de i6 arrobas environ, mais ils ne font alors que ciuq à six léguas par jour.
cette saison , par un fort orage accompagné de pluie et de grêle.
Je ne fis , ce premier jour, que sept léguas, et j'arrivai k sept heures du soir à Guautitlan , où je ne trouvai a me loger qu'avec difficulté, toutes les mezones étant encombrées de monde.
Le voyageur ne trouve d'autre gîte, sur les grandes routes du Mexique, que ces me zones, où il ne peut espérer d'autres commodités que des chambres sales , sans fenêtres ni meubles , ou tout au plus garnies d'une table et de deux bancs en bois blanc : toutes ces chambres situées au rez-de-chaussée , et entourant la première cour, sur laquelle elles ont leur sortie , qui est en même temps l'unique ouverture où l'air et la clarté peuvent pénétrer.
Autour de la seconde cour se trouvent les écuries , le plus souvent assez spacieuses pour contenir une centaine d'animaux , et un puits au milieu.
On ne peut se procurer dans la mezan que le fourrage ; quant à la nourriture des voya-
geurs , il faut la chercher h la posada qui \ ordinairement, se trouve dans le voisinage, et qui est plus ou moins fournie , selon la route.
Le lendemain , partant de Guautitlan , qui était anciennement un repartimietUo (présent royal en terres et en Indiens) des descendants d'Âlonzo de Âvila , Fun desr conquérants , j'arrivai , après six léguas de marche , a Huehuetoca , où je visitai le célèbre Desagûe, canal creusé par les Espagnols pour l'écoulement des eaux de la vallée de Mexico.
L'Européen s'attend k trouver dans cette entreprise gigantesque , qui a coûté tant de millions, un travail aussi remarquable par son étendue que distingué par l'art qui aurait été déployé dans sa construction. Je fus donc surpris de ne voir en réalité qu'un ouvrage colossal , il est vrai, mais rude et imparfait , et de ne trouver au lieu d'un canal régulièrement tracé , qu'un ravin , d'une largeur et d'une profondeur extraordinaires, creusé entre deux montagnes, et ressem-
biant au lit que se seraient ouvert les eaux d'un fleuve.
Je vis cependant avec le plus grand intérêt la partie du Desagûe où il passe pendant près de 3 kilomètres par une montagne Irès-élevée, et où ses deux bords, formés par l'excavation , se trouvent à une distance prodigieuse.
Je continuai ma route par le rancho de Bâta, qui est à quatre léguas de Huehuetoca, jusqu'à Tula, qui en est éloigné de huit.
Tula , l'ancienne capitale des Tultèques , le peuple le plus ancien dont on ait connaissance au Mexique , est une petite ville agréablement située dans une vallée , et ayant une apparence européenne , malgré les nombreux cactus qui l'entourent; on y jouit d'une vue délicieuse , et les cimes du Popocatepetl et de ristaccihuatl couvertes déneige , se dessinent derrière les montagnes.
Je partis , le 26, de bonne heure de Tula , et parcourus une contrée qui présente des
paysages magnifiques et un sol de la plus grande fertilité , mais dont la partie la plus considérable est inculte. J'y rencontrai beaucoup de bétail d'une bonne race.
A trois léguas de Tula je passai par la hacienda de San Antonio, et trois léguas plus avant par celle de la Goleta. Les haciendas sont toutes entourées de murailles construites avec de larges pierres posées Tune sur l'autre sans ciment , et qui forment une clôture autour des bâtiments principaux et de quelques misérables huttes. Je trouvai ensuite sur mon passage un petit hameau nommé San Miguelito , et j'arrivai vers quatre heures de l'aprèsmidi a Arroyo-Sarco , distant de treize à quatorze léguas de Tula.
Je fis ma halte dans cet endroit composé d'une mezon des plus malpropres et de quelque maisons. ..
Un des désagréments du voyage au Mexiqiie c'est que, quelque fatigué que l'on arrive dans la mezon , le perjuicio (j'adopte une fois pour toutes cette expression espagnole , pour
désigner ces malheureux petits vampires qui Yous y dévorent) vous empêche de goûter le moindre repos. Tel fut mon triste sort à Arroyo-Sarco, qui faisait autrefois partie des biens destinés à la civilisation de la Californie, et était administré par les jésuites ^
En quittant Arroyo-Sarco on passe par la llanura del Cazadero (la plaine du Chasseur) , qui tire son nom d'une grande partie de chasse ou plutôt d'une battue de gibier qui eut lieu sous le vice-roi don Antonio de Mendoza , vers le miheu du seizième siècle , épo-
^ rTayant point eu Toccasion de visiter la Californie, je ne puis que donner le peu de renseignements que je fus à même de recueillir à Mazatlan , situé dans le voisinage de cette riche contrée , qui s'accordent tous à la représenter comme tombée , depuis la ruine des missions, dans un état d'anarchie, ou plutôt dans un étal si sauvage , qu'aucun droit de propriété n'y existe. Quiconque se sent assez fort , s'empare du terrain. Toute concession de territoire par le gouvernement mexicain est considérée comme inutile. Les deux Califoraies, cette immense contrée, située dans la zone la plus heureuse, dont le climat et le sol permettent de cultiver les produits les plus variés, sont incultes , sans loi, et presque sans habitants.
Que ceux qui demandent la guerre , dans la crainte qu'ils ont de -voir l'Europe peuplée outre mesure et d'y trouver trop peu de place pour eux-mêmes, s'établissent en Californie, ils y trouveront le même climat qu'en Europe, des institutions à créer à leur fantaisie, et jusqu'à des sauvages à civiliser ou à combattre.
que encore peu éloignée des temps de la conquête .
Dans cette chasse, qui était une imitation de celles des anciens empereurs mexicains , 15,000 Indiens étaient employés pour rassembler le gibier. Ce divertissement devait présenter le plus beau coup d'œil, vu de Tunique éminence (le cerro del Cazadero) qui , se trouvant du côté d'Arroyo-Sarco, domine cette large plaine dont la circonférence est d'à peu près six léguas.
 la plaine du Cazadero ^ qui est arrosée par nombre de petits ruisseaux , et que le phénomène du mirage qui s'y produit fait paraître encore bien plus riche en eau qu'elle ne l'est en effet, succède une contrée montueuse des plus agréables. Cette partie du Mexique offre un contraste continuel de plaines et de montagnes , dont quelques-unes , surtout la gran pena de Vernal^ située à l'est de la route , présentent les formes les plus bizarres.
On y rencontre beaucoup de nopals du genre de celui oîi se trouve la cochenille ,
et dont les feuilles sont beaucoup plus lisses cpie celles du nopal ordinaire. Mais on n'y trouve que rarement la grana^ le petit insecte q[ui donne la cochenille , et qu'on récolte en si grande abondance aux. environs d'Oaxaca , au midi de la capitale. Le fruit du nopal, la ^una^ a exactement la même couleur que celle de la grana quand on l'écrase. Je trouvai ici aussi un petit finit nommé carambola qui ressemble à des grains de raisin noir. L^aloès y croît en abondance à l'état sauvage et n'y est que peu cultivé pour lepulque,
San Juan del Rio est situé a douze oi| quatorze legtêos d'Ârroyo-Sarco , au pied d'une montagne, dans une plaine étendue. Je sup« pose sa population d'environ 3,000 habitants. La rue principale de cette ville , qui , quoique construite k la manière mexicaine , est une des plus jolies et des plus propres de la république , a une étendue d'environ 5 kilomètres. Le petit nombre des autres rues ont leur nom peint à chaque coin , et toutes les maisons sont numérotées, ou marquées
de lettres avec la plus grande exactitude.
Le caractère des habitants ne répond aucunement à l'impression favorable que donne l'aspect de la ville ; ils sont , avec ceux de Queretaro , les plus grands brigands de la contrée , et infestent la route entre ces deux villes.
Quittant San Juan del Rio , le lendemain 28 juillet, je traversai un beau pont en pierre de taille sur cinq arches y au-dessus de la rivière (del Rio) qui sert à distinguer cette ville des autres du même nom.
Vu« de l'ouest , son aspect est charmant par le beau tableau que forment les montagnes qui se groupent dans le fond.
Mais, quels que soient les attraits de la contrée , le voyageur ne saurait en jouir.
Quelles tristes expéditions que ces voyages si fatigants sur les mêmes animaux , et où on dépend d'hommes négligents , obstinés et qui n'inspirent aucune confiance !
Au lieu de tout arranger avant le départ , ils s'arrêtent cent fois sur la route , raccom-
modant tantôt une chose , tantôt l'autre , à Vapar^o ou à la carga des mules ; tandis que leur propre monture profite de ce moment de liberté pour paître dans l'herbe , ou faire une petite promenade ; de sorte qu'il faut encore perdre un quart d'heure pour la rattraper. Ces scènes se passent surtout dans le voisinage des posadas.
Montrer de l'impatience avec ces hommes qui n'ont de l'Espagnol que le caractère vindicatif, mais toute la léthargie et l'obstination de l'Indien jointes à la paresse du nègre , ne sert à rien , ptiisqu'ils se jouent de vos ordres, et qu'un rire moqueur est leur réponse. Es la eoiiumhre (C'est la coutume), et Ik-dessus ils continuent leur train.
Si , outré de leur insolence , l'étranger se montre irrité, ils ressentent le reproche comme une insulte , et , poussés par la haine, ils lui jouent un mauvais tour, dont du reste le traitement le plus doux ne saurait garantir.
Ils trompent leur maître en toute occasion, le volent , et on a nombre d'exemples qu'ils l'as*
ao.
sassinent, si l'occasion leur paraît favorable. En parcourant la plaine située derrière San Juan del Rio, je la trouvai très-bien cultivée et couverte de maïs et de cebada (orge). Les charrues sont de la forme la plus simple, et traînées par des bœufs attachés par la tête , que le laboureur fait avancer en les piquant avec de longs bâtons pointus comme : des lances , à la mode des patriarches. Le sol est noir, des plus fertiles , et l'irrigation a lieu par nombre de petits canaux qu'on fait déborder pendant la saison des pluies^ en juillet et août. On r'econnaît ici que l'on s'approche de villes plus considérables par. les trains à^ arriéras avec des centaines de mules , qui y transportent les produits des provinces du Midi, comme du sucre et du tabac. La route passe par lai hacienda de Sauz, à trois léguas et demie de San Juan, et, sept /^^uas plus loin, par un petit endroit près d'une autre hacienda nommée el Colorado, dont les environs se prêtent , par l'inégalité du terrain , les broussailles et le chemin creux par lequel on passe,
aux attaques des brigands , si fréquentes dans cet endroit.
La ville de Queretaro , à quatorze legucLs et demie de San Juan, se présente d'une éminence a deux ou trois léguas de distance. Elle est située dans une plaine délicieuse au milieu de montagnes , dont un bel aqueduc descend k la ville sur des arches très-élevées.
Les arbres qui entourent les habitations de la ville augmentent son aspect pittoresque , et en approchant je les reconnus pour, des cyprès d'une beauté comme on n'en trouve qu'en Orient.
Les haies sont toutes composées d'un cactus immense , de plusieurs mètres d'élévation , nommé Yargan cactus.
La ville contient un grand nombre de fontaines publiques; tout, enfin , y rappelle la Turquie : ces cyprès, cet aqueduc, sa construction; mais une plus grande ressemblance se trouve encore dans le caractère de ses habitants , dont le fanatisme et la haine contre l'étranger forment le trait principal. J'en fis la désa-
gréable expérience à la porte de la ville»
où on m'obligea à déposer mon bagage k la douane , dont les bureaux étaient déjà fermés a trois ou quatre heures de l'aprës-midi; de sorte que je fus obligé de laisser tous mes effets dans la cour de cet établissement , et de ne partir le lendemain qu'après huit heures , où mon permis de laisser-passer fut enfin expédié.
Tel est l'effet de lois basées sur des systèmes pernicieux.
Le libéralisme sonne dans les proclamations, et les dispositions les plus vexatoires de l'ancien gouvernement espagnol ont été maintenues et encore augmentées.
Les peu d'effets du voyageur touriste sont exposés dans chaque ville importante à être bouleversés, même perdus; tandis que les ballots du commerçant initié au mystère d'endormir les cerbères, passent sans examen.
Des millions de marchandises, dont l'importation est souvent entièrement prohibée , franchissent ainsi les ports de la république,
sans qu'un seul peso entre au trésor de l'État. Le tarif trop élevé établi par la loi ne pouvant s'exécuter, a donc été remplacé dans chaque port par un accord particulier entre les négociants et les agents de la finance. Par ce moyen , souvent deux ou trois navires suffisent pour faire la fortune des deux parties contractantes , et l'État recrute ses finances par des emprunts forcés.
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