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CHAPITRE II

Xalapa.

Les litières qui devaient transporter à Xalapa la petite caravane dont je faisais partie , étant arrivées, nous nous mîmes, le 15 février, à 5 heures du matin , en route. J'avais choisi ce mode de transport^par l'excellente raison que je ne le connaissais pas ^ mais ayant l'expérience la plus complète des diligences américaines qui, avec les litières, forment les moyens de communication entre Vera-Gruz et Xalapa, je me gardai de ces voitures.

Ces literas (litières a brancards), portées par deux mulets, se composent d'un lit, qu'une couverture garantit du soleil^ de la poussière ou de la pluie , avantages des voyages dans les tierras calientes; en outre, on y est dévoré tout vif par certains petits animaux.

et le mouvement des litières , surtout quand les mulets vont au trot , est des plus désagréables.

Mais cette manière de voyager est la plus sûre dans le pays ; on n'a pas à craindre ainsi d'être dévalisé comme dans les diligences , qui subissent ce sort presque journellement , attaquées par les conducteurs mêmes des Itferas j qui , frustrés du droit de monopole qu'ils exerçaient autrefois sur cette route , s'en vengent en occupant leurs loisirs forcés a voler les pratiques de leurs rivaux.

Le bon marché et la rapidité du trajet ont attiré la vogue aux diligences , malgré l'antipathie du Mexicain pour toute entreprise antinationale, et les diligences établies par les Américains des États-Unis sont considérées -comme telles , il préfère être dévalisé que de subir aujourd'hui les longueurs d'un voyage à cheval, ou depayer des prix exorbitants, laittera portée par deux mulets coûtant , de Yera- Cruz à Xalapa , 45 pesos (247 fr. 50 c.) , sans compter les mulets pour le bagage et les con-

ducteurs , qui se payent chacun à raison de 7 pe$a$Ç3Sfr. 50 c).

Mais, en revanche, le Mexicain qui voyage en diligence ne porle sur lui que des objets sans valeur, envoyant tout sonhagage par des muletiers. Leste d'équipage et la poche munie 8e^leme^t de quelques pesos ^ il se prête alors à la visite des brigands avec la même patience qu'un commis-voyageur se soumet chez nous awin exigences de la douane. Aussitôt los senores ladranes arrivés , c'est a iqui sautera le plus vite de la diligence pour se caucher avec grâce à plat ventre ; chacun ne devant quitter cette humble posture que lorsqu'il s'agit d'oter la veste et d'autres vêtements encore moins indispensables.

Quand les brigands trouvent tout en règle, c'est-à-dire quelques pesos dans les fO€hes des voyageurs, rien ne s'oppose à ce ipie ceux-ci continuent leur .route ; en cas seulement d'un butin trop modique , les voyageiBTs sont régalés d^flux de noms énergiques ctde quelques gourmades. Le brigand mexicain

conserve même dans son métier la politesse nationale, et ne tue qu'en cas de défense.

Aussi 9 un voyageur qui , au Mexique, voudrait se défendre dans une voiture publique , en se^ rait empêché par ses compagnons de voyage.

C'est uniquement à la pusillanimité de la génération mexicaine actuelle qu'il faut at* tribuer l'audace de ces crimes. Quand on voyage k cheval , bien muni d'armes , surtout d'armes à feu , on n'est presque jamais attaqué, comme j'en ai fait l'expérience par la suite.

Quiconque jugerait de la valeur des Mexicains d'après celle des Espagnols, partagerait mon étonnement sur les traits de lâcheté dont je fus témoin chez ce peuple.

Lors de mon séjour à Xalaq>a , j'y vis arriver, un beau matin , la diligence de Yera- Cruz avec six voyageurs qui se trouvaient dans le simple appareil de leurs ancêtres avant la conquête ; et ce$ six personnes , tous hommes jeiw^s^ forte et robustes, s'étaient laissé dévaliser par deux hommes , dont l'un était armé d'un fusil , l'autre d'un sabre !

Les \ingt-six léguas^ de Vera-Cruz à Xalapa sont des plus désagréables, puisqu'on parcourt, pendant presque toute la route, les tierras calientes^ si plates et exposées k la chaleur la plus accablante. Cette partie entière est sujette k la fièvre jaune. On relayait les mulets des litières , ainsi que les autres , après quatre ou cinq lieues de marche , avec des mulets de rechange qui , a cet effet, accompagnaient notre caravane. Dans les trois haltes que nous fîmes, la première k S*anta-Fé , k sept léguas de Vera-Cruz ; la seconde , cinq léguas plus loin , près le puente del Reffj aujourd'hui puente Nacional (pont de pierre remarquable par sa longueur et sa construction), où nous nous arrêtâmes jusqu'k minuit j et la dernière , près de quelques fermes , k trois léguas de Xalapa, nous trouvâmes partout une assez bonne nourriture k la mode du pays :les frijoles, etXtckile, mets composé uniquement de piment et d'ail , dont on peut

^ Voyez f pour la concordance des poids et mesures du Mexique^» avec ceux de la France, la noté placée à la fin du volume.

se figurer la délicatesse pour un palais européen, en formaient le complément néces* Baire.

Ce n'est qu'à quelques lieues de Xalapa que les tierras caltenteê cessent , et que Ton entre dans le terrain montagneux, qui, en même temps, forme les limites de l'empire de la fièvre jaune.

A peine hors de ce terrain empesté , la végétation devient plus riche , et on rencontre le chêne , qu'on chercherait en vain dans les tierras calienUs.

Plus on monte en approchant de Xalapa et plus on jouit du bonheur de respirer l'air sain des montagnes, après l'atmosphère étouf- &nte de la plaine de Yera-Cruz^ Quelle différence dans la température ! à Vera-Cruz , elle était de 34<^ centigr. , et au soleil , de 43<^, tandis que celle des montagnes était seulement de 13^!

La ville de Xalapa (Jalapa), célèbre par la racine de jalap, si utile en médecine, qui croît dans ses environs, est considérée comme un

des séjours les plus sains et les plus agréables du Mexique. On se trouve transporté tout d'un coup du désert au milieu des Alpes. La température y est délicieuse , la chaleur n'y étant jamais accablante, ni le froid intense. On jouit , des environs de la ville , des points de vue les plus magnifiques et les plus étendus, tant sur les cordillères, dont les cimes glacées de TOrizaba et du Cofire de Perote forment les plus grands ornements , que sur l'immense plaine des tierras calientes.

Xalapa est le paradis de l'ornithologue 5 la variété et la beauté des oiseaux que l'on y trouve est au-dessus de l'imagination. Un rôle particulier est réservé k quelques-uns de ces habitants de Pair ; ainsi qu'a Vera-Cruz, l'emploi d'écorcheurs est entièrement confié a une sorte de vautours noirs qui ressemblent a des dindes, mais avec la tête et la crête grises , et qui , se chargeant des soins de la police sanitaire de ces villes , jouissent d'une entière protection de la part des autorités qui veillent sur leur vie avec sévérité .

La ville de Xalapa compte de 8 a 9»000 habitants, qae l'on vante pour la douceur de leur caractère. Je ne veux pas nier ce mérite, et j'avoue que l'étranger y est reçu et vu dé meilleur œil que dans tout le pays à Test de la capitale» ce qui encore ne veut pas dire beaucoup ; j'ajoute seulement que le voyageur fera bien de ne pas juger, d'après leurs belles paroles, de leur bonne foi dans les affaires.

Je partis de Xalapa, le 22 février, poursuivant ma route vers la capitale ; j'y avais logé dans un hôtel , établissement très-bien tenu , que la bonne volonté et la complaisance du propriétaire , un Écossais , rendaient un séjour agréable. Je m'étais décidé à prendre la diligence ; mais nous étions trois , tous étrangers et armés jnsqu^aux dents.

Le pays que nous parcourions était assez peuplé jusqu'au premier relai, mais, en avançant , il prenait un aspect triste et désert 'y le sol était de nature volcanique , et couvert de lave ; des croix en grand nombre, placées sur la route en mémoire d'assassinats

et d'autres sinistres , n'étaient pas des objets propres h diminuer l'aspect mélancolique de la contrée.

> Excepté ces sortes de monuments , on ne voit au Mexique que rarement des cime-

tières. Le9 Mexicains enterrent leurs morts dans les églises sans y marquer la place de sépulture parle moindre signe , et on ne trouve dans cette nation d'autre culte pour le défunt que celui auquel la religion l'oblige. La mémoire de celui qui n'existe plus se perd en même temps que la vie : preuve de la légèreté de son caractère, qui n'est susceptible d'aucun sentiment profond et durable !

Quelque inculte que fût la route , on y voyait une quantité immense d'aloès, dont beaucoup étaient en fleur. Plus nous avancions vers Perote , et plus ils se montraient nombreux, les environs de la ville s'adonnant a la culture de cette plante ; aussi y voit-on peu de champs.

. L'aloès, ou maguai dans la langue du pays, est cultivé , au Mexique , pour son suc , qui y

est la boisson générale et qu'on nomme puU que; L'aloès doit avoir vingt -cinq ans pour qu'on puisse en tirer son suc qui se rassemble dans une cavité qu'on pratique dans son calice. Selon la grandeur de la plante, on en retire , pendant trois à cinq mois , de six à douze quartillas par jour.

La cavité s'agrandit continuellement, puisqu'on a soin de gratter les bords chaque fois avec un couteau. Le suc retiré de la plante se nomme aguamiel; il n'a d'abord aucun goût prononcé et est clair comme de l'eau; mais, recueilli dans des tonneaux , il prend, après trois jours , une teinte blanchâtre , et, une fois en fermentation , , son goût devient très-piquant : on le nomme alors pulque, et on le renferme dans des outres de peau pour le transport.

iÇette boisson , qui est très-enivrante , ne plaît au Mexicain qu'autant qu'elle est vieille et qu'elle a pris dans les peaux un goût particulier qui la rend très-désagréable pour l'étranger.

Déjà les anciens Mexicains se servaient de cette boisson, la buvant dans des vases en terra cotta (terre cuite), dont la forme conique a une certaine analogie avec celle des verres a Champagne.

H faut attribuer la consommation énorme de pulque qui se fait au Mexique , a la rareté du vin : les Espagnols , pour en conserver le monopole à leur pays, avaient prohibé la culture de la vigne au Mexique.

L'aloès a donc été planté avec une telle abondance , que l'on vend a Perote les six quartilloB de pulque pour un medio (35 cent.); mais dans la capitale le prix en est beaucoup plus élevé, puisqu'on n'a pour un medio qu'une ^ifarttJIa (demi-litre) de cette boisson.

L'aloès dépérit après que le suc en a été retiré ; on emploie alors ses fibres k la fabrication de cordes, de paniers, de sacs, de couvertures de cheval , et surtout à la confection de ces petites pelotes plates en usage au Mexique, pour frotter la peau k la sortie des bains chauds.

Nous passâmes la nuit k Perote, ville con* sidérable située au pied du volcan , le Coffire de Perote, mais déserte et triste. La citadelle près de la ville, que l'on peut considérer comme la clef principale de la capitale, dont elle domine la communication avec Yera- Cruz, a valu à cette ville le triste honneur d'être mêlée dans toutes les guerres.

La diligence partit de Perote pour Puebla k quatre heures du matin. La température était descendue jusqu'k 0® centigr. Les fermes que l'on voit sur cette route sablonneuse sont toutes en forme de forteresses, entourées de hautes murailles avec des crénaux. Ayant quitté la plaine immense encaissée de montagnes, qui s'étend de Perote jusqu'k Ocho de Agua, le terrain devient inégal et montueux, mais toujours couvert d'un sable profond qui oblige de joindre deux chevaux de renfort aux quatre qui forment le train ordinaire de la diligence.

Quelque peu disposé qu'on soit en faveur des $tage$ (diUgences américaines), il faut

néanmoins accorder a leurs cochers le mérite d'être des plus habiles et infatigables. Quel travail que de guider pendant plusieurs journées de suite sur ces routes horribles !

La chaussée 9 commencée du temps des Espagnols , ne fut point terminée ; quelques parties, comme le pont (puente del Rey) entre Vera-Cruz et Xalapa, et puis la route près de cette dernière ville, qui a été tenue en état, font preuve de la magnificence avec laquelle cette entreprise devait être exécutée; mais le reste des parties achevées de la route est aujourd'hui complètement en ruines, et les pierres que l'on avait rassemblées pour sa construction , augmentées de celles que les torrents y portent pendant la saison des pluies , rendent le passage , surtout entre Perote et Puebla, des plus impraticables. Rien n'é*gale son état délabré , surtout près d'Acaxete , à sept lègues de Puebla ; et cependant notre conducteur passait au grand trot les champs semés de pierres, les ravins et précipices, ne s'arrêtant que lors de petits accidents, comme

quand le train de devant se détachait de ce-r lui de derrière ; ce a quoi , du reste , il fiit de suite remédié en les rattachant, avec l'esprit si technique des Aipéricains, au moyen de chaînes.

Approchant de Puebla , la route était plus fréquentée , et nous rencontrâmes d'énormes carrosses , comme du temps de Louis XIV, attelés chacun de sept mules conduites par deux postillons.

Enfin parut Puebla de los Angeles, avec ses tours et ses coupoles, présentant un beau paysage avec les cordillères qui en forment le fond , et parmi lesqueUes s'élevait le géant de l'Amérique du Nord, le volcan Popocatepetl, haut de plus de 5,500 mètres. Nous descendîmes dans. la ville, après avoir subi aux portes la visite de la douane , inconvénient auquel on est exposé dans toutes les villes importantes de la répubtique.

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