CHAPITRE PREMIER
Arrivée Au Mexique. — Vera-Cruz.
Je fis la traversée de la Havane à Vera- Cruz , où j'arrivai le 8 février 1 S38 , sur un navire français, la Sylphide , dont le commandant, capitaine Pasquier, du Havre, m'a laissé le souvenir le plus agréable de l'habileté, des connaissances et des manières des marins français.
Partis de la Havane avec un vent favorable, nous nous trouvâmes en deux jours vis-à-vis de la cote du Yucatan , où nous fiimes assaillis par des nortes qui retardèrent notre tra^ versée, et n'alternaient qu'avec d'autres vents contraires ou avec des calmes.
Dans un de ces calmes , le 6 au soir , nous fûmes agréablement surpris par la vue de rOrizaba , de ce volcan gigantesque , dont la cime , couverte d'une neige éternelle , se présentait à une distance de trente lieues.
Ce fut le 7 que nous aperçûmes enfin les tours de Vera-Cruz , sans pouvoir néanmoins rien distinguer de la ville , ni de cette côte si plate.
Le vent continuait à se montrer contraire , de sorte que ce ne fut que le lendemain que nous pûmes approcher assez près de la ville pour prendre le pilote à bord.
Comment décrire les sensations que j'éprouvais en approchant des rives mexicaines, à la vue de l'île de Sacrificios , de la vieille forteresse de Saint-Jean d'Ulua , en entrant dans cette rade célèbre et si dangereuse par ses récifs au milieu des débris des bâtiments qui y avaient péri ? Quel aspect triste que celui de cette rive déserte et aride , tombeau de l'étranger !
Tout me retraçait des souvenirs histori-
ques , tout me rappelait ces conquérants intrépides. Je touchais k cette plage découverte par Grijalva et conquise par Cortès.
Notre pilote , vieux Espagnol , annonçait un autre norte pour la nuit. On peut juger de notre impatience de gagner la terre ; nous étions dans un moment de calme, le vent tombait , et la mer était si tranquille qu'on distinguait les courants dans l'eau. Le silence qui nous entourait n'était interrompu que par le bruit sourd des vagues qui se brisaient sur les rochers et les bancs au milieu desquels notre bâtiment était presque immobile , et que l'on nomme les bancs d'Ânegadilla, de Blanquilla , de Gajega, de Gajegilla , d'Isla Verde.
Quel péril pour le navire , que la tempête surprend au milieu de ces récifs, dont une partie cachée sous l'eau ne se reconnaît que par le bouillonnement des vagues qui les submergent ! Peu de jours avant notre arrivée , par ce même norte que nous avions essuyé sur la côte du Yucatan , un brick fran-
LE MEUmCX.
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Llmpresâon est mélancoiîqiie en ipprodiant de cette TÎDe fimeste , de ce tombeau de Fétianger, cpe la fièrre jaane « fléan anssi destmcteur cpe la peste, ne <piitte jamais, et ou TansTe extenninateur ne tresse d'exercer
Ce premier aspect de la cote peut servir au pays. Ces f^iers , ces Tidcans
majestueux étaient le symbole de l'idéal que je m'étais formé de ce pays historique, tel que je l'avais vu dans mes rêves ! Et ces déserts , cette plage si plate , si désolée , c'était celui de la triste réalité que je devais trouver dans cette contrée si déchue.
Enfin , avec le dernier souffle de vent qui alors tomba entièrement, nous atteignîmes notre mouillage, non loin de la forteresse de Saint-Jean d'Ulua , dont l'aspect triste et désert est loin de s'accorder avec l'idée qu'on se forme de cette place , dont la construction coûta tant de millions à l'Espagne.
L'ancre k peine tombée , nous vîmes une chaloupe , au pavillon tricolore (vert , blanc et rouge) de la république , s'approcher du navire ; c'étaient les préposés de la santé : précaution assez singulière dans ce lieu le plus malsain du monde ! Aussi ces officiers de santé ne se montrèrent -ils point rigides , et cédèrent bientôt la place au commissaire de police venu avec eux. Ce dignitaire , en veste et pantalon blancs , s'établit dans la chambre
du capitaine , où tous les passagers durent se rassembler.
Il fallait décliner nom , qualité , demeure , âge , état , et déclarer si Ton était marié , veuf ou garçon , aux demandes qu'en faisait notre commissaire , qui , quoique polies , se ressentaient un peu des bons vieux temps espagnols. La personne à laquelle on était recommandé dans la république , devait même être nommée; mais aucune question n'avait rapport à la religion.
Quant à la manière dont il s'acquittait de son ministère , elle était tout à fait républicaine. U se réglait donc dans l'appel des passagers , non sur leur rang , mais sur son caiprice.
Ce fut alors que je goûtai les avantages de cette heureuse médiocrité ^ que les sages prônent tant dans leurs livres et dont généralement ils ne se soucient guère. Voyageur de peu d'importance , je ne dérogeais nullement h mon rang en me prêtant de la meilleure grâce du monde à ses interrogations.
Mais telle n'était pas la situation d'un autre personnage que la Sylphide avait eu la gloire de transporter sur les rives mexicaines : c'était un diplomate de fraîche date , k qui d'Estrades n'était pas encore trop familier. Fier de sa charge et de trois naturaUstes de son pays , qu'il avait recrutés à la Havane et traînait à son char transformés en attachés d'ambassade, il se trouvait dans cette cruelle alternative de Hamlet, to he, or noi to he, c'est-a-dire de répondre ou de se taire , quand son tour viendrait. La grande idée de quitter la chambre et de laisser le soin de parler à son secrétaire ne lui vint pas dans la tête , et pourtant le fonctionnaire mexicain lui en laissait tout le temps, puisqu'au lieu de commencer par notre diplomate, il s'adressa d'abord à un Écossais, étabU au Mexique, et marié avec une Mexicaine , qui menait avec lui ses trois marmots , trois bonnes et nourrices indiennes et un domestique chino (moitié Chinois , moi* tié Mexicain) , amalgame dont on verra par la suite tout l'avantage , quand j'aurai eu oc-
casion de développer les qualités morales de ces deux nations. C'était pendant la traversée une musique et d'autres avantages k en gagner le mal de mer au milieu du plus grand calme.
Mais cette suite imposante et la partialité pour ses compatriotes procura a mon Scoto-Mexicain l'avantage d'être expédié le premier par le commissaire.
Vint le tour de notre diplomate 3 mais, malgré la dignité qu'il mettait dans ses réponses , le Mexicain ne lui fit pas grâce d'une seule, et continuait son interrogatoire avec cette familiarité polie , qui , comme je le remarquai par la suite , caractérise les relations de toutes les classes de la société mexicaine entre elles.
ce Et k qui êtes-vous recommandé ? — Mais , au président de la république. — Muy bim;n et le président de figurer dans la colonne des cautions , aussi bien que mon diplomate dans celle des autres voyageurs sans titres ni attachés naturalistes.
La cérémonie achevée, nous pûmes descen-
dre k terre; mais force nous fut de laisser nos malles a bord, la douane étant déjà fermée. Quelle agréable perspective , en cas d'un norte, qui, en effet, ne se fît pas attendre , de passer son temps dans une ville aussi malsaine et aussi dépourvue d'agrément que Yera-Cruz , jusqu'à ce que la tempête ait cessé! car, tant qu'elle dure, toute communication entre le rivage et les bâtiments est interrompue.
Mais les Mexicains , tout en greffant leurs institutions politiques sur celles dont leurs voisins chéris du Nord les ont gratifiés , se sont bien gardés de rien changer à ce qu'il y avait de tracassier dans les lois espagnoles, comme dans celles de la douane. Mais pourquoi leur en vouloir? Ne voilà- t-il pas que les Anglo-Américains marchent eux-mêmes à pas rapides vers l'établissement de ces monopoles et droits élevés qu'ils blâmaient tant dans les autres nations !
Le Mexicain a été plus prévoyant; craignant un déficit dans ses finances , non par
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la trop grande extension de ces entreprises industrielles qaî ont miné rAméricain , mais exactement par le manque total de tont e^rit spécolatif, il a gardé ses droits de douane dans tonte leur étendoe.
Le marie ayant doré deux jours, ce n'est qi^aprës ce temps que nos effets furent transportés a la douane. La diplomatie reprit alors SCS droits et son lustre un peu terni par ce malheureux commissaire de police. Ses effets, aussitôt réclamés , lui furent remis sans aToir été risités; le Scoto - Mexicain envoya le Chino-Mexicain réclamer les siens à son tour ; mais, quels que soient les succès que les Chinois aient obtenus jusqu'aujourd'hui , 26 mai 1842, que j'écris ce petit ouvrage , dans toutes leurs négociations avec les Anglais, mon Chino ne fut pas aussi heureux dans les siennes ris-a-yis de la douane de Yera-Cruz , et force fut a son maître de se transporter sur les lieux in proprià personà.
Pour moi , voyageur qui avais gagné mes éperons dans l'Orient, je ne tardai pas à
LE MEXIQUE. il
me présenter devant ce tribunal formidable, et, après un étalage mutuel de compliments et d'offres de service, d'échange de puros et de cigarritos, je parvins à être expédié, sans avoir pu toutefois éviter les agréments d'une visite très -minutieuse de mes effets, mais faite avec toute la politesse imaginable.
J'avais établi mon quartier général dans un hôtel, que je trouvai , a ma grande satisfaction , tenu par un Allemand , un Hambourgeois. J'étais si content de me trouver chez un compatriote et de parler ma langue natale , que mon hôte crut pouvoir s'en autoriser pour me faire paj'^er le double de ce qu'il exigeait des autres.
Le plaisir que j'avais d'abord éprouvé fut donc un peu diminué par l'écot. Je dois dire cependant que l'hôtel était très-bien tenu; les chambres étaient grandes , quoique sombreà; la nourriture bonne ; mais on manquait de lait , et le beurre était rance ; la viande était tolérable, les volailles bonnes, les lé-*
gumes en profusion , le poisson varié et délicieux; mais comme tout à Vera-Cruz doit avoir son côté désavantageux, l'étranger, grâce à la fièvre jaune , craint d'y toucher. Ce fut là pourtant que je goûtai de ce plat si favori des Mexicains, ce mets national , les frijoles y grosses fèves brunes, qui y remplacent le pilaw des Turcs.
Je ne faisais cependant pas trop d'honneur à la bonne chère de notre hôtel. Tant que le narte dura, je sentis sur la poitrine une oppression qui m'empêchait presque de respirer, et dont tout étranger, et même les habitants de la ville, souffrent durant ces tempêtes.
Quand le norte eut cessé , il fiit remplacé par une chaleur excessive pendant le jour, et par une rosée si abondante durant la nuit , que les effets , les habits , les bottes paraissaient le matin avoir été trempés dans l'eau, et cela au point de ne pouvoir plus se servir de sa'^chaussure. La rouille se mettait a tout ce qui était en fer, la moisissure aux effets eii
cuir. Comme les fenêtres, àVera-Cruz, n'ont ni Titres ni jalousies , il faut choisir l'alterna* tive ou d'étouffer en fermant les volets de . bois qui les remplacent , ou de s'exposer k gagner la maladie en les laissant ouvertes.
Et cette maladie n'est rien moins que le vomito prieto, ou fièvre jaune, qui a procuré a Yera-Cruz une si triste célébrité. Ce fléau, que je crois devoir attribuer aux miasmes que le passage subit de l'humidité à la chaleur, pendant la saison des pluies , produit dans l'air, parla décomposition des matières végétales et animales qui se trouvent dans des terrains d'alluvion , ne quitte presque jamais Vera-Cruz. Il y conserve le caractère le plus opiniâtre ! La maladie qui ne se présente à la Nouvelle-Orléans et à la Havane qu'en juin et y cesse entièrement en octobre , se montre a Yera-Cruz dès les mois de mai et juin, et son intensité nediminue qu'en novembre ; des cas isolés s'observent même durant l'hiver ' .
* La saison la pliis favorable pour passer par Vera-Cruz, est de janvier en mars. Quoique la maladie ne sévisse dans toute sa force
ik LE MEXIQUE.
Mais la preuve la plus forte du degré de malignité que présente la fièvre jaune à . Vera-Cruz , c'est que , n'attaquant généralement qu'une fois le même individu , ceux qui y ont échappé dans cette ville n'ont plus k craindre de la contracter à la Nouvelle-Orléans ou k la Havane; tandis que les personnes qui ont été atteintes de cette maladie dans les deux derniers endroits , sont aussi susceptibles de la gagner k Vera-Cruz, que toute autre qui ne l'a jamais eue.
Une particularité remarquable de la fièvre jaune a Vera-Cruz, c'est que toute personne née dans la ville n'est pas sujette k la maladie ; tandis que l'étranger qui n'y séjourne, même que pour une seule nuit , pendant la saison critique , n'y échappe que difficilement.
Bien que les cas de fièvre jaune n'aient nullement diminué dans ces derniers temps, la mortalité qui en i^ésulte n'est plus, k beauque vers le mois de juin , le mois de mai et même celui d avril n'en sont pas complètement exempts.
coup près, aussi forte qu'autrefois; et, outre que le nombre de ceux qui y succombent aujourd'hui est peu considérable , la mort n'est presque toujours que la conséquence du manque de soins et de remèdes dans les débuts de la maladie ^ Qu'on juge, d'après les agréments que je viens de décrire , des charmes que le séjour de Vera-Cruz offre au voyageur que le passage seul pour l'intérieur arrête dans cette ville. Quant aux étrangers que l'appât du gain attire dans ce lieu destructeur, ce motif est si puissant que leur nombre augmente journellement , et Vera-Cruz compte aujourd'hui près de 11,000 habitants, la plupart étrangers , principalement Allemands , Français et Anglais.
Le degré d'affection ou de haine dont les
^ Les remèdes que Ton coosidère comme les plus efficaces sont rhiiile de castor et le calomel. Le premier remède a rinconvéiiienl d'être nuisible à Festomac, et le calomel , si en faveur chez les Auglais, d'engendrer par la suite d*autres maladies. Quelques-uns vautent l'usage de bains chauds; d^autres appliquent la glace avec succès. Un remède très en faveur à Vera-Cruz, c'est celui des nègres, <iui consiste 'dans un demi-litre d'huile à laquelle on mêle du sel et du jus de citron.
Mexicains, nation d'une humeur si inconstante , gratifient l'étranger , dépend des relations politiques ; celles qu'ils entretiennent avec les Allemands sont donc le moins sujettes aux changements.
Un an ayant mon arrivée , c'étaient les Anglo-Américains qui, pour la tendre sollicitude qu'ils avaient étendue sur le Texas , et pour tant d'autres petits services entre voisins , étaient l'objet de l'animosité des Mexicains.
Lors de mon séjour, c'étaient les Français qui se trouvaient en butte à leur haine , pour avoir osé réclamer la protection de leur propre gouvernement contre les tracasseries et les vexations qu'ils avaient à souffrir.
Les Anglais, quoique heretici par excellence , sont çncore la nation la plus favorisée au Mexique , oîi ils ont résolu avec talent le problème , non de changer l'argent en or , mais, vice versa, d'engloutir leurs belles guinées dans les mines de la république.
Je reviens au voyageur, que , comme moi,
les norte$ et le retard des moyens de transport arrête dans cette petite ville. Qu'y £aire? tous ses quartiers sont bientôt parcourus, et de quelque coté qu'on se dirige , on arrive bien vite au mur qui forme l'enceinte.
Les rues sont, comme toutes celles de l'Amérique, tirées au cordeau et pavées en pierres. Ni le palais du gouvernement, ni la cathédrale situés sur ]a grande place, n'offirent rien de particulier. L'objet qui firappe le plus dans la construction des maisons, c'est leurs toits, qui sont plats comme dans l'Orient.
La ville présente partout un aspect triste et désolé ; l'herbe croît dans les rues et sur les places, entre les pavés; on n'y rencontre pendant le jour que des arriéras (muletiers) avec leurs charges , ou des Indiens , sales et chétifs, qui portent leurs produits au marché; le soir seulement on voit un peu de monde sous les arcades qui se trouvent le long de la grande place et de quelques rues. Il y a à Yera-Cruz une salle de spectacle, mais des plus médiocres , et quelques mauvais cafés.
Le marché est encore ce qui offre le plus d'intérêt à l'étranger; il est aussi remarquable par la variété des produits tropiques qui s'y trouvent rassemblés , que par le désordre et le dégoût qui y régnent. Parmi les plus beaux oiseaux, les firuits les plus exquis, gisent des perroquets morts , ou pendent des tranches de viande longues et minces, séchées au soleil , pour les vendre à la mesure et non au poids : mode établie k Yera-Cruz ainsi que sur toute cette côte.
Les souvenirs que j'ai rapportés de cette ville n'ont donc rien d'agréable ; je dois cependant nommer avec reconnaissance le consul des États-Unis, M. Burrough, homme aussi distingué par son caractère que par ses connaissances , qui seul , par ses soins et sa coibplaisance , me rendit les cinq jours que j'y passai supportables. Quoique muni de lettres de recommandation pour les deux prinicipales maisons de commerce mexicaines de la ville , elles ne me furent utiles qu'en ce poittt, qu'elles m'apprirent à ne pas trop
espérer pour l'avenir dans l'hospitalité si vantée des Mexicains, et à apprécier à leur juste valeur les ofires de services dont ils vous accablent.
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aO LE MEXIQUE.
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