GLORIEUSEMENT TUÉS AU C03IBAT DE CAMARONE
30 avril 1863. M. Danjou, capitaine ; M. Mandet,
LIEUTENANT *, M. ViTAIN, SOUS-LIEUTENANT.
Un officier français, connaissant parfaitement le Mexique, m'avait dit qu'il préférerait aller à pied à Mexico que de prendre la diligence, et me fit un affreux tableau de cette manière de voyager. Des négociants de la capitale renchérirent encore sur les
assertions de l'officier, quoiqu'ils vinssent de retenir leurs places à cette même diligence dont ils me disaient tant de mal. Soitque je fusse influencé par ces messieurs, soit queje voulusse aller moins rapidement, afin de mieux voir le pays, je pris, pour vingt-huit piastres, une place dans une voiture publique, ayant la forme d'une tapissière. Elle devait me transporter de Gamarone à Puebla en trois jours. Je ne fus pas heureux dans mon choix, car mon conducteur me laissa à Orizaba, et je mis cinq jours, au lieu de trois, pour faire le trajet. J'aurais dû régler d'avance le jour du départ, celui de l'arrivée, demander trois piastres d'indemnité par jour de retard , et surtout ne pas payer d'avance le prix de ma place. Je payai fort cher l'ignorance de ces détails. Avec latliligence on n'a pas ces inconvénients', tout est réglé par l'administration.
Ce règlement a néanmoins son mauvais côté. Les bandits, sachant l'heure exacte à laquelle la diligence doit passer à tel ou tel endroit, s'embusquent, arrêtent les voyageurs, les dépouillent, les maltraitent quelquefois, puis se sauvent avec leur butin. Si les voyageurs se défendaient , ces vols à main armée cesseraient bien vite, et la sécurité des routes se rétablirait en peu de temps; mais loin de là, ils arrêtent souvent le bras de ceux qui veulent se défendre ou se venger. Quelquefois cette poltronnerie des Mexicains se manifeste par des faits inexcusables. Ainsi, du temps que j'étais à Mexico, la supérieure des sœurs de Saint- Vincent de Paul revint de Guadalaxara visiter les maisons placées sous ses
ordres. Il y avait avec elle, dans la même diligence, quatre autres religieuses, le général mexicain Alfaro et cinq voyageurs. Le lendemain de leur départ de Guadalaxara , la diligence fut arrêtée par deux hommes tremblant de peur, à un kilomètre de l'hôtel où l'on avait passé la nuit. Le général et ses compagnons n'eurent pas le courage de casser la tête à ces deux misérables et se laissèrent voler sans rien dire. Les sœurs perdirent tout leur argent dans cette rencontre. Je donnerai plus loin, sur ce même sujet, d'autres détails qui expliqueront encore mieux l'insécurité des routes au Mexique.
Les diligences ont encore d'autres inconvénients que celui d'être attaquées par les bandits. Lorsqu'on n'est pas au complet à l'intérieur, et par conséquent à l'aise comme le sont les sardines dans leur boîte de fer-blanc, les cahots vous y font faire des bonds comme ceux des clowns du cirque Napoléon. Malgré ces désagréments, la diligence est, à mon avis, le moyen de transport le plus rapide et le moins désagréable pour le public. Elle semble construite sur le modèle des berlines du siècle de Louis XIV ou de Louis XV; elle est d'une solidité à toute épreuve, et traînée par huit à dix mules. Ces mules vont presque toujours au grand trot, en dépit des chemins les plus impossibles, sur lesquels on ne saurait se faire une idée quand on ne les a pas vus.
Voici quelques lignes publiées à Mexico sur ce sujet, par un voyageur dont j'ignore le nom : « Je me garderai cette fois de vous narrer ce que j'ai enduré de Paso del Macho à Mexico ; rien qu'à m'en
souvenir, j'en ai les os rompus. Eu vérité, cette route est inimaginable, et il faut avoir passé par ses bourbiers pour y croire. Evidemment, la nature seule n'a pu se livrer à un pareil dévergondage d'ornières, de précipices, d'obstacles de toute nature; ne serait-ce pas là plutôt l'œuvre de quelque ennemi de l'introduction au Mexique de l'élément étranger? »
Ayant voyagé toute ma vie dans les pays les plus sauvages du globe, je pensais ne pouvoir m'étonner de rien en venant dans la partie la plus peuplée et la plus civilisée du Mexique; je me trompais. Je fus stupéfait de l'épouvantable état des routes. Dans les terres chaudes, les pierres m'ont moulu le corps; dans les terres tempérées, le sable et la poussière m'ont étouffé, aveuglé; dans les terres froides, les pluies m'ont inondé, gelé. Du mois de juin au mois de novembre, les routes se métamorphosent en quelque chose qui n'a pas de nom. Sur le chemin de Queretaro à Léon, il y a des convois qui ont mis cinq jours pour faire une lieue, avec des attelages de soixante mules par charrette. Ce n'était qu'en entrant dans la boue jusqu'à la ceinture, et en dégageant, au moyen de pelles et de pioches, les roues et les mules, qu'on parvenait à faire quelques pas dans ces fondrières annuelles.
La route de Camarone à Paso del Macho se faisant actuellement en chemin de fer, je n'en parlerai pas; je dirai seulement, à titre de souvenir, qu'au bout d'une heure de voyage, j'avais la tète bosselée, les membres couverts de bleus, et le corps meurtri. « Nos routes seraient magnifiques, m'ont dit
bien des Mexicains, si Ton employait à leur entretien les sommes énormes préleve'es, à cet effet, à l'entrée des villes et des bourgades ; on pourrait paver en argent le chemin de Vera-Cruz à Mexico, avec les piastres perçues aux péages, depuis l'indépendance, pour entretenir cette importante voie publique. » Les employés de la République préféraient mettre l'argent dans leurs poches que l'employer à de telles réparations; le gouvernement pensait comme ses agents; heureusement pour le Mexique, l'empereur Maximilien a mis un peu d'ordre à cette situation, et bientôt les routes de l'Empire seront sensiblement améliorées.
Les routes de l'intérieur, au-delà de Léon, sont moins mauvaises. Celle de Lagos à Durango, qui passe à travers des pays incultes, arides, déserts et laids comme le sont les hauts plateaux mexicains, a très-peu de passages dangereux. Dans la saison des pluies, des convois de plus de cent voitures faisaient ce trajet à raison de six à huit lieues par jour.
Autrefois, les routes au nord de Zacatecas jusqu'à l'extrémité du Chihuaha, avaient le grave inconvénient d'être fréquentées par les Apaches et les Comanches. Lorsque je voyageais dans cette partie du Mexique, j'entendais souvent, le soir à la veillée, des histoires à faire dresser d'horreur les cheveux sur la tête. De distance en distance on voit encore une multitude de croix, avec une inscription qui relate un drame en quelques mots, et demande des prières pour les victimes.
Etant au village de San Isidoro de la Punta, à douze lieues de Durango, il me fut raconté le fait suivant, dont je supprime les horribles détails :
Non loin de l'hacienda de la Punta, les Apaches ravagèrent un rancho, il y a peu d'années; ils massacrèrent presque tous les hommes, et mirent le feu à l'église, dans laquelle s'étaient réfugiées les femmes. Les flammes tirent bientôt ouvrir les portes aux malheureuses qui brûlaient; mais à mesure qu'elles sortaient pour éviter le feu, les Apaches les recevaient à coups de lances et de flèches. Une jeune fille seule conserva la vie, grâce à sa beauté. Le soir, pour l'empêcher de fuir, elle fut attachée par les pieds, aux jambes d'un Indien. Lorsque celui-ci fut profondément endormi, comme ses camarades, la jeune fille dénoua doucement les cordes qui la retenaient prisonnière, et se sauva sans savoir où elle allait. Le lendemain elle se retrouva près du rancho détruit, abandonné. A l'aspect de tous ces cadavres ensanglantés ou demi-consumés, elle devint folle, courut à la Punta, raconta ce qu'elle avait vu, et tomba morte à terre.
Depuis l'intervention, les sauvages ne viennentplus dans les États de Zacatecas et de Durango, mais les dissidents remplacent les Peaux-Rouges et commettent des infamies, des cruautés plus atroces encore. Comme j'aurai plus d'une fois l'occasion de parler des routes mexicaines, je termine ici cet aperçu pour faire l'éloge des cochers mexicains.
Les cochers des diligences et des autres voitures publiques ont ordinairement deux fouets, les brides
de trois rangs de mules dans les mains, et souvent une cigarette dans les doigts. Malgré la longueur de leur attelage, ils manœuvrent admirablement, pour éviter les grosses pierres, les trous et les fondrières. Ils conduisent avec un flegme imperturbable, sans bruit et presque sans effort. Aux descentes, ils appuient le pied sur un ressort qui arrête plus ou moins les roues de derrière. Leur adresse à conduire tient du merveilleux. Je me rappelle qu'étant à Rome on me citait, comme un prodige, le cocher du prince Piombino qui conduisait dans la ville une voiture attelée de quatorze chevaux. Ce cocher n'arrive pas à la cheville des cochers mexicains; sans eux le Mexique ne serait possible qu'à cheval.
Celui qui devait me conduire de Camarone à Paso del Macho me pria de m'as seoir à côté de lui pour m'indiquer le nom des endroits par lesquels nous devions passer. Aussitôt notre installation terminée nous partîmes au trot. A peine partis, notre tapissière se mit à bondir de telle manière que je compris bien vite pourquoi les étrangers redoutent tant les diligences au Mexique. Je m'arc-boutais de mon mieux, je me cramponnais à tout ce qui m'offrait de la résistance, je faisais des efforts inouïsjpour me tenir solidement sur mon siège, mais en vain; à la Baranca del Muerlo, et dans bien d'autres passages, je fis plusieurs sauts périlleux, malgré moi, qui faillirent me jeter sur les mules ou sur les énormes galets de la route.
Le paysage est sans intérêt; quelques arbres et de hautes broussailles, voilà tout ce qu'on voit dans
cette plaine monotone. En chemin, nous vîmes, à califourchon sur un cheval, une femme que mon cocher me dit être une ancienne cantinière française. Elle s'était construite une petite cabane à Paso ciel Macho; elle vivait seule, du produit des légumes qu'elle achetait et revendait. En la voyant passer au galop près de moi, les cheveux au vent, la figure hâlée, je la pris pour une Indienne. Y avait-il un poème... de cantinière dans cette existence bizarre ? je Tignore. L'année suivante j'appris qu'elle avait été volée, maltraitée ou même tuée par les bandits des terres chaudes.
A quatre heures de l'après-midi, nous arrivâmes à Paso del Macho, où nous devions passer la nuit. Cette rancheria est devenue une petite ville, depuis qu'elle sert de tête de ligne au chemin de fer de Vera-Cruz. Quand j'y fus pour la première fois, les maisons, construites en planches ou avec des débris de caisses, étaient assez rares ; le village presque en entier se composait, comme au Camarone, de toits de chaume posés sur des palissades et de planches reliées entre elles par une ou deux cordes. Dans les terres chaudes, la vie intérieure me paraît difficile; tout est à jour, tout est public. En exagérant un peu, on pourrait dire qu'en se plaçant au centre d'une rancheria on aperçoit tout ce qui se passe dans les maisons, à travers les ouvertures des murs. Je compris alors pourquoi les voleurs, — abstraction faite des guérillas, — sont moins nombreux dans les terres chaudes que sur les hauts plateaux; le vol y serait trop facile pour être commun.
Paso del Macho s'étale mollement au soleil auprès d'un grand ravin. A son extrémité à droite, on voit une vieille tour, actuellement convertie en poste d'observation; les Egyptiens l'occupaient, ainsi que la redoute qu'elle couronne. Cette petite fortification commande un beau pont de pierre jeté sur le ravin, au fond duquel coule un torrent. La route passe sur ce pont; il est donc important de veiller à ce que les guérilleros ne le détruisent pas. A quelques kilomètres de Paso del Macho, se déroule le magnifique panorama des montagnes du Chiquihuite. C'est le premier gradin qui sépare les terres chaudes des terres tempérées.
Je m'arrêtai dans un hôtel sans nom, tenu par un Espagnol, qui me prit seulement une piastre et demie pour la nourriture et le logement. Donner le nom d'hôtel à ces sortes d'établissements paraît étrange aux Européens ; pourtant la table est partout copieusement servie, et quelquefois très-bonne. Quatre Espagnols et six Mexicains, leur sarape (couverture) sur le dos, et sur la tête leur énorme sombrero (chapeau) brodé d'or et d'argent, s'assirent à côté de moi et causèrent des déprédations et des crimes des soi-disant libéraux. Quelques-uns de ces récits auraient fait frémir d'horreur l'homme le plus impassible. D'autres, au contraire, avaient un cachet local plein d'originalité. Un d'eux raconta le fait suivant, arrivé tout récemment :
Un convoi de mules chargées de cacao pour la valeur de quatre cent mille francs fut enlevé par une guérilla et conduit dans les montagnes. Le pro-
priétaire de la marchandise, en apprenant ce vol, envoya de suite deux agents traiter de la reddition du convoi. Les voleurs et les agents convinrent d'une somme de trente mille francs que le propriétaire payerait pour recouvrer son cacao. Gomme garantie de ce marché, les autorités mexicaines de Vera-Cruz ratifièrent la convention. Les trente mille francs payés, le cacao fut restitué.
Après le dîner, un jeune Mexicain demanda à son oncle, Indien de race pure, ce qu'il pensait de la situation actuelle du pays :
« Mon cher neveu, répondit le vieillard, j'ai enterré ton père, ta mère et tous tes parents; si je meurs, qui t'enterrera? »
Cette réponse significative me fit supposer que dans les terres chaudes il est imprudent de parler politique devant des inconnus. Les quatre Espagnols pourtant cherchèrent à me prouver que l'Espagne avait civilisé le nouveau monde, et particulièrement le Mexique. Ils traitèrent les Mexicains avec le plus profond mépris, et personne n'osait les contredire. Je leur répondis que ce n'était pas civiliser un pays de lui faire changer de religion, de le couvrir de couvents, d'églises et de lui construire quelques routes. Le Mexique était, il est vrai, plus prospère sous les Espagnols qu'il ne l'a été depuis l'indépendance*, mais n'est-ce pas beaucoup à la civilisation espagnole, à son régime gouvernemental qu'il faut attribuer la démoralisation actuelle de cette partie du peuple mexicain, qui rend si difficile la régénération du Mexique ?
Bien mal me prit de défendre ce peuple que j'ai toujours défendu et pour lequel j'ai tant travaillé; mes quatre hidalgos faillirent me faire un mauvais parti. La fable du Loup et de l'Agneau trouve son application partout où se trouveront des victimes.
Quand je voulus me coucher, le maître de l'hôtel me conduisit dans une petite cabane de chaume occupée par huit lits à sangles. Ce dortoir était si étroit qu'il n'y avait place pour aucune chaise; tous les lits se touchaient. Les matelas étant un objet de luxe à Paso del Macho, on les avait supprimés. L'air, qui circulait trop librement dans cette espèce de grange, me donnait des frissons. Je me roulai tout habillé dans mon sarape, et par précaution je m'endormis le revolver au poing.
Je n'étais pas* couché depuis deux heures que je fus réveillé en sursaut par un animal vivant qui me tomba sur le corps en criant : Couic, couic. C'était un énorme rat. Je fis de mon mieux pour m'en débarrasser, mais l'intrus parcourait tout mon lit sans se décidera sauter à terre. Enfin un coup de pied donné entre les quatre pattes le lança sur mon voisin, qui se réveilla brusquement et cria: « Au voleur! » Au loin on entendait la voix du sereno, qui beuglait d'une manière effrayante : « Il est minuit, temps nébuleux! »
«Décidément, me dis-je, les voyages au Mexique ont peu de charmes ! »
Le Cliiquihuite. — Cordova. — Orizaba. — La Canada. Amozoc. — Puebla. — Le Rio-Frio. — Vallée de Mexico.
A quatre heures et demie du matin, nous quittâmes Paso del Macho pour aller déjeuner à Cordova. Soit économie, soit crainte d'attirer l'attention des bandits, nous n'allumâmes pas les lanternes de notre voiture. Le cocher, ne voyant la route que dans son imagination , nous fit heurter des blocs de rocher, tomber dans des ornières et faillit nous faire briser maintes fois la tête et les membres. De temps à autre nous apercevions des campements d1 arriéras. Leurs silhouettes se dessinaient devant les feux qu'ils avaient allumés auprès de leurs charrettes ou de leurs mulets.
Au lever du jour, nous commençâmes à gravir les montagnes du Chiquihuite.Unconvoidemarchandises campait au milieu de la route et nous barrait le chemin ; nous fumes obligés de descendre et de porter notre voiture pendant plusieurs mètres pour éviter un accident. Cette route est creusée dans les flancs d'une montagne très-escarpée , au pied de laquelle coule un torrent. Cette voie fait le plus grand hou-
neuraux ingénieurs espagnols qui l'ontconstruite ; autrefois elle était pavée, mais la pluie et l'incurie ont à peu près tout détruit et remis à découvert le sol primitif .
La chaîne du Chiquihuite est pour moi le type de la forêt vierge des tropiques. Dans la Nouvelle-Grenade, les Guyanes, et dans bien d'autres contrées de l'Amérique du Sud, les forêls atteignent le sublime et le merveilleux, dit-on ; c'est possible , mais je ne les ai pas vues. Au Chiquihuite, c'est une débauche de végétation tropicale. Enumérer les variétés d'arbres, d'arbustes , de lianes, de plantes et de fleurs entassés sur ces montagnes, demanderait un volume; décrire leurs formes, la manière dont tout cela pousse sur des détritus de végétaux, mis en poussière par les siècles, défierait la plume d'un Chateaubriand. L'action combinée du soleil et de la pluie, sur ce chaos d'arbres pourris ouverts, de plantes qui vivent et meurent sur place depuis la création, fait de cet admirable fouillis un foyer de maladies. Je n'ai rien vu de beau au Mexique comme le Chiquihuite ; si je n'avais pas visité la Martinique, je dirais que rien au monde ne m'a émerveillé comme ces forêts.
Depuis 1859, les défilés de ces montagnes ont été fortifiés par Miramon. La défense était extrêmement facile, car les forêts sont à peu près impénétrables. A l'arrivée des Français, les Mexicains recommençaient les fortifications du Chiquihuite, mais ils n'eurent pas le temps de les achever.
A l'extrémité du défilé, on passe FAtoyac sur un pont que les juaristes avaient brûlé après la retraite du général Lorencez, et que l'empereur Maximilien
a fait reconstruire. Après le pont, on passe par un chemin appelé : S al si puedes (sors-en si tu peux). Ce nom significatif n'a pas besoin d'explication. Ce chemin, tracé au milieu d'un terrain boisé, spongieux, devient à l'époque des pluies un marécage dangereux; les charrettes s'embourbent en certains endroits au point de nécessiter jusqu'à quarante mulets pour les faire mouvoir. Quant aux piétons et même aux cavaliers, on en a vu s'enfoncer de manière à ne pouvoir être dégagés qu'au moyen du lazzo. Lorsqu'il pleut, je ne comprends pas qu'on puisse faire un kilomètre de l'Atoyac à Cordova sans mettre la diligence en morceaux. Il y a certainement une Providence qui veille avec la plus grande sollicitude sur les voyageurs au Mexique. Comme compensation à ces désagréments, la végétation est admirable sur toute cette route. A travers des rideaux de manguiers, de bananiers et d'autres arbres des tropiques, on aperçoit çà et là de magnifiques plantations de cannes à sucre, de tabac et de café.
Après le S al si puedes , nous passâmes par l'hacienda du Potrero, exploitée par M. Legrand, un des Français les plus respectables du Mexique, Vista Hermosa, Arroyo Secco, Pennuela, charmants endroits, malheureusement trop fréquentés par les bandits, puis Cordova, ville de fleurs et de fruits, placée dans un jardin naturel accidenté et sans horizon.
Cette petite ville est fort jolie ; sa place principale, formée par l'église paroissiale, layuntamiento et des maisons à arcades, ne manque ni de grandeur ni de beauté. Quant aux rues et à leur prolongement immé-
diat hors de la ville, elles représentent les contrées les plus accidentées du globe : monticules, torrents, marais, tout s'y trouve en miniature. Le fisc et la municipalité perçoivent de cent à cent cinquante mille francs par an de droits sur les voyageurs et les convois, pour l'amélioration et l'entretien de la route qui traverse Cordova. Où vont les sommes de ces droits élevés ? ceux qui les perçoivent peuvent seuls répondre. Ne les trouvaut pas suffisantes, on a élevé les droits de transit de manière à produire une moyenne de cinq cents francs par jour, soi-disant pour le subside accordé aux tirailleurs algériens, lequel ne monte pas à plus de deux mille francs par mois. Que devient le surplus ? En 1866, on a pourtant commencé à faire quelques réparations à la rue principale par laquelle passe la route.
C'est à Cordova que, le 24 août 1821, Iturbide eut une entrevue avec D, Juan O'Donoghue, lieutenant général des armées d'Espagne, et qu'il signa le traité de Cordova, basé sur le plan d'Iguala, qui termina la domination espagnole au Mexique. La population est très-patriote ; elle passe pour exaltée, et ne craint pas les révolutions. Les tremblements de terre sont assez fréquents dans cette ville; lorsque j'y passai, de nombreuses ruines attestaient que les secousses des tremblements de terre des trois dernières années avaient été très-violentes.
Il y a vingt-deux kilomètres entre Cordova et Orizaba *, les chemins sont mauvais, mais le paysage est très-pittoresque. En route, nous vîmes la barranque du Rio Blanco. qu'il faut descendre, et remonter, à
grand renfort cle mules, des torrents encaissés dans des abîmes de verdure, et la superbehacienda de Cautlopa,
— en indien Cuahutlapan, — installée à moitié route au milieu d'une petite plaine encadrée de montagnes boisées. La canne à sucre, le caféier, le bananier et de gigantesques yuccas embellissent cette oasis délicieuse.
Après l'bacienda, je laissai ma voiture gravir le dernier gradin qui nous séparait d'Orizaba ; pour éviter les zigzags et les cahots, je fis à pied, par un sentier rude mais court, l'ascension de la montagne. Du haut du plateau jusqu'à Orizaba, la route est presque plane et passablement bien entretenue.
Lorsque Fernand Cortez marcha contre Narvaez, il s'arrêta à Orizaba , anciennement connu sous le nom d'Ahuilitzapan. Cette ville fut fondée par les tribus qui occupaient la vallée de Mexico, mais on ne sait pas à quelle époque ; il est même à peu près certain que l'Orizaba d'alors n'était pas construit sur l'emplacement de celui d'aujourd'hui . La ville actuelle est très-longue; elle est bâtie dans une vallée biscornue, formée d'un côté par la sierra de Zongolica, et de l'autre par les contre-forts du Citlatepelt,
— pic d'Orizaba, — dont la cime, couverte de neiges, s'élève à cinq mille deux cent quatre-vingt quinze mètres au-dessus du niveau de la mer. Je me suis laissé dire que le mot Citlatepelt signifiait: — montagne de l'Etoile, — et que ce nom lui vient de ce que le fameux Quatzalcolmalt , surnommé — l'Étoile du matin, — disparut, selon la légende, au pied de cette montagne.
Orizaba ressemble à un grand bourg espagnol transplante dans une vallée suisse; sa population, disent plusieurs écrivains, est de seize mille âmes; ily a des statistiques qui doublent ce chiffre, comme ily a des savants qui placent son altitude, les uns à mille deux cent vingt mètres et les autres à six cent cinquante audessus du niveau de la mer . Cela prouve qu'on écrit avec bien peu de façon sur ce pays, déjà si mal connu. La ville paraît industrieuse et commerçante; elle possède plusieurs manufactures et des moulins pour la canne à sucre et les céréales. On remarque parmi les édifices publics l'église paroissiale et celle de Sainte- Gertrude. La ville est dominée par le cerro ciel Borrego, devenu célèbre depuis l'ascension hardie faite par le capitaine Detrie du 99e de ligne, dans la nuit du 14 juin 1862, à la tête de sa compagnie. Cette montagne, réputée inaccessible, était couronnée de pièces d'artillerie et défendue par une armée. L'armée fut culbutée et mise en déroute par les soldats du capitaine Detrie, qui ne se doutait pas du nombre de ses adversaires, lesquels ignoraient également qu'ils étaient attaqués par une poignée d'hommes.
Le district d'Orizaba, comme celui de Cordova, est très-riche en bois précieux , arbres aromatiques et fruitiers, plantes médicinales, gommes, cacao, vanille, tabac, coton, etc. En le quittant, on dit adieu à la belle nature, à la belle végétation, aux beaux paysages, jusqu'à Mexico. L'opinion contraire est généralement admise ; il y a des personnes qui, confondant les terres chaudes avec les hauts plateaux, n'ayant rien ou peu vu, ne tenant aucun compte des
distances, veulent que tout le Mexique ait — une végétation luxuriante. — Je ne m'y oppose pas; seulement, la vérité m'oblige à dire que la végétation luxuriante ne se rencontre que dans les terres chaudes. A part la chaîne du Popocatepelt, où le pittoresque et le grandiose s'y marient agréablement, où les forêts de sapins sont fort belles, la route d'Orizaba à Mexico est monotone est triste au possible.
Dès qu'on a quitté Orizaba, la vallée se resserre. Les montagnes à droite sont nues, arides ou couvertes d'une végétation chétive ; à gauche, elles sont encore boisées. Malgré des nuages de poussière soulevée par le vent et les pieds de nos mulets, j'aperçus de beaux champs de blé, de maïs et de tabac. J'y mis pourtant de la bonne volonté, car la poussière, quand il ne pleut pas, aveugle, blanchit tout. On devrait faire cette route en dormant. A dix-sept kilomètres d'Orizaba, on traverse l'ancienne ville de Tecamalucan, non loin de laquelle se trouve la Barranca Secca, où quatre cents hommes, commandés par le commandantLefèvre,du 99e, battirent un corps d'armée mexicaine , lui firent mille prisonniers, et prirent deux drapeaux. Dix kilomètres plus loin, nous nous arrêtâmes à Aculcingo pour déjeuner et laisser reposer nos mules.
En cet endroit, la vallée se ferme, les montagnes se rejoignent et forment une immense muraille qu'il faut gravir au moyen de zigzags; c'est ce qu'on appelle les — Grandes Cumbres. — Je ne sais comment les Français ont pu déloger les troupes juaristes qui défendaient ces hauteurs *, l'idée seule de tenter le
passage semble insensée. Les Mexicains avaient fait sauter une partie de la route au moyen de la mine ; mais ni les difficultés de l'escalade, ni les fortes positions de l'armée ennemie n'arrêtèrent nos soldats ; ils passèrent outre.
On vante beaucoup la beauté de ce site ; on dit que rien ne surpasse les — Grandes Gumbres d'Aculcingo — comme pittoresque . Elles sont belles, en effet ; mais pour les admirer, il ne faut pas avoir vu la Suisse ou les Pyrénées ; je m'attendais à mieux que cela. De leur sommet, élevé à deux mille deux cent quarante mètres au-dessus du niveau de la mer, on jouit d'un assez beau panorama. Aux deux tiers de la hauteur on voit encore les ruines à\\n presidio — forteresse-pénitencier — du temps des Espagnols. A côté de ce presidio, un ruisseau tombe en cascade le long de la montagne ; ce petit filet d'eau fait bien dans le paysage.
A peine arrivé au sommet des Gumbres, on descend jusqu'à Puente Colorado, sorte de village microscopique situé au pied des — Petites Cumbres. — La gorge du Puente Golorado est d'une aridité désolante. Des magueys, des poteaux télégraphiques et quelques arbres fantastiques, à désespérer, parleurs formes, le crayon de Gustave Doré, sont les seuls objets qui peuvent attirer l'attention du voyageur. La montagne sur laquelle sont les Petites Cumbres est un peu conique ; les zigzags de la route lui donnent un faux air de la tour de Babel représentée dans les Bibles illustrées, à l'usage de la jeunesse.
Du haut de cette montagne la vue ne manque ni
de grandeur ni de tristesse : c'est le spectacle d'un désert tourmenté par des convulsions plutoniennes. On descend ensuite jusqu'à la Canada dans un océan de poussière, sur une route qui n'en est pas une. Le sable cache les trous dans lesquels les mules enfoncent jusqu'au poitrail, et les rochers contre lesquels la diligence se heurte d'une manière effrayante. A chaque seconde notre voiture sautait, tombait, faisait des bonds prodigieux. A l'intérieur, nous nous cramponnions à tout ce que nous pouvions accrocher ; nous faisions en vain des efforts d'hercule pour nous maintenir en place. Il fallait gagner le temps perdu par la lenteur des deux montées. Le cocher fit aller ses mules au grand trot ; de la voix et du fouet il les maintint à cette allure. Nous fîmes malgré nous des tours d'acrobates sur nos sièges ; nos tètes et nos membres s'entrechoquaient, et semblaient devoir se briser contre quelqu'un ou quelque chose. Les voyageurs criaient, tempêtaient, mais on ne s'entendait pas, on ne se voyait pas. Une poussière, épaisse à couper au couteau, nous enveloppait, nous pénétrait, nous aveuglait, nous étouffait. Le ciel et la terre disparurent à nos yeux; nous ne savions plus où nous étions; c'était le chaos. On a depuis réparé celte route, comme on en répare bien d'autres. Le gouvernement impérial, en améliorant les voies de communication, fait preuve d'humanité; le commerce en profite et les voyages en deviennent moins accidentés.
Le pays que nous traversions est étrange coin me le chemin ; il gagnerait à n'être \u que la nuit. Mon-
tagnes, collines et plaines sont à peu près arides. A part quelques arbustes rabougris et blanchis par la poussière, partout où portent les yeux on ne voit que (les magueys, — sorte d'immense artichaud ouvert, au milieu duquel s'élève (quand il est en fleur) une tige droite de deux à trois mètres de hauteur, ayant la forme d'une asperge gigantesque. Quatre ou cinq lieues de ce végétal donnent au paysage un caractère bizarre, étrange, mais peu poétique, etpas agréable du tout. Le nopal sur lequel poussent les figues de Barbarie comble les intervalles laissés vides par le maguev.
A la Canada, — grand village construit dans une mer de sable, — nous couchâmes chez un épicier, sur des lits de sangle. Nos lits et quatre tas de haricots composaient l'ameublement de notre chambre ; un rideau nous séparait de la nombreuse famille de F épicier, père d'une fourmilière d'enfants, qui pleurèrent toute la nuit.
De la Canada à San Agustin del Palmar, on compte dix-huit kilomètres de sable, de magueys et de broussailles poudreuses. Les cases, les ranchos et les champs cultivés qu'on aperçoit sur la route, sont entourés d'une haie faite avec un cactus droit comme un cierge, appelé orgue par les Mexicains, et, si je ne me trompe, cerus giganteus par les botanistes. C'est curieux, mais un peu d'ombrage serait préférable.
A San Agustin, nous fîmes une courte pause pour déjeuner. Un Français tientle restaurant où s'arrêtent les voitures publiques. Au centre de cette bourgade,
il existe une grande place, sablée par la nature avec une furieuse prodigalité ; c'est un Sahara en miniature. L'église est fréquemment endommagée par les tremblements de terre. Après déjeuner, nous fîmes encore trente-deux kilomètres dans le sable pour arriver à Acatzingo, petite ville proprette, ayaut une place sur laquelle trois mille hommes pourraient manœuvrer. Toutes ces localités sont très-bien approvisionnées par les Indiens de fruits et de légumes. La paroisse, à moitié démolie par les derniers tremblements de terre, possède une chapelle de la Vierge d'uue grande richesse de sculptures et de dorures; on y voit des tableaux très-remarquables portant la date de 1775. Il va sans dire que les Christs et les statues d'anges et de saints sont, comme dans les autres églises mexicaines, accoutrées d'une manière ridicule.
A ce qu'il paraît, les hôtels d' Acatzingo n'ont pas de lit; nous couchâmes à terre sur un matelas épais comme une grosse couverture. La pluie tomba dès notre arrivée ; elle inonda bien vite le manteau dans lequel je m'étais enveloppé. Le froid me saisit; je grelottais, après avoir été grillé par le soleil pendant le jour. Le lendemain ce fut pire. La pluie tombait à torrents; elle entrait dans notre voiture de tous les côtés ; malgré nos paletots et nos couvertures nous fûmes mouillés jusqu'aux os. Nous étions pourtant, au dire des écrivains et des voyageurs bien renseignés, dans la saison où il ni; pleut jamais.
D' Acatzingo à Puebla, on compte quarante-sept kilomètres. Les chemins, métamorphosés en marais,
étaient épouvantables; nos mules allaient péniblement au pas, et mirent douze heures pour franchir cette distance. Nous eûmes donc le loisir d'admirer la beauté de l'atmosphère et de la campagne. Tout ce pays est très-intéressant à parcourir, — dans les livres, — le de visu, la réalité plaisent infiniment moins. »
Avant d'arriver à Puebla, nous traversâmes plusieurs anciennes bourgades indiennes, alors inondées par les eaux du ciel. Amozoc, convertie en Venise sauvage, avait, à la place des rues et des canaux, de vraies mares à canards, dans lesquelles nous barbotions et restâmes embourbés plusieurs fois.
Cette petite ville me rappela un fait historique arrivé récemment à ses portes, et qui mérite d'être raconté. La femme de Mozco, célèbre bandit, s'avisa de se vêtir en ranchero, de se munir d'un revolver qu'elle mit à sa ceinture, d'un fusil qu'elle plaça sur ses épaules, et d'arrêter aux environs d' Amozoc la diligence qui fait le trajet entre Vera-Cruz et Puebla. Le jour où cette fantaisie lui prit, il y avait six Mexicains dans la diligence. La senora Mozco les fit descendre de la voiture, leur prit l'argent et les bijoux qu'ils avaient sur eux; puis, remontant à cheval, elle déboutonna son gilet, leur montra sa poitrine, et leur dit : « Voyez, vous avez été dépouillés par une femme ; vous êtes tous des lâches, et.... » la suite de la phrase ne s'imprime pas.
D' Amozoc à Puebla, la route était mollement recouverte d'un mètre de boue noire, épaisse, qui nous obligeait à nous arrêter à chaque instant pour
laisser reposer nos mules. Aujourd'hui, l'empereur Fa fait réparer ; elle est aussi bonne que possible. Enfin, à quatre heures de l'après-midi, nous entrâmes à Puebla de los Angeles. Je ne sais pourquoi Ton a donné ce nom à cette ville, dont les habitants n'ont rien d'angélique.
Je regrette de ne pouvoir rectifier tous les préjugés, toutes les exagérations et toutes les erreurs qu'on a publiés sur le Mexique, ses habitants, ses richesses, sa beauté, sa végétation, et autres choses; ce serait trop long et trop fastidieux. Il ne serait guère plus intéressant de donner des détails sur le nombre des couvents et des églises, sur leur architecture et leur ornementation. Si jamais je publie un — Guide au Mexique — pour ceux qui auraient envie d'y aller chercher fortune, je me livrerai probablement à cette occupation. Pour le moment, je laisse les détails techniques de côté, et ne fais qu'esquisser ce qu'il est utile de connaître.
Puebla est situé dans une vaste plaine, parsemée de mamelons. Ceux d'Amalucan et de Tepozuchil ont été le théâtre de plusieurs exploits de notre cavalerie. La hauteur de la ville est à deux mille cent quatre-vingt-quinze mètres au-dessus du niveau de la mer. Sa population est de soixante-dix à quatrevingt mille âmes, selon l'opinion la plus accréditée; mais il ne faut pas oublier qu'au Mexique une statistique exacte est impossible à faire. Les environs delà ville sont arrosés par l'Atoyac — ne pas le confondre avec celui du Chiquihuite — l'Alzezeca et le rio San Francisco, petits ruisseaux inoflensifs. Au
nord de Puebla les cerros de Guadalupe et de Lorelo sont couronnés de fortifications. L'église de Notre- Dame de Guadalupe, construite au sommet de la montagne de ce nom, a été démolie par les Mexicains, avant le siège, malgré la grande vénération professée par les Pueblains pour ce sanctuaire.
De loin, les dômes recouverts de faïence à couleurs vives et brillantes, les tours et les nombreux clocliers de Puebla, donnent à la ville une apparence orientale et gracieuse. Sa description me parait superflue, car toutes les villes mexicaines se ressemblent; elles sont plus ou moins grandes, plus ou moins belles, mais elles sont toutes construites sur le même plan et de la même façon. Zacatecas et Guanajuato, se trouvant au milieu des montagnes et sur le terrain même des mines argentifères, sont, à ma connaissance, les deux seules villes qui n'ont pu être régularisées comme les autres . »
Les rues de Puebla sont mieux pavées que celles de Mexico ; elles laissent pourtant beaucoup à désirer. Un de nos meilleurs écrivains, n'ayant jamais vu le Mexique, dit dans un de ses ouvrages de géographie, en parlant de Puebla : « Les principales rues de cette belle cité ont un large trottoir de chaque côté, quelquefois en dalles, mais plus communément en petits cailloux, symétriquement cimentés. Quelques rues sont même entièrement pavées de cette manière ; il semble que l'on marche sur un riche tapis. » Si cet écrivain s'était promené dessus ce tapis pendant une heure, avec des pantoufles, il se serait aperçu que le tissu manquait
de douceur et de régularité dans la fabrication. Je connais plusieurs de ces messieurs qui se sont fait un nom dans les lettres et dans la science, en accréditant ainsi des fables sur des pays qu'ils ne connaissent pas. Leur plume, néanmoins, leur rapporte honneurs et bénéfices; elle devrait bien leur rapporter une place à.... Charenton; ce serait plus mérité.
En général, dans tout le Mexique, les églises sont surchargées de bas-reliefs et d'ornementations de toutes sortes. Pourtant, la cathédrale de Puebla est ornée avec goût. Ses dessins sont de l'architecte royal Juan Herrera, qui vécut au dix-septième siècle. L'intérieur est d'une richesse de sculpture fabuleuse. Le maître-autel est à lui seul un monument colossal, d'une complication merveilleuse. L'église a, je crois, quatre-vingt-dix mètres de longueur, sur soixante de largeur. Aux angles de la façade s'élèvent des tours carrées de soixante- quinze mètres de hauteur.
Le palais épiscopal, construit sur la même place, à côté de la cathédrale, est très-vaste. L'évêque actuel, MgrColima, en a fait un vrai palais romain, sauf les tableaux, qui font défaut. Les fresques sont d'un goût méridional, mais elles révèlent un certain talent. Les autres monuments et les promenades publiques méritent une admiration très-limitée.
Disons, en passant, que Puebla de los Angeles fut fondée en 1531, par Don Sébastien Bamérez de Fuendal, évêque de Saint-Domingue et gouverneur de la Nouvelle-Espagne. Cette ville est très-commerçante; elle est plus connue sous le rapport de l'industrie et de l'intelligence de ses habitants que
sous celui de la politique ; aussi son histoire n'offre rien de très-saillant.
A Puebla, je pris la diligence qui devait me conduire en douze heures à Mexico. La route passe au milieu d'une plaine bien cultivée et des plus intéressantes. Grâce à son altitude, on aperçoit le Popocatepelt, rixtaxihualt et les autres montagnes de cette chaîne, comme si elles étaient très-près de la ville. Au lever du jour, nous passâmes un aqueduc; plus loin, nous vîmes le rio de Tesmelucan, si profondément encaissé, et sur la rive droite duquel Commonfort avait établi un camp retranché pendant le siège de Puebla. Partout on voit des villages ou des haciendas entourés de champs de maïs, d'orge ou de blé. A gauche, à l'horizon, j'entrevis Cholula, la ville sainte des Aztèques, et sa pyramide, semblable aux grands tumulus de l'Amérique du Nord. Un voyageur nous raconta qu'à une certaine distance de cette ville on voyait un lac dans un cratère. Les eaux de ce lac avaient un mouvement de rotation concentrique; lorsqu'on jetait une planche sur ses bords, la planche tournait autour du lac en se rapprochant continuellement du centre, où elle disparaissait pour toujours. Je rie sais si ce voyageur était Gascon, mais au Yalle de Santiago, — en indien, la vallée des Sept-Lumières, — j'ai vu sept volcans éteints, près de Salamanca, dont quatre avaient dans leur cratère des lacs profonds, l'un très-poissonneux; les eaux de ces quatre lacs avaient des propriétés tout à fait distinctes les unes des autres.
Au Pueblo de San Marti no, nous prîmes une tasse
de chocolat bouillant; — nous allions entrer dans la région la plus élevée et la plus froide du Mexique. — Des lanciers mexicains vinrent pour nous escorter jusqu'à Rio-Frio, et nous défendre contre les bandits qui font d'assez fréquentes excursions dans ces parages. Notre escorte avait mauvaise mine; j'en aurais eu peur volontiers; nous arrivâmes pourtant à destination sans accident.
Bientôt, après avoir dépassé San Martino, nous commençâmes à gravir, à travers les forets de pins du Rio-Frio, la dernière chaîne de montagnes qu'il nous fallait franchir pour arriver au bassin de Mexico. Ce passage est excessivement pittoresque; la route, en voie d'amélioration, était encore affreuse, mais un vrai touriste est insensible aux cahots de la voiture, en présence de l'imposant spectacle qui se déroule à ses yeux. Les arbres atteignent des hauteurs gigantesques dans ces forêts; les montagnes tourmentées par des convulsions volcaniques se divisent en une multitude d'énormes mamelons entassés les uns sur les autres et coupés de ravins, au fond desquels mugissent des torrents rapides et glacés. Des accidents de terrain nous laissaient voir de temps en temps la cime du Popocatepelt et de la Femme-Blanche, — l'Ixtaxihualt, — toujours couverts de neige.
L'hacienda du Rio-Frio, où nous déjeunâmes, est à trois mille trois cent sept mètres au-dessus du niveau de la mer. Il faut avoir des poumons solides pour vivre longtemps à cette hauteur. Cette hacienda est habitée par sept ou. huit cents bûcherons indiens,
qui vivent assez misérablement de leur industrie. Je crois que ces malheureux ne sont pas étrangers aux vols à main armée et même aux assassinats qui se commettent dans les environs du village. On se rappelle que c'est à peu de distance de l'hôtel que l'ambassade belge fut attaquée au mois de mars 1866.
La maîtresse de l'hôtel est Alsacienne ; si l'ô*n en croyait la chronique, son histoire serait un roman des plus accidentés. Son mari a été pendu par les libéraux dans le nord du Mexique, quelques semaines avant l'horrible tragédie qui a coûté la vie à l'un des membres de l'ambassade belge.
A déjeuner, je fis connaissance avec deux officiers belges qui commandaient alors un petit détachement de leurs compatriotes, envoyé au Rio-Frio pour la sécurité de la route. Officiers et soldats me manifestèrent un grand mécontentement de la position qui leur était faite au Mexique, et me témoignèrent leur regret d'avoir quitté leur pays. Ils s'exprimaient en des termes si amers et si violents que j'en fus étonné. Ces messieurs s'étaient simplement imaginé qu'ils seraient grassement payés, choyés par leur souveraine, et n'auraient d'autre service que de monter la garde aux portes de son palais. Je dois dire que cette illusion m'a paru très-répandue dans la légion belge; mais, après quelques jours de mauvaise humeur, cette légion a prouvé que les champs de bataille ne lui faisaient pas peur
En quittant le Rio-Frio, nous montâmes encore un peu, puis nous descendîmes rapidement dans la vallée de Mexico, qui est à plus de mille mètres au-
dessous du col du Rio-Frio. Dès la Venta de Cordova, où nous changeâmes de mules, on jouit d'un panorama grandiose , ravissant , qui se déroule , change d'aspect , grandit et s'embellit à mesure qu'on descend. Une immense plaine ovale, devinée plutôt qu'aperçue, encadrée de hautes montagnes, allant du nord au sud, s'étale devant soi. En face, à ses pieds, on a le lac de Chalco qui baigne l'antique petite ville de ce nom; plus au nord, le lac de Texcoco à l'extrémité occidentale duquel est assis Mexico. Dans la vallée, plusieurs cônes tronqués et creusés par des cratères révèlent la nature volcanique de cette contrée. Des villages, des hameaux, montrent, au soleil, les clochers et les coupoles de leurs églises; des jardins potagers et fruitiers relèvent, par ci par là, l'aridité désolante de la plaine.
Du haut des montagnes voisines, la vallée de Mexico présente un de ces tableaux qu'on n'oublie jamais. Ces lacs limpides, ces volcans qui paraissent éteints de la veille , ces pics couverts de glaces éternelles, ces crêtes titaniques, couleur d'indigo, ces sommets sans culture, cette plaine inculte et sablonneuse, cette ville aux vieux souvenirs, toujours inondée de lumière, toujours noyée dans une brume azurée, ce silence solennel de toute la nature, troublé seulement par la voix des cloches, tout cela impressionne, attriste, absorbe. Je me sentais écrasé par le poids des pensées les plus étranges, des sentiments les plus contradictoires; les sensations les plus diverses, les plus opposées, venaient tour à tour me faire sentir leur aiguillon. Lorsque j'entrai dans
l'ancienne capitale des Monteznmas, il m'aurait, été bien difficile d'analyser ce que j'éprouvai; le définir eût, été impossible. Au moral comme au physique, le Mexique est essentiellement un pays de contrastes; il donne un démenti formel à toute thèse générale, à l'absolu ; chez lui, la vérité n'est possible que dans les détails.
Fondation de Mexico. — Ville ancienne et moderne. — Lacs. — Inondations. — Climat du Mexique. — Notre-Dame de Guadalupe. — Chapultepec. — Cuyoacan. — San Agustin de las Cuevas.
Treize auteurs différents ont treize opinions différentes sur F époque de la fondation de Mexico; les uns la font remonter en 1131, et d'autres en 1357.
La tradition qui paraît avoir le plus de preuves en faveur de son authenticité, est celle qui place cette fondation au 18 juillet 1327, cinquante ans environ après l'arrivée des Aztèques sur le plateau de l'Analiuac. Les premières maisons étaient simplement de misérables cabanes de roseaux et de paille.
Suivant cette tradition, les Aztèques, arrivant du nord, s'arrêtèrent dans un lieu appelé Temazcaltitlan, situé près de la ville actuelle de Mexico. Ils prièrent deux de leurs prêtres, — Aixolohua et Quauhcohuatl, de leur chercher un endroit pour y fixer leur résidence. Les deux prêtres se mirent aussitôt en route, à travers les roseaux et les joncs qui encombraient les bords du lac de Texcoco.
Ayant trouvé un champ entouré d'une eau verte et limpide, ils se reposèrent un instant. Axolohua s'approcha de l'eau, disparut subitement, et son compagnon, le croyant noyé, vint raconter au peuple ce qui venait d'arriver.
Le lendemain de sa disparition, Axolohua reparut au milieu de ses camarades, émerveillés de sa résurrection et leur dit : « Ma chute dans l'eau est un mystère pour moi. Au fond du lac j'ai vu Tlaloc, le maître de la terre, qui m'a parlé de la manière suivante :
« Sois le bienvenu, cher fils de Huitzilopoztli, ■ — Dieu qui avait conduit les Mexicains sur le plateau de l'Anahuac; — dis à tes compagnons que c'est ici le lieu qu'ils doivent peupler et dont ils feront la capitale de leur empire. »
Ce fut en effet dans cet endroit que les Mexicains construisirent leurs habitations, et plus tard un teocali, à la place duquel s'élève aujourd'hui la cathédrale de Mexico. Lorsque la population s'accrut, ce terrain n'étant plus assez vaste pour la contenir, on combla la partie du lac la plus rapprochée et la moins profonde pour y bâtir de nouvelles cabanes. Les familles se divisèrent ensuite, et quelques-unes édifièrent, sur une île voisine, une autre ville appelée Tlatelulco, qui devint l'émule de Mexico. Telle fut l'origine de ces deux villes, qui n'en firent qu'une parla suite, et formèrent la capitale de l'empire aztèque .
Mexico reçut plusieurs noms avant de conserver définitivement ce dernier. Il s'appela d'abord — Te-
noclititlan, — c'est-à-dire, — Nopal sur une pierre ; puis, — Mexiti, — interprété, selon les uns, par — Fontaine, — lieu rempli de sources, - — ■ et que d'autres font venir du dieu que les Mexicains amenèrent avec eux, et qui avait deux noms — Huitzilopoztli et Mexitly. — Quoi qu'il en soit de son origine, Mexico devint une grande et belle ville, longtemps avant l'arrivée des Espagnols. Les rues principales étaient larges et droites, comme elles le sont aujourd'hui. De nombreux canaux la traversaient en tous sens et servaient au transit des bateaux des Indiens qui faisaient le commerce avec les gens de terre ferme. Les maisons étaient en adaubes, « — larges briques séchées au soleil, — comme elles le sont encore dans toutes les localités où les pierres sont rares ou difficiles à extraire. A l'époque de la conquête, on comptait environ cent vingt mille maisons, grandes ou petites, ayant chacune de trois à dix habitants. Celles des grandes familles avaient deux étages ; elles étaient construites en pierres pour la plupart, elles avaient des ouvertures sur les rues et sur les canaux.
11 y avait alors des places très-vastes pour les marchés. La principale était entourée de portiques; chaque jour il s'y réunissait plus de soixante mille personnes» Les anciens historiens, aussi dignes de foi que les modernes, nous affirment que les palais et les temples étaient remarquables à bien des titres. Le palais favori de Montezuma avait, d'après Torquemada, vingt portes sur la plus grande place de la ville et sur les rues adjacentes. Ce bâtiment im-
mense avait trois cours spacieuses, dans Tune desquelles on voyait une fontaine alimentée par l'eau amenée de Chapultepec, au moyen d'un aqueduc. Dans ce palais il y avait un grand nombre de salons, cent chambres carrées de vingt-cinq pieds sur chaque face, et cent salles de bain. Les murs étaient plaqués en marbre, jaspe, porphyre, obsidienne, et ornés de pierres précieuses. Les charpentes et la menuiserie étaient en cèdre blanc, palmier, cyprès et pin sculptés. La chapelle de Montezuma se trouvait dans une salle longue de cent cinquante pieds sur cinquante de largeur*, elle était recouverte de plaques d'or et d'argent d'un doigt d'épaisseur, et ornée de rubis, d'émeraudes, de topazes et d'autres pierres précieuses. Je passe sous silence la description des autres palais, dans lesquels Montezuma renfermait des oiseaux et des animaux de toutes les sortes, des esclaves des deux sexes et les officiers de sa maison.
La ville ancienne communiquait avec la terre ferme, au moyen de quatre grandes chaussées encore visibles. Une allait à l'est jusqu'à Ixtapalapan; l'autre, au nord, jusqu'à Tepeyacac ; la troisième, à l'ouest, se terminait à Tlacopan ; la dernière, au sud, aboutissait à Cuyoacan. Au moment du siège, les Espagnols se rendirent maîtres de ces chaussées ; leurs brigantines commandaient les lacs ; Cortez s'empara du fort Xoloc, ce qui lui permit de faire entrerses troupes jusqu'au milieu de la ville; son artillerie détruisit toutes les maisons d'adaubes ou de pierres, puis il fit mettre le feu aux quatre coins
de Mexico. Lorsque le conquérant fit son entrée dans la ville, le 13 août 1521, il ne restait de l'ancienne capitale des Aztèques qu'un monceau de ruines, au-dessus desquelles s'élevaient les murs des palais et des temples que l'incendie n'avait pu détruire.
Les Espagnols furent longtemps sans savoir s'ils reconstruiraient la villeruinée de fond en comble, ou s'ils transporteraient la capitale du Mexique à Cuyoacan, à Tacubaya ou bien à Texcoco ; ils se décidèrent enfin à rebâtir la villesur le même emplacement, à peu près telle qu'elle est aujourd'hui, et dont la surface couvre une superficie d'environ vingt-quatre kilomètres de circonférence.
Un savant qui, s'étant promené pendant vingt ans sur- toutes les parties du globe, était parfaitement blasé sur les voyages, me dit un jour dans la calle de Plateros : — Mexico est une ville naturellement plus belle que Carpentras et Brives-la-Gaillarde, mais elle n'a rien de particulier pour mériter l'admiration des touristes. A part sa cathédrale et son école des mines, ce qu'il y a de remarquable à Mexico, c'est sa position dans un des plus beaux et des plus curieux bassins du monde.
A côté de cette appréciation, il y en a d'autres qui décernent à Mexico des éloges enthousiastes. Ces deux extrêmes nie paraissent également faux. La ville est grande, solidement bâtie, coupée à angles droits par des rues larges et longues, encombrée de couvents et d'églises, dont le portail est généralement très-ornementé. Les édifices publics n'ont rien
de merveilleux, quelques-uns pourtant ont de la grandeur et sont d'une belle architecture. Dans sa Géographie, M. Malte-Brun parle des magnifiques palais de porphyre, — de Mexico; je les ai cherchés' partout et ne les ai trouvés nulle paît. Le collège des mines, comme institution et comme monument, est seul vraiment remarquable.
A Mexico, comme dans tout le Mexique, les maisons ont une apparence fort simple; à l'intérieur, elles sont jolies, fraîches, confortables et bien aérées. Elles ont ordinairement une cour, souvent métamorphosée en jardin, avec péristyle, galeries ou balcons ornés de fleurs et garnis de cages remplies d'oiseaux bavards. Les appartements sont "bien distribués, propres, élégants même, et surtout très-vastes.
Les trottoirs de Mexico sont raboteux, et les rues très-mal pavées. Si je n'avais su que ce pavé ne datait que de 1618, j'aurais été tenté de le croire de l'époque de Montezuma. Quoique la municipalité fût censée payer annuellement 200 000 francs pour le pavage des rues, je suis persuadé que la somme entière, sauf quelques piastres, ne servait qu'à paver les coffres-forts des entrepreneurs, peut-être même des membres du conseil municipal.
Depuis que M. Trigueros est à la tête de l'administration de la ville , il n'en est plus ainsi ; fidèle interprète des inspirations de l'empereur, il met de Tordre dans l'administration , répare les rues , embellit la ville avec une rapidité surprenante. Depuis le commencement de 1866, Mexico se métamorphose à vue d'œil. L'empereur Maximilien a plus fait en six
mois, pour le bien-être et l'agrément des Mexicains, que la république n'avait su faire en un demi-siècle. Le difficile-est de trouver des hommes intègres, habiles, capables de seconder Sa Majesté. Cette difficulté est d'autant plus grande qu'il y a des habitudes à déraciner , des intérêts à froisser. Au Mexique, les employés étant peu rémunérés, avaient la coutume d'exploiter leur position. Ainsi, le conseil municipal adjugeait le pavage, l'éclairage et toutes les autres entreprises de nécessité publique, soit aux conseillers eux-mêmes, soit à leurs amis ou à des adjudicataires qui payaient grassement ceux qui leur donnaient la préférence. L'entrepreneur rattrapait sur l'entreprise l'argent déboursé , sans préjudicier aux bénéfices plus ou moins considérables qu'il faisait sur l'affaire elle-même.
L'entreprise de l'éclairage est une de celles qui doivent donner les plus beaux résultats à l'entrepreneur. En effet, l'éclairage, au Mexique, est basé sur l'almanach et non sur le manque de lumière. Les rues ne sont éclairées que lorsqu'il n'y a pas de clair de lune; tant pis pour les citadins si des nuages voilent Plîébé, quand l'almanach donne relâche aux* réverbères. La lune et le pétrole ont chacun leur service à heures fixes , et n'empiètent jamais sur le service de l'autre.
Les mêmes écrivains $ auxquels j'ai déjà fait plusieurs fois allusion , affirment que les boutiques de Mexico regorgent d'or et d'argent. Les temps sont bien changés , à ce qu'il parait. Les orfèvres sont moins communs aujourd'hui-, ceux de la rue qui porte
leur nom, calle de Plateros, ont des magasins assez bien fournis; les autres n'ont pas l'air de posséder des millions: mais en revanche les coiffeurs, les cordonniers , les tailleurs et les magasins de nouveautés, absorbent presque tous les rez-de-chaussée des rues principales.
La Plaza-Mayor , qu'on dit être plus grande qu'aucune des places d'Europe , est inférieure en étendue à celle de la Concorde, à Paris. Elle est formée, d'un côté, par la cathédrale ; d'un autre côté parle Palais National; les deux autres côtés sont occupés par des maisons particulières, X Ayuntamiento et les Portâtes de Mercaderes. Sans la cathédrale , cette place passerait inaperçue. Quand il fait du soleil , c'est une fournaise ; quand il fait du vent, la poussière la rend très-désagréable, malgré l'eau puante et noire des égouts avec laquelle les prisonniers l'arrosent chaque matin. Aussi ne, s'y promène-t-on que le soir, et à l'heure où les Autrichiens y font de la musique. Depuis mon départ de Mexico on a commencé pareillement à embellir cette place, qui peut devenir une des plus belles du monde entier.
Le Palais National, appelé, je ne sais par qui, Maison-Neuve de Montezuma, — fut construit par Fernand Cortez, en même temps que la ville nouvelle. Le 8 juin Î692 , il fut incendié , puis rebâti sur de nouveaux plans. C'est un grand édifice , fort simple et n'ayant qu'un étage sur la place. A l'intérieur il ne manque pas d'un certain grandiose. L'empereur Fa fait réparer, et l'habite alternativement avec l'Alcazar de Chapultepec.
La cathédrale de Mexico a été commencée en 1573, par ordre de Philippe II. J'ai déjà dit qu'elle est construite sur l'emplacement d'un ancien téocali dédié au dieu de la guerre Huitzilopoztli. Elle a été terminée en 1667, et coûta deux millions de piastres environ. Sa longueur est de 393 pieds, et sa largeur de 192. Elle est d'ordre dorique. Sa façade principale a trois portes d'entrée; elle est flanquée de deux tours carrées. Au pied d'une de ces tours se trouve le fameux calendrier aztèque , énorme monolithe de granit ou de porphyre trappéen , gris , noirâtre , qui fut enlevé en 1790, de l'endroit où il était à peu près enseveli.
Le Sagrario est à côté de la cathédrale et fait corps avec elle. C'est une autre église qui , suivant l'usage espagnol, accompagne la cathédrale , et dans laquelle se célèbrent les offices de la paroisse. Les deux façades du Sagrario sont entièrement recouvertes de sculptures qui tiennentde la Renaissance et de l'arabe. La richesse ou, pour mieux dire, l'excès, l'abus de l'ornementation se voit sur ce monument comme nulle part.
A Mexico et dans la plus grande partie des villes du Mexique , les promenades extérieures sont de grandes routes poudreuses et boueuses ornées d'arbres rabougris ou contrefaits, qui ne donnent de l'ombre qu'aux grenouilles des fossés marécageux qui longent le chemin. Dans l'intérieur de la ville , on voit généralement un square, appelé Alameda. — Celui de Mexico fut planté par le vice-roi Don Luis de Velasco en 1592; il paraît n'avoir reçu aucun
soin depuis cette époque, et rappelle ces débris d'une splendeur ancienne ., dont les ruines attristent le penseur. Les Français Font réparé dernièrement, et S. M. l'Impératrice en a fait, depuis, à ses frais , une délicieuse promenade. SaMajesté veille également à ce que les promenades extérieures soient bien entretenues et dignes de la capitale de l'empire.
Il était temps qu'une main énergique , intelligente vînt à Mexico prendre les rênes du gouvernement , avant que ce pays ne fût une ruine complète. Les plus belles choses , au Mexique, sont enlaidies par cet état de délabrement honteux dans lequel on les laisse tomber. Certainement , je n'ai jamais flatté l'Espagne dans mes ouvrages , parce qu'elle est coupable des malheurs arrivés à ses anciennes colonies en Amérique , mais l'impartialité me fait un devoir de dire que tout ce qu'il y a de beau au Mexique, en fait de monuments et de travaux d'utilité publique, a été fait par les Espagnols. Non-seulement les Mexicains ont laissé tomber tous ces travaux dans le plus déplorable abandon, mais ils en ont, en outre, détruit ou mutilé une bonne partie.
Mexico étant situé dans une vallée ayant plus de 250 kilomètres de circonférence et entourée de hautes montagnes, est par conséquent le réservoir dans lequel viennent se rassembler toutes les eaux de cet immense bassin. Cette même position topographique devait naturellement créer des lacs très-vastes , et l'on sait que la ville de Mexico fut construite dans celui qui porte le nom de Texcoco. Il est facile de comprendre que si cette situation a ses avantages ,
elle a pareillement de graves inconvénients. En effet, malgré la grande évaporation de l'eau, malgré l'absorption atmosphérique qui fait descendre l'hygromètre de Deluo à quinze degrés , et celui de Saussure à quarante-deux, Mexico devrais être inondé chaque année , à l'époque de la saison des pluies , à cause de l'infériorité de son niveau à celui des lacs qui l'entourent.
La ville a été effectivement inondée maintes fois. La première inondation connue date de 1446, sous le règne deMontezuma. Ce souverain, aidé du roi de Texcoco et des seigneurs de Tacuba , Ixtapalapan , Colhuacan et Tenayuca , fit construire une -sorte de digue de neuf milles de longueur sur onze brasses de largeur, pour remédier au mal et prévenir de nouvelles inondations. Il y en eut pourtant une autre en 1449, sous l'empereur Ahuitzotl. Ce monarque était d'une humeur si peu pacifique, qu'il guerroyait toujours contre quelqu'un; il fit des campagnes jusque dans le Guatemala. En 1456 , lors de la dédicace solennelle du temple de Huitzilopoztli , il fit égorger soixante mille prisonniers, en l'honneur de ce dieu.
Environ cinq ans avant sa mort , il trouva que l'eau de Chapultepec ne suffisait pas à la consommation de ses sujets de la capitale. Ayant résolu dans sa sagesse de faire venir de l'eau de Cuyoacan , il fit appeler Tzotzomatzin, cacique de cet endroit, et lui commanda de commencer l'exécution de ce travail. Ce cacique eut la mauvaise idée d'objecter à son souverain que si l'on creusait un canal pour conduire
l'eau de Guyoacan à Mexico , la ville pourrait bien un jour être inondée. Ahuitzotl , qui n'aimait pas la controverse , fit emprisonner le cacique , pour ses objections , et le condamna au supplice du garrote , encore en usage chez les peuples d'origine espagnole.
L'inauguration de ce canal fut un jour de fête pour Mexico. — Hélas! en général, les fêtes durent peu. — - Le lendemain la ville était inondée, noyée. L'empereur, surpris dans son lit et réveillé par le bruit des eaux qui entraient dans son palais , sortit précipitamment de sa chambre, donna de la tête contre la porte, qui était très-basse, et mourut trois ans après des suites de sa blessure.
Depuis la conquête espagnole, on compte un grand nombre d'inondations; aussi, dès l'année 1(305, s'occupa -t-on sérieusement, non plus de réparer les anciens travaux, mais d'en faire de nouveaux pour le dessèchement général de la vallée. Le plus beau de tous les travaux faits depuis 1446, sous Montezuma, jusqu'en 1807, sous le vice-roi Iturrigarray, est sans contredit le canal de Huehuetoca, creusé au nord de la vallée, sur une longueur de sept kilomètres, avec soixante mètres de profondeur et cent dix de largeur. Des rivalités entre les ingénieurs, des intrigues et des jalousies de toute nature empêchèrent l'achèvement des travaux. Le grand canal de dessèchement et tous les autres ouvrages de précaution contre les inondations subirent le sort des différentes branches de l'administration publique. Tout tomba dans l'abandon et l'incurie. Pourtant,
le danger qui menace la ville chaque année n'a pas diminué.
D'après Humboldt, la vallée de Mexico a 244 lieues carrées d'étendue, dont 22 lieues sont noyées par les lacs. Ces lacs, au nombre de cinq, sont connus sous les noms deTexcoco, Chalco, Xocliimilco, San Cristobal et Zumpango. Les eaux de ces lacs proviennent des pluies, des sources et de plusieurs rivières. Le lac de Texcoco est salé; il contient une grande quantité de carbonate et d 'hydrochlorate de soude. Les eaux de San Cristobal et de Zumpango sont saumàtres; celles de Chalco, principalement du côté de Xocliimilco, sont douces. De tous les lacs, celui de Texcoco est le seul qui soit moins élevé que le niveau de Mexico; la différence des deux niveaux est d'un peu plus d'un mètre. Celui de Chalco est d'environ deux mètres et demi plus élevé que Mexico. Celui de Zumpango est de cinq mètres plus élevé que celui de San Cristobal, qui est à quatre mètres au-dessus du niveau du lac de Texcoco. Il résulte de cette situation que toutes les eaux de la vallée se déversent dans le lac de Texcoco, qui atteint et dépasse souvent le niveau de Mexico dans la saison des pluies.
Les travaux faits jusqu'à présent pour prévenir les inondations de la ville se divisent en trois catégories. Les uns avaient pour but d'éviter le débordement des lacs; d'autres devaient les dessécher; les derniers consistaient en digues qui devaient protéger la ville. Ces différents ouvrages étant toujours restés inachevés, n'ont point empêché Mexico d'être inon-
dé, mais ils ont rendu les inondations moins fréquentes et moins considérables.
L'empereur Maximilicn, après s'être fait rendre un compte détaillé des travaux passés, des causes qui les ont interrompus, en un mot, de tout ce qui concerne cette importante question, a résolu de faire immédiatement ce que les empereurs aztèques, les vice-rois espagnols et les présidents de la République mexicaine n'avaient pu faire. Sa Majesté a fait dresser un plan de dessèchement général qui consiste : 1° à donner une sortie aux eaux qui tombent dans la vallée à la saison des pluies; 2° à conserver, dans les temps secs, l'eau nécessaire pour que le canal de dessèchement reste navigable; 3° à faire venir dans la vallée les eaux qui s'échappent par la tranchée de Notchistongo, et s'en servir au moyen de rigoles et de canaux pour les besoins de l'agriculture et de l'industrie. Ces travaux sont estimés à moins de trente millions de francs, et pourraient s'exécuter en moins de cinq ans. La vente seule des terrains desséchés est estimée à 50 millions de francs.
Afin de donner une prompte solution à cette gigantesque entreprise qui doit donner vingt lieues carrées à l'agriculture, au trésor des sommes importantes, à la compagnie qui en sera l'adjudicataire, des bénéfices considérables, l'Empereur a fait mettre cette entreprise aux enchères. Dans le cas où elle n'aurait pas de soumissionnaire, le gouvernement créerait un impôt spécial pour commencer dans le plus bref délai cette œuvre d'utilité publique, une de celles qui feront le plus d'honneur à son règne.
Mexico est à 2277 mètres environ au-dessus du niveau de la mer; à pareille hauteur, la raréfaction de l'air est assez considérable pour indisposer bien des étrangers. Au bout de deux ou trois mois on est habitué à cette altitude, et Ton n'en éprouve aucun malaise. Quoique située à la même place que l'ancienne ville, c'est-à-dire, sur une île du lac de Texcoco, Mexico se trouve aujourd'hui à 4500 mètres des lacs, qui se sont rétrécis par suite de l'évaporation naturelle des eaux, du déboisement du plateau, et par les anciens travaux de dessèchement. Le terrain de la plaine est, en général, composé des détritus d'alluvions modernes, couvertes de humus. En quelques endroits on voit des efrlorescences salines suides couches sablonneuses; en d'autres, on reconnaît tous les caractères propres aux terrains volcaniques. Toute la vallée paraît n'être qu'un immense cratère, recouvert d'une couche terreuse de récente formation. Je n'ai vu nulle part, dans les environs immédiats de Mexico, des vestiges métalliques ou granitiques ; les montagnes qui l'entourent se composent d'amigdaloïdes poreuses, de porphyres, de basalte, d'obsidienne et de laves.
Les écrivains disent que le Mexique jouit d'un climat exceptionnel, et que le pays est très-sain; les voyageurs qui n'écrivent pas disent le contraire. J'ai entendu bien des officiers de notre armée faire passer, à tous lespoints de vue, l'Afrique avantleMexique. J'ai parcouru le Mexique en long et en large, à petites journées de six à sept lieues en moyenne, et faisant de fréquents séjours dans les villes et les vil •
lages; voici quels sont les résultats de mes observations quotidiennes :
Dans les terres chaudes, le pays est beau, pittoresque; la végétation est admirable ;le climat est bon, quoique la chaleur soit très-intense. Le vomito ne règne que dans les districts de Vera-Cruz et de Tampico ; les fièvres jaunes ou pernicieuses sévissent dans les autres districts baignés par les deux Océans. Ces maladies commencent ordinairement au mois de mai et finissent au mois d'octobre. Elles sont très-dangereuses, mais non pas toujours mortelles. Il est rare de les contracter en passant rapidement dans ces régions.
Les fièvres intermittentes et paludéennes reviennent quelquefois après la guérison. Les affections typhoïdes existent dans tout le Mexique et pendant toute l'année. Je les ai vues assez nombreuses depuis le plus petit rancho jusqu'à la plus grande ville. Les étrangers en sont rarement atteints. Quand les Mexicains auront pris des habitudes de propreté qu'ils n'ont pas suffisamment, et qu'ils jouiront, d'un peu plus de bien-être, ils ne craindront plus les fièvres typhoïdes. Faute de médecins, la population pauvre est décimée par des maladies qui deviennent dangereuses, manque de soins. Un étranger actif, laborieux, prudent et modéré dans toutes ses actions, tombe difficilement malade au Mexique, malgré son climat énervant.
Les hauts plateaux sont l'opposé des terres chaudes; la nature est généralement sans beauté, sans végétation pour reposer les yeux; ils sont l'image du
désert, entrecoupé de quelques oasis, sous la forme d'une hacienda. La dose du monotone, de l'aride et du laid l'emporte sur celle du pittoresque, de l'agréable et du beau.
La saison des pluies commence ordinairement au mois de juin, et finit au mois de septembre. Le matin, le temps est presque toujours serein ; les pluies ne tombent que dans l'après-midi et dans la nuit. Il ne pleut jamais le reste de l'année, sauf quelques ondées. Au soleil, la chaleur est partout très-forte; à l'ombre, il fait frais sur les hauts plateaux; le matin et le soir, il fait presque froid. Il m'avait été dit à Paris que la température, au Mexique, ne variait pas de dix degrés centigrades dans toute l'année (à part certaines exceptions, c'est à peu près vrai), mais on avait oublié de me dire qu'elle variait fréquemment de plus de vingt degrés dans la même journée. Pendant trois mois, j'ai constaté une moyenne de sept à huit degrés à six heures du matin, de trente degrés à l'ombre et trente-cinq au soleil à midi; quelquefois même le thermomètre est descendu à zéro le matin, et monté a cinquante au soleil à midi. Des officiers de l'armée ont constaté des écarts encore plus considérables en certaines localités. Cette grande variation de température dans la même journée favorise bien des maladies. Quand on est chaudement vêtu, et qu'on prend des précautions contre les influences de ces variations, elles affectent peu le corps humain. Aussi la mortalité est-elle insignifiante parmi nos soldats; malgré leur insouciance, leur imprudence, les fatigues et les inconvénients deleurs marches et con-
tre-marches dans ce vaste pays , il n'en meurt pas un tous les quinze jours dans nos plus grands hôpitaux.
Tout bon chrétien doit, peu de temps après son arrivée à Mexico, faire une visite au sanctuaire de Notre-Dame de Guadalupe, situé à une lieue au nord de la capitale près du lac de Texcoco. On y va par deux routes aussi tristes Tune que l'autre, à cause de l'aridité de la plaine. Un chemin de fer y conduit en dix minutes. Peu de sanctuaires sont aussi célèbres que celui-ci. Son origine simple et poétique mérite d'être racontée.
Juan Diego, Indien de Cuautitlan, récemment converti au christianisme, menait une vie édifiante et régulière; il travaillait à Tolpetlac/d'où il venait à Santiago Tlatilulco pour entendre les instructions religieuses des pères Franciscains. Pour toute famille il n'avait qu'une femme, du nom de Marie-Lucie, et un oncle appelé Juan Bernarclino. Dans un de ses voyages à Mexico, en traversant une montagne aride, alors nommée Tapetlyecaczol, c'est-à-dire narines de la montagne, il entendit une musique harmonieuse et suave comme il n'en avait jamais entendu de pareille, même parmi les Espagnols. Il s'arrêta pour l'écouter et voir d'où elle venait. Tout à coup il aperçut un arc-en-ciel, aux couleurs brillantes, qui entourait une nuée blanche comme la neige et transparente; au milieu de la nuée, il vit une jeune femme d'une beauté surnaturelle, vêtue à peu près comme les nobles Indiennes de cette époque.
Juan Diego s'approcha sans crainte de cette jeune femme, qui lui dit: ce Je suis la Mère de Dieu; je dé-
sire que Ton me construise un temple dans ce lieu; j'y donnerai ma protection à tous ceux qui s'en approcheront avec un esprit de foi. Va maintenant avertir l'évêque de Mexico de ce que je viens de te dire. »
L'Indien partit immédiatement pour le palais du père Juan de Zumarraga, de l'ordre de Saint-François, archevêque de Mexico, et lui raconta ce qu'il avait vu et entendu. L'archevêque l'envoya promener, pensant que tout cela n'était que le produit d'une imagination exaltée. Juan Diego s'en retourna désolé. Trois autres fois il eut la même apparition, reçut le même message de la part de la Sainte Vierge et le même accueil de l'archevêque. Lors d'un cinquième voyage, l' Indien découragé, sachant son oncle gravement malade, se détourna de son chemin pour aller lui chercher un confesseur et ne pas revoir la même apparition ; mais il fut trompé dans son attente. A l'endroit où se trouve encore une fontaine d'eau sulfureuse ou ferrugineuse, la Sainte Vierge lui apparut de nouveau. Elle lui dit que son oncle était parfaitement guéri, et lui commanda de portera l'archevêque certaines fleurs qu'il trouverait au sommet de la montagne.
Juan Diego obéit. Très-étonné de trouver de belles fleurs odorantes dans un endroit qui ne produisait que des ronces et des épines, il les cueillit et les porta à Mgr Juan de Zumarraga. Celui-ci apprenant que l'Indien lui apportait une preuve de la réalité de l'apparition, fut au-devant de lui avec quelques ecclésiastiques et différentes personnes de sa maison
jusqu'au grand salon de son palais. Là, Juan Diego défit les coins du sarape dans lequel il avait mis les fleurs... : mais quel ne fut pasTétonnement de toute l'assistance, en voyant à la place des fleurs l'image de l'apparition, parfaitement peinte sur la couverture de l'Indien? Ceci se passait le 12 décembre 1531.
Cette peinture, déposée provisoirement dans le palais épiscopal et vénérée comme miraculeuse, fut transportée, en 1533, dans une petite chapelle, construite, aux frais de l'archevêque, à Tepetlyecaczol, où elle resta quatre-vingt-dix ans. Plus tard, on la plaça définitivement dans la cathédrale où elle est encore, et qui a été consacrée en 1622. Quant à Juan Diego, il se bâtit un petit ermitage auprès de la chapelle primitive, et y vécut dix-sept ans, dévoué au culte de celle qui lui apparut cinq fois. Autour delà montagne on érigea quelques cabanes, puis dès maisons ; maintenant cet endroit est devenu une petite ville appelée Guadalupe-Hidalgo.
L'église actuelle fut enrichie par les Espagnols de trésors immenses en lampes d'or et d'argent, chandeliers, etc. Tout ce qui appartenait au culte était en argent massif ou en or, et pesait cinq mille marcs. Les Mexicains ont fait récemment main-basse sur tout cela, et même sur les vases sacrés et les ornements sacerdotaux. Au point de vue architectural, le sanctuaire de Guadalupe m'a paru très-ordinaire. En entrant dans la sacristie, je fus reçu par l'évêque, en costume de chœur; il fumait un cigare, et les chanoines qui l'accompagnaient avaient à la bouche une cigarette allumée. Ce détail de mœurs me surprit un
peu. Monseigneur est un vieillard très-aimable; il fit dévoiler, pour me le montrer, le tableau miraculeux de Juan Diego. La peinture est sur une toile tissée par les Indiens avec un fil tiré des plantes indigènes. La figure de la Vierge est très-brune ; ses cheveux sont noirs et lisses ; sa physionomie est humble, candide et belle.
La montagne sur laquelle eut lieu la première apparition est peu élevée, de forme pyramidale et stérile. C'est là même où se célébraient autrefois les rites mystérieux et Sanglants des Aztèques. Sur cette montagne, les Indiens avaient édifié un temple en l'honneur de Tonantzin, mère de leurs dieux. Ils venaient de vingt et trente lieues à la ronde offrir à cette déesse des sacrifices humains.
Après Guadalupe, on doit aller voir Chapultepec etTacubaya. Cette dernière petite ville est à Mexixo, ce que Meudon, Bellevue, Versailles sont à Paris; c'est une réunion de ravissantes villas où l'on va se distraire et respirer un air salubre. Deux chemins de fer y conduisent en vingt minutes.
Chapultepec, aujourd'hui résidence impériale, est un château construit au sommet d'une colline isolée, par le vice-roi don Matteo de Galvez. De ce bâtiment moitié château, moitié forteresse, on en avait fait une école militaire. La tradition raconte que les rois aztèques avaient un palais en cet endroit; quelques ruines semblent donner raison à la tradition. Dans le parc, on voit encore un arbre appelé Montczuma, sorte de cèdre, qui a près de quinze mètres de circonférence, et qui est; d'une hauteur phéno-
menai e. Cet arbre a bien des rivaux clans le même parc, niais aucun n'est aussi colossal que celui-là. A Fapproche des Américains, pendant la guerre de 1847, les Mexicains en ont coupé beaucoup; quand l'empereur Maximilien est arrivé à Mexico, il a trouvé le château et le parc de Chapultepec dans un état pitoyable; je croyais qu'on ne parviendrait jamais à en faire quelque chose de convenable, avec des ouvriers mexicains. En moins de deux ans l'em pereur en a fait une résidence impériale qui ne serait point déplacée en Europe. On peut aller en voiture au château par des chemins en pente douce, ornés d'arbres, de fleurs, de candélabres et de statues de bronze. Aujourd'hui, Chapultepec est une petite merveille.
Au pied de cette colline existe encore l'Alberca, source dans laquelle l'impératrice Malintzin et les grandes dames de sa cour venaient se baigner. Une légende raconte que l'impératrice, entourée déjeunes filles vêtues de légères tuniques blanches en laine, passait son temps à chasser, à pêcher, à se baigner et à raconter des histoires dans ce parc. Un jour, la belle Malintzin, au moment de prendre un bain, fut surprise sur les bords de l'Alberca par un chasseur de la cour. Honteuse de se voir ainsi nue devant un homme, elle se précipita dans l'eau et se noya. Depuis cette époque, on voit tous les jours, à midi, dans ce même endroit surgir et nager une petite calebasse peinte en rouge et or, symbole de la pudeur et de la richesse de la souveraine qui habite un palais de cristal, au fond de la source. Cette ca-
lebasse symbolique disparaît dès qu'un homme s'approche de l'Alberca.
L'archéologue et le chroniqueur trouvent autant de promenades intéressantes à faire dans les environs de Mexico que le chrétien, le touriste et l'antiquaire. Une des plus attrayantes que j'ai faites, est celle de Cuyoacan, où les Espagnols se retirèrent après la destruction de Mexico. Je n'allai pas à Cuyoacan pour voir la ville, je la connaissais avant d'y avoir été, toutes les villes au Mexique étant bâties de la même façon, sur le même modèle ; j'y allai pour y aller, pour y lire l'histoire fabuleuse des Toltèques. J'aurais tout aussi bien pu lire cette histoire dans ma chambre à Mexico, sans me déranger, mais je désirais m'identifier davantage avec mon sujet. Je ne dirai pas tout ce que j'ai écrit et lu à Cuyoacan sur cet intéressant pays, ce serait trop long; je me contenterai de citer quelques-unes de mes notes, crayonnées sur mes genoux, dans une cabane indienne.
La cabane indienne, dans les romans et les imaginations de vingt ans, est une poétique construction, mignonne, gracieuse, faite avec des bambous, couverte de chaume, égayée par le chant des oiseaux, tapissée de convolvulus, de clématites, de lianes odorantes, ombragée de palmiers, de cocotiers, de bananiers, arrosée par un clair ruisseau qui murmure sur un tapis de fleurs. Oh! que c'est beau, la cabane indienne ! Au Mexique, elle ne ressemble pas tout à fait au tableau que je viens d'en faire. C'est une sorte de chenil carré, sans toit, petit, misérable,
malpropre, construit avec cle la boue séchée au soleil, sans ombre, rempli de vermine, et dans lequel grouillent des hommes flegmatiques, à moitié nus, qui passent leur vie à fumer la cigarette, des femmes débraillées, en haillons infects, qui broient du maïs, des enfants rachitiques qui pleurent, des chiens galeux qui mordent sans rien dire, des cochons insolents qui grognent toujours et des veaux mélancoliques qui demandent le pis de leur mère. Tout cela vit et meurt pêle-mêle, à deux pas d'un fumier ou d'un cloaque noir et pestilentiel où s'ébattent des canards étiques. On le voit, les cabanes modernes des Aztèques, des Toltèques, des Otomites et de toutes les races indiennes du Mexique, laissent à désirer au point de vue pittoresque ; néanmoins ce fut dans l'une d'elles que je crayonnai les lignes suivantes, car les Indiens aiment les Français et leur donnent volontiers l'hospitalité.
Il y avait une fois, en la terre d'Anahuac, des géants, c'est-à-dire, des hommes d'une stature colossale. C'est l'histoire qui le dit, et l'histoire, on le sait, depuis Hérodote jusqu'à Thiers ou même Alexandre Dumas, ne renferme pas un atome d'erreur. Ces géants vivaient comme des brutes ; ils n'avaient pas la moindre feuille de vigne, de figuier ou de bananier pour se couvrir. Ils ne cultivaient pas la terre et se nourrissaient de viandes crues. Des auteurs patentés, pensionnés, sains de corps et d'esprit, et très-considérés supposent que ces hommes étaient issus de sept familles qui, après la confusion des langues dans les plaines de Sennar, formèrent
la base de la population américaine. Les géants dont il est ici question, furent détruits par les Toltèques. L'origine de ce peuple est aussi certaine, aussi claire que celle des géants. On croit qu'ils vinrent de l'Asie en Amérique, et qu'ils émigrèrent ensuite dans l'intérieur du Mexique, où ils fondèrent un empire dont la capitale se nommait Tollan.
Ces Toltèques fondèrent Cuyoacan, mais on ignore le jour, le mois, l'année et le siècle de cette fondation. Ils furent, à leur tour, vaincus par les troupes de trois souverains du nord qui leur tuèrent environ trois millions d'hommes, de femmes et d'enfants. On comprend que des soldats qui frappaient de cette manière, mirent bientôt fin à l'empire toltèque et laissèrent Cuyoacan à peu près vide d'habitants. Un jour, des Chichimèques, venus également on ne sait d'où, apprenant la destruction des Toltèques, résolurent de s'emparer de l'Anahuac et de le repeupler. A ce dessein, le grand Xolotl réunit plus de trois millions de Chichimèques et vint s'établir à la place des Toltèques. Plus tard ce puissant monarque donna la province d'Azcapotzalco aux Tcpanèques qui vinrent avec les Aculhuas et les Otomiteslui rendre hommage. Cuyoacan fut donc repeuplé une troisième fois, par une nouvelle race dont on ignore le berceau. Comme on le voit, les origines mexicaines sont encore loin d'être élucidées.
Sous Maxtla, quatrième roi d'Azcapotzalco, Cuyoacan se déclara ville indépendante et conserva sa liberté pendant un an, puis elle tomba sous la domination des Aztèques. Au commencement de la
conquête, il se passa dans cette petite ville un drame ténébreux sur lequel l'histoire dit peu de chose.
On sait qu'étant à Cuba, Fernand Cortez contracta un mariage d'amour avec doua Catalina Juarez de Mercaida, fille de Maria de Mercaida et de Diego Juarez. Lorsque Cortez vint faire la conquête de Mexico, doua Catalina resta chez ses parents, puis il la fit venir, parce qu'il l'aimait encore et qu'elle était d'une beauté remarquable. Sur toute sa route jusqu'à Cuyoacan, elle fut reçue avec honneur et fêlée comme la femme d'un prince.
Dans la nuit de la Toussaint 1522, Cortez invita des dames et des chevaliers espagnols à venir danser à sa résidence. A l'heure de la collation dona Catalina se dirigea vers un des officiers de la maison, capitaine d'artillerie, du nom de Solis, et lui dit d'un air fâché :
<« Pourquoi, Solis, occupez-vous toujours mes Indiens à faire autre chose que ce que je leur commande, de sorte qu'ils ne font jamais ce que je veux?
— Ce n'est pas moi qui les occupe, répondit le capitaine, mais Don Fernando.
— Je vous promets, reprit dona Catalina, qu'avant peu de jours j'agirai de manière à ce que personne ne s'occupe de mes affaires.
— Je vous assure, madame, que je ne veux empiéter sur aucun de vos droits, » dit Cortez, qui avait entendu ce dialogue.
Les dames et les chevaliers se mirent à rire de ces paroles proférées sur un ton ironique. Dona Catalina se -leva de table, à la fin du repas, et se retira dans
son oratoire sans rien dire. Après avoir prié quelque temps elle rentra claus sa chambre les yeux baignés de larmes. Elle pleurait encore lorsque Cortez vint se coucher. Ana Rodriguez, femme de chambre de Gatalina, déshabilla sa maîtresse et la quitta, laissant les deux époux ensemble.
Que se passa-t-il durant les heures qui suivirent? Dieu seul le sait! Cortez seul pouvait le dire. De grand matin une Indienne courut chez les femmes de chambre de doua Gatalina et leur dit que le conquérant les demandait de suite. Celles-ci s'habillèrent à la hâte et vinrent dans la chambre de Cortez. Leur maîtresse était sans vie, sa tète reposait sur les bras de Fernand , qui dit aux servantes, avec un sangfroid remarqué : — « Je crois que ma femme est morte. »
Ana et Violante Rodriguez s'approchèrent du lit et virent dona Catalina, avant les lèvres enflées et noires; au front elle avait une tache de sang; les perles d'or de son collier se trouvèrent plus tard, éparpillées sur le plancher ; quelques-unes étaient cassées; à la gorge on voyait des meurtrissures.
On couvrit la tète du cadavre qui, le matin même, fut transporté à l'église. Les serviteurs et les Espagnols qui vivaient à Cuyoacan crurent que Cortez, à la suite d'une- scène de jalousie, avait étranglé sa femme; ils le disaient a haute voix. Fernand, auquel ces propos furent répétés , se contenta de répondre dédaigneusement , en peu de paroles.
Une autre bourgade des environs de Mexico qu'il faut voir pour les fêtes de la Pentecôte, c'est San Agustin de las Cuevas. Avant la conquête c'était une petite ville vive, animée; aujourd'hui, c'est une population qui rappelle le conte de — la Belle au bois dormant. — Tout y est silencieux et semble dormir ou sommeiller jusqu'au jour de la fête. Rien ne saurait donner une idée de ces fêtes qui réunissaient autrefois à peu près toute la population de Mexico et des villes voisines. Les hommes y allaient jouer, les femmes danser, les riches s'amuser et les pauvres installer des boutiques provisoires , des magasins ambulants, des écuries en plein air, des jeux de toutes sortes. Il y avait des années où l'on voyait jusqu'à quinze et vingt maisons de jeu, ayant chacune, en moyenne, un capital de trois cent mille francs environ. On estime à cinq millions de francs les dépenses qui se faisaient pendant les trois jours de la fête.
A l'époque du système fédéral, Don Lorenzo Zavala, gouverneur de l'Etat de Mexico, transporta le siège du gouvernement à .San Agustin, et lui rendit son nom indigène de Tlalpam. Ce fut son dernier éclat. La civilisation moderne détruit peu à peu les coutumes anciennes; au Mexique elle ne laisse encore rien de ce qu'elle détruit, parce que dans ce malheureux pnys, elle n'a pas le temps d'édifier. Au nom de la civilisation et de la liberté, les hommes l'ont saigné à v'f et ruiné pour longtemps. Il attend toujours le calm qui suit les plus longs orages, développe les intelligences d'élite, les sentiments pa-
triotiqnes, l'industrie et le commerce, alors ce pays verra d'autres fêtes et d'autres joies qui vaudront mieux que les sacrifices sanglants des anciens Mexicains et les jouissances insipides des modernes.
Population mexicaine. — Aristocratie. —Métis. — Indiens. Savants. — Maîtresses de maison. — Yices. — Voleurs. Anecdotes. — Justice. — Juges.
Dans la suite de cet ouvrage, je compléterai les renseignements que je viens de donner sur le Mexique; maintenant je dois parler des Mexicains pour démontrer aux impatients la difficulté de la tache humanitaire et sublime entreprise par l'empereur Maximilien dans la régénération du Mexique.
La population de cette immense contrée peut se diviser de la manière suivante :
Indiens 5 000 000
Métis et autres mélanges ..... 1 99^ 000
Blancs 1000 000
Nègres 6 000
Total. . . . 8 000 000
t)ans un pays où la statistique est à peu près impossible r ces chiffres ne sont pas exacts, mais approximatifs. A proprement parler, il n'y a pas de « peuple »
au Mexique, il n'y a qu'une population, divisée en trois classes.
1° La basse classe, c'est-à-dire les Indiens, les peones, les leperos, les domestiques, les journaliers, en un mot tout ce qui vit misérablement, la masse, ce que nous appellerions — le peuple — en France; au Mexique, cela n'a pas de nom, ce n'est rien ; c'est une agglomération de chah humaine exploitée, avilie, douce, ignorante, superstitieuse, inerte, indifférente à tout, excepté au jeu, à la luxure, à la paresse. On le voit, je ne cache pas les défauts de cette classe ; je dirais pourtant que si l'on voulait ne pas fermer les yeux sur les défauts des classes semblables en Europe et les comparer aux Mexicains, les Mexicains perdraient peu à la comparaison, et l'on serait plus indulgent dans la critique dont ils sont l'objet. Du reste, je l'ai dit et le répéterai de nouveau, le Mexique est le pays des contrastes, et pour être juste je ferai des réserves tout à l'heure, surtout en ce qui concerne les Indiens.
2° Dans la seconde classe, on comprend les marchands, les propriétaires, les industriels, enfin la bourgeoisie intelligente et laborieuse, en un mot tous ceux qui vivent dans une certaine aisance par le travail et des moyens plus ou moins honnêtes.
3° Dans la troisième classe je place les colonels, les généraux, les employés, les préfets, les gouverneurs, les ministres, c'est-à-dire tous ceux qui vivent aux crochets du gouvernement, qui profitent des révolutions et spéculent sur leur position pour s'enrichir.
L'aristocratie honnête, de nom, de fortune et d'influence, constituerait à mes yeux une quatrième classe, si elle n'était pas aussi minime. Elle est uniquement composée de créoles, c'est-à-dire de blancs de race européenne et d'Indiens. Les hommes les plus remarquables parleur intelligence, leurs talents, leur aptitude pour les arts et les sciences, leur patriotisme et les grandes qualités sociales, appartiennent à cette catégorie.
Les métis, fils de Mexicains et d'Indiens, ont généralement les vices des deux races sans en avoir les qualités. Les qualités qu'ils pourraient avoir sont étouffées par les vices. Ils sont envieux, cupides, hautains, bas et poltrons. Ils absorbent l'attention publique par leur laideur morale, et' sont cause qu'on devient injuste envers la population mexicaine en généralisant trop la critique.
Les leperos sont le rebut, l'écume des Mexicains métis ; ceux qui ne sortent pas des bagnes mériteraient bien d'y aller.
Les Indiens ont beaucoup de partisans et quelques détracteurs. Ils sont loin d'être sans défauts, mais le peu d'énergie et de bien qui se trouve dans la basse classe, c'est chez les Indiens qu'on le rencontre. Les Mexicains les exploitent et les méprisent tout à la fois; une des injures qu'ils leur jettent le plus souvent à la tête est de les appeler — Indios, — Indiens. Les Mexicains ont tort; car les Indiens sont doux, polis, dociles, laborieux et moins vicieux que les Mexicains. Lorsqu'ils ne seront plus arrachés de force à leurs travaux pour suivre le drapeau du premier
bandit venu; quand ils pourront travailler librement, avec sécurité, pour eux et pour leur famille; enfin quand on leur permettra de devenir des citoyens, ils se transformeront, et tout bon gouvernement pourra compter sur eux. Toutes les fois qu'ils ont des armes, ils se défendent très- bien contre les bandes de dissidents qui viennent piller leurs villages. Ils sont pour le gouvernement impérial, qui leur offre des garanties de paix et de stabilité; l'Empereur, de son côté, s'occupe activement d'améliorer la condition sociale de celte classe intéressante.
Un fait pris au hasard entre mille nous prouve que ces pauvres parias ont de très-bonnes qualités. Un soir, dans une rue déserte de Mexico, des Indiens trouvèrent un zouave endormi, étendu à terre, dans un état d'ivresse complet. Le tuer et le voler ou le voler sans le tuer eût été chose facile ; les leperos n'auraient pas manqué cette occasion de dépouiller un homme sans défense; ces Indiens, au contraire, le portèrent dans un endroit où les charrettes et les cavaliers ne pouvaient pas passer sur son corps, puis ils mirent dans ses poches quelques tortillas, de peur qu'il n'eût faim en se réveillant.
Les étrangers traitent trop souvent les Indiens avec autant de brutalité que le font les Mexicains. Je pourrais citer bien des faits à l'appui de cette assertion et dont j'ai été témoin; je me contenterai d'en citer un seul, qui prouve à quel point certains inclï- ^v idus font bon marché de la vie de ces malheureuses créatures.
Un savant — dont je dois taire le nom — poussait
l'amour de l'anthropologie presque jusqu'à l'anthropophagie. Il se rendit de Mexico au Yueatan pour collectionner des crânes mayas. Peu de temps après son arrivée, il remarqua un Indien dont la tête offrait des caractères particuliers. Prendre l'individu vivant et le mettre dans un bocal d'alcool était chose impossible. Perdre un sujet aussi précieux lui parut plus impossible encore.
■ — Bah! se dit-il après trois jours de réflexion, cet Indien vivrait et mourrait bêtement ici, sans utilité pour personne; en prenant sa tête je ferai une chose peu délicate, mais je rendrai service à la science.
Sur cet aparté, il guetta l'Indien ^ïe tua d'un coup de carabine, lui coupa la tête et la mit dans sa collection. Ceci n'est pas une charge, c'est un fait.
Sans pousser le mépris de l'Indien à de telles extrémités, les Mexicains et les étrangers l'ont abruti par de mauvais procédés. Sous le nouvel empire, l'Indien se relèvera et ne se laissera plus maltraiter par qui que ce soit.
On connaît le vieux proverbe suivant : — Ilya de braves gens partout, même en Normandie. — Si l'on en croyait ceux qui reviennent du Mexique, ou qui ont écrit sur ce pays, le proverbe ne serait pas applicable à cette contrée, de laquelle on dit trop de bien et dont les habitants sont trop vilipendés. Lorsque des esprits trop exclusifs me soutenaient obstinément cette thèse : qu'il n'y a que des voleurs au Mexique, je leur répondais par des chiffres. Il n'y a pas un seul étranger, un seul écrivain qui ne fasse
quelques exceptions et n'avoue pas avoir connu au moins un honnête Mexicain. En réduisant à cinquante mille le nombre des étrangers, on aurait déjà cinquante mille honnêtes hommes connus au Mexique, en dehors des étrangers, des enfants et des personnes qui ne peuvent être comprises parmi les individus catalogués dans la société mexicaine. Ce chiffre n'est-il pas convenable pour une aussi petite population?
Du reste, il ne faut pas juger de toute la nation par les Mexicains de la capitale. À Mexico, comme dans les grandes villes de F Europe, les vices se développent, les qualités s'étiolent; on ne songe qu'à s'enrichir, à se divertir. Dans le nord, le sud et les terres chaudes, on trouve peut-être plus qu'à Mexico de parfaits gentilshommes, très-distingués et très-instruits. A Durango, àGuanajuato, à San-Luis-Potosi, à Zacatecas, j'ai rencontré des hommes qui feraient l'ornement de nos salons parisiens les plus renommés.
La haute société de Mexico n'a rien à envier à celle de nos capitales, comme distinction, science et bonnes manières. Il y a certainement danscctte ville, aussi bien qu'en Europe, des familles de parvenus ou des gens arriérés, bruyants ou mal élevés, pris pour l'aristocratie intellectuelle ou de fortune de Mexico, et qui n'ont rien de commun avec la société dont je parle. Je ne puis citer des noms propres, la liste en serait trop longue ; puis, je trouve injuste et ridicule de citer comme modèle de bon ton les personnes que l'on connaît: n'est-ce pas exclure celles que Ton ne connaît pas?
Je me rappelle qu'étant à Mexico, un de mes amis, membre de Ja commission scientifique, me disait que tous les Mexicains étaient des ignorants et ne connaissaient pas leur pays. Je l'ai cru jusqu'au jour où je m'aperçus des raisons qui faisaient parler ainsi ce savant de contrebande. Mon ami faisait de la science — productive. — .11 achetait de vieux bouquins espagnols, il pillaii les bibliothèques du Mexique, puis il faisait avec ces matériaux de mauvaises traductions, des compilations insensées,- qu'il publiait à Paris , et au moyen desquelles il s'est fait une magnifique réputation en France. Un jour, un Mexicain d'une érudition colossale, me dit : — « Je vous parie dix onces d'or contre un réal, qu'à la première page venue du grand ouvrage de votre ami, sur le Mexique, je trouve six mensonges et six bêtises. Des noms de ville, il fait des noms de généraux qui ont livré des batailles à des peuples qui n'ont jamais existé, etc. » — Pour accréditer ces ouvrages il faut bien faire passer pour ignorants les seuls individus qui pourraient les critiquer. Dans toutes les villes du Mexique, j'ai connu des antiquaires, des géologues, des chimistes, des mathématiciens, des hommes érudits comme on en rencontre en Europe. Ces savants ont d'autant plus de mérite qu'ils n'ont pas, comme nous, autant de facilités pour s'instruire^ qu'il leur faut une certaine fortune, une volonté peu commune et une intelligence remarquable pour acquérir les connaissances qu'ils ont.
Quant au caractère de la masse des Mexicains, il a été souvent dépeint avec ses contrastes, je ne puis
y ajouter que des observations générales que j'enregistrerai sans méthode, selon qu'elles me reviennent à l'esprit.
Nos officiers ont été beaucoup étonnés de la coutume assez répandue, surtout dans les haciendas, de faire manger à la table des maîtres, les principaux domestiques de la maison. Est-ce une réminiscence de la vie patriarcale? J'en doute; les patriarches sont morts depuis si longtemps ! Est-ce un certain instinct d'égalité morale? C'est possible. Entre le maître et le serviteur, la maîtresse et la servante, il n'y a souvent d'autre distance que celle d'un sac d'écus. Parmi les femmes riches, il y en a pourtant qui touchent du piano sans mesure et chantent faux, tandis que les servantes ne chantent pas et travaillent un peu plus que leurs maîtresses.
Dans les maisons et les haciendas où logeaient des officiers de passage, les maîtresses de maison donnaient une bonne chambre aux officiers, généralement reçus avec étiquette et réserve, sinon crainte ou froideur*, leurs ordonnances étaient mal logés, mais ils avaient les sympathies et les prévenances de toute la gent féminine de la maison. Ces dames avaient des soins et de la cordialité pour nos soldats ; on les trouvait souvent ensemble fumant la cigarette dans le salon; les conversations animées se prolongeaient jusqu'au soir.
Je me rappelle un fait qui s'est passé à San-Luis- Potosi, et qui mérite d'être raconté. Le capitaine X., épris des charmes de Mlle ***, jeune personne fort belle et fort riche, obtint sa main et l'épousa. Un an
après son mariage environ, son beau-père mourut et laissa toute sa fortune à sa femme, au détriment de sa fille, qui fut déshéritée. L'ordonnance du capitaine épousa la belle-mère de son chef, et devint, par ce mariage, riche à millions, tandis que son capitaine restait avec ses épauletles pour tout héritage.
Des Mexicaines m'ont dit qu'en général les Mexicains détestent les étrangers, parce qu'ils se reconnaissentune sorte d'infériorité morale surtout devant les Européens. (Nous verrons plus loin que ces dames disaient vrai.) — « Quant à nous, disaientelles, nous préférons nous marier à des étrangers parce qu'ils sont plus instruits et moins démoralisés, plus courageux et moins envieux que les Mexicains. » — En effet, celles qui ont une certaine indépendance de caractère, se marient de préférence avec des Espagnols ou d'autres étrangers catholiques, qu'avec des Mexicains.
L'amour du jeu est excessif, au Mexique ; tous les voyageurs l'ont dit, tout le monde le sait. Si cette passion n'a pas été exagérée par les écrivains, elle est moins violente qu'autrefois. Les joueurs qui perdent ou gagnent une fortune, qui passent des nuits cartes en main, sont devenus moins communs. Un défaut qui me paraît, de l'aveu des Mexicains eux-mêmes, plus répandu, c'est la paresse; vivant dans un pays très-riche, ils ont trouvé le moyen d'être aussi misérables qu'on puisse l'être, faute d'un peu d'activité. Disons, en passant, que les révolutions ont beaucoup propagé cette misère. En fait de
travail, tout ce qui dépasse au Mexique les strictes nécessités de la vie animale, a été le produit de la contrainte, non celui de F émulation ou d'une aspiration à une existence meilleure. Le climat, les habitudes séculaires, le caractère particulier de la population agricole, réduisent à presque rien les choses indispensables à la vie. La fertilité du sol permet au travailleur des campagnes d'assurer le maïs, le frijole et le chile, — base de l'alimentation, — par un travail qui, pour sa famille et lui, n'exige pas plus de trente jours dans Tannée. L'argent pour l'acquisition de ce qui suffit à le couvrir ne demande pas de lui plus de temps.
L'homme et sa famille vivent au Mexique , sans manquer des choses nécessaires , avec moins de quatre-vingt-dix jours de travail par an, ce qui ne fait pas en moyenne deux jours par semaine. Quand il travaille davantage c'est qu'il est endetté et qu'on le maintient dans cette situation par de nouvelles avances.
La malpropreté du peuple mexicain fait mal à Voir. La vermine ronge les individus, des haillons infects les couvrent à peine. Ils mangent avec les doigts, s'assoient et dorment à terre, passent le temps à dormir, se pouiller et fumer la cigarette, plutôt que de s'organiser un gentil petit intérieur, propre et confortable, comme ce serait si facile avec un peu de travail.
Si le Mexicain est paresseux , en revanche il est d'une poltronnerie à toute épreuve, quoique très-fier. J'en ai déjà donné quelques exemples, en voici d'autres qui les peindront encore mieux.
Un Espagnol allant en voiture de San-Luis Potosi à Zacatecas, fut attaqué par* neuf Mexicains armes, entre Salinas et Troncoso. Notre hidalgo préférant risquer sa vie en se défendant, que de se laisser paisiblement assassiner, prit deux revolvers qu'il avait avec lui, descendit de voiture, fit feu, tua deux bandits, en blessa un autre et mit les derniers en fuite. Il en fit deux prisonniers qui furent fusillés quelques jours plus tard.
Une fois Gonzalez et trente chenapans de son espèce vinrent à Fresnillo, ville minière d'environ 23 000 âmes. Non contents de prélever des contributions, de voler jusqu'aux ouvriers mineurs, ils massacrèrent plusieurs habitants, et violèrent les femmes qui leur plurent î Sur cette population de 23 000 habitants, il n'y eut pas un seul homme qui eût le courage de se défendre ou de venger la mort ou le déshonneur de l'un des siens.
Cuencamè, Mazapil, Nazas et bien d'autres petites villes que je pourrais nommer, ont été pareillement rançonnées et traitées de la sorte par des bandes de quarante, de vingt et même de sept drôles, armés de mauvais fusils. Il me semble avoir entendu dire à notre spirituel Alphonse Karr que les Marseillais ou les Génois « manquaient d'imprudence ; » comment qualifierait-il la poltronnerie de ces Mexicains?
On se rappelle que Rojas coupait le sein aux femmes, leur ouvrait le ventre lorsqu'elles étaient enceintes, aveuglait les enfants avec des fers rouges et commettait des horreurs dont l'histoire ancienne
nous offre peu d'exemples. Ses atrocités le firent craindre au point que, dès qu'il s'approchait d'une ville, au lieu de le combattre on allait lui offrir des sommes considérables pour qu'il passât outre. Il était ordinairement accompagné d'une multitude de femmes qui volaient et dépouillaient les morts et les blessés sur le champ même de bataille. Ces sortes de furies, abruties parla débauche et le crime, exerçaient cette industrie avec une incroyable rapidité. Cène fut pas un Mexicain qui débarrassa le pays d'un monstre pareil ; pas un n'en eut le courage, ce fut un petit capitaine du 81e de ligue.
Des étrangers qui habitent le Mexique depuis bien des années m'ont soutenu que le vol, chez les Mexicains, était passé à l'état de manie, de seconde nature. Les faits qu'ils me citaient à l'appui de cette assertion me parurent assez caractéristiques pour mériter les honneurs de la publicité. Je regrette de ne pouvoir tous les publier ; ils sont d'un pittoresque si drolatique !
Un jour le président Santa-Anna s'aperçut qu'en plein conseil de ministres, on lui avait volé, sous ses yeux, un magnifique encrier d'argent. Le président, qui ne plaisantait pas avec les voleurs, parce qu'il ne reconnaissait à personne autre qu'à lui le droit de s'enrichir aux dépens du prochain, fit aussitôt fermer portes et fenêtres et dit à ses ministres :
« Je ne veux pas savoir qui m'a volé mon encrier; mais si dans cinq minutes il n'est pas retrouvé, je vous envoie tous en prison. »
L'encrier fui replacé sur la table, ei grâce à l'obs-
curité faite par la fermeture des fenêtres et des volets, le voleur resta inconnu*
J'ai connu des colonels de l'armée régulière qui fondaient, dans les villes où ils tenaient garnison, des monts-de-piété. Comme on -ne prête jamais à moins de deux pour cent par mois, que le taux est généralement plus élevé que celui-ci, et que les effets sont vendus au bout d'un temps très-court, si on ne les retire pas, cette industrie enrichit vite. Ces colonels, lorsqu'ils changeaient de garnison, emportaient avec eux tous les objets de valeur qui se trouvaient dans leur établissement au moment du départ.
Les voleurs de bas étage sont ^d'une politesse extrême, dune obséquiosité qui paraîtrait révoltante, si elle n'était intéressée; quand ils se prosternent aux genoux de quelqu'un, c'est moins pour lui baiser les pieds que pour lui prendre les cordons de ses souliers.
Au commencement de l'intervention nos officiers voyaient disparaître assez rapidement leurs revolvers, leurs épaulettes, leurs dragonnes d'or ou d'argent, et d'autres objets, sans pouvoir mettre la main sur les auteurs de ces vols. Le « pot aux roses » fut enfin découvert par la maîtresse d'un des coupables, et les objets volés furent en partie retrouvés. Un d'eux enleva pendant la messe militaire, dans la cathédrale, deux croix sur la poitrine d'un officier, à trois pas du maréchal.
La hardiesse de ces drôles tient du prodige. Un jour un Mexicain entra chez un marchand de nou-
veautés de la rue des Plateros, s'empara d'une pièce de drap placée sur le comptoir, la mit adroitement sous son zarape, puis, avant de partir, il la vendit au marchand. Celui-ci ne s'aperçut qu'il venait d'acheter sa propre marchandise que lorsque le voleur était déjà loin.
Une autre lois, le propriétaire du magasin de la Sorprêsa, situé dans la même rue, remit une pièce d'étoffe à un commissionnaire médaillé, pour la porter à celui qui l'avait achetée. Le commissionnaire trouvant qu'il lui serait plus avantageux delà vendre que de la porter à son adresse, la vendit dans un autre magasin et garda naturellement l'argent. Par excès de pudeur il se plaça dans une rue voisine pour continuer son métier.
Les Mexicains ne sont pas difficiles sur le choix des objets; il prennent tout ce qui leur tombe sous la main. Un de mes amis s'étant installé dans une maison neuve de lame Sainte-Isabelle, prit un concierge pour ouvrir et fermer la porte de sa maison. L'honorable pipelet se sauva le lendemain, emportant avec lui la lanterne de l'escalier et la boule de cuivre clouée au bout de la rampe.
Une fois, du temps que je parlais à l'archevêque de Mexico, l'on vola dans son antichambre une grammaire française appartenant à son camérier. M' étant amusé à la lire, en attendant mon audience, le camérier vint me réclamer sa grammaire, et croit sans doute encore que c'est moi qui me la suis appropriée.
L'empereur lui-même a été volé fréquemment, La
première fois que j'eus l'honneur d'être invité par Sa Majesté à dîner au palais, il se passa sous, mes yeux un détail significatif qui me prouva combien la prudence était nécessaire partout. Au moment où Ton servait le café, un domestique allemand étala sur le tapis de la salle à manger deux serviettes. Dans Tune il mit les couteaux qui furent confiés à un domestique mexicain pour les nettoyer, dans l'autre il plaça les couverts d'argent et de vermeil dont il se chargea lui-même. Il les trouvait probablement plus en sûreté dans ses mains que dans celles des Mexicains.
On m'a cité de nombreux vols faits dans les appartements de Leurs Majestés; tout en en croyant plusieurs apocryphes, je ne suis point étonné de ces larcins. Plus d'un chevalier d'industrie ont des places à la cour ; ils se rappellent combien les gouvernements précédents étaient éphémères ; ils ont contracté de mauvaises habitudes sous la république ; les vieilles habitudes sont difficiles à perdre, on les caresse encore. On exploite sa charge, sa position, on se permet de temps à autre quelques soustractions.
Un jour, à Ghapultepec, je demandais au sous-chef du cabinet civil de Sa Majesté quel était un monsieur, à figure patibulaire, qui devait dîner avec nous à la table de l'empereur :
« C'est un conseiller d'Etat, me répondit-il, un des plus grands voleurs du Mexique; la semaine dernière il a mis encore dans sa poche 30 000 piastres qui devraient être dans les coffres de l'Etat. »
Une autre fois on me montra à la cour un officier d'ordonnance de Sa Majesté qui avait été aide-decamp du général Miramon. « Avant d'arriver à cette position, me dit un Mexicain, il avait passé trois ans aux galères; c'est un des plus adroits filous de Mexico. »
Et personne ne dit à l'empereur : Sire, on abuse de votre bonté, ces hommes sontindignes de votre confiance et de vos bienfaits!
Le cabinet de toilette de la cour, à l'usage des dames, les jours de bal, est généralement mis à sac, avant la fin de la soirée. Une fois, les souliers, gants, onglettes, brosses, aiguilles, fil, en un mot tout ce qui se trouvait dans ce cabinet fila dans les poches des invitées qui y étaient entrées pour réparer les désordres de leur toilette. MmeX. y fut à la troisième contredanse, pour faire un point à la jupe de sa fille, sur la robe de laquelle un danseur avait enfoncé ses éperons. « Tout avait déjà disparu, » me dit-elle le lendemain du bal. La jeune fille ne pouvant danser avec une robe déchirée, rentra chez elle avec sa mère, maugréant contre les dames mexicaines.
Au bal donné à la ville par les officiers français, après leur entrée à Mexico, des invités coupèrent des crépines d'or aux rideaux de la salle. A part cela, les bijoux perdus par les dames, en dansant, furent retrouvés, grâce à la surveillance et aux mesures de précaution prises à cet effet. Aux grands bals de la cour les objets perdus doivent être remis au maître des cérémonies, mais les Mexicains qui les trouvent préfèrent les emporter clic/ eux et les conserver à
titre de souvenir ou les vendre. Éventails, bracelets, bijoux, mouchoirs, tout est ramassé, mais souvent on oublie de les rendre. On a bien autre chose à faire que de penser à tout. Ces distractions s'expliquent par le dilemme suivant : Si le Mexicain n'a pas de poches, il trouve naturel de mettre ses mains clans les poches de son prochain ; s'il en a, il aime les remphravec ce qu'il trouve ailleurs, simplementpar horreur du vide.
Pourtant, nous ne sommes plus à cette heureuse époque, où, sous M. Juarez, les voleurs entraient à sept heures du soir chez le marquis S, T., l'attachaient avec sa femme au pied de leur lit, faisaient atteler le carrosse du marquis en guise de tapissière, et s'en servaient toute la nuit pour déménager jusqu'aux meubles de la maison. On était si habitué à ces sortes de choses alors, que la marquise, ayant prié les voleurs de ne pas maltraiter une petite chienne qu'elle aimait beaucoup, disait le lendemain à ses amis :
« Eh bien ! ce sont des voleurs, soit, mais ce ne sont pas de mauvaises gens ; pas un d'eux n'a battu ma chienne Cachucha. »
Les chapelles des églises sont fermées par des grilles colossales; celles qui ne sont pas fermées sont dégarnies de chandeliers, croix, vases et autres ornements de métal. On ne laisse ces objets sur un autel que lorsqu'ils sont en bois, en fer-blanc, oubien vissés sur les gradins. A la cathédrale de Mexico, les chapelles sans grilles n'ont pour tout ornement que des fleurs naturelles fanées et des oranges pourries
placées sur les gradins. Quant à la clochette qui sert à la messe, une chaîne de fer la retient à l'escalier. Ces précautions montrent la confiance que le clergé mexicain a dans la foi du peuple et dans sa piété.
Au Mexique, le viatique se porte à domicile, en voiture, avec une certaine solennité. Le premier jour où Ton élrenna la nouvelle voiture à Mexico, laquelle était fort belle, des Mexicains volèrent les deux lanternes qui brillaient comme de Y argent poli. Us ne les savaient pas, sans doute, en cuivre argenté.
Peut-être désiraient-ils en faire des reliques. Le plus étrange de ceci, c'est qu'ils ne furent aperçus ou dérangés par aucun des employés de l'église, qui accompagnaient le saint-sacrement. La camaraderie irait-elle si loin?
'Un jour d'exécution, à Mexico, le prêtre qui accompagnait le condamné au supplice du garrote, laissa son chapeau, au moment démonter sur l'échafaud, entre les mains d'un Mexicain qui se trouvait au pied de l'escalier. Celui-ci crut probablement indigne de lui le métier de champignon, que lui faisait exercer provisoirement cet ecclésiastique, car il s'empressa de porter au mont-de-piété le chapeau qu'on venait de lui confier. Après l'exécution, le prêtre fut obligé de s'en retourner ohex lui nu-tèle.
Le vol des chevaux est si commun au Mexique qu'il s'exprime par un langage particulier. Ainsi, Lorsqu'un individu vend un cheval \olé, il attend d'être paye; puis une fois l'argent dans la main, il dit à l'acheteur :
« A propos, j'ai oublié de vous dire que ce cheval ne buvait pas à tel endroit. »
Ce qui veut dire :
« Ce cheval a été volé à tel endroit. »
Sous prétexte d'empêcher les approvisionnements de nos troupes, les soldats d'Ortega volaient des troupeaux de bœufs et de moutons, dans les environs des villes où nous allions, puis ils nous les vendaient au prix courant. Les hacienderos de Zacatecas m'ont révélé sur ce sujet des faits curieux, qui diminueraient singulièrement, s'il les connaissait, la bonne opinion professée par M. Jules Favre sur les libéraux,
Lorsque M. de Gabriac représentait notre gouvernement sous la république mexicaine, il disait :
« Le Mexique est un pays d'imbéciles gouverné par des voleurs. »
C'est trop général et trop absolu. Les Mexicains sont très-intelligents, et quoi qu'on en dise, on ne naît pas voleur, pas plus que rôtisseur. Tous les jours les colonnes de nos journaux sont remplies de vols et d'assassinats commis en France par des Français. Sommes-nous voleurs et assassins pour cela ? Non . Je ne sais si le vol est plus commun au Mexique qu'en France; je crois que nous exagérons, en généralisant trop, le caractère du Mexicain. S'il vole, c'est que cette profession ne rencontre aucun obstacle à son développement dans le pays ; sans les interminables révolutions qui ont démoralisé les populations mexicaines et les ont réduites à la plus affreuse misère, je suis persuadé que les vols seraient moins
nombreux au Mexique qu'ils ne le sont en Europe.
Lorsque le colonel X. commandait la place de Mexico, il délivra la ville des voleurs en quinze jours. Pour opérer ce miracle, il s'y prit d'une manière fort simple. Toutes les fois qu'on amenait un de ces industriels, il mettait sa montre sur sa table, puis il écoutait religieusement les excuses de l'inculpé. Quand ces excuses duraient cinq minutes, il lui faisait donner vingt-cinq coups de bâton. Plus les excuses duraient de temps, plus le nombre de coups de bâton augmentait.
On cria d'abord contre ce système, trouvé par les Mexicains aussi barbare qu'humiliant; mais lorsqu'on en vit les heureux résultats, le colonel fut complimenté par tous les citoyens honnêtes sur son énergie et ses procédés. Sous son administration, les voleurs se tinrent tranquilles, les mains dans les poches, attendant un changement de personnel au commandement de la place de Mexico; ils avaient pris le bâton en dégoût. Avis aux philanthropes qui veulent l'uniformité du Code sur tout le globe.
Les hommes et les sentiments, différant selon la longitude et la latitude des pays habités, ne doiventils pas être jugés et traités d'une manière différente? Les Mexicains eux-mêmes en conviennent. Quoique plaideurs, ils ont assez d'intelligence et desprit pour se rendre à l'évidence des faits, comme à l'argumentation logique, lorsque cette logique n'est pas viciée par l'amour-propre ou l'intérêt.
L'un deux plaidait un jour auprès d'un publiciste de mes amis contre les fustigations du colonel X.
« Mon Dieu! lui répondit mon ami, pour faire avancer les peuples dans la voie du progrès, il faut toujours s'adresser à leur âme, c'est-à-dire à leur côté sensible. A ceux qui ont du cœur, comme les Français, on s'adresse à leurs sentiments; à ceux que la raison seule fait agir, comme les Anglais, on parle à leur esprit; à ceux qui sont des poètes et des rêveurs, comme les Allemands, on les prend par l'imagination; quant aux peuples qui brillent surtout par l'orgueil et les vices, c'est au bas des reins qu'il faut frapper pour les faire marcher droit. »
Le Mexicain fut convaincu , et ne plaida plus contre les bastonnades du colonel X- Il est certain, cle l'avis de ceux qui connaissent le caractère du peuple mexicain , qu'il serait facile de diminuer promptement au Mexique, et d'une manière considérable, les vols et les assassinats; il suffirait d'établir sur la place principale de chaque ville une plate-forme sur laquelle on donnerait les étrivières aux voleurs, et l'on infligerait le supplice du garrote ou de la corde aux assassins. Loin de là, le vol est généralement impuni; le meurtre l'est également beaucoup trop souvent. Les cours martiales ont fait fusiller plus de meurtriers en un mois que les autres cours de justice ne l'ont fait en dix ans. Les Mexicains, du reste, n'éprouvent aucune répugnance pour la fusillade ; ils vont à la mort comme ils iraient en voyage, avec la même insouciance ; il en est autrement des supplices infamants, comme le garrote et
la corde. Il faut au Mexique, pour impressionner les malfaiteurs , le spectacle imposant et lugubre de l'échafaud. C'est hideux à dire, mais c'est vrai. La fusillade devrait être réservée au soldat qui a mérité la mort; le même supplice ne doit pas être appliqué à l'assassin de bas étage et au soldat qui aura frappé son supérieur dans un moment de vertige ou de colère.
Après avoir parlé des malfaiteurs, je devrais dire quelques mots de la justice mexicaine, mais je ne puis parler de ce que je ne connais pas. La justice n'existe pas au Mexique, j'en demande pardon aux Mexicains honnêtes qui n'ont jamais eu rien à démêler avec elle, et qui croient à son existence pour avoir entendu des plaideurs s'en plaindre. Certainement, il n'y a pas de pays sans juges et sans lois ; les lois et les juges, au Mexique, sont peut-être plus nombreux que sur le reste du continent américain, renommé par la quantité de ces produits. Les juges mexicains savent que la justice est représentée avec un bandeau sur les yeux, un glaive dans une main et des balances dans l'autre; de crainte de se couper ils ne portent pas de glaive, mais ils tendent la main pour recevoir, et comme ils sont aveuglés par le bandeau symbolique, ils laissent pencher la balance du côté du plus offrant. Ils ont pour excuse qu'ils ne sont pas les seuls dans le monde qui agissent ainsi.
Les lois sont nombreuses et bonnes, trop bonnes puisqu'on ne peut condamner un coupable que suides preuves matérielles évidentes. Lorsqu'un voleur est pris sur le fait, le plaignant doit prouver le fait
dn vol, Fidentité du voleur, et que l'objet volé appartenait à celui qui porte la plainte , sinon l'accusateur est condamné à l'amende et à la prison comme calomniateur. Voici un fait, pris entre mille, qui démontre combien il faut être prudent et réservé quand on a été volé.
Un propriétaire de voitures publiques, s'apercevant que son majordome le volait indignement sur la recette et sur la nourriture de ses mules, le renvoya sans lui donner aucun motif de sa disgrâce. Celui-ci attaqua son maître devant les tribunaux de Mexico pour lui faire avouer le sujet de son renvoi. Le propriétaire, malgré l'insistance et l'habileté des juges, ne voulut point révéler les raisons qu'il avait de chasser le majordome infidèle; les preuves qu'on lui aurait demandées eussent été impossibles à produire. Pour ne pas subir les conséquences d'un jugement en calomnie, il se contenta de dire qu'il n'en voulait plus.
Dame Thémis entend souvent dans ses temples, au Mexique, des naïvetés qui décèlent d'une manière burlesque la situation de ce pauvre pays.
Du temps que j'étais dans l'Etat de Durango, un petit sous-préfet accorda Yindulto, ou, pour mieux dire, donna la vie et la liberté à un homme qui venait d'en tuer un autre. Le meurtrier, pour prix de son pardon, devait donner trentre piastres à son libérateur. Ce n'était vraiment pas trop cher; néanmoins, une fois en liberté, il oublia sa dette. Le souspréfet le traduisit devant le tribunal de Nazas pour lui faire payer le prix de Yùiclulto. Inutile d'ajouter
que le drôle ne se donna pas la peine de se présenter au tribunal, de peur d'être obligé de payer les trente piastres.
Un charcutier français de Mexico, se promenant un jour à l'Alameda, fut accosté par un petit homme, maigre, sec, couvert d'habits usés et troués. « Monsieur, dit-il au charcutier, je suis avocat; j'ai pour
client don Antonio, charcutier de telle rue; vous
avez dit qu'il vendait de la mauvaise marchandise; depuis ces propos tenus par vous sur son compte, il perd toutes ses pratiques et va vous faire un procès. Donnez-moi cinquante piastres et j'arrangerai cette affaire.
— Allez vous faire pendre, vous et votre don Antonio que je ne connais pas, dont je n'ai jamais entendu parler, et duquel, par conséquent, je n'ai pu rien dire, s'écria le Français indigné.
— Vous ne voulez pas traiter avec moi? répliqua l'avocat.
— Mais traiter de quoi? misérable voleur! allezvous-en, laissez-moi tranquille ou je vais vous faire danser de ma façon.
— Tant pis pour vous; vous vous en repentirez, » reprit l'avocat en s'éloignant.
Quelques jours après, ce Français fut cité par le charcutier mexicain, qu'il ne connaissait pas, devant le tribunal, pour dommages faits à son commerce, par des propos malveillants. Le petit avocat avait arrangé ce procès. Le Français, furieux de cette mauvaise plaisanterie, s'entêta, voulut plaider, dépensa cinq cents piastres pour ce procès qui dura deux ans.
Il fut condamné à deux cents piastres de dommages et intérêts et aux frais.
Deux mois avant de quitter le Mexique pour revenir en France, mon tailleur perdit un procès. Les « considérants » du juge furent les suivants :
« 1° Considérant que les témoins du tailleur sont tous Français, gens qui se soutiennent entre eux, et sur la foi desquels on ne doit pas compter ;
« 2° Considérant que les témoins de la partie adverse sont tous Mexicains, c'est-à-dire hommes intelligents et libres :
« Condamnons le tailleur, etc. »
« Equité dans la justice, » telle est la devise du gouvernement impérial ; les juges n'ont pas eu le temps de s'y faire encore. Un journal de Mexico publiait récemment, sur ce sujet, un article dont voici un extrait:
« La France a dix fois déclaré qu'elle était venue au Mexique pour réparer les outrages faits à nos nationaux et demander compte des dommages soufferts parles résidents français. Il ne tenait qu'au maréchal Forey, après sa victoire de Puebla, d'imposer au Mexique un traité d'indemnisation, et cela sans discuter. Le droit des gens et le droit de l'épée l'auraient justifié devant le monde entier. Mais on en a appelé à la bonne foi des parties intéressées ; la question a été portée devant une commission mixte, et le résultat a été celui-ci : Les trois membres mexicains ont chicané ; ils ont contesté les principes, décliné la responsabilité du gouvernement impérial; ils ont nié leur dette et notre droit. Voilà le fait.
« Eq attendant, on vole, on spolie, on égorge nos compatriotes dans toutes les provinces éloignées du centre. Devant les tribunaux, même tactique. Il suffît qu'on soit Français pour être débouté, renvoyé et malmené. C'est un système de représailles obstinément suivi. Il est de notre devoir d'appeler sur ces faits désespérants l'attention de notre gouvernement et d'en appeler aux sentiments de justice de S. M. Maximilien Ier. »
Tout cela est parfaitement vrai, mais les hommes honnêtes, intègres, étant excessivement rares parmi les juges mexicains, l'empereur pourra difficilement faire appliquer sa devise : « Equité dans la justice. » Il faudra bien du temps encore avant que le Mexique ait des juges, je ne dirai pas incorruptibles, mais simplement convenables.
Au Mexique, la légalité est un moyen employé par les sols; ceux-là seuls s'y soumettent. La légalité donne raison à la conscience, mais elle est un élément d'insuccès. On appelle vivos, fins, adroits, les hommes de haut et de bas étage, qui font leurs — petites affaires, — en dehors de la légalité. Personne n'y trouve à redire. Ils volent autant qu'ils peuvent, on les craint peut-être un peu, mais on les admire en disant : Este hombre es muy vivo. En France nous traduirons cela par: Cet homme est un adroit coquin. J'ai entendu donner cette épithète à des conseillers d'Etat, à des ministres : il y a des Mexicains qui ne respectent rien, pas même leurs autorités.
Situation religieuse du Mexique. — Le clergé. — Anecdotes. — Fausse religion. — Superstitions. — Cérémonies religieuses. — La foire des morts. — La vente des biens ecclésiastiques.
Le Mexique était devenu, sous les Espagnols, un État monastique; je dirai plus loin pourquoi. Nonseulement les trois cinquièmes des villes sont occupés par des couvents et des églises , mais il y avait des couvents, comme celui deSan-Francisco à Mexico et celui de Santa-Glara à Queretaro, qui occupaient une bonne partie de la ville. Je ne parle pas de la richesse fabuleuse des églises; je trouve naturel que les temples de Dieu soient mieux ornés que les appartements d'un agent de change; mais n'est-ce point mentir à Dieu et aux hommes de faire vœu de pauvreté et de vivre au sein de l'abondance et du confortable comme le faisaient les religieux de toute l'Amérique espagnole?
On a beaucoup parlé de la splendeur des églises mexicaines et de leurs immenses richesses; tout cela n'est plus qu'une légende qui démontre la pieuse
libéralité des Espagnols et la sacrilège rapacité des libéraux mexicains. Ces derniers ont volé ce que les premiers avaient donné. Dans les dernières révolutions, les Mexicains ont enlevé plus de deux cents millions de valeurs en or, en argent et en pierreries que les Espagnols avaient entassés dans les églises depuis la conquête. On se rappelle que la cathédrale de Mexico possédait une lampe en argent massif si grande, que trois hommes entraient dedans pour la nettoyer. Les libéraux l'ont si bien nettoyée qu'il n'en reste aucun vestige. Il serait trop long de citer les autres objets historiques de ce genre qui ont également disparu.
Si le pays avait profité des sommes considérables produites par le pillage des églises, on pourrait regretter de voir* une nation obligée d'en venir à de pareilles extrémités pour relever ses finances; mais comme des individus, en très-petit nombre, ont été seuls à s'enrichir de ces précieuses dépouilles, il est permis de flétrir ces actes de vandalisme. Aujourd'hui, des ruines et des lambeaux de luxe ont succédé à toutes ces splendeurs. Le Mexicain aime les piastres et les garde; il a pris ou détruit l'héritage des Espagnols; il n'a rien restitué, rien édifié, même au point de vue religieux. Les ex-voto qui, même en Europe, ont quelquefois une certaine valeur, se limitent, au Mexique, à des objets microscopiques en argent, achetés chez les orfèvres pour deux ou trois francs.
Le Mexicain, du reste, n'est pas catholique, il est simplement chrétien, parce qu'il est baptisé. Te parle
ici de la masse et non des nombreuses exceptions qui se rencontrent dans toutes les classes de la société. Je dis que le Mexique n'est pas un pays catholique, 1° parce que la majorité de la population indienne est à demi idolâtre; 2° parce que la majorité des Mexicains pousse l'ignorance de la religion jusqu'à n'avoir d'autre culte que celui de la forme; elle est matérialiste sans s'en douter; elle ne sait pas ce que c'est que d'adorer Dieu en esprit et en vérité, comme le dit l'Evangile; 3° parce qu'enfin, le clergé luimême est en général peu instruit, sait très-peu de théologie et paraît ignorer les lois canoniques et les décrets des conciles.
La charité, l'humilité sont les fondements, la pierre de touche du catholicisme ; le Mexicain ne professe guère d'enthousiasme pour ces deux vertus; pourtant, sans elles, le catholicisme devient une religion purement humaine, ayant la divinité pour prétexte et moyen d'action, mais frappée de stérilité, réprouvée de Dieu. Si le pape interdisait tous les simoniaques volontaires ou par ignorance et tous les prêtres ayant des concubines, le clergé mexicain serait réduit à bien peu de chose. Néanmoins, il y a de trèsbraves gens parmi ceux dont la conduite, comme prêtres, n'est pas irréprochable.
Malgré les mauvais exemples de leurs confrères, le nombre des bons prêtres n'est pas aussi restreint qu'on Ta dit. De Vera-Cruz à Mexico, à San-Luis- Potosi et Durango, j'en ai vu sur lesquels on ne pouvait dire que du bien et dont la conversation m'a beaucoup édifié. Leur manque d'instruction, leur
peu d'éducation et leur caractère à couleur locale, les rendent peu recommandables aux personnes habituées au clergé français, dont le décorum et l'esprit apostolique édifient tout le monde.
Dans la question religieuse j'aurai la même franchise que dans les questions politiques, morales et matérielles qui font du Mexique un pays à part, un pays qui ne ressemble à aucun autre. Je ne cacherai ni le mal qui se dit, ni celui que je connais, afin d'avoir le droit de rectifier les exagérations des malveillants, des impatients, des censeurs de parti pris. Dans toutes ces questions, il ne suffit pas de dire le mal et le bien, de constater des faits qui révèlent une situation mal connue ; il. faut, en outre, montrer le remède. Je le montrerai.
Dans toute l'Amérique espagnole, on voit parmi les prêtres de vrais misérables, des fripons dignes du gibet, des individus qui font un ignoble trafic de la religion. Le Mexique a sa part de ces malheureux. A qui la faute? Dans le passé, aux mœurs des Espagnols, au climat; dans le présent, à l'épiscopat. Si les évéques avaient de bons séminaires dans lesquels les élèves recevraient une éducation saine et sérieuse, si les évéques avaient plus d'énergie, s'ils étaient plus rigoureux dans le choix des candidats à la prêtrise, s'ils faisaient observer et s'ils observaient plus scrupuleusement eux-mêmes les lois canoniques de l'Eglise, ils ne verraient pas les désordres dont ils sont les premiers à se plaindre. Malgré les décrets du concile de Trente, les visites pastorales sont à peu près inconnues au Mexique. Je sais qu'elles sont dif-
ficiles et dangereuses depuis l'indépendance; mais si Fépiscopat ne donne pas l'exemple du dévouement et de l'abnégation, qui le donnera?
Les Mexicains aussi ont beaucoup crié contre leur clergé, mais c'était moins à cause de son manque de tenue qui ne scandalise que les étrangers, que parce qu'on voulait le dépouiller de ce qu'il possédait. Avant de revenir sur ce sujet, je dois dire qu'il ne faut pas être trop pharisien dans nos condamnations. Sur douze apôtres, Jésus-Christ choisit un Judas pour nous montrer que rien n'était parfait sur terre et qu'il ne fallait pas se scandaliser de l'apostasie de certains ministres de Dieu. Cette apostasie relève et démontre la divinité du catholicisme, qui se soutient et se développe maigre les défaillances de quelquesuns de ses prêtres. Le clergé mexicain a peut-être plus d'un Judas sur douze apôtres, mais il en est plus à plaindre qu'à blâmer.
Si l'on visitait l'Italie et l'Espagne avant d'aller au Mexique, on serait moins choqué de la tenue du clergé mexicain *, les individus , comme les sociétés, n'ont-ils pas tous le cachet du pays qui les a vus naître? Je me rappelle, à ce propos, qu'un prêtre français fat très-étonné, dans un voyage qu'il fît au Mexique, de voir le curé de l'église où il disait la messe, lui offrir une cigarette après sa messe. Le curé, de son côté, se scandalisa de ce que notre abbé laissait traîner à terre la queue de sa soutane, chose inconnue ailleurs qu'en France, et de ce qu'il s'arrangeait les cheveux devant le miroir de la sacristie, avant et après s'être déshabillé.
J'ai connu dans le sud et le nord de l'empire mexicain des curés qui donnaient chez eux des bals, des soirées et qui ne se doutaient pas le moins du monde qu'ils auraient mieux fait de distribuer du pain à leurs pauvres que du Champagne et des rafraîchissements à leurs danseuses.
Ce clergé pousse l'amour de la famille jusqu'à celui de la paternité. Dans mes voyages à l'intérieur du Mexique, plusieurs curés m'ont refusé l'hospitalité pour m' interdire la vue de leurs cousines, de leurs nièces et de leurs enfants. Il est difficile de vérifier la nature de ces parentés. Les prêtres reconnus pères de famille ne sont pas rares. Le peuple trouve cela assez naturel et ne plaisante sur la conduite de ses pasteurs que lorsqu'ils ne se contentent pas d'une seule femme. Une fois un de mes amis disait à la maîtresse d'un curé : « Comment ne craignez-vous pas d'aller en enfer et n'avez-vous pas de remords de vivre maritalement avec un homme qui dit la messe tous les jours?
— Monsieur, répondit-elle en colère, apprenez que je suis une femme de bien et que je ne vivrais pas avec M. le curé, si nous n'étions pas mariés légitimement. »
En effet, dans l'Etat de Oaxaca, il y a des prêtres qui se font marier pour ne scandaliser personne. Quoique le célibat du prêtre soit une institution purement ecclésiastique, je ne sais comment ces messieurs s'arrangent pour contracter des mariages soidisant légitimes.
Une femme de Oaxaca, que j'interrogeais sur ces
singulières unions, me disait un jour : « Mes compatriotes préfèrent vivre avec des prêtres qu'avec les laïques, parce qu'elles sont mieux entretenues ; les pauvres créatures sont si malheureuses qu'elles cherchent de préférence une maison où elles sont sûres de trouver toujours de bons vêtements et du pain. »
Malgré cela, le prêtre et la femme n'en sont point déshonorés: on les respecte même, s'ils font bon ménage. Un marchand étant venu un jour demander à la femme d'un prêtre de Févêcbé de X, le prix d'une robe qu'elle lui devait, elle lui répondit : « Je n'ai pas d'argent, attendez encore.
— Je ne veux plus attendre, répliqua le marchand, et si vous ne me payez pas de suite, je vais vous faire appeler devant le juge,
— Essayez donc, reprit la' femme, ignorez-vous que j'appartiens à la mitre sacrée ? »
Tout ce qui fait partie de la maison de l'évêque se croit digne d'un respect particulier.
Quelques évêques gémissent de cette situation, mais ils ont bien de la peine à la changer. D'autres l'encouragent, sans s'en douter, par une bonhomie remarquable. Je me souviens qu'un de ces prélats, passant dans un village situé près de la ville épiscopale, le curé lui dit :
« Monseigneur , ayez la bonté de bénir mes enfants et leur mère. »
Le bon évêque les bénit ; il y en avait plein la chambre.
Un autre fit mieux, il baptisa l'enfant d'un de ses
curés. Un clergé pareil peut-il faire des saints ? J'en doute ; pourtant, il est peu éloigné de nous prendre pour des hérétiques.
Pour changer ce déplorable état de choses, il faudrait fonder au Mexique un ou plusieurs séminaires, dirigés par des sulpiciens français. 11 faudrait que personne ne put être ordonné prêtre que présenté par les directeurs de ces séminaires. Il faudrait également que le pape envoyât à Mexico un nonce français, intelligent et sage, pour engager les évéques à réformer leur clergé, et pour les guider dans les moyens d'obtenir un tel résultat. Un nonce italien s'occupera toujours de politique religieuse et des intérêts honoraires et matériels du clergé, qu'il ne faut pas confondre avec les intérêts de l'Eglise. Quant à l'honneur et à la dignité de la religion, à la pureté et l'intégrité du service de Dieu, les Italiens ne s'en occupent guère.
Les évéques les plus honorables songent plus à leurs privilèges, à leurs prérogatives, qu'à l'amélioration du troupeau qui leur est confié. Dans les rares institutions qui n'ont du séminaire que la l'orme et le nom, ils laissent enseigner une théologie bâtarde qui fausse l'esprit et la conscience du prêtre futur. L'esprit ecclésiastique, c'est-à-dire l'amour du prochain, de la pauvreté, de l'humilité, le zèle pour le salut des âmes, l'abnégation de soi-même, sont autant de vertus qui ne s'apprennent pas au clergé mexicain. Aussi, les prêtres soi lent de là avec les idées les plus erronées et les plus absurdes sur la morale et le dogme catholique. Ils font faire la pre-
mière communion et donner la confirmation à des enfants de cinq et. six ans, qui n'ont reçu aucune instruction et qui ne savent pas ce qu'ils font. Ils trafiquent avec les sacrements, font argent de toute cérémonie religieuse sans se douter qu'ils se rendent coupables de simonie, et qu'ils tombent sous les coups des censures de l'Eglise. Si la justice romaine avait cours au Mexique, la moitié du clergé mexicain serait excommuniée.
Les prêtres instruits, désintéressés, animés d'un esprit vraiment apostolique, dans la société, les âmes saintes, dont les sentiments religieux sont de bon aloi, constituent une minorité peu importante. La foi mexicaine est une foi morte. L'abus des pratiques extérieures, la facilité de concilier le diable avec Dieu, l'absence d'exercices intérieurs de piété, qui développent l'esprit chrétien, ont tué la foi au Mexique. C'est en vain que l'on chercherait de bons fruits sur cet arbre hybride, qui fait de la religion mexicaine un singulier assemblage de dévotions impuissantes, d'ignorance honteuse, de superstitions malsaines et de vices hideux. C'est en vain que l'on chercherait dans ce pays, soi-disant catholique, des maisons de refuge pour la vieillesse indigente, pour les jeunes filles repentantes de s'être prostituées par misère ou dévergondage, des œuvres de bienfaisance comme il y en a tant en Europe ; on n'y voit pas même des réunions de femmes riches qui travaillent pour les enfants pauvres.
Au Mexique, la foi n'inspire rien, n'invente rien, elle ne copie même pas; elle est à l'état fossile. La
visite des indigents est une chose à laquelle personne ne pense. Parfois on donne un reste de repas; le samedi on fait l'aumône à celui qui vient la demander : mais soulager à domicile l'infirme, le malade, celui qui se meurt de misère, fi donc ! l'orgueil mexicain ne le permet pas. Maintes fois, les femmes pieuses de nos ministres et des dames étrangères ont voulu créer des associations de dames mexicaines pour soulager les pauvres, confectionner des vêtements pour les enfants, exercer la charité chrétienne comme elle s'exerce en France. On leur a toujours répondu : ■ — No se puede (cela ne se peut pas). L'impératrice Charlotte a fondé une société de bienfaisance, qu'elle dirige elle-même; à parties quelques piastres que Sa Majesté reçoit des dames qui veulent la croix de Saint-Charles ou une place à la cour, je crois que cette institution n'aura pas de longtemps encore des résultats sérieux et pratiques.
Le caractère idolâtrique du catholicisme mexicain est un fait reconnu de tous les voyageurs, et surtout de nos officiers qui ont parcouru le Mexique en tous sens. Le culte des saints et des madones absorbe la dévotion du peuple, au point qu'il lui reste très-peu de temps pour songer à Dieu.
Les cérémonies religieuses se font avec un manque de décorum et un laisser-aller regrettables. Les chants de l'Eglise et la musique sont atroces , c'est quelque chose d'infernal. Les Indiens vont entendre la messe avec la volaille et les denrées qu'ils portent au marché. J'ai dû déserter la cathédrale de Mexico, où j'allais tous les matins, parce que je ne pouvais
m'y recueillir. Le glou-glou des dindons, le ki-ki-riki des coqs, les aboiements des chiens, le miaulement des chats, le ramage des oiseaux qui ont élu leur domicile sous les voûtes de l'église, le picotement des puces, rendent impossibles le recueillement à celui qui n'est pas habitué à vivre dans une telle ménagerie.
Les sacrifices de tourterelles et d'autres animaux sont encore en usage parmiles Indiens, dansbeaucoup d'endroits. Dans l'Etat de Puebla, lors de la fête de Saint-Michel, qui est pour les Indiens leur ancien dieu de la guerre, Huitzipochli, on sacrifiait, il y a peu données encore, un petit garçon sans parents ou bien un vieillard qui n'avait rien de mieux à faire que de s'en aller dans l'autre monde.
Près de Salamanca, parmi les nombreux volcans éteints qui s'élèvent dans la plaine, il y en a un appelé Culiacan. Les Indiens affirment qu'un lac est caché dans ses entrailles, et qu'à midi on le voit par une petite ouverture naturelle située au fond du cratère. Est-ce cette ouverture ou bien une autre, creusée dans les flancs de la montagne, que les Indiens appellent : le Trou du Diable ? Je l'ai oublié \ mais ce dont je me souviens très-bien, c'est qu'ils vont y sacrifier leurs scapulaires, leurs croix et leurs chapelets pour obtenir le succès de leurs entreprises ou avoir de l'argent.
Dans la partie méridionale du Mexique, un moribond auquel on donne les derniers sacrements est un homme mort. Si la maladie ne l'emporte pas, on facilite son extradition de ce monde par des moyens
violents, afin de l'empêcher d'offenser Dieu de nouveau. Dans d'autres endroits, lorsqu'un prêtre vient administrer un malade, un parent tient caché sous ses bras une poule qu'il étouffe au moment où le prêtre franchit le seuil de la cabane du moribond. Je n'ai jamais pu savoir le motif de cette superstition.
Il faudrait des volumes pour raconter les superstitions indiennes, ayant un caractère idolâtrique, qui subsistent encore aujourd'hui. Faute dune instruction sérieuse, on retrouve dans le catholicisme indien de nombreux vestiges du paganisme aztèque.
Je venais un jour d'assister à des danses indiennes, à San-Luis de la Paz , célébrées en l'honneur de saint Louis, roi de France, patron de la ville. Vingtquatre jeunes filles et vingt-quatre jeunes gens dansaient dans l'église, sous les yeux du curé. Un Indien, ayant la tête recouverte d'un masque d'une divinité chimérique ressemblant au diable, avec ses cornes et ses défenses de sanglier , dirigeait les ligures de la danse qui me rappelait celle des Peaux-Rouges. Je fis remarquer au curé , excellent prêtre du reste , qu'il était peu convenable de permettre de tels ébats dans une église :
« Les anciennes coutumes , me répondit-il , sont respectables, il est bon de les conserver, il faut seulement les empêcher de dégénérer en orgies. »
Malgré la bonne foi des Indiens , il est évident qu'ils n'ont que des lambeaux de catholicisme ; je crois ces lambeaux préférables à une nudité complète, mais avec du tact, du désintéressement et une
instruction vraiment chrétienne, on ferait de ces Indiens les meilleurs catholiques du monde. Les coutumes religieuses des Mexicains ne sont guère plus de notre époque que celles des Indiens; elles prêtent au ridicule le plus absurde, pour ne pas dire davantage. J'en citerai quelques-unes qui ressemblent beaucoup à celles encore en usage dans l'île de Sardaigne, en Espagne, et dans toutes les anciennes provinces espagnoles.
Pendant la semaine sainte, j'ai vu à Silao et à Léon des processions de deux à trois mille personnes nues, couvertes d'un sac de pénitent en tissu végétal, assez grossier pour laisser voir que l'individu qui le portait n'avait pas même une chemise sous son sac. Les différentes phases de la Passion du Christ étaient représentées par des groupes de statues articulées, de grandeur naturelle, et par des hommes et des femmes placés sur des échafaudages portés par des centaines d'Indiens. Les porteurs, courbant sous le poids de leur fardeau, allaient de temps à autre reprendre des forces dans les pulqueria, laissant au milieu de la rue les groupes des personnages de la Passion. Des Juifs et des Romains ornés de casques de fer-blanc, de cuirasses en papier et de culottes brodées d'argent, faisaient partie de la procession.
Dans certaines villes, il y a plusieurs processions. A Léon, je me rappelle avoir vu les Romains de l'une, grisés par des zouaves, attaquer les Juifs d'une autre procession qui passait en même temps dans la même rue. Les Juifs laissèrent de côté les croix et les madones qu'ils portaient, et donnèrent aux Ro-
mains une tripotée dont ils ont dû garder longtemps des traces. Il y a des villes où l'on paye un Indien pour représenter Judas et se laisser cracher au visage pendant toute une journée par la foule des fidèles.
Les mystères du moyen âge sont parfois dépassés par le burlesque des cérémonies mexicaines. L'accouchement de la Vierge, pendant la nuit de Noël , me paraît indécent; en France, la police défendrait cette cérémonie comme offensant la morale publique. La morale publique étant chose inconnue au Mexique, la coutume de représenter, dansbien des églises, l'accouchement de la Vierge n'offense personne. Au ■ cun père de famille ne trouve inconvenant de conduire sa fille à la procession où l'on voit Marie, avec un ventre énorme, promenée dans l'église. Apres la procession, un prêtre tire de dessous les jupons de la Vierge un Enfant Jésus emmaillotté qui est placé sur l'autel, puis promené autour de l'église. Dans le diocèse de Puebla, la couleur et la tournure de l'enfant, la manière de le tenir, firent croire à la plupart de nos troupiers que l'homme qui le portait était uu musicien chargé d'un ophicléide enrubanné.
La pudeur de l'âme est une plante exotique qui ne pousse pas au Mexique; elle s'étiole et meurt presque en naissant! En Europe, l'Église catholique a tellement de respect pour le corps de l'homme sanctifié par les sacrements, qu'elle bénit jusqu'à la terre qui doit recevoir la dépouille mortelle du chrétien. Au Mexique, l'homme est enterré comme un animal immonde, sans prêtre, sans cérémonie, sans prière. Quatre hommes, — les parents ou amis, —
portent le corps dans une bière ou sur une claie et le posent dans la fosse. Étant un jour à Notre-Dame de Guadalupe , je vis apporter sur une croix, faite avec deux planches, le cadavre d'un homme recouvert d'un drap de lit. Après quelques prières récitées à la hâte, le drap fut enlevé, et le cadavre, tout nu, placé dans un coin de l'église en attendant la sépulture. S'd s'était trouvé des femmes près de moi, j'aurais, je crois, fait une scène au sacristain, tant j'étais indigné de ce manque de pudeur.
On connaît déjà la coutume d'habiller les enfants morts, de les orner d'ailes d'oie, de couronnes de papier, de fleurs ou de rubans, de les promener debout sur une chaise ou couchés sur une table et de les enterrer au bruit des pétards , au son des instruments qui jouent des polkas et des quadrilles. A Mexico, comme dans l'intérieur de l'empire, j'ai vu des choses plus révoltantes encore. Des marchands de pulque louaient ces cadavres , appelés angelitos, pour attirer le monde, on priait d'abord; on buvait ensuite ; les jeunes filles y donnaient des rendez-vous à leurs novios (amants , prétendants), Le cadavre servait à plusieurs marchands et ne s'enterrait que dans un état de putréfaction avancée.
L'idée de la mort n'a rien d'effrayant pour le Mexicain \ il meurt avec la même indifférence avec laquelle il a vécu. A Mexico, la fête de la Toussaint pourrait s'appeler la foire aux morts. C'est le jour de l'an du pays, avec ses boutiques en plein vent, ses marchands de bonbons et de gâteaux , des théâtres de marionnettes et autres, des concerts publics, etc.
Cette foire dure près de huit jours. Dans ces boutiques on ne voit que des têtes de mort en sucre, des squelettes articulés, des enterrements à ressort, des catafalques en miniature, des tombeaux de prêtres et d'évêques sur lesquels pleurent des femmes désolées. Tout bon Mexicain se rend à cette foire. Un fiancé achète pour sa future une tête de mort en sucre, grosse comme le poing; une mère donne à son enfant un enterrement complet; un mari régale sa femme avec un sépulcre noir et blanc, et chacun revient chez soi heureux au possible; c'est d'une gaieté folle. Les petits cadeaux entretiennent l'amitié. Ces présents gracieux entretiennent cette indifférence de la mort que je viens de signaler.
Une des plaies du Mexique, c'est la cherté du mariage. M. Biart a dit clans un de ses derniers ouvrages que les prêtres forçaient les pauvres à vivre en concubinage, en exigeant d'eux, pour la bénédiction nuptiale, une somme qu'un artisan mexicain, vu la modicité des salaires, ne saurait réunir après cinquante ans de la plus stricte économie. Ceci est peu exagéré. Les conséquences du prix excessif du casuel en général sont funestes à la morale comme à la religion. Un des premiers devoirs de l'épiscopat mexicain serait, à mon avis, de diminuer le tarif des baptêmes , mariages, dispenses, et de tout ce qui est nécessaire à l'accomplissement des devoirs religieux.
Autrefois, les moines de l'église de la Buffa, située sur une des plus hautes éminences de Zacatecas, mariaient à meilleur marché que les prêtres de la ville.
Les pauvres allaient naturellement, par économie, se marier à la chapelle de la montagne plutôt que dans leur paroisse. La charité de ces bons religieux fut récompensée d'une manière assez singulière pour être racontée.
Plusieurs Indiens, n'ayant pas les moyens de se marier devant leur curé, allèrent à la BufFa pour recevoir le sacrement de mariage. Mais là, si le prix était modeste, il y en avait un. Les contractants n'avaient pas un écu; sachant que depuis l'indépendance le crédit est mort au Mexique, ils mirent leurs bourriquets en gage chez les moines. La sacristie devint un mont-de-piété d'un nouveau genre. L'âne étant de sa nature un dépôt volumineux et même dispendieux, lorsqu'il flâne sans rien faire, on utilisa ceuxci, en leur faisant descendre à Zacatecas l'eau de la source qui se trouve près de la chapelle. Cette eau , — la seule bonne de l'endroit , — se vendait et se vend encore deux sous la charge. Les ânes n'ayant pas été réclamés et s'étant multipliés , le sacristain ayant continué l'industrie des religieux, cette eau a déjà rapporté plus d'un million de francs, depuis qu'elle se vend.
Un dimanche, jour de marché à Zacatecas, je regardais de mon balcon la foule des vendeurs et des acheteurs. De leurs haillons s'exhalait une odeur fétide qui me soulevait le cœur. Le bruit que faisaient les marchands des deux sexes, en interpellant le public ou bien en faisant l'éloge de leurs denrées , était étourdissant au delà de toute expression; mais les scènes de mœurs et les accoutrements que je voyais
méritaient trop mon attention pour ne pas me faire rester, malgré le bruit, malgré les senteurs. Les uns tuaient au-dessus de leurs légumes la vermine qu'ils prenaient sur leurs vêtements ou sur leur corps. — Le massacre était effrayant. — D'autres enlevaient leur chemise ou quittaient un jupon pour le porter au mont-de-piété. Je vis des détails que l'on ne saurait inventer et dont je ne parle pas, parce qu'il faut voir ces choses-là pour les croire.
Un coup de cloche se fait entendre du haut de la tour de la cathédrale, pour annoncer que le prêtre qui chantait la grand- messe en était à l'élévation. Aussitôt, les cris cessent comme par enchantement, le silence le plus absolu suit le tumulte, les chapeaux tombent, la foule se prosterne et reste à genoux jusqu'au troisième coup de cloche donné à la fin de l'élévation. En se relevant, je vis un Mexicain qui suivait sa maîtresse au marché, un panier de légumes sous le bras, soustraire adroitement deux ou trois poignées de piments, qu'il mit dans ses poches. Cette soustraction lui parut inuocente ; sans doute, c'était si peu de chose.
Le Mexicain n'aime pas avoir des démêlés avec la justice, aussi récite-t-il souvent la prière de Montserrato que j'ai vu affichée sur les portes d'une multitude de maisons dans les haciendas, les ranchos et les villages de l'intérieur En tête de cette prière, j'ai lu les lignes suivantes :
« Cette prière renferme tant de vertus que ceux qui la récitent ne seront jamais découverts par la justice ; leur maison ne sera pas visitée par les gens de
la police ; la femme qui se 4a pendra au cou sera toujours heureusement délivrée. »
La photographie morale, politique et religieuse du Mexicain est presque impossible à faire, grâce aux contrastes, à cet amalgame de bien et de mal, à ces puérilités de grands enfants qui caractérisent la nature mexicaine. Il faudrait se livrer à des tours de force d'esprit et de style pour exposer d'une manière convenable ce caractère multiple; puis on ne croirait pas à la ressemblance ; elle est si étrange !
Toutes les observations que j'ai faites sur les sentiments religieux des Mexicains, ne se limitent pas à la classe ignorante du peuple; elles s'étendent également à la classe aisée.
Pour terminer ce sujet, je dois aborder franchement la question politico-religieuse qui est si vivace au Mexique, et d'une importance exceptionnelle. Quoiqu'il m'en coûtât de parler du clergé comme je l'ai fait, je n'ai pas hésité à le faire pour ne pas être soupçonné de partialité lorsque je prendrai sa défense dans les questions sociales et politiques qui se rattachent à lui.
On a beaucoup exagéré et complètement dénaturé l'opposition du clergé mexicain contre l'empire; la totalité des évêques et la masse du clergé étaient au contraire en faveur du gouvernement de l'empereur Maximilien. Les sympathies ne se sont refroidies que lorsque le gouvernement a ratifié et suivi la ligne de conduite de Juarez, en matière ecclésiastique. Alors seulement le clergé a dit : « Si les deux gouvernements agissent de la même façon, nous préfé-
rons un gouvernement national à la domination étrangère. »
Je me suis entretenu souvent et longuement avec la plupart des évêques du Mexique, je les ai tous trouvés encore très-favorables à l'empereur et disposés à le soutenir. Néanmoins, comme on leur enlève leurs privilèges, leurs propriétés, leurs séminaires, qu'on ne leur donne rien en retour et qu'on les calomnie par-dessus le marché, il n'est pas étonnant qu'ils n'applaudissent pas à ces procédés auxquels ils étaient loin de s'attendre. On pouvait facilement s' entendre avec eux et s'assurer leur concours : c'eût été plus sage et plus habile que de chercher à se les aliéner. Un gouvernement qui se forme n'a-t-il pas besoin de toutes les forces du pays? Quand une force n'est pas pour lui, elle est contre lui. Nous verrons plus tard que l'appui du clergé était une des premières nécessités du nouvel empire.
Pour faciliter la ratification des décrets de Jnarez relatifs aux biens de main-morte, on eut la malheureuse idée de faire écrire à un aumônier de l'armée française une brochure contre le haut clergé mexicain. Cette brochure, des plus maladroites, écrite avec un style de corps de garde, un français d'Aurillac, renferme des insultes grossières et gratuites, peu de sens commun et aucun raisonnement. On y lit ce qui suit, à l'adresse des évêques qui se plaindraient de la conduite du gouvernement à leurégaid : « Ce n'est plus un exil honorable à l'étranger qui vous attend, niais la corde et la potence. »
Cette brochure, du dernier mauvais goût, a pro-
duit un effet immense dans le Mexique ; on y a vu une haute inspiration ; tout le clergé, tous les conservateurs et toutes les femmes, c'est-à-dire les quatre cinquièmes de la population, n'ont poussé qu'un cri contre son auteur. Parmi les étrangers, ceux qui savent lire et respecter toute autorité respectable ont vivement désapprouvé ce pamphlet. M. l'aumônier X. n'aurait pas dû signer ces tristes pages, plus dignes d'un brigadier de gendarmerie que d'un prêtre ; s'il avait eu la moindre connaissance de la question qu'il voulait traiter, il aurait singulièrement modifié son langage.
11 ne faut pas oublier que l'intervention n'a pas eu de plus zélés partisans que les conservateurs ecclésiastiques ou laïques, qu'ils ont même souffert sous les gouvernements précédents des persécutions de tous les genres, et qu'ils ne pouvaient être hostiles à l'empire qu'ils ont désiré et hâté de tout leur pouvoir. Le Globe de Londres, en février 1864, publiait un article dans lequel ce journal manifestait son étonnement de voir la régence dissoudre le premier corps de la magistrature mexicaine et le remplacer par d'autres magistrats, desquels on avait préalablement exigé la promesse de soutenir les vues de la régence dans l'affaire des pagarès, c'est-à-dire de la vente des biens de main-morte. Le Globe avait raison, car la conduite de la régence dans l'affaire des pagarès prouvait que cette affaire n'était ni simple, ni populaire, puisque la magistrature du pays ne croyait pas pouvoir la sanctionner. Quand on se rappelle que l'opposition soulevée contre le gouverne-
ment de Juarez avait pour motif principal la vente des biens de main-morte, on comprend facilement pourquoi la régence, en suivant la même politique, a trouvé la même opposition. L'empire devait approuver et régulariser cette vente décrétée par Juarez , parce que le morcellement de la propriété est une ressource pour l'Etat, mais il devait avant tout s'établir et se fortifier, en consolidant les sympathies brusquement écloses du parti conservateur qui l'avait appelé, au lieu de. s'aliéner, dès le début, les seuls vrais amis qu'il pouvait avoir.
Une des graves erreurs de notre époque, c'est de croire qu'on peut constituer une nation et lui faire atteindre l'apogée de l'organisation civile et politique, avec la même rapidité que se construit un édifice ou que se coule une statue. L'un de ses plus grands travers, c'est de vouloir niveler toutes les nationalités du globe, donner à tous le même vêtement, sans tenir compte de la stature et des habitudes des individus. Les traditions avec leur autorité, les mœurs avec leur influence, les pays avec leurs différents climats sont, pour les apôtres de ce nivellement général , des obstacles insignifiants.
La question mexicaine et celle des pagarès (bons à payer), sont une preuve de ce que j'avance; elles montrent d'une manière frappante le danger d'employer partout les mêmes moyens, d'appliquer partout les mêmes théories pour réaliser un gouvernement parfait, — rêve chimérique.
La civilisation moderne est ennemie des biens de
m ai il -morte; — elle a raison. Au nom du progrès, elle commence presque toujours par dépouiller les propriétaires de ces biens pour les vendre ; or, comme ces biens appartiennent uniquement au clergé et aux établissements de bienfaisance, c'est par la vente de ces propriétés que commence la démolition de l'édifice social du passé. En France, en Espagne, en Italie, la vente des biens de mainmorte n'amena pas une grande perturbation dans !a société; au Mexique, elle souleva plus que le mécontentement général, elle enfanta la guerre civile.
La réprobation publique soulevée par cette mesure n'était pas seulement motivée par le sentiment religieux; elle avait également pour mobile l'intérêt. En effet, cette question, au Mexique, était tout à la fois une question religieuse, politique et financière qui intéressait bien d'autres personnes que les membres dépossédés du clergé séculier et de deux cents communautés d'hommes et de femmes. Cela se comprend : les biens du clergé formaient, au Mexique, la garantie du crédit agricole et mobilier, ayant pour actionnaires les corporations religieuses nationales; en les vendant à vil prix à quelques étrangers, on a détruit le crédit intérieur, qui n'est encore remplacé par aucune institution financière. On l'ignore peutêtre, mais le crédit agricole et mobilier existait au Mexique depuis plus de deux siècles; le clergé l'avait inventé dès qu'il était devenu possesseur d'immeubles.
Les biens ecclésiastiques au Mexique ont été éva-
lues, sur des données approximatives, à 179 163 000 piastres, répartis de la manière suivante :
Capitaux productifs .... 149132000 p. Capitaux improductifs. ... 30031000 p.
Les capitaux productifs comprenaient les valeurs en fonds de rente et en propriétés foncières que possédait le clergé. Ils défrayaient la splendeur du culte; ils soutenaient des établissements d'éducation et de charité; enfin, ils venaient en aide aux cultivateurs, aux commerçants, aux industriels, comme aux nécessiteux de toutes les classes de la société.
Les capitaux improductifs comprenaient les valeurs des églises, des couvents, les vases sacrés et les objets servant au culte.
D'après les lois promulguées àVera-Cruzen 1859, les biens improductifs du clergé ne devaient pas entrer dans le domaine de la nation. Les autres biens devaient s'adjuger aux acquéreurs pour la valeur représentative du loyer ou de la rente annuelle que les locataires ou les contribuables payaient aux propriétaires. Un tiers devait être payé en bons {pa gares), que représentait le crédit intérieur; les deux autres tiers se payaient en argent. Après la prise de Mexico, en 1860, le gouvernement réformiste déclara les églises, les couvents et leurs biens propriétés de l'Etat : les cathédrales et les églises paroissiales étaient seules exceptées. Alors on vend il à des prix ridiculement bas, non-seulement les propriétés immobilières, mais encore les objets appartenant au culte, tels que chandeliers, vases d'or et
d'argent, ostensoirs ornés de pierreries, etc. Des propriétés foncières d'une valeur de deux millions de piastres furent cédées à des étrangers pour quatre-vingt mille; d'autres firent des fortunes considérables avec les objets d'or et d'argent servant au culte, qu'ils revendirent en Europe.
Les pagarès étaient, pour la plupart, à longues échéances : ils représentaient plus de trois millions de piastres, et n'ont été vendus, en réalité, que pour quatre-vingt mille. Aussi ceux qui les possèdent sont- ils traités du terme méprisant de detentadores (détenteurs).
Les propriétaires ecclésiastiques louaient leurs propriétés à un taux excessivement modéré y équivalant à un huitième de ce que les louent les nouveaux acquéreurs. En outre, ils prêtaient avec intérêts ou sur hypothèques aux agriculteurs, au commerce, à l'industrie. Les nouveaux propriétaires, plus intéressés, se sont fait rembourser les sommes prêtées sur hypothèques, tout en augmentant considérablement le prix des loyers; de sorte que les locataires et les créanciers, pris à l'improviste, se virent dans la nécessité de se ruiner ou de ne pas faire honneur à leurs engagements. Les juges, de leur côté, refusaient de juger les causes litigieuses ayant pour base la validité des pagarès. Leur conscience de magistrat et de citoyen se révoltait à l'idée de reconnaître la validité de ces bons achetés à vil prix, et Dieu sait que leur conscience est peu timorée !
Les désordres nés de cette question devinrent très-graves Le public se trouva frustré d'un im-
mense capital qui était toujours à son service et dont il usait largement depuis deux siècles. Les réclamations furent si générales, que les effets de la loi, relativement aux loyers, à la démolition des églises, des couvents et des établissements de bienfaisance, ont été quelque temps suspendus. De toutes parts avaient surgi des procès dont les juges ne voulaient pas se mêler. On comprend maintenant pourquoi la population mexicaine était, dans une certaine mesure, intéressée au maintien du statu quo, pourquoi la vente des biens de main-morte a pu susciter la guerre civile, et pourquoi les conservateurs ont jeté les hauts cris, quand on leur a dit que l'intervention française allait sanctionner les actes du gouvernement de Juarez.
Comme il était impossible de revenir sur le passé, le gouvernement impérial aurait dft inaugurer son règne par la publication d'un concordat avec le saint-siége, déclarant valides toutes les ventes de propriétés ecclésiastiques faites régulièrement. Il aurait dû s'entendre avec le clergé pour régulariser sa position comme elle l'est dans les pays catholiques, et rassurer les consciences honnêtes. Il aurait dû, enfin, organiser un conseil de révision des titres des biens nationalisés, composé d'hommes intègres, ayant la confiance du public. Malheureusement, rien de cela n'a été fait. Le 26 février 1865 seulement a été promulgué le décret de desamortissement des biens ecclésiastiques, dans lequel il est dit :
Article 1er. Le conseil d'Etat révisera toutes les opérations du désamortissement et de la nationali-
sation clos propriétés ecclésiastiques, exécutées en conséquence des lois du 26 juin 1856 et des 12 et 13 juillet 1859, etc.
Art. 2. En faisant la révision, le conseil redressera les excès et les injustices commis par fraude, par violation des dites lois ou par abus des fonctionnaires chargés de leur exécution.
Art. 16. Il est établi une administration de biens nationalises. Ce bureau sera chargé de l'administration des propriétés de cette espèce qui ne sont pas entrées légitimement dans le domaine privé : il recueillera les données qu'il jugera opportunes pour la révision, pratiquera les opérations administratives et économiques dépendantes de chaque acte de révision ou ordonnées par le conseil. Et pour lès départements il agira dans ce qu'il jugera nécessaire, etc.
Le conseil d'Etat, comme le personnel de cette administration, étant composé, en grande partie, d'hommes tarés, opposés à l'intervention et trop accessibles aux influences de l'argent, ont réduit à néant les bonnes intentions de l'empereur dans ce décret de révision. Au commencement de janvier 1866, l'administration des biens nationalisés livra à la publicité le compte rendu de ses opérations depuis le 15 mars 1865, jour où elle a commencé à fonctionner.
Il a été présenté depuis cette époque à la révision 4230 dossiers, représentant une valeur de 30 131 538 piastres. Sur ces 4230 affaires, 2859 ont été révisées ; 1371 restent encore, qui représentent une valeur de 9 300 137 piastres.
Par conséquent, les deux tiers des sommes représentées par l'ensemble des dossiers ont été soumis à l'examen de l'administration. Jusque-là, rien de mieux. Mais on a le droit d'être surpris, lorsqu'on examine le tableau des sommes rentrées à l'Etat, par suite de ces opérations. Voici ce relevé, plus éloquent que tous les commentaires.
En numéraire 50 095 p. 06 c.
En billets à recouvrer. . . . 99 506 p. 11 c.
En bons 101 143 p. 12 "e.
Ea obligations payables en bon*. 143 457 p. 10 c.
En dossiers. 298 119 p. 31 c.
Total. .... 692320 p. 70
C'est donc en définitive une somme de cinquante mille et quelques piastres que l'Etat a retirée des opérations de l'administration pendant neuf mois. Il est clair, en effet, qu'on ne peut faire entrer actuellement en ligne de compte des bons et des obligations dont le recouvrement n'est rien moins qu'assuré et qu'un événement quelconque peut rendre illusoires du jour au lendemain.
« Si l'on considère que pour arriver à ce résultat, disait la presse mexicaine en janvier 1866, il a fallu organiser, à Mexico et dans les principales villes du Mexique, des administrations compliquées et dispendieuses, si l'on songe aux difficultés fie tout genre que rencontrait, il y a un an, la solution de cette question, aux orages soulevés par cette solution, aux embarras qu'elle a créés, on se demande deux choses : premièrement, si les 50 000 piastres i entrées
dans les caisses de l'Etat suffiront à subvenir au traitement des employés de L'administration des biens nationalisés; secondement, s'il ne valait pas mieux, dès le principe, ratifier d'un trait de plume toutes les opérations antérieures relatives aux biens nationalisés, que de s'exposer à trouver au bout de la révision un déficit considérable. »
Tout ceci prouve une fois de plus que les gouvernements nouveaux qui ne s'appuient pas sur leurs amis tle la veille, sur ceux qui les ont appelés au pouvoir, seront toujours mal servis et, malgré leur bonne volonté, trouveront sans cesse des difficultés interminables pour faire le bien et répondre aux aspirations du pays qu'ils gouvernent.
Formation des guérillas. — Généraux mexicains. — Juarez. — Troupes du Mexique. — Corps auxiliaires. — Bandits. — Atrocités commises par les brigands Mexicains. — M. Jules Favre jugé par la presse mexicaine. — Force d'inertie. — Autorités municipales.
Jusqu'à présent les colonels et les généraux des partis révolutionnaires sont, pour la plupart, des avocats qui, ayant perdu leur fortune au jeu, réunissent huit ou dix chenapans pour aller piller une hacienda. Avec l'argent et les chevaux volés, ils forment une bande composée d'Indiens valides , obligés , sous peine d'être immédiatement fusillés, de suivre la fortune de celui qui les enlève à leurs travaux et à leur famille. Ce chef se donne alors le titre de colonel ou de général, et, par de nouveaux exploits, il augmente sa bande et sa fortune. De la sorte il devient plus général que jamais, et quand il est possesseur d'un ou de plusieurs millions de francs, il cesse ses rapines appelées pronunciamentos l il transige avec le gouvernement et devient gouverneur
de province, en attendant le fauteuil présidentiel. Depuis l'empire, quand ils ne tombent pas sous nos balles, ils demandent Yinrlulto, — leur pardon, — reçoivent une haute position dans le gouvernement ou bien achètent une grande propriété et deviennent provisoirement impérialistes ou conservateurs.
Quant aux soldats, ils se dispersent à la première rencontre un peu trop chaude. Ceux qui ont pris goût au métier se réunissent après le combat pour continuer leurs exploits de grands chemins. Si leur chef est pris ou range sous la bannière gouvernementale , ils vont augmenter d'autres bandes ou rentrent dans leurs foyers.
On comprend facilement combien, avec un système pareil, les bandes des dissidents doivent paraître et disparaître avec rapidité. Les vaincre et les disperser est chose aisée ; pour les anéantir, il en est autrement ; il faut prendre des mesures que j'indiquerai plus loin.
La bravoure des officiers est à la hauteur de leur valeur morale. Je fais ici naturellement abstraction de ceux qui sortent de l'école militaire ou qui ont conquis leurs grades à la pointe de leur épée. Le nombre en est très-limité, mais il en existe, et nous les avons vus à l'œuvre depuis le commencement de l'intervention.
Du temps que le colonel Lagarde était directeur de la police à Mexico, il apprit qu'une quarantaine de généraux et de colonels, armés jusqu'aux dents, se réunissaient dans une maison située près de l'Alameda pour conspirer contre le gouvernement. M. La-
garde, accompagné seulement de quatre hommes armés de revolvers, se rendit dans cette maison, ouvrit la porte de force, commanda à ces messieurs de déposer aussitôt leurs armes sur la table et de le suivre à Fayuntamiento. Tous obéirent sans hésiter. Après les avoir gardés quelques jours en prison et leur avoir fait nettoyer les égouts de Santa-Clara, ils furent réintégrés dans leurs familles comme étant peu dangereux.
Le général Sanla-Anna, moins bénévole que la plupart des autres présidents de la république mexicaine, ne plaisantait pas avec ces conspirations qui finissaient toujours par changer le personnel du gouvernement. Quand il prenait les chefs d'une révolte, il les faisait fusiller sans miséricorde; une fois il poussa sa colère jusqu'à commander au général Àmpulia, si je ne me trompe, de lui envoyer la tête d'un autre officier du même grade, pris les armes à la main à la suite d'un pronunciamento . Le brave général ne sachant comment expédier cette tête, la fit frire dans une marmite, afin qu'elle pût se conserver en route.
Lorsque le général Miramon enleva le président Zuloaga pour se mettre à sa place, ce fut à la sortie d'un bal. Le président fut moins mortifié de la perte de son fauteuil présidentiel que de la tenue dans laquelle il se trouvait.
« Laissez-moi rentrer dans ma 'maison prendre un vêtement convenable, disait-il à son ravisseur, ne voyez-vous pas que je suis ridicule dans ce costume? »
Pauvre président! il dut se résigner à quitter brusquement sa capitale avec un habit à queue de morue, une cravate blanche et des souliers vernis.
L'école militaire de Chapultepecetles nombreuses révolutions qui ont ensanglanté le Mexique, depuis l'indépendance, ont fait quelques officiers supérieurs distingués, mais la plupart des généraux se sont donné ce titre ou l'ont reçu sans passer par les rangs de la hiérarchie militaire.
«v Quand on prend du galon on ne saurait trop en prendre. »
Ortega, avant de se faire général et gouverneur de Zacatecas, était un chevalier d'industrie fort obscur. Il débuta par montrer des singes savants sur les grandes routes. Du temps qu'il exerçait cette noble industrie, il se livra à de si nombreuses soustractions que la justice se vit obligée de l'interner dans une prison. Le futur général rencontra dans son nouveau domicileune multitude de bandits qui le servirent plus tard et l'aidèrent à faire sa fortune. Grâce aux emprunts forcés, aux contributions, aux vols des églises, aux manœuvres d'homme peu difficile sur les moyens de battre monnaie, Ortega est devenu immensément riche. On va vile au Mexique avec de la hardiesse. Bobiado, qui n'avait rien à l'avènement de Juarez, ne s'était-il pas ramassé quatre ou cinq millions de piastres, avant de quitter son pays?
Je ne puis faire la biographie de tous les généraux mexicains qui ont escamoté honneur et fortune aux dépens de leur patrie, je dirai seulement que c'était insulter le bon sens de prendre ces hommes au
sérieux et de sacrifier pour eux les amis de l'intervention et de l'empire. C'est pourtant ce qu'on a fait. Tandis que les généraux qui ont combattu le gouvernement actuel ont été l'objet de sa part d'une extrême bienveillance et en ont reçu les marques les plus inattendues d'une confiance étrange , ceux qui l'ont servi dès le commencement de l'intervention ont été à peu près tous exiles en Europe, sous prétexte de missions.
Je crois devoir dire ici quelques mots de Juarez, qui est le plus entêté et peut-être le moins malhonnête homme de tous les ennemis de l'empire.
On sait que Juarez est Indien; avant de devenir gouverneur de Oaxaca, sa patrie, il avait été domestique chez un avocat qui le fit instruire et lui enseigna le droit. Il devint ensuite premier juge de la cour suprême, et, d'office, vice-président de la république, après la faite de Commonfort en 1858. Il parvint à la présidence malgré les intrigues de ses compétiteurs. C'est un homme de talent, fin, tenace, mais complètement nul en politique comme en administration. Son courage est égal à ses capacités d'homme d'Etat. Lorsqu'on se battait aux portes de Mexico pour et contre lui, sous la république, un de mes amis alla lui dire :
« Président, montez donc à cheval et courez à l'Alameda soutenir par votre présence l'esprit de vos soldais.
— Je ne sais pas monter à cheval, répondit flegmatiquement Juarez, étendu sur un canapé, et eoniinuant de limier le cigare qu'il tenait à la bouche.
— Eh ! bien, montez sur un âne, reprit mon ami, qui ne put retenir son indignation.
— Ce n'est pas la peine, » répliqua le président, après un moment de réflexion sur ce conseil, dont il ne comprit pas la malice.
Aujourd'hui Juarez est un mythe, un drapeau d'opposition; on se sert de son nom pour entretenir le désordre au Mexique, voler et pressurer les populations, mais il n'a aucune influence. On ne le consulte en rien*, ses partisans se comptent, j'allais dire qu'il n'en a pas. Cela se comprend; les hommes politiques n'ont jamais rien représenté au Mexique. Les Mexicains aiment ou détestent tel ou tel système, mais ils n'ont pas eu le temps de s'attacher ou de détester tel ou tel homme ; les hommes ne sont pas pour eux la personnification d'un principe, mais l'instrument d'un succès. Ces instruments s'usent vite; on les prend, on les repousse, on les reprend, puis on les brise ou les délaisse à tout jamais.
Au moment où l'empereur Maximilien s'occupe d'organiser une armée nationale, je dois ajouter quelques remarques à l'esquisse que j'ai donnée du soldat mexicain et surtout des officiers. Avant la guerre de l'indépendance, l'Espagne n'ayant rien à craindre de ses voisins du Nord, tenait le Mexique désarmé; quelques régiments envoyés de la métropole suffisaient à la défense du pays contre les dangers extérieurs. Les milices créoles , organisées pour maintenir l'ordre au dedans, n'avaient d'autres devoirs à remplir, au sein d'une paix profonde, qu'à faire le guet et des. parades.
A la voix des curés de campagne, à l'appel d'autres hommes influents , les Indiens se soulevèrent et devinrent soldats en 1810. C'étaient des armées irrégulières et tumultueuses, mal disciplinées et qu'on ne retenait pas facilement sous le drapeau en masses compactes. Les soldats allaient faire la semence et la récolte de leurs champs, puis revenaient, si bon leur semblait, pour se disperser encore et se réunir plus tard. Pas un seul vestige d'administration militaire. Les troupes indépendantes s'équipaient et se nourrissaient à l'aventure, de ce qu'elles trouvaient sur leur passage. Dès cette époque les femmes se chargèrent d'accompagner ou de précéder les colonnes, maraudant en route, remplissant au milieu des camps les triples fonctions de pourvoyeuses, de cuisinières et d'infirmières.
Après l'indépendance, le système de l'enrôlement forcé, — la leva, — que les chefs avaient plus d'une fois pratiqué pendant le cours de la guerre, devint la ressource principale des gouvernements qui se succédèrent. Quand un général en campagne ou en garnison avait besoin de quelques centaines d'hommes pour remplir les cadres épuisés de ses bataillons, il envoyaitunedi/ainede vieux soldats, commandés par un sergent, saisir les vagabonds, les désœuvrés, quelquefois les employés ou les ouvriers au sortir de leur maison ou de leur atelier. Ces coups de filet se donnaient ordinairement à la tombée de la nuit, aux carrefours de certaines rues et à la porte des cabarets. Dans les campagnes, l'opération delà leva avait quelque chose d'atroce, les hommes qu'on enlevait ainsi à
leur famille, à leurs travaux, se désolaient en songeant à la misère affreuse dans laquelle tomberaient les êtres qui leur étaient chers, pendant leur absence, dont la durée était toujours incertaine. J'ai connu des officiers mexicains chargés de faire la leva dans les campagnes, qui pleuraient à la vue de la désolation qu'ils répandaient malgré eux , en accomplissant leur mandat.
Dans les occasions pressantes on attendait les Indiens maraîchers aux barrières et on les conduisait au quartier; quand ils regimbaient, on les malmenait. Les foires fournissaient aux commissions d'enrôlement de belles opportunités de recruter des défenseurs pour leur parti. Ces soldats étaient expédiés quelquefois à de longues distances, conduits par une douzaine de vétérans armés de verges et de fusils. Ce système était encore en usage il y a quelques mois.
Quelle merveille que des hommes ainsi pris au trébuchet, surveillés comme des malfaiteurs, devenus soldats à contre-cœur, s'enipressassent de déserter à la première occasion et n'aient jamais connu la religion du drapeau! Faits prisonniers ils se laissaient enrégimenter au service de ceux qu'ils avaient combattus la veille, et leur seule préoccupation était de profiter d'une heure de désordre, avant ou après le combat, pour s'enfuir vers leurs villages.
Les seuls bataillons que l'on ait vus rester volontairement sous le drapeau et montrer de la constance pendant les expéditions, sont ceux qui s'étaient levés à l'appel de certains chefs respectés et populaires,
par dévouement à leur personne et à leur cause, ou par haine contre certains villages engagés dans un parti contraire, ou pour défendre tel ou tel intérêt local qu'ils croyaient en danger. Dans ces derniers temps nous avons vu les généraux Mendez et Mejia avoir de bonnes et fidèles troupes qui se battaient avec un courage et une constance dignes d'admiration* ces généraux étant très-aimés de leurs soldats: mais ces cas sont rares.
Si les troupes mexicaines sont mauvaises à bien des points de vue, il y a pourtant de bons éléments militaires dans la population. Il y a dans telle et telle province de l'excellente chair à canon , des gens lestes à la marche, sobres, obéissants et qui vont résolument au feu, quand ils sont bien commandés et bravement conduits. Une fois je me trouvais sur les frontières du Michoacan avec une petite colonne de 400 hommes au plus, chargée de refouler vers le lac de Guitzeo l'armée de Régules, forte de 2000 hommes, qui menaçait de venir à Valle de Santiago. Arrivé sur la crête d'une montagne , je causais tranquillement avec le commandant de l'avant-garde, composée de cent lanciers mexicains choisis par luimême. Il faisait une chaleur extrême, et la colonne, fatiguée par une marche forcce cle quatre jours et quatre nuits, avait plus de deux kilomètres d'étendue. Tout à coup, le commandant s'écrie : « Enfants, voici les dissidents, — Muchachos, aqni son los chinacos, » — puis il descendit en avant au grand galop, suivi par ses lanciers qui me passèrent devant comme une avalanche, sans s'inquiéter si les Fiançais se
massaient pour les soutenir. J'étais ébahi dune telle témérité. On peut faire de bons soldats avec les Mexicains', les généraux Mendiez, Marquez et Mejia l'ont prouve.
Les gardes rurales, les gardes urbaines, les escadrons irréguliers, qui battent la campagne à tort et à travers, ne son' (\nc de la petite monnaie militaire, dans laquelle il entre malheureusement autant de fer-blanc que de bon métal. Il serait difficile de dire si leurs services sont plus utiles que nuisibles; ce qu'il y a de certain c'est qu'ils coûtent cher aux contnbuables et que la somme employée à leur entretien suffirait à la solde d'une armée régulière de 40 000 hommes bien équipes et bien dressés.
L'organisation de forces régulières permettra au gouvernement de desarmer les bourgs, les villages et bon nombre de gens dont les fusils, les carabines, les lances et les sabres ne servent ordinairement qu'aux malfaiteurs et aux guérilleros qui ne manquent pas de s'en emparer quand ils en ont besoin.
Les troupes auxiliaires au service du Mexique méritent que je leur consacre quelques lignes; je parlerai spécialement des Français clans un autre chapitre; les Autrichiens et les Belges feront en ce moment le seul sujet de mes remarques.
La plupart des Belges venus au Mexique croyaient faire uniquement le service de l'Impératrice ; quelques officiers espéraient se battre pour avoir de l'avancement. Peu de temps après, leur arrivée, ils se plaignirent presque tous qu'ils avaient été trompés dans les promesses qu'on leur avait faites en Belgi-
que. Ce corps, mal organisé, mal équipé, a beaucoup souffert. Il s'est bravement battu, il a été tour à tour vainqueur et vaincu; les combats, les maladies et les désertions Font tellement décimé qu'au commencement de 1866 il était devenu à peu près nul. Envoyé à Monterey parce qu'il ne voulait pas obéir au général Mendez, on fut obligé de le licencier en partie.
Un officier en garnison à Monterey m'écrivit à leur sujet une lettre dont voici un passage : « Les Belges, à propos de leur solde, mise au taux de celle de la légion française, se sont mis à crier : « Vive Escobedo î vive les chinacos ! » Le lendemain le trésorier du régiment a disparu avec la caisse et trente bommes ; ils forment aujourd'hui une bande aux ordres d'Escobedo. Les gardes habillés de cuir, dont vous admiriez la-tournure, désertent par deux et six à la fois. Je tacherai départir le dernier pour voir les Belges pefuser d'obéir aux Autrichiens, .ceux-ci aux Français, ceux-là aux Mexicains. Vingt cas se sont déjà présentés, tout récemment; le commandant des lanciers de la garde mexicaine à Monterey a refusé d'obéir aux ordres du commandant français ; le colonel de Tucey a essuyé le mémo refus de la part du commandant belge. »
On avait dernièrement l'intention de foudre ce corps dans l'armée nationale. Quant aux Autrichiens, ils n'ont pas répondu à ce qu'on attendait d'eux. Les journaux ont célébré leurs triomphes, mais ils n'ont pasparlé de leurs revers, Les Mexicains les craignent encore moins que les Belges et Us ont battus dans maintes circonstances favorables aux Autrichiens.
On m'a dit que La faute en était aux officiers, je ne sais si c'est vrai.
A cause de leur arrogance et de leur brutalité, les Autrichiens sont détestés au Mexique comme ils Fêtaient en Italie; non-seulement ils ne deviendront pas populaires comme le sont les Fiançais, mais encore on ne les subira jamais qu'à contre-cœur. On les fondra sans doute aussi dans les régiments mexicains pour former les cadres et propager l'instruction et la discipline militaires.
Malgré les précautions prises par le gouvernement et le maréchal Bazaine pour éviter des conflits entre les troupes française, mexicaine, autrichienne et belge, de temps à autre il s'élève des rivalités et des mécontentements.
Lorsque les Autrichiens arrivèrent à Mexico, l'empereur et l'impératrice allèrent au-devant d'eux, comme ils étaient allés au-devant du premier détachement belge. Le surlendemain les officiers français leur donnèrent un punch forcé de 4000 fr. Je dis forcé, parce que lors de l'arrivée des Belges, les Français furent priés, au nom de l'union qui devait régner entre tous ceux qui servaient la même cause, d'offrir un punch aux officiers belges. Les Français s'exécutèrent de bonne grâce et chacun donna trentehuit francs pour souhaiter la bienvenue à nos voisins, dont le langage faisait presque des compatriotes. Le lendemain Leurs Majestés donnèrent une soirée au palais en l'honneur des Belges. Les officiers français se trouvèrent insuffisamment représentés à cette soirée ; leur punch ne leur fut pas rendu ;
ils ne s'en plaignirent pas, sachant que les nouveaux arrivés avaient une bourse médiocrement fournie ; mais quand vinrent les Autrichiens , ils se prêtèrent de mauvaise grâce aux convenances de la fraternité. Eux seuls les pratiquaient, disaient-ils, et le gouvernement mexicain n'avait pas l'air de leur en savoir gré.
Plus tard, lorsque nctre armée revint victorieuse du siège de Oaxaca, ville mieux fortifiée et plus difficile à prendre que Puebla, personne n'alla au-devant de nos troupes; il n'y eut aucune réjouissance, même officielle, à Mexico. Le maréchal Bazaine, par modestie, voulut rentrer incognito dans la capitale, mais la prise de Oaxaca était un fait d'armes si beau, si glorieux pour lui, pour nos armes, que le gouvernement aurait dû le fêter. En citant ces faitsje n'entends pas faire de la critique, je constate uniquement la nécessité qu'il y avait de créer une armée nationale, afin d'éviter les froissements inévitables de quatre drapeaux en contact dans le même pays.
L'organisation de cette armée se poursuivait dernièrement avec activité. On aurait dû s'y prendre deux ans plus tôt, lorsque le trésor mexicain n'était pas encore aussi vide qu'il l'est aujourd'hui, lorsque l'empereur avait encore son prestige; maintenant je crois qu'il est trop tard, et qu'on arrivera difficilement à faire face aux exigences des nouvelles complications suscitées par le départ de nos troupes et l'attitude des Etats-Unis.
Cette organisation, pour avoir des résultats sérieux, ne pouvait être confiée qu'aux Français, et, je dois
le dire, l'influence française a toujours été nulle à la cour. Les ennemis de l'empire et de l'intervention, les faux amis et les ambitieux ne voulaient pas s'appuyer sur le seul terrain solide qui pouvait consolider le trône', ils tenaient éloignées du pouvoir toutes les capacités, toutes les forces réelles dont on aurait dû s'entourer. La création d'une brigade modèle, qui devait servir de type et de noyau à la nouvelle armée mexicaine, fut décrétée et confiée au général Thun; celui-ci écboua complètement, malgré les primes et les enrôlements forcés qu'il employa pour avoir des bommes. Les Autrichiens n'ont su ni se faire aimer, ni respecter, ni craindre.
J'ai déjà dit quelques mots sur l'organisation du banditisme, cette plaie affreuse du Mexique. Je dois en révéler ici le caractère, pour le faire apprécier à sa juste valeur.
Dans tous les pays qui ont été en proie à une longue anarchie, les guerres purement civiles ont toujours été suivies dune période de brigandage. Nous l'avons vu en France après les guerres du quinzième siècle, en Allemagne après la guerre de Trente ans, en Italie à presque toutes les époques, en Grèce de nos jours. Le Mexique suit fatalement cette loi historique', il faut l'en plaindre et non s'en étonner ou croire que c'est un pays exceptionnellement doué de l'esprit du mal. Dans les luttes civiles, l'âme se façonne à la dureté, la morale perd promptement ses droits, et l'habitude vient vite de considérer comme loi suprême la loi du plus fort. La vie des camps engendre l'amour de l'oisiveté, et lorsque la paix est
rétablie, il ne manque pas d'hommes qui refusent de retourner aux labeurs honnêtes et tranquilles, et qui, ayant perdu tout sens moral, ne songent qu'à subsister aux dépens dautrui. Ce ne sont plus alors que des bandits qui se mettent volontairement hors la loi, et que la société a le droit et le devoir de poursuivre sans trêve et sans pitié.
Malheureusement ils trouvent des complices dans des hommes imbus de l'esprit de parti, et qui, pour satisfaire leurs prédilections ou leurs passions personnelles, feignent de prendre au sérieux le haillon menteur qui sert d'étendard au banditisme, et tentent d'aveugler le public à ce sujet pour favoriser leur cause. Nous en avons deux exemples qui se sont produits presque simultanément, et que les partis les plus contraires ont cherché à exploiter à leur profit: je veux parler du brigandage au Mexique et dans les Abruzzes.
Le royaume de Naples a vu surgir de son sein des bandes nombreuses qui ont défié et défient encore les autorités italiennes, ne voulant pas se soumettre à l'ordre et à la régularité qu'impose la constitution piémontaise importée chez eux. Ils se sont signalés, comme leur confrères du Mexique, par des prouesses et des exploits dignes de Mandrin. Comme les brigands de l'Anahuac, ils pillent et rançonnent les voyageurs qu'ils ne tuent pas, ils infestent les routes, ils ont des intelligences dans les villes avec des mécontents dont le désordre satisfait les rancunes politiques, et qui partagent à l'occasion leur butin. Ils n'eu ont pas moins trouvé des admirateurs dans Top-
position royaliste, tant l'esprit de parti aveugle et fausse le jugement.
De mémo au Mexique, la résistance réelle de Juarez a été brisée à Puebla et à Oaxaca. Entre le Rio Grande et le Chiapas il ne reste plus que des bandits qui font en conscience tout ce qui concerne leur métier. Mais il ne manque pas de députés et de journaux en Francepour déclarer « quelabauniére républicaine se montre partout au Mexique, que le vaillant Régules, l'irréprochable Cortina et l'humain Gorona remportent triomphes sur triomphes, que la cause libérale est pleine de vie, etc. » Bref, pour l'opposition républicaine, le plus vulgaire bandit qui arrête une diligence et détrousse un voyageur est un Régulus ou un Varron, un républicain austère et convaincu qui ne désespère pas de la République.
Les bandes juaristes se distinguent des autres brigands par des actes d'atrocité vraiment incroyables. En visitant l'intérieur du pays, j'ai compris l'enthousiasme des habitants pour l'intervention française et nos soldats en particulier. Une excursion dans l'Etat de Jalisco me remplit le cœur de dégoût et d'indignation. Un officier me disait en revenant d'une expédition dans ce même Etat : « Ce n'est pas une expédition militaire que nous venons de faire, c'est une promenade au milieu des ruines et des charniers. L'ennemi pille, saccage, brûle et ne veut pas se battre. Partout où il passe, il vole ou détruit ce qu'il ne peut emporter. Il force les habitants à s'enrôler dans ses bandes, et quand les malheureux refusent ou hésitent, il les égorge. Nous avons trouvé le long
de la route des groupes d'hommes pendus ou brûlés ; en certains endroits j'ai compté jusqu'à trente suppliciés; les femmes et les enfants ne sont pas épargnés. En arrivant à une hacienda près de Cuisillo, un spectacle atroce nous attendait : au mur extérieur de la chapelle était pendue une jeune femme entièrement nue, éventrée jusqu'à la gorge ; quelque chose d'informe et d'ensanglanté se balançait à ses pieds; ces tigres avaient fait sortir l'enfant du sein de la mère pour lui faire partager son supplice ; il était pendu par le cou. »
Quand le capitaine Berthelin eut tué Rojas, les populations rurales du Jalisco et des environs célébrèrent pendant huit jours la mort de ce monstre qui se faisait une joie de torturer des enfants, des femmes et des vieillards, de casser aux uns la tète sur les fonts baptismaux, de couper le sein aux autres, d'aveugler les derniers et d'incendier des villages entiers. D'autres brigands de son espèce violaient de jeunes filles sur les autels et mutilaient les hommes avant de les tuer. Mais jetons le voile sur toutes ces horreurs ; on ne me croirait pas si je racontais tous les actes de sauvage barbarie dont je puis garantir l'authenticité. J'en ai dit suffisamment pour prouver aux hommes de la couleur de M. Jules Favre qu'ils se sont trompés en prenant les bandits mexicains pour des guérillas politiques.
Dans le Courrier de San Francisco du 3 septembre 1805, on trouve un fait enregistré par V Ere nonvc Ile de Mexico, et que je crois instructif. Au mois daoùt de cette même année, il y eut à Jackson une
reunion de soi-disant patriotes mexicains, à l'effet « d'aviser au meilleur moyen de réaliser une souscription dont le produit servira à l'achat de deux cannes à pommes d'or ou de deux montres destinées à MM. Jules Favre et Ernest Picard, qui n'ont pas craint d'adresser de si vertes paroles à leurs infâmes compatriotes. »
Ce rapport du comité mexicain fait faire au journal en question des réflexions qui méritent d'être citées. « Nous ne voyons rien dans ce fait qui doive nous étonner ni M. Jules Favre lui-même. Comment, un bandit, un homme sans foi ni loi, à la tête d'une troupe de gens de son espèce, attaque amis et ennemis, pille des villages entiers et brûle ce qu'il ne peut emporter, éventre les femmes après les avoir déshonorées, assassine les vieillards et les enfants, et, avec des raffinements de cruauté qui font frémir, massacre des prisonniers sans défense. Puis, un jour un général français arrive au milieu du repaire de ces scélérats, et, dans un mouvement d'indignation, il y met le feu : une bourgade mexicaine, chacun sait ce que c'est, deux douzaines de masures en torchis ou de ramades en joncs.
« Il ne vient à l'idée de personne que ce général ait fait là quelque chose contre les lois de l'honneur ou de la guerre; les honnêtes gens, les hommes de cœur, les soldats trouvent au contraire que ce ne sont que de bien faibles représailles pour un tel amas de crimes; les brigands eux-mêmes, sous le poids delà réprobation universelle, courbent la tête et se taisent. Seul, un avocat français, une illustration du
barreau, un membre du Corps législatif, n'est pas de l'avis de tout le monde et ne craint pas de dire que tout le monde se trompe.
« Le coupable, selon lui , ce n'est pas l'homme qui viole , qui pille , qui tue , et qui a froidement assassiné cinquante-sept prisonniers désarmés , les propres compatriotes de cet avocat. Non; le coupable, c'est le général qui a détruit les deux douzaines de huttes infectes où l'on dansait sur les cadavres des prisonniers français. Un bandit! l'homme qui a ordonné ce massacre ! Vous voulez dire un héros , un patriote qu'il faut honorer de la couronne civique. Et l'on s'étonnerait que cet homme , ou que ceux qui sympathisent avec lui , et qui, au besoin , seraient prêts à agir comme lui, éprouvent de la reconnaissance pour l'avocat qui a eu le triste courage de se charger d'une défense jugée impossible par l'ordonnateur même de ce massacre ? i>
Telle est la manière dont on a apprécié au Mexique le plaidoyer de M. Jules Favre sur les auteurs de l'assassinat des prisonniers de Los Veranos.
Aujourd'hui le brigandage au Mexique, renforcé par les nombreux déserteurs des corps auxiliaires, par les prisonniers relâchés trop légèrement, encouragé par la faiblesse du gouvernement mexicain , la trahison et l'annonce du retrait de nos troupes , devient très-diflicile à maîtriser, car il a pris des proportions colossales. Pour en venir à bout, il faudrait tripler le nombre des « compagnies franches » et se hâter de mettre en campagne les quarante bataillons de chasseurs mexicains qu'on est en train d'organiser.
Si la tâche est longue et difficile, elle n'est peut-être pas impossible. Jetons un coup d'œil sur le royaume de Naples. Ou a déjà pris et fusillé des centaines et des milliers de bandits; n'ont-ils pas encore des émules partout? Cependant voilà sept ans que le midi de la péninsule est entré dans le giron de l'unité italienne. Victor-Emmanuel a sous ses ordres 300 000 hommes commandés par des généraux d'une énergie à toute épreuve, et le brigandage n'est pourtant pas étouffé. En tire-t-on la conséquence que l'ancien royaume de Naples ne sera jamais pacifié?
On est encore moins en droit de tirer celte conséquence à l'égard du Mexique, si l'on se reporte à deux années en arrière, si Ion met en balance l'œuvre que l'armée française avait devant elle, ses moyens d'action et les circonstances de toutes sortes qui sont venues la contrecarrer. Le brigandage offre au Mexique le même caractère qu'il a dans les provinces napolitaines; l'opposition en France fait preuve de peu de logique en montrant des sympathies pour les uns et du mépris pour les autres. Au Mexique comme en Italie, il faut agir avec la même sévérité pour arriver au même résultat, l'extinction d'une plaie qui déshonore les deux pays et l'humanité.
Pour rester dans le vrai, je dois enregistrer d'autres contradictions. Le peuple mexicain est bon, soumis et respectueux. Les grands ne molestent pas les petits, même dans les relations les plus ordinaires de la vie ; les uns et les autres sont sur un pied presque parfait d'égalité. Les sentiments de famille sont re-
ligieusement professés. De toutes parts, on aspire à la tranquillité, au travail libre, modéré, à l'aisance. Avec ces précieux éléments le Mexique constituerait une nation heureuse et civilisée, sans l'instabilité du pouvoir qui a fait à ce pays des blessures profondes, mais non incurables.
« Dieu, disait M. de Barrés, a réparti entre toutes ses créatures les moyens d'attaque et de défense, selon les besoins et les dangers de leur condition. Au lion il donne la force et l'audace, au cerf de bonnes cornes et la vitesse, au tigre l'élasticité et l'énergie, au renard la ruse, au chat la griffe, à la tortue une carapace impénétrable. Les peuples sont un peu comme les animaux: chacun d'eux se plie aux mœurs qui conviennent â sa nature, et se façonne instinctivement à certaines pratiques. Les uns sont agressifs, belliqueux, hardis et se font gloire de ressembler au lion-, d'autres préfèrent les allures et la politique du renard; il en est pour qui le tigre est tin exemple à suivre: au Mexique, où l'on court à tout instant le risque d'être écrasé par les partis belligérants, les populations ont appris à faire la tortue. C'est ce qu'on appelle la force d'inertie. »
La manœuvre est simple et facile : dés qu'on voit venir une loi roide ou lourde, un événement fâcheux, un fait accompli redoutable, on met la tête et les pieds sous la carapace et on laisse passer la chose. La loi se heurte à l'obstacle, l'événement s'y émousse, le fait s'y amortit, et il est arrive'' plus d'une fois que le char del'Etat y a perdu ses essieux ou en a été culbute. La tortue politique reprend alors lourdement
son petit train, sans avoir été entamée, prête à recommencer au premier danger qui se présente.
Cela se voit surtout quand le gouvernement lance une loi fiscale inusitée. Le décret est affiché solennellement au coin des rues, les percepteurs se mettent en campagne, les contribuables apprennent sans aucun signe extérieur de mécontentement qu'on vient détaxer les portes, les fenêtres et le capital; ils ne se donnent pas même le malin plaisir de chansonner la mesure. Mais quand les agents du fisc se présentent à domicile, leurs reçus à la main, on ne les insulte pas, on ne les brusque pas le moins du monde; au contraire; ils peuvent compter sur la cigarette d'usage ; s'ils arrivent à l'heure du chocolat, on leur offrira poliment ce qui reste de la tasse et des biscuits, et pour peu qu'ils y mettent des formes, on
mettra le logis à leur disposition mais d'argent
point. Ce contribuable-ci a eu dernièrement son hacienda saccagée, et c'est beaucoup s'il peut joindre les deux bouts de la mauvaise année courante. Cet autre a sa femme en couche ou ses enfants au lit ; on est bon époux et bon père avant d'être citoyen. Un troisième, prétexte qu'il est Jévoné 4e cœur et d'àme à l'ordre de choses établi, et qn'il serait heureux de verser son sang pour le gouvernement, mais qu'à l'heure présente il lui est impossible de payer sa part d'impôt. D'autres allèguent qu'ils ne sont pas compris dans la loi, ou demandent des rectifications, du répit. « Revenez demain ou plus tard » est la prière de cent autres. Si bien que sur dix cas le percepteur a été éconduit neuf fois au moins, et qu'il revient au
bureau après avoir collecté une longue litanie de doléances et de suppliques, des saluts, quelques cigarettes et fort peu d'argent.
Il se présentera quelques jours après, mais sans plus de succès; les fins de non- recevoir se multiplient à mesure que le fisc presse et menace. Enfin, le gouvernement, impatienté et à boutd'écus, donne Tordre d'exécuter les récalcitrants. Le contribuable fait la tortue. Le piano de mademoiselle est envoyé au dépôt, le lit de madame est enlevé ; c'est fâcheux sans doute ; mais ne peut-on pas vivre sans entendre des airs variés, et ne saurait-on dormir sur des nattes?
Les voitures aussi vont quelquefois sous la remise du lise. Aucun sacrifice n'est d'ailleurs au-dessus du stoïcisme des contribuables qui ont résolu de se mettre sous la carapace. Tant il y a que le trésor se trouve alors à la tête d'une foule considérable de pianos, de fauteuils, de porte-fleurs, etc. ; que faire de ces assortiments divers et bizarres? Les mettre à l'encan? Personne ne les achète. Payer ses employés et son armée en musique, en meubles et en bric-àbrac? La chose serait étrange et divertissante.
C'est ainsi que bien des lois fiscales sont éludées et déjouées. Quand le général Miramon partit pour Calpulalpam, où son armée fut déconfite, les magasins de la douane étaient encombrés de meubles et de bibelots enlevés aux contribuables récalcitrants, il fut vaincu par cette force inerte de l'opinion publique autant que par les armes de ses ennemis.
On fait encore la tortue dans les procès, en s'abri-
tant derrière les mille formalités de la loi mexicaine ; on la fait en politique en s'abstenant de toute coopération aux affaires générales sur les plus étonnants prétextes de santé, de famille, de voyage prochain, de délicatesse politique, etc.; les municipalités se renferment dans leur inertie quand hou leur semble, et le peuple suit l'exemple qui lui vient de partout. Comment le progrès pourrait-il venir avec une telle tendance à faire la tortue? Je le dirai plus loin, maintenant je dois seulement ajouter à ce que je viens de dire que le difficile au Mexique n'est pas de faire des lois, mais d'arriver à les faire respecter, à les faire obéir.
La tyrannie qui régnait sous le nom de république n'a pas seulement laissé les traces de sa longue domination dans les champs dévastés, dans les habitations incendiées; elle a fatalement laissé dans les âmes son empreinte profondément marquée. Avec un climat et un sol tels que le sol et le climat du Mexique, peu d'années d'une administration intelligente et ferme suffiraient pour cicatriser ses plaies matérielles; la guérison des esprits exigera plus de temps et offrira plus de difficultés.
Habitués, les uns à commettre, les autres à subir les actes les plus arbitraires, les habitants, aussi bien que les fonctionnaires chargés de les administrer, ont rarement la conscience exacte de leurs droits et de leurs devoirs. Le fonctionnaire tend toujours à la dictature ; le citoyen est malheureusement toujours disposé à courber la tète devant une
force positive, qu'il est accoutumé à voir dominer la force absente des lois.
Croire qu'on modifiera cet état de choses en peu de temps est une illusion. Prendre les apparences pour des réalités est une erreur qui devient souvent funeste. C'est pour éviter ces erreurs que j'ai voulu remplir le rôle de celui qui rend des services mal appréciés, qui énonce des vérités désagréables, et qui sait déplaire en le faisant. Les malades n'aiment pas les miroirs, il en est même qui parfois les brisent; je le sais. Cependant les vrais amis du patient en péril, sont ceux qui révèlent au médecin, chargé de le guérir, les ulcères quel'amour-propre d'abord, et mille intérêts ensuite l'empêchent de confesser. Il faut être convaincu de l'utilité des services rendus en disant la vérité, pour persister dans ce rôle d'inutile Cassandre, quand on songe surtout que le pouvoir est toujours entouré de Troyens, de* suggestions intéressées, de personnalités froissées, de sourdes manœuvres craignant le grand jour.
Si les Mexicains font la tortue quand il s'agit de donner leur argent ou leur concours au gouvernement, ils sont, au contraire, d'une grande activité pour réussir à se faire entretenir par lui. De cet amour des places il résulte un excès d'employés qui encombrent toutes les administrations, paralyseni la marelie des affaires, épuisent le trésor cl trafiqueril de leurs emplois pour obvier à l'insuffisance des appointements. Dans chaque préfecture, il y a ordinairement un préfel politique, un préfet municipal, les généraux, je ne les compte pas, un commandant
supérieur, quelquefois un commissaire impérial et souvenl un commandant supérieur français. L'accord
est difficile entre ces autorités diverses. On aurait pu réaliser d'énormes économies sur cette exubérance d'employés, en en retranchant les quatre cinquièmes dans les ministères et les préfectures. Si Ton avait mis l'administration des départements et des villes entre les mains d'un officier supérieur français, responsable, aidé d'une municipalité élue par le suffrage universel, on aurait moins gaspillé d'argent et le publie aurait profité des taxes communales.
Les autorités perçoivent les impôts destinés à l'amélioration des rues et des routes, mais détournent .généralement à leur profit l'argent de sa destination, Les journaux indépendants des provinces sont continuellement remplis de plaintes à ce sujet. De l'intégrité du préfet dépend le bien-être de tout un département, et, depuis l'empire, le choix des autorités a été des plus déplorables. A Mexico, MM.Mendoza et Trigueros, préfets actifs et honnêtes, ont fait en quelques mois plus d'améliorations que les préfets précédents en avaient fait depuis un demi-siècle. Je crois avoir déjà dit que Gordova, les voyageurs et les chariots de passage dans cette ville venaient d'être frappés d'une contribution qui produisait près de cinq cents francs par jour. Le prétexte de cette redevance était l'entretien des tirailleurs algériens, tandis que le subside qu'on leur accordait était seulement de deux mille francs par mois. Que devenait le reste de la somme ? Je pourrais citer une multitude d'autres impôts, dont le produit était éga-
lement détourné de sa destination, mais à quoi bon? La vigilance du gouvernement impérial a été appelée sur ces faits qui déshonoraieut le gouvernement républicain, et ont fini par amener sa chute. L'empereur Maximilien était en train de réviser le personnel de son administration, de le réduire et de n'employer que des honnêtes gens, au moment où la maladie de l'Impératrice est venue donner un coup, mortel sans doute, à l'empire.
vin
InleiventuTn française. — Nos soldats au Mexique. — Anecdotes. — Histoire d'un chien de régiment. — Opposition des autorités mexicaines vis- à- yis de l'intervention. — Conséquenees du retrait de nos troupes. — Monarchistes.
Ne voulant ici parler de l'intervention qu'au point de vue pittoresque, et laisser pour plus* tard le côté politique, je ne rappellerai pas les motifs qui décidèrent notre intervention dans les affaires du Mexique . Quels que fussent les mobiles de cette décision, notre campagne au Mexique pouvait, en effet, devenir la plus belle page du règne de Napoléon III. Le succès en est manqué par des raisons que j'exposerai bientôt. En attendant, je dirai que le gouvernement français n'a été secondé par personne, et qu'il a été longtemps trompé sur la disposition des esprits, sur les ressources de la république, sur les moyens de la pacifier et de fonder une monarchie stable.
La plupart des Mexicains qui contribuèrent le plus à la création de l'Empire étaient en Europe depuis
bien des années ; ils ne connaissaient plus la situation morale du pays, ni les remèdes nécessaires à la guérison de la patrie. Tous se firent des illusions; malheureusement, il y en avait beaucoup d'intéressées. Quoi qu'il en soit, trompée de tous côtés, poussée, sinon par un sentiment chevaleresque, comme celui qui nous fit prendre les armes pour les chrétiens de Syrie et l'indépendance des Italiens, au moins par un sentiment de haute politique, la France marcha sur Mexico et substitua, en faveur de l'archiduc Maximilien, la monarchie au régime républicain.
S'appuyant d'abord sur des renseignements incomplets, erronés, ayant ensuite peu de confiance dans les Mexicains compétents qui nous étaient dévoués, on ne tint aucun compte de leurs conseils. Nos premières expéditions se firent dans des conditions fâcheuses ; nos officiers et nos soldats eurent bientôt à supporter des souffrances inouïes. Lefvomito, les maladies, les balles des assassins en décimèrent davantage que le champ de bataille. Plus tard arrivèrent de fâcheux revers, puis il fallut courir à marches forcées, par des chemins impossibles, sous un ciel de feu ou dans la boue jusqu'aux genoux, après un ennemi invisible qui se sauvait toujours à notre approche. Nos troupiers, qui ne demandaient qu'à se battre, s'irritèrent de ce nouveau genre de campagne ; leur caractère, généralement si jovial, s'aigrit; ils traitèrent le Mexicain avec trop de mépris ou de sans-façon; ce n'était pas le moyen d'apaiser les antipathies nationales. Néanmoins, je dois dire que la bravoure et la tenue de nos soldats leur
avaient acquis l'admiration des Mexicainset beaucoup de sympathies dans le peuple.
Ces sympathies se sont considérablement augmentées depuis que nos troupiers parlent l'espagnol. En route, arrivés à l'étape, ils vont dans les cabanes des Indiens acheter des galettes de maïs, appelées tortillas, qu'ils payent sans marchander; ils aident les femmes à faire la cuisine, leur donnent du pain français que les Mexicains aiment beaucoup, et leur rendent souvent de petits services qui sont appréciés. Le soldat a très-bon cœur ; parmi les mille preuves que je pourrais en donner, en voici une qui me vient à l'esprit, et qui est assez drôle :
Lorsque je quittai Guanajuato avec une colonne du 7e de ligne, musique en tête, nous étions précédés et suivis d'un certain nombre de femmes en crinolines. Je pensai d'abord que c'était l'amour de l'harmonie, les airs entraînants de la musique qui poussaient ces Mexicaines à nous accompagner, mais je fus détrompé. Les musiciens cessèrent de jouer, ils se mirent de chaque côté de la route, les uns derrière les autres, leurs instruments sur le dos, et nous marchâmes en colonne sur deux files. Ces dames nous suivirent quand même jusqu'à l'étape. Leur cœur était engagé dans le régiment. Le soir nos soldats se réunirent pour se concerter sur les moyens de prouver à leurs admiratrices qu'un tel dévouement les avait touchés. Elles avaient fait quatre ou cinq lieues à pied, par une poussière et un soleil comme on n'en voit qu'au Mexique ; suivre la colonne jusqu'au Chihuahua n'était pas possible ; il fut
résolu qu'on louerait des bourriquets pour reconduire dans leurs pénates les sensibles Mexicaines. Si dans le service de l'Autriche le militaire n'est pas riche, il ne Test guère plus au Mexique, car tout y est fort cher. C'était donc pour nos troupiers une dépense ruineuse qu'ils faisaient en faveur des jambes de ces dames. Ils n'hésitèrent pourtant pas et montrèrent par ce sacrifice que les cœurs braves sont toujours généreux.
Quand leur tête est montée par les boissons alcooliques ou fermentées, ils sont un peu vifs, un peu trop expansifs, nos zouaves surtout. Dans ces occasions, ils se jetaient volontiers au cou des Mexicains et principalement des Mexicaines, pour les embrasser au nom de l'intervention venue au Mexique pour pacifier les esprits. Quand ils sont complètement ivres, ils tapent dur sur tout ce qui leur tombe sous la main. Les Mexicains ont tort de se plaindre des horions qu'ils reçoivent dans ces circonstances. N'est-ce point le pulque, la liqueur nationale avec laquelle ils enivrent les militaires qui leur procure l'occasion de connaître la force du poignet français ?
Nos soldats, en goguette , oubliaient l'heure à laquelle ils devaient rentrer au quartier le soir ; sous prétexte qu'ils n'avaient pas de montre, ils trouvaient cet oubli naturel. Ils n'aiment pas les montres et cherchaient volontiers querelle aux serenos, horloges nocturnes et vivantes du Mexique. Ces braves gens ne troublaient-ils pas le repos public en criant la nuit l'heure qu'il est et le temps qu'il fait? Qu'im-
porte à Thomme qui dort l'état de l'atmosphère et l'heure qui sonne à l'horloge de la cathédrale? C'est donc au nomdela tranquillité publique que nos troupiers éborgnaient les serenos à coups de poing; c'est également en son nom que nos soldats étaient arrêtés dans ces occasions et mis en prison. La question mexicaine est un tissu de contrastes et de contradictions.
L'intervention offre des caractères et des points de vue si variés qu'il faudrait des volumes pour insérer les études qu'un observateur consciencieux pouvait faire sur ce sujet. Le côté militaire et plaisant a surtout un cachet curieux qui ne laisse pas d'avoir de l'intérêt et même son importance. Tenter de citer et de coordonner tous les faits dont j'ai été témoin serait un travail puéril et fastidieux; j'aime mieux citer au hasard quelques-uns des traits qui se représent à mon esprit.
C'est moins dans les garnisons qu'en campagne que se révèle le caractère du soldat et sa manière d'envisager un pays. Ainsi, j'ai remarqué qu'il n'était point maraudeur par goût, mais par nécessité, et qu'il se croyait au Mexique plus chez lui qu'en pays ennemi. Quand il arrivait à l'étape, s'il avait tout ce qu'il lui fallait pour bien camper et faire sa popote, il s'occupait à laver son linge, faire sa toilette ou jouait nu piquet ou au loto.
Un jour, le colonel X..., en faisant sa ronde autour du campement de la colonne, surprit un zouave qui traînait un cochon fort gras vers les marmites de sa compagnie.
« Où avez-vous pris cet animal? lui demanda le chef de la colonne, d'un air sévère.
— Mon colonel, je l'ai acheté, répondit le zouave
avec sang-froid,
— Ah ! et combien Pavez-vous payé ?
— Un réal (soixante centimes), c'est bon marché, mais c'est le prix dans ce pays. »
Cet achat lui valut un mois de prison, car nos officiers sont très-sévères sur le chapitre du maraudage formel ou déguisé. Aussi les Mexicains ont-ils rarement à se plaindre des maraudeurs, et s'ils étaient plus honnêtes dans leurs prix, ils feraient de trèsbonnes affaires avec notre armée; mais lorsqu'une colonne arrive dans un village, dans une hacienda ou dans un rancho, les marchands triplent le prix de leurs denrées, de sorte que le soldat n'achète pas, souffre ou triche quand il peut.
Ce qui rendait l'intervention désagréable aux yeux du troupier, c'était surtout les longues marches, pour surprendre un ennemi qui se sauvait toujours, lors même qu'il était bien supérieur en nombre à ceux qui le poursuivaient. Pour se distraire en route, au milieu d'un pays stérile, sans arbre, sans culture, affreux et monotone, le soldat n'a que les perroquets qu'il élève, les chiens qu'il nourrit et les histoires qu'il écoute ou raconte. Une fois j'entendis «l'histoire du chat et de la marmite, » racontée par un témoin de l'aventure, dans ce style militaire inimitable qui donne du sel et du piquant aux choses les plus insignifiantes. J'aurais voulu la sténographier pour la publier, mais quoique décolorée par une
mémoire infidèle, je vais en esquisser les principaux faits.
Un chasseur à pied apprivoisait un chat qui l'avait adopté pour seigneur et maître et le suivait comme un chien. En route, le chasseur plaçait le chat sur son suc; à la grande halte, le chat descendait et mangeait avec les soldats de la section de son maître \ à l'étape, il couchait sous la tente commune.
Un jour, au moment de quitter la grande halte pour continuer l'étape, le commandant de la colonne passa dans les rangs pour voir s'il n'y avait pas trop de carottiers. Ce nom se donne principalement aux mauvais marcheurs qui se font passer pour malades, afin de monter dans les voitures de bagages ou de ne pas porter leurs sacs. Le chasseur craignant d'être puni, prit son chat précipitamment, le fourra dans sa marmite, mit le couvercle par-dessus, boucla le tout sur son sac et se remit en marche avec la colonne. Le pauvre chat , non habitué à pareil domicile, fit un sabbat infernal dans sa prison , puis à la seconde ou à la troisième pose ne bougea plus ; — chaque pose, on le sait, se fait après une heure environ de marche.
Arrivé à l'étape, le chasseur ne doutant plus de la mort de son protégé qui ne remuait plus, se hâta de découvrir la marmite. Aussitôt le chat s'élance, saute sur un arbre , n'en descend que pour manger , puis disparaît de nouveau. Le lendemain, le clairon sonne le départ. Pas de chat. On se met en marche, et le voilà qui tombe, on ne sait d'où, sur le sac d'un soldat de la compagnie de son maître. Depuis cette
époque il fit tous les jours le même manège. En route il allait d'un bout à l'autre de la compagnie, en passant d'un sac à l'autre, et sautant par-dessus ceux qui avaient des marmites, ustensile pour lequel il professait la plus grande horreur. Aux heures des repas, il venait prendre le sien, puis il se sauvait dès qu'on pliait bagage.
Au Mexique, je n'ai jamais vu de colonne, aussi petite qu'elle fût , sans une certaine quantité d'animaux apprivoisés. Celles qui revenaient deMazatlan, de Oaxaca, des terres chaudes en un mot, avaient des perroquets de toutes les couleurs, de toutes les grandeurs, et parlant français et mexicain. Des personnes d1 A guas-Calientes m'affirmèrent que lorsqu'il arriva dans cette ville le premier détachement de nos troupes , il y avait des zouaves qui portaient jusqu'à deux perroquets perchés sur leurs baïonnettes. Cette multitude d'oiseaux criant , sifflant et^babillant au son des tambours et des clairons produisit un effet drolatique sur les habitants. Ils ne pouvaient m'en parler sans rire encore.
Lorsque nous entrâmes dans Aguas-Calientes , avec le ye de ligne, musique en tête, la grosse caisse ayant sa peau crevée par une balafre de cinquante centimètres, restait silencieuse.
« Tiens, dit un zouave d'un air moqueur, en la montrant du doigt, la grosse caisse qui boude !
— Imbécile, lui répondit un de nos sapeurs avec dignité, tu ne vois donc pas que l'intervention lui a suggéré une maladie de peau. >•
Les régiments du corps expéditionnaire ont des
topographes pour faire le tracé des routes qu'ils parcourent; ils devraient avoir aussi des chroniqueurs pour enregistrer les « mots» de soldats, ils en feraient de fort belles collections.
« L'intervention, disait un soir un caporal philosophe, à sa tribu qui l'écoutaient religieusement, est une bonne chose qui n'a d'inconvénient que l'abus des étapes faites par le Soldat pour ittraper des gens qui nous fuient toujours. Elle donne de l'avancement au militaire, des écus aux Mexicains qui fournissent nos marmites, elle civilise les femmes qui raffolent de nous et profite surtout à la race canine dont le caractère s'est complètement modifié depuis notre arrivée. »
Ce caporal avait raison. Les chiens, au Mexique, avaient l'habitude d'être peu nourris et beaucoup battus. Nos troupiers les nourrissent et les caressent. Ces procédés furent bientôt connus de tous les chiens du pays. En moins d'un an, nos plus petites colonnes se virent précédées ou suivies d'un vrai troupeau de chiens qui mordaient les Mexicains. L'intérêt fait faire tant de choses ! Beaucoup de chiens adoptèrent des soldats ou des officiers français et quittèrent leurs maîtres réels pour suivre ceux de leur choix. Au moment de quitter Mexico pour me rendre à Durango, un fort beau lévrier , gros, bien nourri et bien logé , me témoigna sa reconnaissance de quelques caresses que je lui avais faites , en me suivant dans mes longs voyages. A Durango pourtant, il s'ennuya de me voir passer mes jours à tracer des cartes, faire des chiffres et de l'anthropologie , il me laissa pour
aller à Ghiliualiua avec deux compagnies du 7e de ligne.
Ces volontaires d'un nouveau genre, quoique poltrons , nous étaient souvent utiles, pour garder nos bagages. Ils montraient une déférence touchante pour les chiens de régiment , amenés de France ou d'Afrique. Parmi ces derniers, j'en ai connu deux dont les noms méritent d'être connus. L'un , appelé Puebla, avait eu une patte cassée au siège de cette •ville. Il appartenait au 7e de ligne; il porlait sur le dos un grand 7 peint en rouge. Eu marche , il était toujours à F avant-garde avec les sapeurs. A l'étape, il couchait dans la chambre du drapeau ou à la porte.
L'autre, nommé Malakoff, avait été blessé en Crimée et en Italie; les zouaves lui firent sur les pattes de devant, à l'aide d'un rasoir et de la peinture, deux galons de caporal, Dans une affaire un peu chaude, qui eut lieu dans le Michoacan, Malakoff ne fut pas à la hauteur de son passé ; pour le punir on lui rasa les pattes, il perdit ses galons et reçut les étrivières par-dessus le marché. Dès lors , dégoûté du service il abandonna le régiment et voyagea en amateur. Il adopta les officiers du trésor, trouvant leur table irréprochable, et couchait le soir près de la caisse. Il avait conservé une dent contre les Russes. Un jour qu'on jouait à Mexico, « les Cosaques, » Malakoff se trouvait au théâtre ; il grommela tout le temps de la pièce contre les acteurs habillés en russes; on dut le mettre à la porte. Quand je l'ai vu pour la dernière fois, il maigrissait à vue d'œil ; depuis sa mésa-
venture du Miclioacan , l'intervention avait perdu pour lui tout son charme.
Je dois maintenant aborder franchement le côté sérieux de l'intervention , c'est-à-dire révéler les causes qui l'ont rendue inutile et même déplorable pour le Mexique, sans aucun avantage pour la France. Plus loin, je prouverai qu'elle devait être une des plus humanitaires, des plus glorieuses et des plus importantes du dix-neuvième siècle , si l'empereur Napoléon avait été secondé. *
L'influence française, la seule sur laquelle le gouvernement mexicain aurait dû se reposer a été mise de côté dès l'arrivée de l'empereur Maximilien à Mexico. En voici les raisons. L'empereur étant trèslibéral dans ses idées et ne connaissant pas le Mexique a répudié le parti conservateur qui lui avait donné la couronne ; il a cru s'attacher les libéraux en leur sacrifiant ses seuls et vrais amis, et a donné le pouvoir aux hommes du parti libéral plus ou moins modéré. La confiance du souverain, les honneurs et les places sont devenus le partage d'une multitude de nullités nationales , de renégats envieux , des girouettes intéressées, des oiseaux de proie du pays, en un mot, de tqus les rebuts des deux partis qui divisent l'empire.
Le pouvoir étant ainsi entre les mains de gens sans aveu, sans convictions, sans énergie pour le bien , sans ombre de patriotisme ^ universellement méprisés, trahissant leur souverain par des flatteries •calculées, par une sourde opposition , par une incapacité notoire et- leur infidélité dans le service, le
gouvernement est tombé dans la déconsidération la plus absolue et l'intervention qui le soutenait a perdu son prestige.
A peu près tous les employés du gouvernement , depuis le ministre jusqu'à l'alcade, ont été pris dans la catégorie d'hommes dont je viens de faire le portrait. Beaucoup d'entre eux sont des malfaiteurs publics, et si chacun était jugé par les lois françaises et des juges français , la corde et le bagne n'en laisseraient guère dans l'administration. Ces hommes, jaloux, envieux et sots, tenaient à l'écart les dévouements sincères et les gens vraiment honnêtes ; leurs idées étroites et leur égoïsme antinational , leur faisaient repousser toute pensée généreuse, tout conseil salutaire , suggérés par des patriotes ou des étrangers, pour faire marcher le pays dans la voie du progrès social, delà prospérité publique et pour consolider l'empire. La plupart de ces eunuques politiques avaient l'intelligence bornée au point de sacrifier parfois , sans le savoir , leurs intérêts personnels à des haines, à des jalousies individuelles. Ils ne voulaient ni de l'intervention française, ni de l'empereur Maximilien. Ayant entre les mains le pouvoir et les honneurs , ils ne voulaient pas le partager , encore moins le céder à des étrangers. Ils donnaient pour prétexte que connaissant mieux le pays que nous , ils devaient également mieux le gouverner. Ils oubliaient ce qu'ils ont fait du Mexique depuis qu'ils le gouvernent. Ce n'étaient certainement pas les Autrichiens et les Belges, ayant de l'influence auprès de l'Empereur, qui auraient engagé S. M. à s'appuyer
uniquement sur la France pour fonder la monarchie au Mexique ; trop de rivalités et de petitesses auraient empêché ces conseils, si le gouvernement eût été porté à les suivre.
Tout étant à créer au Mexique, on pensait généralement que l'Empereur régénérerait le pays, proprio motuy se servant pour cela de tous les dévouements et de tontes les capacités qui lui prêteraient leur concours, sans considération de parti ou de nationalité. Aussi, tout le monde fut-il étonné, d'abord du choix des ministres et des préfets, ensuite de voir que l'Empereur ne faisait rien, sans obtenir préalablement l'approbation de ses conseillers. Il est inutile d'ajouter que cette approbation se faisait longtemps attendre, et que pendant ce temps le gouvernement se perdait dans l'opinion publique. Les occasions passent et ne reviennent plus. Pour régénérer un peuple il faut des éléments nouveaux, jeunes, actifs; vouloir le faire avec des éléments viciés, corrompus, inertes, c'est vouloir construire un beau palais avec des planches pourries.
A toutes ces causes déjà si graves qui ont compromis le succès de l'intervention, dès son début, il en est d'autres qui ont bien leur valeur. Tous ceux qui connaissent le cœur humain savent que la reconnaissance pèse lourdement sur la conscience des peuples. La France apprend tous les jours à ses dépens cette triste vérité. L'Italie nous doit son existence et son unité; pourtant, elle nous déteste, comme si nous lui avions fait un funeste présent. Le Mexqiue allait nous devoir son bonheur et son
existence comme nation ; pourtant, tous les employés du gouvernement que nous voulions fonder nous étaient hostiles. Le vainqueur n'est jamais aimé du vaincu ; l'orgueil national ne crée-t-il pas les antipathies nationales les moins compréhensibles? Je sais bien que ceux qui crient le plus fort ne représentent pas la masse, mais on ne connaît pas les sentiments de ceux qui se taisent, c'est-à-dire de la majorité; il faut aller dans le pays pour savoir la vérité; à l'étranger, elle ne se montre que déguisée.
Quelques personnes m'objecteront que si l'intervention française est moins populaire au Mexique qu'elle ne l'était il y a trois ans, c'est à cause des actes arbitraires commis par nos officiers. Ceci est faux. Ces actes ont été trop rares, trop insignifiants et quelquefois trop justifiés pour avoir jeté la moindre déconsidération sur notre armée.
Les Mexicains, si souvent maltraités, même par leurs propres troupes régulières ^ nous plaçaient au rang de cette soldatesque sans discipline, et nous craignaient autant que leurs compatriotes. Dans certains endroits, ils se méfient encore de nous au point d'en être ridicules; néanmoins, on nous reçoit généralement avec plaisir, quand nous devons séjourner dans un pays. Nous ne sommes reçus à contre-cœur que dans les districts infestés de brigands, où nous ne faisons que passer.
Un jour j'entendis le général X... formuler une vérité que tous les étrangers se répètent, en des termes moins énergiques.
« Ce qui empêchera le Mexique de devenir jamais
quelque chose, disait ce général, après plusieurs années de contact et de luttes avec les autorités du pays, ce sont les Mexicains. Leur mauvaise foi, leur inertie et leur incapacité dépassent les limites de l'imagination. Quand ils ont peur, ils nous lécheraient les pieds à l'effet d'obtenir quatre hommes et un caporal pour les défendre. Si un de ces soldats tombe avec une cuisse cassée par une balle, ils le laisseront mourir à leur porte plutôt que de lui donner un verre d'eau. Lorsque nous sommes en voyage, nous avons de la peine à leur arracher un morceau de viande ou quoi que ce soit, qu'ils nous font payer très-cher. Si un bandit se présente chez eux avec quatre ou cinq drôles armés de mauvais mousquetons, ils leur donnent leur femme, leurs filles, de quoi nourrir cent personnes et de l'argent, plutôt que de se défendre. »
Le jugement de ce général était justifié tous les jours dans les Etats du Nord, par des faits qui se passaient sous nos yeux.
Un autre général, en marche à la tête d'une colonne légère, fit écrire à l'haciendero chez lequel on devait passer une nuit, de préparer pour les chevaux cent mesures de maïs qui lui seraient payées au prix qu'il voudrait. L'haciendero répondit qu'il n'en avait pas un grain dans ses magasins. Arrivé à l'étape, le général se fit délivrer les clefs des magasins et trouva douze cents mesures de maïs que le propriétaire ne voulait pas nous vendre parce que nous soutenions l'empire. Le général, irrité, lui fit dire de choisir entre mille piastres d'amende ou cinquante
coups de bâton. L'haciendero choisit le bâton. Aussitôt quatre hommes le conduisirent sur la place où se réunirent les serviteurs et les employés du récalcitrant, mécontents de leur maître et charmés de lui voir donner la bastonnade. Au moment de l'exécution, il se ravisa et préféra payer l'amende.
Tous ces messieurs ne sont pas aussi délicats que celui-ci, car je me rappelle un propriétaire qui reçut quarante coups de bâton, avant de vouloir restituer une pipe qu'on savait qu'il avait volée à l'ordonnance d'un colonel.
A propos de ces actes de justice, j'ai lu dans les journaux français mille absurdités sur les prétendues atrocités commises au Mexique par le corps expéditionnaire. Je dois dire, au contraire, que notre armée est admirable de patience et de modération dans les circonstances les plus plus difficiles.
On peut bien appliquer à ces censeurs les paroles du colonel Douglas dans La guerre du TSizam : — « Comme il est aisé d'être philanthrope, lorsquen ouvrant sa croisée le matin on voit le jardin de Whitehall et la statue de Jacques II !.. . La douceur, la tolérance ! . . . avec des bandits et des assassins ! ... Je voudrais voir messieurs les clercs du Foreign-officedans la province de Nizam, prêchant leur théorie de tolérance à ces démons de Taugs!... Il y a, en Angleterre, un club philanthropique qui nous observe avec un soin édifiant. Lorsque les nôtres sont égorgés, le club trouve cela fort naturel, et il ne dit rien. Mais si nous pendons le moindre Taug, c'est autre chose : le club ramasse le Taug, imprime son orai-
son funèbre, et voue ses juges àlexécration delà postérité— » Les libéraux. sont les Taugs du Mexique.
Souvent j'ai vu nos troupiers montrer un stoïcisme remarquable dans des moments où l'exaspération et la soif de la vengeance auraient été des plus naturelles. Lorsque le 62e de ligne partit de San Luis Potosi, il ne restait en ville qu'une ou deux compagnies. Au Mexique, l'effectif des compagnies est très-afFaibli par le nombre des malades, des ordonnances, en un mot, par les non-valeurs. Les libéraux, croyant avoir bon marché du petit détachement qui restait, résolurent de le massacrer un dimanche soir. Les habitants étaient si bien instruits de ce projet que le jour de sa mise à exécution, personne n'alla se promener à l'Alameda, selon l'habitude.
Depuis quelques jours, des hommes, pour exciter la population au massacre, parcouraient certaines rues, le revolver au poing, en criant : - — Mort aux Français ! — Plusieurs de nos soldats et de nos officiers furent insultés, lâchement frappés par des pierres lancées derrière des murs ; il y en eut même de pris au lazzo et d'assassinés. Le préfet politique jugea à propos de s'abstenir au lieu de nous avertir de ce qui se tramait contre nous. La conspiration éclata; mais grâce à l'énergie de nos soldats, elle n'aboutit qu'à la mort des Mexicains pris les armes à la main. Après cette échauffourée, on nous cédait le trottoir à vingt pas de distance; on nous saluait de très-loin et très-bas. La peur rend les Mexicains aussi puérils que la victoire les rend cruels; témoin
cette quantité de nos blessés et de nos prisonniers mutilés de la manière la plus barbare avant d'être mis à mort.
En général, les autorités mexicaines se conduisent à notre égard en ennemis. Elles entravent plutôt qu'elles ne secondent notre mission de paix ; elles nous suscitent mille tracasseries, mille embarras qui nous irritent, nous découragent et paralysent notre action. Lorsqu'à la fête de l'indépendance on prononce des discours dans lesquels nous sommes insultés et menacés, que dans les rues on crie : — Mort à Maximilien ! — mort à Charlotte ! — mort aux Français ! mort aux étrangers ! — les orateurs et les auteurs de ces cris ne sont ni arrêtés, ni blâmés par les autorités mexicaines.
Nos soldats étaient ordinairement reçus en libérateurs et acclamés des populations dans tous les endroits nouveaux où ils allaient. Lorsque* l'insuffisance des troupes ou des opérations militaires que je ne puis juger les faisaient partir de ces endroits, puis revenir, ils étaient moins bien reçus la seconde fois que la première. Cela se comprend ; pendant leur absence, les bandits revenaient, rançonnaient, assassinaient ceux qui s'étaient compromis en manifestant leurs sympathies pour l'intervention. En voyant de pareils faits se renouveler fréquemment, les Mexicains devenaient plus prudents et plus réservés vis-à-vous de nous.
Les combinaisons militaires ont des exigences qui ne cadrent pas toujours avec les vœux des populations. Celles-ci voudraient vivre constamment et
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partout sous la protection de l'uniforme français ; elles ne se rendent pas compte de l'impossibilité d'accéder à un pareil désir, avec l'effectif restreint de l'armée d'occupation. Nos soldats ont beau se multiplier, par des prodiges d'activité, ils ne sauraient occuper à la fois tous les points d'un territoire aussi vaste que le Mexique. Leur rôle se borne forcément à porter tour à tour dans chaque région le drapeau de l'Empire. Après l'y avoir planté, ils ne peuvent que l'y laisser à la garde des troupes mexicaines et des habitants eux-mêmes, obligés qu'ils sont d'aller continuer ailleurs leur œuvre de pacification.
Quand j'étais au Mexique, les journaux fourmillaient de correspondances, dans lesquelles on peignait la déception causée par le retrait de nos troupes sur lesquelles on s'était habitué à compter. En voici une de Mazatlan, prise au hasard, et qui donne une idée de toutes les autres.
« Le général Àymard est parti pour Durango, avec 2200 hommes et 1200 mulets de charge. Ce départ a causé ici une véritable consternation. Comme première conséquence, la Noria, cette ville intéressante, qui a donné tant de preuves de dévouement au nouvel ordre de choses, a été abandonnée tant par le bataillon des chasseurs à pied qui y tenait garnison, que par une grande partie des habitants. Les principaux propriétaires, plutôt que de rester exposés à l'inconnu, ont suivi la colonne du général Aymard en qualité de muletiers. L'abandon des localités qui se sont compromises pour l'Empire,
alors qu'un danger certain les menace, du moment où elles seront laissées à elles-mêmes, produit le plus fâcheux effet; il paralyse le zèle des partisans du gouvernement, et empêche de se déclarer ceux qui ne veulent le faire qu'en toute sécurité. »
Les massacres de la Noria, d'Hermosillo et d'autres localités montrent combien avaient raison ceux qui craignaient les vengeances des libéraux après le départ de nos troupes. A Monterey, la panique fut générale. Les faits qui se passèrent dans cette ville paraissent incroyables ; ils accusent de la part des populations de cette partie du pays le manque de confiance le plus absolu dans leur aptitude à se défendre contre le brigandage; ils donnent une idée de la situation qui sera faite au Mexique lors du départ du corps expéditionnaire. Pourtant, à l'époque de l'évacuation de Monterey par nos troupes, nous avions des colonnes volantes dans les environs.
« Plus de cinq cents familles, dit le journal de la localité, avaient quitté la ville; on ne comptait que cinq magasins restés ouverts ; le commerce, tant de gros que de détail, emballait ses marchandises et les dirigeait sur Saltillo ; on portait à plus de dix millions de francs le numéraire envoyé dans cette dernière ville, d'où l'on devait les expédier sur San Luis Potosi dès que M. le général Jeanningros pourrait mettre une escorte à la disposition des intéressés. Les autorités même de Monterey avaient fait retenir des maisons à Saltillo, après avoir présenté leur démission.
« Dans le quartier de Roblc, il ne reste plus pour
ainsi dire une seule maison habitée; dans celui de Las Tenerias on en compte dix. ... La préfecture a délivré en deux joui s et demi, plus de trois mille passeports; la plupart des étrangers et des habitants s'en est passé ; plus de 3000 habitants sont partis à pied à la recherche d'un asile dans les villages environnants. Aujourd'hui la population de Mo n ter ey est à peine de 8000 hommes; il y a trois jours, elle en comptait encore 40 000. Il ne reste pas un seul étranger... Les principaux fonctionnaires publics partent demain ; ils seront suivis des employés de la douane et de la trésorerie; on expédie aussi les archives; la ville est déserte, et la route est couverte de voitures, de charrettes et de gens à pied. »
Ces événements prouvent que le pays ne se croit à l'abri du pillage et de l'assassinat qu'à l'ombre de nos baïonnettes. Comme contraste, je citerai un passage de la Restauracion, publié quelques mois après l'arrivée du général Douay à San Luis Potosi. Ce journal fait une brillante description d'un bal offert par la ville au général Douay. Après avoir rendu compte en détail de l'aspect de la fête, de l'animation et de la cordialité qui y ont présidé, il ajoute :
« A qui, sinon à l'intervention française, sommesnous redevables du bien-être dont nous jouissons? quel est auprès de nous le représentant de cette intervention ? qui nous conserve ce bien-être ? C'est le général Douay. Il a su reconnaître le penchant à l'ordre de notre population ; il a su marcher en parfait accord avec nos autorités; il a la justice qui per-
suade toutes les volontés et la sagesse qui captive tous les cœurs. C'est donc avec raison que les habitants de San Luis lui offrent ces faibles témoignages de leur gratitude. Nous l'avons dit déjà et nous le répétons : si la situation de chaque département ressemblait à celle du nôtre, la question vitale de l'empire mexicain, c'est-à-dire l'établissement de la paix, se trouverait résolue. »
L'auteur de cet article était dans le vrai. L'intelligence, la sagesse, le distinction et la fermeté du général Douay ont beaucoup fait pour les pays placés sous son commandement, mais dans une contrée démoralisée comme le Mexique, on est vite débordé s'il n'y a pas de l'ensemble dans les vues et dans les moyens de pacifier et de gouverner un Etat.
Nos marches et contre-marches par petits détachements ont eu d'autres fâcheuses conséquences que celles dont j'ai déjà parlé. Les libéraux, encouragés et renforcés par de nombreux déscrteursbelges, autrichiens et même français ont appris à se mesurer avec nous. Il y a deux ans à peine ils nous fuyaient comme la peste. Il est passé le temps où le préfet de Morelia demandait vingt-cinq de nos fantassins pour défendre la ville, protégée par Marquez et 3000 hommes de toutes armes. Aujourd'hui, les Mexicains savent que nous ne soiumes pas invincibles. En serait-il ainsi si nous n'avions pas diminué nos forces, à mesure que nous étendions le cercle de nos opérations, si nous avions limité ce cercle, et si nous avions visé à la conquête morale , au lieu d'une conquête matérielle impossible avec un nom-
bre si restreint de combattants. La fantasia militaire on politique n'est plus de notre époque ; elle coûte cher et ne rapporte que des horions.
La conquête morale du Mexique était facile. Tout Mexicain honnête, tous ceux qui ont une famille à nourrir, une piastre à conserver sont pour l'intervention. Si la politique du gouvernement impérial lui a suscité bien des désaffections, les déserteurs se sont mis non pas du côté des libéraux mais des interventionistes purs, c'est-à-dire de ceux qui voulaient être gouvernés par la France jusqu'à la pacification complète du pays, jusqu'à ce que la réorganisation administrative et sociale du Mexique fût achevée. Dans l'intérieur du pays et les districts occupés par nos troupes, le nombre des interventionistesest considérable ; aussi, le jour où nous partirons sera un jour de deuil pour tout ce qui n'est pas bandit et voleur de haut ou de bas étage.
Sauf les soi-disant libéraux, armés d'escopettes ou de poignards, qui ne veulent de l'ordre à aucun prix, le peuple mexicain, interventioniste ou conservateur, est pour la forme monarchique. C'est le seul genre de gouvernement qu'il désire, c'est aussi le seul qui lui convienne. Je ne dirai pas que ce désir est celui du malade qui demande un médecin, non, le sentiment monarchique est encore dans le sang, dans les goûts de tons. Avant l'arrivée de l'Empereur, les Mexicains s'étaient habitués à l'idée de voir un prince français ou bien un maréchal gouverner le Mexique. Beaucoup, sur les hauts plateaux, pensaient que le statu quo était un état provisoire j
accepté par déférence pour l'Angleterre et les Etats- Unis, et que nous finirions par prendre les rênes du pouvoir.
Malgré son éloignement, la monarchie avait su donner au Mexique une vitalité puissante; le principe républicain, au contraire, l'a énervé par l'instabilité, la guerre civile et la corruption. L'idée monarchique est une idée loin d'avoir été improvisée par l'intervention française, elle est née de la force même des choses, et l'initiative en appartient tout entière au Mexique; elle est toute mexicaine. La convention européenne du 31 octobre est la conséquence de cette situation. L'opinion générale est que la patrie commune ne pourrait vivre par ellemême, et que sa ruine serait inévitable sans un secours étranger. Il existe dans les chancelleries de l'Europe, depuis longtemps, des demandes d'intervention adressées même par le gouvernement mexicain, comme on le verra plus loin. La question de la monarchie au Mexique n'est pas récente; quelques passages du rapport de M. Gutierrez de Estrada, présenté aux gouvernements de S. M. Britannique et du roi Louis-Philippe, en font foi. Ce rapport n'eut malheureusement aucune suite, à cause de la division survenue entre les deux gouvernements par suite des mariages espagnols.
« ... L'ancien parti monarchique, dit le rapport, qui s'était vu contraint de se fondre dans le parti centraliste, après la chute d'iturbide, et qui d'ailleurs s'était résigné, de très-bonne foi, au système républicain, crut devoir sortir enfin de sa longue léthar-
gie. Les membres épars cle ce parti se rapprochèrent Une nouvelle révolution éclata. Le général
Parédès, rallié au parti monarchique, en fut l'instrument actif. Le gouvernement du général Herrera fit place à celui de Parëdès. Le manifeste que publia ce dernier ne laissa aucun doute sur ses intentions. Tout en abandonnant à une assemblée constituante la faculté de déterminer le mode de gouvernement qui devait désormais régir le pays, ce manifeste indiquait clairement que la monarchie pouvait seule le sauver de l'anarchie, lui assurer le repos dont il avait besoin, et la prospérité dont il possède les éléments.
« Le Mexique avait dès lors un devoir à remplir, comme membre de la grande famille des nations; mais il ne pouvait l'accomplir sans le concours des gouvernements étrangers, et de là naissait pour l'Europe un devoir aussi, mais de plus la nécessité de venir en aide au Mexique.
« Le parti monarchique fit en peu de temps de grands progrès. Composé des hommes les plus respectables par leur moralité et leur position sociale, de la généralité du clergé, et de citoyens éclairés par l'expérience du passé, ce parti voulait se rattacher à l'Europe par un lien qui lui offrît des garanties d'avenir Consolider les institutions sociales au Mexique,
c'était consolider les relations commerciales entre l'ancien et le nouveau monde, c'était donner des garanties aux nombreux capitaux engagés dans les mines du Mexique, c'était, en un mot, mettre un terme aux révolutions si fatales dans les transactions
lointaines, c'était, enfin, fermer la porte aux abus qui occasionnaient de si fréquents débats entre les puissances étrangères et les gouvernements éphémères dont le Mexique subissait périodiquement le joug. »
Il est notoire que les Mexicains qui désiraient sincèrement le bien-être de leur patrie faisaient avec chaleur cet appel à l'Europe. Il leur en coûtait sans doute d'avouer qu'ils ne pouvaient se délivrer, sans l'appui de l'Europe, du principe dissolvant qui dévorait l'existence de leur pays; mais la vérité parlait plus haut que la vanité ; ils étaient forcés de faire cet aveu. Les libéraux mêmes, qui font appel à l'intervention américaine, ne font qu'obéir à cet instinct secret qui leur dit que le Mexique ne saurait se gouverner lui-même, seulement ils se trompent sur les conséquences de cette intervention.
« Il y a, disait dernièrement le Mexican Times, des Mexicains qui croient pouvoir se réjouir de l'évacuation et de la chute probable de l'Empire. Eh bien, supposons les Français partis et la dynastie impériale terminée. Au bout du compte, les Yankees arrivent, et que s'ensuit-il?
« Ils pénétreront dans chaque ville, dans chaque village, dans chaque hacienda. Ils saisiront les rênes du gouvernement et rempliront tous les postes publics avec des hommes de vues et de morales accommodantes. Les Indiens seront parqués dans d'étroites limites et placés sous une législation qui en aura bientôt fini avec eux. Toutes les mines seront envahies et épuisées. Les pionniers s'installeront sur
chaque hacienda et en expulseront les propriétaires. Les coutumes nationales deviendront un objet de dérision; la religion méprisée; les traditions du pays foulées aux pieds. Tous les chemins qui conduisent à la fortune seront obstrués par une multitude avide et accapareuse.
« Jamais peuple ne commit erreur plus grande que celle où tombent aujourd'hui les Mexicains, qui veulent juger l'armée républicaine de Grant d'après l'armée américaine de Scott. L'une ne ressemble pas plus à l'autre que Samson en possession de sa chevelure ne ressemblait au Samson couché sur le sein de la voluptueuse Dalila. L'Amérique, telle que la représente le parti radical, a bu tant de sang que sa soif est devenue ^insatiable. Elle s'est abandonnée à de si formidables passions qu'elle n'a plus que le sentiment du despotisme.... Elle a des Butler pour Vera-Cruz, des Sheridan pour la vallée de Mexico, des Milroys pour les villes de l'intérieur. Ses soldats savent maintenant comment on dompte les populations réfractaires....
« Sans communauté de sentiments, séparés, au contraire, par toutes les différences possibles de mœurs, d'habitudes sociales, de traditions et d'intérêts, si jamais les Etats-Unis viennent au Mexique, ce sera pour le refondre, le repeupler, le rebaptiser, l'absorber, jusqu'à ce que le sol produise des noix du Connecticut, jusqu'à ce que les oiseaux chantent l'air de la Bannière étoilée.
« Un mot encore à ces Mexicains qui invitent l'annexion et la conquête. Quand vous verrez, — ce
dont Dieu vous préserve! — une garde prévotale dans ehaque hameau, une compagnie dans chaque village , un régiment dans chaque ville , allant , venant, jurant contre le pays avec la conscience de leur force et la licence de leur brutalité naturelle; alors vous vous repentirez amèrement de n'avoir pas soutenu un régime qui cherchait à s'identifier avec tous vos sentiments et toutes vos coutumes. »
En faisant ainsi le portrait des hommes et des choses au Mexique, je ne ménage pas les laideurs pour ne pas être accusé de partialité, mais il faut être juste aussi. Les circonstances atténuantes qui disculpent le peuple mexicain de l'avilissement politique et social dans lequel il est tombé, ne manquent pas. Rien ne démoralise une nation comme la multiplicité des changements de gouvernement. Comment le corps social pourrait-il se développer, s'améliorer, se perfectionner, quand la tête tombe tous les six mois ? Cette instabilité du pouvoir, transportée eiî France, nous conduirait à la barbarie déguisée en moins de vingt ans.
Entourage de l'Empereur. — Ministres. — M. Ramirez. — M. Eloin. — M. Almonte. — M. Loysel. — M. Pierron. — M. Hidalgo. — M. Gutierrez de Estrada. — L'impératrice Charlotte. — L'empereur Maximilien.
Ce ne sont pas seulement les autorités mexicaines qui ont compromis le succès de l'intervention et l'empire par leur hostilité contre nous, mais encore tout l'entourage de l'Empereur. Ici, je crois devoir, pour l'édification publique, reproduire certains portraits photographiés sur place, d'après nature. J'ai déjà esquissé le caractère des éléments appelés par Sa Majesté pour l'aider à gouverner le Mexique; des détails sur les personnes compléteront les renseignements que j'ai donnés sur le pouvoir et l'administration.
Je ne parlerai pas des personnes attachées à l'Empereur qui refusaient d'assister aux soirées données parl'état-major général, en disant hautement qu'elles n'allaient jamais « chez ces canailles de Français. » Ni de celles qui, ayant été chefs de bande, et trou-
vaut dans une malle volée d'un officier la croix de la Légion d'honneur, l'avaient attachée à la queue d'un cheval. Ni de cet ami de l'infernal Rojas qui, ayant peur d'être fusillé, vint faire sa soumission, fut invité à dîner à Chapultepec, et reçut la promesse d'une belle position dans le gouvernement. Un peu moins de complaisance pour ces drôles, et plus d'égards pour les honnêtes gens, pour ceux qui servent ou ont servi l'œuvre de l'intervention aurait été une politique plus équitable et plus utile à l'Empire.
Lorsque l'abbé A... fit sa brochure contre le gouvernement mexicain, en réponses celle de l'abbé *** contre le clergé du pays, c'était un avocat, conseiller d'Etat, qui la traduisait en castillan pour la répandre au Mexique. Mgr Meglia, nonce du pape, et l'archevêque de Mexico avaient promis à l'auteur une récompense pécuniaire. Quand Mgr Meglia apprit que l'auteur était en prison et la brochure saisie, il ferma sa bourse et ne donna rien.
Je pourrais citer plus d'un personnage de la cour qui devrait être au bagne et connaissait les auteurs des vols qui se commettaient dans les deux résidences impériales, mais ce serait de la petite chronique à laquelle on est habitué à Mexico , elle passe inaperçue. Ce qu'il y a de plus sérieux, c'est l'action des ministres sur les décisions de l'Empereur. Parmi les ministres, je compte M. Eloin, son ancien chef de cabinet, sur lequel je donnerai bientôt des détads. Les faits que je pourrais raconter sont tellement invraisemblables, que je suis obligé de citer les noms propres afin de n'être point accusé d'inventer ce que
je dis, et de faciliter Ja recherche des preuves dans les archives, pour ceux qui douteraient de mes renseignements. CoYnme ce sont des hommes politiques, la critique est permise. Leur caractère privé ne regardant personne, je n'en parlerai pas.
L'Empereur ayant décrété l'adoption du système métrique pour les poids et les mesures, cinq compagnies firent leurs soumissions pour obtenir l'adjudication de cette mesure. Trois furent écartées comme n'offrant pas des garanties suffisantes ou des propositions convenables. Les deux soumissions faites, l'une par M. Heit et compagnie, l'autre par M. Davalos et compagnie furent l'objet d'un rapport. Le conseil des ministres accepta les propositions de M. Heit, l'Empereur signa le décret de concession. Avant qu'il ne parût dans le journal officiel, M. Ramirez, alors ministre des affaires étrangères, y fit opposition; M Robles, ministre des travaux publics, déclara que la signature de l'Empereur ne signifiait rien et la mit au panier; il nomma une commission de trois personnes pour examiner de nouveau les projets, mit également au panier le rapport de cette commission, favorable à la maison Heit, et donna l'entreprise à M. Davalos, qui demandait douze pour cent de plus que son compétiteur et le privilège pour vingt ans, c'est-à-dire le double de celui demandé par M. Heit.
Si je n'avais pas suivi cette affaire avec intérêt, je n'aurais jamais cru qu'un souverain s'inquiétât si peu de l'honneur de sa signature et qu'un ministre pût la protester impunément avec si peu de façon. Le ministre m'expliqua sa conduite, en me disant que son
département des travaux publics avait été si souvent accusé de manquer d'honnêteté, qu'il agissait ainsi pour ne pas être soupçonné d'avoir des intérêts dans les affaires. Cette explication me parut étrange, mais au Mexique rien ne se passe comme dans les autres pays.
Peu de temps après, l'Empereur décréta l'érection du chemin de fer de Jalapa. Deux propositions furent faites : l'une demandait un privilège limité et vingt mille francs de subvention par kilomètre; l'autre demandait un privilège de soixante-quinze ans et trente mille francs par kilomètre. La première fut égarée, et ne se retrouva que lorsque l'Empereur eut statué sur la seconde, qui fut finalement acceptée.
En voyant la conduite des ministres, on dirait que leur tâche n'est pas de proposer, mais de s'opposer à toutes les affaires, à toutes les entreprises utiles au pays. Leur force d'inertie, hostile à tout progrès, laisse tout à l'état de décret ou de simple projet; tout vient échouer contre cette indifférence, ce mauvais vouloir et cette nullité. Ces messieurs font semblant de ne pas s'apercevoir que la responsabilité de leur inaction remonte jusqu'au prince qu'ils prétendent servir. Si l'épizootie se déclarait dans les ministères mexicains de manière à rendre impossibles pour longtemps les ministres, elle rendrait un service immense au Mexique. Remplacer les ministres par des capitalistes, c'est-à-dire des hommes pratiques ou par des sous-secrétaires d'Etat, uniquement chargés de signer les décisions prises par le cabinet de l'empereur; composer ce cabinet d'hommes in-
telligents, laborieux, honnêtes, eut été plus sage et plus utile que d'organiser un gouvernement et une cour, comme s'il s'agissait, non d'un pays agonisant, mais d'un empire européen. Il est fâcheux que l'Empereur n'ait pas su résister aux entraînements de ses conseillers intéresses et maladroits, qu'il n'ait pas vu la nécessité de mettre la main à la charrue et non à la plume, de produire des faits et non des lois, de gouverner par lui-même et non par des invalides. Avec des éléments pareils, un gouvernement tourne à la grosse caisse, au charlatanisme. Barnum et Mangin auraient fait de meilleurs ministres que Ramirez et ses collègues.
Dans l'entourage de l'Empereur, deux hommes surtout ont fait beaucoup de mal au souverain, en lui enlevant promptement son prestige et en compromettant l'œuvre de l'intervention par leur animosité contre la France. Je veux parler de M. Ramirez et de M. Eloin. Le premier était d'autant plus dangereux qu'il faisait constamment la patte de velours; son influence fatale était occulte, habile, patiente. Le second agissait, je crois, par ignorance et par intérêt, mais non par méchanceté.
M. Ramirez a été trois fois ministre des affaires étrangères, sans doute à cause de son hostilité déclarée contre les étrangers. A l'époque du vote des notables, il n'aurait pu, sans démentir sa vie politique passée, se ranger du côté des partisans de l'Empire en faveur d'un prince autrichien; il s'est abstenu de voter. L'empereur Maximilien, le sachant ami de Juarez, le nomma ministre des affaires étrangères
pour se l'attacher, et lorsque eu 1865, des considérations d'un ordre très-élevé, l'obligèrent à lui retirer ce portefeuille, Sa Majesté lui donna celui du ministère d'État, accompagnant cette distinction du cordon de l'ordre de N. D. de Guadalupe et d'une lettre flatteuse pour M. Ramirez, mais peu gracieuse pour l'intervention.
M. Ramirez était un grand ami du général Arista, président de la République en 1852; ce n'est pas une bonne recommandation, car ce général après avoir perdu la bataille de Palo-Alto, et celle de la Resaca de la Palma, passa pour traître, pour avoir donné certains ordres auxquels les Mexicains durent leur dernière défaite.
Les Mexicains refusent à M, Ramirez le titre de savant dont il s'honore ; ils disent que M. Orozco lui- a fourni son bagage d'érudition, et Chimalpopoca, ses traductions des hiéroglyphes mexicains. Il y a peut-être du vrai dans cela ; quoi qu'il en soit, j'ai vu des travaux, non publiés encore, de M. Ramirez; ils témoignent une grande valeur intellectuelle.
Peu de temps avant l'arrivée des membres de la mission scientifique de Paris, il fit renouveler, par un décret impérial, la défense de faire les fouilles dans les anciens monuments et l'exportation des antiquités mexicaines. J'allai le voir et lui porter des lettres de son ami M. Hidalgo. Après une longue conversation purement scientifique, il m'accompagna chez M. deMontholon, dont j'ignorais l'adresse. Dans le cours de cette visite, M. de Montholon, faisant allusion à la défense dont je viens de parler,
lui dit: « J'espère, M. le ministre, que vous n'aurez pas la barbarie d'empêcher les fouilles des monuments que vous n'étudierez jamais, et l'exportation, pour nos muse'es et notre empereur qui vous rend de si grands services, des antiquités dont vous aurez le double.
— I Changez le verbe, repondit M. Ramircz , et dites que je n'aurai pas la barbarie de permettre ces fouilles et cette exportation. »
Cette réponse me fit repentir d'avoir fait l'éloge dans le Mémorial diplomatique de l'intelligence et de la libéralité du ministre-antiquaire.
Ses compatriotes disent que c'est un homme complètement nul en politique, qu'il représente par excellence la force d'inertie si fatale au Mexique et la haine de l'étranger. Je n'ai pas cru que la valeur morale des ministres de l'Empereur valût la peine de faire une enquête minutieuse sur eux, pour savoir s'ils étaient au-dessus ou au-dessous de leur réputation ; je dirai seulement que dans la vie privée ils sont d'un commerce très-agréable, et quant à M. Ramirez, sa correspondance officielle avec MgrMeglia sur la question des lois de réforme, m'a paru très-habile. J'ai souvent entendu dire à des personnes habituées à voir ce qui se passait dans les coulisses de la politique, que Juarez régnait à Mexico sons le nom de Ramirez. Je n'oserai pas nier cette assertion.
On lui reprochait assez généralement de conserver ses fonctions d'avocat consultant avec son ministère. Ce double emploi lui rapportait beaucoup d'argent. Son fils profitait, et ne s'en cachait pas, de la toutepuissance de son père, pour se faire une petite fortune.
On attribuait à M. Ramirez le projet d'attirer Juarez et Ortega à l'empire, et d'échanger leur soumission contre le renvoi des troupes françaises. Je ne sais ce qu'il y avait de vrai dans cette rumeur publique, mais elle prit assez de consistance pour alarmer tous ceux qui voyaient le piège tendu à l'empereur par les amis ou les hommes de la couleur de M. Ramirez. A ce propos, Y Estafette publia un commentaire fort spirituel de la fable d'Esope intitulée : Le loup et le berger. Voici comment ce journal termine le discours du loup au berger :
« Les dogues et les mâtins, tous ces aboyeurs armés de colliers hérissés de pointes, race hargneuse et despotique qui s'arroge la garde et l'empire des troupeaux, race étrangère venue du pays des molosses, voilà, sire, le seul obstacle qui s'oppose à l'entente cordiale de vos sujets et de mes frères. Ennemis irréconciliables des loups, ils empêcheront, tant qu'ils resteront parmi nous, cette fusion désirable à laquelle la mère nature nous convie, à laquelle nous sommes déjà préparés par la tendance de nos mœurs et de nos instincts.
« L'assertion était risquée; mais qui ne risque rien n'a rien. Cette couleuvre de rhétorique ayant glissé sans contradiction, le pythagoricien des bois poursuivit en ces termes:
« Ce qu'ils vous coûtent, sire, ce qu'ils émargent au budget, vous ne sauriez le croire. Vingt loups affamés et brigands dévorent moi^s en un an que votre meute en un mois, et plus d'une brebis égorgée qu'on impute à notre compte n'a péri que par la
dent de vos dogues. Et si vous n'y prenez garde, ils pourraient bien vous mordre un de ces jours. Donc, seigneur berger de céans, au nom de la philosophie, au nom du budget, au nom de l'autonomie de votre troupeau, de votre propre dignité, et de votre indépendance, renvoyez t^ous ces aboyeurs et concluons un traité de paix éternel entre les loups et les moutons. »
Heureusement pour l'Empereur et son troupeau, les loups en furent pour leurs frais d'éloquence. Pour terminer avec M. Ramirez, je dirai comme les Mexicains qu'il a plus fait de mal au Mexique et a l'Empire, par son inertie et ses maladresses, que tous les dissidents réunis. Malheureusement il avait su capter la confiance du souverain et son influence ne faisait qu'augmenter avec la réprobation publique.
Je ne sais pas pourquoi M. Ramirez ne voulait pas que l'Empereur fît frapper monnaie à son effigie, je sais seulement que tant que ce ministre élaità Mexico, la monnaie ne battait que des piastres à l'effigie de la République. L'Empereur, ennuyé des lenteurs ou des obstacles que cette mesure rencontrait, profita du voyage de M. Ramirez au Yucatan pour donner des ordres positifs. Avant le retour du ministre, les piastres à l'effigie de S. M. circulaient déjà en ville.
M. Eloin est Belge ; ses compatriotes m'ont affirmé que le roi Léopold l'avait imposé à l'archiduc Maximilien pour contrebalancer l'influence française. « Faute de capacité, m'ont-ils ajouté, pour devenir ingénieur, il resta conducteur des mines et donna sa démission. Ses talents sur le piano, sa manière de
chanter la chansonnette lui valurent la bienveillance d'un grand seigneur qui le poussa jusqu'à la cour. Les fonctions de chef du cabinet le rendaient plus puissant que tous les ministres réunis. N'ayant jamais eu en Belgique de poste important, il était tout à fait déplacé dans celui qu il occupait auprès de l'empereur Maximilien. Il ne sut pas s'élever à la hauteur de la tâche qu'il avait entreprise ; il voulait tout voir, tout accaparer; mais, débordé par l'abondance des matières, les détails, et son peu d'aptitude au travail, il ne concluait jamais rien.
Ses sentiments anti-français, son ignorance complète de la situation du Mexique, lui ont faitrepousser bien des projets, présentés par des Français, d'une importance incalculable pour Je pays et son gouvernement. Son camarade au conseil d'Etat, M. Scherzenleclmer, était aussi nul que lui en affaires, et aussi hostile à nos compatriotes. Il a dû quitter le Mexique parce qu'il ne pouvait s'accorder, dit-on, avec M. Eloin. Je l'ai cru, parce que M. Eloin a, par ses manières, éloigné de l'Empereur et du gouvernement bien des sympathies et des dévouements sérieux.
Ce personnage ne se doutera jamais du mal qu'il a fait à l'Empereur et des obstacles insurmontables qu'il a mis au succès de l'Empire. Subissant trop bénévolement le joug de ministres qui jalousaient la France et les Français, de conseillers ignorants et d'une incapacité remarquable en économie politique, S. M. a du supporter tout Je poids des fautes qui ont été commises par son conseil. M. Eloin a\ait tellement horreur du privilège, même iu-
dispensable et provisoire, qu'il voulait que tout se fît par l'Etat et rien sans lui. Or, au Mexique, l'Etat n'ayant ni argent, ni crédit, ni moralité, ne pouvait prendre à sa charge aucune des grandes entreprises industrielles, aucun des travaux publics nécessaires au développement des ressources nationales. Au Mexique , ces sortes d'entreprises ne peuvent se faire que par adjudication.
Ainsi, pour ne parler que des routes, l'État dépense des sommes énormes pour n'avoir que de mauvais chemins, car il est toujours volé par ses employés. Voici un exemple qui montre comment les choses se font dans tout l'Empire. Au mois de septembre 1865, le ministre des travaux publics annonça dans le journal officiel que la circulation serait provisoirement interdite aux voitures sur le chemin de Mexico à Guadalupe, pour ne pas interrompre les travaux nécessites par les ravages de l'inondation. Je m'attendais à voir, sur cet avertissement, cinq ou six cents hommes occupés activement à mettre cette importante chaussée à l'abri d'une nouvelle crue d'eau. J'avais oublié que j'étais au Mexique. Une demi-douzaine d'Indiens portaient de la terre et des pierres dans de petits sacs. Au train dont ils allaient, il leur fallait six mois pour réparer ce chemin, long d'une lieue. Je suppose que j'y suis allé dans un mauvais moment; mais, du Chiquihuite à Durango, j'ai vu ce fait se reproduire vingt fois, avec cette différence que souvent il n'y avait que deux on trois Indiens qui travaillaient. La route de Vera-Cruz à Mexico
est la seule où j'ai vu ce nombre triplé, en certains endroits.
Quand vient le quart d'heure de Rabelais, on compte à l'Etat tant d'hommes, à tant par jour, et l'État est volé sur le nombre des ouvriers, — toujours inférieur à celui déclaré, — - et sur le prix de main-d'œuvre, toujours supérieur à celui reçu par le journalier. En outre, les hommes sont fréquemment remplacés par des enfants. Triple gain pour l'agent du gouvernement. L'Etat , n'ayant aucun contrôle effectif sur ce qu'il ordonne, est toujours dupé et ne devrait se mêler de rien. C'est fâcheux à dire, mais au Mexique tout devrait être donné en fermage à l'entreprise privée, pour un temps limité.
Les théories de M. Eloin, en économie politique, n'ont pas tardé à produire leurs fruits. Le temps et l'argent ont été gaspillés, l'Empire s'est usé et rien n'a été fait que des projets et des décrets restés à l'état de lettre morte. Les entreprises de télégraphes, de chemins de fer et de bateaux à vapeur qui existent, sont presque toutes dues à l'initiative personnelle de l'Empereur, et à d'autres raisons dont je ne dois pas parler ici. Pourquoi ne pas avoir pris modèle sur l'Angleterre et les Etats-Unis, dont les idées pratiques font la fortune de ces deux grandes nations? Dans ces contrées, l'Etat favorise le développement des entreprises d'utilité publique; il les soumissionne, il les subventionne même, mais il en laisse l'exécution à l'industrie privée, tout en se réservant une surveillance sage et modérée. L'application du système américain, en économie poli-
tique, est le seul qui civilisera le Mexique et en fera une nation forte, indépendante et riche.
Les Mexicains et les étrangers m'ont souvent dit : « M. Eloin est le fléau du pays ; par le mal qu'il a fait et le bien qu'il n'a pas su faire, il a fait autant de tort à l'Empire que tous les ministres ensemble. » C'est vrai, car l'action dissolvante de cesliauts fonctionnaires a fait perdre à l'Empire les occasions de se consolider par des institutions sérieuses et durables.
La machine gouvernementale marchait sans ressort, sans huile, comme au temps de la République, mue simplement par la force d'inertie des gouvernés. Chacun s'occupait de soi, personne ne songeait au maintien du trône, aux intérêts du pouvoir, et Ton jetait cyniquement la pierre au souverain quand on parlait de la triste situation du pays.
« Vous voulez faire table rase de l'entourage de l'Empereur, disait un jour M. Eloin à l'un de mes amis, qui critiquait l'apathie du gouvernement et sa manie de ne s'appuyer que sur des libéraux. Eh bien, après? A quoi cela servira -t-il ? Qui nous donnera l'impulsion et la direction ? » ajouta-t-il en faisant allusion au caractère doux et patient de Sa Majesté.
11 est facile de rejeter sur l'Empereur la responsabilité de ses propres fautes, mais cela me paraît peu généreux. Le chef du pouvoir, débordé par mille occupations, a-t-il le temps matériel et les moyens de connaître la vérité, de tout savoir et de tout voir, si son entourage ne l'aide pas ?
Un jour, je m'entretenais avec M. Eloin de l'organisation et de la direction de la presse, désirée par l'Empereur et dont son chef de cabinet ne voulait pas comprendre toute l'importance pour réformer l'opinion publique en Europe, encore moins voir un Français à la tête de ce service.
« Où trouverez-vous des hommes intelligents pour vous remplacer quand vous quitterez le Mexique, me dit-il?
— Mais ils ne manquent pas, lui répondis-je ; je les trouverai là où ils sont, parmi les conservateurs comme parmi les libéraux : il faut tout bonnement se donner la peine dé* les chercher, de les accepter quand ils veulent sincèrement vous servir, et ne pas les décourager ou les repousser sous des prétextes futiles. »
En effet, j'ai connu bien des Mexicains honnêtes, non- seulement très-aptes à faire de* bons administrateurs, mais encore à remplir les fonctions de chef du cabinet, mieux que M. Eloin lui-même; ce qui, du reste, n'était pas' difficile ; malheureusement l'Empereur l'ignorait et on l'empêchait de connaître ces capacités qui ne demandaient pas mieux que d'être mises à sa disposition.
A Mexico, l'on a beaucoup attaqué M. Eloin, comme l'on attaquait les autres ministres. Les hommes politiques haut placés sont trop fréquemment l'objet de graves accusations, pour ne pas croire que l'envie entre pour une bonne part dans ces rumeurs. Je dirai seulement que M. Eloin n'a jamais permis des poursuites judiciaires en calom-
nie contre ses détracteurs. Cette réserve plaidet-elle pour ou contre lui? Je n'en sais rien.
Je n'ai pas à faire la biographie du général Almonte, président de la régence, grand maréchal du palais, etc. Les journaux français ont publié maintes fois l'esquisse de la vie politique de ce personnage distingué. Je me bornerai à dire quelques mots sur le rôle, peu connu, qu'il a joué dans ces derniers temps , avant de revenir à Paris remplacer M. Hidalgo à la légation mexicaine.
Le général Almonte est un esprit fin, un homme éminemment pratique , un caractère honnête et loyal, un cœur franc et tout dévoué à sa malheureuse patrie. Il connaît son pays, à tous les points de vue, comme personne; personne ne connaissait aussi bien que lui le mal qui ronge le Mexique et les remèdes qui devaient le guérir. Les Etats-Unis et la politique américaine lui sont aussi familiers que les questions qui se rattachent à sa patrie. Si les gouvernements français et mexicain l'avaient pris pour guide dans les questions militaires et politiques, l'Empire serait actuellement consolidé. Il a beaucoup souffert pour l'intervention. Les libéraux le considéraient comme traître, pour avoir introduit les armes étrangères au Mexique. Les cléricaux se méfiaient de lui parce qu'il n'était pas rétrograde. Nos officiers supérieurs et autres voyaient en lui l'auteur de tous les maux subis par l'armée au début de l'expédition. A force de prudence, de sagesse et de dévouement, M. Almonte a reconquis l'estime de
tous. Les événements sont ensuite venus justifier sa conduite et sa politique.
A la chute de la régence M. Almonte reçut plusieurs sinécures gratuites qui le tinrent éloigné des affaires. Le gouvernement, en se privant des conseils de ce général, commit une faute grave. Pour donner une idée de l'intégrité du caractère de M. Almonte, je dirai qu'avant l'arrivée de l'Empereur on offrait de l'or à ses aides-de-camp pour obtenir du général une simple audience ; il aurait pu alors imiter les présidents de la République et profiter du pouvoir pour se faire une belle fortune ; il préféra en profiter pour réparer le vide du trésor et réaliser trois ou quatre millions de piastres que l'Empire trouva dans les coffres de l'Etat. Ses successeurs au pouvoir ont trouvé le moyen non de réaliser mais de dépenser en moins de deux ans des centaines de millions. Voilà des faits qui parlent d'euxmêmes.
Les détracteurs de la régence disent que M. Almonte est coupable d'avoir imposé l'Empire en ordonnant aux préfets et à toutes les autorités du Mexique de faire signer l'administration, en faveur du nouveau régime, au nom des employés et des administrés. C'est possible; mais dans quel pays du monde les élections ne se font-elles pas dans des conditions de liberté plus ou moins semblables ? Voyez l'Angleterre! comme on dit au Corps législatif-, voyez les Etats-Unis ! comme on disait autrefois dans le même local : la liberté du vote, le vote libre n'est-il pas toujours du côté du plus fort ou du plus
riche ? La liberté coûte cher ; elle ne se donne pas ; il faut être riche ou fort pour l'avoir.
Au Mexique, j'ai souvent entendu dire que la proclamation de l'archiduc Maximilien faite par la chambre des notables, qui n'en avait jamais entendu parler, était un tour d'escamotage dont tout le monde avait été dupe. Les quelques partisans de cette candidature qui avaient fait le tour furent euxmêmes très-étonnés du succès. Cela me semblait bien étrange, et je n'y aurais jamais cru si ces quelques partisans ne m'avaient montré une vraie stupéfaction en apprenant l'enthousiasme que l'Empereur a rencontré pendant son voyage de Vera-Cruz à Mexico. L'archiduc savait-il à quoi s'en tenir sur le vote de rassemblée des notables, dont je reparlerai plus loin ? Savait-il qu'un pays qui sort d'une révolution précédée de 240 autres, en quarante ans, ne pouvait donner un vote sérieux et spontané en faveur d'un prince inconnu? Ou bien était-ce pour se rendre populaire qu'il a demandé la confirmation du vote de l'assemblée des notables par le suffrage universel ? Ceci n'est pas la question. Il suffit de savoir que le suffrage universel donnait à tout le monde le temps de réfléchir, il donnait au temps le soin d'arranger bien des choses. M. Almonte a donc bien fait de faire voter librement, par circulaire, toute l'administration en faveur de l'archiduc, et nous l'avons puissamment aidé par nos colonnes mobiles. Aussi, lors de l'arrivée de l'Empereur et de son voyage à Léon, Sa Majesté a-t-elle été chaleureusement acclamée par la population, à qui l'on ne re-
prochera certainement pas d'être très-expansive et trop entlioiisiasle pour les étrangers.
M. le commandant Loysel, chef du cabinet militaire de l'empereur Maximilien, est un personnage distingué, dévoué aux intérêts de Sa Majesté comme a ceux de F intervention qui sont les mêmes. On a souvent voulu les séparer, et c'est en évitant cet écueil que M. Loysel s'est fait des ennemis dans le camp français. Esprit fin, caractère conciliant, mais loyal, préférant son devoir à ses intérêts, le commandant a servi l'Empereur avec autant d'intelligence que de dévouement. Si M. Eloin était resté en Belgique et que M. Loysel eût été fait chef du cabinet civil et militaire depuis trois ans, l'Empire ne serait pas aux abois et l'Empereur aurait eu plus de fidèles serviteurs qu'il eu a eu jusqu'à son dernier changement de ministère.
M. Pierron, capitaine de zouaves, chef du secrétariat de Sa Majesté, est la loyauté incarnée. Franc comme un vrai zouave, dévoué, travailleur phénoménal, discret comme un confesseur, d'une instruction peu commune, ayant l'intuition de ce qu'il ne sait pas, embrassant d'un coup d'œil de lynx les questions les plus compliquées, il rend des services incalculables au gouvernement impérial. Si l'Empire n'avait pas eu de ministres, mais seulement trois ou quatre sous-secrétaires d'Etat, comme M. Pierron, l'Empire serait consolidé; il serait un fait accompli. Les Mexicains en sont jaloux et le nouveau ministère cherche a diminuer son influence. C'est une faute. Les cou-
servateurs ont autant besoin que les libéraux des secours étrangers.
Je ne parlerai pas de M. Hidalgo, dont la carrière politique est insignifiante. L' ex- ministre avoue luimémo qu'il ne connaît pas son pays qu'il a quitté en 1848 ; il avoue pareillement qu'il ne connaissait pas davantage l1 archiduc Maximilien qu'il a vu pour la première fois à Miramar, peu de temps avant le départ de ce prince pour le Mexique. M. Hidalgo a néanmoins travaillé activement à lui donner la couronne, croyant que la question du Mexique se résoudrait plus facilement par ce moyen que par l'élection d'un Français, prince ou général.
Sur M. Gutierrez de Estrada, j'ai peu de chose à dire. Si je ne me trompe, il y a plus de trente ans que ses idées monarchiques l'ont exilé du Mexique.
Le général Santa-Anna, président de la République mexicaine, reconnaissant que la monarchie était le seul gouvernement qui convenait au Mexique, conféra, par une lettre datée du 1er juillet 1854, pleins pouvoirs à M. Gutierrez pour convertir à ses vues les cabinets de Londres, de Paris, de Madrid et de Vienne. Esprit élevé, profondément religieux, M. Gutierrez chercha dans les familles souveraines un prince catholique et de souche ancienne. Plusieurs raisons lui firent arrêter les yeux sur la maison de Habsbourg et sur l'archiduc Maximilien, Dès lors il poursuivit sa tâche avec une constance d'autant plus remarquable qu'il avait à vaincre l'opposition de tous ceux qui voulaient simplement Tinter-
vention française pour pacifier et réorganiser le Mexique, avant de lui donner une forme de gouvernement définitive. En outre, il n'était pas facile de faire une expédition aussi lointaine pour placer un prince autrichien sur un trône conquis par notre sang et par notre or. M. Gutierrez a su vaincre toutes les résistances, toutes les répugnances avouées ou secrètes, toutes les difficultés les plus insurmontables, et « cette farce appelée République, » comme lui écrivait Santa- Anna le 15 octobre l86l, devint une monarchie avec l'archiduc Maximilien pour empereur.
Le 1er avril 1865, M. Gutierrez m'écrivait sur la situation du Mexique, ces mots arrachés par un profond chagrin....
« Loin de guérir, la maladie s'est aggravée, cela signifie pour moi, non que le remède fut mal choisi, mais tout simplement qu'il fut mal appliqué. Quoi qu'il en soit, le résultat sera nécessairement funeste. » M. Gutierrez avait raison ; espérons que l'avenir lui donnera plus raison encore, quand son programme primitif aura réussi.
Dans un siècle positif comme le nôtre, il faut aller droit au but, car le temps presse. On ne guérit pas avec des tisanes et des théories les maladies qui doivent être traitées par le fer et le feu. Ce n'est pas avec du sentiment qu'on sauve les moribonds.
Il m'est impossible de faire le portrait complet de l'Empereur et de l'Impératrice du Mexique; mieux vaut pourtant une ébauche correcte qu'une toile
blanche. Je ne puis, en effet, me dispenser de parler de Leurs Majestés dans ce livre,
L'Impératrice Charlotte, grande et belle femme, a dû naître avec la couronne impériale sur le front. Son port, noble et majestueux, indique, à première vue, la souveraine; ses yeux vifs, intelligents, révèlent les grandes pensées. Quand ses lèvres ou ses yeux laissent percer le dédain, la fierté blessée par les hommes ou les choses, sa volonté voile soudain Téclair des yeux et donne aux lèvres un sourire tardif qui rassure. Je ne crois pas Sa Majesté très- sentimentale, mais elle est bonne et généreuse pour toutes les infortunes. En moyenne, elle dépensait dix mille francs par semaine, en charités. Ce qu'elle donnait en secret ou directement, personne ne le sait. Mieux comprise et mieux entourée, elle serait devenue la Providence du Mexique, par les institutions de bienfaisance qu'elle aurait fondées, et par l'élan qu'elle était en train de donner aux œuvres charitables qui manquent totalement au Mexique.
Entière, sans despotisme, Elle est d'une fermeté tenace, inébranlable ; Elle tient à distance ceux qui l'approchent, mais Elle est simple et bienveillante envers ceux qu'Elle approche. Esprit droit, fin et libéral, l'Impératrice juge les questions les plus élevées et les plus compliquées avec beaucoup de justesse. La bibliothèque de son cabinet particulier à Chapultepec se compose d'un seul ouvrage : le Bulletin des Lois. Sa Majesté étudie toujours sans être rebutée par l'aridité des matières qui lui sont utiles. En ce qui concerne le Mexique et les
Mexicains, l'Impératrice n'a pas été suffisamment bien renseignée pour rendre sa couronne moins lourde. Cela n'est pas étonnant. Il ne suffit pas d'avoir été au Mexique pour connaître ce pays, il faut l'avoir étudié partout et sans préjugé. Les Mexicains et les étrangers qui entouraient Sa Majesté avaient-ils le courage, la capacité ou la volonté de l'éclairer sur ce sujet? J'en doute. Un souverain peut difficilement se livrer à ces sortes d'études. Les matériaux qui viennent jusqu'à son cabinet ne sont pas de nature à lui montrer la vérité toute nue. Quant aux arcs de triomphe, aux fleurs jetées sur le passage des monarques, on sait qu'ils ne signifient rien, lors même que les municipalités n'en font pas les frais. Si les illusions de l'Impératrice sur la situation du Mexique ont duré jusqu'à son départ de Mexico, Elle en est moins coupable qu'on ne le pense des deux côtés de l'Océan. Elle parle volontiers de la politique générale de l'Empereur Napoléon III, qu'Elle paraît admirer. Je l'ai entendue raisonner sur toutes les questions européennes avec un calme, une lucidité , une impartialité vraiment remarquables. En 1 écoutant, on oublie son âge, son sexe, son trône, on croit entendre le Nestor de la politique éclairée et libérale. Je comprends qne cette haute intelligence ait souffert si cruellement. Les conspirations continuelles, son voyage à Paris et ses entrétiens avec le Saint-Père lui ont montré la vraie situation du nouvel empire; les illusions en tomba ni devaient fatalement ébranler la raison d'une nature aussi riche !
L'empereur Maximilien a la taille élevée et bien prise, ses traits expriment la douceur; en le voyant on devine de suite qu'il est issu d'une longue généalogie de souverains. En public, Sa Majesté est d'une affabilité qui charme et captive; dans l'intimité, l'Empereur est séduisant au dernier degré; sa voix, ses manières fascinent; un fluide sympathique attire à lui les caractères les plus rétifs. Il faut avoir le cerveau vide et rien qui batte dans la poitrine pour ne pas se dévouer à Sa Majesté corps et âme, après un tète-à-tête de dix minutes. Tel est l'homme, jugé par toute les personnes qui ont eu l'honneur de lui parler.
Quant au souverain, il est tout à lait méconnu de ses sujets. À notre époque, tout marche si rapidement, les Mexicains eux-mêmes ont fait depuis vingt ans des progrès si sensibles en matière de civilisation et d'industrie, que le nombre des hommes avancés, des impatients et des censeurs augmente de jour en jour. Croyant la critique nécessaire, je l'approuve plus que personne, mais il faut qu'elle soit éclairée pour être utile, et, malheureusement les détracteurs de l'empereur Maximilien ne connaissent pas la question mexicaine ou ne la connaissent que d'une manière très -superficielle. Au Mexique, comme ailleurs, il faut comparer pour ne pas être injuste et tomber dans l'exagération de l'absolu. Pourrait-on me citer un seul gouvernement vqui, dans les deux hémisphères, ne soit critiquable et critiqué? Ne voit-on pas tous les jours et partout les journaux demander des réformes et des améliorations ? Quel est l'acte du
gouvernement qui ne soit applaudi par les uns et sifflé par les autres ? Pourquoi exiger du Mexique la perfection spontanée, lorsque l'Europe avec sa vieille expérience est si loin de l'atteindre?
Si l'empereur Maximilien a fait une rude école au Mexique , il faut s'en prendre surtout à l'esprit moderne qui envahit les grands comme les petits, qui veut tout niveler, habiller tous les peuples de la même façon et les gouverner de la même manière. Les peuples ne se métamorphosent pas avec la même rapidité que les saisons se suivent, et tous ne se gouvernent pas comme la république d'Andorre. Les fautes commises par l'Empereur viennent de ce que ne connaissant pas le Mexique, il s'est appuyé sur les libéraux pour le régénérer. Il est étonnant que ce soit la presse libérale de tous les pays du monde qui crie le plus fort contre Sa Majesté. *
L'Empereur considérait les Mexicains comme de braves gens, très-mous, très-lents, mais dont on fait tout ce que l'on veut à la longue, et avec lesquels il faut surtout de la patience. C'était là son erreur; il fallait de l'énergie et non de la patience. En se faisant Mexicain, c'est-à-dire, en se mettant à leur niveau, l'Empereur se baissait et ne les élevait pas. Après quatre mois d'insistance, son ministère lui permit, au mois de janvier 1865, de signer la concession du chemin de fer de Vera-dru/, à Mexico. La question était assez urgente pour la décider en dépit des lenteurs impardonnable* des ministres. On peut ''tic bon cl patient lorsqu'on est fermement assis
sur le trôné; mais quand on fonde une monarchie, il faut se dépêcher delà fonder", il faut mettre de l'empressement à la consolider par des institutions durables.
La prise deOaxaca, la mort de Rojas et de Romero, qui arrivèrent à peu près en même temps, parurent à eette époque, comme les derniers coups donnés à l'insurrection. Funestes illusions ! n'était-ce pas cette politique d'aveugle mansuétude qui faisait sans cesse renaître des Rojas et des Romero? Ce n'est pas tout d'être bon avec les bandits, il faut l'être encore pour les honnêtes gens. Montrer de l'indulgence pour les bandits, c'est montrer de l'indifférence pour les gens honnêtes, c'est montrer de la faiblesse aux yeux de tous. L'Empereur n'ignorait pas ce que les Mexicains avaient fait de leur pays pendant les quarante années qu'ils l'ont gouverné. Il aurait dû réfléchir qu'en prenant leur caractère il suivrait leurs traditions et qu'il arriverait aux mêmes résultats.
Trop débonnaire pour ses ennemis qui étaient incapables de comprendre son esprit conciliateur et les motifs de sa bonté, incapables surtout de lui savoir gré de les prendre pour des hommes dignes d'être traités avec grandeur d'âme. Sa Majesté ne devait trouver que des ingrats et des parjures. Les prisonniers, pris les armes à la main et relâchés sur parole , recommençaient le lendemain leurs exploits de la veille, comptant sur l'impunité. Lorsque la vindicte publique demandait un acte de rigueur, les libéraux, objet de toute la tendresse de
Leurs Majestés, ne manquaient pas de proclamer martyrs d'infâmes assassins.
Des serviteurs du gouvernement me disaient d'un ton ironique : « L'Empereur fait des réparations au château de Chapultepec, au palais de Mexico, et dépense de l'argent comme s'il devait rester longtemps ici. »
Cela prouve d'abord que Sa Majesté choisissait fort mal ses serviteurs ; ensuite, que si la gratitude des princes envers ceux qui les ont servis sans intérêts ou les servent sans intrigue, ne se manifeste pas toujours, en revanche, celles des courtisans bien payés laisse beaucoup à désirer. Je ne sais pourquoi l'on voit tant de souverains avoir la manie ou la faiblesse de donner les honneurs et les profits à leurs ennemis-nés, aux nullités ambitieuses. Leurs amis sincères, intègres, dévoués sont généralement traités avec sans-façon sinon avec indifférerîce. Il est vrai que ces amis parviennent rarement à se faire voir près du trône; le passage est obstrué; puis généralement, ils tendent plus souvent le bras pour le défendre que la main pour recevoir. En semant l'or, les croix et les habits brodés dans le camp ennemi on a l'espoir d'affaiblir l'opposition, et l'on ne craint pas que les amis de la veille deviennent des adversaires le lendemain. On oublie que les hommes parfaits et sans rancune sont des phénomènes et que toute force humaine est une force active; quand on ne l'a pas pour soi on l'a contre soi.
Dans sa proclamation du 2 octobre 1 865, l'Empereur fait précéder le décret de répression d'un éloge rendu
à la constance et au courage de Juarez, dans la cause qu'il avait soutenue jusqu'alors. Les libéraux, loin d'être satisfaits de ce coup d'encensoir donné à leur parti, et de ce soufflet donné à l'œuvre de l'intervention, ridiculisèrent ce discours et honnirent le décret. Le Charivari de Mexico publia une caricature représentant l'Empereur attachant sur la poitrine de Juarez, coiffé du bonnet phrygien, une médaille d'honneur, de courage et de constance. Malgré toutes ces leçon», Sa Majesté continua d'agir comme si Ton pouvait créer un empire avec des républicains. Opposée par caractère aux moyens rigoureux, mais prompts, elle préféra les moyens doux, mais longs, souvent inefficaces, pour assurer Tordre et la prospérité au Mexique. Le décret du 2 octobre devint illusoire et fie fut appliqué que dans de rares circonstances.
L'empereur serait bien moins vivement critiqué, dans ses actes, si l'on ne mettait pas sur son compte toutes les maladresses et les petitesses de son gouvernement et de son entourage. Sa Majesté, du reste, ignore bien des choses qui se font en son nom. Le principal malheur de la situation, c'est que l'Empereur devait être le maître absolu au Mexique, et toujours agir de concert avec la France. Par condescendance pour les Mexicains, il ne l'a pas fait.
Il a été appelé au trône pour gouverner et non pour être gouverné. La gangrène qui ronge ce pays demandait impérieusement l'amputation de l'incapacité, de l'inertie et de l'immoralité des autorités mexicaines, Il fallait les remplacer par n'importe qui, de capable et d'honnête.
Aujourd'hui que la civilisation moderne rend tous les peuples solidaires, et qu'elle les force tous à marcher dans la voix du progrès, elle devait forcément se mêler des affaires du Mexique. La France, voulant montrer son esprit chevaleresque et son désintéressement, choisit un prince autrichien pour opérer l'œuvre de la civilisation et régénérer cette immense contrée. Elle ne pouvait voir d'un œil indifférent son élu choisir justement les malades pour se guérir eux-mêmes et servir de médecins à leurs compatriotes. Néanmoins, il faut être logique. L'Empereur pouvait-il exclure complètement les Mexicains de ses conseils? Pouvait-il supposer que les étrangers seraient plus aptes a gouverner ce pays que les nationaux eux-mêmes? Evidemment non; mais il fallait naturellement appeler au pouvoir ceux qui ont fait l'Empire et non ses adversaires.
Te me résume en deux mots. L'Empereur est trop bon et trop libéral. Ces deux nobles qualités, qui seraient la gloire d'un souverain en Europe, ont eu des conséquences fâcheuses au Mexique. Chaque peuple doit être traité selon son caractère , ses mœurs et ses coutumes. Veuloir les traiter tous d'une manière uniforme, c'est s'exposer à bien des déceptions. Donner des viandes fortes au lieu du lait à l'enfant qui vient de naître, c'est l'étouffer. Les Mexicains sont de grands enfants; ce n'est pas leur faute s'ils n'ont pas encore l'âge de nos vieilles nationalités européennes, ni la force de leurs voisins des États-Unis. Ils grandiront, mais il faut leur en
donner le temps.
L'Empereur ayant échoué auprès des libéraux qu'il traitait comme des hommes d'honneur et capables de se dévouer aux intérêts du pays, a fait récemment appel au patriotisme de ses vrais amis, les conservateurs. Cet appel a jeté la joie dans tous les cœurs, a ranimé la confiance dans tous les esprits. Les protestations de dévouement, les demandes de secours lui sont arrivées de tous les côtés de l'Empire. Dans ce camp-là, on lui saura gré d'être devenu Mexicain, c'est-à-dire d'aimer la patrie commune par-dessus tout. Le caractère séduisant de Sa Majesté; l'inébranlable volonté qu'Elle a de faire le bonheur de son peuple; sa fermeté, retrempée par deux années d'expérience auraient pu sauver la situation. Mais je crois qu'il est trop tard. Le départ de nos troupes et l'intervention américaine dans les affaires du Mexique obligeront sans doute bientôt l'Empereur à revenir à Miramar, et à laisser son œuvre inachevée.
Il y a cinq ans, dans ma brochure : l'Empire cul Mexique ,je disais que toute autre candidature qu'une candidature française était impossible. Il y a deux ans, j'écrivais également que le règne de l'Empereur était terminé, que sa chute n'était plus qu'une affaire de temps. On n'a pas voulu me croire. Quand je parlais ainsi, c'est que je savais que l'Empereur arrivait cinq ans trop tôt au Mexique, et que dans ce pays un gouvernement régulier devait être précédé d'un long état de siège et d'une administration intelligente et très -énergique. Il se serait maintenu sur le trône s'il avait eu la force de faire respecter les lois, de sévir
avec rigueur contre tous les fauteurs de désordre, contre tous les voleurs réactionnaires ou libéraux, n'importe s'ils avaient une préfecture politique, la toque du juge, les épaulettes d'un général, le portefeuille d'un conseiller d'Etat, d'un ministre ou l'escopette du bandit.
La création d'un empire assis sur deux océans, la régénération et le bonheur d'un peuple de huit millions d'âmes, la mise en valeur du pays le plus riche du monde formaient trois fleurons trop glorieux et trop beaux pour ne pas les mettre à sa couronne à n'importe quel prix.
Pour compléter cette galerie, je devrais parler d'autres personnages qui ont joué un rôle plus ou moins important dans l'œuvre de l'intervention, et de nos ministres en particulier; mais je ne les ai vus... qu'en robe de chambre. Ce point de vue n'étant pas favorable aux portraits, je laisse la toile en blanc.
Richesse du Mexique. — Pauvreté des Mexicains. — Chèreté du transit. — Manque de routes. — Les routes macadamisées, et les chemins de fer. — Compagnie impériale mexicaine pour la création de chemins de fer. — Nécessité de l'émigration américaine et allemande. — Nouvelles théories sur l'impôt.
Le Mexique est il vraiment aussi riche qu'on le dit ? Telle est la question qui m'est faite continuellement; je vais y répondre avec la même franchise que pour les autres. Ici encore les contrastes et les contradictions ne manqueront pas; mais il faut connaître toutes les pièces d'un procès pour bien juger la cause. Depuis un demi-siècle, les armées du gouvernement et celles des bandits sillonnent ce pays dans tous les sens, le ravagent dans tous les coins, volent les riches et souvent les fusillent, volent les pauvres et les incorporent dans leurs rangs. Les éclopés guérissent leurs blessures en peu de temps ; le peuple fume sa cigarette, danse et joue toute l'année ; les gouvernements se succèdent avec rapidité ; les fortunes se font, se défont, se déplacent; mais il
suffit d'un peu de repos pour que le pays reprenne sa physionomie ordinaire. S'il était moins riche, il n'y aurait plus de population, il n'y aurait plus une seule piastre au Mexique. Ce serait un désert in h a bi table, inhabité.
Il est d'une richesse incalculable en mines d'or, d'argent, de cuivre, de fer, de cinabre, en soufre, en pétrole, en bois précieux et de construction, en plantes médicinales; son sol est d'une étonnante fertilité; mais son commerce est nul et ses habitants sont excessivement pauvres.
Deux choses rendent le Mexique très-pauvre, en dépit de ses richesses naturelles.
La population ne consomme pas.
Il n'y a pas de routes convenables.
Un pays serait-il encore mille fois plus riche que le Mexique; serait-il couvert d'or et de diamants, du moment où il n'a ni commerce, nf consommation, le budget de ses recettes sera toujours insignifiant.
Les sept huitièmes de la population sont vêtus de chiffons malpropres qui tombent en loques; ils habitent des huttes dont on n'a pas d'idée en Europe, et vivent dune manière tellement frugale que nos pauvres éthiques mourraient de faim avec un tel régime. Ils ne dépensent presque rien dans une année, si ce n'est à l'église.
Le commerce est à peu près nul à l'intérieur, et cela, non-seulement parce qu'il n'y a pas de consommai ion, mais encore parce que le manque de routes ou leur mauvais état rend le transit excessivement dispendieux.
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Ces*deux questions tiennent trop aux destinées du Mexique pour ne pas leur donner un peu de développement.
Personne n'ignore qu'un pays est riche ou pauvre, non pas#en raison de ses ressources naturelles, mais en raison de la consommation à l'intérieur, et de son commerce d'importation et d'exportation. Un peuple qui ne consomme pas n'a pas besoin d'importation ; ce qu'il produit lui suffit ordinairement. Un pays qui n'a pas de route ne saurait avoir de commerce; les frais de transport élevant, dans ce cas, le prix de la marchandise transportée à un taux excessif pour le consommateur. Pour produire une marchandise, il faut que le producteur soit assuré de trouver un marché où le prix de vente soit tel, qu'après avoir prélevé, d'abord le prix de revient, ensuite le transport sur le marché, il lui reste un bénéfice.
Or, que se passe-t-il au Mexique, dont le sol fertile pourrait produire des richesses fabuleuses? Je prends le blé pour exemple : le prix de revient est toujours très-faible, à cause du bas prix de la maind'œuvre, de la fertilité du sol et de son étendue qui permet de laisser reposer les terres *et dispense des frais d'engrais. Mais lorsque, dans une hacienda, le propriétaire serait souvent heureux de livrer son blé à cinq francs le quintal, pourvu qu'on le prît sur place, il est obligé, pour le porter à un marché, à une trentaine de lieues de son hacienda, de payer vingt francs de transport et même davantage. Dans ces conditions, le blé n'est plus vendable, et le pro-
priétaire trouve de l'avantage à engraisser son bétail, au moyen de ce blé, afin de le transformer en une marchandise qui se transporte elle-même.
Ce que je viens de dire du blé peut se répéter pour toutes les productions du Mexique qui, telles que les céréales, les bois, les (ers, ne peuvent jamais avoir une grande valeur intrinsèque sur aucun marché de production. Pour trouver un marché, les produits sont obliges de supporter des frais de transport presque toujours quadruples de la valeur de l'objet luimême. Il arrive souvent, à cause de la diversité des climats et de la grande étendue des provinces mexicaines qu'il y à disette dans l'une d'elles, et qu'on est obligé de laisser périr les récoltes sur place dans une province voisine, faute de trouver un prix rémunérateur après avoir prélevé les frais de transport.
Les Espagnols avaient tracé desroute»s qui reliaient les principales villes, mais leur nombre est insuffisant, et les Mexicains les ont laissées tomber dans un état qui délie toute description. On peut s'en faire une idée quand on se rappelle que pendant les quatre ou cinq mois de la saison des pluies, il y a des convois qui ne peuvent faire plus de un à quatre kilomètres par jour. Dans de telles conditions, le développement du commerce, de l'industrie et de la population par la colonisation devient impossible. En effet, le travail du colon n'est-il pas une marchandise qui ne se transporte que sur les lieux où sou prix est élevé, et où le bon marché des objets manufacturés rend h» vie confortable?
Au Mexique , l'excessive chèreté des transports maintient la main-d'œuvre, dans les campagnes, à un très-bas prix, parce qu'on n'a aucun intérêt à développer le travail, les produits ne pouvant pas s'écouler facilement. Quant aux objets non produits sur la ferme, ils sont à des prix énormes. Le défaut de viabilité est donc la digue la plus insurmontable qui arrête la libre expansion des immenses richesses de ce pays. Ce défaut a, en outre, des conséquences non moins déplorables ; il rend la pacification des provinces longue et laborieuse. Grâce au manque de routes, au mauvais état des chemins, le transport rapide des troupes est impossible et les révolutions sont faciles. L'autorité des présidents de la République sur les provinces même rapprochées de la capitale, a toujours été très-limitée. N'est-ce point à la création et au bon entretien des routes que l'on doit surtout la pacification de la Corse, de la Vendée et de l'Algérie?
La construction des voies de communication hâtera pareillement la pacification du Mexique; elle ouvrira une pleine carrière à l'activité humaine ; les capitaux de l'Empire et de l'étranger y trouveront des bénéfices considérables assurés. Si l'empereur Maximilien avait été secondé par ses conseillers, le Mexique ne serait déjà plus ce qu'il est. Pour bien comprendre la gravité du mal auquel Sa Majesté voulait remédier dès son arrivée à Mexico, il suffit de comparer les prix des transports du Mexique à ceux des autres pays.
Au Mexique, le plus bas prix du transport, par
kilomètre et par tonne, est de 1 fr. 25 c. ; sur une route ordinaire, en France, il est de 25 à 30 cent. ; sur un chemin de fer à traction d animaux, 15 à 20 cent.; sur un chemin de fer à vapeur, 5 à 10 cent.; sur les canaux, en moyenne, 4 cent.
Ces prix sont à peu près les mêmes dans l'Amérique du Nord ; mais ce pays possède un réseau de fleuves sur lesquels les transports ne coûtent par tonne et par kilomètre que 1 cent., cent vingt-cinq fois moins qu'au Mexique. On voit que l'écart est grand entre les prix de Fiance et ceux du Mexique; il est plus grand encore entre ceux-ci et ceux de l'Amérique du Nord. Comme cet écart tient uniquement à l'affreux état des voies de communication, l'Empereur s'est occupé d'améliorer cet instrument de la richesse des nations et de créer des voies ferrées. Seulement, je dois ajouter ici, pour les impatients qui s'imaginent qu'un pays peut se transformer en un jour, quelques délails sur les difficultés que Sa Majesté devait rencontrer, en dehors de ses conseillers, avant de se prononcer sur une question aussi importante.
Je dirai d'abord que l'Empereur avait à vaincre des difficultés matérielles, financières et morales, pour créer les voies rapides qui conviennent le mieux au pays. Il fallait, en premier lieu, connaître le système qui devait donner les résultats les plus prompts et les meilleurs. Ce système, que je vais exposer, eut peu de partisans.
J'écarte les moyens de communication par eau, à cause de son peu d'importance au Mexique, et je
passerai de suite à la comparaison entre les routes ordinaires, empierrées ou pavées, et les voies ferrées. Je comprends sous cette dernière dénomination toutes les routes où les roues reposent sur deux barres de fer parallèles.
Les voies de communication, au Mexique, doivent se diviser en deux classes : 1° celles d'intérêt général, d'un transit minimum de dix mille tonnes par année et devant supporter en tout temps de lourds fardeaux", 2° celles d'intérêt municipal, reliant les communes les unes aux autres ou les communes aux voies d'intérêt général.
Sur ces dernières, les gros transports peuvent s'effectuer pendant les six mois de saison sèche; pendant le reste de l'année, elles devraient être interdites, excepté aux cavaliers et aux voitures légères. On pourrait alors, comme on en a fait Fessai en Algérie, se contenter de routes en terre ou couvertes d'un léger empierrement. Les communes qui seules en profitent en auraient l'entretien. La charge n'en serait pas lourde, parce qu'il suffirait) pour cet entretien, de quelques journées de prestations fournies par les habitants eux-mêmes.
L'Etat ne doit prendre à sa charge que les lignes qui doivent relier la capitale aux diverses provinces ou ces provinces entre elles, quand des prévisions bien fondées, sur leur richesse et leur'besoin d'échanges, assurent au trésor le recouvrement de ses avances, par l'accroissement des revenus publics qui suit toujours le développement de la fortune publique. Il est évident que le gouvernement ne peut
pas établir de route impériale, c'est à-dire faite ou subventionnée par le trésor, s'il n'est pas certain d'un transit annuel de 10 000 tonnes au moins, soit que ce transit existe déjà , soit qu'on ait les plus grandes probabilités qu'il se développera en peu de temps.
Cependant des considérations stratégiques pour la sécurité des frontières ou pour la pacification intérieure d'un Etat, suffisent pour déterminer la création d'une route aux frais du trésor, parce que tout en profitant à la richesse du pays, elle peut lui épargner des dépenses stériles. Ces considérations économiques posées, je reviens à l'examen des différents moyens de communication.
Après la chaussée en terre , dont on a fait seulement les ponts et ponceaux ainsi que le terrassement, système réservé aux communications d'intérêts communaux, le mode qui semble le plus simple et le plus économique est la chaussée recouverte d'une carapace de macadam qui empêche l'infiltration des eaux jusqu'au terrassement de la chaussée et permet la fréquentation de la voie, dans la saison des pluies, par les lourds chariots.
Sous le ciel des tropiques, qui verse des torrents d'eau pendant six mois de l'année, il faut, pour l'entretien de ces routes, une surveillance tout à fait audessus des ressources actuelles du Mexique et du personnel des ponts-et-chaussées. La constitution géologique et topograpliique de ce pays est peu favorable à la production des matériaux nécessaires à l'empierrement; aussi sont-ils à des prix trés-élevés.
Il y a peu de rivières qui fournissent du gravier, il faut extraire les pierres des roches primitives ; elles coûtent alors fort cher pour l'extraction et le cassage. Jusqu'à présent, le mètre d'empierrement est revenu à plus de 100 francs pour le premier établissement.
Malgré les efforts et les dépenses considérables de l'Etat, on ne parvient pas à bien entretenir les routes pendant la saison des pluies. Il est vrai que les cantonniers font défaut, et qu'une route macadamisée, sans bons cantonniers, se détériore vite. Ces routes ne sont admissibles que lorsqu'elles seront surveillées et entretenues aux frais des communes qu'elles traversent. C'est pourquoi on ne pourrait guère les adopter que pour les chemins communaux, dont on doit améliorer d'abord la chaussée, en faisant les ponceaux nécessaires pour que l'eau ne passe pas par dessus, et qu'on empierrera peu à peu, au fur et à mesure des besoins et du développement des ressources communales.
Quant aux routes pavées, leur prix de premier établissement est trop considérable. On ne peut raisonnablement l'évaluer au Mexique, à moins de 1 50 francs le mètre , en dehors du prix des travaux d'art et de la chaussée terrassée. Ces routes exigeraient toujours un entretien , dont le gouvernement ne peut avoir la charge, sans grever trop fortement son budget. Les systèmes précédents, quand ils ne sont pas à la charge des localités traversées par les routes., établissent en outre une certaine injustice dans la répartition de l'emploi de l'impôt. Celui au-
quel profite la route, ne payant pas davantage que celui auquel elle ne profite pas du tout.
Les voies macadamisées, excellentes dans les pays du nord, très-onéreuses dans les régions intertropicales, doivent être au Mexique moins encouragées par le gouvernement que les voies ferrées. Mais, de~ même que l'industriel intelligent proportionne les frais de son outillage à la quantité d'objets qu'il pourra écouler, puisque le prix de chaque objet est grevé de sa part d'amortissement du capital dépensé pour les frais de premier établissement, l'Etat, dans le choix du chemin de fer qu'il doit adopter, comme route impériale, doit considérer la quantité de transports qu'on peut prévoir pour un chemin . pendant les dix ou quinze premières années.
Si un chemin de fer ne doit porter journellement que de trente à cinquante tonnes, — cas où se trouvent en ce moment les routes les plus fréquentées du Mexique, — doit- on construire un chemin à rampes de deux à trois centimètres de pente, et à rails pouvant supporter des locomotives de cinquante à soixante tonnes? Les Irais de premier établisse-, ment s'élèveront à plus de 100 000 francs par kilomètre; l'amortissement et l'entretien du chemin monteront donc au minimum de 10 000 francs par an, et si l'on n'a que dix mille tonnes à transporter, le prix du transport de chaque tonne sera grevé de un franc par kilomètre : ce qui ferait pour le prix du transport d'une tonne de Vera-Cruz à Mexico, par exemple, une augmentation de 409 francs à ajouter aux frais de traction. Or, par les transports à dos
de mulets ou par les chariots, sur les mauvaises routes actuelles, on ne paye que 500 francs la tonne clans la lionne saison.
Pour abaisser le prix des transports, l'Etat serait donc obligé de payer tout ou la majeure partie de la construction de ces chemins de fer à grande vitesse. On comprend qu'il fasse ce sacrifice pour une route comme celle de la Vera-Cruz à Mexico qui, sans doute, acquerra dans peu d'années un transit considérable, quoique maintenant il ne dépasse pas vingt mille tonnes. Mais il serait imprudent de se lancer dans une pareille voie pour les autres routes qui, avant dix ans, n'auront pas un transit de plus de trente mille tonnes.
En établissant, au contraire, des chemins de fer a traction d'animaux, dont les pentes peuvent être aussi fortes que sur les routes macadamisées , le poids des rails qui n'ont plus à porter que des wagons de deux à trois tonnes peut se réduire au tiers, et le cube des bois de traverse peut se réduire au cinquième. Si les rails sont posés sur une route dont la chaussée est faite, on peut établir le chemin au prix de dix à vingt mille francs le kilomètre. S'il est à construire entièrement, son prix n'atteindra pas en moyenne cinquante mille francs le kilomètre. C'est le prix minimum que coûterait seulement l'empierrement d'une chaussée macadamisée , réduite à la moitié de la largeur des voies actuelles.
Le prix de la traction sur ces rails sera au moins d'un quart meilleur marché que sur les meilleures routes empierrées . Cette différence suffira largement
pour payer l'entretien de la route et l'amortissement d'une partie de son capital d'établissement, quand l'importance du transit atteindra dix mille tonnes. Dans ce cas, l'entreprise doit rapporter des bénéfices assez considérables pour que l'Etat n'ait à donner qu'une subvention pour le premier établissement.
En consacrant ainsi chaque année cinquante millions à ces travaux qui feraient bientôt affluer des revenus abondants dans ses caisses, l'Etat, après dix ans , aurait un réseau de vingt mille kilomètres de voies ferrées, sans avoir excédé les limites de ses ressources financières.
La conclusion de cet exposé est celle-ci : les chemins de fer à vapeur, ayant plus de 2200 mètres à gravir pour aller de l'Océan au plateau de Mexico, seront chers à construire , à entretenir et feront les transports à un prix très-élevé. Le gouvernement n'en retirera que des bénéfices restreints, et à une époque éloignée. Les chemins de fer dits américains, c'est-à-dire à traction d'animaux , seront les plus utiles, les moins dispendieux et les plus expéditifs. Je crois que ce sont les seuls qu'il faut multiplier pour le moment, tout en protégeant toutes les autres voies de communication que l'industrie privée voudra créer.
Je l'ai dit, les ressources du Mexique sont immenses, mais il faut des routes pour en profiter et l'émigration pour les exploiter et pour amener la consommation. Sans routes et sans colons, les richesses du pays n'enrichissent personne. En voici une preuve prise entre mille.
A Durango, je suis allé visiter la montagne de fer qui touche à la ville et que M. Humboldt a prise pour un aérolithe. Il est vrai qu'il ne Ta pas vue, pas plus que les trois quarts du Mexique dont il parle. Cette montagne métallique est estimée à pins de trois cent trente millions de tonnes de fer. Si elle était en Angleterre, pays où se travaille le fer en plus grande quantité que partout ailleurs, on pourrait l'exploiter avec ses ramifications pendant trois siècles au moins, à raison de quinze millions de tonnes par an, ce qui donnerait .un produit de quarante-neuf milliards cinq cents millions de francs. En pièces de cinq francs, cette somme ferait neuf fois le tour du globe. A Durango, on l'exploite de la manière suivante : Quelques bourriquets vont de temps à autre se faire charger de ce fer, que leurs conducteurs prennent avec les mains, puis ils le portent à une fabrique située à 'deux lieues de la ville, où on le casse et le fait fondre quand un haciendero des environs demande une chaudière, une vis d'engrenage ou une pièce quelconque.
Une correspondance du 10 septembre dernier nous apprend que l'Empereur vient d'ordonner la formation d'une compagnie anonyme dite : « Compagnie impériale mexicaine. » Protégée par le gouvernement, elle aurait pour but de construire et d'exploiter des chemins de fer dans les provinces mexicaines de Queretaro, Guanajuato, Aguas Calientes, San Luis Potosi,Zacateras, Nayarit, Jalisco, Michoacan et Matehuala. Son capital social est fixé, quant à présent, à vingt millions de piastres (cent
millions de francs), divisé en deux cent mille actions de cent piastres chacune, et il pourra être augmenté selon les circonstances. Afin de se procurer ce capital, on prélèvera dans lesdites provinces les contributions suivantes :
« i° Un pour cent sur la valeur de l'or et de l'argent que produit le département; 2° deux pour mille annuellement sur la valeur des propriétés urbaines et rustiques du département ; 3° un pour cent sur la valeur des marchandises étrangères et nationales qui seront introduites dans le département. Le payement de ces diverses contributions aura lieu, chacun en son espèce, contre un reçu provisoire que les contribuables échangeront ensuite contre des actions de la compagnie.
« La concession de chaque ligne jouira d'un privilège de trente ans à partir du jour où les devis auront été approuvés. La compagnie pourra établir ses voies ferrées, soit à vapeur, soit à traction d'animaux, sur les chemins particuliers, en indemnisant les propriétaires, et se servir pour la navigation des lacs et des rivières qui lui seront utiles. Son matériel sera exempt de droits pendant dix ans. En tout et pour tout, elle sera soumise aux dispositions de la loi générale sur les chemins de fer, du 2 octobre 1 865. »
Il ressort de cet exposé que le gouvernement, grâce à une combinaison toute nouvelle, échappe aux exigences des grands capitalistes, et que les habitants, moyennant une faible avance sous forme de contribution, sont appelés à participer, en leur qualité d'actionnaires, aux bénéfices d'entreprises qui
ne tarderont pas à donner un nouvel essor à leur industrie, au commerce et à la richesse agricole. Si l'Empereur fait exécuter cette combinaison, elle fera plus pour la consolidation de l'Empire, que la soumission de tous les dissidents réunis.
Lors de l'arrivée de l'Empereur à Mexico, la régénération du Mexique était moins dans l'accord des partis politiques, dans la pacification du pays par la voie des armes, qu'elle n'était dans la création des routes pour faciliter le commerce, et dans Immigration qui devait amener un peuple de travailleurs honnêtes et laborieux qui auraient su défendre leurs champs et leur industrie.
Les mines d'or et d'argent abondent dans tout le Mexique. Pour 12 fr. 50 cent., on peut devenir propriétaire d'une mine qui vaut peut-être un milliard de francs. Si chaque habitant n'a pas la sienne, c est qu'il faut des millions pour les exploiter, à cause du manque de bras et de routes. Actuellement, on peut dire qu'une mine au Mexique est un grand puits dans lequel on met beaucoup d'argent et duquel on tire beaucoup d'eau. Il n'en serait pas ainsi si le pays avait des voies de communication convenables, et si l'émigration venait s'abattre sur cette terre féconde.
L'émigration est nécessaire au Mexique, non-seulement pour peupler ses déserts, mais encore pour introduire l'émulation, l'exemple du travail, l'industrie et le croisement des races. Quand on songe qu'il y a dans ce pays près de six millions d'individus qui parlent et vivent comme au temps de Montezuma, on comprend qu'ils ont besoin du contact des étran-
gers pour avancer un peu clans la voie du progrès. Certes, je ne leur ferai pas un crime ri' être esclaves de la routine; nous en subissons trop le joug en Europe pour ne pas être réservé clans nos critiques à ce sujet. En effet, quel est l'observateur qui, ayant étudié notre administration, ne reconnaîtrait pas qu'en France nous pouvons soulager de plus de cent millions notre budget de dépenses, en diminuant le nombre des employés qui ne servent qu'à retarder la marche des affaires, en retranchant les rouages inutiles, en ne rétribuant pas les postes qui devraient être purement honorifiques et en faisant des réformes radicales et sérieuses? L'Empereur, le ministre des finances le désirent; le gouvernement et le peuple y gagneraient; mais la routine, cette pieuvre des nations, est là avec ses suçoirs pour empêcher ce progrès économique.
Quelle est l'invention nouvelle, cette terrible ennemie de la routine, qui, offrant 25 pour 100 d'économie, trouve son application immédiate? Industriels et paysans veulent faire ce que faisaient leurs pères. Quand on voitla routine, dans toute l'Europe, étreindre dans ses griffes depuis le plus petit jusqu'au plus grand, on aurait mauvaise grâce à critiquer les Mexicains de ce qu'ils subissent sa loi. L'émigration la modifiera dans ce qu'elle a d'excessif au Mexique. Le peuple a l'esprit d'imitation merveilleusement développé; il profitera des leçons qui lui seront données. J'ai vu des Indiens qui, sans avoir jamais appris le dessin, la sculpture et le moulage, faisaient avec
des chiffons, de la cire ou de la terre glaise, des sta-
tuettes admirables de mouvement et de vérité, représentant des types particuliers, des personnages connus. Le nombre de ces artistes spontanés est si grand que la fabrication de ces statuettes fait partie de l'industrie nationale. Je pourrais citer bien d'antres faits, bien d'autres industries qui prouveraient en faveur de l'intelligence de ce peuple, mais ce serait trop long.
En voyant des Américains, des Allemands cultiver le sol, se construire des habitations propres et confortables, s'organiser, se défendre contre les bandits, se procurer, en un mot, toutes les jouissances du bien-être, les Mexicains se mettraient bientôt à la hauteur des émigrants, et comme eux, amélioreraient bien vite leur position. Ce changement se ferait bien plus rapidement encore, si le clergé, dont l'influence est à peu près souveraine sur la population, voulait coopérer. Pour cela, il faudrait un séminaire Mexico, dirigé par des Sulpiciens qui donneraient aux ecclésiastiques, avec la science, le zèle pour h prospérité morale et matérielle du peuple, zèle qu'on trouve si généralement répandu parmi nos missionnaires en Amérique et dansl'Océanie.
Quand je parle d'émigration, je parle de l'émigration allemande et américaine, parce qu'elle est agricole, la plus honnête et la plus laborieuse. Les Français et les Italiens n'émigrent pas; puis ils sont industriels et non cultivateurs: ce qu'il faut au Mexique, c'est exploiter les mines et cultiver la terre. Lors même qu'il aurait le meilleur gouvernement et qu'il jouirait de la tranquillité la plus parfaite, il ne
saurait devenir un pays riche sans l'émigration, puisqu'il ne consomme pas. Cette question est tellement importante que le gouvernement aurait dû la résoudre pendant la guerre des Etats-Unis.
Au mois de janvier 1865, je fis à ce sujet une proposition à M. Eloin ; le chef du cabinet de l'Empereur me répondit : « Le gouvernement n'a pas un pouce de terrain à donner à l'émigration, aussi nous n'en voulons pas. » ElTectivement, on l'entravait de la manière la plus formelle. Cette faute est, à mon avis, une des plus graves commises par le gouvernement, car, lorsque l'Empereur a voulu la réparer, en passant par dessus les préjugés et les répugnances de ses conseillers, les décrets sur l'émigration sont venus trop tard; l'occasion d'avoir peut-être vingt mille familles du sud des Etals-Unis était perdue. Il en est des gouvernements comme desJndividus: s'ils n'ouvrent pas immédiatement la porte lorsque la fortune y frappe, elle s'en va; sa roue la porte ailleurs. Les occasions de s'enrichir sont rares; les laisser passer s'est s'exposer à rester pauvre toute la vie. Par surcroît de malheur, lorsqu'on parut s'occuper sérieusement de l'émigration, on mit un savant à la tête du comité au lieu d'y mettre un homme pratique. Il en est résulté que l'émigration américaine, trouvant au Mexique des obstacles quand elle pensait trouver des bras tendus pour la recevoir, s'est dirigée vers le Brésil et ailleurs.
Depuis mon départ de Mexico le mal n'esl pas encore réparé, car voici ce que je lis dans les journaux du 22 au 29 mars J S(>6 :
« Attires par les promesses que M. Maury (directeur de rémigration) a fait répandre aux Etats-Unis, les immigrants arrivent en masse, dans la conviction que des terres disponibles les attendent et que des agents du gouvernement sont là pour les installer. Au lieu de cela, ils se trouvent livres à eux-mêmes en face de propriétaires dont les exigences deviennent chaque jour plus exorbitantes. La conséquence est que tous ceux qui peuvent le faire reprennent la route des Etats-Unis, où ils vont porter ces fâcheux renseignements. La semaine dernière, on a vu repartir ainsi un groupe de cinquante colons qui formaient l 'avant-garde d'une immigration de huit à dix mille personnes, presque toutes dans une position aisée.
« Un prompt remède est nécessaire, si Ton ne veut voir avorter l'œuvre de la colonisation. Il ne s'agit ici d'aucun sacrifice à faire, mais simplement d'un peu d'entente et d'activité administrative à déployer. Les immigrants ne demandent que des terres et la possibilité de travailler. Ne pas les leur procurer serait à la fois un manque de parole et une faute contre les intérêts les plus essentiels du pays. Ce serait de plus aller à l'encontre des intentions si formelles et des vues si éclairées de l'Empereur. » [Ere Nouvelle, 22 mars.)
« Si l'on n'y prend garde, le Brésil pourrait bien damer le pion au Mexique dans la question vitale de la colonisation. Le gouvernement et la population rivalisent en effet d'efforts bien dirigés pour attirer les étrangers dans le pays. Il s'est notamment formé
à Rio Janeiro une association patriotique dans le but
unique de promouvoir et d'assister l'émigration »
[Idem, 30 mars.)
« D'après un calcul, qui nous paraît se rapprocher autant que possible de la vérité, le nombre des immigrants qui, guidés par les appels réitérés du gouvernement, sont venus au Mexique dans la pensée de s'y établir, s élève à deux mille. De ce nombre, moins de cent ont réussi à obtenir des terrains. Le reste se trouve actuellement dispersé à Orizaba, à Gordova et dans les environs de ces deux villes. Un grand nombre d'entre eux auront bientôt épuisé leurs dernières ressources, après avoir vainement attendu que le gouvernement désigne les terrains où ils pourront s'établir; il en résulte pour tous un cruel désappointement, pour certains d'entre eux une situation désespérée.
-.< Cet état de choses, joint à la suppression du Bureau de colonisation, sans qu'aucun autre système lui ait été substitué, est mis à profit par les agents de colonisation brésilienne. En ce moment même ces agents font de grands efforts pour décider les colons à émigrer au Brésil, où le gouvernement s'engage à payer leurs frais de voyage et à leur faire de grandes concessions de terres. » {Estafette, 9 mai 1866.)
Les Américains venus par Matomoras et Monterey à la fin de la guerre étaient au inoins quatre fois plus nombreux que ceux arrivés par voie de Vera- Cruz auxquels fait allusion le journal que je viens de citer. Ce sont les déceptions qu'ils ont éprouvées en arrivant qui ont engagé 1rs journaux de Brème à em-
pêcher l'émigration allemande de se diriger vers le Mexique. Au moment où j'écris ces lignes l'émigration américaine me paraît encore une impérieuse nécessite. Ce qu'il faut surtout dans le nouvel empire, ce sont des hommes actifs, laborieux, décidés, qui s'implantent sur un sol inculte, le cultivent sans s'inquiéier s'il a dans le monde un propriétaire problématique, et se dé fende ni le revolver au poing, le rifle sur l'épaule contre tout individu qui viendrait lui disputer le fruit de son travail et la légitimité de ses droits.
Sous la domination espagnole comme sous la république mexicaine , la Californie était un désert pauvre, abandonné comme le sont les trois cinquièmes du Mexique. En dix ans, avec leur système arbitraire de colonisation, les Américains en ont fait un des pays les plus riches et les plus commerçants du globe. Après l'exploitation brutale du sol ils ont introduit le respect de la propriété, des lois, la justice; d'un pays misérable sur lequel était venu s'abattre une population de bandits, de chevaliers d'industrie, l'écume du monde entier, ils en ont fait un pays heureux et civilisé comme on l'est aux Etats- Unis et en Angleterre.
Une pareille transformation était bien plus facile au Mexique, pays neuf, sans les inconvénients des terres inconnues, ayant une population docile, patiente, facile à gouverner, des villes, des routes et surtout une grande lassitude du sel f-government. On aurait du dire aux émigrants des Etats-Unis et de l'Allemagne : Venez au Mexique, vous planterez
votre tente sur le premier terrain inculte que vous trouverez et qui vous conviendra; au bout de cinq années de travail on vous donnera des titres de propriété pour tous les terrains que vous aurez cultivés. En décrétant cette manière d'exploiter le Mexique, le gouvernement aurait enrichi tout le monde. Voici comment.
Un terrain qui ne produit pas ne sert ni à son propriétaire, ni à la commune, ni à l'Etat. Un terrain cultivé profite à tous. En voici un exemple. Après les guerres du Texas, le gouvernement texien ou américain donna sept cent quarante acres de terre à tout homme marié, ministre de religion ou maître d'école qui habitait le Texas avant le traité de Guadalupe-Hidalgo. Les habitants qui n'appartenaient pas à ces trois catégories n'avaient que la moitié de cette concession. La moyenne de ces terres valait trois francs l'acre. Les colons qui ne pouvaient les cultiver pour une raison ou pour une autre donnèrent gratuitement, en tonte propriété, la moitié de leur concession à quiconque s'engageait à construire une cabane sur ce terrain et à le cultiver dans un an. Le résultat de ce don fut que les propriétés non cultivées mitoyennes aux propriétés cultivées augmentèrent de valeur et se vendaient au prix de quinze et vingt francs l'acre : bénéfice net, de neuf à quatorze francs par acre. Les Mexicains intelligents ont si bien compris l'importance <]c ce fait, que plusieurs d'entre eux ont oiï'ert aux colons qui voudraient s'établir chez eux, des terres, des bestiaux, des instruments et même un logement provisoire, soit gra-
-UiO
tuitement pendant cinq ans, soit à des prix très-bas et remboursables à longues échéances. Malheureusement, la grande majorité des propriétaires et la plupart des conseillers de l'Empereur étaient hostiles à la colonisation étrangère; ils ne firent que l'entraver.
L'objection de M. Eloin contre l'immigration me paraît d'autant plus absurde qu'il n'était nullement besoin de recourir à l'arbitraire pour donner des terrains aux colons étrangers; quoique lorsqu'un pays souffre d'un mal exceptionnel, il serait bien permis d'employer des remèdes exceptionnels pour le sauver. Tous ceux qui connaissent bien le Mexique et son histoire savent que les deux tiers des propriétaires ruraux n'ont aucun titre légal pour justifier la légitimité de leurs possessions. Le gouvernement ne pouvait-il pas décréter : 1° Que toutes les propriétés, dont avant un an on n'aurait pas justifié la légitime possession, deviendraient propriétés de l'Etat? 2° Que toute propriété non cultivée serait soumise à une taxe de ... . par lieue carrée ?
Je suis persuadé que cette mesure aurait donné à l'Etat soixante mille lieues carrées pour la colonisation et quelques millions de piastres au trésor. Quant aux terrains vagues sur lesquels on élève des bestiaux, ils pourraient être soumis à une loi spéciale, afin que le trésor ne fût pas frustré par des spéculations déshonnêtes. Le Mexique n'étant cultivé que dans les environs des villes, des villages et des routes, les propriétaires qui ont de cent à douze cents lieues carrées de terres non cultivées, s'empresse-
raient d'en faire cultiver une partie et de vendre le reste à l'Etat ou aux colons étrangers, afin de n'avoir pas à payer des taxes accablantes pour leurs revenus. Quant aux propriétaires illégitimes qui ont profité des révolutions ou de leur situation, pour prendre à l'Etat ou aux particuliers des terrains sur lesquels ils n'avaient aucun droit, il est juste de les obliger à restitution. L'axiome qui déclare l'Etat mineur n'admet pas de prescription contre lui; en suivant cet axiome, le gouvernement développait la moralité dans l'acquisition de la propriété.
Les ministres de l'Empereur, les membres du conseil d'Etat et du conseil de révision des titres de propriété, étant trop accessibles aux influences pécuniaires, ayant pour la plupart acquis, par fraude ou pour des sommes insignifiantes, des biens de mainmorte, ont préféré donner à Sa Majesté le conseil de ratifier les décrets de Juarez et tout ce qui s'était fait sous ce gouvernement, plutôt que de l'engager à prendre les mesures que je viens de signaler. Cette mesure avait en outre une importance politique d'un certain poids. Le clergé n'était plus une caste persécutée dont on prenait arbitrairement les biens pour enrichir ceux qui les lui prenaient, il devenait une classe de citoyens dont les propriétés étaient soumises aux lois qui régissaient celles de tous les propriétaires de l'Empire. En agissant de la sorte, il ne pouvait plus crier à l'injustice ! S'il fait des difficultés pour se laisser déposséder, c'est que tout homme crie au voleur ! quand on le vole, et qu'il n'ignore pas qu'il allongerait terriblement les dents
s'il n'avait pour vivre que la solde que lui fournirait l'État.
Depuis que les yeux ne sont plus aussi fermés sur les orages qui pourront fondre sur le Mexique après le départ de nos troupes, l'empereur Maxîmilien détruit plus facilement les oppositions qui l'empêchaient de créer des œuvres sérieuses pour la prospérité publique. Parmi les nouvelles bases jetées pour la réorganisation des finances, je vois un décret qui institue, en dehors de la contribution sur le revenu, un droit d'un demi-réal (30 centimes) pour chaque cinquante mille vares carrées (la vare est un peu moins d'un mètre), sur les propriétés rurales en général. Les propriétaires qui tombent sous le coup de la loi devront faire la déclaration de leurs terres dans les deux mois qui suivront la publication du décret, sous peine de les voir confisquées. Si la déclaration est supposée n'être pas sincère, il sera procédé à une expertise, et l'excédant qui pourra en résulter reviendra à l'Etat.
Tout en respectant la propriété, ce décret oblige les grands propriétaires à faire abandon des terres restées improductives entre leurs mains, par suite de leur immense étendue. Le champ ou la maison qui ne rapporte rien est moins qu'une ressource : c'est une charge de laquelle on se débarrasse, dès qu'elle est imposée , pour ne pas diminuer son revenu. Cette dévolution , à quelque point de vue qu'on l'envisage, est de toute justice ; car on sait que la couronne possédait autrefois un dixième du sol du Mexique, et qu'elle l'a perdu par suite
d1 empiétements contre lesquels elle n'a pas su se défendre.
Cette mesure et ses considérants ressemblent beaucoup à celle que je proposai plus haut, et dont j'avais annoncé la nécessité dès le mois de février 1865. Ce décret prouve que les choses ont bien changé à Mexico, depuis le jour où M. Eloin me disait que le gouvernement ne voulait pas de l'émigration, parce qu'il n'avait pas un pouce de terre à lui donner.
A ce sujet, voici ce que dit la correspondance officielle de Mexico du 3 juin 1866 :
« L'Etat va donc se trouver en mesure d'offrir à l'émigration des avantages qu'elle n'a pas eus jusqu'à présent, en mettant à sa disposition des terrains sur lesquels chacun avait établi ses droits selon ses convenances ou ses convoitises. Il pourra également commencer l'affranchissement de la race indienne, si dévouée au nouvel ordre de choses, en la faisant passer, en partie, du prolétariat à la condition sociale qui offre le plus de garanties à l'ordre public et au progrès, c'est-à-dire à la dignité que donne la conscience de la possession et le sentiment de l'indépendance.
« Enfin, si on envisage cette mesure au point de vue de l'économie politique, on voit qu'elle est conforme aux plus saines doctrines de cette science. En assurant au pays un revenu permanent, elle le mettra à même, dans un temps donné, de baisser les tarifs de douane dont l'élévation forcée nuit à son développement industriel et commercial, et elle lui permettra surtout de faire face à ses dépenses sans avoir
recours à des emprunts' qui sauvent quelquefois le présent, mais presque toujours en compromettant l'avenir. »
Tout ceci est fort bien, mais ce sera mieux encore si ce décret est mis en vigueur et ne devient pas une lettre morte, comme les précédents. Les propriétaires ont naturellement réclamé contre ces lois financières qui portent la date du 26 mai et qui seront l'acte le plus important du règne de l'Empereur. Les objections faites par les propriétaires ne sont pas assez sérieuses pour mériter d'être réfutées; elles ne reposent sur aucun intérêt général, mais bien sur des intérêts privés , lésés par les nouvelles lois.
Les libéraux étant les plus opposés à la consolida tion de l'Empire, ce sont eux qui sont les plus hostiles aux réformes économiques et à la colonisation étrangère qui doivent changer la face du Mexique. Leur amour-propre, en outre, est froissé par ridée que le progrès et la civilisation ne peuvent leur venir qu'au moyen de l'élément étranger. Enfin, ils sont humiliés de ce que d'autres yeux que les leurs voient leurs plaies sociales, leurs maladies secrètes et leur manque de patriotisme. Comme ces plaies ne sont guérissables que par des remèdes énergiques et douloureux, le gouvernement ne doit plus hésiter à les emplover. S'il écoute le malade, il périra avec lui, avant lui même. Pas de demi-mesures, Dans certaines circonstances, l'hésitation et les demimesures sont des fautes irréparables, et, je puis le dire, depuis le commencement de l'interven-
tion, les fautes se sont succédé avec un luxe désastreux.
Les Mexicains ne sont point coupables de ne pouvoir pas se gouverner eux-mêmes, ni de s'élever à la hauteur d'une nation civilisée. Ils ne sont ni meilleurs ni pire que les Espagnols et les Américains du Sud, ils ont les défauts et les qualités de leur race. Après trois siècles d'esclavage politique, ils ont subi cinquante années d'esclavage révolutionnaire, quand donc auraient-ils pu faire leur éducation sociale ? Les hommes d'État et les bons gouvernements ne s'improvisent pas. Le temps seul forme les hommes, crée, construit et consolide les œuvres durables. En montrant de la répugnance , en étant malveillants pour les étrangers qui leur apportent leur expérience, leur industrie et leurs talents, les Mexicains prouvent qu'il leur manque encore un sens : le sens commun.
Lorsque les Américains arrivèrent à Mexico, à la suite d'une longue guerre, et grâce aux luttes intérieures que se livraient les différents partis jusque dans ces moments de crise suprême où tous les cœurs devraient battre à l'unisson, où tous les bras devraient se réunir pour défendre la patrie en péril, le général Almonte disait à ses compatriotes : « Si les Yankees viennent jusqu'à Mexico, ils n'y resteront pas longtemps, nous les en chasserons. Leur séjour, du reste, nous sera utile; nous apprendrons comment ils sont administrés, gouvernés, et cette dure leçon nous servira pour nous administrer et nous gouverner nous-mêmes. Nous n'avons donc pas lieu de nous désespérer de ce malheur. »
Dans tous les pays nouveaux où régnent l'anarchie et l'ignorance, les hommes intelligents et vraiment dévoués à leur patrie ne raisonnent pas autrement.
Les partis politiques au Mexique. — Conservateurs. — Libéraux. — Interventionistes. — La liberté telle que l'entendent les Mexicains. — Situation de l'Empire. — Fautes du gouvernement impérial. — Déceptions des Impérialistes. — Lettre du préfet du Michoacan. — Conspiration de Juillet 1866, et ses heureuses conséquences. — Jugement sur les Mexicains.
L'histoire nous enseigne que, dans tous les pays et à toutes les époques, les grands partis politiques ont eu des sentiments pour prétexte, et Pintérêt pour mobile. Elle nous apprend, en outre, que ces partis se divisent en deux catégories : ceux qui possèdent, appelés aujourd'hui — conservateurs, et ceux qui veulent posséder, connus sous le nom de libéraux. De ces deux partis en naît un troisième, qui tient des deux, et ne ressemble ni à l'un ni à l'autre : on le nomme libéral modéré.
L'époque, la nation, le drapeau, les noms, les intérêts changent, mais le mobile reste le même. Cette vérité historique, passée à l'état d'axiome, se révèle dans le nouveau monde aussi bien que dans l'ancien. Pour faire cesser les malentendus au xquels donne
lieu tous les jours l'ignorance générale sur la nature de la question mexicaine, je crois utile d'esquisser à grands traits l'histoire des partis au Mexique. Je dirai d'abord que ces partis sont tellement faisandés qu'ils se décomposent naturellement; l'Empereur. n'aurait dû s'en préoccuper en aucune façon et se dévouer de suite au développement des ressources nationales.
Le clergé séculier, mais surtout le clergé régulier, avaient acquis, sous le gouvernement espagnol, des propriétés immenses, évaluées, à tort ou à raison, à peu près aux trois quarts du territoire mexicain. Ces richesses, et l'emploi qu'on en fit créèrent l'omnipotence du clergé. D'une situation pareille il résulta que la population pauvre, ambitieuse ou fainéante, voulut entrer dans les couvents ou dans le sacerdoce. Le Mexique devint alors un Etat monastique ou clérical, comme on dirait aujourd'hui. En effet, les Indiens, — soumis au clergé comme des enfants, — étant nuls en politique, le reste de la nation, qui n'était pas dans l'Eglise, avait des intérêts de parenté, d'affaires ou de servitudes avec les membres de l'Eglise mexicaine.
Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la multitude des clochers qui dominent les villes et les villages du Mexique pour être convaincu du fait matériel. Tout esprit impartial, qui aura sérieusement étudié l'histoire de la Nouvelle-Espagne, reconnaîtra l'exactitude du fait moral. Je les constate tous les deux, sans les juger. C'est pour avoir méconnu, nié même l'un et l'autre, que le gouvernement impérial a vu s'éva-
nouîr en quelques mois les sympathies de la nation ; c'est pour avoir cru le contraire qu'il est tombé dans l'isolement le plus absolu.
Le parti clérical n'étant que l'exagération du parti conservateur, je ferai des deux un seul groupe. Ce groupe, il faut l'avouer, ne constitue pas les quatre cinquièmes, comme on l'a dit, mais les dix-neuf vingtièmes de la population. Cette assertion est fondée sur les faits suivants. Toute la population indienne,— plus de cinq millions d'âmes, — est cléricale, — si elle est quelque chose, — car elle est très-opposée aux libéraux, dont elle a toujours eu beaucoup à souffrir. Toutes les femmes, — et c'est une force, en politique religieuse, — sont cléricales. Les propriétaires sont naturellement conservateurs, au Mexique surtout , où les intérêts dominent les sentiments, plus que partout ailleurs. Le commerce est généralement pour l'ordre, n'importe qui le lui donne, et jusqu'à présent les libéraux n'en ont guère donné. Ces différents groupes ne forment-ils pas les dix-neuf vingtièmes de la nation ? La majorité du parti conservateur est donc écrasante au Mexique, et, tout le monde le sait, c'est elle qui a fait l'Empire.
Le parti libéral est composé des hommes qui ne possédaient rien ou peu de chose, des ambitieux, des mécontents, des brouillons et de tous ceux auxquels répugnaient la domination d'un clergé riche, peu évangélique, et le régime arbitraire de l'Espagne. Ce parti, n'ayant rien à perdre et tout à gagner parles révolutions, en a fait autant qu'il en a pu. Depuis 1821, on en compte deux cent quarante.
Le parti libéral modéré, — qu'il ne faut pas confondre avec celui des conservateurs éclairés et progressistes,— est formé du détritus des autres partis. (Test une agglomération d'individus tares, ayant servi tous les gouvernements, possédant, au suprême degré, le culte de légoïsme mal entendu; c'est l'union des nullités orgueilleuses, de .l'envie sournoise, de l'absence complète d'idées politiques, avec l'intrigue sourde, Lente, mais sûre, les vues étroites et râpe tissées. C'est un corps hybride qui se sert des deux partis, auxquels il emprunte sa livrée, pour les renverser et se mettre à leur place. Son rôle est ostensiblement secondaire dans les déchirements de la patrie. 11 ne se bat pas; il attend à l'ombre, que la bataille soit finie , alors il arrive pour prendre sa part à la curée. Lorsque le nouvel arbre gouvernemental est planté, il s'y greffe, mais ne meurt pas avec lui; il est trop habile pour partager la mauvaise fortune de celui dont il a sucé la sève. Il rappelle la fable de l'huître et des plaideurs; il mange l'huître du temps que les plaideurs se disputent.
Les partis politiques, comme les médailles, ont un côté plus ou moins beau, un revers plus ou moins îaid. Le revers des partis, ce sont les exagérations, l'intérêt personnel substitué au patriotisme, les passions secrètes cachées derrière le drapeau. Au Mexique le patriotisme sincère n'existe ni chez les cléricaux, ni chez les libéraux, il ne se trouve que parmi les conservateurs. Après trois siècles d'esclavage, les Mexicains étaient trop inexpérimentés pour
que l'anarchie la plus absolue ne sortit pas de leur éclosion à la vie libre. S'ils ont tous les caractères d'un peuple abâtardi qui ne peut se gouverner luimême, lorsqu'il a brisé ses fers, ils sont plus à plaindre qu'à blâmer.
Les hommes qui battent la campagne, à la tète des bandes armées, ne sont pas une nuance, une exagération, mais l'écume du parti soi-disant libéral. Auprès d'eux les brigands napolitains, flétris en France par les journaux libéraux, sont d'honnêtes gens. La politique est complètement étrangère à leur programme; ils continuent simplement l'ancien système des promuiciameiitos, depuis quarante ans en usage au Mexique, et toujours très-lucratif pour ceux qui le pratiquent. Aujourd'hui ces messieurs rappliquent contre l'Empire. Jadis c'était contre la république, voilà la seule différence. Autrefois, le gouvernement trop faible ou ,trop timide * composait avec les dissidents ; quand ceux-ei se sentaient les plus forts, ils n'entendaient pas raison, alors le président faisait la culbute, les minisires prenaient la fuite ou se cachaient, et tout le personnel administratif était renouvelé. On négociait ensuite des embrunis usuraires, et Ton se traînait à travers mille embarras jusqu'à la première révolution.
« La cause en est, écrivait M. de Barrés, le spirituel rédacteur de X Estafette de Mexico, dans l'habitude prise, depuis l'indépendance, par une foule de gens, de vivre aux dépens du trésor et de ne chercher leurs moyens d'existence que dans les postes publics. Il y a dans ce pays quarante ou cinquante
mille citoyens qui regardent l'Etat comme leur patrimoine naturel ; l'empléomanie est devenue leur unique industrie. Or comme il est difficile à un budget aussi mince que le budget mexicain de défrayer tant de monde, on compte toujours ici quinze ou vingt mille mécontents qui s'agitent, qui conspirent et font mille efforts pour déposséder leurs rivaux et rentrer aux affaires. Cette foule besogneuse trouve toujours des chefs pour l'entreprise. Voilà quarante et tant d'années que le Mexique tourne dans le même cercle révolutionnaire. »
Mme Marie Naphegyi, qui a longtemps résidé au Mexique, et dont les écrits distingués sont très-appréciés aux Etats-Unis, publiait au mois de septem bre 1865, quelques lignes, remarquables de vérité, sur l'anarchie naturalisée dans ce malheureux Mexique, En voici des fragments qui viennent à l'appui de ce que je dis.
« La liberté, telle qu'on la pratiquait au Mexique, consistait à lâcher la bride à un peuple ignorant, qui ne connaissait aucune loi, qui ignorait le mot ordre, que ne retenait aucune autorité, et qui sanctionnait les actes les plus barbares et les plus atroces au nom de la liberté. La liberté était le nom qu'on jetait. comme prétexte ou comme défense morale sur les actes les plus sanguinaires et les atrocités les plus viles.
« Pour la liberté ! tel était le cri de l'assassin qui plongeait le poignard dans le sein du voyageur sans défense , sur les grands chemins. Sous prétexte de liberté, on fouillait et on mettait an pillage les domi-
ciles les plus paisibles ; on dérobait aux citoyens le fruit de leurs travaux. Le cri de guerre de liberté était celui des hordes de routiers qui infestaient les vallées et les montagnes, se jetaient sur les villes et les villages , et laissaient en cendre des centaines de maisons qui servaient d'abri à d'innombrables familles. Au nom de celte liberté on déshonorait les foyers les plus sacrés. La liberté enfin , couvrait de son voile les actions les plus effroyables. On ne connaît pas aux Etats-Unis, la moitié des crimes commis au Mexique au nom de la liberté.
• Depuis son indépendance, le Mexique s'est tellement accoutumé à ignorer la bonne et vraie signification de la liberté, qu'en réalité , la définition de ce mot était : opposition aux conservateurs , ou insurrection perpétuelle , pour renverser tout gouvernement établi ou tout parti au pouvoir. Je suis libéral, était le passe-port de tout adhérent à l'insurrection , de tout assassin et de tout voleur de grandes routes ; sous prétexte de faire la guerre au gouvernement établi on s'abandonnait à tous les forfaits.
« Quarante présidents ont occupé le fauteuil de 1821 à 1863. Ainsi 42 années ont vu quarante législateurs divers; chacun, si court qu'ait pu être son règne , a rédigé , publié et sanctionné une nouvelle constitution , promettant la liberté et des principes libéraux. L'encre de leur signature n'était pas encore séehée que la constitution était renversée , proclamée nulle, et que le nouveau venu en fabriquait une autre, appelée au même sort que la précédente. Le pays n'avait donc aucun drapeau légal auquel se
rallier 5 les masses étaient abandonnées ad libitum à leurs instincts dont la satisfaction signifiait pour elles la liberté.
« Santa-Anna lui-même, s'est toujours intitulé libéral, tant qu'il était en exil, mais il trouvait plus commode d'être despote absolu quand il occupait le fauteuil présidentiel.
« Alvarez, le roi des montagnes de Guerrero, a jugé trop lourd le fardeau d'un gouvernement ou plutôt celui de la vie civilisée; il a abdiqué après Un régne de vingt-quatre jours, n'en emportant pas moins avec lui le diplôme scellé du sceau national, qui l'appelait le « président libéral du plus libéral des gouvernements. » Chez lui , dans son district montagneux, il étend son sceptre sur les habitants, de manière à les rendre plus malheureux que ne l'ont jamais été les esclaves du Sud.
« L'infortuné Commonfort, homme de trop de cœur et de trop peu de tête, deux particularités peu utiles dans un homme qui avait à fonder l'ordre dans un pays désordonné , avait été initié aux principes élémentaires du républicanisme réel ou de la liberté vraie, dans un séjour de deux mois qu'il fitaux Etats- Unis. Mais il n'eut pas le temps d'implanter ses principes, ou du moins de laisser tomber la semence dans un sol fécond, car il fut promptement renversé par l'imbécile Zuloaga, lequel dut à son tour laisser la place à l'ambitieux Miramon, dont le seul mérite était celui de l'audace; c'est à cette audace qu'il dut l'occupation du fauteuil présidentiel.
« Il fut suivi de celui qui fixa le sort de la repu-
blique, du dernier des Mohicans, du Juif-Errant, de l'ombre représentant l'ombre du parti libéral expirant, de celui qui a établi sa résidence , sa gloire et sa puissance dans le district inbabité de Chihuahna, de don Benito Juarez.
« Il ne m'appartient pas de porter un jugement sur cet bomme. La plume impartiale de l'histoire a signalé et signalera tous les actes commis sous sa présidence libérale. Les édifices démolis, la destruction des monuments d'antique architecture , bâtis pour des siècles par l'Espagne, au prix de millions; la dévastation des campagnes et des foyers; la violation des cloîtres', l'insulte aux étrangers inofFen si is; la ruine complète du pays : enfin l'intervention française provoquée par ses actes; tout cela dira à l'avenir comment il a pratiqué et compris les principes réels de la liberté, comme base solide et durable des institutions républicaines libérales. »
Ce tableau de la situation et des excès des partis au Mexique, est bien pâle en comparaison du régime qui succéderait à l'Empire si ce pays était abandonné à lui-même. Il est nécessaire de jeter à présent un coup d'œil sur ce que le gouvernement impérial a fait avec le concours des libéraux et des libéraux modérés qu'il a appelés au pouvoir. Voici ce qu'écrivait M. Masseras, l'impartial rédacteur de X Ere nouvelle, au mois d'octobre 1865 , un an après l'armée de l'Empereur à Mexico.
« De tous les problèmes qui se dressaient devant le gouvernement, l'année dernière à pareille date, à peine en pourrait-on citer un qui ne se représente
aujourd'hui avec ses complications et ses incertitudes. L'organisation administrative , économique et judiciaire, la disparition des anciens partis, le réveil de la nation proprement dite , l'oubli du passé et la foi dans l'avenir , ce sont là autant de beaux rêves, aussi loin de nous en octobre 1865, qu'ils l'étaient en octobre 1864. Le temps seul a marché.
« Certes, le tableau que nous avons sous les yeux n'est pas celui dont se flattait notre espérance , quand nous écrivions il y a un an à cette même place :
«... Envoyant trancher avec une fermeté impartiale, par une décision sans appel , les questions qui tiennent tant d'esprits dans l'incertitude et tant d'intérêts en souffrance; en voyant les finances" réorganisées, l'égalité devant la loi et devant l'impôt établie, la justice devenue une vérité . la licence comprimée et la liberté régularisée au profit de tous ; en voyant surtout la perspective d'un plus grand bienêtre ouverte au plus grand nombre , et garantie par une sécurité depuis longtemps inconnue , le peuple secouera la torpeur du découragement où il est aujourd'hui plongé. Il chassera de lui-même les ombres du passé , pour tourner ses regards vers la lumière de l'avenir. Avec la confiance, lui reviendra l'énergie. Il commencera par applaudir, et ne tardera pas à seconder le régime tutélaire qui aura mis à sa portée tant de bienfaits inespérés.
« Douze mois ont passé, marqués par une rare activité en matière d'actes officiels.
« La question des biens du clergé est résolue*, en principe du moins. Les détenteurs actuels auront, il
est vrai, longtemps encore à patienter, avant d'arriver à la régularisation de leurs titres ; mais l'espoir d'être un jour ou l'autre déclarés possesseurs de ce qu'ils ont régulièrement acquis, ne doit-il pas les consoler de ne pouvoir, pour le moment, disposer de leurs propriétés?
« Nous avons vu promulguer tour à tour le Statut provisoire de l'Empire; la loi qui proclame la liberté de la presse, tout en la restreignant; de nombreux décrets sur la réorganisation de l'armée. Trois lettres impériales ont tracé le programme de l'administration intérieure, celui de l'instruction publique et celui des finances. Le corps diplomatique a été constitué, le conseil d'Etat créé, de nombreuses juntes installées. Treize décrets spéciaux ont réglementé le port des anciennes décorations, refondu l'ordre de Guadalnpe, institué ceux de l'Aigle Mexicaine et de San Carlos, établi les nouvelles* Médailles du mérite civil et militaire. Le personnel de la Cour est formé. Enfin, trois ou quatre monuments publics sont en projet, un d'entre eux déjà inauguré; un crédit de cinq cent mille piastres est ouvert pour l'érection d'un palais destiné aux vieux débris de la gloire; le théâtre national sera bientôt une réalité.
« Certes , on serait mal venu à méconnaître la somme énorme de travail dépensé depuis un an, dans cette variété de lois, de décrets, de règlements, d'ordonnances.
« Nous aurions cependant voulu plus encore. Nous aurions voulu que le gouvernement s'attachât à faire entrer le Mexique dans le courant économique
général auquel, jusqu'à présent, il est resté étranger; nous aurions voulu voir encourager , surexciter même l'esprit d'entreprise, seul capable (îe vivifier les richesses d'un pays; il était bien facile de le faire.
« Autant qu'une autre, la population mexicaine est en état de comprendre ses intérêts; il suffisait de lui en indiquer la véritable route ; elle l'eût suivie avec succès. L'Europe financière, disposée à lui prête* son concours, avait, il y a dix-huit mois, les yeux tournés vers le Mexique. Déjà un personnage considérable de la haute finance, représentant les maisons les plus sérieuses et les plus honorées d'Europe, était venu à Mexico , et avait obtenu de la régence, sauf approbation de l'empereur Maximilien, le privilège de la banque nationale. En Angleterre, une grande compagnie se formait pour l'exécution du chemin de fer destiné à relier les deux Océans. Malgré la guerre, l'attention des capitalistes américains se portait vers le nouvel empire. Des demandes de concessions, des propositions avantageuses, se produisaient de toutes parts; enfin, signe encore plus caractéristique, les maisons mexicaines elles-mêmes sortaient de leur torpeur et adressaient au gouvernement un autre projet de banque. »
Quelques encouragements, de l'activité , de la bienveillance, et le crédit du Mexique se fondait sur des bases solides, patronné par les plus hautes intelligences financières, les plus puissantes signatures du monde.
Comment a-t-on profité de ces chances inespérées ? Quel accueil a-ton fait à toute cette ardeur?
Loin de comprendre de quelle importance était le prompt établissement d'une banque constituée de la sorte, de voir que, par cette création, les principaux banquiers européens allaient se trouver solidaires des finances de l'Empire, et, en conséquence, de ratifier au plus vite la convention conclue, on envoyait à Paris des mandataires chargés de remettre en discussion les clauses du contrat. A quelques changements insignifiants près, ces mandataires acceptaient toutes les conditions consenties par la régence quatorze mois auparavant. Puis, on attendait sept autres mois avant d'insérer le contrat au journal de l'Empire. Aussi nul ne peut-il prévoir aujourd'hui à quelle époque se constituera cet important établissement de crédit.
Des lenteurs, des délais, des oppositions de tout genre décourageaient successivement les esprits les plus persévérants. Peu à peu chacun; renonçant à espérer la réalisation de .-es projets , quittait le Mexique ou dissuadait ses commettants de poursuivre davantage d'inutiles efforts.
Tandis que l'on s'aliénait ainsi les appuis étrangers, atténuait-on au moins cette faute en prenant à l'intérieur d'activés mesures? Etablissait-on une législation en rapport avec les nécessités économiques actuelles? Gréait-on des chambres de notables destinées à éclairer le gouvernement sur les besoins du commerce et de l'industrie du pays? Instituait-on des bourses pour la négociation des valeurs et effets publics. Ou, ail moins, exécutait-on, surlesrou tes indispensables au trafic, les travaux de première nécessité?
« De ce côté non plus, rien n'a été fait. Nous le répétons, cet oubli dans lequel des intérêts si vitaux ont été laissés, nous frappe (Tâtonnement et nous ne savons où en chercher la raison.
« Le gouvernement ne peut ignorer qu'à notre époque, une nation ne saurait être grande, ni même exister, sans une industrie et un commerce prospères. Que craint-on? D'engager l'avenir — a-t-on dit. JNous ne comprenons pas cette parole. Serait-ce engager l'avenir que de prendre, dès aujourd'hui, de sages dispositions , d'accorder des concessions, profitables aux individus certainement, mais bien plus utiles à la masse? Puis, avant de tant parler de l'avenir, ne serait-il pas d'une plus modeste, mais plus sage politique, de penser à assurer le présent? Considérerait-on comme excessives, comme dérebées au Mexique, les éventualités de fortune laissées aux hommes assez entreprenants pour s'exposer à risquer ici en pure perte temps et capitaux ? Seraitce plutôt qu'absorbé par le règlement d'une infinité de détails, qui ont probablement leur nécessité, le temps aurait manqué pour songer à des besoins plus réels ?
« Quoi qu'il en soit, il faut, si l'on veut fonder sérieusement au Mexique, sortir sans perdre un instant de cette inexplicable inaction, chercher à réparer le temps perdu, se préoccuper sans relâche de mettre en œuvre les immenses ressources du pays.
« C'est là — et là seulement — qu'on trouvera nonseulement le secret de la prospérité publique, mais encore celui delà pacification. La proclamation et le
décret du 3 octobre sont sans doute d'excellentes choses. Mais les mesures de sévérité, si elles sont souvent nécessaires, sont, à notre avis, les moins efficaces. Peu à peu, les hommes s'y habituent et elles deviennent le prétexte de crimes odieux qualifiés de représailles. »
Le plus sur moyen d'assurer la tranquillité est d'intéresser chacun au maintien de la paix publique. Peu de gens préfèrent les dangers, la honte, les privations dune vie de pillage et de vol à un travail assuré, libre, largement rétribué ; rien ne donne le courage de s'opposer aux tentatives des esprits pervertis, comice la nécessité de protéger le Fruit d'efforts qui, sans l'ordre et le calme, ne sauraient prospérer.
' Le développement du commerce et de l'industrie peuvent seuls conduire à ces résultats, et l'on ne constate pas sans un profond regret ^combien peu a été fait depuis deux ans pour atteindre ce but.
Qu'on ne se fasse pas illusion : seules, les satisfactions données à la fois aux aspirations morales et aux intérêts matériels, peuvent consolider un trône, quelque bien appuyé qu'il soit. Le temps est passé où l'on pouvait se flatter d'obtenir la confiance ou l'affection d'un peuple, en l'amusant avec de* hochets.
Eu appelant les libéraux au pouvoir, il était évident que le gouvernement impérial ne pouvait marcher dans la voie du progrès, ni se consolider. Les antécédents de ce parti devaient répondre de l'avenir : user l'Empire par l'inaction, tel était son programme
ou les conséquences fatales de son entrée dans Y administration. Quand un pays est tombé, pour une cause ou pour une autre, dans la situation où l'Empire a trouvé le Mexique, la première chose à faire était d'y reconstituer l'autorité, de raffermir et de l'enraciner, par la création d'intérêts matériels, dont la force et les moyens d'action viennent s'ajouter aux siens. Ces intérêts, en se développant, amènent une modification morale profonde, qui se produit pour ainsi dire spontanément, ne tarde pas à engendrer le besoin des droits politiques. C'est alors, qu'un penple est mûr pour les institutions libérales. Il les comprend, les désire et sait en faire usage. Devancer l'heure, les lui donner alors qu'il n'en a pas l'intelligence et, par conséquent, n'en éprouve pas le besoin, c'est faire fausse route et compromettre le but auquel on aspire.
Les garanties sociales, l'égalité devant la loi, la sécurité des personnes et des biens, une justice incorruptible, voilà pour le présent tout ce qu'une immense majorité, la partie saine du Mexique demandait à l'Empereur. Le développement des intérêts matériels était le principal agent de la reconstitution du pays. Tout le monde est d'accord sur ce point ; mais comment les libéraux auraient-ils pu prendre les moyens de consolider un ordre de choses en opposition avec leurs principes politiques? Cela n'était pas admissible. Aussi, leur mauvaise volonté jointe à leur incapacité leur firent avorter les bonnes intentions du souverain. On envisageait par le petit bout de la lorgnette les questions les plus urgentes ;
on regardait où Ton mettait le pied; on ne regardait que là, au lieu de voir l'horizon et le but qu'il fallait atteindre. La prudence n'exclut pas l'audace; la reserve peut s'allier avec la décision. Laisser un champ en friche pour ne pas payer le salaire des laboureurs est une économie mal entendue. Prudence, réserve, économie étaient autant de prétextes aux yeux des conseillers de l'Empereur pour l'empêcher ou différer de faire le bien qui aurait demandé une application immédiate.
L'habileté politique et administrative consiste à diriger les affaires publiques de telle façon, que l'intérêt privé et celui de l'Etat soient les mêmes, au lieu d'être opposés l'un à l'autre. Le jour où ees deux intérêts sont d'accord, l'Etat est bien autrement servi et garanti qu'il ne saurait l'être par des employés rétribués. Au Mexique, le gouvernement paraissait voir dans chaque pétitionnaire une sorte d'ennemi duquel il fallait se méfier, auquel il fallait donner le moins possible, défendre pied à pied les avantages qu'il demandait, au lieu d'y voir un collaborateur indispensable dont on devait aider le travail et rendre le concours efficace.
Cette opposition et cette inertie vis-à-vis de tout ce qui pouvait relever le Mexique ont amené, je l'ai dit, un autre parti très-répandu: celui des intervention iste s ; c'est-à-dire de l'intervention française sans l'empire ou du moins sans l'empereur. Ce parti est formé de (eux qui craignaieiil le retour de l'anarchie et de tous les conservateurs mécontents du régime actuel. Cette nouvelle complication, en partie
expliquée par tout ce qui précède, mérite quelques développements pour l'édification de ceux qui ne connaissent pas la question mexicaine.
Wan1 l'arrivée de l'Empereur à Mexico, le parti puremenl interventioniste existait déjà . Des membres de l'assemblée des notables m'ont même affirmé que la majorité de l'assemblée était pour l'intervention française avec un prie.ee pu un gênerai français pour gouverner le Mexique; ils ont ajouté que sans notre ministre et le maréchal Forey qui s'y seraient opposés, le vote de rassemblée eut été fait dans ce sens. v l'arrivée de l'Empereur, toutes les fractions du parti conservateur et même bien des libéraux se joignirent pour souhaiter la bienvenue au souverain, de qui ils attendaient la régénération du pays. L; lassitude était si grande et le besoin du repos et de 1; paix se faisait tellement sentir, que la tache parais sait facile. La question des registres civils et celle d . la régularisation des titres des propriétés de main- " morte vendues sous Juarez, étaient acceptées en principe, même par la portion intelligente du parti clérical. Elles froissaient les consciences, mais une fois que le souverain pontife les aurait acceptées, elles auraient été subies par amour pour la paix.
Les conservateurs, ayant préparé l'Empire el donné la couronne à l'archiduc Maximilien, s'attendaient à diriger, dans son ministère et ses conseils, la politique impériale, de manière à satisfaire les intérêts religieux et matériels de la nation. Ils étaient d'autant plus autorisés dans leurs espérances qu'ils constituaient la partie la plus respectable, la plus res-
pectée, la plus influente et la plus considérable du Mexique. Puis, n'est-il pas rare de voir un prince repousser ses partisans et s'appuyer sur ses ennemis, en montant sur le trône? Aussi furent-ils stupéfaits de se voir écartés de tout emploi important, de tout poste de confiance et d'être remplacés par des hommes méprisables et méprisés, constituant une minorité infime, ayant déjà donné des preuves dune insigne mauvaise foi, et dont l'administration devait être frappée d'une si déplorable stérilité. Comment s'étonner ensuite si les désaffections et les désertions devinrent si nombreuses dans le parti impérialiste, et si le parti interventioniste releva la tête. Ce qu'il y avait de plus fâcheux dans cette situation, c'est que l'Empereur l'ignorait complètement. Quand la vérité parvenait, par contrebande, jusqu'à Sa Majesté, l'entourage de l'Empereur ne manquait pas d'en détruire l'effet, en dénaturant les intérêts ou les intentions de la personne qui avait le courage de vouloir éclairer Sa Majesté sur le précipice vers lequel on l'entraînait.
La lettre de M. Antonio Moral, préfet politique du Michoacan, homme plusieurs fois millionnaire, jouissant de l'estime générale et d'une grande influence dans sa province, vient à l'appui de ce que j'avance. Cette lettre, dont l'authenticité fut niée par les intéressés, est la quatrième de ce genre qu'il a cherché à faire parvenir à l'Empereur; elle peint, en peu de mots, la situation, non pas du Michoacan , mais de tout le Mexique, non pas les sentiments d'un préfet, mais de tous les Mexicains honnêtes. La voici.
. « La poliiitjue que Su Majesté a bien voulu introduire dans sou gouvernement n'a pas atteint le but élevé que se proposait Sa Majesté eu l'adoptant. Bien au contraire, les populations ne l'ont vue qu'avee une grande méfiance, et la révolution aveeun dédain prononcé. Le feu de l'enthousiasme une fois éteint, les populations sont retombées dans l'indifférence dOu elles passerontbientot à des sentiments de1 haine contre Le gouvernement. Le parti révolutionnaire, après avoir vu ses titres reconnus d'une manière explicite par Sa Majesté, méprise les concessions, parce qu'il ne les considère en bonne logique, que comme de justes réparations; il avance vers son but; rien ne l'arrête, et sans doute il triomphera dans ce département. Ce n'est pas qu'il soit fort par les armes; sa force consiste dans la faiblesse du gouvernement. Celui-ci n'a pas d'idée fixe; ses dispositions ne s'accordent pas entre elles ; l'a -propos et limité d'action font en tout défaut; en nu mot, senor, il y a désaccord entre l'intelligence supérieure qui dirige, la volonté ferme qui décide, et la main vigoureuse qui exécute. La conséquence inévitable de tout ceci c'est le chaos, et tel est l'état du département du Michoacan.
« Je viens donc, senor, offrir pour la quatrième fois ma démission de cette préfecture politique et je sens qu'il est de mon devoir, comme autorité et comme gentilhomme loyal, d'exposer tout ceci à Sa Majesté avec une entière franchise.
« Je prie Sa Majesté de. vouloir bien accepter ma démission, ne fut-ce que pour m'affranchir du ridi-
cule qui est le sort réservé aux fonctionnaires publics de ce malheureux département.
« Veuillez, etc.
« Morelia, 30 juin 1865.
« Antonio de Moral. »
Si l'Empereur avait eu clés ministres cle cette trempe pour l'éclairer sur la vraie situation du Mexique et sur le caractère des hommes que Sa Majesté ne pouvait pas connaître, on n'aurait pas à déplorer la perte du temps, des occasions, du sang et de l'argent qui devaient consolider l'Empire et n'ont servi à rien. Les partis affaiblis et fatigués par un demisiècle de luttes, par le pillage continuel et des combats sans nombre, étaient assez disposés à se rallier au candidat élu par l'assemblée des notables. Ils demandaient seulement que celui-ci, laissant momentanément la politique de côté, s'appuyâ«t sur la propriété, les capitaux et les intelligences nationales, pour pacifier le pays et développer ses institutions industrielles, commerciales et financières.
En disant qu'il fallait s'appuyer sur la propriété, c'est-à-dire principalement sur les conservateurs, je ne veux pas dire qu'il fallait introduire l'élément réactionnaire dans le gouvernement; non, c'eût été perpétuer l'état stationnaire du Mexique en matière de progrès; les cléricaux comme les pur os, — libéraux, — étaient également dangereux, connue tout ce qui es1 excès. Mais comme il faut gouverner par un parti pour le pays, et non gouverner par le pays pour un parti, il (allait naturellement choisir
le plus fort, le plus honnête, celui qui donnait le plus de garantie d'ordre, de sympathie et de moralité.
La grande masse du pays ne participait aux luttes intérieures que pour en être victime et en souffrir. C'est elle qui appelait l'intervention de tous ses vœux. Tout ce qui possède, tout ce qui demande à son travail, à son industrie, à son commerce, ses moyens d'existence , en un mot , la population presque entière, étrangère aux luttes soi-disant politiques des gens qui se disputaient le droit de l'opprimer, soit au nom de la religion,, soit au nom de la liberté, aurait vu avec inquiétude l'arrivée au pouvoir des réactionnaires aussi bien que des puros. L'intervention et la régence, tout en laissant vivre en paix les partisans de Juarez qui avaient promis de rester tranquilles, ne les employaient pas. Elles n'eussent pas voulu davantage subir les exigences du parti clérical.
Si les réactionnaires ou cléricaux sont conservateurs, les conservateurs ne sont pas tous réactionnaires , loin de là -, beaucoup d'entre eux sont progressistes. Du reste, il est un fait qu'il faut constater, et dont la portée n'échappera à personne. Les Mexicains de tous les partis sont religieux ou superstitieux • ceux qui paraissent les plus indifférents ont un lambeau de religion qui provient , soit de l'habitude, soit de l'éducation, mais ce lambeau existe. Le libéral, à l'heure de X Jngelus, ôte son chapeau comme le conservateur, et lorsque la voiture qui porte le saint sacrement passe dans la rue, tous les deux se prosternent également.
Je suis personnellement hostile au clergé riche, parce que la richesse du prêtre est antichrétienne. Un prêtre riche, qui ne donne pas sa fortune aux pauvres et ne la dépense pas en bonnes œuvres, est un prêtre sans charité, sans zèle, et son ministère sera toujours stérile. Mais en politique, ce n'est pas une raison pour le dépouiller et se faire un ennemi du clergé. Sans faire du cléricalisme, le gouvernement impérial eût été très-habile de réparer une partie du mal fait par le gouvernement de Juarez à cette classe de la société dont l'influence au Mexique est incontestable.
La plupart des couvents avaient été détruits; les religieux et les religieuses réduits à la mendicité ; de jeunes filles, des orphelines avaient donné tout ce qu'elles possédaient pour vivre tranquilles dans une communauté. En les chassant de leur asile, on ne leur avait pas rendu leur dot; on les avait jetées dans la rue, sans aucune ressource pour gagner leur paiu quotidien. Ne sachant pas travailler, elles n'avaient que deux routes à prendre pour ne pas mourir de faim, — la prostitution ou la mendicité. En présence de ces faits, je n'ai point trouvé ridicule la demande du souverain Pontife au gouvernement impérial, de rétablir une partie des couvents qui étaient la propriété légitime et le refuge de bien des citoyens mexicains des deux sexes. On aurait pu s'entendre sur ce sujet. Retrancher le superflu et conserver le nécessaire eût été plus libéral que de tout prendre et de ne rien rendre. 11 est permis d'avoir des opinions politiques et religieuses les plus
exagérées, les plus absurdes même, mais il n'es! jamais permis de faire une chose légale d'une injustice monstrueuse.
Les cléricaux et les conservateurs, désabusés et découragés, ont fait de l'abstention; sauf quelques exceptions, ils n'ont prêté leur concours ni aux libéraux , ni au gouvernement, mais il faudrait compter avec eux s'ils venaient à mettre l'Empire à l'index. Ce jour serait venu si le gouvernement n'avait pas changé de politique avant la fin de notre intervention.
Il est présumable que ce changement sera radical, mais je le crois tardif, c'est-à-dire inutile. Quoi qu'il en soit, les dernières conspirations auront finalement ouvert les yeux à l'Empereur sur la valeur morale de son entourage.
Le dimanche l5 juillet, disent les correspondances de Mexico, à quatre heures du matin, un fort détachement de troupes vint cerner la maison de l'un des principaux conjurés et y opérer une perquisition. Quarante-deux conspirateurs qui tenaient un conciliabule à ce moment furent arrêtés. Parmi eux se trouvaient les généraux Parra, Zamacona, Ramirez, Cruz, Kamphner, Echeverria et autres, ainsi que les PP. Chavarria et Ordonnez, ce dernier fils naturel de Santa- Anna, et plusieurs « hautes notabilités » civiles. Dans la journée du 17, un détachement de troupes impériales vint occuper le palais et procéder à l'arrestation de plusieurs hauts fonctionnaires impérialistes. Les conspirateurs furent envoyés dans le Yucatan, et l'Empereur déclara que
désormais les lois seraient strictement observées. M. Gutierrez de Estrada a fait démentir l'exactitude de cette correspondance. Les sentiments de ce personnage sont trop connus et trop respectables pour ne pas être respectés ; son âme politique et religieuse doit beaucoup souffrir des dures vérités publiées sur le Mexique, et qu'on ne saurait plus cacher. Les fausses nouvelles fabriquées par les jua listes de New-York, acceptées naïvement par les journalistes européens, sont quotidiennes; mais il est superflu, ridicule même, de nier la situation que l'empereur Maximilien s'est faite au Mexique. Si la conspiration de juillet, telle que les correspondances l'ont détaillée, n'est pas exacte, la conspiration n'en est pas moins à l'ordre du jour, et les déportations au Yucatan, l'exil à l'étranger, sont continuels.
Je pourrais citer à M. Gutierrez de Estrada, des noms de ministres et de généraux qui trahissaient l'Empereur journellement, donnaient des renseignements à Régules et à d'autres dissidents, sur les mouvements de nos troupes ; des hommes de la cour qui espéraient voir fusiller l'Empereur comme le fut Iturbide, et commettaient des infamies dignes des assises. Je pourrais lui raconter des choses qui l'étonneraient bien , sur la démoralisation de ses compatriotes, mais j'en souffre et je me tais. J'en dis assez comme cola pour le moment.
On dit que la dernière conspiration est la première cause du trouble apporté dans la raison de l'Impératrice; un peu de réflexion eût rendu celle leçon inutile. En effet, le seul parti opposé à l'œuvre de
l'intervention n'était-il pas le parti libéral? Cette opposition ne venait-elle pas de ce que nos baïonnettes apportaient avec elles des idées d'ordre et de moralité, inconnues jusqu'alors au Mexique? Comment prendre le bien d'autrui, si les prisons devaient s'ouvrir pour les voleurs de n'importe quelle classe de la société? Comment arriver à un poste honorable et bien rétribué, si l'intelligence et la capacité devaient seules l'obtenir? Comment se débarrasser d'un homme qu'on détrousse ou d'un ennemi, si la potence attend les meurtriers? Comment faire en quelques jours, en quelques mois, une fortune scandaleuse, si les transactions deviennent honnêtes et régulières ? 11 n'est donc pas étonnant que le parti libéral, d'abord abasourdi, sinon entraîné par la réception enthousiaste qui accueillit Leurs Majestés à leur arrivée, puis ressuscité par la bienveillance de l'Empereur, étant en possession du pouvoir, profita de cette situation pour paralyser les forces du parti impérial, développer le sien sur une vaste échelle, régner sans opposition et préparer la chute de l'Empereur.
Ceci me rappelle qu'un jour, à Mexico, j'entendis un éminent publiciste dire : « Le Mexique n'est pas un pays comme un autre, c'est un bagne-, vouloir le gouverner à la mode européenne, c'est ne pas le connaître et ne vouloir rien en faire. Ce qu'il faut dans ce pays, ce sont des gardes-chiourmes, armés de gourdins, frappant fort et souvent. » Celui qui prononçait ce jugement humoristique réside depuis quatorze ans au Mexique, où sa connaissance pro-
fonde du peuple mexicain lui vaut une considération particulière. Sans faire litière des connaissances et de l'expérience cTautrui, je suis plus indulgent; je dirai seulement que c'était une erreur de prendre ce peuple au sérieux, au lieu de le prendre pour de grands enfants; voir dans ce pays des partis politiques ou de la politique dans les partis, c'est voir des étoiles en plein jour. Est-ce que la quantité des révolutions qui Font bouleversé, n'indique pas suffisamment que la politique est étrangère à ces révolutions? Un changement de gouvernement, était-ce autre chose qu'une brusque liquidation d'une maison en faillite? Ces changements ne s'opéraient-ils pas quelquefois sans tirer un coup de fusil?
Laissons donc la politique de côté, je le répète, ce peuple n'y comprend rien. Ce qu'il lui faut, c'est un gouvernement fort qui fasse respecter les lois, et se fasse craindre lui-même; il ne demande qu'une chose, c'est le repos public et le bien-être matériel; ce qu'il lui faut, c'est la civilisation par le travail, l'exploitation des ressources du pays, une émigration laborieuse qui consommera, fera circuler l'argent en développant le commerce et l'industrie et régénérera le sang mexicain. Pour le moment, politique, patriotisme, lois, sont autant de mots dépourvus de sens commun au Mexique. Le principal, c'est de faire de l'argent, n'importe comment, plus tard on verra; puis on se confessera à Pâques ou à la Trinité.
« L'Empereur, dit M. Corta, a voulu appeler les
Mexicain à délibérer sur leurs propres destinés. » C'est malheureusement logique, mais on a vu comment ils la faisaient belle, eette destinée. Laissez-les donc délibérer, et pendant ce temps agissez pour eux, mais en dehors d'eux, sinon, en attendant la fin de leurs délibérations, on ne fera rien, et la situation empirera tous les jours.
Tout est à créer dans cette vaste région, les sentiments comme les institutions. On y réussira bien vite en traitant les Mexicains avec tact, beaucoup d'énergie, et surtout en faisant appel à l'élément étranger. Les hommes instruits, intelligents et capables de rendre de grands services à leur patrie sont timides et fiers; il faut se les attirer et ne pas attendre que les nullités hardies aient pris les places. De l'aveu même des personnages mexicains les plus recommandables, les éléments d'une monarchie constitutionnelle font défaut au Mexique; on ne les y trouvera qu'après une longue tutelle administrative et politique. Les peuples comme les hommes ont besoin d'une éducation graduée, adaptée à leurs mœurs, à leurs habitudes, à leurs nécessités, les Mexicains n'en ont jamais eu. Sous la servitude espagnole comme dans leurs tourmentes révolutionnaires, ils n'ont eu ni les moyens ni le temps de s'instruire. Ils ne demandent pas mieux d'être instruits dans l'art de se gouverner soi-même et de montrer ce qu'ils seront capables de faire un jour, mais il faut leur en donner le temps et ne pas les brusquer par trop d'empressement.
J'ai plusieurs fois entendu des Mexicains, et sur-
tout des Indiens, dire : « El gobierno mexicano. areglado por los niismos Mexicanos, es la peor puercaria del mujido. — Le gouvernement mexicain, dirigé par des Mexicains, est la pire saleté du inonde. » Gela est vrai, mais une fois qu'on aura organisé leur armée, réformé leur administration et leurs idées religieuses, donné de l'entrain aux entreprises industrielles nationales et créé des routes, le Mexique marchera de lui-même; il suivra facilement le chemin tracé et fera même des progrès rapides dans la voie de la civilisation moderne.
Les critiques qui généralisent trop leurs jugements, qui enveloppent toutes les classes de la société mexicaine dans un même dédain, pourront me contredire, mais ceux qui ont, comme moi, beaucoup vu, beaucoup étudié, sans préjugé, sans parti pris, penseront tout bas ce que je dis tout haut. Comme eux, je flétris le vice, l'ignorance et l'orgueil stupides, j'arrache le voile mensonger qui couvre les laideurs et les plaies de ce peuple, mais il faut respecter ces hommes modestes, intelligents, honnêtes et laborieux, nobles ou plébéiens qui, ne pouvant rien pour le bonheur et l'affranchissement de leur patrie, gémissent sur ses égarements et cherchent dans l'agriculture, l'industrie ou la science, un élément à leur activité.
J'ai vu des propriétaires, des journalistes et des savants, pleurer de désespoir d'être obligés de se réjouir des succès de nos armes et de la mort de leurs compatriotes tombés sous nos balles. Devant des hommes pareils, il faut se découvrir, car
leur douleur est grande. — Ils sont rares, me dirat-on, — vérité de M. de la Palisse. S'ils étaient communs, le Mexique ne serait pas ce qu'il est. Le diamant a-t-il moins de valeur parce qu'il ne court pas les rues?
Le prochain départ de nos troupes avait réveillé le patriotisme des uns, la crainte des autres, tous se retournaient vers le trône pour lui donner leur appui, lui demander la sécurité de leur vie, de leurs propriétés, tous faisaient ce qu'ils auraient fait il y a deux ans si l'Empereur s'était entouré de ses partisans et non de ses ennemis. La réaction devenait générale, elle donnait des espérances; aujourd'hui, la panique paralyse toutes les forces. La maladie de l'Impératrice a jeté le trouble et le découragement dans l'àme du souverain. De quel côté que se tourne le Mexique, il ne voit plus que des mains qui se retirent et des fers qui s'approchent. Qui le sauvera de l'esclavage révolutionnaire ou de la perte de sa nationalité menacée par les calculs odieux du gouvernement de Washington? Dieu seul peut à présent opérer cette délivrance. N'est-ce pas dire que le malade est à la dernière extrémité?
Question mexicaine mal connue en Europe. — Exposition sommaire. — Politique américaine. — Tactique de M. Sevrard. — Doctrine Monroe, son origine, son application et ses conséquences.— Opinions des écrivains des États-Unis contre la doctrine Monroe et la politique de M. Johnson. — Opinions françaises sur la question mexicaine. — Embarras des États- Unis par rapport à cette question. — Opinions des Mexicains sur la situation actuelle. — Importance de notre expédition pour l'avenir de notre commerce et de notre influence. — Résumé.
Les discours des Chambres prononcés dans les trois dernières sessions, sur la question mexicaine, ont émerveillé tous les résidents du Mexique, étrangers et nationaux. Personne ne pouvait croire que ces discours, pour ou contre, soient pris au sérieux, lorsque chaque mois il arrive quarante mille lettres en Europe qui disent le contraire de ce qui a été dit pendant ces trois sessions. Quatre ou cinq orateurs qui ne connaissent pas le moins du monde le Mexique, ayant des renseignements incomplets, exagérés, et quelquefois faux, ont traité cette question
avec une décision, une allure étonnantes. MM. Jules Favre et Picart en ont parlé de manière à convaincre tout le Mexique qu'ils en ignoraient le premier mot, qu'ils n'avaient pas la moindre idée de ce qui se passait dans le pays. Avant de vanter le patriotisme des guérilleros, ils auraient dû lire la circulaire de M. Juarez, et la lettre de M. de Léon, qui traitentces individus de « voleurs faisant le plus grand mal a leur cause..., qui méritent tous d être pendus . »
Une bande de ces braves « patriotes » commandée par Carvajal, ayant été mise hors la loi par Juarez lui-même, voulut se venger lorsque je me trouvais à Dura 11 go. Juarez, croyant la route libre de Chiliuahua à Monterey, lors de l'expédition de Negrete contre Malamoras, se mit en route avec ses domestiques pour l'escorter. F,n arrivant à Zarca, Juarez apprit que Carvajal s'était embusqué sur son passage pour le détrousser et le fusiller. L' ex-président, toujours prudent , s'empressa de rebrousser chemin et de rentrera Chiliuahua.
Quant à M. Costa, il a parlé, — en public, — comme un homme qui a été deVera-Cruz à Mexico, sans quitter la diligence, qui s'est ensuite enfermé dans son cabinet pour étudier les ouvrages de M- de Humboldt sur le Mexique, puis, au bout de quatre mois, a repris la diligence pour Vera-Cruz avec le cordon de Notre-Dame de Guadalupe dans ses bagages. Ces conditions paraissent insuffisantes pour traiter la question mexicaine avec autorité. M. Rouher seul en a parlé à un point de vue assez élevé pour avoir les applaudissements de tous ceux qui comprennent l'im-
poi tance de notre expédition pour nos inl;r:A,îs commerciaux et l'équilibre moral et politique des peuples civilisés.
J'ai mis vingt ans pour connaître le Mexique et les Etats-Unis dans leur histoire, leurs institutions, leurs tendances, les rouages de l'administration et les individus qui constituent les différents degrés de l'échelle sociale; mes études n'avaient d'autrebutque celui de connaître ce qui est, non ce que j'aurais voulu qui fût; j'ai fait la topographie à S() [)U)> de plus de deux mille kilomètres du sud au nord et de l'est à l'ouest; j'ai étudié l'anthropologie des races mexicaines dans les villes, les villages, les plaines et les montagnes ; le résultat de toutes ces fatigues, de toutes ces études et de tous ces travaux, est que le Mexique, tel qu'il est aujourd'hui, et la question mexicaine, sont deux choses à peu prés inconnues en Europe.
Il est naturel que l'opposition dynastique et l'opposition républicaine du Corps législatif et de la presse attaquent à tort et à travers notre intervention au Mexique. Cela n'empêche pas que cette intervention pouvait devenir le plus grand acte politique de notre siècle, en poursuivant son but avec intelligence, éneigic, jusqu'au succès. L'opposition parlementaire en France s'étant donné la tâche de critiquer le pouvoir dans tous ses actes, devait blâmer le gouvernement d'avoir créé la question mexicaine. Elle n'a vu, ou fait semblant de voir, que Les sacrifices, sans daigner jeter les regards sur les avantages. Son patriotisme, jugé par ses discours et ses écrits, nous conduirait à la plus humiliante nullité,
si on s'y laissait tromper. En attaquant l'expédition du Mexique, elle attaquait légalement le gouvernement dans son œuvre; en la faisant avorter, elle remportait une victoire morale qui pouvait devenir une arme dans ses mains et lui servir plus tard. De là cet acharnement dont le Mexique était le prétexte, mais l'abaissement du prestige impérial le but.
Si la question mexicaine avait été mieux comprise dans les conseils du gouvernement, elle aurait été mieux défendue. On aurait pu dire dès le début de la discussion : Nous voulons au Mexique une monarchie, parce que c'estleseul régime qui lui convienne; nous voulons un souverain étranger, parce que la nation le demande, comme étant le seul gouvernement fort et stable qu'elle puisse avoir. Nous avons peut-être eu tort de ne pas faciliter sa consolidation par la reconnaissance du Sud ? le prince lui-même s'est trompé dans la ligne politique qu'il a suivie jusqu'à présent, mais notre honneur et nos intérêts sont engagés, et nous ne quitterons pas le Mexique avant de les avoir sauvegardés. — Au lieu de cette franchise et de cette fermeté, on voulait faire croire que tout allait bien, que l'Empire se consolidait, et que la pacification du pays dépendait uniquement de l'organisation des finances et de la dispersion des bandes armées qui tenaient la campagne.
Je ne sais sur quoi M. Langlais se fondait en me disant ce qu'il m'a dit au mois de novembre 1865, avec une indignation non contenue: « C'est incroyable , mais l'empereur Napoléon ne sait pas tout ce qui se passe ici ; à force d'adoucir la vérité
on la déguise. » L'art de gouverner est l'art de bien choisir, a dit, je crois, Napoléon Ier. Si tous ceux qui ont joué un rôle important dans la question mexicaine avaient été des hommes désintéressés, d'une valeur politique et d'une intelligence de premier ordre, l'œuvre de l'intervention serait à peu près achevée, et nos troupes pourraient rentrer sans compromettre l'existence de nos compatriotes. Malheureusement les Français s'intéressaient peu à la couronne d'un prince autrichien, et les Mexicains qui étaient au pouvoir n'en voulaient pas du tout. On s'est borné de part et d'autre à des demi-mesures, des demi-moyens, on a fait faute sur faute, de sorte que tout est à peu près fini aujourd'hui. Voilà comment l'empereur Napoléon a été compris et secondé.
Il est évident que l'introduction d'une monarchie avec un souverain étranger, dans un pays monarchique dans le fond, républicain dans la forme, et sa réorganisation sociale, administrative et politique, constituaient un laborieux enfantement, mais la délivrance eut été facile avec l'enthousiasme de la population d'un côté, et la lassitude des partis de l'autre. C'est alors qu'il eût fallu agir avec l'énergie et l'activité déployées dans ces derniers temps par le gouvernement mexicain.
On se rappelle le mot de ce paysan, auquel on répondait toujours que monseigneur étudiait, lorsqu'il demandait à lui parler. « Mon Dieu ! dit-il un jour, quand donc nous donnera-t-on un évêque qui aura fini ses études! » Le malheur du Mexique, depuis la création de l'Empire, c'est que le gouvernement pa ■
raissait toujours étudier. Pourquoi n 'avait-il pas fini ses études avant d'aller au Mexique? Et nous, pourquoi ne finissons-nous pas les nôtres avant de revenir?
Le succès de notre expédition n'intéresse pas seulement notre amour-propre national, l'honneur de notre drapeau, il intéresse surtout notre commerce. De lui dépend la suprématie de notre influence morale dans le nouveau monde, où vivent quatre cent mille Français ; cette influence, c'est le crédit; le crédit, n'est-ce pas la fortune? L'Amérique latine, c'està-dire, le Mexique, l'Amérique centrale et l'Amérique du Sud pouvaient devenir pour la Fiance ce que l'Asie est pour l'Angleterre, — son plus vaste marché. — Les caractères bilieux, les esprits étroits crient contre les expéditions lointaines: pourquoi ne crient -ils pas contre les progrès du siècle? Les expéditions lointaines assurent des débouchés nouveaux à notre industrie, des marchés nouveaux à notre commerce ; elles créent le crédit extérieur auquel l'Angleterre et les Etats-Unis doiventtouteleur puissance et leurs richesses. Le crédit extérieur ne constitue-t-il pas la fortune des nations commerçantes?
On m'objectera sans doute que nos comptoirs lointains nous coûtent fort chers et ne nous rapportent rien, à cause des lois prohibitives qui les empêchent de se développer et les rendent ridicules aux yeux des étrangers. C'est très-vrai, mais actuellement, avec les traités de commerce, les lois qui régissent nos colonies et nos comptoirs doivent forcément être modifiées. S'il en est encore autrement, il faut beau-
coup s'en prendre au manque d'esprit pratique rje la plupart de nos orateurs, qui n'ont pas l'éducation des Anglais et des Américains en matière de transactions industrielles et commerciales.
Quand on connaît la situation actuelle et les tendances politiques de l'Amérique espagnole, on comprend vite combien le succès de notre intervention aurait influencé toutes ces républiques de race latine. La consolidation de l'Empire mexicain était la résurrection morale et politique de la race latine dans le nouvel hémisphère. La doctrine Monroe, sans qu'il s'en doutât, n'est autre chose que les prémices de cette grande thèse de la prépondérance de telle race sur la civilisation de la moitié du globe. C'est un cri d'alarme jeté prophétiquement aux nations du Nord pour les tenir sur leurs gardes? Si la monarchie s'introduisait successivement dans les républiques espagnoles, dans dix ans les Etats-Unis proclameraient chez eux la dictature, sorte de monarchie républicaine adoptée par les républiques abâtardies ou trop révolutionnaires.
La conduite des Etats-Unis dans la question mexicaine semble n'avoir été comprise qu'à Mexico.
Soit à cause de la dette écrasante qui rendra de longtemps une nouvelle guerre impossible aux Etats- Unis, soit à cause des difficultés presque insurmontables rencontrées par le gouvernement de Washing ton dans la reconstruction de l'Union américaine, les chefs du pouvoir et tous les hommes sérieux des Etats-Unis désirent la paix à tout prix. L'esprit éminemment pratique des Américains les porte à
laisser de côté leurs sympathies pour telle ou telle forme de gouvernement chez leurs voisins, pourvu que leur industrie et leur commerce trouvent leur intérêt clans un ordre de choses stable, La République mexicaine n'a jamais été pour eux un marché; la consolidation de l'Empire leurpromettail, au contraire, un débouché important pour leurs machines, leur charbon, leurs lainages et bien d'autres marchandises. Juger l'opinion publique aux Etats- Unis, dans les questions étrangères, par le langage des journaux, est une erreur que ne commettent jamais ceux qui ont vécu longtemps dans ce pays et se sont donné la peine de l'étudier. Du reste, je démontrerai plus loin que ce langage n'est pas toujours hostile au Mexique.
Malheureusement nos hommes d'Etat et les orateurs de l'opposition ont paru ignorer les nécessités de tactique du gouvernement américain; ils ont pris au pied de la lettre ce qui n'était qu'une formule, un moyen de fortifier son point d'appui. Ainsi, l'on a dû s'apercevoir, après les élections de New-Jersey, que le parti radical ou républicain allait devenir en majorité dans les chambres; le gouvernement, alors, poursuivant avec une sage persévérance le projet de reconstruction telle qu'elle était avant la guerre, dut, pour s'assurer le concours de la majorité, sacrifier, en paroles, la politique étrangère à la politique intérieure. Il arbora donc la doctrine Monroepour s'attacher la bienveillance des radicaux ou pour mettre un frein à leur hostilité, il se mit à la tête du mouvement pour le diriger; par une manœuvre très-habile,
il alla si loin que les chambres eurent peur, comme je le prouverai dans un instant, d'un conflit réel avec la France. Aussi renvoyèrent-elles immédiatement à la commission des affaires étrangères la question mexicaine. C'était la renvoyer aux calendes grecques, comme le désirait le cabinet de Washington. Plus tard l'emprunt juariste eut un résultat pire encore, il fut complètement abandonné.
M. Seward, dans ses correspondances avec les gouvernements européens , révèle un esprit dont la finesse arrive à l'astuce ; il sait que les Etats-Unis sont le pays où règne le charlatanisme le plus colossal du monde; politique, liberté, administrations, tout cela charlatanisme, tout cela du Ruolz ; mais il connaît le prestige de l'inconnu, desdistances, de la grosse caisse; il en profite adroitement. Sans la grosse caisse que l'Angleterre battaiten faveur de la Pologne etdu Danemark, le Danemark n'aurait pas perdu ses duchés, la Pologne n'aurait pas été écrasée. Si l'Italie avait compté en 1859 sur la grosse caisse que l'Angleterre bal tait en sa faveur, les Autrichiens seraient allés s'établir à Turin. La grosse caisse fait toujours des dupes. En essayant d'intimider les puissances européennes, M. Seward savait d'avance que des intérêts plus immédiats, sinon la crainte de nouvelles complications, feraient écouter sonlangage. A ses lettres, M. Drouyn de Lhuys répond par des concessions. La conduite du gouvernement mexicain et la question d'Allemagne, qui menace de mettre l'Europe en feu, le découragent, il n'ose pas dire aux Etats-Unis: « Mèlez-vous de vos affaires et laissez le Mexique tran-
quille; nous le quitterons quand nos intérêts seront satisfaits. » Noire réponse rend M. Seward plus entreprenant vis-à-vis de l'Autriche; il lui défend de laisser partir les volontaires autrichiens. Le cabine! de Vienne s'empresse d'obéir, au lieu de se révolter contre de telles prétentions. Qu'auraient fait les Yankees contre les Sudistes, sans les volontaires allemands et irlandais? Mais la politique des races saxonnes a-t-elle été jamais logique?
Pourquoi M. Seward n'agirait-il pas ainsi, puisque cela lui réussit si bien ? L'Angleterre et les États- Unis ont une politique à peu près identique. Dans lesquestîonsd'honneuret d'humanité, « abstention, » si elles ne touchent pas à leurs intérêts ; dans les questions purement politiques ou de sympathie, « beaucoup de bruit, » mais jamais jusqu'à tirer lépée hors du fourreau ; dans leurs transactions réciproques, « menaces ou concessions, » selon les intérêts du moment.
Les Yankees rappellent ces matadoresandalous qui brandissent leur épée sur un balcon, et menacent de tuer tout le monde. Si par hasard un passant lui dit : « Viens donc me tuer, si tu l'oses, » le matadore se donne la peine de descendre, lui donne la main et lui jure une éternelle amitié. Si l'Europe avait un langage plus ferme et plus décidé, les Etats-Unis ne la bafoueraient pas comme ils le font depuis quelque temps. Cette condescendance, qui passe là-bas pour de la faiblesse, pourrait bien lui coûter cher un jour. Si on laisse ce gouvernement s'occuper des affaires sur lesquelles il ne doit avoir aucun contrôle, bientôt
il pèsera lourdement sur la politique et sur les intérêts européens. On a trop vite oublié qu'eu 184G, lorsque les Etats-Unis envahirent le Mexique, alors déchiré par des révolutions intestines, l'armée d'invasion, forte de soixante-quinze mille hommes, mit deux années pour accomplir son œuvre, perdit vingtquatre mille hommes et coûta un milliard de francs. Aujourd'hui ce serait pire, les Américains le savent et ne veulent de la guerre à aucun prix; pourquoi donc en avoir si peur ?
Qu'on me permette de citer ici quelques lignes de M. de Lamartine, non que je partage toutes ses idées sur les Américains, — si ces messieurs « mâchent du tabac, » ils savent aussi défricher un pays, cultiver la terre et faire des machines comme on n'en fait pas en Europe, — mais parce qu'il a des vues trèsélevées et très-vraies sur 3a question Mexicaine.
« La pensée de la position à prendre par nous au Mexique est une pensée grandiose, une pensée incomprise,... une pensée juste comme la nécessité, vaste comme l'Océan, neuve comme l'à-propos, une pensée d'homme d'Etat, féconde comme l'avenir, une pensée de salut pour l'Amérique et pour le monde.
« Il faut s'élever très-haut pour en concevoir la portée.
« En partant de ce principe, devenu aujourd'hui un fait, que le continent américain est la propriété collective du genre humain, et non de \ union déchirée d'une seule race sans titre et sans droit, du moins
sur l'Amérique espagnole et sur La race latine, mère de toute civilisation, le principe de protection de l'Europe et de son indépendance, du moins dans ses dix-sept Etats républicains de l'Amérique du Sud, découle évidemment, pour nous et pour toutes les puissances de l'ancien monde. Il Tant prévoir les événements, il faut protéger la race latine, et, pour protéger, il faut prendre possession d'abord sur le point menacé contre les Etats-Unis.
« 11 le faut, ou bien déclarer que le continent nouveau, possession de l'Europe, appartiendra tout entier, dans vingt-cinq ans peut-être, à ces pionniers armés qui ne reconnaissent pour tout titre de leur usurpation que leur convenance, et qui permettent à leurs citoyens, comme Walker, de lever individuellement des escadres et des armées contre Cuba, pendant que leur général fédérai entre au nom de l'Union dans Mexico, et de là dans toutes les capitales civilisées du Sud !
« Or, pourquoi l'Europe ou le monde ancien reconnaîtrait-il ces droits de piraterie sur mer et sur terre aux Etals-Unis, tandis que, dans l'ancien monde nous reconnaissons non-seulement le droit de protéger les propriétés utiles à tous, mais encore le droit d'exproprier avec indemnité les Etats et les individus de toute propriété de choses dont l'usage est nécessaire à tous?
« Le principe de protection des intérêts utiles à tous, qui s'applique à une commune, s'appliquerait-il donc avec moins de droit à un continent tout entier à
protéger dans son indépendance? Évidemment non. Nous ne disons point : Expropriez les Etats-Unis de l'Amérique espagnole ; leur propre anarchie organique les expropriera assez ! mais nous disons : L'Europe a le droit, et nous ajoutons le devoir, de ne pas leur livrer la race latine, l'Amérique espagnole, la moitié qui reste encore libre et indépendante de cette magnifique partie du globe, plus de la moitié du ciel, de la terre et des populations du nouveau monde !
« Quelles sont les possessions collectives, sacrées, les nécessités du genre humain tout entier que la politique de l'ancien monde ne peut et ne doit pas livrer à la merci des Etats-Unis de l'Amérique anglaise?
« Ces choses sont le capital du monde entier, exploité par quelques-uns, nécessaire* à tous, dans notre état de civilisation et dans notre système d'échange, qui nous rend à tous l'or monnayé aussi nécessaire que le pain. Les mines d'or sont là !
« Ensecondlieu, l'alimentation de l'ancien inonde, le blé, les farines, le maïs, la pomme de terre, dont le peuple vit, et dont la privation dans les années de disette peut entraîner en Europe des calamités et des dépopulations incalculables.
« En troisième lieu, les industries qui sont devenues, depuis quelques années surtout, par un salaire qu'elles assurent à au moins quarante millions d'ouvriers industriels des tissus de coton, le véritable et indispensable stipendium du salaire et de la vie !
« Enfin le commerce, qui nous nécessite une marine et des matelots, population flottante, incalculable comme nombre d'hommes nourris sous la voile, plus incalculable encore comme élément de notre puissance nationale. Permettre aux États-Unis de renouveler la folie du premier empire, de mettre le blocus anti-européen, non plus sur leurs ports seulement, mais sur un monde, comme ils viennent de le proclamer, ce n'est plus une lâcheté seulement, c'est accepter les fourches caudines de New- York, c'est abdiquer la navigation, le commerce, le coton, le libre échange, la marine du vieux monde, c'est ne plus vivre que de la mort de la vie !
« Un de leurs rares orateurs politiques, le plus éloquent et le plus honnête..., me disait un jour : « Notre liberté consiste à faire tout ce qui peut être le plus désagréable à nos voisins. »
« Sauf les rares exceptions qui tranchent et qui souffrent partout de la pression générale, dans une atmosphère inférieure..., voilà l'Amérique du Nord, voilà l'air du pays : « l'orgueil de ce qui manque. * Voilà ce peuple à qui M. Monroe, un de ses flatteurs, disait pour être applaudi : « Le temps est venu où « vous ne devez pas souffrir que l'Europe se mêle « des affaires de l'Amérique, mais où vous devez dé- « sormais affecter votre prépondérance dans les af- « faires de l'Europe ! »
La doctrine Monroe est une importation anglaise, acceptée par la crédulité américaine, qui ne regarde
pas l'absurdité de cette doctrine. Du temps de Canning, toutes les fois que ce ministre prisait, le cabinet de Washington ëternuait. Lorsque Canning voulut décapiter l'Espagne en Amérique, il dit à M. Monroe : « Pas de monarchies sur le continent, >• et ce président mit cette phrase dans son message, pensant qu'elle ferait très-bien. Seulement cette phrase était assez ridicule, la Russie, la France, l'Angleterre, l'Espagne et le Danemark avant de vastes possessions en Amérique, et les États-Unis ne songeant pas le moins du monde à les en déposséder. La monarchie brésilienne n'a-t-elle pas été fondée justement à l'époque de la présidence de M. Monroe? Voici comment le gouverneur de l'Ohio, dans son dernier message, parle de la doctrine Monroe :
« Cette doctrine, dit-il, n'a jamais été parfaitement définie ; nous n'avons encore pu nous accorder nous-mêmes sur sa signification et ga portée. Sou origine est douteuse, son but est incertain. Le Mexique n'a jamais été et ne sera jamais une république, a moins que sa population ne soit renouvelée par une autre d'origine toute différente. Ce pays, ainsi que toutes les républiques sœurs de l'Amérique du Sud, a été livré depuis l'époque de son indépendance à la plus violente, la plus sanguinaire et la plus incendiaire des anarchies. Il a continuellement porte préjudice aux nations avec lesquelles il était en relations; il a opprimé et ruiné sans pitié son propre peuple, et a été, en un mot, une disgrâce pour la liberté républicaine el pour la nature humaine. »
:)uclut qu'il y aurait folie à
risquer une guerre avec la France pour la défense dune pareille doctrine appliquée à un pareil peuple, et il insiste pour que l'on cesse de menacer ou de chercher à intimider la France à ce sujet.
Un des meilleurs écrivains des Etats-Unis publiait récemment, sur cette même doctrine, dans le Commercial advertiser de New- York, un article dont j'extrais les passages suivants :
« La doctrine Monroe est la négation des droits que nous confère la loi des nations dans les pays étrangers et l'extinction virtuelle de l'indépendance nationale de tous les Etats auxquels on pourrait la faire s'appliquer. Elle constitue, de la part du gouvernement américain, une prétention à s arroger, par la seule force de sa propre volonté, un protectorat indépendant de tout assentiment légalement consacré de la part de la partie protégée. Le protectorat exercé par un gouvernement sur un autre s'applique aux intérêts à protéger ou à modifier. Le genre de protectorat que la doctrine Monroe prétend exercer sur les nations aujourd'hui indépendantes des deux continents de l'Amérique, s'adresse essentiellement à l'édifice politique et social de la société entière et pénètre jusque dans son organisation la plus intime.
« Il devient, en un mot, une absorption virtuelle de tous les traits caractéristiques de l'indépendance nationale et de la liberté d'action.
« Imposer une forme particulière de gouvernement à un pays, c'est dicter à son peuple la nature de ses obligations civiques et la direction que ses pensées et ses actes doivent prendre.
« Ce procède d'absorption, d'après les théories des annexionnistes, doit s'étendre dans l'avenir à l'Amérique entière, septentrionale et méridionale, et, par une conséquence logique, être également applicable à toutes les Antilles et les autres îles situées à pioximité des deux côtes de ces gx'ands continents.
« La doctrine Mouroe tend donc, par les conséquences logiques de son application extrême, à absorber de la façon la plus sommaire une douzaine environ de nationalités indépendantes, en leur assurant, par notre influence prédominante, certaines formes de gouvernement propres à développer la puissance politique et l'influence des Etats-Unis. Elle vise, pro tanto, à l'établissement de la domination universelle sur les deux Amériques. Mais cette prétention à la domination universelle, ou quelque chose en approchant, est contraire *à la loi des nations et justifie une combinaison armée de toutes les nations pour la combattre par la force des armes.
« La loi internationale reconnaît dans la condition normale et pacifique de la famille des nations, que chacune d'elles doit être indépendante et se gouverner à sa guise, en se soumettant seulement à l'obligation d'observer les règles de la justice l'une envers l'autre dans leurs rapports commerciaux et politiques.
« Chercher à enfreindre cet arrangement pacifique, existant dans une famille de nations, et à les détacher l'une de l'autre pour les subordonner à la
volonté ou à la politique d'une seule, quelque grande qu'elle soit, c'est violer les principes fondamentaux de l'individualité nationale, et, pour pousser cette politique d'absorption jusqu'à ses dernières limites, c'est abolir nations et races, et imposer à la famille l'empire de la domination universelle la plus absolue. »
Les puissances européennes n'ayant nullement envie de s'emparer d'une partie du nouveau monde pour y établir des monarchies, la doctrine Monroe ne signifie pas aujourd'hui l'Amérique pour les Américains et l'Europe pour les Européens, c'est-à-dire le Mexique pour les Mexicains, le Guatemala pour les Guatémaltèques, le Pérou pour les Péruviens, etc. ; elle signifie le Mexique pour les Américains du Nord, l'Amérique centrale pour les Américains du Nord, tout le continent, du cap Horn à la baie d'Hudson, pour les Américains du Nord. Ces prétentions existent, et si la politique intérieure n'occupait pas autant les esprits, elles se manifesteraient avec plus d'audace.
On a attribué à M. Johnson le projet d'intimer aux Français l'invitation de se retirer du Mexique, puis de s'en emparer pour l'annexer aux Etats-Unis. Les hommes d'Etat ame'ricains qui ont dévoilé et flétri ce programme tremblent pour ses conséquences. En effet, si les Américains s'emparaient du Mexique, ils deviendraient aussi bien les maîtres de 1 Atlantique et du Pacifique dans cet hémisphère que la Russie serait la maîtresse de la Méditerranée si elle s'emparait des Dardanelles. La France et l'An-
gicterre ne sauraient permettre cette invasion sans abdiquer, en faveur des Etats-Unis, le sceptre des mers, et compromettre leur avenir industriel et commercial. Qu'on ne s'y trompe pas, la question mexicaine est la base d'une nouvelle question qui surgit à l'aurore de la résurrection des peuples, des droits et des besoins nouveaux qui vont changer la société moderne dans tous les pays du monde, c'est la question ([Occident, autrement plus importante et plus grave que la question d'Orient. Les Etats-Unis sont le colosse américain comme la Russie est le colosse asiatique. Le Mexique, « le malade, » n'a rien à envier à la Turquie; ces deux Etats sont aussi incapables l'un que l'autre de se défendre euxmêmes, et les convoitises sont aussi grandes, aussi avouées à Washington qu'à Saint-Pétersbourg. L'expédition du Mexique pouvait empêcher qu'une guerre de Crimée sur une vaste échelle ne soit plus tard nécessaire dans le nouveau monde, et prévenir un choc redoutable auquel semblent pousser la fatalité et la timidité des gouvernements européens.
Après avoir exposé d'une manière générale la tactique du gouvernement américain dans la question mexicaine, je dois en expliquer les motifs d'une manière plus explicite, et, pour ne pas être taxé de visionnaire, je prendrai mes renseignements, soit dans les coulisses de la Maison-blanche, soit dans la presse américaine. Je laisse de côté les faits passés avant l'ouverture de la dernière session parlementaire, comme n'offrant aucun caractère particulier, et j'arrive à cette dernière session.
Dans sa correspondance diplomatique comme dans toute sa vie, M. Seward obéit à l'inflexible nécessité, déjà signalée, de compter avec les partis, de ménager les exigences électorales, de couper l'herbe sous le pied des adversaires de l'administration qu'il personnifie. Il ne peut ni ne veut laisser à l'opposition le monopole du langage patriotique et de la doctrine Monroe. Il prend les devants sur elle, et s'approprie l'attitude que comptaient prendre ses ennemis pour battre en brèche sa politique.
C'est là un genre d'habileté particulier aux hommes politiques des Etats-Unis, qu'il est difficile de comprendre à moins de les avoir longtemps pratiqués, mais dont il faut absolument se rappeler pour ne pas se méprendre sur la portée de leurs actes. Les gouvernements européens le savent, et c'est pourquoi leurs rapports avec le cabinet de Washington ont des formes toutes différentes de leurs autres relations internationales. Ils acceptent de lui, comme chose toute naturelle, ce qu'ils ne supporteraient certainement d'aucun autre pouvoir, parce qu'ils connaissent et comprennent les conditions exceptionnelles dans lesquelles se trouve placé le gouvernement qui, à vrai dire, n'en est pas un dans l'acception ordinaire de ce mot.
On peut, du reste, suivre aisément, dans les dépêches successives de M. Seward, la pression croissante sous laquelle il écrit. Tant que l'interrègne législatif le laisse maître delà situation, il se borne à des indications générales sur le mauvais effet moral que les événements du Mexique causent aux États-
Unis. A mesure qu'approche le moment où il va se trouver en face du Congrès ses représentations s'accentuent davantage. C'est alors qu'il nomme un représentant auprès de Juarez, qu'il proteste contre certaines mesures du gouvernement mexicain, puis, quand les premières séances des chambres lui ont révélé à quel point les agitateurs se disposent à exploiter la question du Mexique, il va plus loin encore : il repousse la transaction que lui propose indirectement la France; il écrit à M. Bigelow sa dépêche du 16 décembre, qui aurait presque l'air d'une mise en demeure, si les ménagements de la forme ne disaient clairement que l'on ne songe ni a offenser, ni à menacer, ni à défier.
Le but de toute cette tactique a été de s'avancer tellement que, le jour venu où les pièces seraient communiquées au Congrès, celui-ci, au lieu de déborder le gouvernement, se trouvât presque débordé lui-même. C'est ce qui est arrivé. En demandant communication des pièces, la chambre ne s'attendait pas à en trouver l'allure si tranchée ; elle avait en vue d'accuser le secrétaire d'Etat de faiblesse et de se donner à elle-même, vis-à-vis du pays, le relief d'une attitude de fierté nationale , par quelque déclaration à grand effet. Elle a été surprise et déjouée dans son calcul, en découvrant que, ce qu'elle voulait faire, M. Seward l'avait déjà fait; aller plus loin était la guerre; cette perspective la fit hésiter. M. Seward, qui connaît ses concitoyens mieux que personne, n'a pas cherché autre chose. 11 pressentait qu'on jouerait avec le feu, si on ne le voyait que de
loin; pour éviter le danger, il mit le Congrès à deux pas de l'incendie.
C'est cette tactique qui faisait dire au Courrier des Etats-Unis : « Nous avons déjà signalé les allures étranges qu'affecte successivement la politique américaine. Les symptômes les plus favorables s'y produisent dans une question , au moment parfois où elle touche à une crise orageuse : par contre, on croit lire à l'horizon les présages certains d'une tempête inévitable, sans qu'il en doive sortir aucun danger. C'est ce qui arrive en ce moment. A côté des discussions passionnées auxquelles donne lieu la question mexicaine, et qui sembleraient en tout autre pays présager une rupture, nous voyons le gouvernement poursuivre tranquillement l'exécution de son plan de désarmement. Hier, c'était environ 150 généraux qui étaient honorablement renvoyés du service ; aujourd'hui, c'est le 25" corps d'armée tout entier, le général Weitzel en tête, qui est licencié et renvoyé dans ses foyers. Dans les conjonctures actuelles, ces symptômes favorables ont une certaine signification. »
La dépêche de M. Drouyn cle Lhuys, du 6 avril dernier, fut une déception pour M. Seward; il s'était flatté d'obtenir, non pas davantage en fait, mais mieux en apparence. Pour M. Seward le terme à l'intervention n'était pas le point essentiel; ce qu'il avait à cœur, c'était une constatation officielle qu'en fixant ce terme , la France se rendait au vœu des Etats-Unis et donnait gain de cause à sa diplomatie. La forme dans laquelle l'empereur Napoléon a an-
nonce sa résolution, lui a enlevé ce triomphe, puisque la noie au Moniteur s'adresse au .gouvernement français et non à celui de Washington. Le chef du cabinet en a gardé un secret dépit, et comme ce n'est pas un homme à laisser tomber une question où trouvent si bien leur compte sa popularité et sa réputation d'homme politique, il a tourné ses batteries contre l'Autriche, prétendant lui interdire le droit de laisser recruter chez elle pour la légion étrangère de l'empereur Maximilien.
Cette prétention était bouffonne de la part d'un gouvernement qui, pendant la guerre contre le Suri, a étendu ses enrôlements au monde entier. Cependant, ce fut avec le plus grand sérieux et avec une roideur plus grande encore que M. Seward la mit en avant. Cette fois il n'y va pas par quatre chemins, et l'on reconnaît de suite combien il se sent à son aise de n'avoir plus affaire à la Franco. Si le gouvernement autrichien laisse embarquer un seul soldat pour le Mexique, les Etats-Unis rompront toute relation avec lui. Voilà du même coup le premier et le dernier mot de cette sommation peu respectueuse.
On n'a pas été surpris de voir le secrétaire d'Etat soulever ce nouvel incident; on sait qu'il excelle dans ces chicanes, d'où il trouve toujours moyen de tirer profit pour son renom d'habileté. Mais les termes absolus avec lesquels il a posé de suite cette question ont étonné tout 1e monde; il fallait qu'il fût persuadé que la France n'interviendrait pas, sinon, selon son habitude, il aurait d'abord sondé le terrain, puis se serait ménagé une porte de sortie.
M. Seward pousse sa hardiesse juste jusqu'au point où il sent que ce serait imprudent de la pousser plus loin. Il sait s'arrêter à temps, et même, si d'aventure il s'avance trop, entraîné par une illusion, il se ménage une retraite et ne craint pas de reculer. L'homme qui, en novembre 1861, déclarait urbi et orbi que jamais on ne relâcherait MM. Slidel et Mason, et qui, six semaines après, faisait reconduire les deux prisonniers à bord d'un navire anglais , cet homme-là ne sera jamais embarrassé de se retourner. M. Seward est la personnification la plus complète du gouvernement américain. Ces explications sont donc nécessaires pour l'intelligence du rôle joué par les Etats-Unis dans ia question mexicaine.
Le point important pour le cabinet de Washington a été gagné. Il ne s'agit pas ici de la promesse faite par la France de rappeler ses troupes ; c'était là, si paradoxal que cela puisse paraître, le côté secondaire de la question. Le vrai but de la correspondance à grand effet du secrétaire d'Etat consistait à traverser la session sans que le Congrès s'avisât de lancer quelque bombe impossible à éteindre, M. Seward était sûr de maîtriser la situation tant qu'elle ne sortirait pas de ses mains ; il n'en aurait plus été de même, si la question du Mexique lui avait échappé, pour tomber dans le domaine parlementaire. Eviter que cela arrivât a été sa constante occupation , c'est dans cette pensée qu'il faut chercher le secret de toute sa correspondance. En se montant au diapason où on l'a vu, il a beaucoup moins obéi à une
intention d'exigence envers la France, qu'à un calcul de politique intérieure.
Je n'hésite pas à qualifier de malheur F ignorance réelle ou feinte où l'on était en France, de la nature et de la nécessité de ces manœuvres à Washington ; une panique humiliante pour notre amour-propre, désastreuse pour nos intérêts, exploitée et développée par l'opposition en a été la conséquence. L'abandon du Mexique devait nécessairement être décrété sous la pression de l'opinion publique mal informée. Il ressort de ce que je viens de dire que cette panique n'était pas fondée. Je pourrais ajouter que les plaies financières et politiques qui rongent les Etats-Unis et lui préparent des crises douloureuses, que des raisons de stratégie rendaient impossible, avant le départ de nos troupes, une invasion du Mexique par les armées américaines et une guerre avec la France, mais cela m'entraînerait trop loin. Je me bornerai à citer quelquelques extraits d'un article du World de New- York, qui mérite d'être connu.
« Beaucoup de gens disent : « Quand la France retirera ses troupes, Maximilien tombera naturellement. » Et alors ? clemanderai-je. Alors la vieille histoire : l'anarchie, la révolution, le meurtre, le chaos, le vol régneront en maîtres... Commonfort, sans comparaison le meilleur des anciens chefs mexicains, a échoué parce qu'il a refusé de mettre àmort les malfaiteurs qui, au nom de la liberté, continuaient à troubler son gouvernement par le meurtre et la rapine, et l'ont renversé. Augustin IlurbiuV
(lisait : « Ce dont le gouvernement du Mexique a besoin, c'est d'une guillotine à vapeur fauchant trois cents têtes à la minute, et fonctionna ut sans s'arrêter pendant six semaines. » C'est un fait terrible que tous les hommes qui ont refuse d'employer la
force au Mexique ont été assassinés ou exilés Les
clameurs contre Maximilien, pour sa proclamation contre les guérillas, sont aussi sensées que si l'on s'indignait contre les Etats-Unis pour mettre à mort
des brigands qui surgiraient dans le Sud Qu'il
y ait des émeutes et des désordres dans certaines parties du Mexique, c'est malheureusement vrai. Qu'il y ait opposition à Maximilien fondée sur autre chose que l'amour du pillage et l'ambition personnelle de quelques chefs, c'est faux. Qu'il soit au pouvoir des États-Unis de renverser Maximilien, ce nest pas douteux. Que son gouvernement, Jaissé à lui-même, puisse tomber par suite de notre altitude actuelle, c'est possible. Que nous ayons retardé la pacification du Mexique et que nous puissions continuer à le faire, c'est malheureusemeut exact. Si Maximilien tombe, ce sera le fait des Etats-Unis, et ce sera alors notre devoir d'intervenir pour le bien. « M. Lincoln disait à un démocrate, à propos du Mexique « Je suis d'avis qu'au point de vue du « droit et du sens commun, c'est une grande faute « de ne pas reconnaître Maximilien, mais l'opinion « du peuple américain est contre cette reconnais- « sance, et je n'ai jamais fait passer mon propre ju- « gement au préjudice de l'ordre public. » Souvenons-nous que notre habitude constante a été de
reconnaître les gouvernements fie fait, même celui de Walker en Nicaragua, Notre ancienne politique est aujourd'hui contre nous. »
Cette dérogation au conseil de Washington, dont voici le texte : « Notre grande Vègle de conduite à l'égard des nations étrangères est, tout en étendant nos relations commerciales, d'avoir avec elles le moins de rapports politiques possible, » cette dérogation, dis-je, faisait dire récemment à l'un des hommes d'Etat les plus éminents de l'Amérique du Nord Jes paroles suivantes que je cite textuellement : « L'observation de ce principe, — exposé dans le conseil de Washington, — a sauvé l'enfance des Etats-Unis des dangers dans lesquels elle aurait naufragé, et ils lui doivent leur grandeur et leur prospérité. En étant infidèle aux conseils du père de la patrie, M. Johnson mène son pays à la ruine, à la banqueroute et à la guerre civile. JVF.. Johnson a commis une erreur criminelle dans la politique qu'il semble vouloir adopter vis-à-vis du Mexique. •>
S'il faut en croire le Daily-News de New-York, cette politique porterait déjà ses fruits. Le gouvernement américain ne savait que décider en présence des trois partis mexicains qui se disputent à \\ ashington le pouvoir, avant la chute de l'Empire. La commission des affaires étrangères de la Chambre des représentants, chargée de faire un rapport sur la question mexicaine, ne savait que résoudre. Cinq solutions différentes se serai ni présentées a ''esprit perplexe des membres de la commission.
« Premièrement : se renfermer, comme par le
passé, dans une politique de stricte neutralité envers le Mexique ;
« Deuxièmement : acheter ouvertement et définitivement les trois Etats mexicains de Basse-Californie, Sonora et Chihualiua;
« Troisièmement : annoncer, par une déclaration solennelle du Congrès, que le gouvernement est décidé à faire prévaloir la doctrine Monroe au Mexique ; reconnaître le fait que le gouvernement mexicain a cessé d'exister au Mexique, et qu'une monarchie a été fondée sur ses ruines; que la monarchie est le gouvernement qui régit actuellement le Mexique, et que la république ne peut y être restaurée sans le renversement et l'exil de Maximilien ; reconnaître en outre que cette tâche ne pourrait jamais être accomplie par les Mexicains seuls, attendu qu'ils sont divisés en trois partis, à savoir : les impérialistes ; les partisans de Juarez, et enfin les partisans d'Ortega, formant des groupes extrêmement hostiles l'un à l'autre. Dans cette situation, prendre Santa-Anna par la main et l'envoyer au Mexique comme le libérateur et le sauveur du pays, en ayant le soin, bien entendu, de proclamer d'avance qu'il a l'approbation et l'appui des Etats-Unis. Envoyer à la frontière du Rio-Grande une grande quantité d'armes et de munitionSj qui seront distribuées par Santa- Anna aux troupes mexicaines à mesure qu'elles s organiseront sous ses ordres \ lui faire en outre les avances de fonds dont il pourra avoir besoin périodiquement pour l'entretien et la solde de ses troupes. »
« Toutefois, ajoute le Daily News, le succès de ce plan est subordonné à quatre faits essentiels : le désaveu du gouvernement impérial par ceux qui l'ont soutenu jusqu'à présent, la dissolution du parti juariste, la retraite forcée d' Ortega et enfin l'appui sine quà non des Etats-Unis. Ces difficultés, qui ne sont pas à mépriser, ont suggéré à la commission une quatrième proposition, que le Daily News formule en ces termes :
« Quatrièmement : On se défie de Santa-Anna à cause de la trahison dont il se rendit jadis coupable envers les Etats-Unis. Il faut donc l'abandonner à son sort; reconnaître Ortega comme président légitime constitutionnel de la République mexicaine ; approuver le projet de Thaddens Stcvens, et par suite faire un prêt de 20 millions au Mexique, en prenant hypothèque sur la Sonora, le Chihuahua et la Basse-Californie. Il est entendu que la disposition de ces fonds sera sujette à la décision d 'Ortega, lequel en sa qualité de président du Mexique, en garantira non-seulement le fidèle et judicieux emploi, mais encore le remboursement.
« On admet comme conséquence de cette ligne de conduite que le gouvernement américain enverra à la frontière toutes les armes et munitions, et qu'elles seront distribuées par Ortega. On admet également qu'elle aurait pour effet d1 encourager un grand nombre d'officiers et de soldais de notre dernière guerre à S'eUrôler dans Farinée républicaine du Mexique. Jl est entendu que tous les efforts d'Onega tendront au renverse-
ment de l'Empire et à la restauration du régime républicain.
« Cinquièmement : continuer à reconnaître M. Romero connue le véritable représentant de la République mexicaine, et Juarez comme président; appuyer cl sanctionner son usurpation ; lui prêter sur parole les 20 millions, pour qu'il les emploie à faire la guerreàMaximilien; accorderle secours efficace et le patronage des Etats-Unis à Juarez, et non à Ortega. « Cette politique suppose qu'il ne manque à Juarez que de l'argent, des armes, des munitions et l'appui des Etats-Unis ; une fois qu'il aurait obtenu toutes ces choses, le rétablissement de la république et l'expulsion de Maximilien n'offriraient plus de difculté. »
Chacun de ces plans paraît avoir eu dans la commission des défenseurs ardents. Ils aboutissent tous à une même conséquence, l'intervention ou la nonmtervention des PZtats-Unis dans les affaires mexicaines. L'exercer en faveur de Juarez, ce serait, dans l'opinion des membres de la commission, encourir Je danger de graves complications internationales. Les informations qui lui ont été fournies par les Mexicains eux-mêmes, lui ont laissé la conviction que le retour de Juarez au pouvoir rouvrirait au Mexique Fère de l'anarchie, des révolutions et de la barbarie. Citons textuellement :
« Juarez et ses partisans feraient la guerre au nouveau pouvoir; les révolutions se succéderaient, et le Mexique ne tarderait pas à tomber dans son étatd'anarchie chronique. L'aiguillesur le cadran du progrès
recalerait de dix degrés. Toutes les grandes améliorations intérieures aujourd'hui en progrès, tels que les chemins de fer, les ports, etc., toutes les entreprises industrielles qui ont pris naissance depuis deux ans et se trouvent dans une situation florissante, seraient abandonnées; au lieu d'avancer dans la voie de la civilisation, le Mexique retournerait à son ancien état de demi-barbarie. Il n'est donc pas probable que la commission recommande au gouvernement de défendre la cause de Juarez et d'appuyer son usurpation. »
M. Ortega paraît avoir gagné, dans l'opinion de plusieurs des membres de la commission, tout le terrain perdu par M. Juarez. Ils le regardent comme le président constitutionnel du Mexique, et celui des prétendants qui entrerait le mieux dans les intérêts américains.
« Si le rapport est favorable à Ortega, cette commission aurait pourpoint de départ l'assurance donnée par lui, après le rétablissement delà république, de former une étroite alliance avec les Etats-Unis, d'encourager l'immigration américaine, d'offrir des avantages au capital et au commerce des Etats- Unis. »
Passant ensuite à l'examen des plans inspirés par des motifs peu avouables d'ambition et de spéculation, le correspondant du Daily News s'exprime ainsi :
« Le premier de ces plans est celui qui Fefail de Santa-Anna le libérateur du Mexique, et qui consisterait à l'envoyer dans ce pays avec la sanction du
gouvernement américain, conformément au troisième plan dont il est question plus haut. »
On remarquera que ce plan ne laisse pas que de présenter un côté spécieux. II est basé sur la doctrine Monroe: il reconnaît ce fait incontestable, que la république a cessé d'exister au Mexique, que la monarchie a été fondée sur ses ruines , et que le gouvernement républicain est impossible au Mexique tant que ce pays sera régi par l'institution monarchique. Il reconnaît en outre que les éléments hostiles dont se compose le républicanisme au Mexique ne peuvent être détruits par aucun des Mexicains actuellement dans le pays. Il reconnaît surtout un fait d'une haute portée et que les hommes d'Etat de l'Amérique ne doivent jamais perdre de vue, c'est que le gouvernement impérial au Mexique est si fortement établi, accepté et soutenu par une grande partie du peuple mexicain, qu'il ne pourrait être renversé que par l'intervention active et l'appui matériel des Etats-Unis.
Les récentes informations qui nous parviennent des Etats-Unis confirment tout ce que j'ai dit, sans beaucoup modifier la situation. En présence de cet embarras du gouvernement américain, les trois partis soi-disant libéraux, font l'impossible pour donner gain à leur cause et susciter des ennemis au Mexique. Divisés entre eux, comme ils l'étaient dans leur patrie, ils offrent à l'étranger le triste spectacle de ce qu'ils feraient de nouveau s'ils revenaient au pouvoir. Tous ces partis ou fractions de partis, en désaccord en tout, sont unanimes pour regarder
Juarez avec un mépris qui va jusqu'à lui attribuer le succès des armes impériales. En parlant de ces pauvres personnages, un journal mexicain disait dernièrement : « Entre les inconséquences du parti qui se décerne à lui-même le titre de libéral pur, figure en première ligne l'appel à l'intervention des Etats- Unis , pour faire triompher ses principes. Des hommes qui n'ont à la bouche que l'épithète de traîtres, pour dénigrer ceux qui n'appartiennent, pas à leur faction; qui se posent, en champions de l'indépendance nationale; qui protestent par leurs paroles et leurs écrits, bon nombre même, les armes à la main, contre l'intervention de la France, ces mêmes hommes proclament l'intervention des Etats- Unis, travaillent à l'obtenir, et mettent en elle toutes leurs espérances. Ceux qui agissent ainsi, ou sont aveuglés par l'esprit de parti, ou nourrissent des aspirations antipatriotiques. De toutes manières, ils ne sauraient être les interprètes du sentiment de la nation. »
Le Mexicano flétrit encore avec plus de véhémence ces provocateurs citadins qui attisent le feu de la guerre civile, en ayant grand soin de ne pas s'y brûler les doigts : « Les habitants des grandes villes jouissant en paix de tout le confort et de tous les plaisirs qu'elles offrent, ne comprennent pas et ne peuvent pas se figurer ce que souffre une malheureuse famille, lorsqu'on la prive de son chef pour lui mettre les armes à la main en faveur de principes dont il ne connaît pas la valeur, pour le prostituer par la vie des camps, et le sacrifie!' ensuite dans un
combat qui ne donne pas les résultats qu'on en attendait. C'est ce qui explique comment certains écrivains prêchent la guerre, sans trouver une seule parole de paix et d'espérance pour réconcilier leurs frères divisés. Mais le peuple, au nom duquel on parle, tout en plaidant pour des intérêts personnels, le peuple qui compte les gouttes de sueur que lui coule chaque mesure de maïs qu'on lui enlève, qui se voit obligé de se cacher à l'approche d'une force armée, qui doit racheter sa liberté en livrant des armes, des chevaux, ou en s'imposant des sacrifices plus lourds encore, ce peuple est las de la guerre; il veut la paix à tout prix , il proteste, par son impassibilité, contre les agitateurs qui, du fond des villes et au sein de leurs familles, avivent le feu de la discorde entre leurs concitoyens, et rient, au fond de leur cœur, de ceux qui souffrent dans les campagnes et de ceux qui succombent dans les combats. »
Comme je ne saurais trop m'entourer de témoignages américains et mexicains, pour soutenir la nécessité de l'Empire au Mexique, je vais citer quelques fragments de la lettre de M. Mariano Degollado, publiée aux Etats-Unis, en réponse aux attaques dirigées contre l'empire mexicain :
« Il n'est nullement certain que l'Empire se soit établi et se soutienue avec des baïonnettes étrangères. Au siège de Puebia, il n'y avait pas moins de huit mille Mexicains qui combattaient les hordes de Juarez, et si le maréchal Forey avait pu ou voulu accepter les services de beaucoup de milliers d'autres, il n'aurait tenu qu'à lui d'admettre dans ses
rangs tous les indigènes des villages, libres du joug de la démagogie de Vera-Cruz aux portes de Puebla. A la prise de l'inaccessible Oaxaca, les services des natifs ont été inappréciables. Les Indiens ont porté sur leurs épaules l'artillerie, les caissons, les affûts, les fourgons, etc., ils ont arrosé de leur sueur et de leur sang, en plus d'une occasion, les chemins qu'ils ouvraient à leurs libérateurs. Les vaillants soldats du général Mejia, qui dans plus d'une rencontre ont fait mordre la poussière aux Negrete, aux Cortinas, aux Escobedo et aux Canales, sont tous Mexicains. Les gardes rurales instituées par décret de l'Empereur pour veiller aux intérêts des populations des campagnes, se composent également de Mexicains. Enfin, nous venons d'apprendre la défaite d'Arteaga par le générai Mendez. Celui-ci est Mexicain ainsi que ses soldats, et grâce a son patriotisme et à sa décision, le corps d'armée unique sur lequel comptait Juarez,et qui paraissait le mieux organisé, a été battu, et cette victoire a débarrassé l'intérieur du pays de la pire des tyrannies qui ait jamais pesé sur lui.
« Les ennemis du Mexique peuvent-ils donc dire avec vérité que l'Empire se soutient avec les baïonnettes étrangères ?
« Si l'appui étranger manquait à présent à l'empire du Mexique, il est facile de prévoir ce qui a verait, et c'est pour cela qu'ils demandent tant qu'on nous le retire. Mais je ne saurais comprendre qu'il y ait des Mexicains qui s'allient avec leurs ennemis naturels, quand ils savent que la couleur de
la peau de la majorité de leurs concitoyens est un défaut fatal dont les Anglo-Saxons leur feront un crime afin de les dépouiller et de les exterminer. Tant est vrai ce que disait Aristote : que le sentiment de la servitude est inné chez certains hommes.
« Mais si l'Empire doit tomber faute de secours étranger, combien à plus forte raison en a besoin le gouvernement démagogique soi-disant fondé sur la faveur populaire! Singulière logique des partisans de la doctrine Monroe ! Nous pourrions dire aussi que, si la force armée manquait au Sud, celui-ci se soulèverait de nouveau, et que, par ce seul fait, la légitimité de l'indépendance du Sud est proclamée par la majorité du peuple américain.
« Lorsque le gouvernement de Juarez eut triompbé deMiramon en 1861, il disposait de trente mille soldats victorieux, bien armés et bien équipés, et de la somme de deux cents millions de piastres, valeur de la partie connue des biens du clergé, et qui, malgré la mauvaise administration, n'a pas produit moins de cinquante millions ; ce gouvernement avait l'acquiescement du peuple mexicain qui, fatigué des révolutions , consentait à se soumettre , bien qu'avec répugnance, à la loi de Juarez. Pourquoi ce gouvernement, avec tant d'excellents éléments de succès, ne s'est-il nullement occupé de réaliser ses promesses? pourquoi a-t-il insulté les puissances étrangères dans la personne de leurs représentants? Pourquoi s'est-il appliqué à manquer à la foi des traités? Pourquoi, sous prétexte d'égalité, de liberté et de progrès, avons-nous vu les
criminels investis de pouvoir et les honnêtes gens emprisonnés, nos chemins et nos villes au pouvoir des bandits, comme si nous avions rétrogradé de trois siècles? Pourquoi avons-nous vu la sécurité de nos intérêts et même F honneur de nos familles plus menacés que jamais?
« Voici la réponse. Parce que nous étions arrivés à un point extrême, où aucun gouvernement n'était possible au Mexique avec des éléments purement mexicains, qu'ils appartiennent à un parti ou à une dénomination quelconques. On avait besoin d'un élément étranger. Les quelques Mexicains qui désiraient la domination permanente et despotique de l'Américain ne désiraient que la servitude. Les patriotes et les hommes honorables voulaient le secours temporaire et magnanime de l'Europe : un secours qui ne nous avilit pas et ne menace pas notre nationalité, parce que ni le nombre ni les sentiments de nos alliés ne s'y prêtent. Que l'on compare ces deux manières d'envisager la question , et que l'homme impartial réponde.
« Nos devoirs nationaux, dit le Times, seraient « bien différents, si les Mexicains étaient convaincus « que le gouvernement de Maximilieu leur convient « et s'ils l'acceptaient volontairement — S'ils se sou - « mettent, c'est qu'ils ne peuvent faire autrement. » « Si Ton doute, de bonne foi ou non, que nous, Mexicains, nous soyons convaincus que le gouvernement de Max i milieu nous convient, et que nous l'acceptions volontairement, ce n'est pas à moi personnellement d'exprimer une opinion ; mais je prouverai
que ce gouvernement nous convient et que nous T acceptons volontairement.
« Il nous convient parce qu'il nous apportera la paix, la moralité, la vraie liberté, le progrès matériel, et avec ces avantages beaucoup d'autres qui feront de l'infortuné Mexique, au lieu d'en faire la proie de nos voisins, une nation noble et grande, digne et capable de se faire respecter.
« Nous acceptons volontairement l'empire , puisqu'on n'a employé la force que contre les démagogues qui empêchaient par leurs violences que le peuple n'exprimât librement ses vœux. On en a la preuve, dans l'adhésion spontanée de toutes les parties du pays aussitôt qu'on connut la fuite de Don Benito Juarez de la capitale : celle-ci avait-elle attendu l'entrée des forces françaises pour se déclarer? Le même spectacle a été successivement donné par Juarez N'est-ce pas une commission respectable de Mexicains qui a été nommée à Mexico pour offrir la couronne à notre empereur, après qu'une junte nombreuse, dans laquelle se trouvaient représentés tous !es intérêts du pays, eut décidé de choisir une forme monarchique de gouvernement ? Tous les documents qui peuvent justifier mes assertions existent. En vérité, il existe des hommes, selon la parole du Christ, qui ont des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. »
Après avoir exposé ce qu'était la question mexicaine au point de vue de la civilisation, des intérêts nouveaux du monde entier, dans l'esprit des Américains et des Mexicains, il me reste à la consid érer
dans ce qu'elle est pour le public français .'Je n'bésite pas iei à prendre la loupe de M. de Barrés, dont les talents d'observateur sont incontestables, et dont les observations compléteront celles que je n'ai pas encore eu le temps de faire en France.
*Xes uns, dit-il, s'impatientent de ne pas recueillir vite et abondamment les fruits de nos efforts et de nos sacrifices. C'est le propre des démocraties de répugner aux entreprises de longue haleine. D'autres trouvent que le Mexique est trop loin et qu'il est toujours téméraire de se risquer aux aventures d'outre-mer ; certains esprits, ne connaissant ni la portée ni le but final de notre expédition, demandent que l'on en finisse à tout prix. Ceux-là ressemblent aux enfants qui crèvent leur tambour pour voir ce qui fait tant de tapage entre la peau d'en haut et celle d'en bas. Les politiciens rouges, qui tiennent pins aux noms qu'aux choses, s'indignent de voir le principe républicain sacrifié à la forme monarchique. Les gens qui comptent sur leurs doigts feignent de s'effrayer des dépenses faites et à faire. Enfin les ennemis systématiques de la dynastie napoléonienne se font de la question mexicaine une sorte de bélier pour battre en brèche le trône impérial et l'ébranler à la tribune et dans le journalisme. Je pourrais ajouter à ce dénombrement les hommes qui, ne comprenant la grandeur nationale et la force que dans l'annexion et la conquête militaire, trouvent mauvais que la France se soit mise en frais d'argent et de soldats pour créer au dehors un empire indépendant et ressusciter un peuple.
Toutes ces opinions réunies forment une somme considérable d'opposition et de mauvais vouloir. Cependant, pour peu que Ton pousse aux premières conséquences les partisans systématiques de l'inaction au dehors, de la non-intervention militaire dans les affaires extérieures, du renoncement absolu aux expéditions lointaines, on ne tarde pas à leur faire avouer la faiblesse et le danger de ce qu'ils appellent « leurs principes. » Le mol d'ordre des mécontents a les variantes que voici :
« Il suffit à la France de faire triompher ses idées dans le monde.
« Les expéditions lointaines sont coûteuses et d'un résultat incertain.
" Etre libre chez soi et laisser chaque peuple faire ce qu'il voudra.
« S'agrandir par le commerce et nullement par le respect du drapeau. »
Politique de colimaçon, humble, obscure, fragile et mal sûre. Souffler des idées à travers l'espace, c'est bien, c'est la preuve d'une puissante haleine; mais est-ce un rôle complet ? Pourquoi ne pas ajouter l'action à l'idée, mettre un peu de ces grands souffles dans nos voiles pour lancer nos vaisseaux sur l'Océan et faire aborder par delà les mers nos ballots, notre droit et nos bataillons si nous sommes menacés d'amoindrissement? Condamner un peuple à répéter le rôle d'Eole, le dieu boursouflé de l'inanité, quelle gloire et quelle satisfaction ! Pas de guérie, mais du commerce. D'accord; mais ignoret-on que pour influer au loin par le commerce, une
nation doit agit au loin l'épée à la main; parce que la prospérité mercantile n'est solide et durable que lorsque les traités sont observés, le droit international respecté, le drapeau honoré, et qu'il est puéril d'espérer d'être riche là où l'on renonce au droit d'être fort? Prospérité, comme noblesse, oblige. Elle oblige à tirer quelquefois le canon à mille et deux mille lieues de ses rivages ; la grandeur financière, comme la grandeur politique, est à ce prix. Un peuple se déclare bioquéable et minable à merci, dès qu'il proclame en principe son intention de rester à l'ancre dans ses ports et l'arme au bras dans ses garnisons quoi qu'il arrive.
Il ne faut ni beaucoup de sagacité ni une rare élévation d'esprit pour reconnaître que ces principes dhonneur et de prospérité, bons à maintenir en tout temps, sont plus que jamais indispensables aujourd'hui à la conservation de l'influence européenne dans le nouveau monde. Depuis que la vapeur s'est généralisée dans la navigation au long cours, le vent est moins dans la toile que dans le charbon. Malheur aux peuples maritimes qui, dans cinquante ans, n'auront pas leur dépôt de houille assuré sur tous les rivages ! Ils se verront exclus de la fréquentation des pays éloignés; ils ne trouveront plus de marchés dans le nouvel hémisphère pour leurs marchandises auxquelles on conseille de sacrifier aujourd'hui l'honneur des armes et la politique des expéditions lointaines. Voilà pourtant ce qui arriverait si les oppositions coalisées contre le Mexique réussissent, ci si la France abandonne précipitamment, défi ni ti-.
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vemenl, sans un fort parachute, l'entreprise mexicaine.
M. deGirardin, qui a le plus demandé le retrait de nos troupes et qui a soutenu l'opposition toutes les fois qu'elle l'a demandé, écrivait à propos de l'Italie la phrase suivante : " Peu importe donc de savoir si, en 1859, la France a eu tort ou raison. La vérité, c'est que, sous peine de déchéance politique, elle est tenue de ne pas abandonner son œuvre politique et de la consolider. » Ces lignes semblent écrites pour le Mexique, question autrement importante pour nos intérêts et l'avenir de l'Europe, que l'agrandissement du roi Victor-Emmanuel et l'unité de l'Italie. Si les Anglais et les Américains sont grands sur terre et sur mer, c'est qu'ils n'ont pas la naïveté d'assujettir leur activité à cette petite politique de clocher, qui permet tout au plus de s'intéresser à ce que font les voisins. Ils regardent loin et de loin, et quand ils voient de grands intérêts surgir à l'horizon, ils s'empressent d'accourir pour arriver les premiers et prendre position. De nos jours, où. les intérêts matériels priment la moralité des moyens, la politique d'audace réussit toujours*, les exemples ne manquent pas, et M. de Bismark vient de l'introduire en Prusse. Jusqu'à présent, la France avait été la seule puissance qui avait implanté cette politique sur le continent, elle nous a valu l'Algérie, la Savoie, Nice ; elle a relevé notre pavillon en Amérique, en Asie, dans l'Océanie; elle a développé notre commerce et notre marine d'une manière fabuleuse; elle nous a mis à la tête du monde civilisé. En quit-
tant le Mexique trop brusquement, nous perdrons plus que le fruit de notre expédition, nous compromettrons notre rang et notre avenir. Je ne parle pas des arguments de M. de Girardin pour soutenir son étrange thèse ; ils prouvent que cet éminent publiciste, comme tant d'autres, ne connaît la question sous aucune de ses faces, et qu'il fait litière de nos iutérèts et de notre honneur national. Si la France suivait les conseils de M. de Girardin, ce serait une France lunatique, et non pas seulement un pays de pacifiques marchands de denrées coloniales, comme il voudrait qu'elle fût.
Au point où en était la question mexicaine lors de la mission de M. Saillard, je crois qu il y avait un expédient qui aurait réalisé le but de notre expédition, sans donner de prétexte sérieux au mécontentement des Américains. Il s'agissait simplement d'occuper les villes maritimes comme Vera-Cruz, Tampico, Matamoros, Mazatlan, Acapulco, d'administrer les douanes pour notre propre compte, de donner, sur leur produit, au gouvernement mexicain une somme annuelle de cinquante ou soixante millions de francs environ, e,t de garder le reste jusqu'à l'amortissement de la dette contractée envers nous.
Comme il est incontestable que nous avons le droit — et les Américains le reconnaissent euxmêmes — de faire la guerre et x\e demander des réparations pour notre honneur ou nos intérêts Lésés, les États-Unis, en nous voyant quitter le Mexique, décidés à n'occuper les ports que jusqu'à l'époque où le pays nous aurait payé sa dette, les États-Unis,
dis-je, n'auraient plus à s'occuper de notre intervention provisoire, qui deviendrait une question d'argent et de temps. Les Américains reconnaissent également que leur attitude et leur conduite dans la question mexicaine ont ébranlé l'Empire et retardé la pacification du pays \ ils ne pourraient, donc pas se plaindre si notre occupation des ports, fondée sur nos droits, avait un résultat tout opposé au leur.
Il est hors de doute que le gouvernement mexicain, n'ayant plus aucune crainte sur la source principale de ses revenus, — les douanes maritimes, — n'ayant plus à s'occuper de leur administration, aurait pu retirer les troupes de ces ports pour les employer à l'intérieur et se soutenir par ses propres forces. Ses douanes, mieux administrées, produiraient des sommes plus considérables que celles produites jusqu'à ce jour; les entreprises en voie d'exécution auraient le temps de s'achever et de commencer la solidarité commune entre les intérêts du gouvernement et ceux des individus; enfin les projets financiers qui doivent rétablir l'équilibre dans le budget, ne seraient plus des projets, mais des faits accomplis. Je suis persuadé qu'avec cette combinaison le Mexique ne serait plus reconnaissable cinq ans après, et qu'une ère nouvelle, inconnue jusqu'à présent, s'ouvrirait pour cette malheureuse contrée.
L'avenir du Mexique est une question d'argent ; pour être maître de la situation politique, il faut de l'argent et de l'énergie. Le temps de la condescendance, de la faiblesse même, si l'on veut, est passé ; l'Empereur le sait. Quant à l'argent, il se trouverait,
si l'on donnait à Sa Majesté les moyens de réparer le temps perdu. Lors de la domination espagnole, les douanes maritimes rapportaient fort peu de chose au gouvernement; néanmoins, après avoir pourvu à tous ses frais d'administration intérieure, le Mexique envoyait encore à la couronne d'Espagne des sommes assez considérables pour étonner le monde. La consommation n'était pas alors ce qu'elle est aujourd'hui. Malgré tout, les caisses royales regorgeaient de richesses. L'indépendance qui donna un gouvernement conforme au vœu national , ne dut pas non plus sa chute à la pénurie financière, mais à la division des partis. La fédération, malgré la réforme complète qu'elle fit subir à l'administration publique, n'eut pas encore à subir de dures nécessités, bien que ce fût à cette époque que la pénurie commença à se faire sentir. L'administration de Bustamente, en 1831, est encore citée comme une de celles qui ont équilibré facilement leur budget. Il existait alors dans les caisses nationales un excédant de recettes. Depuis le jour où Santa-Anna, le mauvais génie du pays, arriva au pouvoir, la démoralisation commença à se faire sentir; un terrible déficit se manifesta. Ce Protée politique, sans principes fixes, sans conviction, envieux de se faire des partisans qui le suivissent dans sa versatilité, introduisit le pillage, unique soutien de son autorité, de lui et des siens; car il joua avec tous les partis, au gré de sa volonté. De ce jour, date l'extrême pénurie du trésor, à laquelle ni les emprunts étrangers, ni la vente d'une partie du territoire, ni la nationalisation des biens du clergé,
ni les sacrifices si lourds imposés aux particuliers n'ont pu remédier.
Ces embarras financiers créés par Santa-Anna, et qui sont allés toujours en augmentant, disparaîtront bientôt. M. Langlais et M. Friand intendant du corps expéditionnaire, ont donné des avis sages et pratiques qui seront suivis.
Le budget des dépenses quoique considérablement diminué cette année, le sera bien davantage l'année prochaine. Ce budget est surtout onéré par la multitude des employés militaires, civils et des pensionnés. La plupart de ces pensions est une tache faite à la moralité publique; les retirer est un devoir. Les créances de l'Etat, qui s'élèvent à des millions de piastres, pourront être recouvrées sous la nouvelle administration. Quant au budget des recettes, il prendra bientôt des proportions inconnues depuis l'indépendance. Il ne manque donc, à présent, que du temps pour que l'œuvre de l'intervention réussisse, et que nos sacrifices d'hommes et d'argent, notre avenir de puissance maritime ne soient pas perdus.
Au milieu de ce chaos que présente la question mexicaine, dans ses complications intérieures, internationales , politiques et financières , au milieu de tous ces contrastes de bien et de mal que j'ai dû exposer pour montrer toutes les difficultés de la situation, les plaies et les remèdes , je crois devoir en quelques lignes résumer ce que j'ai dit avec peutêtre trop de franchise et de décousu, sans m'inquiéter de la forme et des détails.
— Le Mexique est actuellement un pays pauvre malgré ses immenses richesses naturelles.
— Pour l'exploiter il lui faut des routes et la colonisation étrangère.
— Les Mexicains ont tous les vices et toutes les qualités des races latines méridionales.
— Les créoles sont très-intelligents et la classe la
plus éclairée du Mexique, comme les Indiens en sont les plus doux et les plus laborieux.
— Au Mexique, plus qu'ailleurs, les partis politiques n'ont que l'intérêt pour mobile , et non des convictions. Les idées monarchiques constituent une immense majorité sur les idées républicaines.
— La forme monarchique, avec un souverain étranger , est le seul gouvernement possible , et le seul désiré par la majorité de la nation.
— La question mexicaine est une question d'honneur, d'influence, qui intéresse, en outre, au dernier point notre avenir industriel, commercial, et celui de l'Europe entière.
— Notre intervention au Mexique était très-populaire; les bandits seuls étaient contre nous.
— Il eût été très-politique de reconnaître le Sud, pour rendre plus prompte l'œuvre de l'intervention .
— Lorsque nous avons décidé L'expédition du Mexique, nous aurions dû le gouverner pendant cinq ans au moins avant de donner la couronne à (jui quece soit. Gela nous aurait coûté moins cher, et nous serions remboursés aujourd'hui de nos frais.
— Le système politique inauguré par l'empereur
Max i mi lien, étant prématuré, a compromis l'Empire plus que l'opposition faite à son gouvernement.
— Comme on ne crée pas une monarchie avec des républicains , il fallait s'appuyer sur les conservateurs et non sur les libéraux pour gouverner.
— Les Mexicains ayant démoralisé , bouleversé , ruiné leur pays quand ils le gouvernaient, il fallait appeler au pouvoir et dans l'administration le plus d'étrangers possible, surtout des Français.
— La combinaison par laquelle nous occuperions les ports maritimes et administrerions les douanes , de compte à demi avec le gouvernement mexicain, pourrait sauver notre œuvre et sauver le Mexique de l'anarchie républicaine ou de l'esclavage américain.
— L'empereur Maximilien ne pouvait sauver le Mexique qu'en marchant toujours d'accord avec la France. Malheureusement, il ne l'a presque jamais fait.
— Sans l'intervention active , avouée des Etats- Unis, l'empire mexicain aurait encore pu résisterai! départ de nos troupes et même se consolider avec la nouvelle politique impériale ; mais l'attitude des Etats-Unis et la maladie de l'impératrice Charlotte enlèvent les dernières espérances humaines qu'on pouvait avoir à ce sujet.
Il ne mê reste plus qu'à dire quelques mots sur l'abdication de l'empereur Maximilien et ses conséquences. Cette abdication annoncée, bientôt depuis un an, par les journaux américains et allemands, n'est pas encore un fait accompli , au moment où ce livre est sous presse. Je crois même que si la maladie de
rimpératrice ne décide pas l'Empereur à se démettre du pouvoir, Sa Majesté restera sur le trône tant qu'un Mexicain le défendra.
Ce n'est pas, en effet, le moment d'abdiquer. Tant que l'occupation française était indéterminée, le pays a vécu dans cette espèce d'indifférence que donne la sécurité. Main tenant que l'évacuation est arrêtée d'une manière irrévocable, l'esprit public se réveille et se demande quels seront les résultats de cette mesure. Ils ne sont pas douteux. D'un côté, il voit un abîme immense, le passé hideux, la destruction de la propriété, les assassinats politiques prendre les proportions d'un massacre effroyable, de l'autre, un prince actif, intelligent, religieux et libéral, qui ne demande au pouvoir que la satisfaction de se sacrifier au public. On n'hésite pas entre la vie et la mort. Aujourd'hui plus que jamais, l'Empire a pour lui la propriété, la famille, c'est-à-dire tout le Mexique, car tout le Mexique tremble à l'idée de voir le pouvoir retomber entre les mains de Juarez, d'Ortega ou de Santa- Anna et de leurs satellites.
Les journaux peuvent parler de ces personnages, de leurs partisans, de leurs généraux, de leurs ministres, de leur armée, de leur presse, comme ils en parlent, c' est-à-dire, comme si tout cela n'était pas de la grosse caisse, du charlatanisme qui ne trompe que ceux qui veulent être trompés et ceux qui ne savent pas que les dissidents réduits à eux-mêmes ne résisteraient plus longtemps.
Ne connaissant pasla nature des négociations qu'on dit être entamées entre la France et les États-Unis,
ignorant le but réel de la mission du général Castelnau, ne pouvant prendre au sérieux aucune des dépêches qui nous viennent de New-York, je ne sais ce que vont faire les Américains ni l'empereur Maximilien avant ou après le départ de nos troupes.
M. Johnson, se trouvant plus que jamais débordé par le parti radical, paraît vouloir distraire l'attention des républicains de sa politique intérieure, et les flatter en brusquant le dénôûment de la question mexicaine. C'est là le danger le plus immédiat, sinon le seul. Si l'armée des Etats-Unis ou des hordes de flibustiers américains envahissent le Mexique, il est évident que l'Empereur, n'étant pas encore en mesure de leur résister, devra partir. 11 n'est pas à supposer que le cabinet des Tuileries se repose sur la promesse des Etats- Uuis de ne pas intervenir au Mexique, et que cette intervention ne soit pas prévue. Si nous permettons aux Américains de détruire notre œuvre, à la condition que nous serons remboursés , notre retraite ne serait pas seulement désastreuse comme celle de Moscou, elle serait humiliante.
D'un autre côté, puisque nous ne voulons pas du Mexique, nous ne pouvons y rester éternellement pour soutenir le trône d'un prince qui voulait bien le concours de notre argent et de notre armée, mais auquel répugnait, d'une manière invincible , notre tutelle. Cette tutelle était, pour le Mexique et pour lui, un devoir et une nécessité. L'Empire tombera pour n'avoir pas voulu accepter cette nécessité, ce devoir.
Enfin, l'opposition en France triomphant de notre échec , pèse lourdement sur l'opinion publique mal renseignée. Malheureusement ceux qui crient le plus fort et le plus longtemps finissent toujours par se faire écouter. En fouillant bien dans toutes ces consciences politiques, on y trouverait beaucoup de rancunes, des intérêts personnels et peu de convictions; mais on les craint. Les oppositions seraient moins fortes si on les connaissait davantage. A quoi se réduisent-elles quand on les examine de près ? De loin, ce sont des ballons gonflés par des poitrines puissantes; de près, ce sont de petites ficelles tirées par de petites ambitions, pour mettre au monde de petites choses.
En présence d'une telle situation, la France devait se décourager de nos efforts* inutiles pour établir notre prépondérance au Mexique, et pour assurer notre influence, notre avenir i ndusti*iel , commercial et politique sur le nouveau continent. En quittant l'empire des Montezuma, elle devrait exiger au moins que, lorsque la couronne tombera de la tête de l'empereur Maximilien, elle soit remise entre les mains de l'Assemblée des notables, qui la lui avail donnée, afin que les Mexicains puissent choisir euxmêmes leur gouvernement provisoire. La France tient encore la destinée du Mexique dans son drapeau; si les Yankees s'en emparent aujourd'hui, il faudra la leur redemander plus tôt qu'on ne le pense. Imitons les Anglais et les Américains, que nous admirons tant dans Leur politique de prévoyance. L'opposition républicaine et dynastique a pu surprendre
la bonne foi des masses; mais l'erreur ne pouvait durer. Le peuple aime les grandes idées, mais il aime aussi le succès. Le succès couronne toujours les entreprises grandioses, conçues avec génie et poursuivies avec audace.
Derrière l'expédition mexicaine il y avaitplus qu'un empire à fonder, une nation à sauver, des marchés à créer, des milliards à exploiter; il y avait un monde tributaire de la France, heureux de subir notre influence sympathique, de s'approvisionner chez nous et de nous devoir sa résurrection à la vie politique et sociale des peuples civilisés.