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CHAPITRE VII

Sommaire : Anciennes conceptions de la physiologie. — Conceptions modernes. — Vie cellulaire. — Santé. — Maladie. — Intervention des microbes. — Leur lutte avec les cellules de l'organisme sur le terrain des besoins nutritifs. — Circonstances dont dépend l'implantation du microbe. — Circonstances dont dépend son arrêt de développement et son élimination

Nous avons dit, au chapitre premier, l'obstacle en apparence infranchissable qui avait empêché la découverte, faite par Rayer et Davaine, de la bactéridie dans le sang des animaux charbonneux, de porter immédiatement tous ses fruits. Il eût fallu une véritable audace d'intuition pour songer à une lutte entre un animal puissant et.volumineux et cet infiniment petit, et surtout à une lutte dans laquelle ce dernier pouvait rester victorieux. La science n'était pas mûre pour une pareille déduction. D'un côté, les travaux de M. Pasteur commençaient à peine, et nos connaissances sur le monde des ferments étaient encore bien restreintes De l'autre,

il y avait un obstacle peut-être plus grand encore : c'étaient les idées, étroites à force d'être abstraites, qui dominaient alors la physiologie.

Malgré Bicliat, Scliwann, Magendie, malgré les débuts de Virchow et de Cl. Bernard, les théories vitalistes régnaient encore en souveraines dans la science de l'homme et des animaux. Un être vivant était un mécanisme complexe et délicat, commandé de l'extérieur par un principe mal défini qui le faisait mouvoir h son gré, en tirait d'ordinaire, comme un habile organiste, les accords les plus harmonieux, et c'était la santé, allait parfois s'égarer et se perdre dans les effets les plus discordants, et c'était la maladie et la mort. Dans l'étude des conditions de la santé et de la maladie, dans la physiologie et dans la pathologie, il fallait donc tenir compte de l'intervention maîtresse, des volontés, presque' des lubies de ce principe recteur, et comme la nécessité de le mettre en dehors de l'organisme qui recevait son impulsion lui faisait reconnaître de tous un côté immatériel plus ou moins développé, il n'étail guère facile, il pouvait même ne pas sembler prudent de lui appliquer les méthodes ordinaires d'investigation et de raisonnement scientifiques. De ce côté, la science s'était créé une impasse en s'acculant à la philosophie.

Nous sommes loin aujourd'hui de cette conception mystique et décourageante. Cet ensemble de phénomènes résumé sous le nom de vie, et qui nous apparaissait autrefois comme une propriété d'ensemble, nous l'avons localisé peu à peu dans les tissus, à la suite de Bichat; dans les éléments anatomiques de ces tissus, à la suite de Schwann. Magendie et Bernard nous ont appris à manifester et à étudier les propriétés

individuelles des diverses cellules. Virchow nous a fait voir comment elles devenaient malades. La vie n'est donc plus quelque chose de superposé à l'ensemble des organes, elle les pénètre, elle y réside comme propriété essentielle de leurs cellules, de leurs éléments anatomiques, élevés ainsi à la dignité d'éléments physiologiques.

Elle s'y manifeste par un certain nombre de phénomènes, toujours les mêmes, ou à peu près, pour chaque espèce de cellules, et qui s'ajoutent à sa forme et à sa structure pour lui donner son caractère précis. Elle s'y entretient par des moyens à peu près identiques pour toutes les cellules, et pareils à ceux dont nous ont rendus témoins les cellules de microbes. Partout le protoplasma, siège parfois de mouvenrents et toujours de rénovations incessantes, s'assimile de nouveaux matériaux, répare ses pertes, fournit à la reproduction de nouvelles cellules et aux sécrétions qui sont son œuvre, élimine les produits inertes ou usés, bref, travaille constamment avec l'activité d'une abeille dans sa ruche.

Voilà l'unité vivante. Un être quelconque se compose de millions de millions de ces unités, et la vie de l'ensemble résulte de la superposition et de l'harmonie de ces vies élémentaires. Au lieu d'être un mécanisme dont les rouages se commandent, mais sont mus par une force en dehors d'eux, la vie, comme nous la concevons, ressemble à une fédération sociale. Le moyen âge groupait en corporations les citoyens faisant le même métier. Ainsi, les éléments cellulaires ayant les mêmes fonctions se rassemblent en tissus élémentaires, en communautés. De ces communautés, celles qui

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peuvent s'aider se réunissent en proportions variables, suivant les besoins, et forment les organes, systèmes déjà complexes, où la multitude des efforts qui s'y combinent se traduit, comme la vie dans les grandes agglomérations d'hommes, par un mouvement réguliei' d'entrée et de sortie. Entre les divers organes s'établit par suite un jeu d'échanges continus, chacun d'eux demandant à un autre ce qui lui est nécessaire et lui créant ce dont il a besoin. Une agence de transports, le sang, favorise ces échanges. Les relations entre les districts éloignés, la transmission des demandes et des réponses se fait par un réseau télégraphique compliqué, embrassant le corps entier, et dont les diverses stations, communiquant assez obscurément entre elles, sont en relation permanente et pour ainsi dire automatique avec la station centrale et multiple des hémisphères cérébraux.

De cet ensemble harmonique d'efforts résulte un effet extérieur plus ou moins puissant au point de vue physique, plus ou moins noble au point de vue intellectuel et moral. Certaines de ces communautés laborieuses, comme les villes du moyen âge, ont pour unique ambition de vivre, de résister aux causes de destruction qui les menacent sans trêve; d'autres se découragent et s'abandonnent, d'autres, très rares, deviennent Rome ou Athènes. Mais la civilisation d'un peuple, comme la vie dans un ensemble organique, n'est pas un fait primordial, c'est une résultante d'efforts individuels, et nulle comparaison ne met mieux en évidence l'erreur des anciennes conceptions de la physiologie.

Les cellules devenues ainsi les éléments actifs et

vivants du corps, on avait devant soi, non plus dos abstractions, mais des réalités palpables et saisissables, justiciables dans tous les cas de nos moyens d'investigation. La santé résultait du bon état individuel et de la bonne harmonie de ces cellules. Tout désordre dans leur constitution ou la régularité de leurs échanges devait en revanche donner naissance à la maladie. La * maladie n'était donc plus une entité distincte, séparable du corps, venant y contrarier parfois la force vitale, soit en dérangeant le mécanisme, soit en troublant l'action du pouvoir moteur; elle devenait un désordre plus ou moins durable, plus ou moins profond, dans la constitution ou les relations d'un certain nombre de cellules, et comme l'état de santé coïncide avec l'existence d'une certaine structure organique ou de certaines propriétés accessibles à l'expérience, l'état de maladie doit pouvoir se traduire par un changement dans cette structure ou une modification saisissable dans ces propriétés.

Si de pareilles idées avaient régné dans les esprits au moment du travail de Rayer et de Davaine, elles eussent, on le devine, singulièrement aplani à ces savants la voie de l'induction et, par suite, de l'expérimentation, dans le monde nouveau qui se révélait à eux. Au lieu de mettre en présence cette sorte de vie colossale qui semble animer un bœuf et ces chétifs bâtonnets découverts par le microscope, ils eussent pu songer plus simplement à une lutte entre deux espèces de cellules. Ces bactéridies, on avait déjà, à ce moment, le droit de les rapprocher des cellules de la levure, et elles égalaient quelquefois en nombre les globules du sang. Ne devait-il pas résulter quelque chose de leur

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présence'/ Oui, sûrement. Il n'était môme pas nécessaire d'en chercher et d'en trouver ailleurs. La lutte restât-elle circonscrite dans le système circulatoire, il y avait évidemment place pour des troubles fonctionnels graves et même pour la mort, pour le moindre changement survenu dans la constitution si délicate des globules sanguins.

Ce sont là nos idées d'aujourd'hui : je me trompe, d'hier, car déjà elles ne nous suffisent plus. Nous pouvons et nous devons les pousser plus loin, circonscrire déplus près le terrain de la lutte, chercher avec précision de quoi dépend la défaite ou la victoire. Tl va nous suffire, pour arriver à ce résultat, de nous représenter, avec toute la précision possible, la composition et l'état des forces en présence.

Des deux partis, ce sont évidemment les cellules de l'organisme qui ont les besoins les plus complexes et les plus délicats. Elles ressemblent, pour revenir à la comparaison qui nous servait tout à l'heure, aux citoyens d'une ville riche et policée. La division du travail, l'échange mutuel de services, les facilités d'existence qui en résultent les ont rendues difficiles, leur ont appris à exiger des conditions étroites de température et de milieu. Il faut à chacun des membres de la communauté un approvisionnement régulier d'une nourriture appropriée, toujours la même, et un courant non moins régulier qui emporte les produits inertes ou usés ; il lui faut un milieu respiratoire constant et sans cesse renouvelé, bref, cette merveilleuse uniformité dé composition et de température du liquide qui baigne et imprègne chaque cellule. Moyennant quoi, cette

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cellule bat le plein de son existence, donne et emprunte Je la force à la communauté dont elle fait partie, et peut l'appeler à son aide quand il s'agit de panser une blessure ou de résister à un ennemi. Tantôt, alors, elle tire secours de sa puissance; tantôt, liélas! elle souffre (le sa faiblesse, car, ne l'oublions pas, un fonctionnement encore régulier des services et une bonne santé apparente peuvent coïncider avec un affaiblissement plus ou moins profond des unités activés. L'organisation et l'administration savante de l'empire romain ne l'ont pas empêché de tomber facilement sous les coups des barbares.

Les barbares, ici, ce sont les cellules de microbes, arrivant avec de grands besoins, peu difficiles sur les moyens de les satisfaire, s'accommodant des conditions les plus différentes de température, pouvant vivre presque indifféremment dans les milieux les plus divers. Avec cela, point d'organisation chez elles, elles sont indépendantes et autonomes ; point de ces relations sanguines ou nerveuses, point de ces répercussions organiques qui rendent si complexe et si délicat le fonctionnement des cellules de l'organisme; toute leur force est en elles, toujours prête à se développer. Leurs germes sont sans cesse présents, séparés, il est vrai, d'ordinaire des cellules de l'organisme par la barrière de la peau ou de la muqueuse intestinale, mais prêts à profiter de la moindre porte ouverte pour pénétrer dans la place, y mettre en jeu leur puissance de reproduction, disputer aux habitants leurs moyens d'existence,

i modifier d'une façon plus ou moins profonde la constitution du milieu auquel ils sont habitués, commencer

' enfin une lutte dont l'issue est toujours incertaine.

Le terrain de la lutte est donc celui des besoins nutritifs. Des deux espèces de fonctions, de nutrition et de relation, qui caractérisent les cellules de l'organisme,' les premières seules leur sont communes avec celles des microbes et peuvent faire naître un antagonisme. La lutte, remarquons-le de suite, ne restera pas nécessairement sur ce terrain, et ses résultats n'apparaîtront pas toujours comme des troubles trophiques. Il pourra entrer en jeu une de ces communications télégraphiques sans cesse en éveil àl'intérieur du corps, et la maladie existant sur un point y restera quequefois obscure et portera ses symptômes ailleurs. Une inflammation microbique sur une portion de la moelle épinière, de ses enveloppes des vertèbres qui la protègent, pourra donner des paralysies dans les membres, ou amener la mort par compression du bulbe et arrêt des mouvements respiratoires ; des troubles trophiques dans les enveloppes du cœur amèneront des désordres dans le poumon, ou inversement. Mais, en cherchant, nous trouverons toujours, à l'aide d'une analyse suffisamment fine, dans toutes les maladies à microbes, le point d'irradiation de tous les désordres, et toujours aussi nous y constaterons deux espèces de cellules en présence, ayant, comme nous l'avons montré, les mêmes besoins, et se disputant les moyens de les satisfaire.

A tout prendre, pourtant, quand on envisage les choses à l'origine, il y a une disproportion évidente de forces. Les cellules du tissu envahi sont nombreuses, bien installées chez elles, et ont, comme grenier de réserve, l'organisme tout entier. Celles du parasite se comptent d'ordinaire par unités, n'apportent rien avec

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elles en dehors de leurs besoins et de leur fécondité,

■ doivent, dès lors, tout trouver dans le milieu où elles s'implantent, et le trouver de suite, sans quoi elles sont exposées à périr sur place ou à être expulsées. Donc, à l'origine, la puissance est minimum et la résistance maximum, et le moindre effort peut suffire pour se débarrasser de l'ennemi. Mais si on laisse les premiers occupants s'établir, pourvoir, même médiocrement, à leur nutrition, mettre dans la balance leur fécondité

I puissante, se tailler en un point de l'organisme un domaine d'où le désordre va irradier ailleurs, chaque jour,

' chaque heure augmente les forces de l'un des adversaires aux dépens de l'autre. A une période de multi-

iplication pénible et silencieuse, à une période d'incubation, pour employer le mot en usage à propos des maladies virulentes, succède bientôt le malaise, puis une affection plus ou moins grave, puis enfin la mort,

!si l'organisme ne réussit pas à triompher de l'envahis-

■ seur par un mécanisme sur lequel nous aurons à revenir tout à l'heure.

Tout ceci resterait un peu abstrait sans un exemple. 'Nous en trouvons un excellent dans les intéressantes (expériences de Delafond et Bourguignon sur la gale * des animaux domestiques. La gale, on le sait, est pro- (duite par un acarus presque visible à l'œil nu. Ce n'est fplus un de ces microbes avec lesquels les habitudes 1 ordinaires de raisonnement paraissent 'en défaut. C'est tun être organisé, et même bien organisé, ayant sa vie [propre, complexe et respectable à l'égal de celle de l'animal sur lequel il s'installe. De plus, il vit dans les ccouches superficielles de la peau. La lutte se passe tdonc à la surface du corps, entre animaux du même

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monde, si on nous permet cette expression, et nous évitons ainsi une partie des obstacles qui font se cabrer tant d'esprits quand il est question des infiniment petits.

Eh bien, le résumé des expériences de Delafond el Bourguignon est celui-ci : L'acarus, transporté sur la peau d'animaux bien nourris et bien portants, ne peut s'y implanter, et n'y forme pas de colonies. On ne peut pas donner artificiellement la gale à ces moutons : mais si on les a soumis auparavant à de mauvaises conditions de nourriture et de stabulation, de façon à les débiliter, l'implantation de l'acarus devient, au contraire, très facile. La gale se développe, persiste et s'étend, si on continue à maltraiter les animaux ; si, au contraire, à un moment quelconque, on améliore leur alimentation, si on nettoie et aère leurétable, avec ces simples soins d'hygiène, sans diriger aucun traitement contre Tacarus, la gale disparaît, et l'animal reprend sa santé première.

La santé générale du sujet, c'est-à-dire le degré de résistance de l'organisme, tel est donc le facteur principal du succès de l'expérience. Pourtant l'acarus ne peut avoir conscience de cette santé. La seule chose à sa portée est le retentissement de cette santé générale sur les fonctions et les réactions de l'organe attaqué, de la peau. Les changements qui peuvent survenir de ce fait sont bien médiocres. Ils ne se traduisent guère au toucher. A l'œil, ils se manifestent par une teinte un peu plus rosée dans la peau saine, plus mate et plus blafarde chez l'animal débilité. Mais nous ne voyions pas non plus, et l'analyse chimique était même impuissante à nous montrer les faibles traces de nitrate d'argent qui suffisent h empêcher l'implantation de l'as-

[tergillus niger dans un liquide Raulin. Dans ces questions, la grandeur de l'effet Ji'est plus en proportion de la iirandeur des causes.

Et notons en outre ceci. Les causes qui favorisent ou empêchent l'implantation d'un être vivant sur un autre sont encore inférieures comme grandeur à celles qui favorisent ou empêchent son implantation dans un liquide inerte. L'aspergillus sur un liquide Raulin, c'est la colonisation d'un territoire inhabité. La seule résistance à vaincre est celle qui vient de la plus ou moins grande fertilité du sol. Au contraire, l'acarus sur un mouton, labactéridie charbonneuse sur uabœuf, c'est l'arrivée de nouveaux immigrants sur une région habitée par une population autochtone, qui a son organisation, ses habitudes, et a depuis longtemps plié son genre de vie aux exigences du sol et du climat. Aux résistances provenant du terrain viendront s'ajouter celles qui viendront des habitants. En s'unissant elles pourront être individuellement plus faibles. Celles qui proviennent du sol sont déjà presque insaisissables, nous venons de le voir ; elles pourront devenir plus insaisissables encore, tout en restant actives et puissantes.

Il y a plus. Les influences minimes qui entrent en jeu n'ont pas besoin d'être durables. Une variation de température, un degré de plus ou de moins dans l'humidité, une courte insolation, un lavage fait à temps qui nettoie la surface, une émotion qui y arrête ou y fasse affluer le sang, un antiseptique qui contrarie le parasite, et voilà le germe fixé ou détruit, commençant et poursuivant son évolution funeste, ou réduit à l'impuissance. Un microbe de la pneumonie s'implante

chez un homme en bonne santé : il peut y rester plusieurs jours sans manifester sa présence, et y périra au bout de quelque temps, après avoir amené tout au plus un léger malaise. Quelques minutes d'exposition à un air froid, qui ralentisse ou paralyse brusquement la circulation pulmonaire, et voilà une pneumonie qui commence. Le microbe et l'organisme en présence sont, à l'origine, comme deux poids égaux placés sur les deux plateaux d'une balance folle : un grain de poussière, un souffle la font trébucher, et une fois commencé, le mouvement s'accélère, car les forces actives augmentent dans le plateau qui l'emporte et diminuent dans l'autre.

Avec cette conception, dira-t-on, toute maladie à microbes devrait être grave ou même mortelle. Pourquoi, si la balance s'incline toujours davantage, l'envahisseur s'arrète-t-il dans son œuvre de destruction L'objection est juste, et nous devons y répondre. Après avoir montré de quelles quantités infinitésimales , de quelles circonstances inappréciables dépend le succès de l'attaque, nous devons compléter ce tableau et chercher pourquoi, après une retraite plus ou moins longue et plus ou moins complète, l'organisme atteint peut quelquefois reprendre l'offensive et se débarrasser de son ennemi. Nous allons retrouver là encore ces influences minimes, mais puissantes, de tout à l'heure.

Un microbe qui se développe en un point de l'organisme amène nécessairement dans la région envahie des modifications du milieu, plus ou moins profondes, suivant le nombre des occupants, leur nature, celle l'organe attaqué, la durée de l'action, etc. La nature

(lu terrain change chaque jour pour les belligérants, et nous avons à examiner quelle est l'influence de ce changement, d'un côté, sur les cellules de l'organisme; de l'autre, sur celles du parasite.

Sur les premières, il se traduit par des troubles trophiques, des anémies, des hypérémies, des dégénérescences de diverse nature, s'étendant quelquefois hors de la région occupée par les microbes, et témoignant de l'action de diastases ou même de toxiques sécrétés par eux. Ces troubles sont toujours, à l'origine, défavorables à la vie des tissus. Sans cela, la colonisation, le premier développement parasitaire serait impossible, et nous le supposons effectué. Ils continuent à l'être quand le microbe a une puissance de pénétration considérable, quand il peut arriver dans le sang, y vivre, circuler avec lui, et, à son aide, trouver à chaque pas des territoires vierges, ou choisir celui qui lui convient le mieux. Tel est le cas de la bactéridie charbonneuse, du micrococcus du choléra des poules, etc. Dans ce cas, il n'y a pas d'arrêt dans les progrès du parasite, et la maladie aboutit ordinairement à la mort. C'est le cas de la balance qui s'incline de plus en plus, jusqu'au moment où un des plateaux touche la terre.

Mais il y a des cas où le changement de milieu inté- ' rieur produit par le parasite semble, au contraire, activer la vitalité autour de la région envahie, et donner aux cellules de l'organisme une puissance nouvelle. Cette exaltation de force peut sembler surprenante ou même impossible. On se représente naturellement, et par suite volontiers, chaque cellule d'un être vivant comme en pleine possession de son maximum d'activité

vitale et des moyens de la satisfaire. Mais c'est là une idée inexacte. Un organisme fait de pareilles cellules n'aurait aucune flexibilité et souffrirait des moindres atteintes. Comme tous les systèmes mécaniques h la fois stables et délicats, la cellule vivante d'un animal supérieur est un système en équilibre, sans cesse poussé et tenu en bride par des forces diverses qui ne se contrarient pas, qui se tiennent en respect. Si l'une d'elles faiblit, les forces de même sens travaillent davantage, une vie plus intense se manifeste dans certaines directions, les forces opposées se modifient pour se plier au nouvel ordre de choses et, après une période d'incertitude plus ou moins longue, l'équilibre se rétablit. A chaque pas, dans la circulation, dans les actions nerveuses, etc., la nature nous montre cette pondération d'effets.

Le même mécanisme entre en jeu contre les parasites, et se traduit par un effort constant pour les éliminer, ou au moins pour les enfermer dans une capsule fibreuse où ils ne puissent plus nuire. Très souvent on voit la circulation s'activer dans les milieux atteints, des hypérémies de la peau se produire, par exemple, dans les fièvres éruptives, changeant ainsi la nature du terrain occupé par l'ennemi, provoquant son élimination plus abondante par une plus abondante desquamation de cellules épithéliales. Les proliférations actives des cellules atteintes sont un fait général. Dans la tuberculose, on voit les cellules endothéliales des lymphatiques ou des vaisseaux devenir des cellules géantes, des cellules migratrices confluentes se mettre de la partie et enfermer bientôt l'îlot tuberculeux dans une coque fibreuse. Parfois même la résistance

part d'une source imprévue. Ainsi, d'après Koch, les -lobules lymphatiques s'incorporent la bactéridie du charbon, et leur protoplasma l'entoure comme d'une gangue inerte.

Voilà quelques-unes des réactions de l'organisme. Nous ne les connaissons pas toutes. Les plus extérieures ; seulement nous apparaissent. Il y en a sûrement de : plus profondes, masquées par la complication des phé- I nomènes et qui nous apparaîtront un jour. Avec les ( cellules des microbes, exemptes des relations mutuelles iqui rendent si difficile à étudier le fonctionnement des (Cellules de l'organisme, nous sommes plus avancés, i Examinons maintenant quels sont sur elles les effets ! du changement de milieu amené par leur développeiment, et reprenons pour cela le phénomène à ses (débuts.

Un parasite qui s'implante en un point de l'orgainisme y trouve nécessairement à l'origine d'excellentes tconditions d'existence. Cela, nous l'avons dit. Mais ces fconditions ne sont pas durables et vont se modifier ipeu à peu par le fait même du développement. La matière inutritive se- fait bientôt rare. Un microbe, ferment des [matières albuminoïdes et vivant à plein dans un muscle, aa beau être en apparence au sein de l'abondance; en rréalité,il est menacé dedisette. Rappelons-nous, en effet, les propriétés de ces ferments. Ils prennent la matière cdu muscle à un certain état, la font descendre dans l'échelle de destruction organique, mais toujours d'un petit nombre de degrés, et l'abandonnent quand elle est îencore en apparence très nutritive; mais si elle l'est ipour d'autres" espèces, elle ne l'est plus pour celles qui

l'ont amenée à cet état. Presque tous les microbes du lait suspendent leur action longtemps avant d'avoir consommé toute la matière albuminoïde, et aucune putréfaction de viande, même accomplie en vase inerte, ne peut se faire en une seule fois par l'action d'une seule espèce de microbes.

Voilà donc un premier point. Le microbe a une alimentation de plus en plus difficile, au fur et à mesure de sa multiplication. Il y a plus : souvent des infarctus, des embolies, des compressions ou des oblitérations de vaisseaux retardent ou suppriment la circulation sur les points attaqués et empêchent l'apport de nouveaux matériaux ; voilà pour la nutrition. Ces mêmes obstacles empêchent aussi l'élimination des substances nuisibles, et ceci n'est pas moins grave. Rappelons-nous la viciation fatale du sol par la population qui l'habite, rappelons-nous l'influence du fer dans le développement de l'aspergillus, et nous comprendrons bien le double inconvénient de l'arrêt de la circulation sanguine.

Le microbe aurait un moyen d'échapper aux effets de l'encombrement et de la misère physiologique, ce serait d'émigrer, et, soit à l'aide des cellules migratrices, soit à l'aide des vaisseaux lymphatiques ou sanguins, d'aller chercher meilleure fortune ailleurs. Mais ces moyens de transport ne lui conviennent pas toujours. Le sang, par exemple, par sa température plus élevée, par la nature de sa matière organique, par la vitalité puissante de ses éléments, les seuls de l'organisme qui, à raison de leur indépendance, atteignent presque le maximum d'activité vitale dont nous parlions plus haut, le sang, disons-nous, se montre rebelle à l'implantation d'un grand nombre de microbes, qui n'entrent

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pas dans la circulation générale. S'ils y sont versés naturellement ou artificiellement, on voit s'établir une lutte qui se traduit au dehors par une fièvre plus ou moins intense, après laquelle vient la rémission si le microbe est vaincu. Tel est le cas pour les injections ou les intoxications putrides, les fièvres paludéennes, la fièvre récurrente, etc. Dans le cas du charbon symptomatique, la bactérie spécifique, inoculée dans le tissu conjonctif sous-cutané ou intramusculaire, provoque un œdème ou une tumeur presque toujours mortelle : inoculée dans le sang, elle donne une fièvre légère sans apparition de tumeur, et laisse l'animal bien portant. Elle fait plus : elle le laisse aussi vacciné, c'est-à-dire incapable de contracter à nouveau le charbon symptomatique par une voie quelconque, et ceci est de la plus haute importance. En d'autres termes, les cellules de l'organisme prennent pendant la lutte et conservent après des qualités nouvelles. Il en est de même, nous le verrons, pour celles du microbe. Le moment n'est pas venu d'examiner l'influence de ce nouveau facteur sur l'issue de la lutte; je me contente de la signaler et d'en tirer cette conséquence : d'un côté, les cellules des tissus se modifient pendant la maladie; de l'autre, le microbe qui sort d'un tissu vivant n'est pas identique à celui qui y est entré. Tantôt il s'y est bien trouvé, tantôt il y a souffert. Dans ce dernier cas, celui qui nous intéresse surtout ici, ses générations n'ont plus à la fin leur activité originelle, et il s'introduit de ce chef un nouvel élément de guérison.

Tout ceci, remarquons-le, n'est pas un pur développement théorique ni une lointaine déduction des faits observés. Il est des cas où les différentes phases

de la lutte et ses résultats pour chaque adversaire se traduisent aux yeux avec une netteté parfaite. Ainsi avec les microbes dont l'inoculation sous la peau produit des escarres superficielles, des nécroses plus ou moins étendues, avec le microbe de la nécrose progressive du mulot de Koch, avec le micrococcus du clou de Biskra, ou encore avec le micrococcus d'un cas de gangrène foudroyante de la verge, observé dans le service de M. le professeur Alf. Fournier. L'inoculation de ces divers microbes dans le tissu cellulaire produit des inflammations gangreneuses plus ou moins étendues, mais à évolution très rapide. C'est la première période de l'invasion, la période en apparence irrésistible, pendant laquelle on a le droit de porter le pronostic le plus grave. Les premières portions atteintes du tissu sont en quelques heures frappées de mort. Mais bientôt la résistance s'organise. L'invasion ne s'étend plus avec la même soudaineté. A la limite de la portion mortifiée des premiers jours apparaissent les premiers symptômes d'une inflammation éliminatrice. Dès lors l'invasion est limitée; tout ce qui pénètre au delà du sillon protecteur dont l'organisme a entouré sa partie malade est arrêté ou détruit sur place. Si on examine au microscope la structure des tissus, on trouve dans la zone inflammatoire des cellules migratrices saines; plus près du centre, les restes de la lutte pour l'existence entre ces cellules et les microbes, c'est-à-dire des amas de microbes et des débris de noyaux cellulaires. Un peu plus loin encore, dans les portions centrales, on rencontre un tissu ramolli, où n'existent plus ni cellules, ni noyaux, ni bactéries ou micrococcus. Ces derniers y ont été tués par le mécanisme étudié plus

haut, aidé sans doute de Taction combinée de la lumière et de l'oxygène de l'air.

Concluons donc ceci. Les moyens de défense équivalent aux moyens d'attaque, et tout organisme envahi n'est pas destiné à périr. Le résultat est commandé par des circonstances sur lesquelles l'attention n'a pas été portée jusqu'ici : on les croyait trop faibles et trop impuissantes; mais cette faiblesse est apparente et n'empêche pas au moins la production de grands effets. Nous l'avons dit et nous le répétons, il faut, dans ces questions, se familiariser avec l'idée de la disproportion absolue entre les effets et les causes.

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