‹ Le microorganisme de la syphilisChapitre 14 sur 100 · DANS L ORGANISME · texte numérisé non relu

DANS L ORGANISME

Maintenant que dans chaque lésion syphilitique nous sont connus, de manière précise, les rapports des tréponèmes. non seulement avec les tissus, mais encore avec les voies circulatoires afférentes et efférentes, une grande partie, certes, de leur histoire nous est par là révélée ; mais nous sommes bien loin encore de tout savoir sur leur compte. Nous ne sommes arrivé, jusqu’ici, à les voir, en effet, qu’aux moments et aux endroits où ils manifestent leur présence par quelque action nocive sur tel ou tel point de l’organisme, et nous ignorons à peu près tout des endroits où , dans l’intervalle de deux attaques, ils semblent passer par une période plus ou moins longue d’inaction, jusqu’au jour où, sous l'influence de causes tout aussi peu connues, ils ressortent brusquement de leur retraite, pour de nouveaux assauts. Ainsi nous les voyons à certaines étapes de leur existence, et à d’autres ils nous échappent. Se dissimulent- ils sous quelque forme inconnue, ou simplement en quelque point où l’on n’a pas encore songé à les chercher? Un avenir prochain le dira sans doute. Mais puisque, dès aujourd’hui, les faits acquis permettent de reconstituer quelques fragments des trajets suivis par le parasite dans scs migrations à travers l’organisme, c’est celte synthèse partielle que nous allons tenter, en l’abordant successivement dans la syphilis acquise et la syphilis congénitale.

a. — Migrations cl sort du tréponème dans la syphilis acquise.

Dès le début de l’infection, dans la syphilis acquise , nous nous heurtons à des fails d une interprétation incertaine. La porte d’entrée du virus passe presque toujours inaperçue, ce qui est une raison de croire qu’il, ne s’agit le plus souvent que d’une insignifiante éraillure épidermique; là d’ailleurs n’est pas la difficulté. Survient alors la première incubation, qui dure en moyenne de vingt à vingt-cinq ou trente jours, au bout desquels apparaît une macule congestive qui prend très rapidement l’aspect classique de la papule cliancreuse, avec tous les caractères macroscopiques que nous lui avons décrits.

Que s’est-il passé pendant cette première incubation? Certainement une multiplication du parasite; mais alors pourquoi la réaction des tissus est-elle si lente à se produire? Sans doute, il est logique de supposer qu elle ne se manifeste qu’à partir du moment où les tréponèmes ont pénétré dans le derme. Encore n est -ce la qu’une hypothèse.

Autre difficulté : papule chancreuse et papule secondaire présentent, nous l’avons vu, les plus grandes analogies, tant au point de vue des altérations anatomiques que de la distribution des tréponèmes. Or la manière dont se comportent ces derniers au niveau de l’une est exactement le contraire de ce quelle est au niveau de l’autre. Dans le chancre, en effet, les tréponèmes passent de l’épiderme dans le derme, où un certain nombre pénètrent clans les vaisseaux. Dans la

LOCALISATIONS HISTOLOGIQUES DU TRÉPONÈME

papule, au contraire, ils arrivent par les vaisseaux, en traversent les parois, se répandent dans le corps papillaire et de là dans les couches, d’abord profondes, puis plus superficielles, du corps muqueux. Remarquons dès à présent que, dans ce cas de la papule, on a essayé d’expliquer de diverses manières celle émigration des parasites de la profondeur vers la surface : Blaschko (60) y voit un effet de leur affinité pour l’oxygène, en même temps qu’un processus de guérison; Hoffmann (25o), au contraire, un moyen employé par la nature pour provoquer de nouvelles infections, par transmission du virus, à un nouvel individu. Mais qui ne voit que ces deux interprétations sont aussi peu satisfaisantes l’une que l’autre, puisqu’elles amènent logiquement à accorder aux propriétés biologiques du tréponème, et aux réactions de l’organisme vis-à-vis de lui , des caractères diamétralement opposés dans le chancre et dans la papule ?

Au fond, peut-être les choses sont-elles beaucoup plus simples et n’y a-t-il pas lieu, pour en expliquer la raison d’être, d’invoquer de si lointaines finalités. La multiplication très active des parasites suffit en effet à rendre compte de tous les phénomènes observés, par cela même qu’elle conduit à des agglomérations de plus en plus nombreuses, et par suite de plus en plus étendues de tréponèmes, qui finissent à un moment donné par atteindre, puis franchir la frontière dermo-épidermique, ceci dans un sens ou dans l’autre, suivant qu’ils étaient primitivement situés dans le derme, cas de la papule, ou dans l’épiderme, cas du chancre.

Reste à expliquer pourquoi, dans l’accident primitif, ils traversent la paroi vasculaire de dehors en

dedans, et le font en sens inverse dans l’accident secondaire. Rappelons-nous que le sang n’esl pas un milieu favorable pour le tréponème : un moyen de transport et rien de plus. Dès lors, quand un ou plusieurs parasites, ainsi charriés par le torrent circulatoire, arrivent dans les capillaires des papilles dermiques, il est probable qu’ils mettent à profit le ralentissement du courant sanguin pour s’échapper, en émigrant de manière active et de dedans en dehors à travers les parois du vaisseau .

Tout autre, au contraire, et en quelque sorte passive, semble devoir être I immigration du tréponème dans les vaisseaux du chancre, susceptible sans doute de la même explication que, tout a 1 heure, le passage des parasites du corps muqueux au corps papillaire. L’active multiplication des tréponèmes, sorte de vis a teryo qui les amène progressivement aux confins du derme, puis dans le derme lui-meme, doit en repousser fatalement quelques-uns vers des parois de capillaires, et les obliger en quelque sorte de iorce à y pénétrer, pour tomber de là dans la lumière du vaisseau. Un pareil processus, en tout cas, rend bien compte du contraste qui existe entre le nombre souvent considérable des tréponèmes présents dans les tissus et la minime quantité de ceux que 1 on observe à l’intérieur des vaisseaux, où ils donnent souvent l’impression d’être tombés accidentellement [Blaschko

Quoi qu’il en soit, nous voici, par cette digression

même, ramené à notre point de départ, le chancre,

et aux voies qu’emprunte le tréponème pour se

répandre de là dans 1 organisme entier. L epoque a

LOCALISATIONS histologiques DU TRÉPONÈME 247

laquelle ils pénètrent clans le torrent circulatoire est mal précisée chez l’homme. Mais il est intéressant de noter que, dans le domaine de la syphilis expérimentale, Neisser ( 4o9 ) a vu récemment le sang de deux singes, inoculés depuis i4 et 18 jours seulement, se montrer virulent pour d’autres sujets. Ainsi l’infection était déjà généralisée avant l’apparition de l’accident primitif au lieu d’inoculation.

Nous ignorons de meme complètement, chez 1 homme tout au moins, ce que deviennent les tréponèmes ainsi emportés par la circulation générale. Ici encore, pourtant, les recherches de Neisser sur le singe donnent des indications intéressantes, en montrant que même avant l’apparition du chancre, non seulement le sang, comme nous le disions tout à 1 heure, mais encore la rate et la moelle osseuse peuvent renfermer le virus infectant.

Le tréponème s’introduit, au niveau du chancre, non seulement dans la circulation sanguine, mais encore dans la circulation lymphatique, et beaucoup plus volontiers même, semble-t-il. dans cette dernière que dans la première | Hoffmann (2/10)]. Dans ces nouvelles conditions on peut le suivre en quelque sorte pas à pas, depuis les espaces du tissu conjonctif du chancre jusqu’au ganglion satellite, en passant par les petits vaisseaux lymphatiques et le gros cordon de lymphangite primitive. Arrivé dans les ganglions, que devient-il ;* Il est possible, sans qu’on puisse l’affirmer, qu il y ait lutte entre les globules blancs et lui. En tout cas, des formes plus ou moins atypiques du parasite ont été vues là par Flexner et Noguchi, Mucha et Scherber, Hoffmann (25o). On sait aussi que Uoflmann

(a45) et Reckzeh (484) ont constaté, dans les ganglions syphilitiques, la présence de nombreux débris cellulaires colorables en bien par le Giemsa, et qui sont peut-être l’indice d’une action toxique du tréponème sur certaines cellules ; d’après Reckzeh d’ailleurs, ces dernières seraient non des leucocytes, mais des éléments beaucoup plus fragiles du parenchyme ganglionnaire. Quoi qu’il en soit, il ne semble pas, même s’il y a lutte, que le tréponème ait fort à souffrir de son séjour dans le ganglion. Au contraire, on ly trouve pendant fort longtemps, et l’on sait que la ponction ganglionnaire, recommandée par Hoffmann pour le diagnostic de la syphilis latente, a permis a Buschke [ ai Buschke et Fischer (98)] de faire un diagnostic positif chez une femme dont la contamination, d après la date du mariage avec un syphilitique et le nombre des avortements, pouvait remonter à environ deux ans.

Il semble, enfin, qu’en dehors des vaisseaux sanguins et lymphatiques, les nerfs eux-mêmes puissent servir aux tréponèmes de voie de propagation. Dans cet ordre d’idées, toutefois, nous ne savons qu’une chose, c’est que l’on trouve des parasites dans les filets nerveux du chancre. En dehors de ce fait, il n’y' a place jusqu’ici que pour l’hypothèse.

En résumé, de l’état de l’infection syphilitique de 1 organisme au cours de la seconde incubation, voici ce qui est connu : les tréponèmes ont quitté le chancre par la voie lymphatique et sont allés se fixer dans les ganglions régionaux correspondants; d’autres ont pris la voie sanguine, et nous ignorons ce qu’ils sont devenus. A quelle phase de l’évolution du parasite

LOCALISATIONS HISTOLOGIQUES DU TRÉPONÈME 249

celte seconde période d’incubation correspond -elle ? Sous quelle influence prend-elle fin P Autant de questions qui restent jusqu’ici sans réponse.

Ce que nous savons, c est que quarante ou quaiantecinq jours en moyenne après le début du chancre, les tréponèmes réapparaissent dans la circulation geneiale et vont déterminer les accidents de la période secondaire. L’existence, dans les parois des vaisseaux sanguins ganglionnaires, de nombreux parasites dont quelques-uns ont une direction normale à la lumière de ces vaisseaux, semble indiquer qu il se fait en ces points une pénétration de tréponèmes dans le torrent circulatoire (Hoffmann et Beer). Au niveau des éléments éruptifs, ces derniers émigrent des vaisseaux et envahissent successivement derme et épiderme, provoquant les réactions d’infiltration leucocytaire et d’hyperplasie conjonctive qui nous sont connues. Us semblent se multiplier activement si 1 on en juge non seulement par leur nombre, ce qui ne serait pas une preuve suffisante, mais encore par l’existence de figures de division. De plus, d’après les recherches d’Herxheimer et Opificius, ils semblent présenter une activité plus grande la nuit que le jour, ce qui concorderait bien avec la prédominance nocturne de toutes les douleurs d’origine syphilitique.

Quel sort attend les tréponèmes, dans les lésions éruptives de la syphilis secondaire ? On ne peut guère faire ici que des hypothèses. Sans doute, un certain nombre succombent du fait des réactions de défense de l’organisme, mononucléose et sclérose [Levaditi et Manouélian (336)], tandis que d’autres sont éliminés à l’extérieur, dans les papules érosives. Mais n’en est-il

1 TÆ MICROORGANISME DE LA SYPHILIS

pas qui rentrent dans la circulation sanguine ou lymphatique P Il est bien probable que oui, et qu’ai nsi recommence un nouveau cycle, analogue à celui qui avait eu pour point de départ le chancre, et qui, comme lui, après une nouvelle période silencieuse, aboutira à une autre poussée éruptive.

Au cours de la période secondaire, les tréponèmes ont une prédilection évidente pour les localisations cutaneo-muqueuses, sans qu’il soit possible d’en expliquer la raison. On les observe cependant aussi dans les adénopathies spéciales à ce stade. ô ont-ils été apportes par la voie lymphatique ou sanguine P L’une et l’autre éventualité sont théoriquement possibles.

Les localisations viscérales du tréponème qui ont pu cire étudiées au cours de la syphilis secondaire intéressaient non seulement le tissu interstitiel, mais les éléments nobles qui semblent ressentir vivement cette atteinte : dans le cas de surrénal ite de Jacquet et Sézary, le tréponème existait dans les cellules surrénales, et l’on avait observé des symptômes addisoniens des plus nets; dans le fait de Dreyer et Tœpel, le tréponème fut trouvé dans l’urine, ce qui indique, de toute vraisemblance, qu’il existait dans l’épithélium rénal, et le malade présentait une albuminurie intense.

Les déterminations viscérales du tréponème, qu’elles constituent des accidents tertiaires précoces ou tertiaires vrais, présentent encore un caractère remarquable, qui est leur localisation à un très petit nombre de foyers, peut-être même le plus souvent à un seul. Ainsi, malgré un examen très attentif de la plupart des principaux organes, les parasites ne furent-ils trouvés, dans le cas de Jacquet et Sézary, que dans la cap-

LOCALISATIONS HISTOLOGIQUES OU TRÉPONÈME 251

suie surrénale, et, dans celui de Benda , que dans les lésions d’artérite cérébrale. La localisation si limitée des microorganismes dans la syphilis acquise contraste fortement avec leur dissémination dans l’ hé rédo-sy philis.

Si l'on compare, aux deux derniers stades de la syphilis, certains caractères des tréponèmes avec diverses particularités des lésions où on les observe, on peut faire un certain nombre de remarques intéressantes. Dans la macule roséolique, première mani lest ion habituelle de la période secondaire, faible est le nombre des parasites aussi bien que la réaction locale correspondante de l’organisme; un peu plus lard, dans la papule, on constate un accroissement parallèle de ce nombre et de cette intensité. A partir de ce moment, il semble que dans la lutte engagée l’organisme prenne de plus en plus franchement le dessus. Déjà, les éruptions tardives de la période secondaire se caractérisent par une moindre généralisation. Enfin, dans les manifestations cutanées et sous-cutanées de la période tertiaire, cette tendance à la localisation est tout à fait frappante ; le nombre des tréponèmes dans les lésions est extrêmement faible, par rapport à ce que l’on constate au cours des éruptions secondaires; la résistance des microorganismes est elle-même très diminuée, et l’on observe souvent des formes atypiques et dégénérées [Bosc (76); Doutrelepont et Grouven, Benda], Au contraire, la réaction locale de l’organisme est portée à son maximum d’intensité; elle dépasse même le but, et détruit non seulement les parasites, mais encore les tissus.

b. — Miy rations et sort du tréponème dans la syphilis

héréditaire.

Le tréponème, trouvé récemment clans l’ovule, chez l’ hérédo-syphilitique, par Levaditi et Sauvage, n’a pu, jusqu’à ce jour, être découvert au niveau des cellules sexuelles mâles. Tout ce que l’on peut dire sur ce dernier point, c’est que Finger et Landsteiner (172) ont montré, par voie expérimentale, cpie le sperme d’un syphilitique pouvait être infectant pour le singe. Encore Hoffmann (255) a-t-il contesté récemment la valeur de ces expériences, et il n’a pu lui-même obtenir, dans de pareilles conditions, qu’un résultat négatif.

Par contre, le passage du tréponème de la mère à l’enfant, par voie sanguine, est aujourd’hui bien établi par la constatation du parasite dans le placenta maternel et fœtal. Les tréponèmes, d’ailleurs, ne font guère que traverser le placenta, organe beaucoup trop riche en sang pour leur être un lieu de séjour favorable, et arrivent dans le foie , où un grand nombre d’entre eux. la majorité sans cloute, s’arrête et se multiplie avec une abondance telle, que certaines coupes microscopiques regorgent, en quelque sorte, de parasites. Ceux cpii ne sont pas arrêtés clans la glande hépatique, emportés plus loin clans le courant circulatoire, sont disséminés par lui clans la plupart des organes et le revêtement cutané de l’embryon. La réalité de ce processus est démontrée par la présence des tréponèmes à l’intérieur, dans les parois, et à l’entour immédiat des vaisseaux sanguins, d’où ils se. propagent dans les tissus voisins : tissus interstitiels et éléments nobles des parenchymes.

LOCALISATIONS HISTOLOGIQUES DU TRÉPONÈME 253

Les réactions défensives de l’organisme sont les mêmes que dans la syphilis acquise : mononucléose et sclérose. L’englobement des tréponèmes par les leucocytes, en particulier, a été bien observé par Levaditi (333), qui, dans un cas de pneumonie blanche, pour ne citer qu’un exemple, a vu la grande majorité des parasites intraalvéolaires phagocytés par les gros mononucléaires, qui remplissaient ces alvéoles. Le fait qu’il s’agisse là d’un véritable acte phagocytaire, suivi d’une digestion des tréponèmes dans le protoplasma des macrophages, semble bien prouvé par les altérations, telles qu état variqueux et transformation granuleuse, que présentent, dans ces conditions, les microorganismes. Plusieurs

auteurs, s’appuyant sur la rareté relative des tréponèmes contenus dans la rate, font l'hypothèse qu un rôle important appartient peut-être à cet organe dans la destruction des parasites [Radaeli (478); Entz (i55); Levaditi (333)]. Ceci serait conforme à ce que l’on observe dans la spirillose des oies et des poules, ainsi que dans la fièvre récurrente, affections dans lesquelles la crise qui préside à la disparition des spirilles est due à une phagocytose intense des éléments spirilliens, s’opérant surtout dans la rate (Metchnikoff, Cantacuzène, Levaditi).

Trop souvent d ailleurs, dans l’hérédo- syphilis, ces réactions défensives sont insul lisantes pour résister a l’infection généralisée et massive qui s’abat sur l’organisme, et l’enfant succombe avant d’avoir vu le jour.

MICBOOUGANISME.

Page 1