‹ Le millénarisme dans ses origines et son développementChapitre 2 sur 15 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les origines. — L'idée millénaire dans TAncien Testament et les Apocalypses juives.

Espérance religieuse d'Israël. — Comment elle procède de la foi en la protection et la justice de Jahvé, — Punition et récompense dernière d'après les prophètes, les livres sapientiaux. ~ Epoque nouvelle dans l'histoire d'Israél, Daniel. — Les conceptions eschatologiques et les Apocalypses. — Les Oracles sybillins, le livre éthiopien d'Hénoch, le psaultier de Salomon, le livre des Jubilés. — Les Paraboles d'Hénoch. — Les conceptions eschatologiques et la naissance du Chiliasme.

Il y a, dans la vie du peuple juif, un fait qui étonne tout historien, qui met ce peuple à part et le rend différent de tous les autres, sans lequel on ne pourra expliquer le caractère, les institutions, ni la durée même de cette race, et qui donne presque à lui seul la clef de tous ces mystères, c'est son espérance invincible en un avenir heureux. Pour lui, l'âge d'or n*est point dans le passé ; il viendra, et déjà il approche. Cette confiance invétérée ne chancellera point: ni les victoires de l'Assyrie, ni la captivité, ni la persécution d'Antiochus ou la mort du grand patriote Judas Macchabée, aucune infortune, quelque grande ou si inattendue qu'elle soit, ne pourra faire disparaître un sentiment si puissant au cœur du peuple. C'est que celui-ci

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a une foi profonde en Jahvé, le Dieu d'Israël. Des rapports intimes ont existé entre les Israélites et leur Dieu, et les plus vieilles annales racontent tout au long les relations visibles qu'ils avaient eues avec lui. Jahvé est un Dieu de famille, comme il est un Dieu de race, « le Dieu de nos pères, Abraham, Isaac et Jacob » ; il s'intéresse presque exclusivement à eux et à leurs descendants, comme si sa destinée personnelle eût été liée à la leur. Lui, il est le vrai Dieu, dès lors plus puissant que les idoles des peuplades voisines, de même que son peuple est destiné à vaincre les nations d'alentour ; les guerres d'Israël sont les guerres de Jahvé ^ et après la bataille l'Eternel triomphe en même temps que son peuple vainqueur.

A vrai dire, la nation était vaincue parfois, il y avait même des désastres: Jahvé aurait-il donc oublié son peuple et rompu l'alliance étroite du Sinaï ? Les Prophètes répondirent et enseignèrent que si Jahvé ne protégeait plus Israël, c'est qu'Israël s'était rendu indigne de la protection de Jahvé. Ce fût une vérité assurée pour eux* que l'attitude de Jahvé envers son peuple dépendait de l'attitude des fidèles envers lui: à une époque de relâchement devait correspondre une ère de sévères châtiments, et de nombreuses bénédictions seraient accordées

' Qu'on se rappelle le vieux livre perdu, du reste utilisé par des écrivains postérieurs, des guerres de Jahvé. Remarquer aussi l'appellation, si fréquente chez les prophètes de nfK!3^ MIT*

' Cette conception de justice stricte était déjà en germe dans l'idée que se faisaient les juifs pieux de Jahvé combattant les dieux étrangers, non seulement en qualité de protecteurs des ennemis de son peuple, mais en tant qu'êtres méchants : par suite du développement de l'idée de Dieu, cette doctrine tout à la fois élevée et féconde en enseignements moraux, vint peu à peu en lunière et fut le postulat qui servit de base aux développements prophétiques. On voit donc ce qu'il y a à reprocher à tel auteur nous parlant avec désinvolture « de la découverte faite par quelques esprits d'élite de l'abime qu'il y avait entre les obligations imposées au peuple Israélite par son alliance avec Jahvé, et sa conduite. » (M. Vernes, Hist. des idées messianiques, p. 4.)

au temps de piété et de soumission respectueuse à la Loi ^ Les méchants dont le nombre croît sans cesse, — car ces jours sont mauvais y et les prophètes étaient trop souvent victimes de leur franc parler, — les méchants s*étaient mis au rang des incirconcis pour faire la guerre à Jahvé; ils partageraient leur sort. La ville sainte serait détruite, le pays subjugué, les Israélites nais à mort. Mais dans cette extrémité, Jahvé se souviendrait de Talliance qu'il avait contractée au Sinaï, il sauverait du carnage un petit reste, lequel serait le noyau d'un nouveau peuple, fidèle observateur de la Loi. Les impies ne sauraient prévaloir sur ce petit troupeau de justes, car Jahvé viendrait lui-même, au milieu des éclairs et après les plus extraordinaires bouleversements, confondre les nations victorieuses, les anéantir, ou du moins les soumettre à la domination du nouvel Israël. Ce serait là Itjour du jugement de Jahvé, et ce jour serait terrible 2. A l'idée primitive de la victoire de Jahvé sur tel peuple qui s'était attaqué à Israël, succède peu à peu l'idée d'une victoire plus complète, victoire définitive qui serait une preuve saisissante de la sainteté et de la force de Dieu, et confondrait tous les peuples ennemis dans un irréparable désastre ^.

* Si les châtiments n'arrivaient pas sur l'heure, les méchants n'avaient point, au reste, à s'en féliciter et à relever la tête; les crimes s'accumulent jusqu'à ce qu'ils atteignent une certaine mesure, la mesure comble, et le châtiment qui surviendra n'en sera que plus terrible.

« Cf. Joël II, a; X. 31 ; III, 15. Am. VIII, 8, 19. Is. XIII, 10; XXIV, 18ao; XXXIV, 1.5; Jér. IV, 33; Ez. XXX, 3; XXXII, 7. Zach. XIV, 4, etc. Consulter aussi les théologies de l'Ancien Testament.

3 « Indem sie das gOttliche Gericht ûber ein einzelnes sQndhaftes Volk weissagen, springen sie oft plOtzlich Qber auf die gesammte gottfeindliche Welt, das Gericht aber ein einzelnes Volk wird ihnen so Vorspiel eines Gerichtes aber aile gottwidrigen Mâchte, sie weissagen mehr oder minder bestimmt ein allgemeines Vôlker- und Weltgericht am Ende der jetzigen Weltzeit. » — Atzberger, Die christl. Eschat. in den Stadien ihrer OfTenbarung, p. 67.

Cette prédiction d'un châtiment sévère suivi d'une restauration grandiose d'Israël est commune à tous les prophètes, mais quelques-uns insistèrent sur ce dernier point et s'attachèrent à la description de cette ère de bonheur. Plusieurs d'entre eux et spécialement les contemporains de l'exil et du retour de la nation, sous l'inspiration divine, pénétrés du souvenir de leurs annales et des traditions courantes, rappelèrent l'époque la plus glorieuse de leur histoire qui était le règne de David, et prédirent que dans les derniers temps, en ces jours de prospérité véritable, régnerait un nouveau David, de la même famille et de la même bourgade que le premier, mais plus grand que lui, de même que son royaume dépasserait les limites qu'on avait connues jadis. A l'instar du lien qui unissait Jahvé à Israël, les prophètes anciens n'avaient-ils pas mentionné une alliance presque aussi solide entre Jahvé, le vrai pasteur du troupeau, et son serviteur, le chef et la souche de la monarchie israélite * ? — Parce que l'homme serait en ces derniers temps soumis à Jahvé, les animaux seraient soumis à l'homme et s'ingénieraient à lui être utiles. Ce serait comme aux jours de l'Eden -. Une fertilité extraordinaire provoquerait en ce temps des merveilles, et les peuples impies, à tout le moins ceux du voisinage, deviendraient les serviteurs du peuple de Dieu dont les éléments dispersés auraient été enfin réunis *^ On allait

» Cf. spécialement Ez. XXXIV.

^ On trouve assez fréquemment chez les grands prophètes ce rapprochement entre Tère messianique et l'Eden, tout au moins leurs descriptions du bonheur final s'inspirent profondément des traditions courantes sur le séjour primitif au paradis terrestre. Les écrivains eschatologiques ne feront pas autrement, et plus tard l'épitre de Barnabe (VI, 13) énoncera ce principe qu'en histoire du dogme on prendrait facilement comme règle d'herméneutique, rà taxàra ûç rà nçùra. Cf. Gunkel, SchOpfung u. Chaos, pass.

3 Evidemment il y avait dans ces prophéties autre chose que ce qu'on signale ici : un sens profond et spirituel, bien voulu de l'Esprit de Dieu,

même plus loin: au jour de Jahvé, tous les peuples de l'univers deviendraient vassaux des Juifs, et quelques âmes d'élite, bien peu nombreuses au reste ^ en conclurent que les nations impies se convertiraient au culte de Jahvé. Ce fut là, nous le répétons, une idée très rarement exprimée : la sujétion des gotm demeura la conception ordinaire.

Ezéchiel (XL-XL VII) et Isaïe (LIV, ii„ et LX) nous parlent d'une restauration strictement surnaturelle de la Terre-Sainte, d'une nouvelle Jérusalem à la splendeur inouïe que Jahvé envoie des cieux. hggét (II, 7-9) et Zacharie (II, 6-17) firent allusion à cette croyance, mais on ne la trouve guère répandue et bien vivante, semble-t-il, avant l'ère chrétienne et la composition des Apocalypses de Baruch et d'Esdras; cette doctrine transcendante fut sans doute l'espérance dernière des Juifs malheureux, peut-être de ceux-là qui peinèrent tant après l'exil à la reconstruction de Jérusalem, et cette conception toute surnaturelle dut pénétrer dans les intelligences à mesure que le sens religieux s'affina davantage.

Les livres sapientiaux traitaient de sujets très différents et étrangers à ce qui avait été le centre invariable des espérances . messianiques : plus affaiblie et presque effacée *, la croyance à

se cachait sous le sens littéral que seul on doit examiner dans ce chapitre, puisque seul il a trait à la question qui nous occupe. — « FQr eine chilîastische Deutung der Propheten liesse sich dafûr anfûhren, dass die Propheten ein bloss diesseitiges, ewig dauerndes Reich der Herrlichkeit, weissagten, indem sie in der That vieles was himmlisch und jenseitig ist, als irdisch oder unter irdischen Bildern darstellen. » Atzberger, op. laud.

* Le second IsaTe, Jonas et quelques Psaumes.

' « In den Apocryphen des A. T. tritt die messianische Hoffnung wenig hervor, was doch nur theilweise in dem vorwiegend geschichtlichen oder didaktischen Inhalte dieser Schriden begrûndet ist. Die meisten der* selben sind vielmehr Zeugnisse dafûr, dass die messianische Hoflhung eben damais, als sie durcli Daniel neu belebt wurde, im Allgemeinen stark verblasst war. » Schûrer, Gesch. des jOd. Volkes im Zeitalt. J. C, ^ II, 506. .

une crise suprême, puis à une restauration dlsraël, n*a cependant pas disparu de leur horizon. Jésus-ben-Sirach parle inci. demment et non sans réserves de l'avenir d'Israël : comme tout Juif pieux et de bonne race, il n'ignore pas les vieilles prophéties et a foi en elles (XLIV, 21,,); il sait que Jahvé vien. dra enfin juger les païens (XXXII, i8„) et rassembler son peuple à l'abri des méchants (XXXIII, 11). Il admet comme indubitable le principe sur lequel se base aussi bien la morale que le dogme juif, bien qu'il ne parle point d'une ère de joie à la fin des temps, et que l'application qu'il fait de ce principe soit plus immédiatement pratique : la fidélité à Jahvé est une source de bonheur ^ La croyance au royaume futur s'effacera de plus en plus de l'esprit des Juifs émigrés en Egypte et qui n'avaient point reçu l'éducation nationale : une semblable espérance devait paraître bien extraordinaire et en même temps bien peu relevée aux penseurs grecs, et elle ne pouvait que s'affadir chez ceux qui étaient en rapports journaliers avec eux. De fait, l'auteur de la Sagesse connaîtra plus tard des philosophes juifs 2 libres-penseurs, et lui-même, homme croyant et pieux, ne leur opposera clairement que la doctrine d'un jugement de Dieu où les païens seront punis et les justes, même ceux qui sont morts, recevront leur récompense. (Sap. Sal. m, 8;V, I.)

* « Glackseligkeit zu erlangen, erscheint ihm, nach Art des Eudâmonismus, als das hOchste Ziel des Lebens, Gottesfurcht als der Weg auf dem man zu ihr gelangen kann, und die Weisheit als das Mittel, das Gott uns gegeben bat, um die Gottesfurcht zu erstreben. » Kyssel, Einl. in Apocr. Kautzsch., 231.

"•^ Sap. II, I. Les philosophes impies qui sont ici critiqués par le Sage ne sauraient être que des Juifs. Ce sont des bouches juives qui ont dû faire ces exclamations sur la brièveté et le malheur de la vie, lesquelles sont fort apparentées à certains passages de Job, et la déclaration que personne ne revient du schéol est frappée au coin de marque juive. Ces sortes de réflexions s'expliqueraient plus difficilement chez des dilettanti grecs.

Pendant que, dans les milieux alexandrins, la croyance au grand royaume s'affaiblissait de plus en plus, en Palestine, depuis bien longtemps déjà, elle s'était dégagée des idées connexes, avait pris un singulier développement, et hantait conaplètement l'esprit des lettrés : on avait écrit le livre de Daniel et l'on brodait les Apocalypses.

Si les réprimandes des Prophètes avaient été trop souvent mal accueillies des grands auxquels elles s'adressaient, l'annonce qu'ils faisaient du règne messianique avait dû être acceptée avec joie des gens du peuple qui' n'en comprenaient pas sans doute toute la portée et le sens caché, mais dont le patriotisme se sentait flatté par un avenir aussi brillant. On s'attacha surtout à ces idées, — et c'était naturel, — aux époques de troubles politiques et de persécutions religieuses : ces espérances consolaient de la triste réalité. C'est à une époque de ce genre que dut être composé le livre de Daniel. Si cet ouvrage s'inspire toujours des mêmes principes qui avaient été le thème favori des Prophètes antérieurs, il faut avouer qu'il se distingue assez nettement de ceux qui l'ont précédé: c'est qu'en effet les circonstances extérieures n'étaient plus tout-à-fait les mêmes. L'horizon des Juifs s'était élargi : on avait regardé au-delà des frontières immédiates du royaume, et il le fallait bien, car les grands empires n'étaient point étrangers à la destinée du petit peuple hébreu. En songeant à l'avenir de celui-ci, il fallait nécessairement se préoccuper du s<jrt réservé à ceux-là. De plus, l'on venait à se demander si le peuple juif tout entier aurait part à la fois au châtiment et au triomphe : c'est qu'il y avait dans la nation plusieurs impies à côté des fidèles de Jahvé, et il se pourrait que les individus trouvassent dans l'avenir la peine ou la récompense de leur foi et de leurs mœurs. Le sentiment religieux, en s'épurant et devenant plus transcendant, s'individualisait peu à peu ^

* Cf. Scharcfi 1. c, 500.,,

Daniel représenta sous forme d'animaux les puissances païennes qui font la guerre aux saints ; nous vivons, et désormais nous vivrons, dans un monde tout symbolique. Ces animaux terribles qui font gémir les fidèles de Jahvé sous l'oppression d'une trop longue et trop dure tyrannie (VIII, 13) ont osé s'attaquer à l'Eternel lui-même: une petite puissance (lapttiU corne) tient des discours arrogants (VU, 8), fait cesser le sacrifice perpétuel, et persécute le grand-prêtre avec les serviteurs de Jahvé (VIII, io„ 24,, ; IX, 27,,). Sur son ordre est perpétré le plus grand crime qui se puisse commettre, P abomination dans la désolation^ l'idole placée dans le saint lieu (XI, 31 ; XII, II). Sous une forme nouvelle et plus explicite, ce sont, on le voit, les mêmes idées traditionnelles d'une crise suprême après une lutte dernière: la vieille conception plus ou moins anthropomorphique de Jahvé luttant lui-même contre les divinités ennemies disparaît à l'arrière-plan (X, 20, pass.). Si ces malheurs inouïs sont venus fondre sur le peuple, c'est à cause de ses péchés ; qu'il se convertisse et Dieu fera miséricorde (IX). Déjà le nom divin est invoqué dans la ville par le peuple saint (IX, 19). L'Eternel qui se souvient de son alliance ne tardera pas à sauver ceux qui ont cru en lui: dans quelques semaines, Israël sera délivré ^ (X, 24; XII, 11). Témoignage frappant d'une foi absolue en Jahvé, mais aussi accord entier avec les dires des prophètes antérieurs : à s'en tenir au pied de la lettre, Isaïe n'avait-il pas prédit lui-même la délivrance de son peuple, avant qu'un enfant apprit à prononcer les mots les plus familiers (VII, 14,,; VIII, 3,,)? L'Eternel viendra donc et anéantira le peuple impie sans le secours d'aucune main (Dan. VII, 25); il tiendra ces assises solennelles dont la des-

' Il ne sera peut-être pas inutile de rappeler que nous nous en tenons exclusivement au sens le plus littéral, puisque les auteurs apocryphes qui viendront plus tard n'entendront que ce seul sens, et en déduiront la conception toute matérielle du règne de mille ans. ,

cription rappelle les plus belles pages de la littérature ancienne, et les ennemis de son peuple seront châtiés ^ (Dan. VII, 1 1„). Les quatre royaumes qui sont les puissances du monde entier seront ainsi punis, en ce jour de jugement, jour plus grand et plus terrible que celui qui fut annoncé par les prophètes de jadis ^. Quant au peuple des saints, plus près de TEternel que jamais (VII, 13)', il obtiendra pour toujours le règne^ la domination et la grandeur de tous les royaumes qui sont sous les deux,.,, et tous les dominateurs le serviront et lui obéiront (VII, 27). Ce n*est donc plus la Terre-Sainte, mais le monde tout entier qui doit constituer cette nouvelle et glorieuse monarchie théocratique. — Heureux ceux-là qui vivront en ce temps ! Il est vrai que plusieurs morts doivent ressusciter pour jouir de ce grand royaume et montrer au monde la splendeur de ceux-là qui ont été intelligents, c*est-à-dire qui ont compris quelle confiance ils

* Le texte du prophète nous permet difficilement de déterminer si Jahvé vaincra lui-même les ennemis, ou se servira de l'intermédiaire d'Israël. Quoi qu'il en soit, le songe du chapitre II lie correspond pas exactement avec ce qu'on lit en cet endroit ; il y est dit en propres termes que les royaumes impies seront écrasés par le peuple saint lui-même (II, 44). Jahvé commencerait donc par donner la gloire à son peuple, lequel d'ailleurs anéantirait les impies ; tandis qu'au chapitre VII, Jahvé anéantirait d'abord les impies, et puis donnerait la gloire à son peuple.

' « Das Gericht ist ursprQnglich entweder ein Gericht, durch welches Israël gelàutert wird, oder ein Gericht, durch welches die Feinde Israels gerichtet werden ; spâter wird es zùm Weltgericht^ in welchem Ober das Schicksal aller Menschen und VOlker entschieden wird. » SchOrer, op. cit., 500.

3 L'on s'est demandé plus d'une fois de qui il fallait entendre en ce pas sage l'expression ^^ "^Dp' ^^ ^^ solution, quelle qu'elle soit, est étrangère à la question que l'on doit traiter ici. Si l'on veut parler du Messie, celuici, comme roi du peuple saint aura part, et, dans la vision prophétique, a part déjà au triomphe de son peuple: l'ange qui explique la vision attribue à l'un et à l'autre la même gloire et le même empire sur l'univers. Le parallélisme des versets 14 et 97 est la seule chose que nous ajons voulu signaler ici.

devaient avoir en TEternel et ont souffert pour sa cause : ce sont les martyrs des persécutions présentes (XII, 2) ' qui n'ont passé par la mort que pour être épurés, purifiés et blanchis ; ce sera enfin le voyant lui-même (XII, 12). Par contre, il en est d'autres qui ressusciteront pour l'opprobre et la honte; le parallélisme nous invite à penser qu'il s'agit des persécuteurs célèbres de la nation ou plus probablement des Juifs apostats 2. Que sera le royaume où vivront ces justes? Le prophète, trop préoccupé de la crise finale, ne songe point à nous en faire la description. Nous apprenons seulement que ce sera un règne de grande puissance politique (VII, 27) et de grande probité morale. L'auteur ne nous dit rien du bien-être qui régnera en ces temps ; mais à la façon dont il parle de la possession du royaume par les élus, on devine assez qu'il reporte ses lecteurs à une idée bien connue, celle qu'ont exprimée les anciens prophètes, et dont lui-même d'ailleurs nous a entretenus précédemment (II, 44). Enfin cet heureux état de choses sera perpétuel (VII, 27) s.

^ « It is not said who are to compose the many: perhaps the author thinks in particular of the martyrs and apostates respectively. » Driver, The book of Daniel, p. 201. — L'on pourrait, semble*t-il, être sur ce point plus affîrmatif que l'éminent critique anglais. Si Ton rapproche ces deux passages XII, 3-3 et XI, 33-35, Ton verra qu'il s'agit dans l'un et l'autre endroit d'hommes sages et intelligents, tout au moins de quelques-uns d'entre eux . Cette restriction que l'on aura remarquée au chapitre II est au moins aussi caractérbée au chapitre XI: Il y en a qui.,.. Les martyrs dont il est question en ce dernier endroit succomberont, mais pour un temps; Jusqu'au temps de la fin, ajoutera le verset 35. D'ailleurs, la purification et l'épuration produites sur les martyrs, non pas tant par la persécution que par la mort (XI, 35), ne seront-elles pas causes de cet éclat sans pareil qui fera resplendir les corps des ressuscites? (XII, 3.)

* Peut-être, en effet, l'auteur a-t-il toujours en vue ceux de son peuple, qu'il a mentionnés au vers. i.

^ Bien que le royaume dont il est ici question soit dit éternel, on ne manqua pas de conclure plus tard que Daniel avait prédit un royaume

Si les descriptions du règne à venir étaient substantiellement les mêmes dans le livre de Daniel que dans les écrits des prophètes antérieurs, il faut avouer que la place était faite beaucoup plus large aux conceptions eschatologiques. Ce qui n'avait été qu'un objet secondaire des dires prophétiques (Is. XXIV-XXVII; Jofil,,) devint l'objet principal, on pourrait même dire exclusif, des préoccupations plus tardives des écrivains apocalyptiques. Profondément pénétrés de l'amour de leur pays, ayant une confiance aveugle dans les traditions qui rapportaient les promesses de Jahvé, ces écrivains qui se succédèrent à des époques diverses, à partir du second siècle avant notre ère, se donnèrent pour tâche de scruter les Ecritures, de compiler, et en même temps de compléter, par une critique subtile de ces traditions ou par des légendes courantes, tout ce qui avait pu être dit sur les événements de la fin, et se mirent à créer toute une littérature dans un genre où Daniel avait si parfaitement réussi ^ Toujours Ton en resta au sens

terrestre. C'est qu'IsraCl devait dominer sur tous les peuples qui sont sous les d'eux (VII, a^), et l'auteur avait éprouvé le besoin de dire que ce royaume ne passerait point sous la domination d'un autre peuple (II, 44), parole bien superflue si Thorizon du voyant avait été tout entier dans la sphère suprasensible. Pour nous, évidemment, ce royaume prédit par Daniel et décrit sous des figures et des images empruntées au monde existant réellement, n'est autre que le royaume vraiment éternel, mais tout à fait transcendant qui doit réserver des joies sans mélange au vrai peuple élu de Dieu.

* « By ignoring the fact that the prophétie accounts of an idéal future for Israël could not be litterally fulBlled after the fall of the ancient State, they (Scribes) easily found materials in the mass of unfulfilled prophecy on which to build their hopes anew. By symbolising what was literal and literalising wliat was figurative, by varions rearrangements and readjustements of the resulting products, they were able to depict the future in a certain chronological séquence, and arrive at this desired co nsummation. By such means, scribism in some measure kept alive the hopes of the nation. » Charles, Diction, of the Bible, i vol. 109.

matériel des textes employés, et Tingéniosité des scribes prit trop souvent la place qu'occupait auparavant Tinspiration prophétique.

; Un recueil d'apocalypses de ce genre forme ce que nous appelons les Oracles sybillins. Ces petits poëmes ont été composés à des époques bien diverses, et quelques-uns ont été retouchés en des temps postérieurs à la venue de Jésus-Christ. Le livre III, plus ancien ^ et qui seul sera étudié ici, est un produit alexandrin, œuvre de gens profondément religieux et attachés aux traditions nationales ', mais déjà cependant imbus d'idées païennes légèrement modifiées et appropriées à leur tournure d'esprit 3, qui veulent, sinon convertir le monde ido-

^ Par un calcul ingénieux sur le vers 193, et par la comparaison des textes sybillins avec les données de l'histoire, les critiques sont arrivés à conclure que ce chant a sans doute été composé sous les règnes de Ptotémée Physcon ou de Philométor. Ce raisonnement, en tout cas, ne peut valoir que pour le passage en question, le livre III étant évidemment luimême compilation littéraire.

* Les mœurs pharisalques se laissent surtout découvrir aux vers 591 et suiv.

3 Au début du ÏII* livre, on nous parle avec quelque prolixité des Titans et des dieux païens dont la généalogie est bien connue: ces dieux étaient des héros qui vécurent jadis avant l'incident de Babel et les péripéties de l'histoire juive. Ces récits légendaires ont -ils été composés par des écrivains juifs, ce ne seraient alors que des appropriations habiles de la théologie païenne officielle au monothéisme juif. Ces récits sont -ils l'œuvre de païens, et ont-ils été retouchés, puis complétés dans un sens orthodoxe par des juifs hellénistes, il n'en reste pas moins certain que les correcteurs ont dû escompter pour leur travail un accueil favorable de leurs coreligionnaires, et cet accueil n'aurait pu avoir lieu, si le public, plus intransigeant et point du tout enclin aux compromissions intellectuelles avec les Gentils, n'avait été décidé à goûter autre chose que des broderies sur canevas traditionnel dans le genre du livre des Jubilés ou le début d'Hénoch, œuvres d'origine palestinienne. Si les juifs d'Alexandrie laissaient s'infiltrer des idées hétérogènes à leur doctrine, on a dit ailleurs qu'en général ils n'attachaient plus la même importance aux idées de théocratie terrestre.

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lâtre au milieu duquel ils vivent, du moins le convaincre du respect que mérite leur religion.

Pour eux, comme pour Daniel, les Juifs forment lé peuple saint parce qu*ils ont le culte de TEteirnel (218-245, pass.);,les païens, au contraire, s*exposent à tous les malheurs parce qu'ils honorent des idoles (545,1)- C'est au fond le même principe qu'on a souvent rappelé: le culte du seul vrai Dieu est une source de bonheur. Dès là, l'Eternel ne peut que maudire ceux qui s'éloignent de lui; tous les peuples sont voués à cette ma.* lédiction divine ^ ils seront désolés par des guerres incessantes et terribles. Le plus cruel châtiment, aux yeux de la Sybille, est précisément cet état de luttes; le roi qu'elle désire est cou' sidéré avant tout comme un pacificateur ^ et le règne des justes comme l'ère de paix par excellence.

Voici que se fomente la coalition traditionnelle contre le peuple saint (vers 663) '; ce sont sans doute les tribus d'Ethiopie qui ont pris l'initiative du mouvement (319). Il y aura un moment critique, mais /e jugement de Dieu viendra sur ces peuples et ils périront tous de la main de V Eternel au milieu de prodiges inouïs qui provoqueront une perturbation même de la nature (669,,). Selon la doctrine ordinaire, une ère de bonheur doit succéder à ces moments de désolation ^ ; la

* L'on doit dire que les malédictions si nombreuses en ce livre ne sont peut-être pas toutes d'origine juive. Cf. Einleit. de Blass (Apocr.-Kautzsch.> p. 179.

' waaav yàiav irabaet no^éfuno KaKOto (653).

^ Le vers. 663 éveille l'idée d'une coalition antérieure: il faudrait donc compter deux luttes successives, la première que termina sans doute le roi mentionné au vers 65a, et qui valut la condamnation de la Libye et des filles de l'Occident (334), puis de Rome (335), la seconde enfin dont il serait question ici. Mais la première de ces révoltes doit-elle être vrai> ment considérée comme une lutte messianique? Avouons qu'il est souvent bien difficile de s'y rcconnaitrc dans un aussi inextricable fourré.

^ La Sibylle nous décrit à trois reprises le royaume des saints, 367-380, 573*597» enfin le passage dont on parle 70:1-730. Dans le premier de ces

nature donne les fruits les plus abondants (744,,), et une paix inconnue jusque là règne sur la terre. Ce dernier avantage surtout excite l'étonnement des peuples païens ; ils reconnaissent la puissance de TEternel, et se convertissent au culte du vrai Dieu (710,, 732,,), en confessant la supériorité de la Loi (720) et leur dépendance vis-à-vis du Seigneur (725). Un grand royaume se crée sur la terre ; c*est le royaume sans fin et universel qui a été promis aux saints (767,,), royaume de justice et de paix où les Prophètes du Très-Haut rempliront les fonctions de princes et de juges (781-782) *.

Comme les Sibylles, la traduction éthiopienne du livre d'Hénoch qui nous a été conservée est une œuvre composite. On discute sur le fait de savoir si les fragments I-XXXVI et LXXn-CV sont de la même époque 2, mais un fait est certain, c'est que les chapitres XXXVI-LXXII qui sont connus sous le nom de Paraboles d'Hénoch ne sont ni du même auteur, ni du même temps que le reste du livre, et pour rinstant on n'utilisera point ces documents postérieurs. Les ren-

morceaux, il est question des rapports intimes qui doivent exister entre les hommes fidèles observateurs de la Loi, et de la paix universelle qui résulte d'une pareille entente. Le second passage est une exhortation à revenir au culte du vrai Dieu. En général l'écrivain fait preuve d'une certaine élévation de sentiment ; s'il a foi dans les promesses terrestres faites aux hommes de bien (581 à rapprocher de 609, et dans le premier passage 369,,), il espère quelque chose de beaucoup plus noble, ce qui devait être apprécié bien davantage dans les cercles grecs et judéo-hellé. niques, une véritable sagesse (584) et une large diffusion de l'esprit divin (58a, cf. Joël II, a8„).

* Les Prophètes dont il s'agit ici sont sans doute les Israélites pieux que le Sibylliste appelait tout à l'heure (58a) : Prophètes, établis par l'Immortel pour combler les hommes d'une grande paix,

^ Cf. Charles, Enoch ethiopic (Dict. of the Bible, I, 707). L'éminent critique partage notre livre actuel d'Hénoch en quatre sections, 1-36, 72-82, 83-90, 91-104, qu'il date respectivement du premier quart du second siècle, puis des années 166-161, 134-94, et 94-64 avant notre ère.

seignements les plus précieux que nous ayons sur le règne de la fin se trouvent dans les deux visions du Patriarche rapportées aux chapitres XC et suivants de son livre.

Nous apprenons qu'à une certaine période de l'histoire, assez rapprochée sans doute du temps oti vivait le véritable auteur de ces lignes ^ une vaste conjuration de tous les ennemis du peuple de Dieu ^ s'attaquera une dernière fois à la puissance que Celui-ci aime et protège (XC, i6). L'Eternel a été invoqué (13): il accordera le secours qu'on lui demande 3. Plus fort que l'ange même protecteur de la nation *, il viendra en personne et par sa puissance aussi bien que par la force qu'il accordera à son peuple, dissipera tous les ennemis. Une ère de prospérité, de courte durée sans doute, suivra cette victoire: un bonheur déjà commencé mettra dans un jour plus clair la justice de Dieu à l'heure de son jugement *. Voici venu ce

* Hénoch partage la durée du monde en dix semaines. La première finissait à Tépoque du déluge, et la sixième au temps de l'exil. La septième période est indiquée d'une manière fort ambiguë qui trahit suffisamment la gène de l'auteur ; l'apocalypse a été composée évidemment dans cette semaine symbolique. Lors de la huitième, le peuple saint possède déjà Vipiê et la puissance souveraine.

' Les aigles, les vautours, les corbeaux et les milans (XC, 16) sont de fait les oiseaux du ciel ennemis des brebis, lesquelles figurent le peuple saint (XC. 9). L'on nous avertit que les brebis aveugles, en d'autres termes les juifs apostats, se sont ligués aux oiseaux du ciel : la conjuration comprend donc tous les ennemis de Dieu.

^ Le vers. 15 est à rapprocher du vers. 18; autrement la conspiration (16) formée immédiatement après le désastre des impies serait tout à fait inintelligible.

4 Les deux personnalités de l'Eternel et de l'ange sont parfaitement distinctes (17, 14 et 15). On sait, au reste, quelle place est faite à l'angélogie en ce temps et dans le livre d'Hénoch.

^ On ne pourrait déduire ce point du seul chapitre XC, mais l'on apprend plus loin (XCI, 13) qu'à la fin de cette semaine et après la défaite des impies, les saints se bâtissent des maisons et élèvent pour toujours un temple à l'Eternel : on avait donc besoin de quelque temps de répit

moment terrible. C'est qu'en effet, pendant que Dieu est servie tout arrive à souhait (Hen. V. 2), mais les méchants ne manquent jamais d'être punis. Le tableau de ces assises majestueuses, déjà décrites ailleurs avec une réelle grandeur de style (1, 3 ; II), rappelle le prophète Daniel ; mais ici le trône du juge est dressé dans la Terre-Sainte, le plus beau des pays. Un gouffre de feu engloutit les coupables. Puis l'Eternel fait disparaître la Jérusalem ancienne ^, et en fait descendre une plus belle et plus grande des hauteurs des cieux ; c'est là qu'habiteront le Seigneur et aussi les pieux Israélites. On y verra également les martyrs de la persécution qui sont morts et ressusciteront (cf. Dan.), les justes de la dispersion, enfin tous les païens survivants qui sans exception se convertiront au Seigneur.

Voici le roi-Messie qui apparaît en scène (37) ; c'est un fils d'Abraham, saint et pur comme les Patriarches de jadis, à l'image duquel doivent se transformer tous les élus (38). Quoiqu'il ne joue aucun rôle essentiel, on devine qu'il doit régner sur ce peuple de saints, cette race de sages. Les jours du Paradis terrestre sont revenus, et voici le Paradis lui-même, montagne merveilleuse à la végétation luxuriante. Hénoch l'a traversé et est allé jusqu'à la porte opposée (XXXIII, 3) : il a

avant la grande heure du jugement. — A vrai dire, on ne voit guère comment concilier tout cela avec tel autre passage du livre (XC, 98) : qu'est-il besoin de ces demeures et de ce temple bâti à jamais, si dès la semaine suivante (ces faits avaient lieu dans la huitième semaine, XCI, 13, le jugement se fera dans la neuvième, XCI, 14), l'Eternel doit enlever ce temple et en faire venir un autre des cieux où il habitera avec tout son peuple (XC, 99) ?

* On la transporta, dit l'auteur, quelque part dans le sud du pays. Il ' s'agit peut-être de l'Arabie déserte ; le renseignement, en tout cas, n'est pas trop clair. Nous croirions volontiers que ce détail aurait été emprunté à Ezéchiel XL, a. On sait que cette conception d'une Jérusalem céleste n'était pas nouvelle, mais la réputation du livre d'Hénoch dut contribuer encore à répandre cette doctrine et à traduire au sens le plus matériel les descriptions des Prophètes anciens.

vu Tarbre de "togesse et a contemplé ces fruits que ses aYeiix avaient eu la malencontreuse idée de goûter, et il l'a probablement fait lui-même car il dit ces sortes de raisins excellents (XXXIII, 4); on lui a montré Tarbre de vie dont les fruits serviront un jour de nourriture aux élus et donneront à leurs membres une nouvelle vigueur (XXV, 4,,). Aussi, quelle différence ! Les pécheurs ont vécu peu de temps et la nature ellemême leur a été contraire ; mais les justes du royaume auront sur terre une vie très longue, comme leurs premiers aïeux (XXV, 6), ils auront au complet le compte de leurs Jours (V, 9), et ces jours seront remplis de bonheur (pass.) — C'est la première fois que l'on rencontre d'une manière aussi nette et avec une littérature aussi abondante l'allusion au paradis terrestre ^

On devine comme ces idées, très nobles pour la plupart, durent se répandre dans les milieux instruits, sous un pareil patronage : l'auteur était de la septième génération des hommes, et à cette grande antiquité il pouvait joindre le renom d'une piété profonde ; Dieu l'avait enlevé au ciel et destiné à en révéler les secrets aux hommes ^, et le nom même du patriarche (ïl^SHi ^^ savant) était une garantie de l'étendue même de ses connaissances. La réputation du livre, vrai chef-d'œuvre d'apocalyptique, fut si grande que toute une littérature fleurit à son exemple', qu'il fut cité par beaucoup d'écrivains posté-

* Cette description se rencontre aussi dans le manuscrit grec de Gizeh qui fut publié en 1899. On trouvera le texte en appendice dans l'édition des Septante sortie récemment des presses de l'Université de Cambridge.

» D'après Eccli. XLIV, 16; XLIX, 14: le tout s'appuyant sur Gen. V, 94.

^ Il est question des livres d'Hénoch, Hen. CIV, 19; Test. XII Patr. Jud. 18; Orig. Contra Cels. V, 54., etc. — Nach muslimischer Tradition (Fabricius, 31, ai6) schrieb Henoch 30, nach dem slavischen Henoch gar 366 BOcher, letzteres eine weitere Ausdeutung der Lebensjahre Henochsl Zum GlQck ist von dieser Henochbibliothek nichts auf uns gekommen ! Béer, Einl. (Apocr. Kautzsch., 917, note g).

rieurs^, et qu'on hésita longtemps dans la première Eglise chrétienne à le ranger au nombre des livres apocryphes.

Le petit recueil de poèmes qui nous est parvenu sous le nom de Psautier de Salomon nous donne une idée plus étroite du royaume final ; il nous fait du reste connaître au mieux quelles étaient les préoccupations dans tout ce monde des pharisiens, à la suite de leur hostilité avec le parti sadducéen, de la ruine de la monarchie hasmonéenne et de l'intervention de Pompée dans les affaires juives. Plus de coalition à venir contre le peuple saint; l'ennemi est là, présent. Ce sont les péchés des Juifs, leur immoralité qui ne se cache plus (IV, 3,,), leurs blasphèmes inouïs (IV, 8„) qui ont permis à une dynastie violente et impie * de monter sur le trône. L'étranger est venu contre elle (XVII, 7) ; aveuglée, elle l'a reçu avec tous les témoignages de la plus grande joie (VIII, 14,,), mais cette confiance sans réserves a été la cause de sa perte. Le sang a été versé dans la ville sainte, les derniers excès y ont été commis (VIII, 4,,), ils ont souillé r autel du Seigneur^ emmené en Occident pour célébrer leur triomphe des captifs de tout âge et les princes même de la nation (XVII, ii; II, 3,,); le pays tout entier a connu le jugement (II, 10) car Dieu est un juge qui n*a d'acception pour personne, La prière du psalraiste s'élève fervente vers le ciel (IX, 8 ; XII, I ; XV, pass.), et ses malédictions les plus véhémentes sont pour ces méchants qui sont encore les valets des hommes (IV, 19 pass.). Mais la miséricorde du Seigneur demeure sur la maison d* Israël toujours et jusqu'à la jin. Dieu pardonne au pécheur repentant (XVI). Les méchants tombent

^ Il est connu du Livre des secrets d'Hénoch, du Livre des Jubilés, du Testament des XII Patriarches, de l'ép. de S. Jude (vers. 14-15 = Hén. I, 9), de la lettre de Barnabe, des Apocalypses de Baruch, d*£sdras.„

' Il y avait là vraiment de la dureté et de l'injustice envers cette dynas* tie hasmonéenne, qui s'était pourtant appuyée quelquefois sur le parti des pharisiens; à vrai dire, les derniers événements, la lutte fratricide et l'appel à Pompée légitiment bien des exagérations.

d'une chute terrible^ et ne se relèvent pas, leur perte est perpétuelle,.. ; c'est là le sort des pécheurs pour r éternité. Quant à ceux qui ont craint le Seigneur, ils ressusciteront pour la vie éternelle (III, lo). Ce sera aussi la récompense des Juifs de la Diaspora; montagnes et coltines s'aplaniront devant eux à l'heure solennelle du retour dans la patrie* (XI). C'est peut-être le grand roi messianique qui doit opérer toutes ces merveilles, la victoire définitive sur les Gentils, l'épuration des parties hostiles, le rétablissement d'Israël (XVII, 21,,)*. L'auteur s'attarde et revient encore à la description de ce grand héros dans lequel se concentre l'espérance du peuple oppressé et dont les qualités suprahumaines, à défaut de l'origine strictement divine; doivent confondre tous les ennemis. Ce n'est qu'incidemment qu'il est question du bonheur de ces derniers jours: à cette époque ne se produira plus la moindre injustice (XVII, 32, pass.); les arbres répandront leur ombrage (XI, 6) et la

* L'auteur emprunte fort scrupuleusement les paroles d'Isate. Baruch (ch. V) avait agi de la sorte et avec le même soin que notre Pseudo- Salomon.

^ On peut se demander si le psalmiste ne connaît qu'un seul jour de miséricorde. Dans les premiers Psaumes, et aussi Ps. XVIII, 6, la fondation du royaume est attribuée à Dieu, et le Messie n'en prend possession que plus tard; au Ps. XVII, le Messie a une part prédominante à la lutte qui assure la création du royaume. Ailleurs, les méchants sont tous anéantis; en ce même Ps. XVII, quelques-uns subsistent pour devenir les esclaves d'Israël. (Cependant, cette antinomie n'est pas spéciale au Psautier.) On ne saurait donc se prévaloir du seul Psaume XVIII pour conclure avec assurance que « le royaume messianique suit le jugement, que le jugement inaugure l'ère nouvelle. » 11 serait également difficile d'expliquer ces contradictions par une double conception du jugement, car le recueil semble bien provenir d'un seul et même auteur. L'indécision de sa pensée nous parait être la solution la plus vraie, au moins la plus sûre ; elle s'expliquera facilement par ce fait que, pour la première fois dans les Apocalypses, l'idée du Messie vraiment agissant est ici prédominante.

nature prodiguera ses biens aux élus (V, i8). Le Seigneur leur donnera une vie éternelle, car ils sont devenus VEdtn du Seigneur^ les arbres de vie (XIV, 3) : on n'oubliait point, comme on le voit, les traditions du paradis terrestre final.

Deux petits morceaux très courts et sans grand intérêt qui se sont trouvés égarés au début de notre III« livre des Sibylles, se font aussi l'écho des opinions eschatologiques courantes ^. Les temps sont mauvais, nous apprend l'auteur (36-46); cependant le grand royaume du roi immortel (de Dieu) va être réi*élé aux hommes, Cest qu'il va venir ^ le saint prince qui tiendra le sceptre sur toute la terre pendant V éternité des temps (48-51). Cela n'empêche pas, du reste, que le monde tout entier doit disparaître sous une pluie de feu, sans en excepter même l'auteur de ces lignes : Dieu aura jugé le monde.

Les espérances millénaires sont plus saisissables dans un livre non plus eschatologique, mais qui se prétend historique, et dont la date de composition semble bien difficile à fixer même approximativement, le livre des Jubilés. La génération des hommes s'est détournée de la Loi et commet le crime; aussi la nature leur devient ingrate, les animaux de la création se tournent contre eux, les hommes en viennent à lutter les uns contre les autres (XXIII, i8„). Cependant la grande punition du péché est la diminution de la vie humaine : La vie de nos cneux était de iç jubilés 2, mais après le déluge on commença à vivre moins de iç jubilés^ à tomber dans la vieillesse et à être cucablé de jours (XXIII, 9). Tous les malheurs qui sont la conséquence du péché, en particulier la venue des païens devant lesquels il n'y a ni miséricorde, ni pardon, et qui sont envoyés par Dieu en qualité de vengeurs et d'exécuteurs du

* Par suite de l'allusion aux rapports de Rome et de TEgypte, et de l'hostilité ouverte qu'elles manifestent contre Rome, on date généralement ces petites pièces de la même époque.

' On sait qu'un Jubilé est de 49 ans.

jugement divin (XXIII, 23) ^ tout cela ne fait que diminuer cette vie humaine déjà si courte. Les cheveux de V enfant de* viendront blancs comme ceux du vieillard^ et un enfant de trois semaines aura tout V aspect d'un centenaire (vers. 25). Cependant, en ces jours-là^ à la suite des violences qu'ont exercées les Gentils, les fîls des hommes commenceront à rechercher la Loi et à marcher dans les sentiers de la justice ; aussi leurs jours croîtront de plus en plus jusqu'à parvenir au chiffre de mille ans *. Ils vivront plus d'années gt^ auparavant ils ne vivaient de jours» Plus de vieillards^ personne qui ne soit rassasié de jours ^ ils seront tous enfants et jeunes gens {2*1), Ce sera, au reste, une période de bonheur, de paix, d'union à Dieu, de domination sur les ennemis. — Cette idée-maîtresse de la longévité humaine, autour et à l'occasion de laquelle viennent se grouper les conceptions ordinaires sur le grand royaume, est sans doute un commentaire d'Isai'e (LXV, 20) et sûrement une paraphrase d'Hénoch (XXV, 6; V, 9): on se rappelle au reste que l'auteur des Jubilés connaît ce dernier livre et en fait le plus grand cas. (Jub. IV, 16-26, pass.)

L'idée du règne messianique, et surtout du grand roi qui doit faire justice aux élus, est prédominante dans une portion

* L'auteur ne développe pas l'idée que le Jugement, le grand Jugement de Jahvé, doit être accompli par les païens. Cependant, avant de nous dire que c'est Dieu qui a envoyé les peuples en question (vers. 13), il nous a avertis (vers. 1 1) que tous les mortels, depuis Abraham et jusqu'au jour du grand Jugement, arriveront vite à la vieillesse. Or, c'est après l'invasion des Gentils que les jours recommencent à croître (vers. 37) : l'auteur identifie donc cette invasion au grand Jugement de Jahvé.

* C'est le retour à la longévité primitive; les Patriarches avaient vécu 1000 ans et plus (cf. vers. 15). — Voici la première fois que nous rencontrons le chiffre de 1000 ans. Disons cependant qu'il n'est pas appliqué directement à la durée du grand règne, et, plus tard, quand il jouira de la faveur publique, on le basera sur des rapprochements éxégétiques et des calculs bien étrangers au livre des Jubilés.

considérable du livre actuel d'Hénoch, les Paraboles (XXXVII- LXXI), dont on a dit plus haut qu'il était assez difficile de déterminer la date. Ce sont encore les mêmes idées eschatologiques traditionnelles, exposées en désordre et avec incohérence, mais correspondant à une conception du Roi-Messie si transcendante et tellement supérieure à celle qui se rencontre dans les écrits précédents que Ton en vient parfois à se demander si rhypothèse de retouches chrétiennes ne s'impose pas. Le Juste préexistant à la création est caché pour l'heure au bout du ciel\ il habite avec les saints anges qui prient pour les enfants des hommes. C'est là-bas que se voient les habitations réservées aux élus et le lieu de repos des saints (XXXIX, 3). Mais viendra le jour oU cette demeure, sans doute la Jérusalem céleste, sera révélée à la terre (XXXVIII, i, 3). Le cœur des saints se remplit de joie parce que le nombre des justes est presque au complet, que la prière est entendue et que le sang des martyrs crie vengeance (XLVII, 4). C'est le Messie qui sera leur vengeur (XL VIII, 7) et les impies sont tués par la parole de sa bouche (LXII, 2). Lui, il règne sur les justes, et devient leur juge (LXI, 7). Le ciel et la terre sont renouvelés (XLV, 4) *. Voici que de l'est et de l'ouest arrivent sur les ailes du vent et dans un assourdissant vacarme les chariots qui amènent les Juifs dispersés (LVII). La terre, le schéol, les enfers rendent leurs prisonniers (LI). Le grand royaume qui tantôt semble exister au ciel et tantôt sur la terre est en réalité au Nord (LXI, 1 ) ', et, selon la doctrine

* Cette palingénésie se produit au début de l'ère messianique (XLV, 4-5); le royaume de la fin fait donc partie du |t2)[| DSlj^n* ^^^ conception tout opposée se fera jour prochainement dans le 4* livre d'Esdras et les Targums, pour ne rien dire de certains Pères de l'Eglise.

^ La mention du sud (LVII, i) est tout à fait inexplicable, et contredit l'autre donnée. On se rappelle que, dans le livre d'Hénoch, le sud était le lieu de débarras où l'on déposait la Jérusalem ancienne; si les Paraboles nous apprennent que le grand royaume se trouve au nord, les deux traditions paraissent assez connexes et s'expliquer l'une par l'autre.

commune, dans le jardin de vie (LXI, 13); du reste, les relations sont nombreuses entre le ciel et ce séjour de délices. Les fidèles des derniers temps ne sont-ils pas devenus comme les anges du Très-Haut (LI, 4) ? Ils prendront le vêtement dUmmortalité^ et voici quel doit être leur vêtement^ un vêtement de vie devant le Seigneur des Esprits; leur vêtement ne saurait se défraîchir^ ni leur majesté s* effacer devant le Seigneur des Esprits (LXIII, 16). Les rois et les puissants du monde qui sont témoins de leur joie et du triomphe du Fils de Thomme, en sont saisis d'un dépit profond et désespèrent de leur condition personnelle (LXII, 3,,). Les élus se joueront d'eux, s'égaieront de ce que la colère de Dieu s'est appesantie sur eux, et que son épée s'est enivrée de leur sang.,.. Quant aux justes, le Seigneur des Esprits habitera parmi eux; avec le Fils de V homme, ils mangeront, se coucheront et se lèveront pendant réternité (LXll, 12, 14).

On le voit, toutes les Apocalypses étudiées jusqu'ici ont confondu plus ou moins, et plus ou moins mélangé deux ordres de pensées : toutes ont parlé d'un grand règne qui devait apporter la gloire à Israël, la honte et aussi la perte à ses ennemis ; mais des idées plus générales se sont fait jour de plus en plus, lé monde lui-même qui est méchant et hostile à Jahvé serait puni et détruit, ce serait dans une demeure nouvelle et immuable que se réjouiraient sans fin les justes d'Israël. Si l'on excepte les paraboles d'Hénoch, tous les livres apocryphes s'étaient montrés prodigues de détails empruntés à l'ordre naturel, plus ou moins avares de descriptions appartenant à l'ordre transcendental ; la vie d'ici-bas et la vie supra-terrestre étaient choses qui se succédaient, se ressemblaient, se compénétraient, s'identifiaient même dans une certaine mesure *.

' Peut-être Bousset (Die Religion des Judenthums, p. 197-976) a-t-il trop accentué la distinction des deux ordres de pensées que l'on signale ici. Pour lui, les deux conceptions se heurtent, et le chiliasme est un corn-

C'était là, à ce point de jonction indécis qui marquait à la fois, et la fin des temps actuels, et le commencement des nouveaux, que se plaçait le grand règne du peuple de Dieu. Le chiliasme naissait donc au milieu de ces conceptions eschatologiques assez confuses, et c'est pour cela qu'il nous a fallu envisager avec une certaine largeuc de vues les idées contemporaines sur la fin des temps, et non pas nous restreindre à une simple investigation des textes qui pouvaient parler du royaume de Dieu. De la façon qu'on l'envisageait, ce royaume, à moitié terrestre et à moitié suprasensible, toujours merveilleux d'ailleurs, était à la fois une conception très erronée d'esprits matériels, et une vérité profonde qui devait servir de base à l'enseignement même de Jésus. Les auteurs apocalyptiques, avec une imagination trop souvent excessive, avaient embrouillé la question ; à d'autres il appartenait de séparer la paille du bon grain, de rentrer exactement dans la voie des Prophètes, d'enseigner à leurs contemporains, et aussi à l'avenir, ce qu'il fallait entendre par le règne de Dieu. Les premiers écrivains chrétiens, nos auteurs inspirés surtout, dépassèrent infiniment toutes les conceptions eschatologiques courantes par la grandeur et l'inouï de leurs révélations faites sous l'influence inspiratrice de l'Esprit divin.

promis qui met en ordre les idées eschatologiques. « Durch die Lehre vom Zwischenreich schuf man Ordnung und Harmonie zwischen jenen ganz divergierenden Gedankenkreisen alter und neuer Hofihung. » Les deux catégories de conceptions se trouvent côte à côte dans les mêmes livres : c'est donc que les auteurs apocalyptiques ne se choquaient point de ce rapprochement qu'avec un esprit trop rigoureusement logique on juge aujourd'hui incohérent; c'est donc que « l'ancienne et la nouvelle espérance > s'accordaient assez naturellement, et que le chiliasme vint au jour d'une manière spontanée, par suite de l'union et lors même de l'union de ces idées d'ordre différent, d'ailleurs sans le moindre effort conscient de la pensée religieuse.

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