CHAPITRE II
Le Millénarisme devant la Synagogue et le Nouveau Testament.
L'influence des Apocalypses. — Espérances religieuses du peuple à l'époque du Nouveau Testament. — Saint Jean-Baptiste. — Le royaume de Dieu dans la doctrine de Jésus. — Saint Paul n'est pas Chiliaste. — Un problème pour les érudits de la Synagogue ; réponses diverses. — Le IV* livre d'Esdras. — Une nouvelle solution : l'Apocalypse de Jean. — Le sens du chapitre XX.
L'idée messianique des Apocryphes si flatteuse pour Tamourpropre national des Juifs avait dû être très chère au peuple, et celui-ci s'était sans doute attaché fortement à une conception aussi simple de la glorification patriotique. On a prétendu *, et c'est une opinion assez courante, qu'à la suite des derniers événements de l'histoire juive, cette préoccupation s'était bien affaiblie dans les masses, et qu'il fallut toute l'habileté de Jésus, surtout l'activité ardente de ses premiers disciples pour faire revivre des idées presque mortes, mais que l'on sentait fort utiles à la diffusion du christianisme naissant. Cette conception n'est point tout-à-fait en rapport avec ce que nous savons de
* Baur, Volkmar, en général l'école rationaliste de Tubingue, plus récemment Hoitzmann (Théologie des N. T. 1897).
l'histoire juive de ce temps >. Nous avons écrit ailleurs qu*à une époque d'infortune politique, chacun s'attachait plus encore aux conceptions de l'avenir glorieux, dont les apparences brillantes faisaient oublier les tristesses actuelles. C'est à des époques de ce genre que furent composées les Apocalypses juives; aussi l'on sait combien elles reflétaient profondément la survivance et aussi la vigueur de ces conceptions eschatologiques. C'est une habitude, il est vrai, de considérer ces ouvrages comme des traités savants, qui nous font connaître tout juste la pensée de leurs auteurs, non celle du peuple qui n'était point appelé à les lire. Mais est-il possible qu'un enseignement ésotérique conserve toujours ce caractère, lorsqu'il traite de questions intéressant à ce point les masses ? A vrai dire la littérature apocalyptique était-elle tout-à-fait tenue à l'écart et complètement inconnue du peuple? Nous n'avons pas, sans doute, de preuves évidentes de l'influence qu'elle put exercer sur les contemporains, mais certains indices ne nous font-ils pas entrevoir cette action comme réelle et même profonde, et ne nous laissent-ils pas deviner combien les Juifs étaient imbus de ces idées les plus simples, les seules du reste qu'ils pussent comprendre, et qui coïncidaient si bien avec leur état d'esprit? Les Apocalypses ont pour but de réveiller la confiance générale, en excitant à la foi en Dieu et à la haine des oppresseurs : une semblable doctrine demandait à recueillir le plus grand nombre possible d'adhérents. Qu'on se rappelle les Zélotes se
* II est possible que les espérances de l'avenir aient été moins vives au temps d'Hérode sous Tinlluence du parti pharisien; mais elles existaient toujours. « Was uns Josephus A. J. XVII, 43-45 von eschatologischen Weissagungen der Pharisâer zu Herodes Zeit berichtet, die ausgebildete Eschatologie des Paulus, und manche andre Beobachtung sind Beweis genug fôr Vorhandensein einer starken eschatologischen Stimmung auch in diesem Kreise. » Bousset, Die Religion des Judenth., 197. Le même auteur ajoute cette remarque très juste : « Im neutestamentlichen Zeitalter war die messianische Stimmung im Volke ausserordentlich lebendig. »
révoltant, poussés par ces mêmes espérances en un avenir théocratique, et le peuple faisant cause commune avec eux. Les Psaumes de Salomon pourraient-ils se comprendre sans un vif désir de détacher les masses du parti politique hostile à Tauteur ? Enfin, ce souci constant qu^ont les écrivains apocalyptiques de se dérober sous le nom et les apparences de personnages fort anciens et des plus célèbres, ne laisse-t-il pas découvrir Tenvie de convaincre, non seulement les savants du temps, mais même et surtout les simples qui ne prononçaient qu'avec respect des noms aussi connus * ?
Quelle qu'ait été, au reste, l'influence directe des Apocalypses, ridée d'un règne terrestre et d'un grand roi est très vivante chez les contemporains de Jésus : nous en avons pour garantie les premiers évangiles.
Le peuple s'entretient du royaume de Dieu qui lui est annoncé ; quand Jésus approche de Jérusalem on s'imagine déjà voir apparaître le grand jour tant attendu * ; on interroge le Maître sur l'époque précise de son avènement (Luc. XVIII, 20) ; le royaume qui a été annoncé, le royaume juif dans sa grandeur et son éclat de jadis, le royaume de notre père David ^ est acclamé par la multitude qui y mêle les Hosannas d'allégresse
^ II faudrait prendre garde, du reste, d'exagérer sur ce point notre pensée. On ne prétend pas ici que tous ces indices soient également probants et incontestables, mais leur ensemble, et la nécessité d'expliquer la vivacité extrême de l'idée théocratique chez les contemporains de Jésus, nous semble dénoter une influence récente, l'influence vraie et profonde de quelques-unes au moins des Apocalypses. On voit dès lors la justesse de cette observation de SchQrer, op. cit. III, 184: « Die thatsftchliche Wirkung dieser enthusiastischen VerkOndigungen ist augenscheinlich eine starke und nachhaltige gewesen. Durch sie ist die messianische Hoflhung belebt, durch sie ist das Volk in dem Glauben bestflrkt worden, dass es nicht zum Dienen, sondern zum Herrschen berufen sei. »
* ... âia rh hyyvç avrov eivat 'leçovaaX^fi koî êoKelv airrovç ôri naçaxçvf^ fié7JKei rj paaikela tov Seov hva^alveaOai, Luc XIX, 11.
et de remerciement pour Jahvé *. — Les disciples sont imbus de ces mêmes idées ; ils discutent à plusieurs reprises qui sera le plus grand dans le royaume messianique (Mat. XVIII, i et par.) ; la mère des fils de Zébédée demande les deux places d*honneur pour ses enfants (Mat. XX, 21 et par.); Pierre prend avec soin ses renseignements sur les biens à venir qui seront le partage des Apôtres dans ce monde restauré (Mat. XIX, 27); déjà Jacques et Jean veulent faire descendre sur les villes incrédules le feu du ciel dont la tradition apocalyptique menaçait les impies (Marc III, 17). Il y a là toute une série de traits caractéristiques dont la nature seule suffît à prouver l'authenticité. Remarquons que dans ce royaume terrestre où, suivant la tradition, se retrouveront les Juifs qui sont morts 2, l'usage du mariage est censé permis : le cas de conscience des
^ EvXoytjfiévri ^ içxofiévff PaaiXeta tov irarçàç ^fiùit Javiâ ' ùaavvà èv Toîç v^i oToiç. Marc XI, 9.
^ On sait que la résurrection des corps, dogme favori des Pharisiens, avait pour adversaire acharné le parti sadducéen (cf. Act. XXIII, 6; Josèphe, Bell. Jud. II, 8, la; III, 8; Ant. Jud. XVIII, i, a; Talm. pass.). Patronnée par les influents Pharisiens, cette doctrine devait sans doute être générale et bien connue du peuple à l'époque de Notre Seigneur. Stapfer cependant écrit ce qui suit : « Pendant la vie de Jésus, le peuple a encore du mal à comprendre ce que signifie ressusciter des morts (Marc IX, 10; Luc XX, 37). » (Les idées religieuses en Palestine au temps de J.-C.) Il nous semble plutôt que le premier passage auquel on nous renvoie s'explique mieux comme conséquence d'une fausse idée du Messie: le conquérant et le fondateur du grand royaume éternelt ressusciter des morts, quel sens cela pouvait-il avoir ? Evidemment la doctrine du Messie souffrant (Is. LUI, 4,,) est bien inconnue de la foule, ainsi que les théories postérieures de l'Apocalyptique décadente sur la mort du Messie et le sommeil de la nature au dernier jour (IV Esdr. VII, aS-aç et pass.). A vrai dire, les évangélistes semblent même laisser entendre que la résurrection est alors la croyance générale et orthodoxe: les sadducéens ol âvriXeyov- Teç àvàaraoïv fii eîvai (Luc 1. c) ont tout l'air d'être une secte hérétique dont les idées sur ce point sont en contradiction {àvrtXoyia) avec les idées Justes des spectateurs de la scène.
sadducéens aurait difficilement quelque sens s'il ne supposait généralement admise cette idée préliminaire ^.
A la tête de ce royaume terrestre se trouvera placé le Roi- Messie. On demande à Jean s'il n'est point le Christ (Luc III, 15); Jean lui-même fait poser cette question à Jésus (Mat. XI, 2,, et par.). Nous n'avons aucune raison de douter que telle fut aussi la croyance des Samaritains schismatiques (Jean IV, 25) ; les Jérusalémites acclament enfin le roi qui leur est envoyé par Jahvé (Marc XI, 9). Et si Jésus défend à tous ceux qui connaissent son rôle d'en parler bien haut, n'est-ce pas qu'il craint les démonstrations aveugles et d'ailleurs fort compromettantes d'un peuple nourri des idées d'une théocratie tout-à-fait matérielle»?
Somme toute, les conceptions traditionnelles sur le règne de la fin subsistaient très vivantes au sein de ce peuple qui suivit Jésus ; le caractère élevé qu'elles revêtaient dans les Paraboles d'Hénoch ne se retrouvait peut-être pas dans ces croyances populaires, mais elles étaient restées naïves et simples, à la portée des esprits sans culture.
C'est à tout ce monde que Jean-Baptiste vint parler du royaume des cieux. Par la comparaison du grenier où l'on entasse le froment (Mat. III, 12 et par.), il rappela la réunion future des justes dispersés, la mise à l'écart et la punition dé-
• « Er (Jésus) bestreitet die falsche Meinung, dass die Auferweckten wieder heirathen werden, die schon damais unter den Juden bekannt, und ohne Zweifel sehr gemein war, worauf auch die Sadducâer einen Einwurf gegen die Lehre von der Auferstehung grOndeten. » Corrodi, Gesch. des Chil. I, 366.
* Cf. Mat. VIII, 4; IX, 30; XII, 16; Marc I, 34. Remarquer qu'en parlant de lui-même, Jésus ne s'appelle pas Fils de David, mais bien Fils de l'Homme, terme évidemment moins dangereux, de signification plus indécise sans doute aux yeux de la multitude, mais qui était fort bien compris comme déclaration messianique par les lecteurs de Daniel, surtout après l'exégèse des Paraboles d'Hénoch (cf. Marc XIV, 61, etc.).
finitive des impies. Ce royaume, d'ailleurs, est réservé à ceux-là seuls qui ont pratiqué la vertu, non à ceux qui font partie du peuple juif (Mat. III, 8, par.) ; nous sommes revenus à la doctrine la plus pure des Prophètes, et c'est déjà l'enseignement de Jésus. Le jugement définitif est tout prochain ^ et c'est le Messie lui-même qui jugera les hommes (Mat. III, 1 2„).
Après Jean le Précurseur, voici Jésus, figure sublime selon tous; selon nous, chrétiens, figure réellement divine, puisqu'elle est celle d'un Dieu fait homme ; mais, selon d'autres, figure exclusivement humaine, ayant gardé intactes malgré tout les idées, fussent-elles erronées, de ses contemporains. Il en est qui ont cru que Jésus avait attendu, lui aussi, l'avènement d'un royaume terrestre, et, après quelques évolutions de sa pensée toujours flottante, se serait cru destiné par la Providence à remplir ce rôle de Messie attendu K
^ « L'œuvre spirituelle du Messie que Jean appelle l'ablution dans l'esprit, son jugement qu'il dépeint par l'immersion dans le feu, la purification de l'aire et la coupe des arbres stériles, enfin le règne total de Dieu et le triomphe définitif des justes, ces trois moments lui sont apparus comme immédiats et confondus dans la même perspective. La vision de l'avenir à ce point de vue est encore brouillée chez lui ; il semble ignorer dans quel ordre ils se dérouleront, à quels intervalles et à quelle distance les uns des autres ils devront se réaliser. » P. Rose, Le royaume de Dieu. Rev. Bibl., i juill. 1899, p. 347.
^ <( Rien n'indique que Jésus ait entendu par Royaume des cieux autre chose que ses contemporains.... Autrement il aurait soigneusement distingué sa manière de voir de celle de son peuple; parlant en particulier à ses apôtres, craignant tout malentendu de leur part, comprenant combien ce malentendu serait naturel, il aurait pris soin de le dissiper, les aurait avertis, éclairés, mis sur leurs gardes. Or, de tout cela il n'a jamais rien fait. Et non seulement il n'a jamais pris ces précautions, mais au contraire, il s'est servi de toutes les expressions de ses contemporains, les a employées telles quelles, les a répétées telles quelles, et dans le sens que tout le monde leur donnait. » (Stapfer, J.-C. pendant son ministère, p. 153.) On sait que M. Loisy a cru nécessaire de se rallier à des idées analogues et qu'elles ont répandu le trouble dans les milieux
De fait, à l'exemple de saint Jean, Jésus annonce rapproche du règne de Dieu; c'est là la bonne nouvelle du royaume (Mat. IV, 23 et pass.) qu'il envoie publier par ses disciples. Mais l'expression traditionnelle cache ici un sens spirituel et profond. Il s'agit de la domination parfaite de Dieu sur les hommes, domination qui résulte essentiellement de la foi en la doctrine apportée par Jésus-Messie et de la conformité aux préceptes moraux qu'il a promulgués au nom de Dieu son Père. Les débuts du royaume coïncident avec l'affirmation même et la preuve évidente de la messianité de Jésus, dès lors, avec la répression des puissances impies hostiles au grand roi, mais puissances cette fois toutes spirituelles, Satan et ses adeptes ^.
catholiques. Hâtons -nous de dire que tel n'est pas le sentiment de tous les critiques indépendants et hétérodoxes. On verra par l'étude des documents combien plus justes sont les dires de M. A. Réville (Dict. Lichtenberger, art. Chiliasme) : « On peut poser eomme certain que l'enseignement de Jésus sur le royaume de Dieu, tout en prenant comme point de départ les croyances populaires de son temps et de son pays, cherche à les spiritualiser et à les purifier des conceptions sensuelles qu'elles favorisent Aucune parole de Jésns n'appuie de près ou de loin l'idée d'un règne de mille ans. »
« Luc XVII, ai; Mat. XII, 38 : Eiôk h irveiffiau ^cov kyù èKpâX?i(à tcl âatfiôvia, âça ifâtujev è^* vfiàç ^. p. r. 0, — Il est vrai, qu'aux yeux de M. Loisy, ce dernier texte « pourrait appartenir à une couche secondaire de la tradition évangélique » (Evang. et £gl., p. 43), et que le premier n'est pas « d'une authenticité très sûre ni d'un sens très clair » (op. cit., 54. Comparer avec J. Weiss, Die Predîgt Jésu....). En ce qui concerne Mat. XII, a8, on doit avouer que ce texte appartient sans doute à une autre tradition que les arguments qui précèdent et qui suivent, et qu'il doit être rapproché de la déclaration sur le double sentiment des auditeurs de l'Evangile (vers. 30): chaque logion s'insère de la même façon dans le récit de Marc, et tous les deux développent cette même pensée, de l'hostilité irréductible des deux parties, de Béelzéboul avec les fils des Juifs ses adeptes, et de Jésus avec ceux qui se sont ralliés à lui. Cette opposition présente des royaumes de Dieu et de Satan pallie ce que pourrait avoir l'excessif l'assertion de la présence même du royaume de Dieu, et rien
Les sujets du royaume théocratique ne sont plus seulement les Juifs, ol vioc T^c fioffàitetç (Mat. VIII, 1 2), mais les justes disséminés de par le monde, en un mot ceux qui cherchent même au prix d'efforts violents à s'attacher fermement à la pureté de vie. Ceux qui prennent à cœur de se conformer aux préceptes divins font essentiellement partie du /9a9t3iikS et si les pécheurs n'en sont pas exclus pour l'instant >, c'est que le royaume n'est pas encore parvenu à sa perfection.
Comme le grain de sénevé, il se développera, non seulement par le nombre, mais aussi par la distinction de plus en plus
n'invite en particulier le critique à faire dépendre ces textes d'une tradition postérieure.
Venons-en au texte de saint Luc. D'accord avec le premier Evangile, l'auteur nous entretient du Fils de l'homme: bientôt on ne le verra plus; des messagers qui se disent bien informés croient le découvrir ici et là, mais lui doit se manifester subitement à la terre (vers. sa). Cette notion du Fils de l'homme est connexe à la notion de royaume ; dans les documents évangéliques l'une ne va pas sans l'autre: le règne de Dieu ne doit point se chercher avec soin, il ne faut pas accorder sa confiance aux messagers bien informés qui croient le découvrir ici et là, le royaume de Dieu est au milUu de vous. Les deux passages sont parallèles, et ce serait sans doute affirmer beaucoup que de croire l'un d'eux davantage dans le style de l'évangéliste. Il avait été dit aux contemporains que le royaume approchait: on conçoit donc assez naturellement que quelques-uns se demandent s'il ne serait point ici ou là, et rien n'oblige d'entendre uniquement cette expression de la venue du Messie. Il est, sans doute, fait ici quelque allusion aux croyances traditionnelles d'un royaume caché quelque part, d'une Jérusalem qui va remplacer l'ancienne. Cette' parole de Jésus serait la condamnation de ces espérances trop matérielles, qui n'auraient plus d'objet, puisqu'elles sont déjà réalisées, au moins en partie, et que le royaume de Dieu est au milieu des contemporains.
* Cf. Marc X, 35; Mat. XIX, la; V, 3, etc. Les Béatitudes forment à proprement parler le code du Royaume; la perfection divine est le principe qui les dicte et la norme qui permettra de juger de la valeur réelle des sujets (Mat. V, 48), l'irréductibilité obstinée à ces règles fera la perte des pécheurs (cf. Béatitudes dans Luc).
a Cf. Mat. XIII, 47; XXV, I, etc.
grande qui se fera entre les sujets bons et méchants ^ Ce sera déjà une sorte d'épuration naturelle, et les fidèles doivent aspirer à ce développement qui se manifeste par Taction de plus en plus exclusive, parfaite enfin de Dieu sur les siens ^. Déjà il a été donné à plusieurs de connaître la félicité sans pareille dont jouiront les sujets de ce royaume, quand il sera arrivé à sa perfection 3.
Cette perfection sera la suite et la conséquence du jugement final K Nos Evangiles rapprochent la mention du dernier jour
' Cf. Mat. XIII, a6f et aussi Luc XII, 45. Il est évident que répuratton réelle qui donnera sa perfection au royaume n'aura lieu qu'à la fin des temps.
• Mat. VI, 10 *E^0iTaii fiaai^iaoov, à relier avec ce qui suit. Le royaume arrive, à mesure qu'un plus grand nombre de fidèles accomplissent avec une perfection plus grande les ordres de Dieu.
3 Marc IX, i et par. La transfiguration est déjà, à certains points de vue, un avant-jeu eschatologique. Moïse et Elie s'entretiennent avec Jésus, et l'on sait quel rôle ils doivent jouer dans les derniers jours, au dire des Apocryphes juifs (il y a cependant une certaine hésitation sur le compte de Moïse, du moins avant la composition de l'Apocalypse qui porte son nom), et de l'Apocalypse de saint Jean (XI, 3 à interpréter par XI, 6). La métamorphose de Jésus qui brille comme le soleil (cf. Dan. XII, 3; Sap. III, 7, pour ne rien dire des Apocryphes) n'est pas sans la plus grande analogie avec le vêtement immortel des ressuscites dont saint Paul a un désir si vif de se revêtir (i Cor. XV, 44; a Cor. V, i; cf. infra). Pour les évangélistes, du reste, le rapport est évident de la Transfiguration de Jésus à la transformation finale des saints : c'est toujours, mais à deux moments diflérents, le Royaume de Dieu qui vient avec puissance, {Examiner le contexte et la parole qui introduit cette promesse, surtout dans Marc.)
^ « Le royaume des cieux, est un terme complexe et se dédouble en quelque sorte, en deux notions; le gouvernement de Dieu se réalise en deux temps et comprend deux phases, une phase initiale et une phase eschatologique ou de consommation. » P. Rose, 1. c, p. 349. On aimerait que le R. P. insistât davantage sur l'identité de nature du royaume, et montrât la même suprématie divine s'exerçant d'une manière incomplète d'abord, puis parfaite, sur Israël et l'humanité. — Le triple sens du mot
des vues sur la destruction de Jérusalem, et les deux perspectives se compénètrent et s'entremêlent ; c'était, on s'en souvient, l'opinion courante que les destinées du monde étaient attachées à celles de la Ville et du peuple saint, et de fait les rapports d'une catastrophe à l'autre sont facilement discernables ^ . L'approche de l'événement terrible sera indiquée, sur terre par les plus grandes calamités, et avant tout par la persécution des justes, parallèle évangélique de l'oppression du peuple annoncée si souvent dans les Apocalypses, par des guerres intestines, et au ciel par des phénomènes merveilleux. L'Evangile sera annoncé à toute la terre (Mat. XXIV, 14,,), et beaucoup de païens se seront convertis (Mat. VIII, ii„). Le Fils de l'homme viendra, selon que Daniel l'a prédit et que l'a raconté Hénoch ; dans des assises solennelles il jugera tous les hommes, et décernera aux uns les récompenses, aux autres les châtiments qui ont été mérités. Voilà ce qui intéresse Jésus, et la seule chose qu'il tienne à faire remarquer, c'est l'attachement extrême aux préceptes évangéliques que doivent manifester les chrétiens dans l'attente de ce grand jour >. Pour bien se faire
p. r. 6, que l'on trouve parfois dans l'Evangile (le ciel, l'Eglise, la vie intérieure de la grâce), quoique fondé dans les conclusions que l'on en tire, repose sur une analyse par trop sommaire et incomplète des dires de Jésus.
* « La catastrophe qui doit amener la chute de la nationalité juive a des traits frappants de ressemblance avec le bouleversement qui mettra fin au monde actuel. Les châtiments réservés à l'infidèle Jérusalem n'ont de comparable que les calamités des derniers jours. » Thomas, Le règne du Christ, p. 3a. L'un et l'autre événement doivent causer, du reste, avec le salut des justes, la punition exemplaire des méchants. II n'est pas besoin de dire que ce récit entremêlé (surtout dans le premier Evangile), semble avoir été écrit sous l'impression profonde de la croyance ambiante à la proximité du dernier jour.
^ « Tous les morceaux apocalyptiques, même le discours fondamental où il y a le plus d'éléments descriptifs, et le tableau du jugement dernier de Matthieu, sont beaucoup moins des prédictions détaillées sur la fin du
comprendre et pénétrer les esprits de ses enseignements, il ne dédaignera même pas de se servir des images courantes, fussent-elles même peu relevées, et ses auditeurs apprendront de lui que le royaume de perfection est semblable à un festin royal (Mat. VIII, ii ; Luc XIII, 28,,).
Jésus adopte donc et exprime un certain nombre des idées courantes de son temps, mais il en modifie le sens. Une conception, même en partie erronée, conserve encore sur certains points ses éléments de vérité ; de ce côté la formule peut être employée en toute justesse, et cet emploi même permet de modifier peu à peu ce qu*il y a de faux dans l'ensemble >. C'est ce que, dans sa sagesse, a voulu faire Notre Seigneur Jésus-Christ: il a gardé Técorce, mais au noyau desséché et qui ne pouvait rien produire, il a substitué un autre fruit, le fruit de justice et de vérité qui doit vraiment donner la vie *.
monde que des avertissements touchant les dispositions morales où Ton doit se mettre en vue du grand jugement, si Ton veut traverser sans dommage pour le salut éternel les jours troublés qui précéderont la consommation de toutes choses et Tavénement du royaume des cieux. » Loisy, Apocalypse synoptique, dans Rev. Bibl.
* « La conception populaire a été en quelque sorte le point de départ de Tapostolat de Jésus, et il n'a pas voulu la rectifier et l'ébranler d'un seul coup. Il lui importait moins de révéler la nature de ce royaume, d'en expliquer l'organisme et les lois que d'y acheminer les âmes. Une révélation trop brusque aurait surpris et dérouté.... Non seulement le Sauveur prend le mot, mais il fait encore sien dans une certaine mesure l'élan universel. S'il n'a pas refoulé immédiatement et brusquement la poussée vigoureuse de toutes les âmes vers le royaume établi pour la plus grande gloire de Jésus, c'est parce qu'il espérait s'en emparer en le faisant dévier vers lui, sûr qu'il suffirait de déplacer et de hausser le but pour modifier et spiritualiser l'élan. » P. Rose, 1. c, p. 356.
^ Si l'Evangile n'ensigne pas le millénarisme, on prétend du moins y retrouver une idée chère à cette doctrine, le dédoublement de la résurrection. (Cf. Prager, Das tausendjâhrige Reich. Leipzig, Deichert, 1903, p. 33-40). L'endroit visé est Jean V, 23-30. Il est question d'abord (35), nous dit-on, d'une résurrection partielle, de ceux-là qui ont entendu la voix du
L'identité du royaume fondé par Jésus et du règne messianique, héritage des saints, est une doctrine qui n'est pas inconnue de saint Paul ^ ; s'il ne tire pas parti d'ailleurs de ce rapprochement moins familier aux esprits grecs, il s'étend et à plusieurs reprises sur les cas qui excluent de toute participation à cet héritage. Le royaume de Jésus s'affirme par la lutte contre le royaume des ténèbres (Col. I, 12); n'attendons pas la victoire de celui-là avant que l'incarnation même du mal n'ait paru 2 et n'ait été anéantie par le souffle de la bouche du Sauveur.
Fils de Dieu, car c'est à ceux à qui il lui plaît que le Fils donne la vie (21). Puis Ton nous apprend (a8) que le jugement final doit être précédé d'une grande résurrection, celle de tous les morts, bons et méchants. C'est donc à deux reprises que les morts doivent revenir sur cette terre, quel' ques'uns d'abord qui manifesteront par là la puissance de donner la vie que le Fils a reçue du Père (ai et a6), tous les autres enfin pour faire connaître la puissance de juger qui lui a été transmise (aa et 37) : ce sont là les œuvres supérieures du Fils, lesquelles doivent étonner le monde (ao). — L'exégèse du passage, en particulier le rapprochement ao-aa et a4-a9, est sans doute satisfaisante. Mais on voudra bien remarquer que la résurrection partielle dont il est question étonnera le monde présent comme la résurrection générale le monde à venir, que la première se fait sur l'appel très spécial du Fils de Dieu (35), et qu'elle a son explication dans l'audition humble et soumise de la parole évangélique et dans la foi au Dieu qui a délégué Jésus (24), enfin on voudra bien rapprocher tous ces dires de la déclaration faite au chapitre XI, 35 et de l'appel jeté par le Sauveur à Lazare enseveli (43). La conclusion ne pourra que s'imposer: c'est que l'évangéliste a en vue par avance la résurrection de quelques morts par Jésus et dans le but d'afiermir la foi à sa divinité, point du tout une résurrection partielle à la fin des temps dont rien dans le contexte n'autorise l'idée.
^ Col. I, ia„. EixaptOTovvreç.,, eiç rj^v fieçiôa rov KkffQov tùv àyitàv év rù ^utI, — bç i^haaro ijfiàç Ik t^ç i^oinnaç tov okôtovç, koI fteréaTtfffev eiç ryv paaûuEiav tov viov li^ç àyàmiç ahrov.
' Il y a là une allusion à la petite corne de Daniel (XI, 36) et même des emprunts à ce livre; on y reconnaît aussi une référence claire à la parole de Jésus sur les miracles des faux prophètes avant le g^and jour.
Lorsque Jésus sera venu dans sa puissance, les saints qui ne sont plus retrouveront avec la vie un corps auquel Dieu donnera, selon qu'il lui plaît (i Cor. XV, 38), un éclat et une force extraordinaires (43). Le second Adam, à Topposite du premier, provenait du ciel ; nous serons comme lui et porterons son image (47) *. En ce même temps (52), les justes qui sont encore sur cette terre, ceux-là même auxquels Tapôtre semble s'adresser, revêtiront leur nouveau corps, enveloppe lumineuse qui semble les recouvrir à l'égal d'un manteau (i Cor. XV, 52; 2 Cor. V, 4) *. Le royaume céleste des élus ^ sera sans aucune
avec cette différence toutefois, que si dans le contexte évangélique la puissance de Dieu intervient pour préserver les fidèles, elle s'exerce ici pour aveugler ceux qui périssent. A vrai dire, l'individu, symbolique ou non, dont parle saint Paul, ne semble être qu'un dédoublement de Satan. Non seulement il opère avec sa puissance (9), mais toute une série d'hébralsmes le désignent comme pécheur par excellence, et déjà condamné à périr; il est appelé du nom même de Satan {6 avruceifievoç, }^\rO et se présentera comme dieu (3 et 4). — Ces passages et des passages analogues de saint Paul ont été quelquefois et récemment encore l'objet d'interprétations un peu trop libres. M. le chanoine Arminjon (Fin du monde présent et mystère de la vie future) émet ainsi l'opinion que la parole « nisi venerit discessio » pourrait assez bien s'entendre de la séparation de l'Eglise et de l'Etat, et il paraîtrait que cette ingénieuse explication a été portée dans une chaire même de cathédrale française. Encore si ce n'était là qu'un cas isolé!
* « Wieweit sich dièse Identitftt (des corps ressuscites aux corps mortels) crstrecke, ist im einzelnen in der Schrift (und der Kirchenlehre) nicht enthalten, ja dem Wortlaute nach ist die Identitât selbst nicht formell in der Schrifl (und auch nicht in dér Kirchenlehre) vorgetragen. » Atzberger, op. laud., p. 347. — On sait que M. A. est un prêtre catholique du diocèse de Munich ; au reste, sur cette question très délicate, nous lui laissons toute la responsabilité de ses dires.
^ On remarquera que l'apôtre ne demande point ici à se dépouiller par la mort du ok^voç où il habite ici-bas, mais à se revêtir par dessus {èirevâhfTofTOat) cUi (tKfjvoç céleste. Cependant tout, môme la mort, pourvu qu'il soit avec le Seigneur.
' Saint Paul ne nous dit pas expressément — du reste était-ce néces-
métaphore un royaume de lumière. La création même participera à cette libération des enfants de Dieu, sans doute en retrouvant sa fertilité des premiers âges, et se dégageant de cette loi du mal (inetrâjn r^ pcrmônm) qui ne lui est point naturelle et l'oppresse cruellement >. Les impies sont châtiés pour l'éternité loin de la face du Seigneur et de la gloire de ses saints (2 Thess. I, 9) ; le royaume de Dieu est donc parfait par la réunion complète dans le Christ {datecuftàaiutTtç) de tous les éléments qui lui sont soumis aux cieux et sur la terre (Eph. I, 10). Dans saint Paul, on ne saurait donc trouver la moindre trace d'une croyance quelconque à un règne terrestre et temporaire des saints ; cette conception répugne à sa doctrine.
Sur la foi de deux passages caractéristiques (i Cor. XV, 20,, et I Thess. IV, i6„), on a prétendu* cependant que saint Paul aurait admis l'idée, qui bientôt sera très répandue sous l'influence du chiliasme, d'une double résurrection, des justes,
saire? — où se trouvera ce royaume de Dieu; assez d'allusions indiquent le ciel. L'on ne saurait contredire cette vérité par un argument eztriit de I Th. IV, 17 (surtout de l'expression oirru), et prétendre que les justes doivent à jamais habiter avec le Seigneur dans les nuées, dans les airs. L'apôtre parle ici seulement de cette escorte triomphale de justes qui doit accompagner le Seigneur {eiç avàvrtiaiv rov Kvçiov) quand celui-ci viendra juger le monde, et qui de la sorte (ovtu) sera déjà et pour toujours avec lui. — Il est inutile, bien entendu, de faire remarquer qu'aux yeux de saint Paul le royaume est éternel.
* Cf. Rom. VIII, 19-33. Le verset ao est une allusion à la malédiction de TEden (Gen. III, 17); ce n'est pas de son gré (ovk Ikovgo), mais parce qu'elle en a reçu l'ordre {àià ràv viroTàÇavra), que la terre est soumise à la corruption (âovXeia t^ç i^doçàç), à la production naturelle d'épines et de ronces (Gen. 1. c.) Puisqu'elle a été maudite en même temps que l'homme et à cause de lui, elle espère en même temps que lui, et à cause de sa fidélité pénible aux ordres de Dieu, être délivrée de cette malédiction (koI avTTf tkevdeçudijaeTai àno t^ç âovAeiaç) et participer en quelque manière à la gloire des enfants'de Dieu (eiç r^v èXevdeçiav t^ç ôà^ç tûv rtKVuv rov 0eov).
^ En particulier l'école luthérienne chiliaste de v. Hoffmann.
puis des pécheurs. Si tous les morts doivent revivre dans le Christ, chacun selon son rang (i Cor. XV. 23), il n'en faut point conclure que justes et pécheurs ressusciteront à des périodes diverses ; saint Paul n'a en vue que le Christ-homme qui est ressuscité le premier, puis les justes qui ressusciteront lors de la Parousie, et c'est ce qui explique l'expression omapxk X/bittoç, rJTiiTa oc Toù X/9iTroO. L'Apôtre ne se préoccupe pas des pécheurs* : après tout, qu'ont-ils à voir avec cette résurrection glorieuse qui occupe toute sa pensée ? Après la résurrection de ceux-là qui sont morts dans le Christ, la génération vivante sera enlevée en leur compagnie au-devant du Seigneur : voilà tout ce qu'exprime le second passage allégué (i Thess. IV, 17* tt^w- Tov,... rrritra). Saint Paul ne parle jamais que d'une seule résurrection des morts.
Si, par la venue de Notre Seigneur et la prédication de sa doctrine, l'idée du royaume était devenue tout-à-fait transcendante et devait s'entendre au sens le plus spirituel, elle avait contiuué à se développer, s'était précisée, et s'imposait sous
^ Qu'on ne nous objecte pas, d'ailleurs, la suite du texte. Sans doute, la mort, dernière ennemie de Dieu, sera détruite après cette résurrrection des justes {elrti), mais il n'est point fait allusion en cette manière à une seconde résurrection, celle des pécheurs: la mort doit être anéantie par le fait même de la résurrection des justes et l'endossement de l'immortalité par leur corps mortel. Ce passage s'explique tout naturellement par le verset 54. — Ce qui gêne le lecteur et donne une certaine singularité à tout le contexte, c'est l'évolution rapide de la pensée de saint Paul qui court du sens général au particulier. Tous les hommes sont morts en Adam ; et, par suite du parallélisme de l'idée, tous ressusciteront dans le 'louvel Adam, Jésus-Christ. Mais si tous étaient intimement unis au prenier homme, ceux-là seulement qui sont du Christ se trouvent unis au econd. Ce sont ceux-là qui ressusciteront de la résurrection glorieuse, et lont le Christ ressuscité est vraiment les prémices. ' On remarquera l'inexactitude de la traduction latine qui pourrait être ause de nombreuses difficultés : « Mortuî qui in Christo sunt résurgent rimi, » L'adverbe nçùrov se lit dans les manuscrits grecs.
une forme régulière dans l'enseignement de la Synagogue. On sait ce que fut le travail des scribes, et l'on connaît cette méthode subtile d'interprétation de la Loi qui aboutit à la formation de l'Haggada. Le règne qu'on s'imaginait temporel du Messie, doctrine chère au peuple, était pour les savants un sujet d'études et de recherches tout spécialement indiqué.
Il était tout naturel qu'on s'intéressât à la fin du monde actuel puisqu'elle devait coïncider avec la ruine de la Ville sainte et l'on cherchait à connaître l'époque des jours de trouble, mais aussi la durée du règne triomphal. Sur ce dernier point les renseignements que pouvait fournir la tradition n'étaient pas trop précis. La Sibylle (II, 15 ; IV, 86) avait comparé l'histoire du monde à dix générations, et Hénoch, on s'en souvient, à dix semaines ; mais pour utiliser d'aussi précieuses données, il eût fallu connaître au juste la génération ou la semaine qui verrait inaugurer le grand royaume, et s'essayer ensuite au calcul le plus aléatoire sur la durée des autres générations ou la longueur des autres semaines ^ La réponse, très claire d'ailleurs, à la question posée avait été donnée par le prophète Daniel (VII, 27), puis par un grand nombre d'apocalypses courantes (Sib. III, 766; Hen. LXII, 14; Ps. Sal. XVII, 4): selon la promesse faite autrefois à David, le royaume à venir serait éternel uP'Q HID^ÎD. Une solution favorisant à un tel point l'amour-propre national et ayant de telles garanties
* Cependant Ton sut, vaille que vaille, et par des prodiges d'exégèse, trouver une solution avec des données si peu suffisantes. Il était écrit (Ps. LXXII, 5) qu'on craindrait Jahvé, tant que subsisterait le soleil, tant que paraîtrait la lune, de génération tn géftération D'^^ll *llT • en root à mot, un temps, des temps). Un anonyme (Talm. Saph.) en conclut qu'on craindrait Jahvé, et dès lors, par suite du parallélisme, le Messie dans son royaume, pendant trùis temps, trois générations d'hommes, mettons 900 ans.
^ 49 — dans la tradition, jouissait sans doute d*une grande faveur ^ Mais plusieurs croyaient avoir les meilleures raisons de révoquer en doute une explication aussi simple et par trop claire. Le bonheur éternel que prédisent les documents anciens ne désigne-t-il pas cet état de perfection dernière auquel les justes ne parviendront qu'au ciel ? Dès lors la question reste pendante: quelle sera la durée du grand règne terrestre*?
Le quatrième livre d'Esdras, apocryphe de la fin du premier siècle, nous donne enfin une réponse catégorique : Jocundahunlur qui relicti sunt annis quadringentis (4 Esdr. VII, 28). N'était-il pas écrit au Psaume XC (Vulg. LXXXIX) 15. que Jahvé réjouirait son peuple autant d'armées que celui-ci
^ Nous en trouvons la preuve dans l'Evangile même (Jean XII, 34). La foule a entendu dire d'après la Loi, sans doute dans les explications données sur la Loi, Ôr« 6 Xçurràç /lévei eiç rbv alùva. L'Apocalypse de Baruch (LXXIII, i) nous apprend de même que le Messie doit siéger in œtemum super ihrono regni sut; mais cette expression n'est peut-être pas à entendre littéralement, car le même ouvrage, se servant ailleurs (XL, 3) du même terme, prend soin de le préciser et en restreint la portée : in sœculum doneefiniatur ntundus corruptioms,
^ En dehors des solutions courantes que nous retrouverons tout à l'heure dans IV Esdras et l'Apocalyse de Jean, il est un certain nombre de réponses qui nous sont connues par le Talmud (traité Sanh.) et qui, du reste, ne laissent rien à désirer au point de vue de la précision. — S'il faut en croire Elieser, fils d'Hyrcan, le royaume durera 40 années, qui correspondront au séjour des Israélites dans le désert. — S'il est vrai que les jours dans le pays que l'Elemel a juré de donner à nos ancêtres seront aussi nombreux que les jours des deux au dessus de la terre (Deut. XI, 91), on pourra évaluer la durée du royaume par l'âge du monde à l'époque où fut faite cette promesse (Rabbi-Jehuda). — Isaïe avait comparé le temps du salut à la joie du jeune homme qui vient de s'unir à sa fiancée (Is. LXII, 5) : on sait que les fêtes nuptiales duraient 7 jours chez les Juifs, et R. Abimi en conclut logiquement que les noces mystiques du' Roi-Messie et de son peuple se célébreront pendant 7 jours selon Dieu, ou, si l'on comprend mieux, pendant 7000 ans, etc. (Cf. Corrodi, op. cit.,
— jo — aurait connu le malheur? Or, selon les dires mêmes du Seigneur à Abraham (Gen. XVÏ, 13), les descendants du Patriarche avaient été asservis pendant quatre cents années en Egypte: il en résultait donc que les véritables descendants d'Abraham, c'est-à-dire les seuls justes de la An, jouiraient de quatre siècles de félicité. La donnée, un peu indécise dans quelques-uns de nos textes actuels <, est reprise par les scribes postérieurs (Talm. Sanh., 99). Pseudo-Esdras concluait cette ère de bonheur par la mort de tous les hommes et du Messie lui-même, enfin par un sommeil de sept jours équivalant aux temps à.% la création génésiaque dont il nous parlait auparavant ; un nouveau monde se constituait dans l'espace, et c'était celui-là sur lequel devait s'exercer le jugement des ressuscites, avant qu'il leur soit donné de participer éternellement au bonheur qui attend le petit nombre des élus ^.
Cette même comparaison de la fin des choses à la semaine génésiaque suggéra à d'autres une seconde solution à la difficulté que l'on connaît. Si le plan divin est d'assimiler la fin
* Les versions latines et arabes donnent le chiffre 400, mais les versions arméniennes et éthiopiennes ne précisent aucun nombre, et le syriaque donne 90 années.
* Revelabitur filius meus (Jésus) cum his qui cum eo sunt, et jocundabuntur qui relicti sunt annis quadringentis. Et erit post annos hos, et morietur filius meus Christus et omnés qui spiramentum habent homines. £t convertetur sseculum in anHquum silêtUtum diebus septem, sicut m prioribus judiciis, ita ut nemo derelinquatur. Et erit post dies 7, et excitabitur quod nondum viget sseculum et morietur corruptum, et terra reddet quae in ea dormiunt, et pulvis qui in eo sileniio habitant, et promptua* ria (Paraboles d'Hénoch avaient ici parlé du schéol) reddent quae in eis commendatae sunt animae. Et revelabitur Altissimus super sedem judicii et pertransibunt miseriae, et longanimitas congregabitur.... Multi quidem creati sunt, pauci vero salvabuntur. (4 Esdr. VII, 98-34; VIII, 3, d'après Vulg.). — La doctrine est profondément juive, mais l'on aura remarqué au début une interpolation chrétienne évidente.
aux débuts, — et pouvait-on en douter ^ ? — la palingénésie, à rinstar de la création première, s'effectuerait en six jours, le septième étant réservé au repos divin (Gen. I et II, 2). Or, ce même psaume XC (Vulg. LXXXIX) déclarait explicitement qu'aux yeux de Jahvé miile ans sont comme le jour qui tCest plus^ et cette donnée si affirmative était rapprochée, avec quelque raison évidemment, d'exclamations nombreuses et suggestives sur la brièveté de la vie humaine. On ne pouvait donc douter que la vie de l'homme fut de 6000 ans, et que le sabbat dernier, c'est-à-dire le repos du Messie avec ses saints, eût une durée de dix siècles 2. La résurrectfon des justes, à laquelle Daniel faisait déjà allusion, se produisait sans doute au début même de ce règne, et, à la fin des mille ans, le grand jugement serait précédé d'une nouvelle résurrection,
^ Cette assimilation est Tune des vérités les plus anciennes et les plus fécondes de la théologie juive ; les occasions n'ont pas manqué d'en relater l'expression. Elle se retrouve chez Philon lui-même.
' Cette explication du règne millénaire est donnée tout au long dans Tépltre de Barnabe, ^evréçav ir>.àotv kn* taxàruv èiroitfaev. Atyei ôè Kvçtoç ' 'lâoby iroia rà ioxara Ctç rà nçûra (Barn. Vil, 13). L'on s*est demandé à quel passage de l'Ecriture se référait ici Barnabe ; il semble que son texte ait été, non une citation littérale, mais une explication très exacte du plan providentiel, d'après les anciens récits, surtout apocalyptiques; la donnée, en tout cas, est antérieure et indépendante de a Corinth. V, 17 (hypothèse de Dressel). Barnabe, après avoir cité Gen. II, a, ajoute : « Hpocéxere, TéKva, ri Xéyei rà Swerk'XritJtv h iÇ ^/téçcuç. Toîjto ^fyei, bri tv iioKUTxi^iÇ ireatv aweréXkoEi Khçioç rà aifinavra ' if yàç ifitça iraç avTi^ atfftalvei x^^ ^9* ^vrbç éè fioi ftaçTvçéi 'Xèywv 'lêov ijfiêça Kvçiov iarat ùç xi^Mi erff, Ovkovv, réicva, h êf ^f^épaiç, h toiç è^aïaaxî^iç èreaiv awTe?£a0/f<TETai rà oi/inavra, KaX Karéiravaev rij ifJtipç ry iBôàfiij ' Totrro ^éyet ' brav è^.Oùv 6 htoç avrov Karoçy^ûe i rbv Kcuçbv rov àvâfiov koI Kçiveî Tovç àaePéiç koI àXXà^ei rbv f/Xtov Koi ry)v ae^^wfv koI tovç àariçaç, r&re KaÀùç KarairahoeTai èv rj fffiiça T'q épâofiy,.». 'lêty bri dça r&re ko^ùç icaranavàfuvoi aytaoofiijv avrf/v (r. ^fiéç, éftéofÂ,) bre êwijaôfieBa avroî éiKaiaOéV' reç Kai ànoXap&meç ryv hnayyé^iav fiiiKkri ovo^ç r^ç àvofuaç , koivùv âè yiyov&ruv nàvTuv vnb Kvçlov, » (Barn. XV, 4-8.)
celle-là de tous les morts ^ ou bien des pécheurs non encore revenus à la vie. Cette dernière solution, en soi fort différente de celle que prônait IV Esdras, mais tout-à-fait identique à elle au point de vue de la méthode et des éléments même d*oii elle dérive, a dû se former dans les mêmes milieux juifs, sans doute à la même époque, et se trouve d'ailleurs mentionné par le Talmud (Sanh, 97) K Par l'adhésion que lui firent bon nombre de chrétiens de première marque, elle eût la chance de jouir longtemps d*une faveur que ne connût point la donnée restée juive du Pseudo-Esdras.
* A propos du passage connu de 4 Esdras, M. Vernes fait la remarque suivante : « C'est la théorie très authentique, très juive du millénium : la mort du Messie précède le jugement; après un règne de 400 ans, il subit le sort commun de l'humanité » (op. cit., p. 379). C'est pourtant la première fois que nous trouvons mentionnée explicitement la mort du Messie avec le sommeil de la nature. Cette doctrine a pu s'allier aussi avec le chiliasme qu'on vient d'exposer, mais cette fusion a-t-elle eu lieu, cette doctrine a-t-elle même été vraiment populaire, on peut en douter. L'Apocalypse de saint Jean qui se sert des expressions et des images mêmes du chiliasme sans doute contemporain , dit expressément : 'Ayioç à ixo>v fiiçoç év Tij àvaaràoet ry nçibry ' énl tovtuv à âevrépoç Bàvaroç ovk ix^t è^ovalav (Ap. XX, 6). Cette doctrine moins récente d'après laquelle les justes ressuscites persévèrent dans leur existence nouvelle fut, sans doute, la persuasion générale, et l'hypothèse, plus adaptée de fait à l'analogie avec la création, d'une seconde mort des justes, laquelle précéderait le jugement général, se répandit moins malgré l'autorité du Pseudo- Esdras, et fut d'ailleurs circonscrite aux milieux exclusivement juifs.
^ Le Talmud émet aussi quelque part une théorie fort apparentée avec celle que l'on vient d'exposer : « C'est une tradition de l'école d'Elie que le monde doit durer 6000 ans, aooo avant la Loi, aooo sous la Loi, aooo sous le Messie. » (Trait. Sanh. Dist. Cheluk). — En définitive, toutes ces solutions proviennent cjes mêmes prémisses, le rapprochement avec les jours de la création génésiaque, et l'emploi ingénieux du Psaume CX, présumé eschatologique. C'est aussi et toujours le même esprit qui préside à la déduction. SchQrer (1. c, II, 503) dit fort bien à ce propos : « Wurde das poetische Bild zum gelehrten Dogma. >»
En ce qui concerne la doctrine du millénium, l'hypothèse d'une origine
L'Apocalypse de saint Jean connaît fort bien cette doctrine et Texpose tout au long. Après la ruine de la Babylone nouvelle, à la suite d'une lutte victorieuse contre la Bête et le faux Prophète qui sont les ennemis de Dieu et des saints, la puissance divine enchaîne pour mille ans Satan dans Tabîme, et cependant les martyrs et les justes revenus à la vie participent au sacerdoce et à la royauté du Christ; lequel vit avec eux. Mais Satan relâché fomente une coalition nouvelle, et les ennemis se portent vers la ville sainte. Un feu qui tombe du ciel dévore ces troupes maudites ; le Seigneur apparaît, tandis que s*effacent mystérieusement le ciel et la terre, que la mort et le schéol qui ont rendu leurs prisonniers, s'abîment dans Tétang de feu qui a englouti déjà les forces de la coalition. Cette punition symbolique des pécheurs, l'auteur inspiré l'appelle la seconde mort. On nous représente ensuite de nouveaux cieux et une nouvelle terre qui descendent remplir l'immensité, enfin la ville sainte de Jérusalem, bâtie en pierres précieuses, illuminée par la gloire du Christ. Au milieu d'une des places de la cité nouvelle, baigné par les eaux d'un fleuve mystérieux, nous reconnaissons le fameux arbre de vie de l'Eden.; les justes se nourriront, sans doute, de ses fruits mensuels, et c'est là qu'ils vivront pendant l'éternité (Apoc. XX-XXII, 6).
Le lecteur se sera demandé peut-être ce qu'étaient devenus pendant le millenium les peuples incrédules que Satan rassemblera plus tard des quatre coins de la terre ; il aurait été heureux de savoir oti se passera la scène du jugement flnal^
chrétienne et joannine est à rejeter, et ce point est admis de plusieurs critiques. « Hier (Ap. XX), die looo Jahre erscheinen wie etwas Gegebenes und Bekanntes, was man nebenbei zu berûhren fQr hinreichend hâlt, und was nur wie mit christl. Farbe Qberzogen wird. (Ewald, 325). S'il faut en croire le Talmud, cette théorie chiliaste aurait été déjà celle de R. Chatman, lequel, au dire de Maimonides (Praef. ad Sed. Seraîm), vivait avant Hillel (cf. Corrodi. 1. cl, 338) : dans tous les cas, elle fût reprise au début du second siècle et dûment exposée par R. Eliezer.
puisque la terre et le ciel présents ont déjà disparu (XX, ii), et que ceux qui doivent les remplacer n'apparaîtront qu'après ce grand acte (XXI, i). Il serait curieux de connaître en quels rapports' la Jérusalem céleste se trouve avec cette nouvelle création qui semble indépendante, comment il peut se faire que les nations marcheront à sa lumière (XXI, 24), qu'elles seront guéries par les feuilles de l'arbre paradisiaque (XXII, 2), puisque déjà elles ont été détruites par le feu (XX, 9), et que désormais un seul peuple subsiste, le peuple saint écrit au livre de vie (XX, 15). L'auteur inspiré n'a point voulu descendre à ces détails ; il connaît merveilleusement les écrits antérieurs ^ et agence, avec les morceaux que lui fournit la tradition, une série de tableaux, lesquels correspondent sans' doute au mieux, sinon précisément avec l'ordre plus ou moins traditionnel, du moins avec le but qu'il se propose.
L'ouvrage qu'on étudie pour l'heure n'est-il donc qu'un décalque des Apocalypses juives et favorise-t-il le chiliasme, question fort délicate, à laquelle bon nombre de critiques ont répondu par l'affirmative, et qui a eu le mérite peu envié d'égarer dans le champ des hypothèses les plus variées et les plus inattendues plusieurs de ceux qui ont cru devoir être d'un sentiment opposé *.
* L'auteur de l'Apocalypse affectionne de préférence Daniel et Hénoch ; le passage prétendu chiliaste semble être une réminiscence, en même temps qu'un commentaire eschatologique , d'IsaTe XXIV, ai -XXV, XXVI, 14.
^ Négative. — Les luttes de la Béte et du Prophète ont été entendues des persécutions de l'Eglise catholique, et l'Antéchrist personnifié en Domitien. ~ Un bon nombre ont ^u dans l'Apocalypse la prédiction de ce qui devait être l'histoire de l'Eglise, et plusieurs ont assuré que Luther était l'Antéchrist. — De moins clairvoyantes personnes ont remarqué qu'étant un chiffre parfait, le nombre 1000 ne correspondait peut-être pas exactement au chiffre réel, qu'en tous cas il faudrait-être sûr du point de départ pour baser sur cette donnée un calcul probant concernant le
L*auteur de TApocalypse ne se soucie pas d'ajuster un certain nombre de détails incohérents; c'est donc qu'il veut nous assurer seulement de la substance même de ses dires, et ne craint pas dès lors d'employer un langage, à la vérité fort étrange pour nous, mais auquel ses contemporains étaient de longue date habitués. En outre, Tauteur est chrétien, disciple
jugement final, la paix et le bonheur des élus, point d'arrivée. — Des protestants quelque peu zélés nous ont dit souvent que la grande prostituée était le pouvoir pontifical, et qu'il ne fallait pas douter que le pape ne fût l'incarnation de l'Antéchrist; il paraîtrait cependant que la théorie est défectueuse par quelque endroit, car voici quelque temps qu'on l'a remisée et ne la présente plus au public. On sait que ce sont des PP. jésuites qui les premiers, au dix-septième siècle, ont réagi contre cette exégèse ingénieuse, etc.
Affirmative. — Le caractère chiliaste d'Ap. XX est affirmé par bon nombre de critiques. Une école luthérienne chiliaste s'est fondée en Allemagne, qui subsiste toujours malgré les efforts de nombreux détracteurs. Citons, parmi ses membres, von Hoffmann (Weissagung und Erftlllung, 1844); Grau (Neutest. Schrifl); FQller (Die Offenbarung Joh., 1874), etc. et beaucoup de théologiens positifs (cf. Prager, Das tausendjâhr. Reich, 1903); parmi ses adversaires, Volck (Der Chil., seiner neuesten Bekftmpfung gegenflber, 1869) ; ZOckler (Handb. der theolog. Wissensch.), etc. Un certain nombre de catholiques ont cru servir la vérité et réconforter les fidèles en s'appropriant plusieurs théories apparentées au chiliasme; citons, en Angleterre, Pagani (The end of the world, 1856); en Allemagne, Schneider (Die chil. Doctrine und ihr Verhâltniss zur chiliastischen Glaubenslehre, 1859); en France, plusieurs auteurs. Plus récemment et de nos jours même, M. le chanoine Chabauty de Poitiers par des études positives a inauguré un mouvement en ce sens.
Etant donné l'actualité de cet essai, on prendra peut-être quelque intérêt à savoir comment la question est envisagée tant au point de vue théologique qu'historique par M. Chabauty et son école. « Au second avènement de J.-C. qui sera glorieux et triomphant, le feu détruira l'univers physique, sauf un certain nombre de justes des deux seites.... Les justes vivants seront renouvelés et améliorés dans leurs corps mortels et passibles, qui, en continuant de vivre revêtiront les conditions d'intégrité et d'immortalité que possédaient les corps d'Adam et d'Eve innocents. Constitués per modum unius, comme souche et chefs de l'humanité
de Jésus ^ et, de même que le Sauveur a pris à ses yeux la place du Messie apocalyptique, l'idée du royaume diaprés Jésus s'est substituée à l'idée courante du règne messianique, et cela sans que les. expressions aient besoin d'être modifiées. Pour lui, le royaume est fondé par la venue même du Verbe qui est le roi guerrier attendu par les Juifs, et par la victoire
future, ils recevront du Seigneur la mission de transmettre à leurs descendants et à l'Eglise sur la terre les dons et privilèges anciens et nouveaux, fruits de la Rédemption, octroyés à tous et à chacun, et désormais inamissibles dans la race d'Adam. Les dons et privilèges anciens recouvrés 'au jour du jugement seront: tous ceux du premier homme et du Paradis terrestre, à savoir intégrité de la nature, condition et fin surnaturelle, inclination intérieure vers Dieu et vers le bien, génération et conception dans la justice et la sainteté, immortalité et usage des fruits de l'arbre de vie, exemption de toute souffrance dans le corps et dans l'âme , puis, à la fin de l'épreuve, pour chaque homme, transfiguration de son corps immortel en la céleste et glorieuse incorruptibilité et ascension bienheureuse au Paradis. Les dons et privilèges nouveaux seront : les dons de la grâce toujours efficaces et la persévérance finale accordée à tous et à chacun des hommes, c'est-à-dire le salut éternel pour tous sans exception; le règne nouveau et incontesté et la présence visible de Jésus sur la terre; l'absence complète de toute tentation, action ou influence de Satan et de ses anges. » (Chabauty, Avenir de l'Eglise catholique selon le plan divin, 1890, N"* 17, p. 214). >- Sur cette même question un certain nombre de détails intéressants viennent de nous être donnés par un ami de M. C, le D' chanoine Rohling, professeur à l'université de Prague, dans son livre (En route pour Sion, traduct. fr. par £. Rohmer, Paris, Lethielleux) précédé d'une approbation de l'évéque d'Augsbourg, et de l'Imprimatur canonique de Paris en date du 5 avril 190a. Il paraîtrait que « ce qu'on entend ordinairement par Fin du monde ne veut pas dire que le monde aura une Fin ou cessera d'exister... : l'histoire de l'humanité ne fera que commencer alors (Introd.).... La dernière époque des choses présentes a sans doute déjà commencé.... Du nombre de ce même Israël converti et du petit reste des autres peuples demeurés fidèles à Dieu, quelques-uns survivront, et sur la nouvelle Terre Promise, commenceront le règne éternel de Dieu dans la sainteté primitive avec Jérusalem comme métropole (VII).... Le Christ personnellement et visiblement 1 Voir note i à la page suivante.
définitive sur les puissances du mal et leurs suppôts. Satan est enchaîné pour des siècles (XIX, i x - XX, 3) ; la venue de Jésus a coïncidé avec la première et imparfaite fondation du royaume, avec la victoire sur les impies '. Ce n'est pas tout. L'enfance du monde racontée à la Genèse n'est que le premier
ne régnera pas seulement pendant 1000 ans ou pendant une longue période indéterminée, mais sans fin, à Jérusalem, sur l'humanité pérégrinante de la terre entière (XIX).... Chaque membre (du royaume) pris individuellement montera au ciel sans passer par la mort (VII). » Si cette doctrine parait nouvelle, la faute en est «( à TEcoIe, qui jusqu'à présent a eu surtout en vue les fins dernières des individus, sans se préoccuper de savoir si le genre humain comme tel sera aussi délivré par la Rédemption et ainsi rétabli dans la perfection de l'état primitif (p. XI) »; la faute en est également aux critiques qui se sont crus obligés « d'abandonner le sens littéral >» et d'embrasser la méthode « pas précisément heureuse » des Pères, « pour ne pas s'exposer aux prétendus ou vrais abus du chiliasme » (p. XVIII). Nous croyons savoir que ces doctrines ont eu un certain retentissement dans les pays de langue allemande, et quelque peu en Amérique. Il parait même qu'on a fondé en Sicile un ordre spécial de religieuses, les vierges de l'Exspectation, qui attendent et pressent par leurs prières la Parousie de N. S. et l'avènement de la nouvelle humanité. Peut-être, cependant, y a-t-il encore, hélas, beaucoup de scolastiques et de critiques en ce monde, et la chose n'en vaudra pas mieux pour cette théorie qu'on voudra bien nous pardonner d'avoir exposé si longuement
^ On connaît l'hypothèse récemment émise que l'Apocalypse serait une rédaction chrétienne de documents juifs. Ce qui importe à notre sujet, est de bien se convaincre de l'unité de composition littéraire définitive, que l'auteur ait utilisé des sources juives, ou, ce qui est sans doute plus vraisemblable, qu'il se soit pénétré du formulaire apocalyptique courant dans le but de se mettre davantage à la portée de ses auditeurs, de piquer leur attention, surtout de leur faire partager sa foi profonde et son espérance très vive en Jésus.
- « Der Zeitraum von tausend Jahren bedeutet hier wohl nur die ganze Dauer der Kirche von der ersten bis zur zweiten Ankunft Christi, in vyrelcher ja die Macht Satans gewaltig beschrânkt ist im Gegensatz zur Zeit vor Christus und zur letzten Zeit unmittelbar vor der Wiederkunft Christi. » Atzberger, 1. c, p. 261.
jeu de ce qui arrivera à la fin, et l'entrée du royaume en sa forme parfaite se calque sur ses origines. Cette fois, c'est l'Eternel lui-même qui apparaît (XX, xi) < ; Satan < et ses suppôts^ sont vaincus (XX, 7-10, 14 et 15), les saints habitent pour toujours avec Dieu dans la Jérusalem nouvelle. Tout cela décrit avec un art consommé, et d'après les images et les pro-
' Dans l'Apocalypse, l'Etemel {Kv^ioç 6 0éoç 6 vavTOKQàrLfç) est le plus souvent disting^ué du Messie ; celui-ci porte le nom traditionnel bftoioç vtù àvdçÔTTov, ou bien s'appelle rd àçvtov par une allusion à un passage d'Isaïe (LUI, 7) qui fut sans doute interprété dès la première heure de la Passion de Jésus (Apoc. V, . i ; XW, 1, etc.). Le Christ déjà appelé 6 Aùyoç Tov Seov (Apoc. XIX, i^ préside au premier jugement (XIX, 1 1 „ ) et règne en même temps que les fustes ( XX, 4 ) : le second jugement est attribué à l'Eternel (XX, 11 à interpréter par IV, a„) qui habitera avec le Messie au milieu des élus (XXI pass., XXII, 3). Du reste, comme dans les Paraboles d'Hénoch, le Christ est conçu dans le rapport le plus étroit avec l'Eternel : celui-ci est son Père (XIV, i); comme l'Eternel, il siège au milieu des 4 animaux et des 34 vieillards et reçoit en même temps que lui les louanges et adorations de toute créature (V, 6, 13). Plus que cela, on lui accorde les privilèges mêmes de l'Etemel (XIX, 15; XXI, 33), il occupe le même trône que Dieu (XXII, 1, pass.X les élus sont à la fois prêtres de Dieu et du Christ (XX, 6). L'Apocalypse, tout en restant dans la tradition, est profondément imprégnée de l'esprit chrétien.
' Pour permettre une seconde mise en scène de Satan (XX, 7 „ ), celui-ci n'a point été précipité dans l'étang de feu en même temps que ses deux lieutenants principaux, la Bête et le fauif Prophète (XIX, ao). L'auteur a sans doute été impressionné par la double punition des anges coupables au livre d'Hénoch, lesquels doivemi être liés pindani 70 générations sous les collines de la terre^ jusqu'au jour de leur jugemeni et de leur perte, jusqu'à ce que le dernier jugement étemel soit accompli, car dans ces jours-là on les fera descendre dans un abîme de feu (Hén. X, la et XVIII, XIX). La chose est d'autant plus probable que Satan et ses anges sont assimilés aux étoiles du ciel (XII, 3-4), selon une vieille tradition qu'Hénoch avait mise au premier plan (Hén. XVIII, 15, etc.). On doit dire cependant que l'abîme de l'Apocalypse semble déjà conçu comme un lieu rempli de flammes (Ap. IX, a; cf. Hén. XVIII, 11 „).
3 On remarquera que la mort et le schéol sont aussi jetés au feu (XX, 14), non pas simplement parce que, après avoir rendu leurs prisonniers,
cédés de TApocalyptique courante. Et pour que le parallélisme soit mieux observé, on note une double mort et immersion des pécheurs dans Tétang de feu (XIX, 20 et 21 - XX, 7-10, 14 et 15), une double résurrection^ (XX, 4, 5- XX, 13). Ce dernier point n'est, sans doute, qu'une donnée symbolique empruntée aux croyances contemporaines. La première résurrection fait en effet la contre-partie de la seconde mort (XX, 6); or, ce dernier terme n'indique pas seulement un nouveau
ils étaient devenus puissances inutiles, mais parce qu'ils étaient considérés comme alliés de Satan, ayant englouti les saints qu'avaient tués ses suppôts, et ennemis nés de la vie et de Dieu, selon une conception que le travail haggadique amena sans doute k son état parfait (cf. i Cor. XV, 94 et 35, 54). — La mer est aussi jugée et il semble que ce soit pour le même motif (XX, 13); cependant elle ne sera point jetée au feu, probablement à cause de l'irréductibilité des éléments, feu et eau, mais elle sera anéantie (XXI, i). Il est intéressant de voir qu'un nouveau ciel et une nouvelle terre remplaceront les premiers, sans que rien arrive pour occuper la place de la mer anéantie (XXI, i); elle était donc en soi une puissance essentiellement hostile à Dieu. Il y a peut-être ici quelque souvenir des vieilles légendes chaldéennes sur la lutte de la terre contre la mer, de Dieu contre la puissance de l'abîme (cf. Bousset, Der Antichrist). * C'est la première fois que nous trouvons mentionnée explicitement une double résurrection, des justes d'abord avant la fondation du royaume, des pécheurs ensuite avant le jugement (rapprocher d'Esdras). A l'exception de la doctrine extrême du Psautier de Salomon (à comparer avec Josèphe, Ant. Jud. XVIII, i, 3; Bell. Jud. II, 8, 11), les Apocalypses qui toutes admettaient la résurrection des justes et des pécheurs (au moins de quelques-uns), la faisaient ordinairement coïncider avec le jugement final, en d'autres termes, avec la punition des uns et la récompense des autres par les joies du grand règne; le règne messianique était donc postérieur au jugement et à la résurrection. Des Apocalypses plus récentes et contemporaines, spécialement Apoc. Baruch et 4 Esdras, ayant l'idée plus nette d'un bonheur transcendant, placèrent en ce siècle ntn oh^9 l'inauguration du royaume ; à leurs yeux, le règne messianique était donc antérieur au jugement et à la résurrection. La doctrine d'une résurrection double et successive, telle qu'elle existe au temps de l'Apocalypse de Jean, d'après la manière de parler de ce livre, était donc une
trépas physique que n*ont point à craindre les justes ressuscites, mais aussi et avant tout le trépas symbolique, l'immersion dans le feu qui ne les menace pas (XX, 15; XXI, 8). Le bonheur terrestre des mille ans est Timage très juive et très précise du bonheur dont ils jouissent déjà maintenant dans un monde meilleur. Si ce synibolisme nous surprend trop aujourd'hui, c'est que le passage eh question a besoin d'être interprêté par Apoc. VII, 13,, ^, et même alors, dans ce morceau auquel Tau-
conciliation de ces deux théories, ou mieux leur complément; le nom de saint Jean et les procédés trop symboliques de l'ouvrage, firent admettre cette solution de plusieurs Pères. Ce fut là, nous le verrons, l'origine de quelques embarras, quand il s'agit pour eux de préciser à quelle époque les justes morts entreraient en possession de la vision béatifique (après le jugement dernier seulement, — aussitôt après leur mort, avant même la fondation du règne millénaire).
1 II est facile d'instituer le paraUèle Apoc. VII-Apoc. XX et XXI, et Ton remarquera à quelle période, antérieure ou postérieure au jugement, se rapportent chacun des membres de la comparaison.
Apoc. VII, 14. OvTot eiaiv ol èçx^ Apoc. XX, 4. {eiàov) ràç fuxàç fuvoi in T^ç ffXhjfeuç t^ç /leyà^ifç, koI rùv neire^MUOftévuv âià t^v fjuiQTvçiav Jtn'kwav ràç aroXàç airrùv, ical èWeiKO- 'Ir/aov Kai âià ràv ?^6yov tov Oeoiy vav ev rÇi oljuart toû àçvtotf (les martyrs, cf. Apoc. VI, 9, 1 1 ; VII, 9).
Kat oÎTtveç ov wçoaeKvwfaav tÇ BiKi'uii . ' ovre rj euiàvi avroît, Kat ovk éXafiov rà xàçay/ia ènî rà fitTLmov , Kat «rt Tt/v ;t'Zpa avTùv.
15. ^là Tovrà eïaiv hvùwtov tov ... è^aatKevaav fiera tov Xçiaroh dQÔvov TOV Seov, Ta x'^^ ^•
Kal TjiTçevovaiv avTtfî ifiépaç Kal vvk» 6. iaovrai leçeîç tov ëeov nai tov
TOÇ kv T(fl VaÛ aVTOVt Xçigtov,
XXI, 3. *lôov, 7 aKfjv^ TOV 8eoh fiCTa Tùv hvdçûmuv, koX HKifvùaei Kaî 6 Kadiifievoç knX tov Oçàvov aK^vù- fur airrùv... Ktû airrbç à Oehç fier cet knavTobç. airrùv ioTcu..,
5 à KaOfjfievoç M r^ Oçôvc».
teur se réfère, Ton remarquera encore que le caractère supraterrestre de la vision (VII, i, 9) n'est pas expressément signale, bien que le trône divin, le chœur des anges, des 4 animaux et des 24 vieillards aient été déjà vus au ciel par le Prophète lui-même (IV, 2).
L'Apocalypse de saint Jean, quoique n'étant pas sans doute imbue des idées chiliastes, s'était appropriée, dans le but d'impressionner les contemporains, tout l'extérieur, la manière de s'exprimer, et, jusqu'à un certain point, la manière de penser des esprits d'alors et de ceux-là même qui étaient égarés par les préoccupations millénaires ; il était facile de s'y tromper et l'on s'y trompa.
16. Ov rreivâoovaiv èrt, ovâè âi\ff^' 4. ..,ovTe irévOoç, obre Kçavy^, ovre covaiv iri, ovâe fii} néay kir avrovç 6 irâvoç ovk ëarai iri (cf. 93).
^^toç ovâe nnv KatffM,
17. on rd OQvlov rd àvà ftioov roîf 6. 'Eyù^ô KaOijfAevAnX rt^ Bçévitt,^) Bçùvoîf rroifiaveî avrovç, Kaî oâjjy^oet tÇ âi^vri âùaa iic t^ç irify^ç tov ahrovç énî Çot^ç mfyàç vâéruv, vâaroç t^ç Çu^ç âtjçéav,
Kaî e^a^ettlftt 6 Sehç nàv âànçvov ek 4. Kaî èÇa2^ii};ei ô 0ehç tràv âaKQVov Tù)v o^OaXfiùv avTùv, àno rùv o^BaXfiùv abrûv.