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CHAPITRE V Le Chiliasme se modifie et disparait en Occident

Les poètes chrétiens, Commodien, Lactance. — Victorin de Pettan. — Septime Sévère. — Attitude de saint Jérôme. — Les hésitations de saint Ambroise. — Saint Augustin millénaire. — Une interprétation définitive du chapitre XX de l'Apocalypse. — Le chiliasme disparait en Occident.

L'affaiblissement, puis reffacement graduel des doctrines qui avaient jadis passionné les Irénée et les Tertullien, ne se produisit pas à une époque aussi reculée dans l'Occident. Il semble que les discussions de Caïus n'aient pas eu un retentissement très considérable dans ces contrées, et, si les excès des Montanistes furent assez nuisibles aux théories qu'ils patronnaient, les œuvres anti-chiliastes d'Origène n'avaient pas encore acquis dans cette partie de l'Eglise une très grande notoriété. De fait, il ne se produisit en Occident aucun incident scandaleux qui ressemblât au schisme de Népos, et, si un certain nombre de communautés manifestaient des défiances très vives à l'égard de l'Apocalypse, on ne voit pas que des évêques aient élevé la voix contre l'eschatologie traditionnelle. Le chiliasme subsistait donc, d'une manière plus ou moins consciente sans doute, dans les chrétientés d'Occident.

Les poètes chrétiens au contraire, avaient gardé au cœur Tespérance toujours vive aux félicités des derniers temps, et Texpression qu'ils surent donner à ces sentiments ne peut que rappeler l'enthousiasme des premiers âges.

Par sa formation, Commodien appartient sans doute à TËglise d'Afrique. Ses Instructions sont un commentaire poétique des derniers chapitres de l'Apocalypse : les Prophètes et la Sibylle s'y rencontrent avec les traditions profanes pour témoigner des grands événements de la fin. L'Antéchrist, c'est Néron revenu des enfers, qui monte à Jérusalem, s'empare de la ville sainte, se fait reconnaître comme Christ par 9 tribus, persécute les saints de tout l'univers^. Mais le dénouement approche: voici que le Christ descend vers ses élus, une vigueur nouvelle et égale en tous leur permet de le suivre ; tout dans cette marche triomphale rappelle la sortie d'Egypte et l'entrée des Hébreux dans la Terre Promise. L'Antéchrist qui occupe Jérusalem s'enfuit vers le nord; bientôt il est fait captif avec le faux Prophète et déjà jeté vivant dans les enfers : les élus se reposent dans la Ville sainte, et les chefs de l'armée impie leur servent d'esclaves*. Par une sorte d'inconséquence, déjà relevée dans certains apocryphes, l'auteur nous présente ici une avantscène du jugement : le monde est désolé par le feu, et, par suite d'un dédoublement de peine qui rappelle assez le livre d'Hénoch, les païens sont torturés pendant mille ans. Puis survient un nouvel incendie, définitif cette fois, et ceux qui le méritent sont ensevelis dans l'océan de feu. C'est lors de cette

^ Instruct. 41, P. L. V, 331. Il y a ici des réminiscences d'irénée.

* Instr. 4a. Toute cette description est une mosaïque de passages prophétiques. L'idée-mère du rapprochement de cette marche triomphale et de la sortie d'Egypte a été empruntée sans doute à IsaTe XI, 11, 15,.; dans tous les cas, on reconnaît à la fin de la description un commentaire poétique d'Apocalypse XIX, 19 „ .

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seconde période ^ que les justes iront occuper les places réservées aux hommes de bien : mais avant ce temps» ils doivent régner sur terre avec le Christ. I^ description du règne final s'inspire profondément du récit de TApocalypse. Voici la Jérusalem nouvelle qui descend du ciel, les justes ressuscitent incorruptibles avec les martyrs. Sur la grande place on recon* naît à nouveau Tarbre de vie de TËden : cette fois les justes se nourrissent de ses fruits, et deviennent immortels. C'est Tâge d'or prédit par les anciens : mariages et naissances, fertilité du sol sans égale et continuelle, plus d'intempéries des saisons, voilà les biens réservés aux élus K

On n'avait pas eu depuis longtemps la bonne fortune d'entendre l'expression d'une aussi heureuse simplicité : mais voici maintenant, avec une forme moins négligée, un ton quelque

* 1" Moment.

Ventuin est ad finem, quo tolluntur scandala mundo:

Incipift Dominus judicium dare per ignem (nil U «ctie àt \'mïn%tmt%{).

... et Medi Parthique fervent In annis mille, ut ferunt operta Joannis (?) :

a* Moment.

Nam inde post annos mille gehennse traduntur....

Ab annis autem mille Deus omnia perdet....

Emissus iterum Dei donabitur ignis....

Uritur ab imis terra...

Interit hoc cœlum et astra, et ista mutantur

Componitur alia novitas cœli terrœque ptrtnnis,

Inde qui mereunt, roittuntur in morte secunda,

Interioribus autem habitaculis justi locantur. (Instr. 4a ,, .)

^ Recipiuntque (suscitati) bona quoniam mala passi fuere.

Et générant ipsi per annos mille nubentes.

Comparantur ibi tota veptigalia terrœ.

Terra quia nimium fundit sine fine novata.

Inibi non pluvia, non frigus in aurea castra... In urbe pro foribus autem sol et luna lucebit. (Instr. 44.)

peu docte, c'est Lactance qui nous montre le huitième livre de ses Institutions^ de Vita Beata, Cet ouvrage écrit en 308 se propose d'enseigner la religion chrétienne à ses détracteurs, et ce n*est pas trop d'un livre tout entier pour les instruire des derniers événements. Saint Irénée, a-t-on écrit ailleurs, peut être considéré comme le théologien du chiliasme : Lactance en est rhistorien. Dans le grand tableau bien ordonné qu'il nous trace, on reconnaîtra sans peine des traits connus, mais à côté Ton découvrira certaines nuances que nous n'avons pas l'habitude de rencontrer : c'est qu'à l'exemple de Commodien, Lactance a emprunté aux Sibylles et à la tradition chrétienne, mais aussi a puisé largement dans les poésies profanes qui chantaient l'âge d'or et avaient le tort de s'imaginer que c'était là célébrer un passé *. Quelques poètes, il est vrai, ont fait erreur et parlé d'un millénarisme que la tradition ne connaît pas : et de fait, c'est celui-là même dont Tertullien s'était moqué jadis '. Lactance appuiera donc tout d'abord ses dires sur les oracles innombrables des prophètes : la tradition est la seule preuve qu'il tienne à invoquer à l'appui de son récit, si toutefois il la considère comme une preuve, et non pas comme une mine inépuisable d'informations 3.

< « Dispositione summi Dei, sic ordinatum, ut injustum hoc sœculutn, decurso temporis spatto, tertninum sumat, exstinctaque protinus oinni malitîa, et piorum animis ad vitam revocatis, quietum, tranquillum, pacificum, aureum denique, ut poetœ vocant, sœculum, Deo ipso régnante, florescat. » De vit. b. H, P. L. VI, 739 et pass.

* M Hœc eos (poetas, et Virgilium prsecipue Aeneid. VI, 768) ratio fefel- Ht, quod résurgent defuncti, non post mille annos mortis suœ, sed ut, restituti rursus in vitam, mille annis cum Deo régnent.. Tôt jam sœcula transierunt : quis unquam unus ab inferis resurrexit, ut exemplo ejus fieri posse credamus? At enim resurrectio fieri non potest, dominante adhuc injustitia. » De vita beat., aa. Comparer avec Tertullien, De anima XXX, rf. supra, p.

^ « Ilacc sunt quee a prophetis futura dicuntur.... Prœterea, ut ea ipsa quœ dicerem, non nostris, sed alienis potis.simum litteris confirmanm.

Les 6000 ans du inonde touchent à leur fin : les poètes ont parlé de Tagonie du siècle, avant 200 ans elle aura son issue fatale, et la ville de Rome la première s'écroulera en ruines t. On connaît les troubles qui précéderont cette nouvelle sortie d*£gypte*. Pour séduire les populations, l'Antéchrist que la Syrie a vu naître fera descendre le feu du ciel, arrêtera le soleil et fera parler une idole. Les justes s'enfuient au désert : mais l'Antéchrist avec une armée innombrable fait le siège de la montagne où ils ont cherché refuge. Une épéc tombe du ciel et ce miracle ranime la confiance des assiégés. C'est au milieu d'une nuit obscure, la nuit de Pâques, que le Seigneur apparaît comme la foudre et descend avec ses anges : les assiégeants sont épouvantés, et les saints se livrent à un horrible carnage depuis la troisième heure jusqu'au soir; l'Antéchrist a réussi à prendre la fuite, mais ne tarde pas à périr ^. C'est l'heure solennelle de la résurrection des chrétiens, de ceux-là qui ont connu l'Eternel : ils se lèvent et quittent cette prison commune oîi ils se réunissaient après leur mort^ . On pèse leurs actions bonnes

doceremque... veritatem consignatam quam récusant agnoscere. Si quis

autem diligentius, hœc voluerit scire, ex ipso fonte hauriat, et plura quani

nos in his libris complexi siimus, admirabilia reperict. » De vit. beat., 25.

^ C'est une allusion à un célèbre jeu de mots de la Sibylle VIII: 'Earai

3 Cf. De vita beata, 15, et pass. Ce rapprochement était en faveur, on le voit.

s Cf. De vita beata, 19.

^ « Nec tamen universi tune a Deo judicabuntur, sed ii tantum qui sunt in Dei religione versati. Nam qui Deum non agnoverunt, quoniam senten« tia de his in absolutionem ferri non potest, jam judicati damnatique sunt, sanctis litteris contestantibus non resurrecturos esse itnpios in judicium. Judicabuntur ergo qui Deum scierunt, et facinora eorum, id est, mala opéra cum bonis collata ponderabuntur... Nec tamen quisquam putet animas post mortem protinus judicari. Nam omnes in una communique custodia detinentur, donec tempus adveniat quo maxlmus judex meritorum faciat examen. » De vita beata, 90 et ai. On reconnaît la doctrine du

et les mauvaises; celles-ci prédominent-elles dans leur vie, on les revêt d'un nouveau corps doué de facultés spéciales, et on les plonge dans un feu spirituel qui pénètre leurs membres et les fait atrocement souffrir. Les justes eux-mêmes passeront par répreuve de ce feu purificateur ^ mais comme ils n'ont pas péché, ils jouiront d'une félicité sans pareille. Ce sera l'époque du règne de mille ans, et les élus habiteront la cité sainte. Ceux qui étaient encore vivants lors de ces événements merveilleux seront la souche d'une nouvelle et sainte humanité ; quant aux ressuscites, ils jugeront les vivants^. L'asservissement de quelques impies restés en ce monde, la fertilité incomparable du soP, la tranquillité des animaux sauvages, sont décrits avec une fraîcheur nouvelle. Il paraît que les impies asservis se sont, eux aussi, grandement multipliés, car c'est tout un peuple qui se révolte à la fin du sabbat millénaire : Satan délié est à leur tête et ils viennent assiéger la ville sainte. Mais Dieu

dédoublement de la résurrection, basée sur une allusion au quatrième Evangile et une référence au Psaume 1, 5. II est vrai qu'ici ce ne sont pas seulement les martyrs, mais bien tous les justes, en d'autres termes les chrétiens, qui comparaissent à ces premières assises : c'est que, malgré la punition temporaire qui atteint plusieurs parmi eux, eux seuls sont capables de recevoir le pardon, « sententia de his in absolutionem ferri potest. »

< Cf. De vitabeata, ai.

^ « Tum qui erunt in corporibus vivi, non morientur, sed per cosdem mille annos infinitam multitudinem generabunt, et erit soboies eorum sancta et Deo cara. Qui autem ab inferis suscitabuntur, ii prœerunt viventibus sicut judices. » De vita beata, 34.

3 Cette description très poétique s'inspire des souvenirs profanes. t Terra vero aperiet fœcunditatem suam, et uberrimas fruges suâ sponte generabit : rupes montium melle sudabunt, per rivos vina decurrent, et ilumina lacté inundabunt Mundus denique ipse gaudebit, et omnis rerum natura lœtabitur, erepta et liberata dominio mali... Tune fient illa quae poetœ aureis temporibus facta esse jam Saturno régnante dixerunt. » De vita beata, 94.

veille, et, trois jours durant, une pluie de soufre, de feu et de pierres s*abat sur les impies et les extermine. Les justes peuvent enfui sortir des cavernes où ils s'étaient cachés, et pendant 7 ans ils alimenteront le feu avec les annes des ennemis vaincus. Les mille ans sont maintenant écoulés ', et la palingénésie précède la résurrection dernière et générale. Tous les justes brilleront de la splendeur des anges et serviront Dieu pendant réternité, et, devant eux, les impies seront tourmentés par un feu, lui aussi éternel.

Voilà ce que Lactance a lu dans les Prophètes, voilà ce qa'il répète à son tour, mais en craignant ceux-là qui sont égarés par une fausse philosophie et prendraient plaisir à rire de ce qui ne serait pour eux que sottise et vanité '. Cette croyance au grand règne n'était pas seulement propre à l'auteur du De vUa beata, et son expression, un motif naïf de descriptions littéraires : un esprit aussi sérieux que Victorin de Pettau en était profondément convaincu.

Saint Jérôme avait Victorin en très haute estime, mais il ne craint pas de nous dévoiler quelques-uns de ses défauts : il est partisan du Itoripwiv^ et imitateur de Papias, il a parlé fréquemment du règne millénaire, ce dogme juif, et il mérite d'être

^ La distinction, comme on le voit, est tout à fait accentuée entre la victoire définitive des justes et le grand jugement : cette distinction se base sur Apoc. XX, 9-10 opposé à 11 et versets suivants. On n'est plus au temps où la lutte mémorable qui se terminait par Técrasement des impies constituait précisément le grand jugement du jour de l'Eternel.

' Aussitôt après sa description du jugement dernier, Lactance répète encore une fois qu'il n'a fait que s'appuyer sur les enseignements des Prophètes. Tous les chrétiens doivent suivre ces enseignements, mais il arrive que l'on en passe beaucoup sous silence par crainte des railleries publiques. « Isti qui inanem philosophiam tuentur tanquam stultitiam vanitatemque dérident... qui arguendi atque illudendi gratiâ... » Certains détails indiquent, sans doute, que la pensée de Lactance est assez générale, mais la réflexion s'applique tout d'abord et avant tout aux récits eschatologiques qui viennent d'être faits.

placé enîre Tertullien et I^ctance parmi les commentateurs de TApocalypse^ On remarquera qii*aujourd'hui, même dans la plus courte recension du Commentaire sur l'Apocalypse de Victorin *, il est impossible de trouver la moindre trace de chiliasme. Cette petite recension est précédée d'une préface de saint Jérôme : le solitaire de Bethléem a revu le livre, et l'a retouché en s'appuyant sur le Commentaire du donatiste Tichonius, qu'il a du reste résumé dans son Summa diceniorum^.

Si le commentaire sur l'Apocalypse que nous possédons aujourd'hui ne nous donne pas la vraie pensée de Victorin, nous trouverons du moins des détails intéressants dans le petit traité De Fahrica mundi qui fut imprimé par R. Cave, et a toutes chances d'appartenir à l'évêque de Pettau *. C'est un

» Cf. de vir. inl., i8, 74; In Ez. XXXVI.

- Dans la recension longue de Galland (Migne V, 317,»), on trouve, à côté de détails qui indiquent clairement au moins des interpolations, certains traits typiques excluant tout millénarisme. « Illi anni in quibus alligatus est Satan, isti sunt in adventu primo Christi usque ad terminum sKCuIi... — Qui virginitatis integrum servaverit propositum et Decalogi prsecepta fideliter impleverit , ... iste vere sacerdos est Christi, et millenarium numerum perficiens „ etc. m Voir la dissertation de Lumper, Proleg. art. III, et la note de Routh P. L. V, 315 „ . — On sait que la recension brève du Commentaire qui porte le nom de Victorin se trouve dans la Bibl. des Pères de Lyon III, 414.

^ Cf. HaussIeiter, Die Commentare des Victorinus, Tychonius u. Hieronymus zur Apokalypse, dans Zeitschr. fdr Kirch. Wissens. u. kirch. Leben (1886) 339, — Harnack, Altchr. Litt. II, 73a, -- Bardenhewer, Patrol. (trad. Godet) II, 376 „ . On sait que ce travail de saint Jérôme a servi de base à la plupart des commentaires postérieurs de l'Apocalypse, TExpositio in Ap. que Migne a imprimée dans les œuvres de saint Augustin (XXXV, 2417-53), le commentaire de Primasius d'Adrumète au VI' siècle, et celui de l'abbé Beatus de Libana en 784.

' R. Cave écrit lui-même à ce sujet (Hist. Litt. I, 147) : « Quis fuerit hic Victorinus (auctor operis), in cod. ms. non dicitur. Nostrum vero esse tum Stylus, tum res ipsa aperte clamant praesertim cum in eo Chiliastarum error manifeste defendatur, quem Victorinum nostrum fovisse tradit

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commentaire allégorique de la création : l'auteur met en parallèles toute une sérié de textes scripturaires, et entend bien montrer par là qu'un caractère symbolique se superpose au caractère historique du récit génésiaque. Une conclusion s'impose à tout homme instruit dans les lois de Dieu et plein du Saint-Esprit, c'est que Jésus sauvera le monde en chacun des jours oh Dieu l'avait créé. Le dernier jour de cette semaine symbolique verra se produire le grand jugement. Le sabbat dont il est question au livre de la Genèse, n'est autre que le sabbat eschatologique, l'époque bienheureuse où le Christ régnera avec ses élus : n'est-il pas écrit en effet qu'aux yeux de V Eternel mille ans sont comme un jour (Ps. CX), et ne lit-on pas ailleurs que V Eternel possède sept yeux (Zach. IV, lo) avec lesquels il examine chacun des jours de cette semaine qui est la vie du monde *.

Victorin soutenait peut-être ces mêmes idées chiliastes dans son Commentaire sur saint Matthieu, et plusieurs critiques ont émis l'hypothèse qu'il aurait traduit et remanié un ouvrage analogue d'Hippolyte dont on croit aujourd'hui avoir retrouvé quelques traces ^.

A côté de l'évêque de Pettau, saint Jérôme cite au nombre des Millénaires un auteur plus récent et contemporain, Septime Sévère. L'ouvrage auquel nous renvoie le solitaire de Bethléhem, est un complément de la vie de saint Martin, complément conçu sous forme de dialogue entre plusieurs disciples du thau-

Hieronymus. Videtur esse hic libeilus anoai^aapLQTiùv quoddam in Comment, vel in Gen., vel in Apoc. decerptum. >» Bien qu'émettant certains doutes sur cette dernière opinion de Cave, Harnack (Altchr. Litt II, 733) conclut : « £in bestimmtes Argument, das gegen die Abfassung durch Victorinus sprâche, lâsst sich nicht geltend machen. »

* Cf. De Fabrica mundi, P. L. V, 308.

^ Cf. supra p. 95. On connaît l'existence de ce Commentaire par saint Jérôme (Praef. in Mat.).

maturge, parmi lesquels Gallus^ Nous possédons aujourd'hui encore le dialogue de Septime Sévère, et de fait, sur la fin des temps, certaines conceptions alliées aux idées chiliastes s'y font jour. L'Antéchrist est dédoublé, et Tauteur qui songe sans doute aux deux bêtes de l'Apocalypse (XIII) voit se constituer deux empires, celui de Néron en Occident, celui de l'Antéchrist en Orient et à Jérusalem : le premier veut rétablir le culte des idoles, en Orient l'empereur impie veut se faire reconnaître comme Christ. Il est vrai que les deux persécuteurs ne tarderont pas à se faire la guerre, et l'Antéchrist demeurera seul maître du monde. Tous ces événements se passeront dans l'avenir le plus prochain, car ce fils du démon est déjà né et même dans l'enfance. Sa puissance impie sera enfin détruite par la venue de Jésus *. L'occasion était belle pour Sévère de nous entretenir du grand règne ; mais, amené jusque-là, le lecteur surpris cherche en vain les détails qu'il attend : ni dans ce passage, ni dans le reste du Dialogne, il ne pourra noter ces vieilles traditions chiliastes que Jérôme y avait vues et avait critiquées. Sans doute quelque main zélée aura cru faire œuvre de piété en rendant à l'ouvrage la plus pure orthodoxie, et manifester tout le respect qui est dû à un auteur ecclésiastique en l'épurant par le procédé très simple que l'on sait avoir été employé plus d'une fois déjà K

^ « Quod (le chiliasme) et multi nostrorum, ... et nuper Severus noster in dialogo, cui Gallo nomen imposuit. » In £z. XXX V^I.

3 Cf. Dial. Gallus II, 14, P. L. XX, au.

** « On Ta (le chiliasme) peut*£tre ôté exprès, comme on avait ôté ai|tre> fois les cinq derniers chapitres de saint Irénée, au rapport de Feuardent. Le discours même de saint Martin sur l'Antéchrist qui contient quelques opinions assez extraordinaires, manque dans divers manuscrits et dans quelques éditions, et Giselin avoue qu'il avait été près de Tôter de la sienne, si des personnes de grand mérite ne lui eussent représenté qu'il vaut mieux donner les auteurs dans leur intégrité, et non pas retrancher des endroits sous prétexte qu'ils peuvent causer des maux qu'ils n'ont

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Saint Jérôme dont les mille détails nous ont été si précieux dans cette reconstitution de Thistoire, saint Jérôme était, on le sait, fort opposé au chiliasme. Ce sont là, dit-il, des fables juives que patronnent les Juifs, et aussi des chrétiens qui se nourissent uniquement de la paille des Ecritures, de cette paille séparée du froment par les soins du Seigneur; ils veulent que nous subissions à nouveau Vinjure de la circoncision et que nous nous Rendormions dans V oisiveté d*un sabbat. Ce sont là des cœurs attachés à la terre, et qui transportent avec ces basses conceptions tous leurs désirs dans le royaume du Christ*. Certes saint Jérôme ne suit point de pareilles doctrines ; cependant il ne saurait les condamner, car elles ont eu pour partisans beaucoup d'écrivains ecclésiastiques et des martyrs: chacun juge selon ses sentiments, mais tout jugement sérieux est réservé au Seigneur *.

N'est-il pas impossible de réparer un vase en morceaux, et Ton voudrait encore restaurer Jérusalem qui a été détruite de fond en comble, qui a perdu aujourd'hui jusqu'à son nom premier ! Du reste, richesse et splendeurs ne sauraient convenir aux disciples de Celui qui a voulu racheter le monde et lui

point causés durant tant de siècles. C'est un remède, dit Feuardent, qui n'est ni sûr ni utile, et qui va à nous faire perdre une bonne partie des écrits des Pères. Il faut ou expliquer ou excuser ce qui nous parait de mauvais dans les ouvrages des Saints: mais non pas les supprimer. Nous les reverrons comme des hommes amis de Dieu, mais non pas comme des dieux. Pourquoi donc nous étonner que des hommes fassent des fautes? » Tillemont, Hist. Eccl. II, 334 et XII, 606.

^ « Longum est adversus dogma judaïcum, et beatitudinem ventri et gutturi judaTco servientem, qui omnia terrena desiderant et dicunt : Manducemus et bibemus. » In £z. XI, in cap. XVIII, 15, P. L. XXV, 339; cf. in Is. XVIII, in cap. LXVI, P. L. XXIV, 651, 627 „ etc.

^ « Quae, licet non sequamus, tamen damnare non possumus, quia multi ecclesiasticorum virorum et Martyres ita dixerunt. Et unusquisque in suo sensu abundat, et Domini cuncta judicio reserventur (Rom.* XIV). » Prol. in 1. XVIII in Is.

donner Texemple de la pauvreté. Que signifie ce dessein de rebâtir le temple, et de circonscrire dans des limites aussi étroites celui qui embrasse tout de son infinité, dont le ciel est le trône, et qui ne veut ici-bas d'autre demeure que le cœur de ses saints ? Enfin, la Loi ancienne était Tombre, et l'Evangile a fait luire la lumière de la vérité : et il faudrait que nous adadmettions encore un retour aux pratiques du culte charnel^ I Une interprétation aussi judaïque et littérale des Prophéties et de l'Apocalypse n'a point sa raison d'être :• nous devons lui opposer l'interprétation ecclésiastique et spirituelle K Tous ces textes qui nous sont cités par les Millénaires ont trait à l'Eglise et à ses débuts dans le monde. C'est elle qui est la vraie montagne de Dieu, dont parlait Isaïe, et les Apôtres sont ces rochers mystiques qui ont été tournés en dérision et persécutés par les nations, héritage de Satan. Ces persécutions ont été terribles : elles n'ont pu qu'accroître la foi des saints. Qu'a servi aux impies d'oppresser la terre de Dieu ? le Seigneur a levé la main, les persécuteurs ont été anéantis. Voici que les montagnes d'Israël se sont couvertes d'arbres, et ceux-ci ont étendu bien loin leurs rameaux : les vignes ont produit leur raisin, et les peuples se sont enivrés avec délices. Une génération nombreuse s'est levée : ce sont les fîls spirituels des Apôtres. Labourée par le Seigneur, la terre a vu germer toute une semence de vertus, et les villes sont habitées par tout un peuple d*hommes et d'animaux, qui sont les habiles dans les sciences scripturaires et les simples chrétiens. Les Juifs dispersés sont déjà réunis, après s'être purifiés de leurs fautes : voyez, ceux-là qui ont cru sont entrés par le baptême dans la Terre promise, l'Eglise du Christ, et les pénitents eux-mêmes sont reçus dans le sein de l'Eglise. Jamais plus ce peuple élu ne souffrira

» C\\ in Jer. IV (XIX, ii); in Is. XVIIÏ (in c. LXVI, I, i), P. L. XXIV, 65a „ . « Cf. Prol. in 1. XVIII Is., in Ez. 1. XI (in cap. XXXVI, 15).

d'opprobres : c'est là une ve'rîtable promesse que le Seigneur a confirmée '.

Cette interprétation par l'histoire des prophéties réputées du millénarisme ne devait pas être du goût de tout le monde, et saint Jérôme en fait confidence à Eustochie, sa fille spirituelle : il y a une grande diversité de sentiments par rapport aux Promesses de la fin, toute une foule de chrétiens est à la remorque d'Apollinaire et suit les doctrines chiliastes, de violentes colères pourraient bien être causées chez plusieurs par l'interprétation du solitaire de Bethléem K II y avait, du reste, en la matière,

* « Nos mon tes Israël prophetos et apostoUs esse dicemus, qui audiunt verbum Dei, et quibus diabolus insultavit... Propterea loquitur Dominus conculcatis montibus et desolatis, et Don solum montibus, sed et inferioribus ac per singulos gradus in terra Judœa, hoc est in monte Ecclesiac constitutis..., et collîbus atque torrentibus quorum hieme persecutionum et tempestate pressurse augetur fides... (qualis sub Diocletiano et Maximiano in toto orbe persecutio fuit)... Pro opprobrio gentium levet (Dominus) manum suam contra adversarios qui Ecclesiam persecuti sunt... Tune, persecutoribus interfectis, et pace Ecclesice reddita, montes Isracil, Apostoli videlicet et Apostolici viri, gerrainabunt arbores suas, et extendent ramos, uvasque afferrent calcandas in prselo Domini, de quibus musta funduntur quse inebrient credentium populos et exprimitur innum quod lœtificat cor homints:et omnis fructus montium de quibus conficitur panis de cœlo descendens comedatur a populo Dei Israël... Post persecutionis ardorem, exerceatur terra prius decerpta Christi vomere, et omnem virtutum sementem recipiat de quà nascantur et multiplicentur homines et domus Israël. Cumque civitates, hoc est, Ecclesise credentium fuerint inhabitatœ redeuntibus turbis, tune nequaquam solum homines qui pollebant scientia Scripturarum, sed et jumenta, simplices quique credentium, multiplicabuntur atque succrescunt, et habitabuntur Ecclesia^ sicut a principio, hoc est, priusquam esset persecutio : bonisque florebunt majoribus quam habuerunt ab initio, martyrum victoriis coronatas... Opprobria universa cessabunt. » In Ezech. XI (in c. XXXVl), P. L. XXV, 336,,; In Is. 1. XVIII (in cap. LXV. 23,,; etc.

' « Nec ignoro quanta inter homines sententiarum diversitas sit... de Kesurrectione scilicet, et de animarum et humanae carnis statu, de Repromissionibus futurorum... Non solum suée sectse (la secte d'Apollinaire)

deux écueils à éviter : Terreur judaïque et charnelle des Millénaires, l'hérésie qui consiste à nier la résurrection des corps ; le système de saint Jérôme qui tient le milieu entre ces extrêmes opposés est donc orthodoxe, c'est le vrai^

Tous les grands esprits du temps ne prenaient pas à Tégard du chiliasme une attitude aussi tranchée que saint Jérôme: saint Ambroise patronne formellement des doctrines bien apparentées aux idées traditionnelles. Avant le jugement, nous dit-il, les âmes doivent attendre dans des lieux divers le sort qui leur sera réservé: pécheurs et justes ont déjà un certain soupçon de cette destinée, et c'est ce qui fait le tourment des uns, la joie des autres^. On se souvient peut-être que saint Irénée avait soutenu jadis une opinion assez analogue et que c'était la doctrine même de Lactance. A la fin des temps, les justes ressusciteront tout d'abord : cela, le Seigneur l'a dit, ainsi que Jean dans l'Apocalypse. La résurrection des pécheurs n'aura lieu que plus tard : il y aura une époque intermédiaire entre ces deux moments, et tout porte à croire que les impies

homines, sed et nostrorum in hàc parte dumtaxat plurima sequitur multîtiido, ut prœsaga mente jam cernam quantorum in me rabies concitanda sit. » Prœf in I. XVIII Is., P. L. XXIV, 627.

* « Nec haRC dicens, aufero corporum veritatem, quse incorrupta et immortalia resurrectura confiteor: ut mutent gloriam, non substantiam. Sicque recto incedendum est tramite, ut nec ad sinistram nec ad dexteram declinemus: id est, nec Judalcum nec hœreticum sequamur errorem. Quorum alii qui carnis sunt, solas diligunt carnes; alii, ingrati beneficiorum Dei, habere detrectant quod Christus et natus habuit et resurgens. » Ibid , p. 696.

' « Scriptura habitacula illa animarum promptuaria nuncupavit (4 Esdr. VII, 32)... Ergo dum exspectatur plenitudo tempons, exspectant animse remunerationem debitam. Alias manet pœna, alias gloria; et tamen nec illae intérim sine injuria, nec istœ sine fructu sunt. » De bonis mortis, X et XI, P. L. XIV, 560 et 561. — C'est peut-être par cette doctrine qu'il y aurait à interpréter le texte fameux : « Per paradisum ad regnum pervenitur, non per regnum ad paradisum. » Epist. LXXI, 8, P. L. XVI, 1242.

auront alors à soufTrir le tourment du feu *. Saint Âmbroise distingue, d'ailleurs, trois catégories d'hommes : les justes qui participent à la première résurrection ; les pécheurs dont on vient de parler et qui ont connu Dieu, mais n*ont pas conformé leur manière de vivre à leurs croyances ; enfin les infidèles qui n'ont point cru: ceux-là sont déjà jugés et condamnés, sans doute à être ensevelis dans les ténèbres*. Si Ton excepte ce dernier trait particulier à la doctrine de saint Ambroise la triple distinction des justes, pécheurs et impies ne nous est point déjà chose inconnue ^.

Nous savons ce que deviennent les pécheurs entre les deux résurrections, mais quel est donc en ce moment même le sort des justes ? question embarrassante entre toutes, à laquelle saint Ambroise ne répond pas avec toute la clarté désirable. Sans doute, il compare bien le fidèle à Lazare ressuscité et qui vient partager le festin du Seigneur : mais ce festin est éternel

^ « Isti (justi) enim sine judicio veniunt ad gratîani. Qui aiitem non veniunt ad primam resurrectionem^ sed ad secundam reservantur, isti uren< tur, donec impleant tempora inter primam et secundam resurrectionem aut si non impleverint diutius in suppiicio permanebunt... Surgunt impii et non surgunt in judicio justorum, quia peccatores etsi non resurgunt in consilio justorum, resurgunt tamen in judicio. » Enarr. in Ps. I, P. L. XIV', 950; cf. in Ps. CXVIII, P. L. XV, 1491,,. On aurt remarqué une certaine indécision sur le châtiment des pécheurs pendant l'époque intermédiaire.

^ « Tertius ordo superest impiorum, qui, quoniam non crediderunt, jam judicati sunt, et ideb non surgunt in judicio (par opposition aux peccatorts qui surgunt in judicio), sed ad pœnam. Dilextrunt tnim magis tenebras quant lucem (Jo. III, 19), et ideo judiciorum eorum pœna est, et forte pœna tenebrarum. » Enarr. in Ps. 1, 1. c. Saint Ambroise réfute aussitôt Tobjection qui se présente à l'esprit : les pécheurs qui ressuscitent pour le jugement ont sans doute préféré les ténèbres, eux aussi, mais ils ont aimé à la fois les ténèbres et la lumière; quant aux infidèles, ils n'ont aimé que les ténèbres, puisqu'ils n'ont jamais connu autre chose. L'explication laisse bien un peu à désirer.

^ Voir Lactance, supra p. lia et note 4.

et semble bien dépasser rhorizon ordinaire des Chiliastes^ Ailleurs il assure que c^est d*un esprit étroit et bas que d*entendre au sens le plus littéral les promesses faites aux justes de Tancien temps ^: cependant il hésite et n*ose pas assurer tout à fait que la Jérusalem réservée aux élus soit une cité suprasensible '.

Les prophéties ordinaires sont quelquefois interprétées par l'histoire de TEglise, mais Tévêque de Milan a une prédilection toute spéciale pour le sens spirituel. Les saints ont méprisé les biens de la terre, ils se sont attachés à vraiment posséder leur cœur. C'est ainsi qu'ils arrivent à posséder la terre des vivafUs^ celle-là qui ne doit point disparaître et où ils goûteront toute l'abondance des grâces et des biens surnaturels qu'ils ont désirés. Il y a ici telle expression que n'aurait point reniée le plus ferme partisan du chiliasme, on attend une description, un mot sur le grand règne, mais non, le saint Docteur revient au plus vite à l'interprétation spirituelle et s'y arrête *.

En résumé, saint Ambroise est assez indécis, mais penche

* « Hîc nos excitaverit Jésus voce suâ magnft... et induxerit in Bethaniam ubi erat Lazarus, hoc est, in domum obeditionia (?) et adhibuerit hic convivio suo; et iUic cum eodem recambemus, et iilic cum eo stntper epulabimur, et illic nobis redolebit unguentum quod solus proditor dolebat effusum. » En. in Ps., I, 1. c.

s De Abraham II, lo, P. L. XIV, 489.

^ « Puto quod magis illam significet supernam, guaM istam HiertisaUm, qaam reliquit quam incusavit, quod in istam pedibus, in illam autem supernam intraverint (justi). » En. in Ps. I, 1. c.

* Cf. Enarr in Ps. XXXVI, 11 que nous avons, du reste, résumée cidessus. Un exemple typique de ce phénomène se trouve dans l'interprétation du sabbat. « Sabbatum autem, non solum dierum, ... sed etiam generationem, postremo ipsius ntundi : cujus typus est sabbatum magnum, sicut in Lege est hebdomada septima, post quam celebratur annus Jubi- Iseus... Sabbata perpétua feriœ sunt resurrectionis œtemœ, » In ev. sec. Luc. XVIÏ, 4 et VI, I, P. L. XV, 177a et 1644. Et l'auteur en reste au sens spirituel (Exhort. de Virgin. VII. 48, P« L. XVI, 350).

plutôt pour line interprétation nouvelle des textes : à l'exemple de saint Justin, il tient pour assuré le dédoublement de la résurrection, mais juge prudent de se taire sur le motif même de ce dédoublement, la venue du règne millénaire.

Saint Augustin ne professa pas seulement des idées apparentées au chiliasme, mais il fut un temps où il crut à la réalité des mille ans de bonheur, selon qu'il nous le dit lui-même ^ On peut ici et là dans ses premières œuvres trouver des traces de cette doctrine, mais il ne s'est expliqué au long sur ce point que dans l'une de ses homélies pour le premier dimanche après Pâques. L'observation judaïque du sabbat serait en soi ridicule et sans signification, si elle n'indiquait par avance un sab bat spirituel, le repos assuré et saint que l'on doit goûter en Dieu 2. C'est qu'en efifet les saints doivent régner sur terre Mvec le Seigneur : séparés des impies et réunis, comme le bon grain qui est mis en tas par les soins du Christ, ils brilleront d'un éclat merveilleux et goûteront toutes sortes de délices spirituelles ; le Maître, lui aussi, se réjouira, comme se réjouit le laboureur qui a fait une bonne récolte K Cette comparaison des justes et du froment reste dans l'esprit d'Augustin : le cul- • tivateur vanne dans son aire, et c'est dans son aire aussi qu'il fait les tas de blé ; de même, c'est là où le blé du Seigneur aura été vanné, où le jugement aura séparé les bons des méchants, que ceux-là montreront d'abord leurs qualités et met-

* « ... Nam etiam nos hoc opinati fuimus aliquando. » De Civ. Dei XX, 7.

< £p. LV (Migne) la, P. L. XXXIII, 214. On rapproche ici cette épitre de l'homélie CCLIX, à cause de ses expressions indécises sur le sabbat» et surtout ses calculs ingénieux sur l'économie de la semaine.

-' « Regnabit Dominus in terra eu m sanctis suis, sicut dicunt Scriptural et habebit hic Ecclesiam... separatam atque purgatam ab omni contagione nequitiae... Sextus autem dies iste cum transierit, veniet requies post illam ventilationem, et sabbatizabunt sancti et justi Dei. Post septimum autem, cum apparuerit in area dignitas messis, fulgor, meritumque sanctorum, ibimus in illam vitam... » Serm. CCLIX, 2, P. L. XXXVIII, 1 197.

tront la joie au cœur du Maître. Cette vérité est annoncée par ]es Ecritures, on la verra se réaliser le septième jour du Monde: nous sommes en ce moment au sixième, et déjà rhomme nouveau est créé par la régénération dans les eaux baptismales.

Il est possible que saint Augustin ait reçu ces idées lors de ses études à Carthage et ait emprunté à TertuUien : mais il doit sans doute davantage à Tévêque de Milan ^ Quoi qu'il en soit, un point est hors de doute, c'est que Tauteur deThomélie ■CCLIX en use assez librement avec ses sources, et modifie pas mal les données traditionnelles : TertuUien et Ambroise connaissent deux résurrections distinctes, Tune des justes, et puis celle des pécheurs ; Augustin ne croit pas indispensable de s'expliquer sur ce point. TertuUien, d*accord avec la plus ancienne tradition, place à la fin du règne millénaire le grand jugement de Dieu ; celui-ci, aux yeux d'Augustin, do'it précéder cette époque de félicité terrestre. Ces modifications étaient importantes et frayaient la route à une doctrine anti-chiliaste : du moment qu'aucun fait notoire, pas même la résurrection

* La parenté des doctrines de TertuUien et de saint Augustin parait en la matière assez problématique. Dans les ouvrages qui nous sont parvenus de lui, TertuUien met tous ses soins à prouver la vérité du chiliasme; saint Augustin, à exposer la doctrine. La chose, il est vrai, trouve peutêtre son explication en ce fait que, l'un écrit dans un but de polémique •contre Marcion et son école, et l'autre, pour instruire son peuple. Mais TertuUien n'a directement en vue que le grand règne, c'est là ce qui fait tout d'abord l'espérance des croyants (De spe fidelium); aux yeux d'Augustin, le bonheur terrestre n'est qu'un préliminaire du vrai, du seul bonheur, de celui-là seul qui doive attirer les aspirations du peuple et que les saints posséderont au ciel. En dehors des révélations de la nouvelle prophélie^ TertuUien appuie ses dires sur les promesses faites au peuple hébreu, et aussi sur quelques paroles du Sauveur: saint Augustin se réfère de préférence à l'apocalypse synoptique. On a dit enfin quelles étaient les conceptions assez différentes des deux auteurs, sur la date de la grande conflagraUo judicii.

générale et le jugement dernier, ne limitaient la scène qui se passe ici-bas, les deux perspectives du royaume terrestre et du royaume céleste devaient nécessairement se compénétrer et enfin se confondre, à la condition toutefois qu'on interprétât dans un autre sens les données traditionnelles affirmant la venue successive et distincte des deux royaumes. Ce travail de réflection théologique se fit en saint Augustin lui-même et son grand ouvrage, la Cité de Dieu^ nous donne, avec une solution nouvelle du problème eschatologique, l'interprétation la plus juste des promesses divines, celle qui devait subsister.

Le chiliasme est la meilleure preuve que Ton n'a pas entendu le sens des Ecritures: c'est, pour tout dire, un ramassis de fables ridicules. Parmi ses tenants, les uns suivent Cérinthe : ce sont des hommes charnels, laissant de côté toute pudeur, et qui vont jusqu'au bout de l'incrédulité ; d'autres enfin attendent dans le royaume des joies spirituelles de toutes sortes : c'était autrefois l'opinion d'Augustin, opinion qui se pourrait tolérer, du reste, en quelque manière ^

Le saint Docteur, pour anéantir la grosse objection des millénaires, s'en prend au chapitre XX de l'Apocalypse, et il compte bien enlever tout crédit au chiliasme, en privant ses partisans d'un argument terrible, jamais employé en vain. Saint Jean l'a dit : il y a deux résurrections, et ces résurrections s'opposent à une double naissance, et à une double mort^ L'homme naît à la vie chrétienne par le baptême ; mais aussi plusieurs, dès maintenant, ressuscitent comme chrétiens par

* En ce qui a trait aux premiers : « non solum nullam modestiam teneant, sed modum quoque ipsius incredulitatis excédant; nuUo modo ista possunt nisi a carnalibus credi » (De civ. Dei). Ailleurs (De hceres., P. L. XLII, 29), sans hésitation, Cérinthe est rangé au nombre des hérétiques, et on mentionne après lui les Millénaires, ses disciples. — A propos du second groupe: « qiiœ opinio esset utcunque tolerabilis..., nam ■etiam nos hoc opinati fuimus aliquando » (De civ. Dei XX, 5, P. L. XLI^ 607).

la rémission des péchés, car Tâme de tous était morte: voilà la première résurrection, la résurrection partielle, celle de miséricorde. Elle est réservée aux seuls justes, à ceux-là qui du sépulcre ont entendu la voix du Fils de V homme : désormais ils n*ont pas à craindre cette seconde mort dont parle TApocalypse, qui est l'étang de feu. D'un autre côté, le corps de rhomme vient en ce monde et s'en retourne à la terre : à là naissance et à la mort physiques, correspondent la résurrection des corps, et voilà la résurrection générale qui précède le grand jugement. Tout est là, dans cette distinction essentielle dés deux vies, vie de l'âme et celle du corps ^ .

Jean a parlé de mille ans : .la chose peut s'entendre de deux manières. Le monde a pu être comparé à une semaine dont dix siècles équivalent à un jour, et dans ce cas le septième jour sera le grand sabbat, mais sabbat sans fin et qui n'a point de soir '. Nous sommes pour l'heure à la fin du sixième jour, et Jean a peut-être voulu désigner ce reste de temps par une expression très générale, en prenant la partie pour le tout : on sait d'ailleurs que mille est un nombre parfait, dès lors tout indiqué pour marquer la perfection et la fin des temps. — Quoi qu'il en soit de ce détail, Satan est déjà lié : aussi l'on a pu pénétrer

* M Sicut ergo duse sunt regenerationes, una secundum fidem, quœ nunc fit per Baptismum, alia secundum carnem, quœ fit in ejus incorruptione atque immortalitate per judicium magnum atque novissimum : ita sunt et resurrectiones duee, una prima quse et nunc est, et animarum est, quœ venire non permittit in mortem secundam; alia secunda, quœ nunc non est, sed in sseculi fine futura est, nec animarum, sed corporum est, quce per ultimum judicium alios mittet in secundam mortem, alios in eam vitam quae non habet mortem. » Ibid. 1. c.

' C'est là tout à fait, à une nuance près, l'explication chiliaste. On remarquera qu'Augustin, à la manière d'Origène, mais à un degré moindre, s'approprie les termes et les comparaisons millénaires en vogue, et s'en sert pour modifier essentiellement la doctrine qu'il jiige imparfaite. La perpétuité des formules qui avait été un garant de tradition devient ainsi un collaborateur puissant des évolutions doctrinales.

dans sa maison, et lui enlever ce qu'il possédait, la domination des âmes. Comme Tobjection qui jadis fut faite à CaYus se présentait d'elle-même, Augustin y répond de suite. Satan est retenu attaché aux âmes qui ne sont pas prédestinées, c'est là l'abîme dont il est question dans l'Apocalypse : mais ses liens ne sont pas si étroitement serrés qu'il ne puisse tenter les justes. Il est vrai qu*il ne saurait, du moins, tenter l'Eglise, c'est-à-dire séduire les nations dont elle se compose. Dieu a voulu cet emprisonnement relatif de Satan, pour assurer la fidélité d'abord et puis le salut des prédestinés >.

C'est dans un sens aussi large qu'il faut entendre ce qui est dit plus loin dans la révélation johannique, du relâchement de Satan et de la liberté dont il doit jouir quelque temps à la fin du monde. Alors, il faudra de l'héroïsme, sans doute, pour résister aux assauts du démon déchainé : cependant il s'en trouvera encore qui rentreront dans l'Eglise, des parents réussiront à faire baptiser leurs enfants, et il se produira ce fait merveilleux que les trésors de l'homme fort lui seront enlevés alors même qu'il ne sera plus embarrassé de ses liens ^.

Après toutes ces explications de textes, on pourra donc déterminer avec quelque précision ce qu'est le royaume de Dieu dont parle l'Apocalypse : Jean a voulu désigner l'Eglise, et bien des endroits de l'Evangile indiquent que, de fait, elle

^ « Adhuc ligatus est diabolus et inclusus in abysso, ut jam non seducat gentes in quibus constat Ecclesia, quas antea seductas tenebat antequam esset Ecdesia... Alligatio diaboli est non permittere exercere totam tentationem quam potest vel vi vel dolo ad seducendos homines... Quod si ^ permitteretur in tam longo tempore et tanta infirmîtate multorum, plurimos taies, quales Deus id perpeti non vult, et fidèles dejiceret, et ne crederent; impediret : quod ne faceret, alligatus est. » Ibid. 1. c.

*^ « Id potius est credendum, nec qui cadant de Ecclesia, nec qui accédant Ecclesise, illo tempore defuturos ; sed profecto tam fortes erunt parentes pro baptizandis parvulis suis, et hi qui tune primitus credituri sunt, ut illum fortem vincant etiam non ligatum. » Ibid.

est bien le royaume de Dieu, Les saints sont les juges de ce royaume, car c*est aux préposés de TËgltse qu*ont été donnés les pouvoirs de lier et de délier. Il est vrai que TEglise s'étend au-delà des limites terrestres; nous sommes en communion avec les morts, et voilà pourquoi les martyrs se trouvent placés au premier rang parmi les heureux élus du royaume. Ses ennemis ont beau Tattaquer : toute l'Eglise, avec ses vivants et ses morts, règne en ce moment-ci avec le Christ *. Un jour viendra où à ce premier royaume en succédera un second, parfait et éternel : l'ère de la paix aura remplacé enfin cette période de guerres.

Dans l'interprétation de textes aussi difficiles et, semblait-il, aussi favorables aux Millénaires, tous les commentateurs précédents avaient composé des essais : cette fois, c'était un système qui s'opposait aux arguments chiliastes, système complet, suivi, clair, probant enfin, et qui se présentait sous le nom et le patronage du célèbre docteur d'Hippone. Sans doute, l'interprétation nouvelle dût paraître à plusieurs bien raffinée, et Ton peut croire qu'elle ne convainquit pas de suite toute cette foule de Millénaires que connaissait saint Jérôme. Cependant le coup décisif était porté. Le temps n'allait pas tarder à venir oti un document censé officiel rangerait parmi les écrits apocryphes ceux qui avaient patronné le chiliasme ^ : au fait, l'on parlait d'autre chose que du règne de mille ans. Augustin avait restitué sur la question la vraie foi et la doctrine de Jésus.

^ « Régnât itaque cum Christo nunc primum Ecclesia in vivis et mortuis. » Ibid.

* «( Liber qui appellatur Nepotis, apocrypha... Opuscula TertuUiani apocrypha... Opuscula Lactantîi, apocrypha... Opuscula Portumiani et GalH, apocrypha... Opuscula Montani, Priscillœ et Maximillœ, apocrypha... Opuscula Commodiani, apocrypha... Opuscula Tychonii (Tychonius le donatiste qui interpréta l'Apocalypse de Jean, cf. supra p. 115, surtout rillemont II, 333), apocrypha... Opuscula Victorini Pictaviensis (Petabionen.), apocrypha. » Document de Gélase, Labbe, Coll. conc. IX, 1264.

CONCLUSION Le Chiliasme et le dogme catholique ^

Deux théories extrêmes. — Le Chiliasme est-il un dogme ? — Le Chiliasme est-il une hérésie? ~ Ce que l'Eglise catholique pense du Chiliasme.

Un savant critique a écrit que l'extirpation ou la mort du chiliasme était peut-être le fait le plus gros de conséquences qu'ait subi le christianisme en Orient ^. Dans d'autres milieux, une opinion toute différente aurait tendance à prévaloir, et l'on croirait d'autant plus volontiers que le Chiliasme est une erreur sans importance qu'il en est resté peu de traces de nos jours : dans ces conditions, une étude sur ce point ne pourrait être sans doute qu'amusement de chercheur et présenterait un intérêt très relatif en ce qui concerne la théologie catholique. Ces conclusions tout opposées sont également inexactes. Le chiliasme n'est pas un dogme révélé et qui fait corps avec la doc-

* Cf. S* Thom., suppl., qu ^^, a. i ; S* Bonav., in Sent. 4, dist. 43, a. i ; Bellarmin, De Rom. Pont., 1. 3, c. 17; Suarez, De Inc. P. a, disp. 50, sect. 8„ etc.

3 « ... Die Ausrottung, resp. das Verblassen des Chiliasmus, vielieicht die folgenschwerste Thatsache, welche das Christenthum im Orient erlebt hat.^> Harnack, D. G.*» 1. 574.

— 131 ~ trine enseignée par Jésus, à plus forte raison ne peut-on pas dire de lui qu'il est le dogme essentiel, constituant presque à lui seul la mentalité religieuse primitive ; et c'est en cela que se trompe la première opinion. Il fut un temps où un grand nombre de saints évêques et de penseurs profonds estimèrent que les fidèles devaient attendre avec confiance le règne de mille ans, que cette doctrine avait sans doute quelque importance puisqu'elle constituait vraiment un article de foi ^ : et c'est ce qu'ignorent les partisans de la seconde opinion. Mais, s'il en est ainsi, une question spéculative d'un haut intérêt se pose d'elle-même : comment expliquer qu'à un moment donné, un grand nombre de théologiens aient considéré certaines idées, comme des vérités certaines,et même comme des vérités de foi, puis que ces idées, par la suite des temps, aient perdu à ce point de leur prestige qu'elles soient estimées aujourd'hui erreurs théologiques ? £n d'autres termes, quels sont les rapports entre le chiliasme et le dogme révélé ? La question qui a son importance est du ressort des théologiens: on essaiera cependant d'y répondre ici en peu de mots.

Un dogme, est-il besoin de le dire, est une vérité révélée de Dieu, et cette révélation nous est transmise par les documents de TEcriture-Sainte, et par les renseignements de la Tradition; les déductions qu'on est convenu d'appeler raisons théologiques viennent enfin souvent corroborer les arguments extraits de ces sources. Le chiliasme s'appuyait sur l'Ecriture-Sainte. Les Prophètes, jadis, et il n'était pas besoin de descendre aux temps de Daniel, avaient déjà annoncé une ère de prospérité pour le peuple saint : les Apocalypses avant la venue du Christ n'avaient fait que transmettre en les amplifiant ces données antérieures. Le Sauveur lui-même avait

* On se rappelle que saint Irénée avait dit la chose en propres termes. Combien d'autres, sans être aussi explicites, firent au chiliasme une part dans l'enseignement chrétien I

prononcé quelques paroles étranges qui pouvaient signifier la même chose, et avait prêché partout la venue du royaume des cieux. Enfin TApôtre chéri entre tous, celui qui avait reçu les enseignements de l'ange et avait eu connaissance des choses qui doivent bientôt arriver ^ saint Jean s'était montré formel sur ce point : il y aura sur terre, à la fin des temps, une félicité s^ns égale pour les justes, et cette félipité durera mille ans. Prophètes et Apôtres étaient les envoyés de Dieu et parlaient en son nom : pouvait-on ne pas les écouter, fallait-il croire à quelques-uns de leurs dires et rejeter les autres ?

La Tradition n'en avait pas agi de la sorte : les Anciens, ceux-là qui avaient vu le Seigneur, avaient transmis à leurs disciples les enseignements du Maître sur le grand règne ; la foi des uns faisait la foi des autres, et des philosophes très éclairés comme Justin, des évêques ennemis terribles de l'hérésie comme Irénée, des martyrs enfin comme l'un et l'autre, étaient venus témoigner de cette même transmission d'une croyance.

Il y avait, du reste, au fond du cœur un sentiment inné de justice qui corroborait toutes ces assertions. Les justes, les martyrs surtout, avaient peiné pour le Sauveur Jésus, et, lui qui est juste et tout puissant, ne manquerait pas de les récompenser au centuple, et aussi de les récompenser en cette terre où ils avaient donné de telles preuves de leur amour ^. Ce sentiment était plus vif encore dans les temps d'oppression, et comme le cœur reste toujours le même et ne cesse malgré tout d'influencer la raison, longtemps après que le millénarisme eut disparu, les guerres, peines et souffrances firent renaître les espérances passées dans l'avenir. L'on n'a pas à parler ici des

iAp.I, 1.

* On se rappelle que Tertullien et Augustin millénaire avaient été explicites sur ce point.

anabaptistes du temps de la Réforme, des théologiens luthériens à répoque de la guerre de Trente ans : la Confession d^Augsbourg (art 17), puis la Confession helvétique (cap. ii) étaient cependant intervenues, mais on y avait apporté si peu d'attention que Corrodi pouvait écrire plus tard : « Ce fut alors la seconde époque du Chiliasme^ »

Appuyé sur TEcriture et la Tradition, affermi par les sentiments du cœur et par les déductions de la raison, le Chiliasme était donc un dogme? Et pourtant, non, ce n'en était pas un: si nombreux qu'ils fussent, tous les arguments qu'on vient de rappeler étaient encore insuffisants. Son fondement scripturaire se trouvait défectueux. On avait tout entendu au sens matériel : Augustin, et puis l'Eglise montrèrent qu'il y avait un sens spirituel, et que c'était à celui-là qu'il fallait s'en tenir. On pensait que les Prophètes et Jean avaient annoncé un bonheur corporel , et il se trouva qu'ils prédisaient la joie à venir des âmes justes. Le royaume des cieux qu'annonçait Jésus était bien différent de celui-là qu'attendaient les Juifs ses compatriotes: certaines de ses paroles avaient été mal comprises, et le royaume qui venait et dont il se disait le Messie, dès lors le préparateur et aussi le roi, n* était pas de ce monde. Voilà ce qu'a cru l'Eglise, et voilà ce qu'elle croit. Et son sentiment est juste et nécessaire : si les textes authentiques des Evangiles l'avaient forcée à entendre que Jésus avait affermi la croyance populaire au grand règne, n'avait rien annoncé de plus que rère triomphale de la fin, obtenue, il est vrai, par la pratique des vertus, le millénarisme serait aujourd'hui un dogme catho-

^ Ce fut seulement en dehors du catholicisme que se produisirent, et que se sont produits plus récemment encore des excès de ce genre (Swedenborg, Bengel, les Mormons,, etc.). Les catholiques oppressés et devenus néo-millénaires se berçaient de rêveries plus inoffensives : c'est qu'un point pour eux se trouvait acquis, toutes ces idées-là ne font point partie du Symbole.

lique, ou bien il faudrait modifier le sens de ce qu*est en réalité un dogme et une révélation. Mais il n*en va pas de la sorte, et en voyant ce rabougrissement du chiliasme qui n'a jamais pu croître et devenir un dogme, malgré le nombre et le talent de ceux qui le cultivèrent, on ne peut s'empêcher de redire les paroles évangéliques : Tout arbre qui n'aura point été planté par mon Père des deux sera arraché.

Dès les premiers siècles, tout d'abord, il y eut dans la chrétienté des opposants au millénarisme, et l'on a dit ailleurs que l'Eglise de Rome n'avait jamais connu cette erreur dans son sein. On ne rappellera pas ici que Justin avait hésité à mettre hors de l'Eglise ceux qui étaient opposés à ces idées, que saint Irénée n'avait cru ces doctrines garanties par la foi qu'en désespoir de cause de pouvoir autrement sauvegarder la vérité de la résurrection, que le nombre des adversaires du chiliasme augmenta de plus en plus. < Il ne faut pas s'imaginer, écrit un vieil auteur^, que toutes ces particularités ayent jamais été crues uniformément et unanimement dans l'Eglise. On y croit la fin du monde, la venue de Jésus-Christ, le jugement dernier, la résurrection des morts, la récompense ou le règne des justes et le supplice des méchants, le renouvellement du monde. Mais le temps, la manière, les circonstances de la plupart de ces choses, nous sont certainement très inconnues. C'est la conclusion que l'on doit tirer de ce que nous venons de dire dans cette Dissertation. »

Le chiliasme n'est donc pas un dogme de l'Eglise catholique, voilà qui est entendu : mais serait-ce plutôt une hérésie ? Le IV« Concile de Latran en 1215 affirma être la doctrine ferme de la foi que Jésus c reviendrait à la fin du monde juger les vivants et les morts et rendre à chacun, bons et niéchants, selon ses œuvres : ceux-ci d'ailleurs ressusciteront tous avec leurs propres corps, avec ceux-là qu'ils portent en ce moment,

* Don Calmet, dissert, sur Proleg. I, p. 800.

— I3J — pour recevoir, selon que leurs œuvres sont bonnes où mauvaises, les uns un châtiment éternel avec le Diable, et lès autres avec le Christ une gloire sans iîn^ » L*£glise entend, sans doute, définir par là la nouvelle venue de Jésus, la résurrection de tous les hommes et avec le corps qu'ils ont eu pendant cette vie, enfin le grand jugement avec ses conséquences : mais il est certain que les Pères du Concile ont cru et ont parlé comme s'ils ne connaissaient qu'une seule résurrection, résurrection non pas des justes ou des pécheurs, mais résurrection de tous les hommes. Cette doctrine, qui fut reprise, du reste, et à nouveau affirmée au Concile de Trente *, était la condamnation d'une idée chère au chiliasme, mais ce n'était point la condamnation du chiliasme lui-même.

On a cité ailleurs un vieux décret qui se prétend promulgué par le pape Gélase, et prohibe entre autres tous les livres des Millénaires comme « apocryphes », c'est-à-dire, selon qu'il s'en explique lui-même, comme des œuvres d'hérétiques ou de schismatiques, lesquelles ne sont point reçues par l'Eglise romaine et doivent être écartées des lecteurs catholiques 3. Les écrivains dont on cite les noms sont donc tombés dans l'hérésie ou le schisme, et leurs œuvres sont dangereuses et comme telles prohibées. Mais le Millénarisme lui-même était-il une hérésie ; n'y avait-il aucune différence à faire entre les doctrines de Népos qui avait provoqué un schisme, ou de Montan avec ses compagnes qui soutenait des hérésies de toutes sortes, et le chiliasme très pur de Septime Sévère ou de Victorin ? On nous permettra d'éviter cette discussion : elle est, au fait, inutile, car le document de Gélase aurait besoin avant tout qu'on prouvât son authenticité.

' Cap. Fîrmitcr, Ench. N« 356.

'Cf. Ench. N* 69a. — On sait, au reste, que cette doctrine avait été enseignée formellement par Benoit Xl^dans sa Constitution Benedictus Deus, 3 Cf. p. laç.

Un auteur parût au douzième siècle qu*on a rapproché parfois, mais à tort, des Millénaires, Joachim de Flora. Le jr/iWiualis intelUctus qu*il demande dans l'interprétation des Ecritures ne ressemble en rien à l'intelligence matérielle et judaïque des textes qui était le fait des Millénaires, et il serait difficile de voir un lien de parenté entre les doctrines de ceux-ci et les trois âges du monde, le règne final du Saint-Esprit et la prépondérance des moines, qui étaient choses enseignées dans V Evangile éternel. L'abbé de Flora est un mystique, non un Millénaire proprement dit. On voudra bien remarquer, du reste, qu'en 12 15 le Concile de Latran condamna, non pas les prophéties qu'il avait faites, mais bien les attaques qu'il avait dirigées contre Pierre Lombard au sujet du dogme trinitaire.

Aucun concile général ni document de l'Eglise, à notre connaissance du moins, n'a donc proscrit le chiliasme. L'Eglise et ses théologiens ont voulu se tenir dans cette même réserve qui fut celle de saint Jérôme : tant d'écrivains ecclésiastiques et des plus célèbres, tant de martyrs ont suivi ces doctrines qu'elle ne les a point condamnées, bien qu'elle se soit refusée à y souscrire. Aujourd'hui toutes les écoles de théologie sont unanimes sur ce point que le Millénarisme fut une erreur plus qu'une hérésie, une erreur grossière des esprits naïfs de l'antiquité. Plusieurs demanderont, sans doute, si cette note peut s'appliquer également aux diverses parties de cette doctrine ^ si l'interprétation matérielle des prophéties ne pourrait se légitimer en quelque façon, si une aussi longue tradition d'esprits sérieux et réfléchis est vraiment sans valeur, enfin si Ton ne devrait pas croire à un avenir bienheureux de TEglise catholique en la fin des temps? D'aucuns trouveront la question oiseuse, et beaucoup la jugeront insoluble : ceux-ci auront sans doute raison.

1 Cf. Franzelin, De div. tradit. 191,, (Komte 1875).

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