CHAPITRE IV
Les luttes millénaires. — La fin du Chiliasme en Orient.
Réaction contre le Montanisme : les Aloges ; réaction plus modérée avec Apollinaire de Jérusalem. — Saint Cyprien. — L'Eglise de Rome. — Caîus, à Rome, reprend l'œuvre des Aloges et combat Montanisme et Chiliasme. — Hippolyte défend les doctrines eschatologiques traditionnelles. — Un grand danger : attitude de l'école très influente d'Alexandrie. — L'enseignement d'Origène. — Une dernière défense du Chiliasme : Méthode, le Schisme de Népos et Apollinaire de Laodicée. — La fin du Chiliasme en Orient.
Si le millénarisme avait eu des défenseurs éloquents,, il avait eu et devait surtout avoir des détracteurs nombreux. Ses racines les plus profondes avaient été dans le terrain juif des Apocalypses : Tesprit grec, nourri de la philosophie platonicienne, était incapable de comprendre la valeur réelle d'idées qui lui étaient si étrangères. Et de fait, on a vu que dès Tabord il ne l'avait point comprise: toutes les sectes gnostiques avaient repoussé l'eschatologie chiliaste^ Heureux encore si cette doctrine n'avait eu d'autres ennemis que des hérétiques, chez qui des rêveries d'un autre genre et d'un ordre un peu plus élevé
' Cf. supra, p. 70 et 71.
avaient remplacé les rêveries millénaires, et qui se rattachaient plutôt à Platon qu'à Jésus ! Mais saint Justin connaît un certain nombre de chrétiens qui n'acceptaient point le chiliasme ^ et, dans le dernier tiers du second siècle, saint Irénée écrit une dissertation pour en combattre plusieurs qui usaient, à tort, selon lui, de l'allégorie dans l'interprétation de textes classiques à l'appui de cette doctrine ^. Il n'est pas douteux que la séparation des judéo-chrétiens et l'opposition très vive des communautés chrétiennes à tout ce qui se rapprochait du judaïsme 3, n'ait aussi contribué à éloigner du chiliasme les esprits croyants.
L'Orient et l'Âsie-Mineure sont le champ de bataille où se décida en grande partie le sort du Millénarisme : c'est en Asie, vers le milieu du second siècle, que paraissent les Aloges. Peut-être dans le but de réagir contre les théories eschatologiques de Montan et de sa secte, ces anonymes que Tévêque de Lyon a sans doute connus et attaqués, crurent devoir rejeter les écrits joanniqucs. L'Apocalypse, disaient-ils était indigne de l'approbation de l'Eglise, on pouvait se jouer des détails ridicules qu'elle renferme ; la chose ne faisait pas de doute, c'était l'œuvre de l'hérétique Cérinthe. Le quatrième Evangile était rejeté pour un motif analogue, c'est que lui non plus né pouvait s'accorder avec les écrits des Apôtres *.
C'était une réaction exagérée et maladroite contre les théories montanistes : heureusement tous les adversaires de la nou-
^ Cf. supra, p. 80.
2 Cf. supra, p. 73.
'•* Cet anti-judaTsme est le sentiment commun de tous les écrivains de la chrétienté primitive, depuis l'auteur de la lettre de Barnabe jusqu'à saint Justin, et sans oublier les Gnostiques. On se rappelle que ce sentiment avait chez ces derniers une telle vivacité, qu'ils considéraient le Dieu des Juifs comme un Dieu du mal et rejetaient dès lors tout l'Ancien Testament.
* Cf. Epiph. Haer. LI, a, P. G. XLI, 892, et passim, ibid., 39-35.
velle prophétie n'en agissaient pas de la sorte. En divers lieux de l'Asie, nous raconte Eusèbe ^ les chrétiens s'étaient fréquemment réunis pour examiner les doctrines de Montan ; des évêques qui avaient voulu les réfuter en avaient été. empêchés par les hérétiques, mais enfin Dieu avait suscité Apollinaire de Jérusalem et beaucoup d'autres savants et orateurs qui avaient parlé et écrit contre l'hérésie. Montan était un séducteur, et ses prophéties vaines et étrangères à toutes celles que l'Eglise avait reçues de la tradition : plusieurs d'entre elles étaient convaincues d'erreur manifeste, aucune enfin n'avait été garantie par le témoignage des martyrs. Rien ne nuit plus à un système que la faveur de gens dont on se défie généralement et avec raison, et en Orient le chiliasme dut beaucoup souffrir d'un pareil état de choses.
En Occident, ses partisans devenaient plus réservés et ses adversaires étaient nombreux. Il est étrange qu'à Carthage, saint Cyprien, qui se rattache de la manière la plus étroite à TertuUien et se fait un dévoir de proclamer sa dépendance littéraire à son égard, n'ait pas trouvé une seule occasion de nous entretenir des espérances terrestres dont son maître avait parlé. La seule chose que nous apprenions de lui, est que les âmes des martyrs s'en vont au ciel aussitôt après leur mort ^.
L'église de Rome, mère et maîtresse de toutes les autres, n'avait jamais admis cette erreur dans son sein. L'œuvre de saint Clément et même le Pasteur d'Hermas n'en portaient point trace. La « Régula Fidei » qui, dès le milieu du second
« Hiat. Eccl. V, i6.
* Labore tolerato, ad Christum pcr angustam Christi viam pergimus, prsemîum vitse ejus et fidei ipso judicante capiamus.... Ecce in pace tutse cnm glorift suft virgines, venientis antichristi minas et corruptelas et lupanaria non timentes ; pueri, periculum lubricœ œtatis evadunt, ad continentise atque innocentise preemium féliciter perveniunt. (Cypr. De mor- Ulit. 14, 15, P. L. IV, 592; cf. Epist. LVI, 9,. etc.)
siècle * servait de profession aux catéchumènes, l'ignorait totalement, et proclamait sa foi à la résurrection de la chair, évidemment la résurrection de tous les hommes, et à la vie éternelle, nc^riuoi... aetpn^ àvATra?!», (wjn* àuuvcov^.
C'est à Rome, au début du III« siècle et sous le pontificat de Zéphyrin que CaYus, homme et sans doute prêtre fort éloquent, entra en discussion avec Proclus, l'un des partisans de Montan >. Cette dispute entre un homme ecclésiastique, dès
^ Voir la lettre de Marcel d'Ancyre au pape Jules dans Epiph. Hser. LXXII, P. G. XLII, 38s „; cf. aussi Harnack, Altchr. Litt. I, 115,
* Cf. £piph.| L c. — M. Hamack écrit à ce propos : « Durch die Régula, sofem die Worte « von dannen er kommen wird zu richten die Lebendîgen und die Todten », eine feste Stelle in den Bekenntnissen hatten, und der Glaube an den duplex adventus Christi eines der wichtigsten Stûcke des kirchlichen Glaubens im Gegensatz zum Judenthum und zum Gnosticismus bildete. Der Glaube an die Widerkunft Christi auf Erden bat aber die Hoffnung auf ein Herriichkeitsreich Christi auf Erden zur nothwendigen Folge und ist ohne dièse Hoffnung nur eine Floskel » (D. G.-' I, 569, note 1). L'on ne saurait disconvenir que de fait la fondation du royaume miUénaire se rattachât, aux yeux de la tradition, à la seconde venue du Christ sur la terre: mais, cette tradition, quelle en était la valeur? Ses premiers représentants étaient les auteurs d'apocalypses et les docteurs juifs. Elle était sans rapports avec l'enseignement de Jésus, puisque le Sauveur n'avait pas adopté les idées courantes, mais s'en était servi comme d'un moyen de se mettre en rapport avec les intelligences contemporaines. Elle ne faisait pas loi par conséquent, et dès le milieu du second siècle, le penseur qui est saint Justin pouvait déclarer que ceuxlà même qui n'acceptaient point cette tradition étaient quand même des chrétiens de pure et pieuse doctrine. — Du reste, les deux concepts de théocratie future et du retour glorieux de Jésus, n'étaient point si étroitement unis, que cette dernière donnée séparée de l'autre constituAt simplement un mot, UHt fleur de rhétorique. On y a toujours vu une idée, l'idée de Jésus triomphant qui vient assurer aussi le triomphe de ses saints, avant de régner sur eux et avec eux dans le royaume céleste.
3 Cf. Eus. H. E. VI, ao, K G. XX, 57a; et Hier. De vir. inl. 59. Voir aussi Eus. H. E. H, as, P. G. XX, ao8; H. E. III, a8, P. G. XX. v\^\ H. E. III, 31, P. G. XX, 281.
lors peut-être approuvé par le clergé de l'église de Romey et un chef de secte connue, n'est point venue jusqu'à nous ; c'est à peine si Eusèbe a relaté quelques passages de l'écrit qu'avait publié Caïus. On y apprend que Proclus veut accré* diter les nouvelles prophéties dont on connaît le caractère eschatologique : son adversaire profite de l'occasion pour réfuter le millénarisme de Cérinthe. S'il fallait en croire Théodoret^ il aurait même composé un ouvrage contre cet hérétique.
C*est sans doute ce même Caïus qui fut attaqué par saint Hippolyte, lequel s'opposait au rejet de l'Apocalypse de Jean et trouvait dangereuse l'interprétation allégorique dont l'usage était familier à son adversaire. On connaissait les Capita adversus Caxum par le Syrien Ebed-Jesu (t 3^^ environ): ce sont peut-être des fragments de ce travail que l'Anglais Gwynn a publiés en 1888, après les avoir extraits d'un commentaire syriaque inédit du Jacobite Dionysius Barsalibi ^. Le cinquième de ces fragments a justement trait au passage le plus délicat de TApocalypse (XX, 2) : c Comment Satan pourra-t-il être lié à la fin des temps? demande Caïus. N'est-il pas écrit que le Christ est déjà entré dans la maison de l'homme fort, l'a lié et et a dérobé à notre intention tous ses biens (Matt, XII, 29) ? » Mais Hippolyte répond : « Si Satan était déjà lié, comment pourrait-il encore tenter les justes,... à quoi bon prier le Maître qu'il nous délivre du méchant (Matt. VI, 13), comment a pu se faire la tentation de Simon et des Apôtres (Luc, XII, 31), comment enfin un prisonnier était-il capable d'abattre les dis-
< Hseret. fabul. II, 3, P. G. LXXXIII, 389 : on remarquera que Théodoret rapproche CaTus de Denys d'Alexandrie qui composa de fait uit ouvrage pour combattre le millénarisme ex professo.
' Cf. Bardenhewer, Patrol. (trad. Godet) I, aai; Harnack, Altchr. Litt. I, 602; Texte und Untersuch. VI, 3, lai; Zahn, Gesch. des Ntlichen Kanons II, 973. L'article de Gwynn, « Hippolyt and his Heads against Caïus » a paru dans l'Hermathena VI, 397. On se servira ici de la traduction des Texte und Untersuchungen.
ciples? » Hippolyte rappelle ensuite le mot de saint Paul (Eph. VI, 12), et fait mention du malin, qui au dire de TEvangile, vient enlever la bonne semence ; puis il donne du texte qui lui est objecté l'interprétation qu'il juge correcte. € Vhomtnc fart a été lié : cela signifie, que le Maître a amené honte et mépris sur ceux-là qui ne vinrent pas à lui, quand il se tourna contre le diable pour délivrer les hommes de leur captivité et en faire les fils de son Père .» Isaïe, avant saint Jean, annonçait déjà que le démon devait être lié^. « Le nombre des années de sa captivité n'est pas le nombre des jours, mais indique la durée d'un seul jour, de ce jour entier qui sera merveilleux, oU le Seigneur avec puissance viendra en compagnie de ses élus et illuminera la création, selon qu'il est écrit : le soleil paraîtra double (en marge : septuplé) 2, et oîi les justes mangeront avec lui et boiront de son vin. Voilà le jour que le Seigneur a fait, dont parlait David... Avec la lumière de l'Esprit^ Jean voyait déjà la solennité de ce jour et le disait égal à mille ans, selon qu'il est écrit : Un Jour dans le monde de justice est comme mille ans 3... Au bout de mille ans, le démon sera délié et tentera les peuples : cela veut dire qu'il sera délié, jeté dans le feu, et jugé, avec ceux qui dès les temps passés se seront associés à lui, ceux qui sont étrangers au royaume, enfin Gog et Magog. »
De ce fragment qu'on vient d'analyser et des quatre autres qui le précèdent, on peut conclure que Caïus rejetait l'Apocalypse, parce que les prophéties eschatologiques qu'elle renferme ne s'accordaient pas avec les Ecritures et saint PauM. On sait
* Is. XXXVI, 10, d'après les Septante: apft^w o hae^iio, Iva fiy iôtj rr/v âô^v Kvçtov.
^ Cf. Is. XXX« 36. La correction rétablit la vraie donnée de l'original.
3 « Le mot, un jour dans le monde de justice,.., est apocryphe: il n'y a pas à penser à a Petr. III, 8 car les mots monde de justice ne s'y trouvent pas. » Harnack, Texte u. Unt, 1. c.
^ Calus, moins radical que les Aloges, s'était sans doute inspiré de leurs œuvres, puisqu'il rejette l'Apocalypse pour le même motif qui les
qu'Hippolyte, suivant sur ce point les traces des Montanistes, s'était constitué pour l'Eglise le défenseur de la discipline sévère: comme eux aussi, il était fermement convaincu du dénouement traditionnel. L'on possède encore deux de ses écrits où il est amené à s'exprimer sur ce sujet, son Commentaire sur Daniel * et son traité UtfÀ X/m9toO xod Avrcx^ffrou..
L'Antéchrist prédit par Daniel viendra bientôt, et en toutes choses s'évertuera à mimer le Fils de Dieu'. Impudent et amateur de guerres, il ruinera toute la force des rois, et voudra même s'élever au-dessus de l'Eternel. Il réunira tout le peuple dispersé, en promettant de le reconstituer en royaume et nation ; de fait, il réparera la ville de Jérusalem et relèvera le temple : mais son dessein secret est de se faire adorer comme Dieu 3. Il légiférera à l'instar d'Auguste. Les uns le considéreront comme Christ et l'adoreront : ceux qui n'auront point voulu agir de la sorte perdront tous leurs droits de citoyen *, pis que cela, on lancera de toutes parts des édits contre eux et ils seront mis à mort. Mais la venue du Seigneur mettra un
avait guidés auparavant dans leur rejet des écrits johanniques. Plus tard, quand il voudra réfuter les Aloges, saint Epiphane (Hser. LI, a, et pass. 33-35) s'inspirera profondément de l'œuvre d'Hippotyte. Cf. à ce sujet, les travaux de Gwynn sur les Capita, p. 407,417, et Zahn 1. c, p. 977. On ne manquera pas surtout de mettre en parallèles le 4* fragment des Capita et le n** 34 de la discussion d'Epiphane.
* Le commentaire des chapitres VII-XII de Daniel a été publié par le Grec Georgiadès dans la revue Etachiotaoruc^ lâ^deta, mai 1885, juillet et août 1886: c'est là surtout qu'il faut chercher les traces de chiliasme.
* Karà iràvra éÇofiotowjOai fioiTuEToi 6 irX&voç t^T Vii^ rov 0eov (De Christ et Antichr. 6). Rapprocher cette donnée du passage où saint Irénée appelle l' Antichrist f voleur » (Adv. H. V, xxv, i). Ici, ses prouesses guerrières sont décrites d'après IsaTe.
^ Cf. In Dan. 39, De Christ et Antichr. 54.
* Le détail est extrait d'Ap. XII, 16. L'on fait allusion ailleurs (De Christ et Ant. 48) aux édits de persécution qui émanent des empereurs romains.
ferme à cette domination tyrannique ; c'est là l'espérance du fidèle, que les saints ressusciteront et que le Sauveur se réjouira ^vec eux en glorifiant le Père céleste.
Le monde doit exister pendant six mille ans, les six jours symboliques. Mais le Christ est venu sur terre tout juste au midi du dernier jour : le siècle présent finira donc 500 ans après la naissance de Jésus. Il suffit d'un simple calcul éxégétique pour obtenir une solution aussi précise. MoYse jadis avait décrit l'arche d'alliance et en avait par avance déterminé les dimensions : elle devait avoir deux coudées et demie en longueur, et une coudée et demie en largeur et hauteur (Ex. XXV, 10). Mais l'arche d'alliance véritable est Marie, toute brillante qu'elle est de l'or le plus pur, du Verbe incamé qu'elle porte en dedans et de l'Esprit- Saint qui s'est reposé sur elle à l'extérieur ; enfin les 5 coudées et demie (2 Va + i Va +' V2) ne peuvent que symboliser les jours de la semaine millénaire qui ont précédé la naissance de Jésus*. Quand cette semaine sera terminée, le grand jour du sabbat procurera aux justes le repos qu'ils méritent: le Messie viendra du ciel, accompagné de la troupe des anges, illuminé de la gloire du Père, et ses élus ré> gneront avec lui. Ce seul texte (in Dan. 4) serait suffisant pour nous faire connaître la pensée véritable de saint Hippolyte : il est partisan avéré du chiliasme, et les traits caractéristiques de l'Antéchrist qui se retrouvent aussi dans saint Irénée, maint parallélisme de détail entre les deux auteurs, ne laissent guère de doute sur sa principale source d'information.
Un critique, M. Overbeck, qui a étudié avec quelque atten-
* In. Dan. 6. — Le 4* Evangile fournit à saint Hippolyte un confirmatur de sa thèse. Il est écrit que Jésus mourut à la sixième heure du jour (Jo. XIX, 14): chez les anciens, c'était précisément le milieu de la jour» née. Mais on sait fort bien qu'aux yeux du Seigneur, un jour est égal à mille ans : la moitié qui est de 500 fait donc connaître les années sur lesquelles le siècle peut encore compter.
tion les rapports dont on vient de parler, a émis Thypothèse que plusieurs fragments millénaristes de saint Hippolyte avaient dû avoir, et pour le même motif, un sort aussi malheureux que les derniers chapitres de l'Adversus Haereses. Ce sont peut-être des fragments de ce genre qui ont été découverts, et publiés assez récemment par M. Mercati ^ : leur auteur fait Texégèse du chapitre XXIV de saint Matthieu, en profite pour glisser quelques assertions d'un chiliasme d'ailleurs modéré, et emploie certaines expressions et des tours de phrase qu'on a aussi remarqués dans les œuvres d'Hippolyte.
Ces mêmes idées millénaristes étaient exposées également dans un ouvrage qui ne nous est point parvenu, Yfri/s tov xarà *luftw/}v hxyyùiw xod otftoxsîkxr^wç : l'œuvre était dirigée non plus contre Caïus, mais contre les Aloges *.
Cependant, et malgré les efforts des Millénaires les plus dévoués, le temps allait venir oîi la doctrine des mille ans serait définitivement tenue en échec. Une école s'était fondée à Alexandrie, qui négligeait tout à fait le sens littéral de l'Ecriture : il fallait trouver sous la lettre le sens plus profond, le sens spirituel qu'avait eu en vue l'Esprit-Saint. Aux yeux de ces docteurs, la philosophie grecque devait apporter de précieux renseignements sur la doctrine révélée, et aider en quelque
* Cf. Mercatî, Varia sacra, fasc. i (Studi e Testi ii, Roma 1903). L'attri' bution de ces fragments à saint Hippolyte a été soutenue par M. Turner dans une lettre à M. M. (ai sept, is^os). Si l'hypothèse était fondée, il faudrait alors réunir ces fragments au morceau du Commentaire sur Matthieu (XXIV, 15-33) publié précédemment par Gwynn (Hermathena VII, p. 137 M ).
- Cet ouvrage d'Hippolyte nous est connu par la mention qui en est faite sur sa statue, et par un mot d'Ebed-Jésu. « Die Schrift war gegen die Aloger gerichtet : benutzt hat sie, z. Th. wOrtlich, Epiphanius. Sie ist wahrscheinlich sowohl von der gleîch zu nennenden Schrifl gegen Cajus aïs von dem Commentar zur Apok. Joh. zu unterscheiden. )» Har.nack, Altchr. Lîtt. I, 624.
mesure à compléter ou plutôt à entendre les Livres-Saints ; on n'avait, du reste, rien à craindre dans l'emploi de cette méthode: la philosophie ancienne qui procédait de Dieu, puisqu'elle avait sa source d'information dans les révélations antérieures, ne devait-elle pas aussi ramener à Dieu? Il va sans dire que l'eschatologie traditionnelle ne pouvait tenir de place dans ce système. Clément cite bien l'Apocalypse qu'il attribue à Jean^ il mentionne même un passage de l'Ecriture où Ton parle de la dernière heure ^ : mais il ne songe point à tirer autrement parti de ces textes, et les théories sur la fin des temps sont en dehors de l'horizon que sa vue embrasse.
Origène connaît le millénarisme : il en parle quelquefois, mais jamais en bons termes. Quelques passages de ses livres, du lltpL àpyùi en particulier, constituent même un véritable réquisitoire contre le chiliasme. Ce sont là, dit-il, de folles inepties, des conceptions chimériques, œuvre d'esprits par trop simples, qui se refusent au travail intellectuel et préfèrent rêver de joies et de plaisirs : ils s'en tiennent au pied de la lettre et interprètent les Ecritures à la façon des Juifs 3. — Il faut avouer cependant que la fin des choses est une question bien délicate à traiter : exprime-t-on quelque idée à ce sujet, les uns s'imaginent entendre des billevesées, les autres vous traitent de rationaliste qui s'éloigne de la foi. Dans ces condi-
1 Strom. VI, 13; P. G. IX, 338.
« Strom. ni, 6; P. G. VIII, 1150.
^ « Simpliciores quidam.... vocabulorum similitudinibus falsi, ad ineptas quasdam fabulas et figmenta inania se contulerint. » Prol. in Cant.; P. G. XIII, 66. — « Quidam laborem quodammodo intelligentise récusantes, et superficiem quamdam legis litterœ consectantes, et magis delectationi suae quodammodo ac libidini indulgentes, solius litterœ discipuli,.... Judaîco quodam sensu Scripturas divinas intelligentes... » Deprinc. II, xi, a; P. G. XI, 941. Ce dernier passage, si on le prend dans son entier, constitue dans toute la force du terme une rupture avec la tradition, et se présente comme une profession de foi abrégée d'Origène.
tions, Origène usera d'une grande prudence, et sans garantir outre mesure la certitude de ses conclusions, il s'appliquera avant tout à un travail critique^.
Le Christ doit régner : mais ce règne consiste essentiellement dans le salut par la soumission entière de toutes les puissances ennemies de l'homme <. La doctrine du règne de Dieu, d'après Origène, se rattache donc étroitement aux doctrines du salut universel et du rétablissement général des êtres dans leur situation première {àimn^xMTitrti Treevrûv). Les âmes humaines qui sont des esprits déchus expient dans ce corps mortel des fautes antérieures ; le monde est donc, au vrai sens du mot, un lieu de purification : d'oîi il suit que les âmes qui n'ont point encore été purifiées suffisamment en cette vie, doivent recommencer une nouvelle existence, et ainsi de suite, jusqu'à purification complète. Cependant elles verront toutes la fin des peines qu'elles subissent, et toutes revêtiront un jour le corps d'immortalité qui leur fut assigné à l'origine des temps 3. Ce rétablissement dans l'amitié de Dieu formera le vrai royaume dont parle l'Ecriture, et il est préparé déjà par le règne parfait de Dieu sûr les âmes : c*est vers cette soumission entière et actuelle que l'âme du croyant doit diriger ses aspirations *.
^ « ... Ardua et diffîcilia..., quœ a nobis etiam cum magno metu et eautela dicuntur, discutientibus magis et pertractantibus quam pro certo ac definito statuentibus. » De princ. I, vi, i.
* « Quae ergo est subjectio quâ Christo debent esse omnia subjecta? Ego arbitrer quia hsec ipsa quâ nos quoque optamus ei esse subjectif quâ subjecli ei sunt et apostoli et omnes sancti qui secuti sunt Christum. Subjectionis enim nomen quâ Christo subjicimur, salutem quœ a Christo est indicat subjectorum. » De princ. I, vi, a; P. G. XI, i66.
•' Cf. les études sur l'eschatologie d'Origène; Huet, Origeniana: Harnack, D. G.' I. 644; Turmel, l'eschatol. origéniste dans Rev. d'hist. et lit. rel. V (1900), a „ .
* Cf. De Orat. 500; In Mat. P. G. XIII, 1378. — Le règne de Dieu est avant tout intérieur, et les ennemis qui doivent à l'Etemel servir d'escabeau sont les passions qui se disputent notre âme. L'Antéchrist est le sym-
Il y avait là, comme on peut s'en rendre compte, des idées bien étrangères à celles qui étaient traditionnelles: malgré cette différence de conceptions, Origène tint à conserver les formules en usage. Il croit à la résurrection de la chair : mais cette chair désigne un corps particulier qui n'a plus ni organes des sens ni membres propres à chaque sexe, et dont la splendeur n'a rien à envier à l'éclat des anges ou des étoiles ^ II croit au jugement^ à la réunion de la Diaspora chrétieime .-: mais le jugement ne sera que la connaissance de la gloire du Christ, de la véritable nature de la justice et du péché ; et,, comme cette connaissance sera générale, il en résultera un assentiment de tous les fidèles qui jusqu'à présent sont dispersés dans des erreurs dogmatiques de tout genre*. — Origène s'approprie le fameux adage, si fécond en doctrines et si cher aux chiliastes,^ qu'on se rappelle avoir lu dans l'Epître de Barnabe : la fin des choses se calque sur leurs débuts ^ : mais c'est toute une nou-
bole de tous ces ennemis, c'est Thétérodoxie personnifiée (In Mat. P. G. XIII, 1644 „). Ces ennemis abstraits seront vaincus à la fin des temps et punis d'une manière symbolique, alors que ceux-là même qui leur auront donné asile en ce monde, les pécheurs, maintenant purifiés, seront admis à la vision et à la société de Dieu. « Oportebit autem fieri messem in fine rerum, qiiam vocant consummationem sœculi, ut at id muneris destinati angeli Dei, prava dogmata animœ adhœresctntia colligant, eaque subvertentes igni qui dicitur comburere tradant ut absumantur. » In Mat. P. G. XIH, 839.
* Cf. De princ. I, vi (voir i Cor. XV, 44).
'^ c Existimo quoniam erit tempus adventus Christi, quando tota manifestatio futura est Christi et divinitatis ejus, ut, non solum, nullus justorum, sed nec aliquis peccatorum, ignoret Christum secundum quod est... Dicuntur omnes gentes ante eum congregandae et constituendse, quandopalam omnibus..., fuerit factus manifestus, ante oculos mentis eorum.... Congregabuntur ad eum omnes gentes, jam^ non dispersée in dogmatibus falsis et multis de eo. » In Mat. P. G. XIII, 1712.
^ « Semper enim similis est finis initiis » (De princ. I, vi, a. Les jours de la semaine génésiaque qui, aux yeux des Millénaires, étaient d'une
velle doctrine qui se cache sous cette formule, la doctrine du rétablissement des êtres dans leur état suprasensible, tout à fait étranger à ce monde de châtiments. — Notre auteur va même plus loin, et ne craint pas d'aflîrmer l'existence future d'un paradis terrestre^ où les justes résideront pendant quelque temps après qu'ils auront quitté cette vie : mais ce n'est plus la doctrine traditionnelle d'un paradis de félicité, les morts n'habiteront ce nouveau séjour que pour se faire une idée plus exacte de ce qu'ils ont vu ici-bas ou sont destinés à voir là-haut, et les parfaits ne s'arrêteront point à ce lieu intermédiaire, mais iront tout droit au ciel où Dieu lui-même les instruira de toutes choses ^ Prendre les termes en usage chez ses contemporains, !es vider de leur sens traditionnel, et y adapter des théories, étrangères, il est vrai, mais plus élevées et de mise dans les milieux cultivés, était un procédé fort habile et qui ne laissait pas d'être fort dangereux pour le millénarisme traditionnel. Le talent d'Origène et son nom contribuèrent fort à répandre, et les idées que l'on vient d'exposer, et la méthode d'interprétation allégorique. Les détracteurs furent nombreux sans doute, mais l'eschatologie du grand docteur offrait, en dehors du chiliasme, un certain nombre de points assez vulnérables, et les esprits à culture grecque ne se souciaient guère de remettre en honneur la vieille doctrine déjà ébranlée.
importance si considérable, sont entendus par Origène dans un sens allégorique (In Gen. P. G. XII, 98).
* « Puto quod sancti quique discedentes de hac vita permanebunt in loco aliquo in terra posito, quem Paradisutn dicit Scriptura divina, velut in quodam eruditionis loco, et, ut ita dixerim, auditorio vel schola animarum, in quo de omnibus bis quœ in terris videant doceantur, indicia quoque accipiant etiam de consequentibus et futuris... Si quis sane mundo corde et purior mente et exercitatior sensu fuerit, velocius proficiens, cito ad aeris locum ascendit, et ad coelorura régna pervenit per locorum singulorum, ut ita dixerim, mansiones » (De princ. H, xi, 6 et 7, P. G. XI, 246).
Cependant, au début du quatrième siècle et quelque 50 ans après Origène, Tun de ses adversaires et qui n'était pas l'un des moins éloquents, l'évêque Méthode est encore partisan du millénarisme : à vrai dire, il ne s'exprime là-dessus qu'en passant et a tout l'air de n'attacher nulle importance à la question. Le monde doit durer 7000 ans : c'est là ce que signifient et le récit de la création génésiaque, et les diverses prescriptions du Lévitique qui ont trait à la fête des Tabernacles. Le septième jour aura lieu le grand jugement, et Dieu se réjouira avec nous K Mais cette joie ne sera pas dès l'abord la joie parfaite, celle qui nous attend au ciel. Après leur sortie d'Egypte, les Hébreux firent une station avant que d'entrer dans la Terre Promise, et ils célébrèrent la fête des Tabernacles : avant que nous entrions au ciel, nous aurons, nous aussi, sur cette terre une période de repos, les mille ans que nous passerons avec le Christ ^. L'on entend bien que cette ère de bonheur terrestre se passera après le jugement sur la terre renouvelée : cependant, les hommes goûteront des joies de toutes sortes, sans aucun déchet des forces du corps, à la façon des anges qui ne se marient point 3. Autant qu'on peut juger sur ce point des idées de Méthode, il semble avoir, sans doute sous l'influence de
» Sympos. IX, i; P. G. XVIII, 178.
^ 'Oâevaatra yàç èprebdev icaî é^e2.ffoûaa Kayù rfjç Aïybirrov Toirrov tov fiiov, iQXO/Mi TrçûfTov Biç Tj^v àvàoToaiVt Tt^v àX^divf^v Staivomiylav * KaKéi toïç Kapvroîç T^ç açer^ç irff^aa r^v aKtfv^v ftov KîKoa/iip^v, ry* irpùry t^ç ioçrfjç àvaaraaeoç ^fiépç, rj Kçiaei, ainfeopràCu tû Xçiart^, r^v ;(Miovraffn7(>/da T^ç àvairaifoeuç, ràç éitTà Ka^ovfiévciç ^fié^aç, rà aàp&ara rà àXtfdivà. — Eha avdiç... içxofMi wà^v.., elç ri^v y^v t^ç èKayye^iaç, rohç ovQavoifç. Sympos. IX, 5.
•^ OvKéri Tedvjf^ttivovç, ^ yafi^aovTaç^ f/ yevvtjaofiévovç, àVi* ûç àyyihtvç àfieraffTçô^ciç év ààSapaiçi rà àçiara irçà^vraç. De Resurr. 9. P. G. XVIII, 276. Tout ce passage du De RtsumcHone est assez difficile à concilier avec ce qu'on lit dans le Symposion, Il est difficile également de se rendre compte des idées de Méthode en ce qui a trait à l'état des âmes justes après la mort. Cf. la discussion d'Allace, p. 027.
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rorigénisme, modifie et atténué singulièrement la conception traditionnelle du règne de mille ans,
L'influence d*Origène était loin d'être acceptée sans conteste dans toutes les parties de l'Egypte. L'école catéchétique d'Alexandrie, d'abord sous la direction d'Héraclas, puis plus tard de Denys, tous les deux disciples d'Origène, maintenait inébranlables les principes du Maître. Pour enlever tout fondement aux idées millénaires, plusieurs écrivains ne se contentèrent pas de rejeter l'Apocalypse de Jean, mais prirent soin de la réfuter chapitre par chapitre : elle manquait totalement, disaient-ils, de sens et de jugement, et une révélation cachée sous un voile aussi épais d'ignorance était l'œuvre non de Jean, mais du charnel Cérinthe^ Ce n'était certes point là l'avis de tous, et un évêque d'Egypte, Népos, s'appuyant sur les promesses faites aux saints de l'ancienne Loi et surtout sur la Révélation de Jean, s'éleva contre l'interprétation allégorique des textes, et rétablit la donnée traditionnelle dans son livre Ê>f7xcç 0(À>ri7o/&c9Tfl5v. C'était Un personnage de quelque importance que Népos : homme de foi, il s'était fait remarquer par son étude des Ecritures, et avait composé un grand nombre de psaumes qui faisaient toujours le charme des fidèles. Son livre s'était répandu dans le public, et on le trouvait fort apte à persuader. De fait, plusieurs docteurs et un certain nombre de fidèles soutenaient fort les idées chiliastes, et dans le district villageois d'Arsinoé, celles-ci avaient acquis un tel crédit que
* Ttvèç fùv ovv Tùv TTpô ^fjUûv fjOiTTftjav Koi àveOKeiaaav nàvrtj tô Pi^TioVj Knff ÊKaorov Ke^&Xaiov ôievOiiVovreç, àyvt^aràv re koî àov^Myiorov ano^alvoirreç * ^ei)êeaOai re t^v èniyça^^v,,,, ovô* cnroKàXvtptv elvat^ rt^v a^oÔQÛ Koi naxel KCKa^v/iévTfV tÇ t^ç àyvâtaç Traçanerda/mn, Dion. Alex. ap. Eus. H. £• VII, 35. Denys a sans doute en vue le prêtre CaTus, mais il parle de plusieurs rivèç, et de plusieurs qui ]*ont précédé irçb ^fiùv : c'était peut-être à Alexandrie et sous l'influence d'Origène, mais certainement sous l'influence de la philosophie grecque, qu'on en était venu à des sentiments aussi radicaux.
des Eglises entières s'étaient séparées et avaient consommé un schisme *.
Denys, qui, après avoir succédé à Héraclas à la tête de TEcole d'Alexandrie, lui avait succédé sur le trône épiscopal de cette ville, résolut d'intervenir auprès des partisans de Népos- Celui-ci était mort, et un certain Coracion avait pris la tête du parti de la résistance. Denys convoqua les prêtres et les docteurs qui dans chaque bourg prêchaient aux fidèles, et, en présence des chrétiens que la chose intéressait, les convia à une argumentation publique. Pendant trois jours entiers, nous raconte-t-il, on discuta VElenchus de Népos, et la doctrine qu'il professe: la discussion était modérée et se faisait avec ordre. Quelques idées chères à Denys furent battues en brèche 2, mais le fond même de la question se trouva prouvé par des arguments inéluctables et par l'autorité de la Sainte Ecriture. Les Millénaires avaient fait preuve d'une persévérance, d'un amour de la vérité, et d'une intelligence admirables. A la fin, Coracion, en présence de tous les auditeurs, se déclara convaincu et promit de ne plus professer ni prêcher le chiliasme.
Comme VElenchus était fort répandu, Denys voulut lui opposer un écrit qui pût ruiner son influence : il composa les deux livres sur les Promesses, C'était, paraît-il, un écrit de de forme soignée, et oîi saint Irénée lui-même était pris à partie ^ : nous n'en possédons plus aujourd'hui que quelques
1 Cf. le« témoignages de Denys d'Alex., ap. Eus. H. £. VII, 14 pass.
^ Remarquer la tournure même de la phrase. « ... rd [lèv ck iravràç TçÔKOv icai (^iXoveUùjç tùv àna^ ôo^àvrav neçiéxeoOai, ei kqî fi^ ^aivovro bçOCiç éxovra, naçMTTjaàfievoi, fifyre 6è ràç àvnTioyiaç vnoareX^ô/ievot, ÔXA' éç baov oîov re tûv TTçoKeifxévuv èni^areveiv koX Kçarvveiv aura neiçLtfievuij fi^e, ei AÔyoç alçei, fitraneideadai Kaî avvofwTioyeîv aiàovfievoi. » Denys, 1. c.
3 < ... Irenaeum, adversus quem vir eloquentissimus Dionysius Alexandrise ecclesiee pontifex elegantem scribit librum, irridens mille annorum fabulam, et auream atque gemmatam in terris Jérusalem, instaurationem templi, hostiarum sanguinem, otium sabbati, ciroumcisionis injuriam.
fragments, lesquels ont été enchâssés dans les œuvres d*Ëusèbe et aussi de Lëonce de Byzance^. Le chiliasme, nous dit-il, est fonde sur le mépris des prophètes, des Evangiles et des lettres apostoliques: il remplace par des conceptions mesquines et toutes terrestres, les idées nobles et sublimes concernant Tavënement glorieux du Seigneur, notre résurrection et notre union avec le Christ. Une première partie de Touvrage était consacrée à Texposé du sentiment de l'auteur sur la question ; dans une seconde, Denys exposait ses idées sur l'Apocalypse de Jean. C'est là un livre qu'il n'ose pas rejeter à cause de l'estime que lui témoignent bon nombre de chrétiens : mais la doctrine qui s'y trouve est tout à fait secrète, trop cachée et trop profonde pour qu'il la puisse pénétrer, un texte aussi obscur ne saurait s'interpréter au sens littéral. Les conceptions différentes 'du quatrième Evangile avec les Epîtres joannines et de l'Apocalypse, le style fort négligé de ce dernier ouvrage qui tranche pas mal avec la correction et même l'élégance des autres écrits de Jean, indiquent assez que l'auteur n'en est point l'Apôtre, fils de Zébédée : elle fut peut-être écrite par Jean Marc, ou plutôt par un autre Jean qui vécut aussi à Ephèse et y est également enseveli *.
L'incident de Népos qui vient d'être rapporté est assez suggestif, et indique suffisamment la résistance que l'on apportait parfois au rejet des idées eschatologiques traditionnelles 3.
nuptias, partus, liberorum educationem, epularum delicias et cunctarum £^entium servitutem, rursusque bella, exercitus ac triumphos et superato* rum neces mortemque centenarii peccatoris. » Hier., Praef. in lib. XVtlI in Is.
* Eusèbe, 1. c; Léonce de Byzance dans MaT, Script. Vet. nova coll. VII, p. 99, io8.
« Cf. Denys, ap. Eus. H. E. VII, 35; P. G. XX, 696,, .
-^ Il ne faudrait cependant pas exagérer la portée de cet incident. M. Harnack écrit à ce sujet (D. G.** I, 573): « Gebildete Theblogen konnten es mOglich machen, den Chiliasmus und die Religipnsphilosophie zu
Cependant saint Epiphane nous apprend que les explications d'Origène furent adoptées dans les monastères d*£gypte et de Thébaïde i, mais il n'en fut certainement point de même partout et le chiliasme dût subsister longtemps encore dans ces régions : c*est là ce qui peut seul nous expliquer la transmission des Apocalypses juives et chrétiennes, inconnues d'ailleurs, et qui nous sont parvenues en langues copte et éthiopienne.
Denys d'Alexandrie avait écrit les deux livres des Fromesses pour anéantir le chiliasme : un adversaire survint qui, en deux livres également, réfuta Denys et voulut rétablir la doctrine traditionnelle, Apollinaire de Laodicée^. Son ouvrage est malheureusement perdu, et ce serait se risquer beaucoup que de s'appuyer sur un texte de saint Basile pour lui restituer son titre, rifjDè àvoeordurco»; ^. Apollinaire affirmait, paraît-il, que le
vereinigen; die simplices et idiotœ aber verstanden nur jenen. \\"\c derselbe schrittweise genau in demselben Masse zurQckweichen musste, als die philosophische Théologie sich erbargerte, so bezeichnet sein Zurûckweichen auch die fortschreitende Bevorinundung der Laien : man nahni ihnen die Religion, we)che sie verstanden, und gab ihnen dafur einen Glauben den sie nicht verstehen konnten, resp. der allé Glaube und die alten Hoifnungen verblassten von selber, und an ihre Stelle trât die Autoritât eines geheimnisvollen Glaubens. » Il est assez naturel que des esprits simples se soient attachés à des idées plus à leur portée, mais ces idées millénaristes ne constituaient pas toute leur foi. Dans ces doctrines, sans doute moins faciles à comprendre, qu'on leur enseignait, il y avait un élément immuable et auquel ils avaient toujours cru : la venue de Jésus, la résurrection des corps, la participation de ces corps mêmes (pour les justes du moins) à la gloire du Sauveur. On ne leur enlevait donc pas une foi qu'ils comprenaient pour leur donner une foi qu'ils ne comprenaient pas, mais on enlevait à leur foi son enveloppe vulgaire qui, croyaient- ils, faisait corps avec elle parce qu'elle s'appuyait sur toute une tradition.
* Cf. Epiph. Hœr. LXIV, 4.
^ <( ... Cui (Dionysio) duobus voluminibus respondit Apollinarius. » — Hier. Prœf. in 1. XVill in Is. i, P. L. XXIV, 627; cf. In Ez. XXXVI.
^ Voici le texte de saint Basile (Ep. CCLXIII. 4; P. G. XXXII, 980): « *EaTi âè avT<fî {AttoaXiv,) Kat rà neçî àvaarâaeoç fivÔiKiJç avyKeifiei>af ftàX-
règne de mille ans se passerait dans un paradis terrestre, et que les rites et cërëmonies judaYques redeviendraient de nouveau en vigueur. Saint Epiphane a entendu dire à plusieurs que cette doctrine était soutenue par Tévêque de Laodicée, mais il n^ajoute aucune créance à ces bruits divers^; nous devons en croire plutôt saint Jérôme et saint Basile qui sur ce point n'ont pas le moindre doute et ont sans doute fort bien connu ces écrits. Les doctrines chiliastes que patronnait Apollinaire furent admises de Vitalius et de ses sectateurs^. Saint Jérôme nous apprend que de son temps il y avait encore un grand nombre de chrétiens qui sur ce point avaient suivi révéque de Laodicée ^ : [mais les documents ne permettent pas de préciser quelles parties de TEglise étaient encore à cette époque si favorables au chiliasme, et tout porte à croire que saint Jérôme avait en vue l'Occident et un certain nombre d'écrits connus que l'on examinera plus loin.
Tillemont a émis l'hypothèse que les doctrines exposées dans les deux livres d'Apollinaire pourraient bien être visées dans
^ov fîf *IovâàlKùç • h oîf ^^ai na^v ^/tàç irçàç r^ vo/iuc^ imoarçé^etv 'Àarçelav^ koI na^îv vfiàç ireptTfiff0//aea0ai , xaî aaPParîÇetv, Kaï PQtûfmTuv nnixeodai, Kai Ovalaç n-çoaoiaeiv 0eif), Kaî nQOOKvvijaeiv èv *Ieço<Jo/.vfiotç hrï TDV vaov, Kai b^Mç àirb Xçiariavùv 'lovôdiovç yev^aeoOai. • « Ich glaube jetzt aber einc — uns freilich wie so vîele andere verloren gegangene — Schrift des AppoUinarios namhafl machen zu kOnnen, aus der jene Mittheilungen der Basileios geflossen sind. Dass dièse die Aufschrift « Von der Auferstehung » (I/epî àvaor.) getragen,... folgt aus Basileios' Worten nicht nothwendig. HOchst wahrscheinlich war es diejenige zwei Bûcher umfassende Schrift, welche Apollinarios nach Hieronymus, den zwei BOchern des Dionysios von Alexandria JTeçî èirayyéXiuv entgegensetzte. » Drâseke, Schriften des ApoU. von Laodic, dans Texte und Unters. VII (189a) 148.
« Cf. Hœr. LXXVII, 36; P. G. XLII, 696.
' Cf. Greg. Nazianz., Ep. Cil ad Cledonium; P. G. XXXVIf, 197; cf aussi Drftseke, 1. c, p. 57.
-' «... Quem (Apollin.), non solum suae sectse homines, sed nostrorum in hac parte dumtaxat plurima sequitur muliitudo, » Hier, in IsaT, 1. XVIII „.
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les écrits du Syrien, saint Ephremi. Loin d'être partisan du chiliasme, Ëphrem connaît seulement deux destinées qui attendent les hommes, Tune est réservée aux justes et l'autre aux pécheurs. Après le jugement dernier qui déjà menace le monde, les impies sont jetés dans divers lieux de tourments, les ténèbres extérieures, la géhenne, l'étang de feu, le Tartare, le centre du monde^. Quant 4ux justes, ils se forment en société avec Dieu, les anges et les patriarches, et le ciel devient l'Ëden véritable, la cité d'en haut, la terre incomparable qui est l'héritage de ceux qui sont doux 3.
Les doctrines origénistes avaient grièvement blessé le chiliasme. £n outre, les persécutions qui donnaient toujours aux questions eschatologiques un intérêt nouveau, avaient cessé pour jamais, et l'empire était devenu chrétien. Les évêques, dont les plus influents fréquentaient à plaisir la cour de Constantinople, étaient tout à fait étrangers à ces théories d'un autre âge ; sans doute, Eusèbe de Césarée témoignait de leur appréciation personnelle, en remarquant que le chiliasme dénotait chez ses partisans une faiblesse d'esprit réelle*. On ne
^ <c Saint Ephrem combat avec étendue les mêmes fables, comme tout à fait opposées à l'Ecriture : en quoi il pourrait bien avoir eu en vue l'hérésiarque Apollinaire. » Hist. Eccl. Il, 333 et VIII, 391, 751.
* In secundo adventu Dni., serm. IV, 9.
3 « Ibi sinus Abraham...; ibi thesauri œternorum bonorum aperiuntur ubi superna Hierusalem;... ibi in terra beata mansuetorum ubi cuncta sunt pacifica,... ubi non est masculus neque femina, ubi non est diabolus et mors..., ubi aqua est refrigerii, et locus herbœ virescentis, et fons in quatuor partes divisus, ac vinea ab universorum Deo exculta in illa terra beata pulcherrimorum germinum ac fructuum quae lignum vitœ portavit, quœque spiritalibus gratiarum fontibus distillât, in quà vinea vera germinât cujus agricolam spirituum novimus... >» De loc beat. serm. V; cf. in II adv. Dni., serm. IV, ai et pass.
* Cf. son jugement sur Papias. Théodoret et Philastrius allèrent même plus loin, et inscrivirent sans hésiter le nom de l'évêque Népos sur leurs catalogues d'hérétiques.
parlait pas autrement au concile d*£phèse de 431 ^. C'est que des questions autrement graves au point de vue du dogme, autrement passionnantes pour un monde grec, absorbaient toute l'attention des controversistes : la consubstantialité du Verbe, puis les doctrines christologiques étaient la source des luttes les plus longues et les plus vives. On en vint à ne plus penser au règne de mille ans : c'en était fait du chiliasme dans l'Eglise orientale.
^ Au Concile d'Ephèse, les Orientaux posèrent cette question à saint Cyrille : «t Num iterum erit secundum revolutionem et naturee consequentiam dispensationis opus, juxta deliramenta, fabuhsaque mille annorum infausti Apollinarii dogmata? » Labbe, Coll. conc. IH, 837.