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Le million du père Raclot

L'histoire que nous aiions raconter, une histoire vraie, est celle d'un paysan rapace et odieux.

On nous a affirmé qu'il existait partout de ces sortes de paysans, en France et ailleurs.

L'homme dont nous allons parler se nommait Mathurin Kaclot, et fut successivement appelé, par ces concitoyens, Mathurin, tout court, puis le père Mathurin, et enfin monsieur Eaclot, gros comme le bras.

Nous ne dirons pas à quel département il appartenait; nous apprendrons seulement au lecteur que le village où il lo demeurait se nomme Aubécourt.

Aubécourt est une belle commune de huit cents âmes, n'ayant pour maison bourgeoise que son vieux château construit sous le règne de François P'^.

Le village d'Aubécourt est bâti au bord d'une petite rivière qui, avec l'aide de nombreux ruisselets et fossés, ses affluents, arrose de riches et vastes prairies. Les maisons sont groupées au pied du vieux château, qui les domine encore de toute sa hauteur, ayant l'air de rappeler que les seigneurs qui l'habitaient autrefois étaient les maîtres de la contrée. 20

Le territoire de la commune d'Aubécourt est immense ; la grande culture des céréales y est en honneur, et ses coteaux sont plantés de vignes nuignifiques ; c'est à dire que les habitants sont, pour la plupart, cultivateurs et vignerons. Quelques-uns font du commerce ou exercent un métier: il y a comme partout au moins un épicier, un marchand de tabac, un cabaretier, un cordonnier, un charron, un couvreur, un menuisier. A Aubécourt, comme dans tous les autres villages,

il y a aussi les manœuvres, ceux qui ne possèdent rien et qui sont obligés, pour gagner leur vie, de travailler chez les autres.

En réalité, il n'y a pas d'indigents à Aubécourt, car, où il y a du travail pour tous les bras, la misère n'existe pas.

Au village, en dehors du pauvre manœuvre qui a une trop nombreuse famille à nourrir et de celui que la maladie empêche de travailler, il n'y a que le paresseux et le pilier de cabaret qui crient la faim.

Les cultivateurs d'Aubécourt sont aisés, presque tous; lo quelques-uns même sont riches.

Mathurin Eaclot, fils d'un pauvre journalier, était à vingtsix ans garçon de charrue, c'est-à-dire domestiqu'^. chez un des riches fermiers du pays, et semblait destiné à rester toute sa vie garçon de ferme.

Il était intelligent, assez bien de figure et savait lire, écrire et compter. Grand et fort, courageux, d'une santé robuste, le travail ne lui faisait pas peur ; il avait encore une autre qualité, bien rare chez les jeunes gens: celle d'être très économe. Déjà il était fin, adroit et rusé comme le plus 20 madré des vieux paysans, ce qui faisait dire de lui :

— Laissez faire Mathurin, c'est un fin matois.

Il gagnait deux cent quarante francs par an, soit vingt francs par mois, et dépensait le moins possible sur ses gages. Il entassait les pièces de cinq francs les unes sur les autres et cachait son magot par instinct ou par crainte des voleurs. Il fallait absolument qu'il n'eût plus rien à se mettre sur le dos ou que ses gros brodequins troués perdissent leurs semelles pour qu'il se décidât à faire des achats d'une impérieuse nécessité.

30 Pendant que les jeunes gens de son âge dépensaient une bonne partie de ce qu'ils gagnaient à fréquenter les cabarets ou à courir les fêtes des environs, Mathurin, lui, amassait, amassait. Il n'était d'aucune partie de plaisir, ne se livrait à aucun amusement, jamais il n'avait mis les pieds dans un bal. Il n'aimait pas aller avec les autres, non qu'il les dédaignât, mais parce qu'il lui eût fallu dénouer les cordons de sa bourse.

Les bonnes gens, qui ne connaissaient ni les idées ni les sentiments de Mathurin, faisaient son éloge : c'était un jeune homme comme il n'y en avait guère ; on le donnait comme un 40 modèle de sagesse.

Le dimanche et les jours fériés, Mathurin passait ses

heures de liberté dans les écuries, au milieu des animaux qu'il soignait, ou bien, enfermé dans sa chambre, il occupait son temps à compter et à recompter son trésor.

Le garçon, d'abord simplement économe, était devenu intéressé, et, à mesure que le magot grossissait, le germe de l'avarice se développait en Mathurin.

Parfois, on le voyait immobile, les bras croisés sur la poitrine, rêveur, les yeux fixés sur les coteaux parés de pampres verts, ou sur les enclos de la prairie, ou sur les grands blés jaunes prêts à couper, qui couvraient la plaine. lo Dans ces instants, à quoi pensait-il 1 Quel était son rêve 1

Alors, il~ avait l'ambition louable et légitime de posséder quelques carrés de terre, afin de pouvoir un peu travailler pour lui tout en continuant de travailler pour les autres.

Comme tous les paysans, Mathurin Eaclot aimait la terre et il avait l'amour de l'argent.

D'instinct, il était devenu usurier. Peut-être ignorait-il que l'honnêteté et la loi défendent le prêt à usure ; dans tous les cas, il pratiquait l'usure sans le moindre scrupule. Il trouvait cela tout naturel. 20

On savait qu'il avait des économies, et il arrivait assez souvent que des personnes dans l'embarras s'adressaient à lui pour emprunter.

Voici ce qui se passait.

— Quelle est la somme dont vous avez besoin 1 demandait^il.

— Cinquante francs.

— A quelle époque pourrez-vous rembourser 1

— Dans six mois, quand j'aurai fait telle ou telle vente.

— C'est bien, je vais vous prêter les cinquante francs qu'il 30 vous faut, et vous allez me faire un billet de soixante francs.

Mathurin Raclot savait très bien, d'ailleurs, à qui il avait affaire. Quand il se trouvait en face d'une personne dont la solvabilité était douteuse il répondait nettement qu'il n'avait pas d'argent à prêter.

Il avait commencé son vilain métier d'usurier avec quelques jeunes gens dépensiers qui venaient de temps à autre lui emprunter dix francs ou même cinq francs, et qui lui rendaient au bout de deux ou trois mois, — c'était chose convenue, — douze francs pour dix francs, six francs pour cinq francs. 40

Mathurin n'avait pas eu de peine à s'apercevoir que ses

petites opérations étaient d'un excellent rapport, et il les avait continuées.

H s'était dit :

— C'est avec de l'argent qu'on achète de la terre, et, en travaillant la terre on lui fait produire autant qu'on peut. Or, puisque c'est avec l'argent qu'on achète la terre, il faut qu'on fasse produire à l'argent, comme à la terre, autant qu'on peut.

Comme on le voit, Mathurin Eaclot, sans être un financier, connaissait la puissance du capital ; mais il était paysan avant lo tout, paysan des pieds à la tête et, nous l'avons dit, il aimait la terre.

Une occasion s'étant présentée, il fit du même coup l'acquisition de trois bonnes pièces de terre en culture et d'un carré de pré assez grand pour nourrir une vache.

Il avait trente-quatre ans. Il songea à se marier. Il jeta les yeux sur Céline Noirot, une journalière, qui était employée à la ferme pendant le temps des récoltes. C'était une jeune fille d'un excellent caractère, douce, aimante, d'une conduite irréprochable et ayant, sans être jolie, une physionomie agréable. 20 Elle avait vingt-cinq ans. Elle accepta la proposition que lui fit Mathurin, d'abord parce qu'il ne lui déplaisait point, bien qu'elle le trouvât un peu sournois, et ensuite parce que tout le monde disait du bien du garçon de ferme et l'engageait fort à ne pas faire la sottise de refuser d'être sa femme.

D'un autre côté, elle était pauvre, et Mathurin, lui, avait déjà du bien au soleil.

Avec un mari travailleur et rangé comme Mathurin, elle était sûre de ne jamais manquer.

Céline n'avait plus ni père ni mère ; elle demeurait au 30 village de Ligoux, à une lieue d'Aubécourt, chez une vieille tante, sœur de son père. Du côté de sa mère, elle avait une autre tante et un oncle, qui tous deux avaient quitté le pays depuis une trentaine d'années. On savait qu'ils étaient à Paris, mais on ignorait absolument ce qu'ils y faisaient, car ils n'étaient pas revenus à Ligoux et ne donnaient jamais de leurs nouvelles. Depuis bien des années on n'avait plus entendu parler de Jules Bertrand et de sa sœur Marie. Celle-ci étant partie pour se placer domestique, elle devait être encore servante dans quelque maison bourgeoise. 40 Ce que l'on ne savait pas à Aubécourt ni à Ligoux, nous allons l'apprendre au lecteur.

Jules Bertrand était arrivé à Paris à dix-huit ans et avait trouvé à se placer chez un fondeur en cuivre. Il avait appris l'état de fondeur et était devenu un bon ouvrier, gagnant huit et dix francs par jour, et ce n'était pas de trop, car il s'était marié, avait six enfants, et c'était à grand'peine qu'il arrivait à nourrir sa famille. On s'imposait des privations ; enfin on faisait comme on pouvait.

Pour Marie Bertrand, la vie avait été plus douce et plus agréable que pour son frère. Après avoir été servante pendant une dizaine d'années et avoir économisé quatre ic mille francs, elle épousa un garçon marchand de vin qui avait, lui aussi, quelques milliers de francs d'économie.

Ils louèrent une boutique dans le quartier des Halles, au coin d'une rue, et s'établirent marchands de vin.

Les commencements furent assez difficiles, et il fallait y regarder de près pour joindre les deux bouts. La clientèle se fit peu à peu. Martin, le mari, avait du savoir-faire et M""® Martin était avenante et savait attirer et retenir le client par ses sourires.

Au bout de quelques années, les affaires allant bien, le 2c commerce de vin de JMartin entra dans l'ère de la prospérité. Du matin au soir, il y avait constamment des buveurs devant le comptoir d'étain.

On s'était agrandi; au-dessus de la boutique, dans une salle convenablement décorée et garnie de tables de marbre, on donnait à manger. C'était M"^^ Martin qui faisait ellemême la cuisine, une bonne cuisine bourgeoise.

Bref, à l'époque où nous commençons notre récit, les personnes qui connaissaient un peu les affaires des époux Martin, n'hésitaient pas à dire qu'ils avaient entre cent 30 cinquante et deux cent mille francs de fortune.

Trois mois avant que Mathurin Eaclot fît sonner le mot mariage à l'oreille de Céline Noirot, il était allé à Paris conduire des bœufs sortis des clos de son maître et destinés à la boucherie.

Le hasard le mit en relation avec un boucher des Halles, qui était un des plus anciens clients de la maison Martin. En prenant le café, non loin du marché aux bestiaux, on causa. Mathiu-in parla d'Aubécourt et de Ligoux où il y avait plusieurs fermiers nourrisseurs. 4c

Tout à coup le boucher des Halles se rappela que M"°®

Martin, née Bertrand, était de ce pays, dont on lui vantait les superbes prairies. Alors il dit à Mathurin qu'il connaissait à Paris une femme née à Ligoux, et, comme il était assez bavard, il apprit au paysan, qui l'écoutait avec une grande attention, quelle était la situation des époux Martin, ne lui laissant pas ignorer qu'ils étaient sans enfants.

Mathurin revint à Aubécourt avec un fourmillement

d'idées et de combinaisons dans la tête. Il pensait à Marie

Bertrand, à la fortune qu'elle et son mari avaient amassée,

ro et beaucoup aussi à Céline Noirot,. héritière de sa tante,

puisque celle-ci n'avait pas d'enfant.

Il eut bientôt pris une résolution.

En épousant Céline Noirot, il ferait une excellente affaire.

Comme nous l'avons dit, on ne savait pas à Ligoux ni à Aubécourt que Marie Bertrand eût fait fortune à Paris; Mathurin garda pour lui seul ce que le boucher des Halles lui avait appris.

Il eut l'air d'en avoir assez de la vie de garçon, de s'être épris de Céline, et, quand elle eut consenti à devenir sa ao femme, il mena rondement l'affaire du mariage.

Une petite maison étant à vendre à Aubécourt, il l'acheta et y fit mettre les meubles indispensables.

Huit jours avant le mariage, il parla à Céline de sa tante Marie, et en se gardant bien de lui apprendre que les époux Martin s'étaient enrichis, il lui donna leur adresse et en même temps le conseil d'écrire à M™^ Martin une gentille lettre pour l'inviter à sa noce.

La jeune fille écrivit et reçut une réponse par le retour du courrier.

30 La tante Marie remerciait sa nièce de ne point l'avoir oubliée; elle acceptait avec grand plaisir l'invitation qui lui était faite : c'était pour elle une belle occasion de revoir Ligoux ; elle allait acheter tout de suite son cadeau de noce dont, elle l'espérait, sa chère nièce serait contente.

L'avant-veille du grand jour, Mathurin prit définitivement congé du fermier chez lequel il avait été huit ans domestique, et, le soir il prit possession de sa demeure.

Alors, promenant son regaixl autour de lui, il s'écria avec une satisfaction mêlée d'orgueil :

40 — Enfin, je ne suis plus chez les autres, je suis chez moi ! Je ne suis plus domestique, je suis propriétaire !

Le lendemain, la tante de Paris arriva. Elle était venue pour trois jours; mais elle fut l'objet, de la part de son neveu Mathurin surtout, de tant d'attentions, de tant de prévenances, on lui témoigna une affection si vive et si sincère, qu'elle resta une semaine tout entière.

La brave femme ne manqua pas d'inviter son neveu et sa nièce à venir passer quelques jours à Paris, aussitôt qu'ils le pourraient.

Mathurin se confondit en excuses et en remerciements; il craignait d'être indiscret, se montrait d'une réserve et lo d'une retenue qui touchèrent M""^ Martin, aussi insista-t-elle pour avoir de son neveu une réponse formelle.

— Nous irons, ma tante, je vous le promets, répondit Mathurin.

Le cadeau fait par la tante à la mariée était fort beau ; cependant M"^^ Martin était tellement enchantée de son neveu, qu'au moment de partir elle glissa dans la main de Céline un beau billet de mille francs.

Ce nouveau cadeau fut fort apprécié des jeunes époux; aussi Mathurin ne laissait-il passer aucune occasion de faire 20 entendre aux bonnes gens du pays que M""® Martin était la meilleure des femmes.

On comprit cet enthousiasme.

Maintenant, à Aubécourt et à Ligoux, la fortune de la tante de Céline n'était plus un secret pour personne,

'Oui, disait-on, les Martin sont riches à deux cent mille francs ; peut-être même ont-ils davantage.

' Et ils n'ont pas d'enfant !

* Un héritage à venir pour la Céline.

*Bien sûr, elle en aura un bon morceau. 30

* Tout de même, il a une hère chance, Mathurin Enclôt ! '

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