CHAP. II
Le mari et la femme travaillèrent comme des nègres, sans cesse menacés du fouet du planteur. Pas de jours de repos, il fallait travailler toujours, du matin au soir, et même la nuit.
Mathurin, dur pour lui-même et d'une constitution au-
dessus de toute fatigue, traînait sa femme à sa remorque et n'admettait pas que la force pût lui manquer.
Pour gagner de l'argent, il fallait trimer.
Du reste, Céline s'était faite peu à peu à l'image de son mari.
'Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es.'
Céline, comme Mathurin, était devenue âpre au gain.
Tous deux voulaient être riches.
De temps à autre, quand on avait, en se privant de tout, même du nécessaire, amassé une somme ronde, on achetait un lo champ qui venait s'ajouter aux autres.
Coûte que coûte, il fallait gagner ; c'était leur refrain. Et Céline se tuait au travail, la malheureuse.
Ce qu'ils avaient à faire pour eux ne comptait presque pas ; c'était bientôt fini ; ils allaient en journée chez les autres, n'importe où l'on avait besoin de leurs bras. Oh ! ils ne manquaient pas une journée. Pensez donc, ils étaient bien payés et on les nourrissait convenablement. En réalité, c'était seulement chez ceux où ils travaillaient qu'ils mangeaient bien.
Entre temps, Mathurin ne négligeait pas ses petites opé- 20 rations usuraires. Il fallait gagner, et, pour gagner, tout lui était bon.
Dans le ménage, tout manquait : le linge, les effets d'habillement et le reste. Les pantalons et les blouses de Mathurin n'étaient plus que pièces et morceaux ; ses chemises étaient des loques. Céline, qui avait été autrefois un peu coquette, c'est-à-dire très soigneuse de sa personne, était mise comme une mendiante ; elle n'avait qu'une seule robe en assez bon état pour aller à la messe le dimanche.
Quand elle se hasardait à dire à son mari : îo — Mathurin, il faudrait pourtant nous acheter ceci et cela.
Mathurin haussait les épaules et rép jndait :
— Nous avons le temps ; on est toujours assez bien pour travailler aux champs ; usons, usons encore.
Et la femme passait de longues heures de nuit à repriser, à raccommoder, à mettre pièce sur pièce.
Chez eux, ils buvaient de l'eau, toujours de l'eau; cela n'empêchait pas Mathurin de dire que, pour un travailleur, le vin bu chez les autres était une excellente chose.
Céline vieillissait à vue d'œil, sa fraîcheur de jeune fille s'en
40 était allée au grand hâlc, des rides précoces se montraient sur
son front et son visage, elle perdait ses cheveux et ses dents,
elle avait la peau sèche, tannée, et ressemblait déjà à un squelette.
Mathurin, lui, était toujoiu-s le même ; pas un cheveu de moins, pas un poil blanc dans sa barbe. L'excès de travail, la fatigue, c'était son élément. Cet homme semblait avoir été bâti pour vivre cent ans. Il était de fer.
Dans la sixième année de son mariage, Céline mit au monde une petite fille, mais si mignonne, si chétive, si faible, si pauvre de sang, que la sage-femme ne put s'empêcher de dire que ce serait miracle si elle vivait. lo
N'importe, puisqu'elle était venue, on devait faire tout ce qu'il fallait pour qu'elle vécût.
En vérité, c'eût été grand dommage de la voir mourir, car le cher petit ange avait la plus délicieuse figure d'enfant nouveau-né qu'on eût jamais vue.
S'adressant à Mathurin, la sage-femme dit gravement.
— Je déclare qu'il est impossible que cette enfant soit élevée au biberon ; pour que votre petite vive, Mathurin, il faut qu'elle ait une nourrice.
Le père fit la grimace. 20
— Une nourrice !.. Il faudrait lui donner au moins quinze francs par mois.
Mais la sage-femme parlait avec autorité, il fallait faire ce qu'elle voulait, c'est-à-dire se soumettre aux exigences de la situation.
A Aubécourt même on trouva une femme, mère d'un enfant de deux mois, et la petite Marthe lui fut confiée.
Peu de temps après, Martin, le marchand de vin, mourut. Sa veuve appela à Paris, en toute hâte, son neveu Mathurin. Elle avait, disait-elle, besoin de lui et de ses conseils. 3°
Il arriva à Paris avec un visage de circonstance ; il fut même assez bon comédien pour trouver quelques larmes dans ses yeux, qui n'avaient probablement jamais pleuré depuis qu'il était sorti de l'enfance.
Il ne resta que trois jours près de la tante ; mais plusieiurs choses furent décidées, arrêtées.
Est-il besoin de dire que depuis six ans l'ancien garçon de ferme avait eu grand soin de ne pas négliger la tante Marie, la tante à héritage 1
Très insinuant, sachant admirablement dissimuler sa faus- 4c seté sous des airs de simplicité et de bonhomie, le paysan
madré avait réussi à capter entièrement la confiance de la riche boutiquière.
Or, pendant qu'à Paris la veuve vendait son fonds de commerce et convertissait toute sa fortune en rentes sur l'État et en bonnes valeurs mobilières, Mathurin, à Aubécourt, achetait, au nom de sa tante, une maison qui eut, après une restauration rapidement faite, toute l'apparence d'une habitation bourgeoise.
La veuve avait son neveu Eaclot en très haute estime, lo Lui seul était intelligent, lui seul avait le sens vrai des affaires; tout ce qu'il disait était bien dit; dans n'importe quel cas on pouvait s'en rapporter à lui absolument ; enfin, pour elle, Mathurin était un oracle.
M™^ Martin était prête à quitter Paris lorsque Mathurin lui écrivit :
* Vous pouvez venir.'
Elle s'en alla vivre à Aubécourt, oubliant ou voulant oubb'er qu'elle laissait à Paris un frère qui, bientôt, ne pourrait plus travailler, et des neveux et des nièces qui étaient 20 souvent aux prises avec la misère.
Dans le fond, cependant, la parvenue n'était ni une mauvaise femme, ni une femme sans cœur. Maintes fois, elle était venue en aide à son frère ; peut-être celui-ci avait-il un peu abusé ; toutefois, la sœur ne pouvait dire que trop de demandes l'avaient lassée ; sa fortune lai permettait de se donner la satisfaction de faire du bien, même à des étrangers.
Mais Mathurin Raclot avait passé par là.
Douze années s'écoulèrent.
Grâce aux bons soins de sa nourrice, la petite Marthe avait 30 vécu, puis elle avait grandi, et l'enfant malingre, soufî"reteuse, était devenue forte.
Elle était jolie, jolie à ratir, et, à mesure qu'elle avançait en âge, elle embellissait encore.
Elle était douce, bonne, afi'ectueuse, d'une sensibilité exquise et avait un caractère charmant.
La tante Marie l'adorait et se plaisait, quand elle avait rempli ses petites poches de friandises, à la voir partager avec des enfants de son âge, et souvent même tout leur donner.
— Oh ! le bon petit cœur, le bon petit cœur ! répétait 40 souvent la vieille femme.
Certes, la petite Marthe ne ressemblait guère à son père.
Mais il fallut se séparer d'elle, on devait penser à son éducation, à son instruction. On la mit dans le meilleur pensionnat de la ville, dirigé par des religieuses. La tante l'avait voulu. Ça allait coûter gros. Mais le père Mathurin, on l'appelait ainsi maintenant, — n'avait pas eu un mot à dire, car c'était la tante Martin qui payait.
Marthe était depuis deux ans au pensionnat et venait de faire sa première communion lorsque la vieille tante mourut.
Comme c'était à prévoir, la veuve Martin, par son testament, donnait tout ce qu'elle possédait à sa nièce Céline Noirot, lo femme Eaclot.
Jules Bertrand et les siens furent consternés.
Après avoir vécu dans l'espoir d'être un jour moins pauvres qu'ils l'étaient, c'était pour eux un véritable coup de foudre.
Mais que dire ? Que faire ?
n pouvait bien y avoir eu captation d'héritage ; mais comment le prouver ?
Le testament, rédigé par un notaire, était en bonne forme, et avec la testatrice et le notaire deux témoins l'avaient signé.
Les malheureux Bertrand étaient déshérités sans recours. 20
D n'y avait qu'à soupirer et à baisser tristement la tête.
A Aubécourt et à Ligoux il y eut des honnêtes gens indignés.
C'était mal, très mal, ce qu'avait fait la veuve Martin. On trouvait inique que Eaclot et sa femme gardassent une fortune dont, en bonne conscience, la moitié appartenait aux Bertrand de Paris.
Tout cela se disait tout bas, timidement. Après tout, les intéressés seuls avaient le droit de se récrier, de se plaindre.
Depuis longtemps déjà, le père Mathurin n'était plus en 30 odeur de sainteté ; un nouvel accroc fut fait à sa réputation.
Mais cela lui était bien égal, comme tout ce qu'on pouvait penser et dire de lui. Il tenait l'héritage qu'il avait longuement et patiemment convoité ; riche, il pouvait maintenant se moquer du qu'en-dira-t-on.
La tante lui laissait deux cent cinquante mille francs. Quel beau rêve réalisé ! Avec cela, il allait être le seigneur du pays.
Il en fut le fléau.
Deux ans plus tard, le père Mathurin perdit sa femme.
Cela ne lui causa pas une grande émotion, car il se portait 40 à merveille et n'avait pas du tout peur de la mort.
Une femme, qu'est-ce que c'est que çà 1 L'argent, à la bonne heure ! Ah ! l'argent, l'or ! . . .
Sa fortune augmentait, grossissait sans cesse, et comme il aimait toujours la terre et qu'il mettait son amour-propre et sa vanité à avoir du bien au soleil, il achetait, achetait toujours. Une pièce de terre ou de pré de quelques ares avait été le noyau de plusieurs hectares. Il semblait que le père Mathurin eût mis dans sa tête de posséder à lui seul les territoires d'Aubécourt, de Ligoux et autres lieux, lo II ne travaillait plus, n'ayant plus besoin de travailler. L'ancien garçon de ferme avait maintenant des fermiers. Il avait travaillé pour les autres, les autres travaillaient pour lui.
Tout entier à ses calculs, il n'avait guère le temps de penser à sa fille, et il la laissait chez les dames dominicaines. Comme cela, il n'avait pas à s'occuper d'elle ; et puis, près de lui, elle l'aurait probablement gêné.
Les petites filles sont généralement si curieuses ; elles veulent tout savoir et font trop souvent des questions fort embarrassantes. 20 Marthe sentait bien que son père l'oubliait un peu trop ; mais elle avait de bonnes amies au pensionnat, et les religieuses l'aimaient beaucoup. C'était une compensation.
Elle était une des meilleures élèves de la communauté; son éducation ne laissait rien à désirer, et elle avait reçu une belle et solide instruction. Elle connaissait l'allemand, l'anglais et l'italien ; elle avait appris la musique, le dessin et la peinture. Elle était excellente musicienne, jouait très bien du piano, chantait d'une façon charmante et dessinait dans la perfection.
30 A seize ans et demi, elle avait témoigné le désir de passer ses examens, et elle avait été reçue institutrice une des premières.
L'avarice était la lèpre horrible qui rongeait le père Mathurin ; mais il n'était pas seulement avare, il était aussi vaniteux à l'excès, avait une ambition démesurée et un formidable orgueil.
n trouva que la maison de la veuve Martin, dans laquelle il s'était installé immédiatement après le décès de cette dernière, était devenue trop petite pour lui ou qu'elle n'avait 40 pas un aspect assez grandiose.
Le château d'Aubécourt et ses dépendances étant à vendre,
il acheta le domaine dans de très bonnes conditions, pour un morceau de pain, comme on dit.
Il s'était dit, quelques années auparavant ;
— Je veux avoir un million !
H avait le million.
On allait l'appeler monsieur Raclot.
Marthe avait ses dix-huit ans accomplis.
Elle sortit enfin de la communauté et vint demeurer chez son père.