‹ Le million du père RaclotChapitre 13 sur 39 · CHAP. XVI · texte numérisé non relu

CHAP. XVI

Apres avoir causé un instant avec sa vieille nourrice, Marthe s'était retirée dans sa chambre. Elle n'était pas encore remise des émotions successives qu'elle venait d'éprouver lorsque trois petits coups discrets furent frappés à sa porte.

— Est-ce toi, nourrice 1 pourquoi n'entres-tu pas 1 demanda-t-elle.

La mère Laugier ou\Tit la porte et entra.

— Marthe, dit-elle, c'est une dame qui désire te parler.

— Une dame ! fit la jeune fille.

Elle se leva, marcha vers la porte et laissa aussitôt échapper un cri de surprise à la vue de M'^^ Lormeau.

Celle-ci s'avança, grave, émue, les traits animés.

— Marthe, mon enfant ! dit-elle.

Et, prenant la jeune fille dans ses bras, elle la baisa au front à plusieurs reprises, comme une mère.

— Oh ! mademoiselle ! mademoiselle ! murmura Marthe toute confuse.

— Vous êtes surprise, je le comprends, reprit la tante de Georges de Santenay ; vous ne vous attendiez guère à me voir ici, chez votre vieille nourrice dans cette petite chaml)re. Vous sjivcz, sans doute, que je connais M. et M"^ Rousselet ;

il y a longtemps déjà qu'ils m'invitaient à venir les voir, et je me suis enfin décidée ; je suis à Aubécourt depuis hier soir.

Ah ! mon enfant, comme je suis heureuse d'être venue !

Quel magnifique spectacle j'ai eu sous les yeux !

Tous ces malheureux à qui vous avez rendu la joie, le bonheur, la vie !

Toutes les bénédictions du ciel appelées sur votre tête !

Cette mère que vous avez embrassée et ses enfants en larmes baisant votre robe et la croix de votre chapelet ! lo Ce vieillard, ce vieux Bertrand, que je viens de quitter et qui ne peut arrêter ses sanglots !

Ces fleurs jetées sous vos pieds !

Oh ! le beau triomphe de la vertu !

Marthe, laissez-moi vous embrasser encore !

C'est magnifique, ce que vous avez fait. Oh ! noble enfant, vous avez toutes les grandeurs ! Et vous ne vous en doutez pas . . . Renoncer à la richesse, Marthe, et faire vœu de pauvreté, c'est sublime.

Mais asseyons-nous, mon enfant, et, si vous le voulez ao bien, nous causerons un instant.

Elles s'assirent sur les deux seules chaises qu'il y avait dans sa chambre.

La vieille nourrice s'était retirée et avait refermé la porte.

Après un instant de silence, M"® Lormeau reprit :

— Voyons, mon enfant, quelles sont vos intentions ? qu'allez-vous faire, maintenant 1

— Demain, mademoiselle, je quitterai ma vieille nourrice et Aubécourt pour rentrer au couvent des Dominicaines.

— Ainsi, vous voulez être religieuse 1

30 — Oui, si je suis jugée digne de consacrer ma vie à Dieu.

— Mademoiselle Marthe, est-ce véritablement chez vous une vocation ?

La jeune fille rougit, baissa la tête et resta silencieuse.

— Mademoiselle Marthe, continua la tante de Georges, permettez-moi de vous parler comme une mère, une bonne mère parlerait à son enfant, et répondez-moi franchement, sans hésitation.

Marthe, il y a quelques mois, vous aimiez Georges de Santenay.

40 — Oui, je l'aimais !

— Et aujourd'hui vous ne l'aimez plus î

— Je ne dois plus l'aimer !

— Mademoiselle Marthe, quand, à la vieille de vous marier, vous avez repoussé mon neveu, quand vous lui avez dit : ' Je ne peux plus être votre femme, oubliez-moi,' vous aviez des raisons pour parler ainsi. Ah ! ces raisons, le général de Santenay les a tout de suite devinées.

' Si M"® Raclot ne veut plus se marier, a-t-il dit à Georges, ce n'est point par caprice de jeune fille, et moins encore parce qu'elle ne t'aime plus, mais parce que les mauvaises actions de son père lui sont connues. Dans l'intérêt de notre dignité, lo pour mettre notre considération et notre honneur à l'abri de la malveillance, la brave enfant sacrifie son amour ! Elle aussi est une victime de son père !'

Voilà, mademoiselle Marthe, voilà ce qu'a dit le général. Et il ne se trompait pas.

Et quand la méchanceté vous a attaquée, quand vous avez été en butte aux plus odieuses calomnies et que moi-même — je l'avoue à ma honte — ai douté de vous, mon beau-frère a pris votre défense avec une énergie qui ne s'est jamais démentie, ao

* Mensonge, mensonge et infamie ! ' s'écriait-il.

Alors, Marthe, comme vous avez été la première à le comprendre, vous ne pouviez pas épouser Georges de Santenay ; la grande fortune de M. Raclot se plaçait entre vous comme une barrière infranchissable. Mais cette grande fortune n'existe plus, et les obstacles créés par elle ont été brisés par vos mains.

Les raisons qui, autrefois, justifiaient votre résolution de ne pas vous marier, comme celles qui forçaient Georges de Santenay à s'éloigner de vous, ces raisons ne peuvent plus 3° être.

Votre conduite, mon enfant, a fait oublier celle de votre père. Par vous, la mémoire de M. Eaclot est réhabilitée.

— Hélas ! mademoiselle, la tache n'est pas efiacée !

— Ne dites pas cela ! exclama la vieille demoiselle ; cette tache dont vous parlez a si bien disparu qu'il n'en reste plus trace. Demandez, mon enfant, demandez aux honnêtes gens ce qu'ils pensent 1 Allez, je suis bon juge en cette matière, et quand vous me remplissez d'admiration, quand je vois ce qu est la fille, je ne pense plus à ce que fut le père ! 4©

- — Mademoiselle, de grâce . . .

— C'c5ît vrai, vous vous défendez de l'admiration ; mais vous ne pouvez pas empêcher qu'on vous aime !

Je reviens à mon sujet : Vous avez dit à Georges de Santenay : ' Oubliez-moi ! ' Pour rester dans la vérité, je ne dois pas vous cacher que mon neveu a voulu vous obéir, et que son père et moi l'avons vivement exhorté à ne plus penser à vous ; mais nos conseils, nos encouragements n'ont rien obtenu, et le résultat des efforts que Georges a faits pour vous oublier a été de vous aimer plus encore, peut-être. Il voulait lo vous oublier et il n'a pas été un seul instant sans penser à vous.

Allons, allons, ne rougissez pas ainsi devant une vieille femme qui comprend les choses du cœur et qui les met audessus de tout. Tenez, vous voilà toute tremblante.

Mademoiselle Marthe, touc à l'heure je vous ai demandé si c'était par vocation que vous vouliez entrer en religion; vous avez gardé le silence ; vous ne m'avez pas répondu oui, parce que votre bouche n'a jamais menti.

Eh bien ! non, vous n'êtes pas appelée à la vie religieuse par votre vocation ; pour cela il faudrait, d'abord, que votre 20 amour pour Georges de Santenay se fût éteint, et il n'en est rien, car vous l'aimez toujours.

La jeune fille cacha son visage dans ses mains et se mit à pleurer.

— Chère enfant, fit M"® Lormeau avec un doux accent de tendresse, vos larmes me disent que je ne me trompe point. Oui, vous aimez toujours Georges, et aujourd'hui c'est moi, sa vieille tante, qui vous demande d'être sa femme adorée.

— Mais je ne suis plus qu'une pauvre fille ! s'écria Marthe, en proie à une agitation violente,

30 — Marthe, Marthe, répliqua vivement M"® Lormeau, c'est parce que vous n'êtes plus qu'une pauvre fille, parce que vous ne gardez rien de la fortune de votre père, que vous êtes à mes yeux la plus riche héritière du monde !

Vous êtes pauvre ! continua M"® Lormeau, eh bien, nous vous voulons pauvre.

Est-ce que Georges savait que votre père avait une grande fortune lorsqu'il vous a aimée ? Et quand le général de Santenay a demandé à M. Kaclot votre main pour son fils, estce que mon beau-frère s'est inquiété de sa\ oir si vous auriez

4^ ou n'auriez pas une dot? M. Kaclot a dit: 'Je donnerai cinquante mille francs à ma fille ' et l'on ne parla plus de cela.

C'était vous, Marthe, avec vos qualités et non avec une dot, que mon neveu voulait épouser. Un Santenay n'épouse pas une jeune fille parce qu'elle a de l'argent.

Et, d'ailleurs, s'il ne vous fallait qu'une dot pour vous faire consentir à épouser Georges, je vous la donnerais, moi. Je possède un million et ma fortune est pour mon neveu et ma nièce ; mais soyez tranquille, Marthe, ils ne me feraient aucun reproche si je vous donnais deux cent mille francs le jour de votre mariage, comme je dois les donner à Georges et à Mathilde. lo

Mais cela ne peut avoir d'influence sur vous ; c'est à votre cœur que je m'adresse ; Marthe, achevez votre œuvre admirable ; mon neveu est malheureux, il vous pleure, à lui aussi rendez le bonheur. Le général vous chérit, et vous savez combien Mathilde vous aime ; entrez dans une famille qui vous tend les bras, soyez aussi la fille de M. de Santenay, soyez ma seconde nièce !

Vous vous taisez, Marthe ; mon Dieu, ne suis- je pas assez éloquente 1 Que puis-je donc vous dire encore 1

— Oh ! rien, mademoiselle, rien, répondit la jeune fille en 20 sanglotant.

— C'est vrai, Marthe, je n'ai plus rien à vous dire. Mais dites-moi, vous, ce que je dois faire savoir à Georges de Santenay.

— Faites-lui savoir . . . que je l'aime toujours ! M^^^ Lormeau ne put retenir un cri de joie.

Elle entoura la jeune fille de ses bras et la tint longtemps serrée contre son cœur.

— Mais, soupira Marthe, M. Georges ne se fera-t>il pas tort en donnant son nom à la fille de Mathurin Raclot 1 30

— Enfant ! répondit la vieille demoiselle en souriant ; la fille de Mathurin Raclot a droit, aujourd'hui, à tous les hommages, à tous les respects !

Le jour fixé pour le mariage arriva. On était à la fin des moissons, et, bien qu'on eût hâte de rentrer les dernières gerbes, à partir de neuf heures du matin, ce jour-là, il n'y eut plus personne dans les champs. C'était fête à Aubécourt. Les habitants endimanchés s'étaient tous donné rendez-vous pour se livrer à une manifestation en l'honneur de la fille de Mathurin Raclot. 40

Quand Marthe sortit de la chaumière de sa vieille nourrice, H

donnant le bras à son grand-oncle, elle fut saluée par les acclamations, les vivats de la foule.

Sur tout le parcours du cortège, de chaque côté de la rue, des hommes, des femmes, des enfants formaient deux haies serrées. Les acclamations continuaient ; partout les mêmes cris joyeux ; chapeaux et mouchoirs s'agitaient au-dessus des têtes.

Quelle ovation ! C'était un nouveau triomphe !

Et tout ce monde n'était pas d'Aubécourt et de Ligoux ;

lo on était venu de loin, de plusieurs lieues pour voir la belle

mariée qui était depuis quelques jours, et à plus de dix lieues

à la ronde, l'objet de toutes les conversations et de toutes les

curiosités.

L'histoire de Marthe Raclot est connue de tout le monde ; aussi la jeune femme est-elle beaucoup recherchée ; elle est reçue partout et partout on l'accueille comme une amie.

Deux ou trois fois, chaque année, elle se rend à Aubécourt pour faire une visite aux vingt-cinq vieillards pensionnaires de l'hospice qu'elle a fondé et doté d'une rente annuelle de 20 dix-huit mille francs.

L'hospice se trouve au centre du village. C'est dans la grande et belle maison bourgeoise achetée autrefois par la veuve Martin, qu'ont été installés les pensionnaires ; toutefois, un bâtiment neuf y a été annexé.

Le jardin, aussi, a été considérablement agrandi.

Les vieillards sont confiés aux soins de trois sœurs de charité, assistées de deux servants, sous la surveillance de l'autorité municipale et d'un médecin désigné par l'Assistance publique.

30 Le château de Mathurin Raclot, ancienne demeure féodale, qui semble encore dominer Aubécourt, ne sera plus bientôt qu'un monceau de ruines, et sur son emplacement pousseront des ronces et des épines ; mais la maison des vieillards passera à travers les siècles ; si les bâtiments venaient à tomber, ils seraient aussitôt relevés, car les œuvres de bienfaisance sont immortelles.

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