‹ Le million du père RaclotChapitre 12 sur 39 · CHAP XV · texte numérisé non relu

CHAP XV

Maître Rousselet avait convoqué, — disons-le, — les 20 ayants droit à la succession Raclot pour onze heures et demie ; mais, dès dix heures, comme les trois cloches de la paroisse sonnaient à grande volée le dernier coup de la messe, il y avait déjà une trentaine de personnes réunies sur la place de l'Eglise, au coin de laquelle se trouvait la maison du notaiie, belle habitation à deux étages sur rez-de-chaussée.

Les personnes qui se trouvaient là, attendant, n'étaient pas toutes appelées par M. Rousselet ; il y avait des camarades, des amis, qui, eux aussi, désiraient vivement savoir de quoi il pouvait être question. 30

Les uns étaient silencieux, les autres gesticulaient et parlaient avec animation.

Pourquoi cette convocatinn faite par le notaire ?

On cherchait à comprendre, mais on ne devinait pas.

Quelques-uns des appelés habitaient à Auliécourt et Ligoux ; les autres, ceux qui avaient été forcés de quitter le pays pour se procurer des moyens d'existence, avaient été retrouvés par

ôô LE Million dû père racloï

M. Rousselet, un peu de tous les côtés, dans un rayon de vîngt lieues et même dans les départements limitrophes.

Les plus éloignés étaient arrivés dès la veille à Aubécourt où ils avaient été reçus chez des parents ou des amis.

Quand les nouveaux arrivants paraissaient sur la place, ils étaient entourés, on se donnait des poignées de main. On était heureux de se revoir, il y avait si longtemps déjà que celui-ci et celui-là avaient quitté Aubécouit.

— Tiens, c'est vous ; est-ce que vous êtes aussi appelé par lo le notaire 1

— Oui.

— Savez-vous pourquoi 1

— Non.

~ C'est drôle !

A dix heures et demie, presque tous les intéressés étaient sur la place, formant divers groupes.

Tout à coup, on vit arriver sur la place un vieillard à cheveux blancs, voûté par l'âge et le travail, tenant le bras d'une belle jeune fille de dix-sept à dix-huit ans, qui le con- 20 duisait avec une attention et une sollicitude touchantes.

Tous les regards se portèrent sur le vieillard et la jeune fille.

— Qui donc sont ceux-ci 1 se demandait-on.

— Je ne les connais pas.

— Ni moi.

— Ni moi.

— On dirait que le vieux est aveugle.

— Mais oui, ça se voit à la façon dont il marche.

— Pauvre homme !

— Cette belle enfant qui l'accompagne doit être sa fille. 30 — Ou plutôt sa petite-fille.

— Voyez comme elle lui sourit, comme elle est prévenante, comme elle lui parle avec douceur !

— Elle est tout à fait gentille et charmante, cette jeune fille.

Dans ce vieillard, le lecteur a reconnu le vieux père Bertrand. La jeune fille qui le conduisait était sa petite-fille Rose, la fille aînée d'Antoine. Dans le conseil de famille qui avait été tenu trois jours auparavant, par les Bertrand, Rose avait été désignée pour accompagner le vieillard à Aubécourt. 40 D'abord le père Bertrand avait déclaré qu'il ne voulait pas s'en aller si loin, qu'il n'avait pas besoin de se déranger ; il ne

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voyait pas pourquoi ce notaire Rousselet le faisait demander. On pouvait bien lui faire savoir à Paris ce qu'on lui voulait.

Mais il reçut la visite du personnage qui, quelque temps auparavant, avait remis à lui et à ses enfants cinq mille francs, et celui-ci lui ayant dit qu'il fallait absolument qu'il se rendît à l'appel du notaire d'Aubécourt, il s'était enfin décidé à faire le voyage.

Et il avait dit, en hochant la tête :

— Si seulement c'était pour me rendre la moitié de l'héritage de ma sœur, dont ce gueux de Raclot m'a fait tort ! lo

— Je ne sais pas de quoi il s'agit, avait répondu le mystérieux visiteur ; mais je peux vous apprendre, si vous l'ignorez, que ce Raclot xiont vous parlez est mort il y a quelques mois.

Le lendemain, les Bertrand s'étaient rassemblés et, comme nous l'avons dit, avaient tenu conseil.

La lettre de M® Rousselet adressée à M. Jules Bertrand, et l'invitant à se rendre à Aubécourt, sans autre explication, fut commentée de toutes les manières.

— Nous avons une petite cousine là-bas, dit Antoine Bertrand, et ce serait bien malheureux si elle avait un 20 mauvais cœur comme son père ; jusqu'à preuve du contraire, nous pouvons croire qu'elle s'est souvenue de nous, mon père ; elle est riche, la petite cousine, et elle doit savoir que nous sommes pauvres ; qui sait si ce n'est pas elle qui vous fait appeler par le notaire afin de vous voir et de vous donner quelque chose 1

— Mon frère a peut-être bien deviné, dit M™* Maigrot, et, en l'écoutant, une idée m'est venue.

— Quelle idée 1 demanda Julie.

— Que ces cinq mille francs qui nous ont été donnés 30 peuvent bien être un cadeau de notre petite cousine Raclot

— Oui, oui, Julie a raison, dirent les autres.

— C'est bon, conclut le vieux Bertrand, j'irai à Aubécourt et nous verrons bien.

Comme nous l'avons dit, le vieillard et sa petite-fille venaient de paraître sur la place qu'ils traversaient, se dirigeant vers la maison du notaire qu'on leur avait indiquée.

Soudain, un jeune clerc, envoyé par M. Rousselet, sortit de la maison et marcha à la rencontre du vieillard.

— Monsieur, dit-il, vous êtes sans doute monsieur Jules 40 Bertrand "J

lOÔ IK MILLION DU PERE RACLOf

— Oui, monsieur, c'est moi, et cette petite qui m'accompagne est la fille de mon fils xVntoine.

— Alors, monsieur et mademoiselle, veuillez me suivre, s'il vous plaît.

Le clerc leur fit traverser la sallo de l'étude, où les clercs travaillent et reçoivent les clients, puis les introduisit dans le cabinet du notaire.

— Monsieur et mademoiselle, dit le jeune homme, vous serez mieux ici que sur la place ; veuillez vous asseoir et vous

■lo reposer, en attendant M. Rousselet.

— Monsieur, demanda le vieillard, pouvez-vous me dire pourquoi M. Rousselet m'a fait venir de Paris à Aubécourt 1

— Je l'ignore, monsieur, mais M. Rousselet vous l'apprendra bientôt ; ayez un peu de patience.

Sur ces mots, le clerc sortit du cabinet.

A onze heures un quart, l'office terminé, les fidèles sortirent de l'église.

Il y avait, à ce moment, une centaine de personnes qui attendaient sur la place.

3o On vit M^^^ Raclot descendre les quatre marches de pierre qui forment une sorte de perron devant le portail de l'église. Elle tenait son livre d'heures à la main, et son lourd chapelet, terminé par une croix de métal blanc, pendait à sa ceinture.

On la montra à ceux qui ne la connaissaient pas.

— Voilà la fille de Mathurin Raclot, disait-on.

— Ah ! vraiment, c'est elle !

— Elle est singulièrement habillée.

— C'est la robe des novices de la congrégation des Dominicaines.

30 — Il y a aujourd'hui beaucoup de monde sur la place, dit Marthe à la mère Laugier.

— Oui, en effet ; pourtant ce n'ebt pas jour de foire.

Le notaire n'avait pas provenu la jeune fille, avec intention sans doute, et elle et la vieille nourrice ne savaient rien de ce qui se passait.

Elles traversèrent la place au milieu des groupes qui s'écartaient et devenaient subitement silencieux.

— Nourrice, as-tu remarqué comme tout ce monde me regardait ? dit Marthe, quand elles se furent éloignées de la

40 place.

— Mais, ma chéiie, pounjuoi ne te regardeT.uo-on pas ^

îiË MILLION DU PÈRE RACLOf loi

Tu oa assez jolie pour qu'on ne détourne pas les yeux quand tu passes.

— Oh ! nourrice !

— - Tu ne veux pas qu'on te dise que tu es jolie, charmance ; mais oui, ma chère mignonne, ton costume de religieuse ne t'empêche pas d'être belle, et quand on ne te dit pas que tu es adorable, on le pense.

— Nourrice, j'ai faim, rentrons vite pour dîner, fit la jeune fille en pressant le pas.

Si elle s'était un peu attardée à l'église ou sur la place, lo elle aurait vu entrer chez le notaire le maire d'Aubécourt, celui de Ligoux et le juge de paix.

Un instant après l'arrivée de ces messieurs, la porte de la maison fut ouverte et le clerc appela, les unes après les autres, toutes les personnes convoquées par le notaire. A mesure qu'elles entraient, M. Rousselet les faisait asseoir dans la salle de l'étude, disposée à cet efi'et.

Quand tout le monde fut entré, le clerc referma la porte.

Alors, au milieu d'un profond silence, le juge de paix se leva. Très ému, ayant des larmes dans la voix, il prononça 20 un petit discours où tout en faisant l'éloge de M"® Marthe Raclot, cette admirable jeune fille qui renonçait entièrement à l'héritage de son père, il annonça aux assistants que les propriétés qu'ils possédaient avant qu'elles fussent acquises par Mathurin Raclot, non seulement leur étaient rendues par M^^^ Marthe Raclot, mais que la noble jeune fille leur donnait à tous quittance des sommes quelconques empruntées à son père.

— Monsieur Jules Bertrand, de Ligoux, ajouta le juge de paix, s'adressant au vieillard, M"*^ Marthe Raclot, votre petite- 30 nièce, a reconnu que vous aviez été déshérité à tort par votre sœur ; vous avez droit à la restitution ; mais votre petitenièce a voulu étendre jusqu'à vous son œuvre de réparation ; en conséquence, monsieur Bertrand, vous recevrez intégralement des mains de M^ Rousselet la somme de deux cent cinquante mille francs, chifii-e de la succession de votre sœur, ;^me veuve Martin.

Le discours de l'honorable juge de paix du canton avait été souvent interrompu par des exclamations de surprise et de joie et par des sanglots. 40

Nous renonçons à raconter la scène qui suivit

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On se jetait dans les bras l'un de l'autre, on s'embrassait, on pleurait ; M™® Lambert s'était évanouie. Le vieux Bertrand sanglotait, tenant sa petite-fille serrée dans ses bras.

Cependant la voix de M. Rousselet parvint à rétablir le calme et le silence, et, pendant qu'il remettait à chacun les actes de propriété signés et revêtus du timbre de l'enregistrement, le maire d'Aubécourt sortait pour courir chez la mère Laugier. Il y arriva comme la jeune fille et la vieille nourrice achevaient de prendre leur modeste repas, to — Mademoiselle, dit-il à Marthe, je vous prie de vouloir bien m'accompagner chez M. Rousselet, qui a besoin de vous parler.

— C'est bien, monsieur, je suis à vos ordres et à ceux de M. Rousselet.

— Veuillez prendre mon bras, mademoiselle.

— Mais, monsieur . . .

— Je vous en prie, mademoiselle Marthe, faites-moi ce grand honneur !

La jeune fille eut un mouvement de surprise, regarda h maire, sourit et prit son bras.

20 A peine furent-ils dans la rue, que d'immenses clameurs arrivèrent aux oreilles de Marthe.

— Monsieur le maire, dit-elle en s'arrêtant brusquement et comme effrayée, qu'est-ce que cela ? Pourquoi ces cris 'i

— Ne vous inquiétez pas, mademoiselle, aujourd'hui la commune tout entière est dans l'allégresse.

La séance chez le notaire avait pris fin ; les victimes de M. Raclot étaient sorties de la maison, et la nouvelle de ce qui venait de se passer s'était répandue dans le village avec la rapidité du feu sur une traînée de poudre. 30 Sur le passage de M"* Raclot on s'arrêtait et, tête nue, on la saluait avec déférence et respect.

Ce n'étaient plus ces saints froids, embarrassés des autres jours.

La jeune fille commençait à comprendre.

Le maire venant la chercher pour la conduire chez le notaire, ces démonstrations bienveillantes, amicales auxquelles elle n'était pas habituée, la sympathie qu'elle lisait dans tous les yeux, tout cela l'avertissait que M. Rousselet avait parlé.

Cependant, tenant toujours le bras du maire, elle s'avançait 40 vers la place où plus de quatre cents personnes se trouvaient maintenant rassemblées.

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tJn vieillard au chef branlant, qui s'appuyait sur un bâton, dit très haut :

— La terre sur laquelle la bonne demoiselle pose ses pieds devrait être jonchée de fleurs.

— Oui, oui, c'est vrai, répondirent ceux qui avaient entendu.

Marthe s'avançait rougissante, tremblante et craintive, n'osant plus lever les yeux.

Devant elle, la foule s'ouvrait pour lui livrer passage. Toutes les têtes étaient découvertes. lo

Tout à coup, une voix forte et sonore cria :

— Longs joiu-s de bonheur et longue vie à mademoiselle Marthe !

Comme si ces paroles eussent été un signal, plus de deux cents voix crièrent aussitôt :

— Vive mademoiselle Marthe ! Vive la bonne demoiselle ! A ce moment, la jeune fille fut forcée de s'arrêter. Une

femme et trois enfants qui pleuraient venaient de s'agenouiller

devant elle.

De tous les côtés des applaudissements retentirent. 20

Marthe, éperdue, tendit ses mains à la femme et la força

à se relever.

— Madame, qui êtes-vous 1 demanda-t^elle.

— Je suis la veuve de Louis Lambert, et voilà mes trois enfants !

Ceux-ci, toujours à genoux, baisaient le bas de la robe de la jeune fille.

— Ah ! madame, madame ! s'écria Marthe, ayant peine à maîtriser son émotion, permettez-moi de vous embrasser, et pardonnez, oh ! oui, pardonnez à celui qui vous a fait souffrir. 30

Et M"® Raclot, au milieu d'un nouveau tonnerre d'applaudissements, embrassa la veuve Lambert.

Debout à une fenêtre du premier étage de la maison du notaire, M'^^ Lormeau voyait tout ce qui se passait sur la place, et, avec tout le monde, elle battait des mains.

— Voyez-vous, dit-elle à M™® Rousselet, je ne voudrais pas, pour tout au monde, ne pas être venue à Aubécourt.

Enfin, Marthe put entrer chez le notaire, où elle fut reçue par celui-ci, le juge de paix et le maire de Ligoux.

— Ah ! monsieur Rousselet, qu'avez-vous fait ? dit-elle 40 avec un accent de reproche.

— J'ai fait ce que M"® Marthe m'a ordonné, répondit le notaire.

— Soit, mais sans que je fusse avertie. Si seulement vous m'aviez laissée chez ma nourrice !

— Mademoiselle, j'ai cru bien faire en priant M. le maire d'Aubécourt de vous aller chercher; sans cela, les habitants de la commune eussent fait le siège de la maison de la mère Laugier, vous eussent enlevée et portée en triomphe jusqu'ici.

— Ce qui veut dire, monsieur, répliqua la jeune fille avec lo un délicieux sourire, qu'au lieu de vous gronder je vous dois

des remerciements.

— Oui, mademoiselle, fit le notaire en riant. Maintenant, ajouta-t-il, j'ai l'honneur de vous présenter M. Jules Bertrand, votre grand-oncle, et Rose Bertrand, votre petite-cousine.

Marthe poussa un cri de joie et se jeta au cou du vieillard ; ensuite elle embrassa Rose, qui ne se fit point prier pour lui rendre ses baisers.

— Ah ! ma nièce, ma chère petite-nièce, je suis en ce moment plus malheureux que jamais d'être presque aveugle,

20 parce que je ne peux pas vous regarder et vous voir comme je le voudrais !

— Grand-papa, dit Rose, ma cousine Marthe est belle comme les anges dont elle a la bonté !

Sachant que Marthe ne gardait rien de la fortune de son père, le vieillard aurait voulu lui laisser la moitié de l'héritage de sa sœur.

— Non, dit-elle d'un ton absolu, tout est à vous.

— Mais, mon enfant, s'écria le vieux Bertrand, vous allez être pauvre comme nous l'avons été, mes enfants et moi !

30 — Oui, mon oncle, mais je ferai comme vous et vos enfants ont fait ; je gagnerai ma vie en travaillant.

— Vous, tra^■ailler !

— Oh ! non, ma cousine, c'est impossible !

— Impossible, pourquoi 1 répondit Marthe, j'ai la force et je ne manquerai ni de courage ni de volonté. Est-ce que pour tous le travail n'est pas un devoir ? Chacun ici-bas a sa tâche à remplir, chacun doit apporter sa pierre plus ou moms grosse à l'édifice social.

— Je comprends vos paroles, ma chère et bonne cousine, 40 ri'pliqua Rose, mais je regarde vos petites mains si blanches,

si jolies, et je me demande ce qu'elles pourront faire.

— Je suis institutrice, répondit simplement Marthe.

Le vieux Bertrand avait baissé la tête ; il pleurait silencieusement, et sur ses mains que tenait l'aveugle, Marthe sentit tomber des larmes.

— Ah ! je vous aime, je vous aime ! s'écria-t-elle en embrassant le vieux Bertrand.

Un vieillard d'Aubécourt avait dit : ' Sous les pieds de la bonne demoiselle la terre devrait être jonchée de fleurs.'

Ces paroles ne s'en étaient pas allées au vent.

Pendant que la jeune fille causait avec son oncle et sa lo cousine et qu'ils échangeaient mille marques d'affection et de tendresse, des femmes et des enfants dévastaient les jardins. Et quand Marthe sortit de la maison du notaire pour retourner chez sa veille nourrice, accompagnée du maire, elle marcha sur un tapis de fleui^s et de verdure.

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