‹ Le million du père Raclot [microforme]Chapitre 26 sur 102 · RAR · texte numérisé non relu

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joue cartes sur table; en me saignant aux quatre veines, j'espère parvenir à réunir cinquante mille francs; M. Georges de Santenay se contentera-t-il de cette somme ?

— Oui. Mais encore une fois, vous savez bien que nous ne courons pas après une dot ; si vous le voulez, donnez moins encore à Mie Marthe.

— Haïte-là! monsieur ie géniral, j'ai dit cinquaite mille francs. Hé, hé, quoique paysan, on a son petit amour-propre, son orgueil.

— C'est bien, monsieur, ne parlons plus de cela.

— Alors, c'est dit; je donnerai cinquante mille francs, et vous me promettez, en votre nom ét au nom de M. Georges de Santenay, qu'on ne me forcera pas, plus tard, à vendre mes terres ?

— Et pourquoi vous forcerait-on à vendre vos terres ?

— C'est que, voyez-vous, tuteur de ma fille, son mari pourrait exiger.

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— Ah! vos comptes de tutelle) Ne vous mettez pas martel er tête, cher mon-

sieur Raclot, mou fils vous ixiseera parfaitement tranquille.

— Vous le promettez ?

— Je vous le jure, mensieur.

— Merci, monsieur le général. Ah!

vous ne savez pas quelle horreur j'ai de

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la chicane. Si j'avais la moindre ‘dispute

avec mon gendre et ma fille, je vous le dis, ça me tuerait.

— Vous vivrez cent ans, réphiqua le vieux soldat en riant.

— Oui, on a toujours dit que je vivrai très vieux.

M. de Santenay se leva.

— Monsieur Raclot, dit-il, je vous quitte; je vais retrouver nos jeunes’ gens et les rendre heureux en leur disant que vous consentez à leur mariage.

— Et que nous ferons la noce dans un mois, s'ils le veulent.

— Je suis sûr d'avance qu’ils ne réclameront pas un plus long délai.

y EORGES et Marthe étaient hancés.

Des deux côtés, on était d’ac-

cord sur tous les points.

ut à leur enchantement, à leur ivresse, les amoureux ne voyaient paraître aucun nuage dans le ciel radieux de leur avenir.

Dans toute la contrée, on parlait,

non pas sans faire beaucoup de commentaires, du prochain mariage de M'e Marthe Raclot avec M. Georges de Santenay, un ingénieur des ponts et chaussées et fils d’un général, rien que ça.

Comment avait-on su qu’une riche tante de Georges lui donnait deux cent mille francs comme cadeau de noces ? Nous ne

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saurions le dire. Mais on le savait, car on en‘parlait.

Mie Lormeau avait été

consultée, et elle .

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avait approuvé UM le mariage de son neveu; du reste, elle connaissaiÿMarthe qu’elle avait vue deux ou trois fois chez son beau-frère.

Lespremières publications étaient faites.

Deux fois par semaine, Georges arrivait au château d'Aubécourt.

Quelles bonnes heures les amoureux passaient ensemble !

Oh! les douces et charmantes causeries! Que de tendres paroles étaient échangées ! Que de magnifiques projets on faisait pour l'avenir !

Ce n'était plus à la dérobée qu'on se pressait les mains ; longtemps elles restaient enlacées l’une dans l’autre. On se donnait des baisers sous l'œil du père.

Et Mathurin Raclot, qui ne riait jamais, avait un sourire de temps à autre.

Pourtant, il allait tirer cinquante mille francs de son coffre-fort où il empilait, sac sur sac, l'or et l'argent. Cinquante mille francs! Pour un avare, c'était énorme ; il y avait de quoi pleurer des larmes de sang. Mais il fallait faire ce douloureux sacrifice. Heureusement Raclot n'avait pas deux filles à marier.

D'ailleurs, on ne lui réclamerait pas

ses comptes de tutelle. Ces messieurs de Santenay, avec leur désintéressement, étaient vraiment de bonnes pâtes d'hommes.

S'il n'eût pas été une des parties, il les eût considérés comme de fiers imbéciles.

Il est vrai que, pas plus que sa fille et personne, le général et son fils ne connaissaient le chiffre de sa fortune.

Enfin, c'était forcé, il allait se dépouiller de cinquante mille francs. Il se consolait en se disant que ce n'était pas même le douzième de la somme que sa fille avait le droit de lui réclamer, et qu’en moins de six ou huit mois il aurait rempli le vide fait dans son coffre aux

écus.

Un matin, à la première heure, Marthe prit la voiture publique qui faisait, trois

fois par semaine, aller et retour, le trajet

d’Aubécourt à la ville.

Marthe se rendait au chef-lieu.

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Elle ne pouvait pas se marier sans avoir fait une visite aux dames dominiçaines, ses institutrices et ses amies. Elle espérait qu'à sa prière la supérieure autoriserait la sœur Angèle, et peut-être bien aussi la sœur Léocadie à assister à son mariage.

Elle n'eut pas à prier beaucoup.

La supérieure lui dit en l'embrassant :

— Ma chère fille, vous avez été notre élève bien-aimée, l'enfant chérie de notre cœur; je suis profondément touchée de votre visite et de la demande que vous m'adressez, non que j'aie jamais douté de vos sentiments à l'égard de nos sœurs, qui vous ont vue grandir et avec lesquelles vous avez travaillé, Ma bien-aimée Marthe, vous resterez toujours une bonne et charmante enfant, telle que vous l'avez été

Vous désirez que deux de vos institutrices assistent à votre mariage, la communauté ne peut vous refuser ce grand témoignage de notre estime et de notre

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vive affection. Notre sœur Angèle et notre sœur Léocadie se rendront à Aubécourt le jour de votre mariage; elles assisteront à la sainte messe qui sera dite pour vous,

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et elles prieront le bon Dieu qu'il vous donne le bonheur que nulle autre ne peut avoir mérité plus que vous.

Marthe remercia la supérieure, fit ses adieux aux religieuses, sortit de la maison et se hâta d'aller retrouver le messager, quiavait déjà fait toutes ses commissions,

chargé le derrière de son véhicule et était prêt à se remettre en route,

— Un peu plus, j'étais en retard, dit la jeune fille.

— Oh!jene serais pas parti sans vous, mademoiselle,

— Est-ce que, comme en venant, je vais être votre unique voyageuse ?

— Non, mademoiselle, vous allez avoir de la compagnie.

— Des dames?

— Non, deux hommes, dont l’un va jusqu'à Aubécourt.

— Alors ce monsieur est d’Aubécourt

— Oui, mademoiselle; mais il n’y demeure plus depuis trois ans.

— Ab!

— C'était un cultivaieur aisé du pays; mais il a eu des malheurs; tout ce qu’il possédait a été vendu, et le pauvre homme a quitté Aubécourt avec sa femme et ses cinq enfants. Je ne sais pas trop ce que font aujourd’hui ces pauvres diables; mais

vous savez, mademoiselle, pauvreté n’est pas vice, comme on dit.

« Ah! voici nos deux voyageurs; mais montez d'abord, mademoiselle, et prenez la bonne place du coin, à droite. Enveloppez-vous bien; par ces temps brumeux et humides, les soirées d'octobre sont très froides.

— En effet, ce vent d'est est glacial.

La jeune fille prit sa place dans le coupé.

— Tenez, mademoiselle, dit le messacer, voilà une peau de mouton, mettez-la

sous vos pieds.

Marthe entoura son cou d'un foulard, baissa son voile et se pelotonna frileusement dans son coin.

Les deux hommes arrivèrent près de la voiture.

— Allons, messieurs, montez vite, nous partons.

Les deux voyageurs se placèrent sans faire beaucoup attention à la jeune fille, qui se faisait toute petite dans son coin,

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et dont ils ne pouvaient distinguer Îles traits sous le voile.

Le messager ferma la portière du coupé, fit le tour de sa voiture pour s'assurer que tout était bien, grimpa sur son siège, fit claquer son fouet, puis cingla les flancs de ses chevaux qui partirent au petit trot.

Dans le coupé, les deux voyageurs causaient de choses et d’autres.

Marthe ne connaissait pas celui qu’elle avait pour voisin et ne reconnaissait pas l’autre, l’ancien cultivateur d’Aubécourt.

— À propos, dit le premier voyageur, qui répondait au nom de Collot, à son compagnon qu’il appelait Stanislas, saistu que ce gueux de Mathurin Raclot va marier sa fille»

— Ah!le vieux misérable. le vieux coquin, l’infâme usurier, il va marier sa fille ! Mais il y a donc des garçons assez canailles pour épouser des filles de voleurs!

En entendant ces épouvantables paroles, la jeune fille ressentit comme un

coup violent en pleine poitrine; pendant un instant elle perdit la respiration; puis, indignée, elle fut sur le point de se faire connaître à ces deux hommes, qui se permettaient d’injurier ainsi son père. Mais la force lui manqua. Toute tremblante, oppressée, sentant des sanglots monter à sa gorge, elle laissa échapper un soupir et baissa la tête.

— Je n’ai rien à dire de la fille de Mathurin Raclot, poursuivit Stanislas, je ne la connais pas; son père l’a mise en pension à la ville pour en faire une demoi-

selle; oh! ça ne lui a pas coûté gros : rien n’est cher, quand on paye avec l'argent des autres.

« Quand elle était petite fille, Marthe était une gentille enfant; et je veux bien croire qu'aujourd'hui elle vaut mieux que son gredin de père.

— Avec qui se marie-t-elle?

— Avec M. Georges de Santenay.…

— Bigre, un noble!

— M. Georges de Santenay est un de

nos ingénieurs des ponts et chaussées; son père est un brave général en retraite.

— Un beau mariage ! Pour que ce gueux

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