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n'eut que de courts instants de sommeil agité, troublé constamment par des songes épouvantables.
Autour du château, elle voyait une grosse foule de misérables; il y avait des femmes, des enfants, des vieillards; ils étaient couverts de haïllons, avaient sur la figure le stigmate de la misère et de la souffrance, et tous ensemble ils hurlaient :
— Nous avons faim! du pain! du pain!
Tous, grands et petits, menaçaient le châtelain et criaient :
— Mathurin Raclot, sois maudit, sois maudit !
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E jour vint, le soleil montra ses pâles rayons d'automne.
Marthe se leva et s’habilla. Son père était déjà sorti pour faire sa tournée dans les champs.
Elle sortit à son tour et se rendit chez sa nourrice.
Elle avait le visage d’une morte et les yeux battus et rougis par les larmes et l'insomnie.
La bonne nourrice fut effrayée. .
— Marthe, mon enfant, qu'as-tu, qu’astu donc? s’écria-t-elle.
La jeune fille se précipita dans les bras de la brave femme en sanglotant.
— Mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire? disait celle-ci.
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Et elle accablait la jeune filles de questions.
Marthe l’interrompit brusquement :
— Nourrice, ma chère nourrice, m'aimes-tu ?
— Dieu du ciel, si je t'aime! Oh! oui, e t'aime!
— M'aimes-tu beaucoup?
— Plus que tout au monde.
— Eh bien, si tu m'aimes ainsi, tu ne refuseras pas de me faire connaître des choses que j'ignore et que tu sais, toi.
— Mais quoi, ma chérie, quoi?
— Promets-moi de répondre franchement à toutes les questions que je vais t'adresser.
— Mais, Marthe.
— Promets, jure!
— Je répondrai à toutes tes questions.
— Ettu ne me cacheras rien?
— Voyons, Marthe, je ne comprends pas, dis-moi...
— Je veux que tu ne me caches rien.
— Je ne te cacherai rien.
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— Tu le promets, tu le jures?
— Oui.
— Maintenant, écoute-moi. Nourrice, au dire des gens du pays, quel est le chiffre de la fortune de mon père?
— Les uns disent un million, les autres un million et demi; mais, tu sais, on exagère beaucoup.
— Alors, sans exagérer, mon père serait riche à un million.
— Dame, moi, je ne peux pas dire.
— Eh bien, nourrice, comptons nous deux. Combien la prairie des Noues?
— Pour le moins deux cent mille francs.
— Et le château, et le domaine d’Au-
bécourt?
— Autant.
— Et la ferme du Cotrantà — Encore autant.
— Et les bois de Raucourt et de Ligoux?
— Eh bien, compte encore deux cent
mille francs.
— Nourrice, voilà déjà huit cent mille
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francs; si nous y ajoutons la valeur approximative de la petite ferme des Treilles, de la ferme des Bosquets, la valeur des vignes, du clos
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portance,
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francs encore ; nourrice, voilà le million ! Et c'est le bien au soleil, comme dit mon père. Voyons encore: Vivant comme il vit, mon père doit faire de belles économies, et comme depuis quelque temps il n’achète plus, 1l a chez lui, cer-
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tainement, une grosse somme; qui sait, peut-être le demi-million qu’on met sur le compte de l’exagération ?
— Mon Dieu, ma chérie, comme tu trouves cela tout de suite; mais c’est juste, parfaitement juste.
La jeune fille parlait avec volubilité, nerveusement, elle avait la fièvre.
— Mais, reprit-elle, ne parlons que de ce qui est en vue « au soleil », nous trouvons le million.
— Oui, le million.
—- Nourrice, quand il a épousé ma mère,
il y a vingt et quelques années, mon père n’était qu’un pauvre garçon de ferme.
— C’est vrai.
— On appelle un riche cultivateur celui qui possède en terre de cent à cent cinquante mille francs. |
— Oh! ceux-là sont rares dans le canton.
— Soit. Mais prenons, si tu veux, le plus riche cultivateur d’Aubécourt, combien mettrait-il de temps, grand travail-
106 Le Million du rère Raclot
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leur, très économe, et tout lui réussissant, à devenir millionnaire?
— Combien de temps, Marthe? Mais toute sa vie et la vie de dix autres après lui.
La jeune fille étouffa un soupir et passa rapidement sa main sur son front moite de sueur.
— Et mon père, fit-elle, articulant les mots lentement, qui ne possédait pas même une pièce de terre, il y a vingt-cinq ans, a aujourd’hui un million! Nourrice, comment Mathurin Raclot a-t-il donc fait pour amasser une si grande fortune?
La brave femme resta un instant tout interloquée.
— Je vais te dire, mon enfant, balbutia-t-clle. D'abord M. Raclot n’a jamais été un homme comme les autres: il ne connaissait que le travail; oh! lui et ta mère ont durement peiné!
Marthe répliqua vivement:
— Même riche déjà, on n’amasse pas
un million à travailler la terre, tu viens de me le dire.
— Sans doute, mon enfant, mais tu n'ignores pas que ta mère a fait un héritage.
— Ah! l'héritage de la tante Martin; de combien était-il, cet héritage?
— De deux cent cinquante beaux mille francs, tout en argent.
— Nous sommes bien loin encore du million.
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— Oui, Marthe, mais ton père a acheté au bien, beaucoup, beaucoup, et toujours
dans les meilleures conditions.
— Nous parlerons tout à l'heure de ces achats de mon père. Nourrice, je me souviens d’avoir entendu dire que la tante Martin avait un frère à Paris.
— En effet.
— Ce frère de la tante Martin, que je ne connais pas, que je n'ai jamais vu, dont mon père ne m'a jamais parlé et qui peut-être n'existe plus aujourd'hui, n’avait-il pas plusieurs enfants?
— Cinq enfants, Marthe, d’après ce qu’on a dit dans le temps.
— Est-ce que l'oncle de ma mère et ses enfants ont hérité, comme elle, de la tante Martin?
— Non, ta grand'tante a tout donné à ta mére.
— En déshéritant son frère ?
— Dame, oui.
— Est-ce qu'il avait de la fortune, ce frère de la tante Martin ?
— Ah! bien oui, il était, au contraire, pauvre comme Job, le malheureux.
— Et il avait cinq enfants, et sa sœur l’a. déshérité! prononça amèrement la jeune fille.
Elle devinait le rôle odieux que son père avait joué dans cette affaire d’héritage.
Elle restauninstantsilencieuse et reprit:
— Nourrice, mon père a-t-il rendu ma mère heureuse.
— Pas trop, Marthe, pas trop, répondit la brave femme qui ne voyait pas en-
core où la jeune fille voulait en venir.
Celle-ci, se rappelant les paroles du voyageur Stanislas , se dit:
— C'est bien cela, ma pauvre mère ,cst morte à la peine.
Elle reprit à haute VOIX :
— Nourrice, d’après ce qui m'aétédit autrefois, il paraît que
je n'aurais pas vécu si je n'avais pas eu le bonheur de t'avoir pour nourrice.
— Moi, ma chérie, je ne dis pas cela; mais il faut convenir que tu es venue au monde bien chétive, bien maigrelette, une pauvre petite mauviette, quoi!
— As-tu été convenablement récompensée de tous les bons soins que tu m'as donnés ?
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— Je n'ai rien à réclamer, car j'ai reçu assez régulièrement ce qui avait été convenu; ct puis, de temps à autre, en cachette de son mari, j'avais de ta mère quelques petites douceurs.
— Ainsi, pour être bonne, il fallait que ma pauvre mère se cachât de mon père; il est avare, n'est-ce pas, et dur envers ceux qui ont affaire à lui ?
— Marthe, ton père est dur pour luimême ; Dieu me garde de dire à sa fille quelque chose de désagréable sur M. Raclot.
— Pourtant, chère nourrice, il faut que je sache par toi ce qu’on pense de lui dans le pays.
— Ah! Marthe, Marthe, fit la brave paysanne avec une sorte d’effroi.
— Nourrice, tu m'as promis, tu m'as juré de répondre à mes questions etdene me rien cacher.
— Mais, mon enfant...
— Va, je sais déjà bien des choses.
— Oh!
— Je sais que mon père est exécré de
Le Million du père Raclot rrr
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tout le monde, qu’on le traite de misérable, de brigand, d’infâme!
— Hélas! soupira la nourrice en baissant la tête.
— Je sais que mon père est maudit et que la malédiction qui le frappe retombe sur sa fille.
— Marthe! Marthe! mais tu n'as rien fait, toi ; mais tu es un ange, toi!
— Moi, répliqua la jeune fille d’un ton navrant, je suis la fille de mon père! et c’est parce que je suis la fille de Mathurin Raclot, que je fais peur à tout le monde, qu’on me regarde de travers, que je n’ai pas une amie à Aubécourt, qu’on me fuit comme une pestiférée!
En achevant ces mots, la pauvre enfant ne put plus retenir ses larmes et ses sanglots.
— Oh! mon Dieu! oh! mon Dieu Seigneur! gémissait la vieille femme,
La jeune fille essuya ses yeux, refoula ses sanglots, et, retrouvant son énergie:
— Nourrice, bonne nourrice, reprit-elle,
112 Le Million du père Raclot apprends-moi comment, après avoir été garçon de charruc à la ferme du Courant, mon père a pu en devenir le propriétaire.
1e VE — Marthe, mon enfant, je t'en supplie.
DL 'm: — Je veux savoir! dit la jeune fille d’un 0: ton impérieux.
NO Cu , AE à 3 By — Ne te fâche pas, Marthe. Eh bien, EL puisque tu l'exiges, je vais te dire... Moi, ET je t'en préviens, je ne sais rien; je vais l seulement te répéter ce que les gens ra- Mi content.
« Lambert avait épousé une des filles du icrmier Michaud. Après la mort de Michaud, il y eut partage entre ses quatre ra enfants. Lambert resta à la ferme; maisil FA