‹ Le million du père Raclot [microforme]Chapitre 45 sur 102 · PP PP · texte numérisé non relu

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Marthe était déjà loin, qu'on pouvait voir encore la paysanne sur le pas de sa porte tenant son mouchoir sur ses yeux.

Oui, elle pleurait, la borne vieille nourrice, etil lui semblait que c'était une partie d'elle-même qui l’abandonnait, que c'était son âme qui s’envolait vers des régions inconnues. Elle pensait que l'âge avait détruit ses forces, que peut-être bientôt la mort viendrait la prendre, et elle se disait, dans sa douleur profonde :

— L'enfant de mon cœur s’en va,je ne la verrai plus.

Trois ou quatre femmes avaient été témoins des adieux de la jeune fille et de la nourrice. Étonnées, elles s’étaient regardées avant l'air de se dire: « voilà qui est singulier, » et du regard elles avaient suivi Marthe jusqu’à la voiture du messager.

L'une ‘d'elles, plus hardie que les autres, s’'approcha de la vieille nourrice.

— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle, la

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demoiselle avait l'air bien triste, où donc va-t-elle ?

— Elle ne me l'a pas dit.

— J'ai entendu qu'elle vous disait adieu.

— C'est possible, il n'y a rien d'étonnant à cela.

— Pourquoi était-elle si triste ?

— Mais je ne me suis pas aperçue qu'elle eût de la tristesse.

— Allons donc! Tenez, vous êtes une cachotière, mère Laugier. Mais vousmême avez encore des larmes dans les

yeux.

Alors, coupant court à la conversation, la vieille paysanne rentra. brusquement chez elle.

ORSQUE Marthe, qu'on avait vue l'avant - veille, arriva à la communauté, vêtue d'une de ses vicil-

les robes de pen-

: sionnaire , et

FR ww. demandant à

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À | diatement à la

mère supérieure, il y eut grand émoi chez les religieuses.

Assurément il y avait du nouveau.

Les sœurs Angèle et Léocadie pensèrent tout de suite qu'un malheur inattendu avait frappé leur chère élève.

Cependant on courut prévenir la supé-

rieure, qui, très étonnée, répondit que Mie Raclot pouvait venir la trouver danssa chambre.Uninstantaprès,lajeunefille était en présesce de la supérieure.

Celle-ci, commelessæurs, remarqua aussitôt la mise peu élégante de la fille ‘du riche paysan d'Aubécourt, et sa surprise s’augmenta d’une vague inquiétude.

Marthe S'approcha et tendit son front sur lequel la

religieuse mit un baiser maternel.

—- Assevez-Vous, mon enfant, ditcile, indiquant un siège à la jeune fille, et apprenez-moi vite pourquoi vous êtes venue. Je ne vous le cache pas, ma chère fille, votre visite me cause une grande surprise et me rend inquiète. Je vois à votre

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air que quelque chose de grave vous est arrivé. Parlez, mon enfant, je vous écoute.

— Ma mère, répondit Marthe d'une voix vibrante d'émotion, j'ai quitté ce matin mon père et Aubécourt pour longtemps, et je viens près de vous chercher un refuge.

— Que me dites-vous là! exclama la religieuse.

— Ma mère, pour des raisons que je vais vous faire connaitre, car je dois vous parler avec une entière confiance et ne rien vous cacher, j'ai déclaré hier à mon père et à M. Georges de Santenav que je ne voulais plus me marier.

— Est-ce possible! fit la supérieure de plus en plus surprise.

— Veuillez m'écouter, ma mere, et quand vous saurez pourquoi j'ai pris une aussi grave résolution, vous jugerez ma conduiteetme direzsi j'ai eutortouraison.

La jeune fille raconta alcrs à la vénérable mère la conversation des deux

hommes dans la voiture du messager

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d'Aubécourt, sa visite à sa nourrice et les révélations de la vieille paysanne, qui avaient été la confirmation pleine et entière des épouvantables choses qu'elle avait entendues la veille,

Elle continua, en expliquant de son mieux ce que Son cœur et son âme avaient souffert en pensant aux malheureuses victimes de son père, à la douleur qu'elle allait causer à Georges de Santenay et à sa déplorable destinée.

— Enfin, ma mère, ajouta-t-elle, j'ai eu la force de rester ferme dans ma résolution. Devant Georges, cependant, j'ai eu un instant de défaillance, mon cœur se brisait ; mais Dieu était en moi, il soutenait mon courage et j'ai fait le sacrifice des joies qui m'étaient promises, de mon bonheur, pour obéir à ma conscience qui me criait : Voi

à ton devoir !

La supérieure resta un long moment silencieuse, regardant la belle jeune fille avec une indicible expression de tendresse et de bonté.

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— Ma chère enfant, dit-elle enfin, je suis toute consternée de ce que vous venez de m'apprendre. Je ne blâme point votre conduite, vous ne pouvez pas être blâmée; mais, ma chère fille, n'avezvous pas été trop

rigoureuse envers vous -même ? Ah!

Marthe,vous n’avez

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forte et courageuse,

vous avez été hé-

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roique !

Sans doute, l'œu-

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vre de votre malheu-

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reux père est impie, ses méfaits sont

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condamnables : aux

yeux de Dieu ils sont des crimes ; mais vous, mon enfant, vous êtes innocente et ne pouvez être, à aucun degré, respon- { sable des exactions de M. Raclot.

Marthe hocha la tête.

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— La malédiction qui frappe le père, répliqua-t-elle, retombe sur sa fille. Les victimes crient vengeance!

—- Et vous avez voulu vous offrir en holocauste. Votre sacrifice est grand, mon enfant, il est sublime ; mais croyez-vous que le Dieu de justice et de bonté l’a accepté ? S'il en était ainsi, l’innocent, qui n’est pas responsable, subirait le châtiment du coupable.

« Marthe, je connais depuis longtemps la délicatesse de vos sentiments, et je ne peux qu'applaudir à vos légitimes susceptibilités. Oui, sachant que la fortune de votre père est mal acquise, vous ne pouviez pas accepter la dot qu'il vous donnait, vous ne pouviez plus manger le pain qu'il vous offrait.

« Je comprends que vous ayez rendu à M. Raclot les bijoux qu’il vous a achetés, que vous n'ayez point voulu de l'argent qu'il vous offrait hier et que vous reveniez ici presque pauvrement vêtue. Mais mon enfant, vous aimez M. Georges de San-

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tenay dont vous êtes tendrement aimée, et Dieu, le protecteur et le défenseur des victimes, ne vous demandait pas, à vous qui êtes innocente et bonne, le sacrifice de votre bonheur.

« Vous ne vouliez rien recevoir de M. Raclot, soit; mais alors, au lieu de dire sèchement à Georges de Santenay : « Je ne veux plus me marier! » il fallait lui faire connaitre la situation dans laquelle VOUS VOUS trouvez ; non moins que VOUS, noble de cœur et de sentiment, Georges de Santenay vous eût comprise, et je suis convaincue que, comme son fils, le vieux général, appréciateur de tout ce qui est beau, de tout ce qui est grand, vous aurait trouvée assez riche de vos vertus.

— Hélas! ma mère, répondit Marthe tristement, il meüûüt fallu révéler à M. Georges la vérité tout entière.

— Sans doute.

— Est-ce que je pouvais me faire l'accusatrice de mon père ? reprit Marthe.

« D'ailleurs, je dois vous le dire, fille

d’un paysan qui s’est enrichi par l'usure et des manœuvres odieuses, criminelles, je ne me trouve pas digne de M. Georges de Santenay. Entre l'honneur de la famille de Santenay et l’ignominie qui s’attache aujourd’hui au nom de mon père, il y a un abime ! Non, ma mère, non, l’honneur ne s'allie pas à l’opprobre! Dans ces conditions, je ne pouvais pas dire à M. Georges autre chose que ce que je lui ai dit: « Je ne veux pas me marier, ou- « bliez-moi ! »

En achevant ces mots, Marthe se mit à pleurer et à sangloter.

— Pauvre chère enfant! murmura la supérieure avec COMPassION.

Après un silence elle reprit :

— Votre logique est terrible, ma chère fille; elle explique vos scrupules et je dois rendre hommage à la sagesse de votre raisonnement.

— Pleurez, Marthe, pleurez ; près de Moi, sans contrainte, soulagez votre cœur ; vos larmes sont bénies, votre bon

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ange les recueille pour les porter au ciel et les présenter à Dieu en lui demandant quelle devra être un jour votre récompense.

— Ah! je suis bien malheureuse, ma mère! s’écria la jeune fille entre deux sanglots.

— Oui, Marthe; mais puisque vous êtes venue vers nous, les paroles de consolation ne vous manqueront point, et mon affection et celle de nos sœurs parviendront, je l'espère, à adoucir votre peine.

« Vous m'avez dit, chère enfant, que vous veniez chercher un refuge ici; il vous est donné.

— Je vous remercie, ma mère.

— Cependant, Marthe, j'ai besoin de savoir quelles sont vos intentions.

— Oh! ma mère, je ne voudrais pas être à charge à la communauté; j'ai le désir et la volonté de me rendre utile, de travailler.

— C'est bien. Que voulez vous faire?

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— Grâce à l'instruction que j'ai reçue dans votre maison, ma mère, j'ai pu obtenir mon brevet d'institutrice :; eh bien, je voudrais en même temps me consacrer au service de Dieu et à l'instruction. Peutêtre n'avez-vous pas ici une classe de toutes petites filles à me confier; mais j'ai pensé que, recommandée par vous, ma mère, madame la supérieure générale consentirait à me placer dans un des pensionnats de jeunes filles qui sont sous sa haute et bienveillante direction.

« Dès demain, ma chère mère, je voudrais porter l'habit des novices et me préparer à prendre le voile aussitôt que j'en aurai été trouvée digne.

— Ma chère fille, répondit la religieuse, vous aurez ici même une classe de nos jeuncs élèves à diriger. Toutefois, et

comme jy suis obligée, j'en référerai à notre supérieure générale. Elle vous connait et je suis sûre d'avance que sa réponse sera conforme à vos désirs et aux miens. Donc, vous allez rester avec nous

et vous porterez l'habit de nos jeunes novices.

« Quant à la prise de voile, Marthe, c'est autre chose, car rien ne me dit que vous êtes appelée à être une fidèle servante du Seigneur. Pour entrer dans la vie religieuse, pour prononcer des vœux éternels, il faut la vocation. Il v a des sacrifices que Dieu n'accepte pas; il veut des cœurs qui soient tout à lui, et vous, ma fille, vous avez déjà donné le vôtre.

« Nous ferons durer votre noviciat longtemps. Allez, mon enfant, quelque chose

me dit que les ciseaux d'acier ne feront pas tomber ces beaux cheveux-là sur les dalles du sanctuaire.

Marthe courba la tête et ses larmes coulèrent avec plus d'abondance.

— Ma mère, s'écria-t-elle en s'agenouillant devant la vénérable supérieure, ma mère, bénissez-moi !

La religieuse prit dans ses mains la tête de la jeune fille, la baisa au front et lui dit vivement émue :

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— Je vous donne ma bénédiction, mon enfant, mais vous avez mieux, vous êtes bénie de Dieu !

Puis elle ajouta, sur un ton de douce autorité :

— RKRelevez-vous, Marthe, relevez-vous et séchez vos larmes.

Elle se leva elle-méme et agita le cordon d'une sonnette.

Presque aussitôt une jeune Sœur converse parut.

— Ma fille, lui dit la supérieure, dans un instant nos élèves vont entrer en récréation, allez dire de ma part à sœur Angéle de faire appeler toutes nos sœurs dans la salle de réception, et quand elles seront réunies, vous viendrez m'en avertir.

La jeune converse s'inclina et se re- Lira.

Uninstant après, le coup de cloche annonçant la sortie des classes se fit entendre, et, au bout de quelques minutes, la sœur converse reparut.

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