PREMIÈRE PARTIE
OF New York.
C'était, dans un rayonnement de printemps, un gai mouvement, un bruit joyeux de kermesse. Au soleil de mai, sous les premières feuilles, Paris, — celte poignée de Parisiens qui font assez de tapage pour qu'on les croie sur parole, tout Paris, — le Paris des primeurs se précipitait vers les Champs-Elysées pour assister au vernissage.
Il était bien convenu, depuis des semaines, qu'à ce vernissage-là, vernissage discret, secret, à huis clos, il ne devait y avoir personne. Les exposants seuls; des encadreurs sur leurs échelles, les doreurs, les gardiens : — personne, personne. Et Ton s'étouffait dans les salles. On s'y écrasait. Les pieds posaient avec peine sur le parquet. Les robes se fripaient, dans la
poussée, saus les renfoncements des coudes^Toilettes nouvetlles pour ce Longchamps: dfun nouveau genre. Cohue de notabilités, promiscuités de fête publique, bizarreries des rencontres : — toutes les actrices et toutes les mondaines, la colonie étrangère et les belles lilles posant le modèle vêtu ou Vensemble, les antithèses ironiques, un Panthéon de hasard, les gloires, les glorioles et les gloriette&, happées au passage et notées par les reporters. Des familles de peintres mélancoliquement plantées, comme échouées, devant le cadre juché au plafond, invisible à l'œil nu, et reçu, accroohé là par protection. Des bousculades devant les tableaux dont le succès grossit, grossit de minute en minute. Des comphments jetés par-dessus les têtes, des poignées de mains au hasard, entre deux épaules. Un flot montant comme une mer.
De quart d*heure en quart d*heure, plus dépoussière encore, plus de foule, une impossibiUté absolue de rien voir; de se diriger même dans cette marée humaiiia roulant partout, le long des salles, à travers les échelles encore dressées, empliissant tout et allant mourir, comme sur une grève, dans les mornes déversoirs du fond où les immenses machines des peintres qui ont de grands rêves couvrent des pans entiers de muraille. . .
Mbib peu à peu même ces vastes salles étaient pleines^ assourdissantes d'un bourdonnement fait de bruit de pas et de voix, poudreuses, asphyxiantes, impossibles^; — et alors, gavés de peinture, pris demi-
Mi. Htt^LIQN
graine, éco^uç^ les premiers arrivés» les plus fatigués 01* lesi plus m,alins, ^'échappaient, couirant er> haie vers qi^lqiAe restaurant v<)i^in, sou3. les marronniers poudpéis à blanci do^it \^ MmV pri^ta^ier agi Uiitt doucement l^ feuilles d-un vert tendf^^
•rrr Ouf:! Je lUQuraiSjde faiin î dit, en s'asaeyant è coté de ^ux.dftmes et d^ iwn jounf^ç. ûiles, un homme de trente-six ou trente-huit ans, mince et nerveux, qui a^ftit salué beaucoup de ge*& qu allautj du Palais au r^stauran^ ea plein w.
Les chaises è^ deuii couchée^ Qontre la table mar^ quaient Ifl^ place d§ toute une société qui allait venir. Sept personnes. Le garçon défendait cette table depuis un moment, commç un soldat eût disputé une redoute. Q*était l'uiûqu.e tabl^ vide. Des rapins affamés avaient, tout à rheure, voulu s*y installer ou casser les chaiaesu Presque une bAlaille.
En aperçevaqt le groupe de femmes en toilelfc© qui précédait ce monsieui», — sans doute un client d'habitude, -rrr le garçon avait poussé un soupir de soulagemeut, celui d*un assiégé qu'on délivre.
r-r- Ah! ipon^ieur Ribeyre I il était te^ps ! Bmx^ minutes d€i plus, yotr^ table 1,..
11 montrait des gens, plantés sur leurs jambes et qui regardaient la nappe blanphp, le couvert mis, avecde^ yeux fauves.
— C'est bien, Pierre! fit M, Ribeyre avec un sourire qui promettait 1^ gi»os pourboiye. Ah 1 vous êtes un débrouillard, vous»!
— On fait ce qu*t)n peut, monsieur Ribeyrel
Les deux dames prirent d'abord place, à table, en , face Tune de Tautre, et Tune d'elles, la plus jeune, une jolie bruntî de vingt-six ou vingt-sept ans, défaisaitson mantelel et le tendait au garçon, tandis que l'autre se gtissail à ki dernière place, frôlant le mur, tout contre rarîiiiitu e d.* h vérandah sous laquelle déjeunait une foulu*
Il y livciii,, rlans Tattitu le humble et effacée de cette femme, û'\u\ âge incertain, tout un monde de misères scoumuloes. Le vêtement, très convenable, était étriqué et pauvre. Le geste était timide. Quelque institutrictî'.
Rayonnantes, jolies et toutes jeunes, la joue ensoleillée, les lieux jeunes fillrs s'étaient assises sur les ûhaisosciissées tandis que le garçon faisait, au dessus de le^r tètL% jouer les lames de la persienne afin de tamisor les rayons déjà chauds qui tombaient droit sur la table blanrhe. Et, toutes deux, — Tune blonde, ïiiificts, Tair un peu triste, malgré un contentement affecté, Tautrc gaie, pimpante, l'œil bleu très franc sous de beaux ch^ veux roux ondulés, une peau lactée et des lèvres roujje:^, un peu grosses, — riaient ensemble de se voir là, dans ce tas bruyant de Parisiens et deParisienneSj emportées, égayées, comme par une musique de quadrillo.
— Eh bien ! miss Maud, dit Ribeyreà la plus vieille, — la pauvre fille à tournure de demoiselle de compapagnio, — qu'est-ce que vous dites du vernissage? Ça
ne ressemble pas à Touveiture de votre Royal Academy, Burlington House ?
— Non, répondit miss Maud, avec un accent anji;lais donnant presque du charme à sa voix un pou sèctie ; mais j'avais déjà vu le vernissage... du tem|)S que j'avais l'honneur d'être chez M. Victor Ribeyre !
Elle cherchait du regard — un regard glauque et profond, avec des reflets d*aigue-marine — son ancienne élève, l'exquise blonde aux traits sérieux dans leur finesse, tandis que la petite rousse, dont les lèvres de carmin éclairaient le visage très gentiment gras , troué de deux yeux clairs, s*écriait :
— Et vous devez joliment le regretter, ce temps-là, maintenant que vous êtes mon institutrice 1
Gomme si la persienne eût jeté son ombre au front de miss Maud, le visage de TAnglaise devint plus sérieux encore : il y avait une mélancolie résignée au fond de ses prunelles.
— Oh ! fit-elle, essayant de sourire, vous n*ôtes pas méchante, Raymonde !
Raymonde avait pris dans sa main gantée de Suède la main de la jeune fille assise à côté d'elle :
— Pas méchante, soit ! dit-elle. Mais ma cousine Andrée est bonne! Et cela vîiut encore mieux. Je parie que vous ne la grondiez jamais ?
— Jamais ! répondit miss Maud d'un ton correct de quakeresse.
— - Si parfaite que ça, toi, Andrée ?...
6 LE MlLl^fO*^
— Voyons, voyons, fit,^nnwj^ée pèut-êk^è, la jeilttfefemme qui ôtait ses gants et les posait sur *fetablô,àfttendons-nous ton père, Raymonde?
La jolie roussô haussa les éf>iaul*e6.
— Papa? Il n'eè't exact qiie potft» Th-èiire dé fe Bourse [,,,§! nous ùô déjeunons que quigind ilsfet'a l'à.^.
— Eli bien, soit I Ne Tattendôn^ pafe! dit Ribèjre. Garçon, la truite isauce verte I
— Pourquoi ton JpèTe Â'est-îl t^Sis Vêhfiti? tiit 'aldfe Raymoruîtî à Andrée. Est-ce qu'il détesté la peinturé'?
— Il n'a le temps de rien détester, le cher cousin ! répondiLRibeyre pour la jeune fille qui ne répondaitpas» Mais tu crois, toi, ma petite RayiYionde, qu'on n'a qu'à s'amuser en ce monde... Guillemard est^riche, et tii esrenfanl gâtée... 'fille uKîi(ïtie... Pas de mère !...
— Ni de bélle-mère, dit en Hàtit la jeutïe femme, dont le visage resplendissait (laïiè la lamièi^e, sous seschevoiix bruns.
Ribeyre la regarda d'un air d**amîtië'Vi*aiè.
— Oh [ vous, ma chère Geneviève, Andrée àûfàit ^rand tort dé Vous considérer comme une belle-mère, vous aimez ma bonne et jolie côusîne cotnme si elte était votre enfant... votre petite stfeù^i.. 'ce c^ûe vous voudrez!
Jl ajouta^ riant franchement:
— Quand je pense pourtant qiïe 'j'ai conseillé à"^moii cousin Victor de ne pas vous épouser I... C'est vraî/,^ Étais^c bète I
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M*^ GeHieviè¥B Jtibeyce aeiiiblait toattà coup derm» ime panskre.
— VictcTTJaurâit pwrt-ôlpe 'inie«ic fcU àerm passe TOtanier! G'''é*gïAi)ieE'»SBez peiA-*tre d'a^^^ flflo'à iieier:!
— Allons donc, 9it àsa bélte*mêre Andrée avec irae do«oe«p^roft>n8e, papa n'est heureux que par tous!... Et J« »*-««. stwB pas jalouse, allez !
— Oui, mais, flt Geneviève, fl "travaille trop ! — *N'est-ce pas? soupira Andrée.
Le cousin Ribeyce n'écoutait jplus. Il appelait Je garçon, effaré maintenant par la bou&culade des visiteurs du Salon qui se précipitaient vers le restauranl, effarés;, jpoudreux, leur Livret de lîannée sous le bras.
— Eh.bienret:cette truite «âuce verte?
— rA riot^fki, i»Ofisieurl^...Iiia voilà. là-baâl.^ Qa est tà'vooBs!
Et, tandis que, cassant les petits pains dorés, grignotant ies radis ou le pain beurré, — ipaur patienter, — RayiHcmde ^t Geneviève commençaient à déjeuner, à côté iée miss Maud impassible et ^d'Andrée devenue B€U9geuse,SiiRiiie5Te, »q«i était peintre, regardait *ce tableau bia«rpe iiqu'il s^amausait à voir tous les ans et qui, tous l8s«os, Hi semblait TttOTiveftu.
îiB restaurant était plein, envéftii, pris d'assaut comme le Séflon. Par lers interstices des lamelles de fer couvrant lavérandSh comme d*un Store ^^^ ï^^^*
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cées de lumière tombaient sur les nappes, sur le parquet sablé de jaune, sur tous les plats. Et ces bouteilles multicolores, Tor des chaitreuses, le vert des eaux minérales, les bouquets de radis, les gaiits de Suède posés là, sur les coins de tables... tout cela amusait Ribeyre comme une alerte pochade^ en plein air.
Fouillis de mouvement et de couleur. Brouhaha grossissant de voix et de rires. Les garçons poussaient devant eux des roatsbeefs énormes, des truites à demi découpées flanquées d'une saucière d'argent, et, de [able en table, les truites roses diminuaient, débitées m hâte dans les assiettes, avec la légendaire sauce %^erte, verte d'un vert pâle, qu», tout près de Ribeyrp, fais^iit crier à un rapin, par-dessus les rires:
— De la chair de Chaplin dans une prairie de Chintreuil !
Et dans ce gai tapage d'un matin de mai, de tous oôt(^s îe soleil du printemps entrait; par les stores, par la guipure des lilas et des rhododendrons du dehors, criblàid, à Iravers les branchettes et les feuilles frénûgsant sous un vent léger, les groupes assis autour des tables et les familles éperdues, debout, devant les places occupées, attendant un vide, un trou, une table, a: je chaise, dans ce grand mangeoir gargantuesque, avec les mines allongées de jeûnem*s assistant au pillage d'un buffet, à un déjeuner de Gamache, ou l'air navré de naufragés songeant à se dévorer entre eux.
— Les figurants de la Méduse! songeait Ribeyre, qui avait faîm aussi et attendait la truite.
Les bouchons sautaient. Fête aux succès nouveaux! Avec le Moët ou le Saint-Marceaux gaiement on arrosait les médailles futures. Riboyre ne savait trop si c'était ce diable de soleil, ou le bruit de tout ce monde, mais il se sentait presque grisé sans avoir rien pris. Oui, c'était le soleil ! Des rayons partout, comme à poignées : — sur les chapeaux d'hommes, accrochés, çà et là, à la frise des patères blanches et jusqu'aux becs de gaz; sur les oml «relies blanches, rouges oud'iin jaune écru, posées à côté; t^ur les taches noires des redingotes et les plumes des chapeaux Rembrandt ou les fleurs des toquets; sur tout ce .qui était la joie des yeux dans ce restaurant où le high life coudoyait la bohème, avec des flambées de lumière traversant la légère fumée des cigares qui montait au-dessus des tètes comme une haleine bleue.
Et des journaux déphés, lus tout haut, commentés» raillés, passés de main en main, froissés fiévreusement, jetés à terre. Les Livrets lilas, feuilletés, annotés déjà, marqués de coups de crayons ou de coups d'ongles... Des poussées de coudes lorsque, entre la double rangée de tables tapageuses, apparaissait quelque visage connu, cherchant dans cette foule une figure amie, une place réservée... Et des noms glorieux chuchotes alors, tout bas; des yeux avides levés sur l'homme célèbre ou la femme connue qui passai^» apparaissait, disparaissait.
Comme Ribeyre se fût diverti, s'il e<^i ,0 ^^^^^^ — € Eh ! bien, Pierre, vojons, est-ce p^ i^i^^^^*^ ^
iO LE MILLION
Etle'dëftlé'cofttîntmit. Un betfu'gsfrçon, à têUexi^Andalou, la môttstache en àfdùy boutonné comme tin ï^affhïfe, brun comme un cavalier de Velazqtrez, ^ montrait, tête haute, 'et tendait, çà'et làj'sa ïîiahi -gantée, en p^ssatit. Un homme grisonnant déjà, Tèrtr timide, CÉ^lPé de^' épaules, sétablait embarrassé detoufe cfes regâ^fe qui allaient à 'lui comme "à une gloii^. « Corrège'ëh Alsace! i> disait quelqu'un. Un autre, 'rtiaigre, l'œil vif, Tair d*un Arnaute; regardait cette fOule et s*enfayë(it, comme partaM pbur un voyiage.lDes jeunés'gens rlaiéfnt en apercevant, là- bas, le profil de quelque pi*afesseUr de l*Iiïstitut. « Au feu! au feu ! Voilà un pompier !*j^ On se'motitrait une jeune femme le teint olivâtre, l'œi^ doux d*ùne' figurine indienne, arrivant là avec quelque gaie comédienne du'ïhéâ'tre-Pran'çais dont 'die exposait le portrait, allègrement peint. Et Tatttre, Teircyclopédie du ch&rme et de 4a réclame, Oii était-elle? En voyage, au diable, au bout du monde , peut-êtte en Pair, est-ce qu'on s-avâit? Beux peintres de 'bataille, Tun alei^te comme Un houxard de France, Poutre correct comme ^Un gentleman anglais, pas^èriefn à leur tour et se perdaient dans ^cetteToule.^ Et puis, les crîtiquiôs inifluents, après lés -artistes acclamés! « Une cohue de célébrités. Une purée 'de gloinés '»^ songeait Rlbeyre, --qui '^clamait tenjerurs «a truite sauce Verte.
Les jeunes filles, ses cousines, s^^nisbuèiaientbien! Elles regardaient aussi îet s'amusaient, même Andrée, de bët allègre Coin de restaurant si paHsiôn, et du
US^WILUON 11
i&ralt montant 4cs causeries ^ns ée ^ai8T«ryoms clairs et de'4a* mowsee ^ t^hempagne.
Au:^«m, im>ss4^a«id, rœîl 'p&le^deim peréu denstine 'c«fiteïnfrlèti«î=a?agiie, se^tminimt He uttyèt tîe Tntrnde pour regarder, hors du restaurant, au loin, ime wnlafno dont l^eea Tiait seus ie^oieltevé, firès des marronniers dont les fleurs blanches semblaiefit ptas blanches dans le soleil...
Alors, k l»€piîn«i*,'lîJ0Hi6'Ribefre lui demandait :
— Voyons, ^ 'quoi TÔvez-'^roais, Ophélier?
Il^^tfrmigmt-è la'railloi*, Ini disant gaienretlt :
— Miss Mftud, voirs sa^ez, je vons ferai TOtre por- 4wiit, vsn ;jour, 'et' je l'exposerai au flalon, et je mettrai dans le Livret des vers de Tennyson, et j'expliquerai •q«e vous^êtes une épave d« la passion jetée à Paris
■par la MfcreJ^ngVeteTrèl
Miss Mawd avec ^a befHe flg^re régulière, te profil
' romam 'qtforft -^ouveot les Anglaises, rorulait aussitôt, effarée, des yeux d'un vert de mer sous de jolis cheveux ^paîs, 'bl<!«!dB encore, mais déjà striés ûg blanc avant l'âge.
Ettewaitâù être jolie, jo^ie àfeireretearner*tes gens, lopscpi'elle çwmeïraït à RottenRow — il y avait des années! — son ftn -visage de keepsak». Elle était
'i»09een ce temps-4i,ielle était -diaphaHe... Elle -avait ée gais Adaiis dans Jses yeux à reflets 'de vagues, et ses lèvres, maintenant closes, où de petites rides semblaient les coutures qui les tenaient presque muettes, S66 ^^olissiimies o^uientalers de gais éclats de rire...
— N'est-ce pas, voyons, avoue^-le. Vous avez dû avoir quelque grand chagrin d'amour, miss Maud? lui répétait souvent, chez Guillemard, Louis Ribeyre qui s'amusait toujours à la harceler, et faisait sourire Raymonde.
Miss Maud Barker secouait ses cheveux qui semblaient poudrés.
— No, no, je vous assure...
— Allons, miss Maud, racontez-nous ça! Voyons, votre roman, s'il vous plait, miss Maud!... Pour Raymomle, miss Maud, je vous en prie!... Je n'aime pas les romans anglais : on y boit trop de thé et on y fait trop de tartines de beurre; mais je parie que j'aimerai le vôtre.
Elle demeurait silencieuse, ces soirs-là. Il la poussail encore, plaisantait, essayait de rire jusqu'au moment où miss Maud se levait et disparaissait, emportant sa broderie, son carré de guipure ou son livre, en disant :
— Décidément, monsieur Louis, vous êtes un homme abominable I
D autres 'fois elle ne disait rien et Louis se sentait un peu gêné en voyant de grosses larmes qui montaient aux yeux verts de l'Anglaise...
Jamais ces larmes ne tombaient, miss Maud les écrasait sous ses paupières, comme si pleurer était une honte.
Alors le peintre, doucement :
— Yous savez, miss Maud, mes plaisanteries à moîj
ça ne tire pas à conséquence ! Riez-en^ allez, et moquez-vous-en, c'est ce que vous avez de mieux à faire ! Et, si je vous ai blessée, je vous en demande pardon... quitte à recommencer, ma chère miss Maud ! Les pardons qu*on réclame ne servent jamais qu*à vous engager à renouveler les fautes pardonnées!
— Eh bien, Emile, ma parole, tu arrives bien ! dit Ribeyre à un gros homme solide, roux, magnifique, un homme de quarante-cinq ou quarante-six ans, fort comme à trente ans, et qui se plantait devant la table, juste au moment où la truite rose et la sauce vertes'arrêtaient à côté du peintre, décidément affamé.
— Bonjour, papal dit Raymonde en repoussant un peu sa chaise pour que le gros homme prît une place.
Emile Guillemard s'assit, disant au garçon en riant :
— Surtout ne me versez rien dans le dos, hé? Je n'aime la sauce que sur mon assiette !
Il parut enchanté de sa plaisanterie et, tendant autour de la table ses doigts gantés, il distribua des bon* jour familièrement :
— Bonjour, Andrée ! Bonjour miss Maud! Ma chère Geneviève !
Sa rude voix habituée au commandement, cette voix: forte du coulissier qui retentissait avec des éclats à& iombe au-dessus des groupes, les jours de crise
Ëfe «ILLKTN 15
fioÉfltoiè^e, fia^vôix de toiRterre s^Mttit ddmtoie km^piVil ^v<4t:{Mft*té^1a'j3emie femme >et, eons sesifiwmNte mxx po)lsi4*a6, icm^i^l^^ âo 40r i^emUait «Uetiâri m /se fixant sur la cousine Ribeyre.
SAleriélidit*'^ joUe/^cfette Gmieviëw ! IVès ociqcMtle- ^ment 4kiisiBee&^»)^t«»ie de'primMAf^ : ^Mie petite>ca- «aqii&'àspâf ^mculs, t»i^iile>ditr un g^ ^e ahasde>on "dàtin^^^ivoo^e^gtos bo^tfons ; tan chapeaiu de paille*empcmacl^ :4de 'f>)u«i^, planté -ditr ses hmux ^tBM0Ox hPam, ô4[i«àme4u«ie ooifMre^de ligu6«p.«Bieia prmetdms ce i()os«ufliie Msert^é, «dégâgeaiït Ile ooi^s, elle evult Mr 'de la «iteW^Ittée deMjetle Andi*ée qui, bkrade, sérieude, Hiûpeu^isfee^^s^^ûveloppait dans un manlelet noirdefi- M3inttttt laï^Ottt^be j^véniledesépauleset kisôewit dm^ofer la taille, ^tne taille souple de fine Pansiefiine.
îJa^bélleJÉQère, avec ses «vini^* sept ans fièrement iépaiibttte, *tm wnbonpoîht élégadt, agaçant l'appétit, étalt,^€Wr émiie 6mllemarel,'pkis joHc, d'ailleurs, qfie la jettne fille, (jfu*il ti*ôWvait tropîmélftncoliqiie iJiliwé- ^irisait ce iqui est frêle. Guillemard aimait 'àrife.
Ge g4»os'homme l}Wiy»ftt,^uaiit la vie et l*avgertt,
"fermait ^«ailleTM*s un àb&b\u oohta^aste avec smi cousin,
Gfe «maigre W ir(yniqi»B Louis Ribeyre qui était .là <*e-
^nt*lui. Ah' ! côtom^îl^omprôïiait l'existence, QuMlc-
*mapd!-...
'Vetff de' tï*ès«b^iîe heurie, n'iayaftt d'atitre^Bttfeiit ^ijfe te petite Rffymonde, élevée ^d^bord 4 la -diable, 'pvâs confiée û\X)l isoi^s de nriss Maud Bark«r , qui menait^ajoime^lle'à Tancien cours Robert, «e gros
16 h% MILLION
' homme robuste, bien ea chair, ne pensait à rien en ce~monde qu*à vivre content et à gagner de l'argent. Il avait toujours eu des chances insolentes. La fortune lui venait par pelletées.
Quand il songeait à son arrivée à Paris, vers 1852, à dix-huit ans, lorsque son père l'envoyait de Lille pour représenter la vieille maison de fers ; lorsqu'il se rappelait ses tournées de placier et ses dégoûts d'un commerce qui ne rendait pas deux cent pour cent, comme il rêvait, lui, les opérations, il pouffait de rire. Ce pauvre père Guillemard qui, là-bas, dans le Word, avait borné sa vie à aller de la rue Esquermoise à son bureau de la place du Rihour, il n'était pas dan3 le mouvement celui-là I II n'aurait pas compris, comme son cb'tlol'binbin terriblement grossi et devenu un des rois de Paris, la puissance du crédit, les ressources de la banque et de l'agio 1 II n'aurait jamais deviné que le petit Emile entrerait un jour, comme un ministre en son cabinet, dans ces grands établissements de marbre et de pierre dont il était le maître ou le haut personnage!... Pauvre père Guillemard I Et, tout fier de se comparer au vieux brave homme, Emile mirait sa carrure, ses cheveux roux et son œil dur dans le poli des colonnes de sa maison de banque, comme dans des , miroirs qu'il aurait fabriqués lui-même! C'était son œuvre, ces caravansérails de la finance où défilaient des garçons galonnés, coiffés comme des généraux, où tout un monde de commis grattaient du papier ou passaient des titres, comme on battrait des cartes
LE MILUON- ,, 17
derrière des vitrages , ces caisses aux guichets voraces où des foules apportaient de l'argent, de l'argent, de l'argent...
D n'entrait pas dans une affaire, ce Guillemard, qu'elle ne rebondit aussitôt, fût-elle tombée à plat depuis des mois. D passait à la Bourse pour avoir le flair, le don^ ce coup d'œil des grands faiseurs qui savent la minute précise du parti à prendre. En réalité, il avait « la chance », allait au hasard, d'inspiration et d'instinct, avec des bonnes fortunes extravagantes. Il était de ces généraux dont on dit : Il est heureux! Pas d'autre mérite. Il suffît pour amasser toutes les couronnes et toutes les gloires.
Il y avait beau temps que de sa vie, réglée comme unepartiiion, Emile Guillemard avait éliminé la femme. On ne lui connaissait pas d'aventures. Il dépensait son énergie d'athlète dans ce' métier tuant du manieur d'argent : il faisait de la finance comme on fait de la gymnastique. Levé de bonne heuro, recevant les courtiers dès le matin, en bras de chemise, il sorlait, humait le frais^ déjeunait au restaurant, allait à la Bourse, se faisait jeter, par son coupé, dans les trois ou quatre établissements qu'il avaient fondés, passait rue Taitbout, à son bureau, et, congestionné, allait prendre un l)ain d'air au Bois, pour dîner au restaurant encore, ou chez des collègues, se montrer à TOpéra, voir le l>a)let, causer avec Molina Stockleit ou Rodillon au foyer de la danse, apparaître aux premières et ren<frerJe soir, harassé, bâillant, pris de sommeil, et dé-
*t8 VE -HfliLfON
pcnjîHet «ncore leiKwrrier qu'on Itii mott&it dans.&a chambroi, quand il liennmtaft .pus Rayonoaâe eu baL
-Vie de forçat, au bout du compte, plus occupée que celte d'un manœuvre, vie brûlée iqui plaisait à Guillemardi» mais, â qiiaranla-cinq «na, noMlgré sa oarvuna, lui donnait l'aspect d-Qnhonftine en ^^aine --cinquantaine;; le lednt «uôt, le ifian^ à la yeau^ les ^ux striés de iîèets retins. .l^iB bah! il i&erait .mairt s'il n'avait pas aiftfii véra dans d'âporettértittiuaaate et la t»ousculaâe de la teteiUepartsiattae.
Il n'avait jâmaiâ scx^èà im remarier. A quoi i^ofib? La vîe libve kri semUaii ^si doace ! i« Une .femmeest toujours gênante, disait-il en jria»t de son ^;eo6 rire .satisfait. 4e ne répéterais pas.ga à mon gendre!... Mais quand il aura épouaéRayoiDada^tant pis peur J», il le^vernabien! 9
Uneseole fesome^aiM^it peul^êlreiiaediffé ses idées et, celte femme, il fallait bien (pi'ilse .Ravouât,— iLy songeait pkis qv'il n'eût voulu, bien goaireiit. i(Vétmit Gcenevièva. Il la .trouvait ravissante. Il repi^cbait ^btï lutHOiiême A Yiotor Ribeyv^ devoir épeu^é mte atiasi jolie créature, une Parisienne âne, télégantev apiritueUe « uïie vraie femme l niv..>Et orpheline l II leût éié iier de .se *nMttitrer(avec eUe dBiS4iQe loge d'Opéra, aux jotattses, au .C<>ncottrs hippique, partout. De sa pléthore do fortune, iLae savai<t que feiro vi^ÔBRea^ ; tandis ^'aMec Geneviève^ ab! avec (Geneviève c'^ût été! une joie de dépenser! iU ^kii eût peoimis de tout .gaspdller ! Et lil savait que Ge&e^ève y ^ât|ins pkâsitri Tnèsamieide
Ces tapaig^es^là, Gèli^viètel La jeMe lëttstm %e fftt dtentfètoetit biéti entendue avec R)iynitonde1
— Savôz-vous, ttoûshie, disait-il on eoir itmtAettm Ribfeyt*e, "Wtfs ëtiez fa sêfule femme qui Wt "mon typé! ^\ Rlbeyreti|vous avwîfpas épousée, j'afurate ftiit (tes fclî«te potnr devenir "ttW^ ttâril
Geneviève ravwit rergafdé lionguetoewt dé ^es bea«D^ yeux noirs.
— Vraitaerft, Cdwsin?
— fit m'éèt- avis que vtWè auirtez Wttveô moi«-uffe autre 'existence^ qu'avère 'Victor !
La jetme. ffemtrte était alors âefttôtiue très pftle, *— Otiîfi^mafd rav&it'bréti feftiatqué.
Mais brusquement :
— Mon maH fiBt'cfe' qu'il peut, et to«t te mende n'a pas la ôhfitnc© d'ôlrfe millicfnnaire/ffvait^elle'rtpiMîdu... Qu'fe^lKîe que cela fait, 'puisque je l'aime comme ça?
-— Oh I mais $a n'enlève auctrne verttt d^wr de iVgetHI répondit le* banquiet».
ïl avait, depuis longtemps, jug^é te (Sm^ Viotttr. IJnbfâve homme, datts 'le genre de papa Guillemard. L'ht>nneur même, travaillant dix fois<50tttme il le fallait, miais aboutissant'* ^oi? Ah! y^ui, à quoi î... Andife Ribcfjre avait^lte uwe dot seulement T
Et Oenreviève? Émite était trop bon physionomiste pour 'ne pais clairefmeAfvoh' qu'elle souffrait de celte médiocrité qui, chaque jour, se rétrécissait autour d^eUe comme un eerole. Guillemard avait pourtant connu ITieutiB'GÙ la -maison Victor Ribeyre.&yi^iemps qu'elle
était située*cour des Petites-Écuries, prospérait. Elle faisait la commission pour rEspagne,le Brésil, rAinérique du Sud, et les camions roulaient dans la ççur, les em^ balleurs clouaient les caisses ou faisaient flamber, comme des feux de joie, la poix des emballages grasî Mais depuis que Victor avait établi ses Wireaux agran- • dis, modernisés, tout battant neuf, rue de Châteaudun, la chance avait tourné : — cette girouette !
Il prenait alors au banquier des tentations de tirer d'affaire le cousin. Bah ! pour quelle rai^pn ? Victor ne l'intéressait pas. C'était Geneviève Ribeyre seule et un peu aussi la petite Andrée qui lui plaisaient, Geneviève surtout. Emile y songeait si souvent, si étrangement qu'il se demandait : s,,
— Ah ça, mais, est-ce que tu es amoureux, toi?
Quelle idée ! Il avait peur de la repensera se faire à lui-même. Amoureux, lui, Guillemard! Amoureux d'une honnête femme, comme la cousine Geneviève, lorsque de vieux imbéciles comme Molina, Molina le Tombeur^ perdaient tant de temps avec Marie Launay, la danseuse, et que Rodillqn, un des gros bonnets de la Bourse, actioûnaire et fondateur de journaux radicaux, se faisait moquer de lui et berner, il fallait voir, parce qu'Alice Hervier, sa maîtresse, donnait des fêtes légitimistes et faisait tirer des feux d'artifice à la Saint-Henri l... Amoureux! Jamais de la vie Guillemard ne commettrait une sottise pareille.
El, pourtant, il ne pouvait s'empêcher de s'avouer qu'il avait souvent devant les yeux, entre le cours de
la Bourse et lui, le joli. visage de Geneviève Ribeyre, ce visage de brune grassouillette, Tœil brillant, très noir, et qui lui souriait d*un petit air railleur, comme lorsqu*avec des alanguissements de créole elle lui tendait sa main flne en lui disant :
— Bonjour, cousin !
Assis maintenant en face de Louis Ribeyre, Guillemard, tout en mangeant de bon appétit, se plaignait du soleil qui lui arrivait dans les yeux, mais il n'osait pas garder son chapeau sur sa tête à cause de M""® Ribeyre, pour laquelle il avait des respects profonds, étranges chez ce potentat de la finance.
Elle Tintimidait décidément et le troublait.
Le cousin L#uis, un peu frileux, s'égayait au contraire de ces flambées de lumière et de ce bain de printemps. Il ressemblait si peu à Guillemard, physiquement et moralement ! C'était une de ces natures affinées, aiguisées quotidiennement par la vie de Paris et devenues polies comme des caillous fins, à force d'être roulées par tous les torrents delà vie ; maigre, avec toute sa barbe, joli garçon, mais ne cherchant point à le paraître ; ni élégant, ni négligé, toujours vêtu d'une redingote noire comme un bourgeois, trouvant ridicule qu'un artiste ne se résignât point à ressembler à tout le monde, laissant Texcentricité aux ro-
LE MIUaON
mantiques e^ ^vant pktlèt ea eurieux qn'ea peodui»^
teur.
— Tti n'a» enoone rieR envoyé^ au Salon celfce année? lui demaiKtait Gkiillemard, sa feurcbetie à l^maink
— Moi, dit Louis, je laisse les autres^ exposer!
— Pourquoi?
— Ça me dégpûte eette peinture à Taune, €•! artau ' tas!
— Tu es un niéeonjbenfc !
— Et de quoi serai^-^je mécontetti, grand Dieu?...
— Be toi, qui es^un paresseux !
— &\JL un dédaigneux ! dit la petite Raymonde, en regardant de ses gentils yeux bleus son cousin Louis...
Ribeyre était las, en effet, visiblement, et, à trente*' huit ans, arrivait à une- sorte de dédain de tout ce qui avait été la fièvre de ses vingt ans. Il touchait le fond des choses ; il trouvait déjà les rêves vides et les es« poir» inutilee^ Son mot était : A quoi ban?
— Dans quatre mille ans, disait-il parfois, qui se souciera de nous, )e vous le demande ? Alors, pourquoi se casser la tête? Les contemporains vous méconnaissent, la postérité ne vous connaît plus. Une jolie gueuse, h gloire ! •
S'il travaillait encore, c'était pour lui, pour tuer le temps. Le premier, il avait exprimé la modernité des êtres et des choses, les coins de ville où Ton passe tous les jours et les créatures qu'on y coudoie, les poésies du carrefour, les mélancolies ou les splendeurs des eouehers de soleil parisiens, le long des quais, sur
2i LE MILLION
les places, dans les profondeurs attristées ou rougies des rues.
— Tu. ne peins que des sujets parisiens? lui disaient les vieux camarades, des romains, des paloignons, qui se tournaient vers Tlnstilut.
— Parce qu'il n*y a que Paris qui m'amuse ! répondait Ribeyre. Chaque fois que j'ai voyagé, je Tai regretté, Paris. A Naples, devant le Vésuve, il y a des couchers de soleil étourdissants, de vrais feux d'artifice ! Des rubis, des améthystes, ce que tu voudras..^ Je donnerais tout ça pour un coucher de soleil sur Paris vu du pont de la Concorde !... Je ne peins que Paris parce que je n'ai vécu qu'à Paris, et je vais plus loin, parce qu'on ne vit qu'à Paris !
Il avait dégagé des banalités courantes de Paris les poésies qui s'y blottissent. Les êtres qu'il saisissait, dans leur geste ou leur physionomie de tous les jours, c'étaient le passant, le bourgeois, la petite ouvrière, rhomme du peuple, la grande dame descendant de son coupé ; c'étaient, sous la lumière des lustres, dans un salon, les éclairs lumineux sur la soie des épnules, les taches sombres des habits noirs sur les tapis clairs et les panneaux blancs, tout le caracière particulier à notre vie, monotone et curieuse à la fois.
Quand il peignait cela, il disait simplement :
— Je prends des notes.
D'ailleurs un peu dégoûté par les gros succès tapageurs, la peinture de boudoir faite pour les filles ou de mélodrame arrangée pour le gros public , vivant en
aînateur, Louis a*avait gardé de ses chimériques ambitions d'autrefois qu'un fin esprit de Parisien qui a tout vu, tout passé au crible, vivant parfois des journées paradoxales de curieux enragé de tout voir. Journées commencées, le matin au Dépôt de la Conciergerie, — où, recherchant les contrastes en gourmet de parisi nisme, il faisait sur son album enlr'ouvert des croquis de prisonniers ramassés la nuit, ^ et finies, le soir, ces journées étranges, à TOpéra, au foyer de la danse, où il fixait dans son œil les aspects pâlots et exquis des petites danseuses, ou encore, dans la salle, où il étudiait le profil de quelque jolie blonde, fine et pâle, — presque rousse comme la cousine Raymonde. dont on retrouvait continuellement le type, le profil, les cheveux, le joli sourire dans ses tableaux.
Des tableaux très rares, car il travaillait le moins possible : « A quoi bon? »
Il était heureux ainsi.
— Je vis assez content, disait-il. Oh ! j*ai mis de Feau dans mon vin ! Quand j'avais tous mes cheveux, c'était bien simple, il me semblait que, sur un coussin de velours, un tas d'échevins allaient continuellement m'apporter les clefs des villes prises parla seule puissance de mes vingt ans ! Des clefs d'or, en paquets, ouvrant des coffres ou des boudoirs!... On t'en donniM^a, mon bonhomme! J'ai déchanté ! Et si la vie m'accordait seulement deux pour cent sur les espérances que j'avais mises en elle, ma parole, je crois que j'aurais fait un joli marché !
2j& Lw. l^^^wo^}I
D'autres fois^ t.oui& ^yait (Je§ r^^oapei»ents, mpi^s jrésigaéa^ et (Ju hiaut d.e 1^ ruç Torij^que, où il vivait, reg^r4ant Ç^aris^n loin, % demf pççda dans la brmiiç, il sQ disait que, pour ^voÂr i^^ large, place daas ce. tas 4'hoip]^^ fourmiUantjS e^. s^ mai^ap^ d^n.s ç^s aoa^^. do mfti^as, s'il fjaUait cependant l^v^r lei dK)^gl, fa.i|rôâin^plem^ uï^ sigjiei ou un §sOvhaitj^ -:- ij; ne aérait pas ^i nif^is de reOfOncer à la fqytui^. ^ai^,^ çi^cpre, une, fpi^, à qmi hou? \\ e^t fallu qua la fortune vî^U 4 lui,; qjjWint à aH©j? à elle, e^t à faiue qupi, qu^, c,^ soi^ ppuy la viqr lent^r, ma foi, non.l
-Tî- Alors, même le fli^Juadf^r,iR, le faijffeux maiBc^açin inconnu qui, végète, Ig^rbia^, tune If^i do^nex^i^ pçia une pichenette ? lui disait parfois te cousin. Guil^çBfl^rd, riant toujours.
Louis répondait :
— Eh! bien, non, je ne ti^ews pas le mandarin I Non! non! Pauvre diable de Chiliens, pourqupi f^ire? Mais je suis franc : — je demandei;ais volontiers de ses nouvelles;, coBame, oes candidats qui s'inquiètent de la santé d*un académipiçtn m^{ade ; « Ahl il a passé une mauv^s^ nuit? Vraiment? Vous en êtes bien 'sûr?... Ce n'est pas un fajtceur votre sioribond?... Plus d'espoir? Quel espoir!... ».
C'était là sa philosophie. Une philospplue pratâque, à mi-côte, comme son atelier (te Montmactre. Il ne menait guère, au surplus, la vie d'un contemplateur et et d'un homme dégoûté du combatij a^ cwitraire, il se mêlait à tout, s'amusait de tout, se plaisait, avec son
flair merveilleux de Parisien érudil, à dénicher des bibelots dons le^s boutiques sombres des revendeurs^ à se obmpdser, pièce à pièce, et pour peu d'arg'enl, un musée de délicat, et il venait, en ces derniers temps, de fotifHe^ dans les arrière-magasins des Batignolles et da^à lès taudis de la rue de Lappe pour trouver des èurîosités, de vieilles ferrures espaginoles "pxyQT les vantaux de Thôtel que Guillemard faisait construire, rue d^Ôffémont. La cousine Ray monde levait 'Chargé de ce soin-là,
Lôuis^taqtiiTiait volontiers Raytnonde, mars l'aimait beaucoup et lui (ibèièsait toujours.
^iSi Iti veux, cousinette, hous irons ensemble acheter tout $a?Tu'VeWas des quartiers que tu ne connais J^as»
feàVrfibtid'e hôôhatt la tête.
— Et que je ne tiens pas à connaître!... Tous leisèefls ëa haillons me dégoûtent ! .. .
— Gfeîa tieïit, ma petite Raymoiide, *à ce que lu h'as- ^ë^Mé ce monde-ci qu*'à fravers la glaCe deton coupé. Quand ïl tilfeht, il te *ée'mble tout simple d*être étendue, dtos fâ vditui^; hiàis, lu *saife, il y a des gens qui paiatigeiït darfs la boue, et j*e t'ai^éiire que ce li'iest pa& tbujotii^ letii'fafute s'ils ont les bottines et les païi talon» ci'ottés.
Ray'mondè t)a'ssait bien des théories 'à *sôn cousin. Elle prenait tdut'ee qu'il disait jpotfr des jyai^adoxes.
— (jri*a'Mfou,Va!
Mais il l^amusait. Éllè'îe'rtgaîrdait p'aHbis d'un air tout drôle..
28 LB MILUON
— Qu'est-ce que j*ai donc? disait Louis. Ah! oui, un nouveau cheveu blanc, je parie ! Tu as des yeux, toi !
— Oh! des clieveux blancs! répondait-elle. J*ai vingt ans, et Célestine m'en a trouvé un déjà, en me coiffant. Tout le monde en a, des cheveux blancs. !
— Seulement le tien s'en est allé et les miens reviennent. Je parie que lu me trouves vieux, vieux, vieux, ma petite Raymonde ?
— Moi ? Non ! Je ne pense pas à te trouver quoi que ce soit!
— Et voilà, disait alors Ribeyre en riant. Tu ne me trouves même pas I... Je vais jouer les pères nobles !~
Cette plaisanterie, lorsque Louis, qui n'avait pas quarante ans, la répétait devant Guillemard, qui en avait quarante-six, amenait une grimace aux lèvres gaies du banquier. En voilà des façons de rire ! Mais à quarante-cinq ans, un homme est dans la plénitude de sa force ! Quarante ans, quarante-cinq ans, mais c'est « l'âge masculin » ! Emile avait encore des prétentions, et si la discussion commençait devant Geneviève Ribeyre, il se montrait aussi éloquent, ce diable d'homme, et aussi entraînant pour plaider la cause des gens de son âge, que s'il se fût agi de lancer et de placer une valeur douteuse.
— Ça n'empêche pas, répliquait Louis, que si le nommé Vingt- Ans, oui, M. N'importe-Qui , tu entendis, entrait pendant que tu fais ta conférence, tu verrais le coup d'oeil des femmes ! Ton avis, cousinette ? n'est-ce pas , Raymonde ?
— Oh ! moi, répondait la cousinetle^ les jeunes goDs de vingt ans, tu sais, cousin, je les trouve plus vieux que papa.
Emile, enchanté, embrassait alors sa fllle, et le cousin Louis se sentait parfois devenir tout pensif, très curieusement troublé, quand il regardait au fond, tout au fond de ces jolis yeux bleus qu*elle levait sur lui, — la jeune fllle, pour savoir ce que cette petite tête pensait.
Si jolie sous ses frisons roux ! Un Clouet, une flllette de la cour des Valois ! Mais, en dehors des bibelots qu'elle aimait à la folie, des bals, des promenades à l'avenue des Poteaux, du chic qui la passionnait, à quoi pouvait-elle songer, toute seule..., quand elle rêvait?
— A quoi ? Arien, parbleu ! se disait Louis Ribeyre.
Et lui-même, aussitôt, n'y pensait plus.
■'iV
Tout en déjeunant, en hommant lés voisins, 'en, iléLaillant les costumés dés voisines, lés nouveautés, riiiédit, le sublimé de la vie iparisiehrie, Geriéviève'ét Raymonde en étaient arrivées encore à parler du père d'Aadrée, de ce Victor Ribeyre ' qu*enës regrettaient bien de ne pas voir là, dans cette îête de tous les kns, si cotée, si amusante, — plus amusante que le Concours hippique, disait Raymonde.
Mais il fallait prendre la situation telle que la faisaient les nécessités mêmes de la vie. Le cousin Victor ne pouvait quitter son bureau. Il avait tout justement à surveiller une expédition pour Buenos - Ayres. Peu importante malheureusement. Raison de plus pour la soigner. Et il était là-bas, derrière la baie vitrée, le front sur ses livres...
Tandis qu'on parlait de lui, sa fille Andrée revoyait la figure pâle et les yeux fatigués du pauvre homme, et elle cherchait du regard les prunelles songeuses de
Geneviève, comme pour y trouver utie expression q la rassurât. Elle n'était pas rassurée, Andrée.
Emile Guillemard, eu se mettant à parler du côi sin Victor, ravivait les inquiétudes de la jeune fll pour qui tdut ce restaurant disparaissait et qui n*avc plus devant elle que le rez-de-chaussée froid de maison de la rue de Châtéaudun, là-bas...
— Victor travaille trop I répétait tout justement banquîér/ëxactemènt connme Tavait dit M*"' Ribey tout à rheure. Et puis la commission, la commis sion !.. . C^st un commerce qui s'en va depuis Tinvei tion des chemins de fer I Qu'est-ce que vdiis voul( que des étrstngers aient recours maintenante descon missionnaires pour acheter leurs marchandises, quar il leur est si facile de venir les acheter eux-mêm< et de profiter du voyage pour... pour... enfin pour vc Paris ? fit-il en s'arrêtant dèvant'sa fille, et en dés gnahl, d'un signe de tête, tout ce monde attablé soi lavërandah.
— Alol^s, dit Ribeyre, tu penses que Victor devra envoyer promener sa maison de commerce pour fai de la Bourse et de la banque comme toi ?
— Ca ne serait pas déjà si bête ! fit Guillemard ( vidant son verre.
Andrée cherchait maintenant d'un regard plus i quiet les yeux de sa belle-mère. Mais Geneviève, q ne mangeait jpas, restait là, immobile, écoutant é\ demment, et cependant la. pensée emportée ailleur toute rêveuse.
— Avec sa manière de travailler, continuait Guillenaard, Victor qui pourrait être riche comme moi,* aura bien de la peine à amasser...
— De quoi faire bâtir un hôtel dans la plaine Monceau? interrompit le peintre. G*est très possible ça ! Mais vois-tu, Emile, le cousin Ribeyre est comme moi, dans le vieux jeu !... Et veux-tu que je te dise ? tant mieux pour lui.
Guillemard se mit à rire très haut, à s*étouffer. Tant .mieux pour lui ?
— Tant mieux? dit-il. Ah! oui, je comprends... je comprends... c'est un philosophe... à ta façon... je la connais celle-là !... Et comme il paraît que la fortune ne fait pas le...
— Eh! eh! dit le peintre, j'aime assez ces gros dictons-là, moi !
André et miss Maud écoutaient Louis tandis que Geneviève Ribeyre suivait sa propre pensée, — loin peutêtre — et que M^^* Guillemard regardait à quelques labiés de là, un jeune homme fort joli garçon, un peintre connu dont toutes les femmes raffolaient et qui, de son côté, l'examinait avec attention, — lui dont on se disputait les portraits , payés très cher , comme ime. faveur...
— Tu es donc heureux, toi, Louis?
— Moi? heureux!... disait Louis Ribeyre, qui trempait sa moustache dans le Champagne et regardait son cousin en souriant, pourquoi ne le serais- je pas ? C'est mon tempérament! Que veux-tu? il y a des gens
qui ont besoin de se regarder dons la glace à toute heure en se disant : t Je suis millionnaire ! i Eh ! mon cher, je ne les accuse pas, va !lls ont leur tempérament, eux aussi! — Je sais parfaitement qu'ils ne peuvent rien de plus que d'autres contre lamaladie, la vieillesse, la mort ; contre la pluie, s'il pleut ; contre la laideur, s*ils sont laids, — et ils le sontsouvent,je le reconnais: — je sais bien que l'argent ne peut pas leur donner le talent, l'affection des autres, le courage personnel, pas plus que l'amour, qui passe encore pour avoir du bon. {W^ Raymonde, à ce mot, avait écouté.) Quoique Tamour, c'est encore 7e vieux jeu, si Ton veut!
— Je sais encore, cousin Guillemard, dit Ribeyre, que cent mille millions ne retiendront pas dans ta bouche une dent qui doit tomber — je te demande pardon de cette plaisanterie, — tandis que tout ce que tu as de plus beau, — ta fille ! — ne t'a rien coûté.
Guillemard se récria, regardant Raymonde :
— Ma fille ne m'a rien coûté? dit-il en hochant la tête, et en cherchant des yeux Miss Maud, l'institutrice, comme pour la prendre à témoin.
— D'ailleurs, continua Louis Ribeyre, je ne conteste point le bonheur des millionnaires pourvu qu'ils ne me chicanent pas sur le mien. Car oui, ma foi, oui, conclut le peintre en regardant autour de lui en homme que tout spectacle amuse, même vu du parterre, et qui ne tient pas à parader dans Tavant-scène, cent fois oui, je suis heureux !
Puis, changeant de conversation, il dit:
84 LE irfîLLiofr ~
— Ahl çà, Éiriile, et ton hôtel? Et la créniàillèrt, Raymbndé 1
— bfe m'en parle pas, fit Gûiïlemard. Tout une affaire ! D'abord rarchitecte n'en a pas fini !
— Et c'est le tapissier maintenant qui ne finit rieû, ajouta Raymonde avec une petite moue désagréable, mais très jolie.
Ah ! il eût été àifRcite d'empéôher âe rire le cousin Louis !
— Eh bien! tiens, voilà ce que je te disais, reprit^il. Ce n'est pas moi dont les tapissiers et les ^architectes feront pourrir 'le sang!/;. Alors... cène sei*a pas pour cette année?
— QtiOh?
— ijttct^émaiHère?
— Si firit^ ditfteymoddè^.Dfthsquinzofjmfrs, au phte tard!
— Eh ittai? fit Gènfe^êve qtiiv (i'tfe signe de tête -inohtrait le gai soleil.
— En mail... Tarit 'pîs, On àurato peu chaudi».. Mais c'est déci'd'é. 'UîhVitatiôh est chez le graVeur... Très jolie, l'invitation... sur pàrèheihin... dés leilrèfe gothîques... un sceau de ciré toûge... viûé Vigttefiie repréfeeritaAt hôtfe ésidaliér... -J'aurais voulu 'un 'dëêsîà d'Edmoùd iLaco^te, qui est là^bàs.;.
Et sa petite têtb rdusSe dèsl^néilt, t s'é]f)t 6u huft tables de là, le joli garçon qui laréjjardait, tAi inônoèlè à l'œil. '
— El pourquoi i)i,'avez,-vo\i5j pfis eu Vfli àj^Bsiu, (Je Iiiaco|ite? dit Geneviève,
— ^e, ne le» copnaia,pap,,.- ifi ^^^ V^^ osé...
— 11^ gagnée da Tar^^t giy>3 comme. li«, c^ ^.pcoste? (J^anda Gv^H^faiÉurd^ ^ïx cheçcham, de loin, le jqune peintre qi;i, se spatapf, rç^^^, ^^^$ 4® ^ °^^,i^ ~ qne ipfwu fort, jolio — dps, çe§Ae^ pleipg, de grâce, ea causac^t g^vec s^ voiç^s^
Le cousin l^ouis ^va|t) pfi^ au^^t^^^igi air d^admiration profonde, trop prQJbofiq pour u'êtce pas iroi^ique.
— Lacoste 1 dit -il, s'il gagne de l'argent, Lacoste? Edmond Lacoste, le p^juijLtre 4u J^aïub^urç ! M^s il faut s'y prendre qual^r^ i^p^^ray^ce pour ayoir son portrait peint par luil IJl ç^unlivr^ dç ds^tes, comme cousiluette R^ymoade % uff q^T^p\ de t)^;^ eMl accorde à ses modèles la sepljièm^i valsçi ç\^ le vingUème quadrille, Lacoste! Il ^ trouvé» uj[i ipoyen exçeUept de ^e faire adorer des damç^ 4e la,g9^Tfjpae et du gratin : il les peint à la crème! Recette iftljajUiJbile • flattez le^ Jionv][ies q|iapà ypus Ipur PS^rle:^, et l,e§, i^emnjies quaruji vous les peignez! AU(Ssi çQp^mfi elles. spn,t nçtvréeg qpaçd Lacoste les fait attendre : « Mqis, mpn^ieur l^Éfcoste, vo^us n'y penser pas L^'qi|rai 1^ tjçxjips. cjle yiqiljirl » Ç*est à prendre qu à^ lai^^: il ^t in^pjappble, ^iS^çoste ! Et s'il ne deççiande ps^s un|3 boucle dg c^eyeu^^ à chacun de ses m<;>dèles,i conçijne R^ïioiWs, il e^ige que chaque grande dame, avanj d'affi'Qïit^r ^on chevalet, justifie de quartier^ de nob|ess,e ai^iihenUqi^eçi, Ql^! ^-dçssus, Lacoste ne transige pas... Né do bpnp^ SQuchebo^^'
geoise, camme toi et moi, fils d'un brave quincaillier, ou mercier, ou épicier d'Étampes, je ne sais pas, il n'abaissera jamais son pinceau jusqu'à pourtraicturer une grande dame de la cotonnade ou une princesse de la Banque. Fi donc! des grandes dames, je vous dis, ce sont de grandes dames que peint Edmond La* cosle, et il vous traite les juifs, ah! dame, comme on les traite en Russie. Ventre-saint-gris ! Des parchemins... comme pour noire invitation... ou pas un tube de couleur. D'ailleurs, gentil garçon, aimable, et du talent! Voilà!
Guillemard, qui détaillait Edmond Lacoste tandis que le cousin Louis parlait, dit à Raymonde :
— Tu ne l'oublieras pas, M. Lacoste. Si nous n'avons pas eu de dessin de lui, ce n'est pas une raison pour ne point lui envoyer une invitation!
— Tu comprends, fit Raymonde souriante.
Décidément, c'était un original le cousin Louis. Que
lui importait le peintre des dames et que lui faisait une invitation envoyée à Lacoste, l'adresse fût-elle écrite par les jolis doigts roses do la petite Raymonde? Il s'en moquait bien do Lncoste... Et pourtant le sourire de cousinctte lui donna sur les nerfs, — comme cela, brtisqueinent, — sans qu'il s'en rendît compte. Il jeta sur Edmond, qtii paradait là-bas, un regard de travers, très rapi le, lui qui, de sa vie, ne se fût même retourné pour regarder Lacoste , ni personne. Mais aussi pourquoi Raymonde avait-elle dit à son père ce « tu comprends » là?
Louis en revint vite à la fameuse crémaillère, peutêtre pour faire diversion à sa pensée, même à son irritatioa sans cause.
— Vous avez raison de donner votre fête si ça vous amuse ! dit-il. Seulement, vous savez, il faudra vous hâter si vous ne voulez pas que la mort de l'oncle Ducrey vienne vous surprendre !
— L'oncle Ducrey ? dit Guillemard, il y a vingt ans qu*il est mourant!
— Raison de plus pour qu'il finisse, un jour, par mourir!... Encore un vivant ou survivant exemple de rinutilité des millions en ce monde. Il en est bourré, ronde Ducrey. A quoi ça Tavance-t-il?
— A collectionner les plus beaux bibelots de Paris! dit Raymonde.
— Et à faire des opérations de Bourse étonnantes, du fond de son fauteuil de moribond! ajouta Guillemard.
— Argan spéculateur ! dit Louis Ribeyre. Un type, ]*oncle Ducrey.
Guillemard eut le hochement de tête respectueux de l'homme d'argent envers le placer et dit, le toiï sérieux eu parlant de l'oncle Ducrey :
— Un magot qui en laissera un auti^ ! Et cûnsé*. qaenty celui-là! '
— Et à qui le laissera -t-il?
— Peut-être à Mélie Brunet, sa gouvernante, dit Guillemard. Peut-être à Raymonde, peut-être à Andréô, peut-êtreà moi , peut-être à personne, le vieux fou-"
Oui, braque tout au moins ! S'il avait du nez;, il donnerait tout à Victor... et je ne lui en voudcais pas, Dieu sait!... Je n*ai pas besoin de son argent pour faille figure !
Geneviève, toujours pensive, avait eu un éclair dans ses yeux noirs lorsque le banquier avait parlé de cet héritage, ce gros héritage, pouvant tomber là, tout à coup, dans le logis de Victor Ribeyre... Et c'était possible pourtant 1 L'oncle Ducrey était si riche!
— Tout à Victor! dit Louis Ribeyre. Cette conchision ne me serait pas désagréable. Je n'attends rien de l'onde Ducrey, et compter sur les héritages, c'est espérer que les brouillards delà lune se changeront en pluie d'argent... S'il veut donner ma part à Victor, il fera bien ! Mais mon avis est que le vieux toqué don- ^nera ça à je ne sais qui.... au premier ou au dernier v.enu... car il n'a jamais eu la bosse de la famille I
— Je ne sais jamais au juste, moi, dit Raymonde, coïBî^ent et à quel degré nous sommes parents avec lui.
GyiiUç^ard haussa les épaules.
r— fCe^t pourtant bien simple et je te Tai dit cent fois. L'oncle Ducrey a eu deux sœure^, n'est-ce pas ? Gorj^î^e OwQjff^, morte vieille fille, dont il a hérité, et Virginie Ducrey, ta grand'maman, qui a eu, elle, trois filles: Amélie Ducrey, Taînée, la mère de Louis, ici pré^fl^-; Iffms^ . Ducrey, femme Guillemard, ta mi)J;%^^Si]pg^&^H§ tjaçf,^^ la mère d'Andrée, première femme çivi^çu^in Viotpr.. .Ajoute que les Ribeyre, de
Bordeaux, étaient déjà cousins avant le mariage des deux demoiselles Ducrey avec le père de ton cousin Louis et le père de ta cousine Andrée; et — tu n'as pas besoin de compter sur tes doigts pour ça, — tu verras qu'en résumé nous sommes à peu près tous parents» Guillemard ou Ribeyre, à un égal degré de Toncle Sylvain, Sylvain Ducrey, propriétaire, comme il aime à s'appeler lui-même. As-tu compris?
— Vaguement, dit Raymonde. J*ai toujours envie de faife un tableau synoptique, comme lorsque miss Maud s'obslinait à m'«^pprendie Tétat de l'Europe au traité (le Westphalifî.
— 1648, dit miss Maud Barker froidement, comme si Von eût pressé sur un ressort.
— Et quand on .pense que Toncle Ducrey, dans les soixante-dix-sept ans qu'il a vécu, n'a fait de bien à personne. . . qu'à lui-même ! Et encore 1 dit Louis Ribeyre. Où la fbrlune va4-elle se nicher? Dans les cœurs de roche, comme le roi des airs, ce qui no veut pas dire que tous les millionnaires soient des aigles 1
— Merci, fit Guillemard en riant comme dhabitude. U avait achevé son café. ,
— Allons dit-il, il faut que, j'aille à la Bourse !
U regardason chronomètre posé dans sa inaingrassa comme dans un écrin mou.
— Ah ! quel plaisir j'aurais eu à faire un tour avec vous à la sculpture, ma chère cousine I dit-U 4 O^^^' viève. Mais je n'ai personne ipaur jcne ren^\ç^c^ï ^^"
— Alors, tu vas partir comme ça ? di t Louis Ribeyre. Eh bien ! tu pourras te vanter d'avoir joliment vu le le Salon. Tu n'auras même pas franchi le tourniquet !
— Je ferai comme pour les ballets, je lirai le Livret et les comptes rendus, dit Guillemard. D'ailleurs, je reviendrai ! Et puisque tu n'exposes pas !...
— Oh ! oh ! des galanteries avec moi ! fit Louis. Guillemard fit claquer ses doigts et dit avec un
regret :
' — Ah ! si Garentin n'était pas mort I •
Raymonde regardait sa cousine Geneviève d'un air ennuyé comme pour dire : « Allons I bien ! Voilà encore papa qui va recommencer l'histoire de Garentin I » Un ancien ami des journées dures, intéressé par Guillemard dans la maison de la rue Taitbout et qu'une apoplexie avait couché brusquement, une après-midi, sur son livre de caisse.
— Avec Garentin, je pouvais laisser la maison ouverte. Il savait à un sou près le chiffre de ma fortune, et je n'ai pas changé une lettre d'un des mots de mes coffres-forts sans l'en avertir... Nous avons été commis ensemble chez Malézieux et G** quand papa Guillemard avait voulu, hors de chez lui, me faire apprendre le commerce. . . Ge brave Garentin ! On ne retrouve pas des dévouements comme celui-là!... Ah! si j'avais un petit bonhomme comme votre Giraud, dit le banquier en s'adressant à Geneviève, je le dresserais !
— Olivier Giraud ? dit M"'* Ribeyre un peu étonnée. Les deux jeunes filles, à la fois, avaient regardé et
Guillemard et Geneviève, et Louis les avaient senties vaguement remuées par ce nom, jeté là, tout à coup, par le financier qui faisait l'éloge du jeune homme comme un général qui a deviné un soldat d'élite.
— Cest une perle, ce garçon-là ! dit Guillemard. Travailleur, intelligent, honnête — ce qui ne gâte rien, dit-il en regardant Ribeyre du ton dont il se fut excusé.
— Oui, dit Geneviève, mais je trouve vraiment que Victor est... comment dire? trop... paternel avec M. Olivier...
— Papa ? fit vivement Andrée, silencieuse d'ordi-» naire. Mais il traite M. Giraud comme M. Giraud le mérite... Ce n*est pas un employé... c'est le dévouement incarné...
— Un peu familier I répondit M"** Ribeyre.
Louis observait, évidemment intéressé.
— Tiens, tiens, tiens ! songeait-il, les yeux sur le beau visage calme d'Andrée.
— Trop familier? disait la jeune fille à sa belle-
Imère.
— Oui; à mon sens, jamais un visiteur, un étranger, un client, pourrait-il se douter que ce garçon nu*^^ ^^^ luerait là est précisément le petit-fils du jeitr\\ivV^^ ^^ Voncle Ducrey dont vous parliez ?
— Eh bien ? fit Andrée, simplement.
Raymonde, que le nom d'Olivier Girau^ \^ ^(i
peu plus rose tout à l'heure, sa peau fine ca\^,^ ^^ 6^ ^ une azalée, avait paru légèrement déj^^>^ 2, S^
M"* Ribeyre parlait, d'un ton de pitié blessante, des origines de ce jeune homme; mais l'élan d'Andrée l'emporta et, plus vivement que sa cousine elle répéta cet : Eh iien? en regardant Geneviève.
— Eh bien ? dit à son tour le cousin Louis, je ne sais pats ce que pourrait penser ou dire le client ou étranger en question, mais je sais que ce brave Olivier, que j'aime tout plein, est travailleur comme un cheval, instruit comme nous tous ensemble (mille pardons, miss Maud), qu'il parle l'anglais comme vous, justement, ma chère demoiselle Barker, espagnol comme un Castillan, etc., etc.; que le cousin Victor Ta pris très jeune dans ses bureaux, le jeune homme ayant besoin de gagner de l'argent pour sa mère, morte depuis, — je sais qu'il a donné le pain quotidien, avec le plus de confiture possible, à la bonne femme pour ses vieux jours ; je suis persuadé que Victor lui doit des services réels et qu'il vous est sincèrement dévoué, cousine Geneviève; enfin, qu'est-ce que vous voulez? Je l'estime et je l'aime autant que Victor peut l'estimer et l'aimer, et en apprenant ça, votre visiteur, votre client, le rastaquouère quelconque dont vous parlez, serait un pauvre gentilhomme s'il refusait son salut à Ohvier Git*aud... Là-dessus, je suis de l'avis de Guillemard. Il faut lever la séance!... Est-ce votre avis, jeunes filles?
Il riait, ce diable de Louis, mais il eut encore bien plus envie de rire, lorsque, d'un même mouvement spontané, les deux cousines, toutes joyeuses, lui ten-
Li inttioîf 43
dirent 4a main à la foi-4. Ens^mhb, la blondo et In petite rouâse, avec le mi^me sourire sur 1© vU&go, Et il y avaitj seiïiïjla-t-il au peintre, le mèuiB tremblement dans chaL!iine de ces jolies potiles niflinn (jifil gnrda un moment, sondiiïit lois yeun noirs et lu» yi^ux bleuâ et se disant encore ;
— Tiens ! tiens î tiens 1
Elles le remerciaienl bien vivement d*a\'oir ainsi défendu cet honnête gnrçon d'Olivier ï
— Parlons ! dit Giiillemnrd,
Là-bas, Edmond Lacoste, le peintre des darnes^ s'était levé, attendant avant de prendre son cliapean que M^^" Guillemard le vît debout dans toute l'élégance de son veston qui collait à son torse comme un pourpoint Mais Loui^ parlait d*OUvier Giraud,àce moment même, et ni Andrée ni Raymonde no regardaient-.. Au bout d'un moment, Lacoste était parti, saluant ailleurs...
^ — Allons'nous rentrerau Stilon?.., même au jardin? demanda M"*" Ribeyre. îl fait si beau 1
Elle regardait le ciel d'un bleu donx ofi fiait le soleil,
— Faites une chose bien simple ! dit Q^.,. ^^ô.t<^^ Prenez mon landau, mn chère Geneviève,.^ ^ ^^^^^' Raymonde au boiâ.-, ^ ^
— C'est une idée! s'écria oominetle. Et v «jÇ^" >c*^ ~ Je prendrai un fiacrn. Allons, c'est ^ ^\ \ x^'
revoir, coitsme, ^v^v^ 4^ «^
il tendait à Geneviève sa main grôs^^^ ^ ^
beyre y laissa tomber la sienne^ baissant, un moment, les paupières sous Toeil gris du financier, debout dans sa carrure. '
— Et mes amitiés à Victor I
Geneviève sourit, regardant alors Guillemard en face.
Louis réglait la note avec le garçon qui le remerciait avec une effusion sentant la tirelire pleine.
— Mais c'est moi qui paye ! dit Emile.
— Pardon, pardon, j*avais invité! fît le peintre. Tu me rendras ça rue d'Offémont à la crémaillère !
Geneviève s'était tournée vers le peintre, tandis que Gu^illemard, pressé déjà, s'enfuyait, s'ouvrant comme un boulet dans un tas humain un passage à travers les tables.
— Vous venez avec nous? dit la jeune femme âu peintre.
— Non, merci. Je remonte chez moi. J'ai mon jardin à soigner!
Les jeunes filles riaient.
— Parraitement. Ah I si vous me voyiez, dans une heure d'ici, là-haut, rue Torlaque..., je n'ai pas l'air d'un gommoux, ça manque de chic, la rue Torlaque? Mais de mon jardin je vois un tas de choses... un décor de féerie... jusqu'aux moulins de Sannois, là-bas, au diable j et Paris, des coupoles, des croix dorées I Un horizon étonnant... Et une liberté de marin qui ne craint pas les visites à son bord. Voilai Quand vous voudrez
LS UtLUON 4S
faire le vojaije, je ferai une exception pour vous et jo vous montrerai mes bibelots î — Vous ne venez, pas rue Torlaqiie ea landau ?
— Merci, cout^in, répondit Ray monde.
M regarda, comme pour remporter avec lui, ~ par le souvenirqui avait, dès longtemps^ inventé la photographie, — la petite tète blunfie de la jeune tille, où nue perle, au bout do Toreille rose,^embiait, àcfitéde la peau laclf^e des joues, uuegoutlelotto bkuicho...
— Tu aimes mieux le bois de Boulogne, petite cousine?
— Je te crois, lit Raymonde gaiement,
— Tant pis pour toil II faut qu*une fleur soit à la mode pour qu'elle te plaise 1
— Moi ? je suis de mon temps, dit-fdle en riant. Devant le restaurant, après quelques pas sous les
marronniers, au ras de Taîl^e, elle aperçut le landau à qui Guillemard sans doute venait de faire signe de se placer là.
— Ah 1 voici Julien 1 dit-elle en montrant le cocher. Alors, Louis, adieu, décidément?
— Â bientôt I
Il salua Geneviève, donna la main à AndréCf ^^^^ serra plus nerveusement que de coutume, CQthïti^ ^^ ^^ jeune fille eût voulu le remercier encore ^y ^o^^ fendu Olivier Giraud, puis se tournant ^ ^^ V^^ Raymonde dont les yeux bleus se ïnequ^iç^ ^^ ^û^^""
— Au revoir, cncodettel ^\^ ^
— Au revoir, sauvage 1
Et elle lui fît, de sa bouche rose, "une petite grimace genUUe quil emporta avec le reste, avec cette inipressioîi de joie, de j^mieese, de folie et de printemps que lui donnait tous les ans le vernissage du premier jour de mai, — ot qu'il n'avait peut-être jamais trouvée aussi cljarmante et aussi vive que cette fois, sous cette vérandah où le soleil dorait, dorait les cheveux roux de <sùtiswelie !
Le landau di^ couvert monlfïit leiitament la grande allée. Geneviève Ribeyre^ assise h côlé d'Andrée, en face de Raymonde, laissait doucement aller sa t&le brune, ennuagne de Champagne, au borcement de la voiture en marche. Elle éprouvait une sensation délicieuse, rêvant^ songeant, tandis que Raymonde bavardait, faisait lostement un S^Ion parlé , qu'Andrée souriait aux gamineries de sa cousine et que niiss Màud semblait loin, bien loin de Paris^ avec des visions anglaises, des onibres de passé dans ses yeux , biïîarros,..
La femme de Victor RibejTe se sentait dans ^^^ ^^^~ ment et dans son cadre en longeant ces Gl\a\ï^V^^^^^" sées qui^ par tous les temps^ évoquent V'i^*^ tV^i^^^ triomphale avenue du hmh lîfp, — V\ ^ ..^\^>^'^''-' la-bas, s ouvrant comme pour fcterl eldg^ ^ \0- . ^^as la Parisienne^ le capiteux de la vie viv^ ^^^^ y>^^ la gloire et les batailles d'antan.,.
Geneviève se retrouvait là dans l'
qu'elle avait rêvée, voulue, qu'elle voulait encore^ et pour laquelle elle était faite. Créature de luxe et de 8ourires,Parisienne avec des alanguissements de créole, née pour. humer la vie comme par un narguileh, pourla croquer, par miettes, comme des pastilles, et non pour cette existence tourmentée, inquiète, bourgeoisement ennuyée que, par deux fois, la destinée lui avait faite.
Oui, par deux fois, car, avant de connaître chez son mari, les soucis de la bataille quotidienne, elle avait, chez i^on père, rencontré Tâpre lutte pour l'honneur d'une maison. Elle se souvenait du vaste logis de la rue du Sentier, dans un vieil hôtel du xviii^ siècle où s'empilaient les tissus, les pièces d'étoffes de Roblip, Çerbert et G\
Des commis travaillaient tout le jour dans ces magasins où des trumeaux de Fragonard riaient encore audessus des portes comme si les marquises n'étaient pas mortes, et faites parla mort les vendanges des paniers.
Dans la grande maison de quelque ancien fermier ' général ou d'une impure célèbre d'autrefois, Geneviève, enfant, avait passé des journées longues, longues et tristes; et, jeune fille, elle avait vécu là, dans le mouvement et le bruit de la maison de tissus, se consolant de sa solitude (sa mère était morte) en se disant que bientôt elle sortirait de là pour prendre sa part de la vie de Paris, respirer l'air, voir tout ce qu'il y avait d'inconnu pour elle dans cette ville qui se réduisait à de larges et hautes pièces ennuyeuses et grises, seulement égayées par les fêtes champêtres des dessus
de portes où des bergers enrubannés jouaient des airs à des paysannes aux cheveux poudrés...
C'était, pour Geneviève, la seule poésie de sa \\^ le seul sourire de la vieille maison, ces personnages d*un autre temps, roses encore dans un paysage aux lointains bleus... Elle les regardait. Elle rêvait de s'échapper dans ces prairies vertes, dans ces gais horizons... Elle traduisait les Fraçonard à sa manière : la Cylhère ' du xviu* siècle s'appelait Trouville ou Dieppe, ou Dinard. Elle voulait aller aux eaux, elle voulait se mon- . trer : elle se savait jolie. A quoi son père pensait-il donc, et ûe la voyait-il pas grandir avec des éclairs dans ses beaux yeux I Que faisait-il dans le vaste hôtel empli de commis ?
Ce que faisait M. Roblin ? Il travaillait, âprement, rudement, toujours comme manœuvre, comme Victor Ribeyre maintenant. Il était silencieux, inquiet, ne répondait presque jamais aux questions de sa fille. Et maintenant encore, Geneviève avait devant le regard 'a figure pâlie, le front chauve et creusé aux tempes de l'honnête homme qui dormait au Père-Lachaise. Un soir, un soir d'hiver — elle se le rappelait toujours — il y avait de la neige sur les toits, dans là cour, sur les bâches où Ton remisait les caisses, et les commis avaient allumé de bonne heure les lampes parce que la Mît venait très vite. Geneviève lisait dans sa chambre, lorsque la porte s'ouvrit et son père entra plus blanc que cette neige qui tombait sans bruit.
H dit simplement à sa fille : « Embrasse-moi, Gene-
viève ! » Elle le regarda, devina quelque grand malheur et lui sauta au cou. Il appuya alors sa tête sur répaule de la jeune fille. Elle sentait contre son cou <5e front qui brûlait. Elle n'osait pas demander ce qu'il y avait. Il lui semblait que, cette neige blanche, c'était un linceul pour tous deux.
C'était la ruine qui venait. A bout d'efforts, la maison Roblin, Gerbert et C** déposait son bilan. Geneviève songea alors seulement que c'était la fin du mois et la fin de l'an. Quelles étrennes ! Robliù et ses associés allaient maintenant être en faillite. Comme elle le regrettait ce vieux logis de la rue du Sentier avec ses panneaux gris et ses trumeaux aux perspectives bleues! Et en effet, une vie de privation commençait. On prenait un petit appartement, et Roblin, habitué à commander, allait obéir chez les autres. Il respirait, d'ailleurs, comme débarrassé d'un poids. Depuis des années et des années, la maison traînait des échéances pareilles à des boulets. C'était chaque jour des inquiétudes et des transes. Maintenant, du moins, cette ruine absolue, cet écroulement permettaient à Roblin dé dormir. Sommeil hébété, sans rêves, d'un homme qui ifa plus de but en ce monde, plus d'espoir. Et encore une tristesse : sa fille. Qu'allait devenir Geneviève ?
Malgré ses appétits déplaisir, M*^* Roblin n'était jamais allée beaucoup dans le monde. Le négociant, absorbé par ses échéances, n'avait pas de temps à perdre dans les bals, et, s'il veillait, la nuit, c'était devant ^inquiétante liste des traites à payer, des ressources
LE MILLIO!Sr 51
à trouver... Pourtant elle avait rencontré, çà et là, dans quelques réunions amies, Victor Ribeyre, veuf depuis longtemps, avec une enfant, la petite Andrée, qui avait treize ans alors, et le vieux Roblin, déjà malade, atteint au cœur, eut pour dernière joie, pour seule consolation, de voir le négociant lui venir demander la main de Geneviève, qu*il épousait sans dot, par amour.
Pourquoi la jeune femme se rappelait-elle tout ce passé, tandis que sa tête brune, renversée, regardait au loin, confusément, dans une brume bleue l'Arcde-Triomphe, là-bas, au bout de la montée, entre deux files d'arbres empanachés de blanc ?
Oui, c'était par amour que Ribeyre Tavait épousée. Il la trouvait charmante, il avait d'elle son agrément avant de faire une démarche auprès de Roblin et, troublée, touchée de la parole émue de cet homme qui lui jurait de lui consacrer toute sa vie, elle se sentait entraînée vers lui par une affection faite de reconnaissance et de respect*..
Ah 1 comme elle lui montrerait qu'il avait raison de rairaerl... Au moment où elle s'arrêtait, effarée, devant son avenir comme devant un gouffre, à l'heure où le pauvre homme déchu, le père, se répétait, dans l*écrasement de sa défaite : « Oui, moi, je n'ai pas longtemps à souffrir de ma pauvreté; mais Geneviève que va-t-elle devenir ?... » Ribeyre venait, sauvait la jeune fille, la faisait riche et lui demandait, pour toute récompense, de l'aimer un peu lui, et d'aimer son enfant...
Elle avait une dot, Geneviève : Taffection qu'elle devait porter à Andrée qui grandissait.
Et Roblin, le négociant ruiné, était mort heureux. Sa fiUei ne souffrirait pas des privations redoutées, de la misère entrevue. Elle était la femme d*un honnête homme et d'un homme riche. La maison Ribeyre était alors située au rez-de-chaussée d'un hôtel de la cour des Petites-Écuries, coin perdu de province parisieiwie où Geneviève s'ennuyait, ayant ou face de ses fenêtres, de l'autre coté de la cité, une boutique de charron et un bureau de nourrices.
C'était beaucoup pour sa femme, un peu pour moderniser sa maison, que Ribeyre avait transporté ailleurs ses bureaux. Mais, dès Tannée qui avait suivi son mariage, vers 1877, Geneviève Ribeyre s'était aperçue avec un effroi qui la glaçait de l'étrange similitude des préoccupations de son mari avec celles de son père. Même visage altéré, mêmes rêveries inquiètes, mêmes tristesses sans causes, ou plutôt causes d'assombrissement cachées avec soin, dissimulées comme des fautes. Le souci du lendemain, la médiocrité dorée, le luxe factice, la richesse d'apparence, le sourire de surface, tout ce qui est le lot des malchanceux comme c'est le vice de la bohème bourgeoise, ce qu'elle avait haï, ce qu'elle avait redouté, elle le retrouvait là dans le logis de cet honnête homme au labeur stérile, dont elle portait le nom, et qu'elle aimait, et qu'elle estimait, et qui l'adorait, elle, et qui eût donné son sang, goutte à goutte, pour lui acheter du bonheur...
Deux fois, deux fois dans sa vie, -se heurter à des fa- . talités pareilles! Elle trouvait parfois que Ribeyre, dont les cheveux blonds tombaient, ressemblait à son père; parles soirs d'hiver, lorsqu'on bas, dans le bureau, on allumait les becs de gaz, il lui semblait que dans Ja cour de la maison de la rue de Châteaudun allait tomber, tomber lentement la même neige qui, de son éuaire, couvrait les toits de la rue du Sentier, ce soir de décembre qu'elle n'oublierait jamais... Elle en avait encore Je frisson l
Le frisson, dans ce landau où. elle s' étendait, comme alanguie en un hamac, le frisson dans cette avenue printanière !.. . N'était-ce pas de la neige, de la neige blanche qui poudrait là les marronniers î
Elle secoua vite l'impression de tristesse qui la saisissait et dit tout haut à Raymonde étonnée r
— Voyons, voyons, le passé c'est le passé, j'espère!
Pt elle essaya de causer ; elle regardait l'avenue, encote à demi déserte à cette heure, mais oii d^à des coupés furtîfs passaient» Raymonde, fort peu touchée parle paysage, — elle en avait par-dessus les yeux du paysage, depuis le Salon! — se laissait cependant aller à trouver jolis les dessous d'allées, les touffes de fleurs trouant, çà et là,^ la verdure. Mais, Parisienne jusqu'au sang, les impressions les plus justes, les sensations les plus simples, ne lui venaient qu'à travers les souvenirs de la mode, comme à travers un tamis. Les Champs-Elysées n'étaient pas les Champs-Elysées, c'était une grande aquarelle, comme elle en avait vu
Si LE HÎLLION
chez les Aquarellistes. Elle eût voloiïtîers, dans son goût raffiné pour le factice et pour Tart, dît de toute cette vie qui s'agitait là, autour d'elfe :
— C'est gentiment peint !
Andrée, silencieuse, rêvait, sans tristesse, et miss Barker gardait dans les yeux son air éternel de contemplation vague.
Geneviève et Raymonde étaient seules évidemment à ce plaisir de humer Tair et de retrouver à leur place le Bois, l'allée des Acacias, le Lac. Geneviève surtout semblait enchantée, la peau caressée par le vent, fer-, mant parfois les yeux, bercée à demi... Elle eût bien volontiers passé ses journées ainsi, et cette simple promenade banale était si différente de son existence bourgeoise, faite d'ennuis! C'était si joli, ce Bois ! Des branchettes roses, des fleurettes jaunes, des frondaisons grêles, comme elle en voyait sur les écrans japonais... Des lilas! un air doux! Elle buvait cette odeur de mai par ses lèvres entr' ouvertes. Ses narines battaient, respirant ces parfums de printemps. Et que c'était gai, vivant, fait pour elle, et que cela l'amusait, <jes voitures qui filaient , ce luxe coudoyé, ces toilettes <;laires, ces jolis visages de femmes aperçus par les carreaux ouverts et lorgnés en passant tandis que Ray* monde qui connaissait ces inconnues les nommait toutes : sans se tromper sur un terme de blason s'il y avait un écusson au panneau ; sans s'étonner si le nom de la jolie fille rencontrée avec un chiffre tout simplement sur la,voiture, était trop tapageur ou trop bizarre.
— Tiens! Alice Hervier avec Bode-de-Oomme! ditelle en montrant une jeune femme rousse étendue dans son coupé !... Regarde, Andrée! Est-ce vi^ai que jo lui ressemble, à Alice Hervier ?
— Je ne l'ai pas vue, répondit Andrée doucement. Raymonde faisait sa petite moue, très moqueuse.
— Je ne trouve pas, moi!... Elle a des cheveux comme les miens, voilà tout. Mais c'est Rodillon , cet imbécile de Rodillon ! Chaque fois qu'il vient voir papa, il me dit : « . C'est étonnant comme vous ressemblez à Alice. » Papa le fait taire. Ce qu'elle lui coule d'argent, il paraît, cette Alice !.,. Elle en a des diamants !
La jeune fille s'arrêta devant un regard de miss Maud, qui se tourna vers elle brusquement.
Elle^ était trop écervelée, cotte Raymonde ! Disant tout ce qui lui passait par la tête I Et il en entrait, et il en sortait, mon Dieu, des idées fugitives comme des papillons, dans cette petite tête rousse!...
Geneviève n'écoutait pas. Elle semblait être seule avec ses souvenirs tristes, à peine dissipés maintenant par cette impression heureuse d'une belle journée de Paris. Au retour, le flot des équipages montant déjà vers le Bois, l'amusa et elle se sentait comme grisée' par ce tapage auquel elle n'était plus habituée. Tout brillait dans cette lumière de pfrintemps. C'était, dans les avenues, une sorte de fièvre de steeple-chase. La place de la Concorde rayonnait, comme en fête. Rue
Royale et sur les boulevards, les magasins semblaient ruisseler de luxe rajeuni ;lesjouailleries des bijoutiers, les cadres des marchands de tableaux, les étalages des étoffes, les fleurs entassées chez les fleuristes : touffes d*azalées, lilas par morceaux, et des éventails, et des bonbons, et des turqueries, et des bibelots, tout le soyeux et le somptueux de Paris, qui, par quelque paillette rapide, lui accrochait le regard, au galop du landau, tout, tout à la fois lui semblait flamber dans une lumière d'apothéose.
Tout à l'heure, les groupes dorés sur la façade de rOpéra lui avaient paru comme les images mêmes, matérialisés, de la vie riche de Paris, et l'Apollon qui, là-haut, dans le plein jour et le soleil, dressait au-dessus de sa tête une lyre d'or, lui avait fait l'effet d'une sorte de dieu du luxe debout au-dessus de tous ces toits, de ces maisons de la grande ville et montrant à tous — très haut, inaccessible, comme- dans un flamboiement de mât de cocagne — un lingot, un immense lingot presque en fusion, le sourire muet du demi-dieu disant à ce flot de passants : — Qui le veut ? Qui vient le prendre ?
— Rien n'est joli comme ces boulevards, pensait Geneviève, tandis que le landau montait parmi les voitures et les omnibus, entre deux lignes d'arbres verts ourlant les hautes maisons blanches.,.
Et, sur toutes ces maisons, de grandes lettres de cuivre semblaient encore et toujours de l'or en fusion* Un capiteux parfum de Vie facile s'échappait des ca-
fés, des restaurants, des boutiques, et tous les passants, affairés, se bousculant, traversant en hâte la chaussée jaune, dorée aussi par le soleil de mai, semblaient à Geneviève courir, non pas à leurs affaires, mais à des plaisirs qui, d'avance, leur mettaient aux lèvres le rire !
Ettout allait finir!...
En quittant le boulevardjM"»* Ribeyre éprouva brusquement Timpression d'un baisser de rideau sur une apothéose de féerie. Éclipse de lumière. L'ombre venait. C'était triste.
Après le mouvement et la poussée de vie du faubourg Montmartre, le landau s'arrêta, entre le faubourg et la rue Lafayette, devant une grande maison neuve de ce segment de la rue de Châteaudun aux grandes constructions similaires : amas de pierre oii derrière d'énormes enseignes de cuivre posées sur les balcons de fer, les existences semblent casernées dans; une uniformité voulue. Geneviève descendit avec Andi'ée à qui miss Maud, donnait un sbake hand^ et elle s'enfonça dans la voûte du logis tandis que M"* Guillemard restée avec son institutrice disait, de son petit ton bref, au cocher :
— A la maison, Julien !
Le landau filait déjà vers la rue Taitbout.
Geneviève avait instinctivement, en passant, jeté un coup d'oeil à la plaque de marbre vert vissée dans la pierre et portant ces mots gravés : Victor Ribeyre, Commission, Exportation. Elle songeait aux larges
plaques de cuivre et aux frontons à lettres d'or qui s'étalaient sur la maison de banque et les établissements de crédit du cousin Guillemard. Elle avait encore dans les yeux, dans Tesprit, l'impression de vie heureuse, la sensation de luxe éprouvée dans Tavenue des Acacias et, tout à Theure, au retour, dans le fracas des voitures, Tétincelant tournoiement des roues...
Ce Guillemard ! une vraie richesse ! La sécurité dans la fortune !
En entrant dans la cour froide, sans soleil, et qui lui parut plus sombre que d'habitude, avec son sol bitumé et ses bureaux aux verres dépolis, celte porte vitrée chiffrée au nom de son mari V. R., la jeune femma sentit un poids de glace tomber sur ses épaules. Il lui semblait que cette cour, à double carré, se découpant géométriquement entre cinq étages de meulière blanche, était humide, d'une humidité de cave. Uû préau de prison.
Elle poussa la porte vitrée qui tinta brusquement, du son net d'un timbre, et se trouva dans une vaste pièce de rez-de-chaussée où, dans leurs casiers de chêne clair, des marchandises, empaquetées ou noii, semblaient endormies. Debout à côté d'une immense table aux pieds tors, deux jeunes gens, des commis, ficelaient, sans se presser, des étoffes et, le paquet fait, l'emportaient vers un des casiers en jetant àun troisième employé, debout aussi et penclié sur un pupitre tout près là,rindicationdôs jnarchandises^j^^lié^s:
LE MILLIOiN 5^
— Vingt mètres tarlataae ! Gonumssion Sanchez et Vidal (de Buenos-Ayres).
— Vingt mètreâ tarlataae ! répétait ie jeune bcNaune^ qui écrivait, en tournant le dos.
Il fit un mouvement de tête pourtant lorsque M^ Ribeyre entra et instinctivement regarda der* rière Geneviève... 11 y eut sur son visage de vingtcinq ans, où toutes les impressions se lisaient à livre ouvert, une furtive expression de plaisir lorsqu'il aperçut, dans rentre-bâillement de la porte, Andrée, droite sur le seuil, qui n'entrait pas.
Eile voyait le jeune homme cependant, car elle lui fit un signe, gentiment, comme à un ami.
C'était Olivier Giraud, le commis dont Emile Guillemard eût voulu faire « son bras droit ».
Il laissa là sa plume, vint à Geneviève, qu'il salua, et lui montrant un bureau entr'ouvert au fond du rezde-chaussée, à côté d'une sorte de cage vitrée où Ton apercevait de grands livides énormes, pareils à des iQ-lblios, avec des étiquettes dorées au dos : Copie, Lettres^ Caisse^ Pérou, Espagne :
— Monsieur est là, madame I dit-il.
— Merci, monsieur Olivier !
Elle passa devant le jeune homme qui s'i^ç^.^g, ^^ se remit à son pupitre, après avoir regardé ^ ^, ^^
Andrée était toujours là, dans l'encadreme^v . ^^ ^(^^ porte.., ^ ^ô
Non.
M"* Ribeyre devait être montée dans l'appartement au premier étage. Le visage brun, très énergique, d'Olivier n'eut plus son expression satisfaite.
— Allons, monsieur Thorel, continuez, dit-il au commis qui, tout à l'heure, dictait et s'était interrompu pour lire un journal déplié sur le comptoir de chêne.
Ea apercevant Geneviève qui poussait la porte de son bureau, Victor Ribeyie eut, avec plus d'Qrfuâiofi,la même joie dans le regard cju 'Olivier Girauil, lorsqu'il ayait vu Andrée. Le uégocianl posa sa plume et se leva, tendant la main à sa femme :
— Eh! bien, Geneviève, vous êles-vous amusée?
— Beaucoup !
— Guillemard a été gentil t
— Charmant.
— Et ce diable de Louis ?..,
— 11 a été très gai, dit Geneviève, regardant inslinciivement autour d'elle, et soudain attristée par la banalité de cet intérieur de bureau, ces raurs t^n^^^^ ^^ papier vert, ces cartes de rAméri([ue et de vç^sv^^o^® accrochées des deux côtés d'un cofi"re-f .^à©^^^» ces affiches annonçant les départs de lV*^^ avec leur mauvaises imageries représentai^ t-V*^^^c.ei^ steamer dessiné comme par une main ^\v -^^ i^^ la.^'^^ presse-papiers de cristal posés sur des faç^v ^^ -V \,*^ cet encrier de verre, ce pèse^lettres, ce^ \::x .0 rj*
morceaux de gomme à côté du buvard, sur ce bureau où Victor usait ses coudes et restait plié en deux pendant des journées sous une lumière blafarde, et, le soir, sous le bec de gaz à abat-jour de verre opaque. ^
C'était V office ordinaire de tous les négociants , propre, avec les chaises d'acajou à siège de cuir vert, la cheminée, dont la pendule de marbre noir en forme de borne marquait prosaïquement Theure du courrier, et le foyer de fonte oii, pendant Thiver, brûlait du coke, comme dans les grilles des comptoirs anglais... Mais jamais, jamais ce rez-de-chaussée où Victor passait .et dépensait sa vie et où Geneviève n'entrait que rarement, navrée aussitôt, n'avait paru si étouffant .à la jeune femme.
Les fenêtres, en verre dépoli, de Vofûce, donnaient sur une courcelle, sorte de tranchée commune à deux maisons voisines, et des réflecteurs envoyaient sur les paupières de Ribeylre, lorsqu'il travaillait, leur éclat d'g^cier, trop brutal.
— Vous n'avez pas d'air ici, pas de lumière ! dit Geneviève. J'y étoufferais, moi !
— Aussi ne vous demandé-je pas d'y venir, chère amie, fit Victor .en riant. Quoique j'aie grand plaisir, à y voir 1
Jl Tavait fait asseoir devant lui, lui prenait les mains et la regardait avec une expression débouté profonde^, cette avidité d'absolu dévouement qui est comme de l'instinct sublimé.
UE mlxioix
^ ée VOUS tronve Taîr fatfptié, dit*ella, La négociant se regarda chms Ift glaeo qui surmontait ta cheminée j et essrrya de sourire eneore.
— Tu vas dire que je suis coquet. Mais je me trotiTe très bien ï
La glace lui renvoyait pourlBnt dans cette lumière inétr>liiqiied«s réflecteurs, l'image d'un homme amaigri, le visage soucieux, élégant, entmtrL- d'une Une îïarbe blonde, eûtière, grisonnante pav touffds aux deux câtés du menton ; et, tombant d'aplomb sur son crâue, la luenr venue d'en haut en faisait reluire la courbe chauve; cet homme de quarante-sept ans eut pu sem* Mer encore jeune si les plis des joues n'eussent pas marqué là leurs deux sillons, Vos frontal apparaissant presque au-dessus des tempes, mettant le^ prunelles mobiles, d'un bleu clair, un peu bngardesj dans une sorte de pénombre : — deux trous d'où sortaient do vives flammes, et, sous les yeux, des paupières gonflées qui faisaient dira à Guillemard, — histoire d'être drôle : * li a tant Lùehé, Victor, qïi'ii s'est fait des poches sous les yeux sans emplir les siennes ! u
Victor Ribeyre se regardait. Il lui semblait que ses vêtements s'éïargissaient sur son torse a mai «>vi^ ^^^^ de labeur sans doute. Mais non, ce nVst pa^ \ ^i:a^^^^ qui tue. L'inquiétude, oui 1 Au contraire, le i^^ a\V ^^' ronne et fait vivre,
— Je n'ai jamais été mieux portant, di|^ ^ .^<> doûèvre^ voilà tout. C'est le printemps. ^\,
ve?î^
11 revint s'asseoir près de Geneviève
Vv'
glace, avait contemplé aussi, avec une sorte d'angoisse, cette apparition rapide et pâle.
— Ce n'est pas un méchant homme, Guillemard, dit-elle. Tout à l'heure, il s'inquiétait de vous!..,
— Emile ?... Il avait donc du temps à perdre ?
— Je vous assure que vous le croyez plus égoïste qu'il n'est. Il voudrait vous voir sortir davantage, moins vous enfermer dans ce bureau...
— Il est bon là, le cousin! fit Ribeyre, dont le rire honnête avait une mélancolie voilée. Qu'il me donne le quart de ses millions, je m'engage à me montrer partout et dépenser plus intelligemment mon argent que lui ! Non pas que je l'envie. Dieu non ! Mais quand on se débat comme je le fais, on n'a pas trop de toufes les heures de sa vie pour se tirer d'affaire.
On se débat /... Geneviève n'avait réellement entendu que ces mots dans ce que venait de dire là son mari, et il y avait une telle douleur dans l'accent de cet homme que M"* Ribeyre en fut effarée.
Elle eut encore ce frisson tragique qui la secouait tout à l'heure, dans le landau. Les reflets lumineux du dehors prenaient subitement des crudités de neige. La neige d'hiver, le linceul de ruine ! La maison Ribeyre était- elle donc si près du gouffre?
On se débat!
— Voyons! dit Geneviève, est-ce que vous êtes plus inquiet que ces temps derniers?... Vous pouvez tout me dire, allez! Je suis courageuse, et décidément il faut que j'aie l'habitude de ces tristesses!
V'C HLl^LlUn
— Tandis que lu étais faîte pour ètro heiii'eu:*e, si
heureuse.,., ma chère Gt^neiiève!
H a\'ait deviné, seati instinctivement ^ le pauvre homme, une amertumej un reproche jjeut-iMfB, lianac© ressouvenir du passé dur, celte aUusion à rôcroiilôment dfiRoblln, Gerbert et C'°. Il valait donc mieux no rien dire^gai-der pour lai ses angoisses, GVîlait son liabîtude, Pourquoi inquiéter Geneviève ? D*autant plus qu'il svaitnn projet en tôle qui pouvait tout sauver, tout,,- Un projet à lui, le plus simple du monde, et d'où le sort même de la maison dépendait.
Maison iç^née depuis longtemps. Façade solide, intérieur lugubre.
U cousin Emile avait raison : les chemins de fer, les steamers et ies télégraphes luaient la commission etaque jour. Le commissionnaire, c'était le cable IransatlanLii^ue qui donnait des ordres d'un monde a T antre- Us clients venaient tout droit d^Espagne, les Américains accouraient plus vite encore. Il y avait, au bout ^B r&Q, chez Ribeyre, des inventaires déplorables. Puis, des faillites, là-bas. Des pertes énorme^, au Chili. La guerre donnant à bien des gens roccasion de us point payer, Ribeyre était effaré. Alors les années d'épreuves amenaient des réformes indispensable^ et» fécoGomies en réformes^ on on arrivait à une s^y^^ à® ïïàme relative, à une ruine cachée, à cett,^ A\0^^
effroyable qu'on dissimule sous des sourires, ^ Vhypocrisle de la pauvreté et qui s'appelle la ^^ ç^, ^ Au lieu de six commis^ sous les ordres d'Cj^^ ^^^"5^
66 LE MILI40N
en avait deux, qii*on parlait de congédier. Pour loat domestique, une femme de chambre et la cuisinière. On avait renvoyé de Ville-d'Avray le jardinier de la maisoa d'été, et un loueur gardait les clefsrdu logis, tandis qu'à la journée, nn horticulteur du parc faisait dans le jardin le travail indispensable. Cette chère maison de Ville* d'Avray, là-bas, tout près des bois, blanche avec son toit rougQ, qui avait abrité tant de gais étés, autrefois, Ribeyre avait parié une fois, tout bas, de la vendre peut-être, et,, un soir, dans les causeries qui sentaient la déchéance, Victor avait dit en hochant la tête :
— Qui sait?... il faudra bien finir par se priver d'Olivier ! Je n'ai pas le droit de lui prendre sa jeunesse et de lui faire user sa vie à pousser un char embourbé !
Andrée était là quand son père avait prononcé le nom d'Olivier. Elle était alors devenue toute pâle, mais elle n'avait rien dit, se taisant, comme se taisait Ribeyre, à qui souv^it Greneviève répétait étonnée :
— Et vous ne vous plaignez pas I Vous ne vous plaignez jamais !
— Non! répondait-il simplement. J'ai la conscience d'avoir toujours bravement employé ma vie, et avec ceux que j'occupais, d'civoir été juste! Je suis certain d'avoir fait tout le possible pour gagner une dot à ma fille, et pour t'assurer, à toi^ lakvie qui! tefaut... Bahje suis payé! Vous me rendez si bien justice, mes chéries! Je s^is autour de moi tant d'affection et de dévouemeiït 1
Il attirait à lui sa femme et Andrée, et il sentait la
LET-llILOOH ' 67
jeune fille lui prendre la main et la baiser doucement, tandis que Greneviôve le regardait avec un respect tiiste :
— Oui, disait le pauvre homme, vous m'aimez tant que je ne pem me plaindre. C'est vous qu'il faut plaindre, mes adorations!... Mais moi? Non! je ne suis' pas assez malheureux.
— Comment le serions-nous^ alors? disait Andrée qui essayait de sourire.
Et Geneviève hochait la tête, parlant de la jeune fllle, s'oubliant elle-même peut-être et disant lentement :
— Mais Andrée a dix-huit ans !
C'était alore qu'Andrée souriait.
— Eh bien ! faisait-elle en regardant la jeune femme. Ne dirait-on pas que c'est un crime, dix-huit ans?
Et ses beaux yeux honnêtes fixés sur les yeux.de sa belle-mère :
— J'ai dix-huit ans! J'ai dix-huit ans! De quoi me plains-tu? De ne pas être mariée à cet âge-là, comme toi? Mais toi, tu as rencontré un Victor Ribeyre et tu t'es hâtée de le prendre ! Ah ! tu as bien fait, va, disaitelle en embrassant au front son père, si tu ne l'avais pas confisqué, — on te l'aurait pris!...
Quand il entendait chanter cette gaieté plus affectée que réelle, quand il se sentait bercé ainsi par ces affections qui essayaient de lui faire prendre leur amour pour de la quiétude, Ribeyre oubliait alors un peu les échéances, les réalités et les carcans de la vie, l'avenir surtout, noir de terreurs.
68 Lie MILLION
El sa fille et sa femme n'étaient pas seules à Taimer ! Pour rien au monde Olivier Giraud ne l'eût quitté. Il était là comme l'enfant de la maison. Ji était la confiance vivante, éperonnant de sa jeunesse et de sa foi cet homme souvent las de lutter, qui, sans lui, plus d'une fois, se fût heurté au désespoir.
— Ah ! bah ! monsieur Ribeyre, nous en sortirons ! disait-il, égayant, lui aussi, sa voix mâle, son visage de soldat s éclairant de la joie du devoir.
' — Vous croyez, Olivier?
— Monsieur Ribeyre, j'en suis sûr I
Et Ton se débattait alors, comme disait Ribeyre, et on reprenait confiance, la moindre parole, le moindre . espoir rendant Ténergie à ce galérien dont le ponton craquait sous le vent d'orage.
C*était dans eette grande maison de la rue de Châteaudun, aux magasins ouverts le malin à sept heures, et clo3 le soir à six, excepté les jours fiévreux d'expéditions et de coups de feu, que Hibeyre vivait, travaillant, seul bien souvent, ou avec Olivier, lorsque les commis étaient partis.
L'appartement donnait sur la rue, au premier étage, et, dés fenêtres de derrière, on voyait les bureaux vitrés, au rez-de-chaussée. Andrée, plus d'une fois, était restée debout, dans Tombre, le front sur la vitre, regardant les lueurs de ces becs de gaz, sous lesquels travaillaient, la tête brûlée, son père et ce jeune homme...
Olivier était, pour elle comme pour Ribeyro, une sorte de parent. Il lui semblait qu'elle l'avait toujours vu là. Quand il était entré à la maison, à dix-neuf ans, elle en avait treize.. C'était une enfant. Et bien plus petite encore, vers 1869, ell^ se rappelait un grand garçon àe quinze ans qu'elle rencontrait quelquefois
vêtu en cellégien chez Tonde Ducrey, et dont on lui disait :
— C'est M. Olivier I
Elle le revoyait parfaitement, dans ses souvenirs de petite fille. Sa tunique et son képi galonné de lycéen, lui avaient fait peur, une fois, dans Tescàlier.
Puis des années avaient passé, Andrée n'avait certes plus pensé à Olivier, lorsque, tout à coup, elle l'avait revu dans la maison de la cour des Petites-Écuries, elle encore une fillette, lui déjà un homme. Et depuis ils ne s'étaient presque plus quittés ! Il lui avait, autrefois, appris à dessiner; elle avait encore de lui des bonshommes et des paysages dans un album qu'elle conservait. Elle l'aimait profondément.
Elle l'aimait, parce qu'elle savait, à ne pas s'y tromper, combien il aimait Ribeyre. Elle Tairaait aussi parce qu'il était pauvre, fils de son travail. Et si dévoué, disaiton! Guillemard l'appelait parfois, en plaisantant : « Eh! prix Montyon! » Olivier ne s'en fâchait pa&. Il avait eu pour sa mère un dévouement admii'able, ou plutôt tout simple, essuyant de ses baisers les larmes de la pauvre femme, très triste toujours, comme poursuivie par de cruels souvenirs.
— Vous êtes un brave et bon garçon, Olivier, disait souvent M. Ribeyre.
La figure sérieuse du jeune homme souriait alors.
— Bah! c'est comme si vous me disiez que. je sais mes quatre règles. La bonté et l'honnêteléj c'est Tarilhmétiquet élémentaire.
UE VILLION 71
Olivier savait un gré infini à Victor Ribeyre de le traiter aio&i, en ami, presque en paretut, plutôt qu'en commis. U s'était donne corps et âme, comme ces natures un peu âpres qui se sont déjà vouées tout entiè* tes quand elles ont Tair de jne pas vouloir se livrer, — il 6'était donné à cet homme qu'il voyait pris dans Fengrenage, à cette Andrée dont la douceur Tenveloppoit d'une affection visible, pareille à une fraternelle caresse.
Il lui semblait qu'en redoublant de courage pour rendre à Ribeyre la tâche moins écrasante, il payait une dette, tout simplement. Le père d'Andrée avait été si excellent pour la chère sainte qu'Olivier avait perdue! Et Andrée elle-même, comme elle avait soigné la pauvre femme! C'était au chevet de la mourante qi*01ivier avait senti combien l'amitié de la jeune fille lui tenait au cœur.
Aussi bien, avec son tempérament bouillant de soldat qu'il pliait à la discipline quotidienne du bureau, Olivier éprouvait-il des révoltes sourdes, violemment étouffées, contre le sort qui condamnait Ribeyre à une lutte lente, farouche, à la poursuite acharnée, non pas même de la fortune, mais du salut. Un tel homme, bon comme le bon pain, stran^ulé par la nécessité, lorsque tant de gens qui ne le valaient pas avaient dans la vie des chances insolentes, xsomme autant de soufflets donnés à l'honnêteté !
— U ne faut pas songer à cela, se disait Olivier. Où deviendrait trop facilement un révolté î
Il lui avait semblé d'ailleurs, ce matiu de mai où Geneviève et Andrée rejoignaient, au vernissage, le cousin Louis et Guillemard, que Victor Riheyre, l'œil inquiet d'ordinaire, avait dans le regard une expression inattendue d*espoir, une sorte de confiance.
— Je saurai bien ce qu'il y a de nouveau ! pensa Olivier.
Le négociant lui disait tout, et dans ce besoin d'expansion qu'ont les souffrants, dans l'étouffement de leur douleur, c'était au jeune homme qu'il confiait ce qu'il cachait, là-haut, à Geneviève, même à Andrée...
M"** Ribeyre était remontée chez elle et, lorsque Ribeyre se trouva seul, il regarda encore avec une inquiétude amère dans les glaces cette sorte de spectre de lui-même qui était M,
Il hochait la tête, ses mains moites de fièvre appuyées au marbre froid de la cheminée.
— C'est vrai pourtant, se disait-il. J'ai vieilli. .. Ahl de l'énergie, diable! que deviendraient-elles, mes pauvres chéries, si je les laissais toutes seules maintenant?
Il avait pris, avec son orgueil, sa sauvagerie d'homme timide, un parti décisif le matin même, justement. C'était se condamner trop niaisement à une solitude sans profit. Tous les efforts tentés là, du fond de son bureau, lettres écrites, soUicitations, correspondances, combinaisons pleines d'espoir qui crevaient comme des ballons d'enfant, — n'étaient qu'un labeur obscur dans une taupinière. Ce n'était pas à la porte du rez-
LE TWILLIO:îf *T3
de-chaussée de la rue de Châteaudun que la fortune irait frapper brusquement. Elle ne venait pas à lui! Eh bien, Ribeyre irait à elle!
Il avait tant de fois songé à Toncle Ducrey — sans se décider à rien demander à ce vieil homme égoïste et sec ! Mais il était temps de renoncer à la fierté si l'on voulait vivre, ou, ce qui était plus poignant, faire vivre les autres! Les payements prochains tenaient Victor Ribeyre à la gorge, comme une angine. Échéances en mai, à fin juin, à fin juillet. Dans trois mois, •— trois mois, et les jours passent si vite! — si Tar^ gent n'était pas trouvé, c'était le dénouement, Técroulôment... Et quelle chute! La faillite!
Aussi, Ribeyre avait-il résolu d'aller droit à l'oncle Ducrey. Il n'avait jamais fait appel au vieillard, et souvent cette sorte de squelette vivant qui se traînait, là-bas, de son lit à son fauteuil, lui avait dit — « Tu es mon neveu, Victor; à l'occasion ne Toublie pas ! »
— Promesse en Tair, pure politesse, disait Louis. Le vieux Ducrey était un simple farceur!
Victor irait s'en assurer. Il plaiderait devant le vieillard moribond la cause d'Andrée, la fille de Madeleine Ducrey, celle de ses trois sœurs que Sylvain avait toujours préférée.
Et Victor Ribeyre, pour se donner du courage, se répétait, trembleur qui voulait s'aguerrir :
— Après tout, que lui demanderai-je à l'oncle Ducrey? Un prêt, tout simplement.... Je lui rendrai
son argent.... Qu'est-ce que quatre- vingt mille francs pour lui? Et' pour moi!...
Il hochait la tête... Pour lui? Ce que c'était pour lui T La vie, la vie même... Et il hésitait! Il avait la vanité niaise de ne pas demander un service à cet homme, le chef de la famille après tout! Et puisqu'il s'agissait de l'honneur du nom !
— J'irai demain !
En montant dîner, il prit Olivier à part, sur le seuil du bureau :
— J'attends demain, après déjeuner, la visite d'un dient de Puerto-Santa-Maria... Vous le recevrez, Olivier, n'est-ce pas? et m'excuserez.Moi,je serai sorti!... Oui, je vais chez M. Ducrey.
-—M. Ducrey! dit Olivier, dont les sourcils noirs se rejoignirent au-dessus de son nez droit, très fin.
Sa physionomie énergique était devenue presque sévère. Il passait sa main sur ses petites moustaches^ noires, fébrilement.
— Gela vous étonne de me voir sortir? ajouta Riheyre en souriant. Oui, je sais aussi, vous n'aimez pas M. Ducrey!
— Je ne l'aime ni ne le déteste, répondit Olivier. Et, de sa voix brève, il laissa tomber, comme unesentence :
— Je n'ai pas à le juger !
Puis, souriant à son tour, et regardant Ribeyre avec une expriessioDi de dévouement absolu, presque mé-
lancolique, comme s'il devinait le but de la visite au vieillard:
— Bonne chance, monsieur Ribeyre ! Messieurs, ditil aux commis, vous pouvez fermer.
La soirée se passa pour Victor dans une longue réflexion de tacticien à la veille d'une bataille. Pendant que Geneviève, un peu triste (le Salon lui avait, disait-elle, donné la migraine), s'étendait sur une chaise longue, l'œil au plafond, regardant l'auréole que faisait près de la rosace la lampe qui éclairait Andrée et miss Maud, en visite, — jouant distraitement au jaquet, pour tuer le temps, — le pauvre homm<e, si peu habitué à solliciter, se demandait comment il s'y prendrait pour aborder, auprès du vieil oncle la question d'argent. Il en avait chaud d'avance! Parler d'argent, se présenter devant ce vieux, comme un mendiant qui demande l'aumône 1 Qu'est-ce que Ducrey penserait de lui?
, Et il faisait, peu à peu, ce rêve qu'il n'avait besoin de personne, que la maison marchait, que Geneviève était heureuse, qu'il n'avait pas à solliciter, et le bruit des dés jetés sur le bois du trictrac, des dames poussées ou empilées doucement, le berçait d'une façon bizarre, monotone et douce comme le bruit régulier d'une pendule, coupant ce silence d'une placidité de tous les jours.
11 s'était même presque assoupi, harassé sans doute, laissant tomber à côté de son fauteuil le journal déplié, lorsque Geneviève qui était sortie pour chercher
dans sa chambra des carrés de guipure , rentra ; agitée.
— Qu'y a-t41? fît Victor.
— Rien !... Il y a que Françoise... se dispute avec la vieille Catherine... et déclare que le service de la maison est trop dur !
Elle ajouta, regardant son mari, d'un ton plein de reproches :
— Vous entendez?
— J'ai peur, interrompit vivement Andrée, que Françoise ne s'ennuie à Paris ; et, décidément qu'il ne faille la congédier. Le mal du pays, peut-être ! Un mal qui, pour cette fille, se traduit par un service de moins en moins supportable. Mais, si vous voulez, je lui ferai comprendre qu'elle a grand tort de désobliger Catherine.
— Je regretterai Françoise ! fit Geneviève. Elle était adroite. Elle coiffait bien.
Et Ribeyre n'osait parler. Il dit pourtant qu'on tâcherait de retenir la femme de chambre. Mais cependant si Françoise voulait partir! Il ne fallait pas trop regretter les gens qui s'en vont ainsi, fourriers de désastres, éclaireurs de la déroute. Puis le négociant pensait qu'après tout cette pauvre Françoise était domestique pour gagner sa vie et, sentant la ruine, redoutant d'être mal payée, ne demandait qu'à aller servir ailleurs !
— Si elle s'en va, on la remplacera! dit-il à Geneviève.
Mais ce simple incident, ce petit fait douloureux, surtout par ce qu'il laissait deviner, le reveillait brutalement de sa quiétude, lui montrait plus cruellement encore la nécessité d^aller droit à Toncle Ducrey. Et puisque c'était décidé,., puisqu'il s'y rendrait demain!
Demain ! comme c'était loin ! Et cependant, pour ce Umide, comme demain arriverait vite !
Victor déjeuna à peine le lendemain, inquiétant Andrée et Geneviève, comme s'il était malade. Non, il y avait une telle flamme dans son regard qu'il semblait au contraire, rajeuni. Il partit comme un ouragan, après avoir embrassé et réembrassé sa femme et sa fille. Il prenait du courage sur leurs joues.
Certainement, s'il fût allé à un duel, il eût été moins ému... Lui qui jamais n'avait sollicité, ni l'oncle, ni personne. Il s'était débattu, débattu!... Travailler, piocher, c'est tout simple ! On fait de l'argent avec son sang, ses insomnies, sa fièvre, l'émiettement maladif de sa vie, mais, du moins, on ne monte pas Tescaller des autres, on ne tire point, tremblant, ua cordon de sonnette,, avec des peurs de mendiant, on ne traverse pas, sous l'œil narquois des laquais, les antichambres où l'on vient implorer... C'était pourtant cela que Ribeyre allait faire maintenant !
L'oncle Ducrey! Il le revoyait, dans son fauteuil à oreillettes, décharné, malicieux, méchant, et prenant plaisir à affecter une surdité qu'il n'avait pas!... C'était du cœur surtout qu'il était sourd ! Et c'est à ce
vieillard dur comme ses clefs, sec comme ses os, à ce squelette cliqjuetant et caquetant à travers sa chambre qu'il allait crier : — « Je me meurs faute de quatre-vingt mille francs ! Je sombre, je vais disparaître. . . Sauvez-moi! »
— Il ne te sauvera pas, tu verras, va ! Il ne te sauvera pas I
Et de quel droit Victor accusait-il Ducrey jusqu'au moment où, ayant tout confié au bonhomme, l'oncle ré^ pondrait par un refus? Ce qu'il allait lui demander, qu'était-ce donc, encore une fois, pour ce riche?... Une misère !
Ribeyre était arrivé, marchant très vite, devant la porte d'entrée d'un vaste hôtel de la rue Caumartin, vieux bâtiment bourgeois d'une immensité cossue, SjBntant le notariat ou la haute banque. Des panonceaux flambaient, au-dessus du portail, comme des boucliers d'or. C'était là. Là, au premier, dcuxcre ces hautes fenêtres closes. Dans deux minutes, Ribeyre allait se trouver face à face avec le vieux Ducrey. Ah ! il fallait être éloquent, il fallait tout dire!...
Mais en pensant à Andrée mélancolique et à cette Geneviève, son adoration, dont il sentait la souffrance vague, Victor saurait bien toucher le vieillard, oui, là, au cœur!....
Il monta, après une hésitation, rapidement les marches du large escalier à rampe de fer, et sonna.
Un domestique de haute taille entr'ouvrit la porte, parlementant avec Ribeyre, répétant que « monsieur
éiait souffrant... monsieur était en affaires... mon» sieur n'était pas visible, » lorsque, à hauteur du coude de ce grand garçon à mine diplomatique, Victor aperçut un petit visage tout rond de vieille femme, un visage coiffé de tulle noir et luisant, rouge comme une pomme.
— A quoi pensez-vous, Vincent ? C'est, dit une petite voix surette sortant de dessous le bonnet noir, le neveu de monsieur !
Ribeyre entra, remercia M*« Mélie Brunet, la gouvernante de Ducrey, petite vieille trottinant partout comme une souris et qui, ridée affreusement, avait Tair de rire toujours et ne riait jamais.
— Où est M. Ducrey ? demanda-t-il.
— Dans le salon !
Elle s'empressait devant le négociant et traversait une antichambre longue, où par deux fenêtres, la lumière entrait traversant des vitraux de tous les temps, superbes, avec des reflets de rubis et des taches d'émeraudes sur d'admirables bahuts de la Renaisjsance et de Louis XIII.
C'était un connaisseur, Toncle Ducrey. Ribeyre éprouvait toujours, lorsqu'il entrait chez lui, Vimpression à la fois attristante et respectueuse d'une visite au musée de Cluny. Le logis sentait le luxe et la mort. Richesses d'antiquitaire logées partout dans un vaste appartement fait pour les grandes réceptions et condamné à la solitude de ces bibelots précieux et <le ces meubles rares. L'accumulation de ces richesses
disparates, au lieu de charmer, donnait froid : elle faisait penser à quelque magasin de bric-à-brac. Tout traînait. Il y avait des tableaux à terre, des faïences ,en tas, sous les bahuts. M. Ducrey, non seulenaent «choisissait, mais il entassait. Sa rapacité d*avare se doublait de la voracité du bibelotier.
Ribeyre était bien certain de se sentir ému en face de Toncle, mais la secousse fut plus vive encore qu'il ne s'y attendait.
— 11 est avec M. Molina et son ami, avait dit Mélie Brunet, mais ça ne fait rien, entrez tout de même !
Et elle avait ouvert la porte. Ribeyre s'était alors trouvé devant le groupe stupéfiant de trois hommes dont l'un, l'oncle Ducrey, tournant le dos au jour, était à peine visible dans renfoncement de son grand fauteuil Louis XIV, et dont les deux autres, Molina, et un petit homme à tête d'huissier, noir comme ua corbeau, Célestin Rodillon, se tenaient plantés des deux côtés du fauteuil, pareils à des médecins collés aux flancs d'un moribond.
Au milieu du salon aux rideaux sombres, tout regorgeant de meubles exquis ou bizarres, d'armures, de statuettes, d'un encombrement de bibelots où ce groupe, éclairé par ces éternels vitraux qui donnaient au logis un air d'église, prenait des aspects singuliers, pas un de ces hommes ne bougeait. Ribeyre pouvait croire, s'il l'eût voulu, à des figures de cire.
Il avait interrompu évidemment quelque conversation et il cherchait comment s'en excuser lorsque, du faur-
teuil immense surgit, en se dressant, une longue silhouette grêle, quelque chose comme une piècd d*ostéologie enveloppée dans une robe de chambre bleue, aux brandebourgs usés, le crâne bourgeoisement coiffé d'une calotte de velours noir à fleur brodées , et de ces ossements qui remuaient, une voix sortit, étomiante, retentissante, claire comme une trompette, et coupée, de temps à autre, d'un rire bizarre, partant du gosier.
— Ah! c'est toi, Victor !... Très bien ! mon ami !... Assieds-toi, je te prie !... Je suis en affaires... Je ne me gêne pas avec toi !
Ribeyre s'assit, et en même temps la silhouette, enveloppée dans sa robe de chambre, se renfonçait dans le fauteuil ; mais Victor avait eu le temps de voir, frappé par la lumière, le visage mince, ricaneur comme le masque voltairien, aiguet cruel du vieillard s'éclairer d'une espèce de joie malicieuse. Et cela l'étonnaitbien, le pauvre homme, de voir l'oncle Ducrey si content de sa visite.
Entre les trois hommes, une espèce de discussion avait repris aussitôt, qui semblait étrangement confuse au négociant. Ils parlaient argent, ils parlaient affaires. Molina, gros honunedansle mouvement, riant toujours, toujours pimpant et tintant comme un sac d'écus, conseillait à l'oncle Ducrey ce qu*il appelait avec un fort accent de Marseille, un coup d'audace — tè! ^^ an coup demaîtrOy racheter en bloc tout l'emprunt de go^^^®» ^ eux trois, Ducrey, lui Molina et Rodillon, i^- çtèseut
(le petit homme à tête d*huissier saluait) et quand on l'aurait bien centralisé, eh I donc, une poussée et il rebondirait, pécaïre ! l'emprunt de Souabe, comme une balle de caoutchouc!
— Vous croyez, Molina ? disait lentement du fond de son fauteuil Toncle Ducrey.
Ribeyre, frappé par ce nom de Rodillon, qu'il avait •entendu citer bien des fois par Guillemard, avait regardé cet homme râblé et noiraud qui faisait tant parler de lui... Un roi, tout bonnement, ce Rodillon ! Riche à prendre ses banknotes à pelletées. Parti de rien, arrivé à tout.
— C'est étonnant, pensait Victor, il n'a pourtant pas i'air supérieur... supérieur... Il faut croire que si !
Et, avec son ignorance de brave homme qui vit hors du mouvement, il écoutait, croyant parfois vaguement à quelque argot, ce que disaient là ces trois hommes. Des mots dont il n'avait pas l'habitude le frappaient. Le mot syndicat revenait souvent, sonnant comme une fanfare — seynndicattt ! — sur les lèvres de Molina, Il s'àgfssait, paraît-il, d'une grosse affaire. Ah! ce serait un joli grouillement dans la fourmilière, place de la Bourse, lorsqu'on saurait que MoHna le Tombeur, le vieux Ducrey et Rodillon du Crédit f^ranco-Exotique, tenaient tout le Souabe et n'en donnaient plus ni pour or ni pour argent !...
Victor voyait, dans le fauteuil, les os des longues mains de Ducrey so frotter les uns contre les autres,
"*| des craquements sensuels.
LE IfiLLION
Parfois Rodillon jetait vers Ribeyre un coup d'œil de côté, défiant ; mais, d*un geste, Ducrey, le rassurait et quand à Molina — peuh ! il se moquait bien qu'on récoutât ! Il faisait ses affaires au grand jour, Molina — cartes sur table ! C'est lui qui avait répété au gros Van Paer, le Hollandais :
« Toi, mon bon, avant un an je t'aurai fait sauter... comme un poulet ! » Et il l'avait fait, disant ensuite au vaincu :« Té donc! je t'avais prévenu! Molina il blague jamais! i»
Dans tout ce qui se disait là, Victor ne percevait clairement qu'une chose : il se brassait devant lui, entre ce moribond et ces deux hommes, quelqu'une de ces grosses affaires qui produisent sur la Bourse l'efTet de tempête d'un coup de vent sur la mer. Il lui semblait qu'il entendait bruire, dans toutes les paroles de ces hommes, des tintements d'or, des froissements soyeux de billets de banque. S'il avait, lui seulement, au bout de Tan, ce que gagnait, en spéculant, en bavardant ainsi, Molina, en un jour!... De ce gâteau à venir qu'on pétrissait là, à tour de bras et à coups d'argent, s'il eût eu des miettes seulement !
Il se sentait des bourdonnements aux tempes, des avidités de pauvre devant les boutiques de changeur. Il n'est pas vrai que l'argent ne sente rien. Ribeyre avait dans les narines comme une odeur d'or.
Et puis ce spectacle stupéfiant le troublait: cet homme, presque mourant, cadavérique, s'occupant là d'une opération qui devait bouleverser Paris, ce
squelette s*agitant sous le prurit de Tor, les yeux ternes du vieillard retrouvant des étincelles de vie^ des éclairs amoureux, lorsque Molina parlait des bénéfices futurs et faisait ruisseler les millions qu'on allait encaisser ! Instinctivement, sur la couverture qui lui enveloppait les jambes, le moribond comptait alors, comptait en agitant ses tibias sans chair, les sommes imaginaires qui tomberaient là... Et Ribeyre voyait presque avec effroi les genoux de Toncle, creux comme des crânes, trouer la couverture et sautiller avec une volupté convulsive.
Cette joie macabre lui faisait pitié.
Il fut enchanté de voir les deux hommes plantés à côté de Ducrey tondre brusquementlB main au vieillard et se retirer. Allons, tout était dit ! tout convenu !
— Nous allons faire Taffaire, dit Rodillon gaiement d'une gaieté sèche de procureur.
— A la bataille ! ajouta Molina.
Le Marseillais se tourna vers Ribeyre :
— Ça ne vous met pas en appétit, ces petites opérations-là?... Vous savez! Si le cœur vous en dit? Victor Ribeyre, notable commerçant, eh ! té ! Ça n'est pas à dédaigner dans un conseil d'administration...
Ribeyre regardait Molina sans trop savoir si le financier parlait sérieusement.
Il hii montait au front des bouffées chaudes, comme dans les journées de fièvre.
— Et votre charmante fille, demanda encore Molina, vous ne la mariez pas ?
— J*y songe, dit Victor, pour répondre quelc(ue chose.
— Elle ne doit pas manquer de partis !... Té, Rodillon, tu devrais Tépouser, toi, au lieu de te faire plumer et croquer tout vif par Alice Hervier!... Mais je badine I... M*^' Andrée, elle, ne voudrait pas de toi. Et elle aurait joliment raison. Après toi, mon bon!
Et, laissant passer devant lui Rodillon vexé, Molina disparut, emplissant encore l'antichambre de son gros rire de Mondor.
OF New York.
Maintenant qu'il était seul avec Toncle Ducrey, Riî)eyre allait donc pouvoir lui demander sans fausse honte le salut I... Parler de quatre- vingt mille francs à •un homme qui rachetait la Banque de Souabe, Temprunt de Souabe — Victor ne savait quoi — ce n*était pas être bien indiscret !
Bien indiscret, non, mais c'était dur.
Le malheureux homme éprouvait à parler une difficulté soudaine, comme si quelque griffe Teût pris à la ^orge. Le terrible était de commencer !... Que dire?... On devait manquer d'air dans ce salon trop plein de meubles, car Ribeyre se sentait étouffer... Il regardait Toncle Ducrey, enfoncé dans son fauteuil et les mains -croisées sur ses genoux repliés, comme une momie mexicaine. Il lui semblait que le vieux railleur, sous sa calotte noire, avait un sourire plus mahn que tout à rheure.
Il flairait peut-être un emprunt. Il pensait peut-être :
€ Va, mon garçon ! je t'attends ! Va,va,mon bonhomme ! » Ribeyre en eut froid dans le dos.
Il parla alors de tout autre chose : de la santé de ronde, du temps qu'il faisait, des banalités habituelles. Il prenait le chemin le plus long, mais il arriverait à son but. Oh! il y arriverait!... Et les chers visages ■d'Andrée et de Geneviève étaient là, se penchant vers lui, disant tout bas : c Du courage ! »
— Oui, certainement... tout à l'heure... tout à l'heure...
L'oncle Ducrey répondait de sa voix de cuivre. Il allait bien. Merci. Oh ! il n'en était pas à donner congé à la vie !... Non ! non I... Victor le voyait bien. Il avait cette volupté acre d'entendre danser les écus, de faire la hausse, la baisse, de déterminer le mouvement, de taquiner les plus fiers... « Oui, moi, ce vieux crevé de Ducrey, comme ils disent, j'ai plus d'une fois ennuyé Rothschild... Ah! c'est diantrement bon, c'est bon, la bataille, comme dit Molina I » Et Ribeyre, frissonnant un peu, entendait rire ce squelette qui s'agitait et se frottait les mains, les prunelles allumées, voyant, ■comme à travers les parois de son salon, la cohue, les stupéfactions, l'effarement, les colères, les bousculades de Bourse lorsqu'on apprendrait, tout à l'heure, que le seyBudicatH — et il contrefaisait le gros Marseillais — avait fait la rafle sur les Souabe !
Ribeyre éprouvait même un saisissement singulier. La lumière du dehors, entrant par les vitraux coloriés, frappait droit sur un Christ polychrome, enlevé à
quelque églisô espagnole et dont les yeux de verre fixes, comme animés sous la couronne de cordes, re- v gardaient tout juste avec une étrange expression de douleur, une pitié souffrante, ce moribond qui s'amusait là, à deux pas de la mort, d'une opération de Bourse, où son anémie trouvait un bain d'or, une . volupté de Shylock.
Le vieux avait surpris sans doute l'œil de son neveu arrêté sur le Christ, car il lui dit :
— Qu'est-ce que tu examines là ?
— Rien, mon oncle...
— Ce cabinet peut-être?.,.
Il montrait du doigt le cabinet espagnol, en écaille feu, sur lequel la tête du Christ était posée.
— Oh! c'est un chef-d'œuvre! dit l'oncle Ducrey... Regarde-moi ces petites colonnes torses... est-ce assez joli? Et les bronzesdes serrures... J'en ai vu beaucoup de ces cabinets espagnols... mais pas un de cette finesse... Un tas de tiroirs! Et cela ferme comme des serrures Fichet... La petite Raymonde le reluquait l'autre jour, mon cabinet feu.. . Elle a le goût du bibelot aussi, la gamine. Mais ce ne sera ni pour elle, ni pour toi... ni pour personne...
— Mais mon oncle... fît Ribeyre, comme pour s'excuser.
Le vieux l'interrompit, sa longue main maigre s'agitant au bout d'une manche trop large.
— Moi parti... Oh ! ne crains rien, Victor, mon sleeping-carr n'est pas retenu... (Et son rire faisait mal à
Ribeyre.) Moi parti, on portera tout cela à l'Hôtel des
Ventes... Ou l'on mettra ça à Tencan, ici, chez moi...
C'est mon amour-propre... Ou saura plus tard quel
flair j'ai eu toute ma vie !... Ici, ici, oui, il y a pour des
sommes insensées de bibelots... et j'ai payé ça?...
Peuh!... quarante mille francs peut-être en tout!...
Ah! ah ! Je savais acheter, moi ! Ils verront, les malins,
ils verront ce qu'était Sylvain Ducrey! Les amateurs
se battront pour un tas do choses à moi !...Tu verras,
tu verras... A moins que tu ne meures avant moi, ce
qui est possible!... Mais ce cabinet en écaille feu... oh !
celui-là, un bijou !... Tu regardes le Christ aussi? C'est
un Ecce homo en bois sculpté par Berruguete et
qui vient de l'église de Tarragone... Il a l'air vivant,
eh?...
Si vivant qu'avec ses yeux fixes, plantés droit sur le mince visage du vieillard, il faisait peur, pensait Ribeyre. Il avait l'air de guetter ce mourant.
La conversation semblait envolée à présent vers d'autres sujets que celui qui importait à Victor. Comment la ramener au but précis ? Il fallait être un autre diplomate que le négociant. Puis, décidément, le vieux Ducrey flairait l'emprunt comme un terrier la souris. Victor essaya une ou deux fois de glisser à voix basse, le pauvre homme, une confidence. Il se plaignait, parlant entre ses dents de la difficulté des transactions, delà rareté des clients... Et tant d'efforts devenus vains ! Mais la surdité bizarre dont, par ac^^è^, Sv^vain Ducrey paraissait atteint, arrivait alors « ^\, J^^^^ ^
90 ^ LE MILLIoi^
point pour empêcher le vieillard d'entendre. Alors Ri- Jbeyre s'arrêtait, la gorge serrée et Içs veines de ses poignets battant la fièvre.
Et peut-être, après tout, Toncle n'avait-il rien entendu, réellement. Il reprenait ses confidences de vieux tripoleur, tenant de loin les ficelles de la Bourse; ii énumérait, de sa voix creuse, avec ses ricanements Àe trompette, les bons coups qu'il avait faits... Il avait, <dans les yeux, l'expression presque sensuelle d'une jouissance intérieure... Ah! que c'était amusant, l'argent, le coUetage pour Targent, la lutte pour le Million!
— Penh! le Million? On jonglait avec ça maintenant comme jadis avec dix mille francs!... Le Million! C'était simplement aujourd'hui l'unité, comme le franc rétait jadis! Un simple soldat, le Million, dans ce massacre de la Bourse!... Unpioupiou, le Million, rien •déplus! (Et Ducrey riait de sa plaisanterie qui glaçait Ribeyre jusqu'aux os») Un, deux, dix, vingt millions, cela sautait, voltigeait, s'^évaporait, se volatili- .sait, crevait en Tair comme des bulles de savon !...
— Tu ne comprends pas ça, Victor, mon garçon? Tu vis ton petit trains-train» Tu es négociant, tu ne livres rien au hasard, tu as raison ! Mais si tu savais comme c'est bon de mener la ronde du fond de son fauteuil ! J*ai eu pas mal d'aventures, dans ma vie, mais, ma parole, je croô» que ce qui m'a donné le plus de jauis^ «ances, c'est cette Bourse que j'embête, que je mène «t où je ne vais pas!...
Le vieux s'était penché hors de son fauteuil lorsqu'il avait parlé de ses aventures d'autrefois, et Ribeyre avait vu sur ce masque osseux passer comme un rictus de faune moribond ; mais, au frottement des mains sèches de ce vieillard, son neveu devinait, en effet, des voluptés d'avare, des joies d'usurier allant jusqu'au profond des moelles. Il avait Tair féroce alors, l'oncle Ducrey, grimaçant et ridé — Toeil rusé, la lèvre ironique et qui déchirait.
Mais puisqu'il avait parlé de commerce, puisqu'il avait mis en cause la maison Ribeyre, c'était le moment de tout lui dire. Tout ! Victor se raidit intérieurement comme un conscrit au moment de l'assaut. Allons !
— Mon oncle, dit-il brusquement...
Mais Sylvain Ducrey n'entendait pas.
— Mononclo...
— Ah ! tonnerre de chien ! s'écria le vieillard en bondissant tout à coup dans son fauteuil... J'oubliais!..^ ^oubliais l'ordre à Rodillon pour le Suez ! Victor, ditil à son neveu... ce cordon de sonnette, je te prie!. .^ Deux coups!... Là!... Deux coups!...
Ribeyre avait étendu son bras vers le cordon. Mélie Bninet accourut, essoufflée, plus rouge encore et se glissa par l'entre-bâillement de la porte.
— Du papier... demanda le vieillard. J'ai à écrire. Et il faudra tout de suite, tout de suite, envoyer cela à M. Rodillon, en Bourse !
La petite vieille parut suffoquée.
— C'est que, monsieur, Vincent vient de sortir...
Une caurse à faire... Le cocher promène ses chevaux..., et je ne peux pourtant pas laisser monsieur!
— Que diable ! il est toujours en course, Vincent! fît Toncle Ducrey, Tair mauvais. Il faut pourtant que cet ordre soit porté, et tout de suite.
— J'appellerai un commissionnaire, monsieur ! Nerveusement, la plume frétillant entre les os de ses
doigts, l'oncle écrivait tout en grognant :
— Un commissionnaire ! un commissionnaire ! La Bourse aura le temps d'être fermée avant qu'il n'amve ! lisent les pieds en plomb, les commissionnaires!
— Mais, dit Ribeyre, si vous voulez, je me charge, moi, de remettre votre ordre à M. Rodillon ?
— Toi?... C'est juste, au fait. Mais pars tout desuite, ne perds pas un moment, mon garçon! Va! va! va!... Tu es bien gentil, bien complaisant... Aussi, tu sais, — et le visage du vieux eut silencieusement un rire narquois, — je ne t'oublierai pas... Tu peux être certain que je ne t'oublierai pas. Tu verras ça!... tu verras !
Ribeyre se sentait devenir tout rouge et le papier que lui avait remis Ducrey tremblait dans sa main. Non, jamais il n'aurait osé rien demander à cet homme qui lui donnait là, pour remerciements, comme une promesse d'aumône. 11 n'était pas fait pour solliciter, décidément. Il ne savait pas.
Il avait fait un geste au « tu verras l » de l'oncle Ducrey.
L'oncle comprit et se mit à rire :
JLE MILLION
— Oh 1 ça n'engage à rien ce que je te dis là !... Je t'enterrerai peut-être! J'en ai enterré bien d'auti^es I Va vite, mon garçon, va!... Rodillon ! Tout le monde te le montrera, Rodillon ! Et vous. M*"® Brunet, Jaissez-moi. Je vais essayer de dormir un peu. Ouf! Je suis fatigué I
Il tendit sa main de squelette à Victor Ribeyre et se laissa aller dans son fauteuil, abaissant sur ses prunelles ses paupières plissées. Et son neveu ne put s'empêcher de regarder encore ce grand vieillard osseux étendu là, comme sous les yeux fixes de ce Jésus émacié, d'une pâleur de mort, cruellement vrai, et qui, livide, le front saignant, contemplait le malade d'un air de pitié...
Ribeyre les laissait en quelque sorte face à face : le moribond et le Christ de bois, et il lui semblait que l'oncle Ducrey restait là comme devant un juge.
Le malheureux emportait d'ailleurs de cette visite à l'oncle Ducrey une impression de désespoir effaré et décolère contre lui-même.
Imbécile ! Imbécile qui n'avait pas osé parler ! Pas osé, oh 1 certes non ! C'était presque pour s'enfuir plus vile qu'il avait demandé de porter l'ordre à Rodillon ! Il étouffait devant Sylvain. Ce squelette ricanant lui causait une sensation de colère. Cet homme encore vivant était, à coup de couteau, découpé dans un bois plus sec que le Christ de Tarragone. Rien à demander, rien à attendre.
L'attendrir ? Impossible !
FourVempaumer, il fallait d'autres gens que Ribeyre ! De gros hâbleurs tonitruants comme ce Molina, avçc sa verve de tripoteur marseillais ! Des malins comme Rodillon ! Mais , lui, Ribeyre ! Ah ! pauvre brave homme de la race des dupes, il était fait pour user sa vie, ses énergies, ses espérances au fond de son bureau, comme un expéditionnaire y use ses manches. Imbécile ! Imbécile ! Imbécile !
— Ah çà ! mais c'était donc bien difficile d'entrer, comme ces gens, MoHna le Tombeur, Rodillon, ronde Ducrey, tant d'autres, dans ce qu'on appelle le mouvement ? Il fallait donc du génie pour jouer à la Bourse !
— Jouer !
Le mot donnait à Ribeyre des tentations à la fois et des terreurs.
Jouer ? Mais on ne joue pas ! On fait des affaires î Oq brasse l'argent 1 On fait sauter cette «unité », le Million, comme on ferait sauter un franc !
Il revoyait encore le geste de Sylvain Ducrey, lorsque le vieux avait dit :
— Penh ! le Million ! On jongle avec ça !
Et tout en marchant par la rue du Quatre-Septembre, élincelante au soleil de mai, pour aller à la Bourse, Ribeyre se répétait les légendes tant de fois entendues de gens faisant, là-bas, fortune en un jour, en une Jieurel Oui, oomme ça, d'un coup de crayon « en soufflant dessus ».
Une fièvre le gagnait. Il se trouvait ridicule de bû-
cher comme un manœuvre pour aboutir — à quoi? A quoi ! je vous le demande ? A être aussi pauvre que ces commis qu*il employait, plus pauvre qu'Olivier Giraud, qui était libre et pouvait, demain, trouver une situation considérable, tandis que lui, Ribeyre, s*il croulait — qui voudrait de lui? Une épave, un être tombé, un enfoncé î
— Mais, voyons, que lui avait donc dit, tout à l'heure, Molina ? On pouvait entrer avec ce titre : notable commerçant^ dans un conseil d'administration? Eh bien I pourquoi n'y entrerait-il pas ? Il fallait vivre de la vie de son temps; les affaires se déplaçaient. Tout allait là, là, dans cette halle à l'argent, dont il apercevait les colonnes grises au bout de la rue, de l'autre côté de la place I On y vendait les millions à la criée, on s'y battait pour la fortune. Le cœur de Paris était là hypertrophié, gonflé, prêt à se rompre, mais ses ventricules absorbant, comme du sang en circulation, toute la richesse, la vie même du pays.
Ribeyre n'avait jamais vu la Bourse qu'en passant. C'était un monde nouveau pour lui. Il en éprouvait instinctivement la terreur vague, comme de quelque tripot ûainense oii il eût redouté de poser le pied. Maintenant,. pour la première fois, dans Téblouissement de cette après-midi de printemps, la Bourse noire de monde, ^vec le ruissellement de ses habitués sur les marches ^epierre, la Bourse bruyante, ensoleillée, pleine de pou- ^^> lui parut attirante comme une femme : ^^ \\ en seatit l'odeur de gouffre.
Cette foule, sur cette place, tout ce monde, cette double file de voitures arrêtées devant la grille, ces tas humains sur le trottoir et sur Tescalier, autour des colonnes, contre les piliers, partout cette poussée d'appétits et d'intérêts, cette houle de chair battant la pierre, donnaient à Ribeyre une sensation singulière , qui ressemblait à de la griserie. Il avait l'air étonné d'un provincial dans ce miheu nouveau, capiteux, et il se sentait la tête vide, troublée comme après des accès de fièvre.
Ce qui se brassait là d'affaires et ce qui se remuait de millions ! Comme c'était vivant, et turbulent, et actif, et entraîné par une furie du diable, ce coin de Paris oii le soleil nouveau flambait, tombait, brûlait comme de l'or en fusion ! A son tour, comme Geneviève, le négociant trouvait que son rez-de-chaussée de la rue de Châteaudun avait des odeurs de cave. On y étouffait, tandis qu'ici. . .
Ah ! ici, dans ces cris, ces appels, ces coups de coudes, ces bras levés avec leurs signes télégraphiques, cette senteur de bataille et de lucre, c'était la vie, la vie en pleine lumière, une espèce d'émeute tapageuse, l'assaut quotidien donné à la fortune. . . Il y avait, dans des coupés, des femmes, furtives, en chapeaux Rembrandt, qui montraient leur fin profil aristocratique et donnaient des ordres à des commis. Eux, debout, près de la roue, très élégants, inscrivaient d'un bout de pencil la valeur à acheter avec la grâce féminine de coquette que leurs clientes eussent pu avoir en no-
tant les valses prochaines sur leur carnet de bal. Ribeyre aussi voyait, près de la grille, dos tas de vieilles femmes aux chapeaux bizarres, leur châle collant à leurs épaules maigres ou tirés par la rotondité de leur poitrine. Tricoteuses de la S[)éculation, courtières de hasard, ramasseuses des miettes du mouvement et accroupies là, lisant leur Petit Journal avec leur cabas pour pupitre.
Un gigantesque marché où Ton ne vendait que du papier, oii les coups de crayon valaient des fortunes, où Ton se poussait, se pressait, dans un ruissellement noir, qui effarait Ribeyre ahuri, assourdi par cette clameur et ce clapotis de mer humaine...
Jamais il ne trouverait Rodillon dans ce tas et oe fleuve d'hommes ! Rodillon! Est-ce qu'on pourrait reconnaîlre quelqu'un parmi cette cohue?... Il semblait à Victor que l'individu était là roulé et broyé comme ua caillou.... Ni la fortune, ni la vie d'un homme ne devait peser lourd !
Il s adressa, comme au hasard, au premier boursier venu. Il demanda Rodillon. On lui montra Rodillon : «Là-bas, deuxième pilier!... » Un quartier général, sans doute, un poste de bataille.
Entouré de gens qui guettaient ses ordres, épiaient son regard, Tétudiaient comme des soldats le visage de leur chef à l'heure du danger, le petit homme râblé, noir comme un encrier, se tenait apposé contre le pilier désigné, les mains dans ses poches. Il y avait un sourire malin sur sa maussade figure d'homme de
loi. Ribeyre entendait dire autour de lui que Rodillon méditait un coup.
Il le connaissait, le coup ! S*il eût voulu, il eût pu en prendre sa part !... Il se sentait gagner, comme par une marée qui montait, par une tentation de jouer, de parier, un besoin presque physique de se jeter dans la mêlée — hop ! comme dans un bain.
. Il avait éprouvé de ces éblouissements, de ces fringales de hasard, autrefois à Ems, devant le tapis vert où roulaient les frédérics d'or.
11 tendit à Rodillon, étonné de le voir là, le bout de papier de l'oncle Sylvain.
— Ah ! dit le financier, c'est de Ducrey I Très bien, ' merci !
Et rapidement, crayonnant une ligne ou deux sur une fiche, il la passa à un petit jeune homme roux et pâle, aigu comme un furet, qui se perdit dans la foule^ disparut en un clin d'œil .
Rodillon ne s'apercevait même pas que Victor Ribeyre demeurait là, écoutant, et il continuait une conversation inintelligible, traversée de plaisanteries vulgaires. Matériellement, dans cette cohue, Ribeyre étouffait maintenant. Il se débattit dans la foule qui bousculait ce nouveau venu , tout exprès , et il se retrouva, avec joie, au bas des marches, humant l'air... U avait soif. C'était vraiment la fièvre.
Il traversa la place, entra dans un café, prit machinalement un journal. L'argent, la préoccupation àù l'argent, la tentation même qui le brûlait, le pours^T
vaient jusque-là ! Ses regards tombaient sur dos «nnonces fantastiques où il lisait, stupéfait :
« 50,000 francs nets à gftgner par an. Sang aptitudes ni connaissances spéciales et sans risL{ues. Prix : 25,000 francs après fortune faite. »
Sans aptitudes! sans rien savoir! Comme cela, tout d'un coup, pour vingt-cinq mille francs, gn vous en faisait gagner le double par an ! Gomme dans cette Bourse c'était, dans ce journal, Tappel au lucre sans peines, à la fortune sans travail, à Targent trouvé, gagné au plus facile, au hasard, honnêtement ou malhonnêtement, peu importe, on ne savait pas !
Des mensonges ! une folie !
Mais cette folie même montait au cerveau de Ribeyre. Il revoyait, ricanant, narquois, le maigre visage de Toncle Ducrey qui lui semblait dominer toute cette foule noire se démenant là-bas, criant, hurlant... Et, duns une sorte d'hallucination, tout ce monde courant, effaré, haletant, s arrêtant aux portos des changeurs pour regarder les cours tracés à la craie ou se précipitant vers la Bourse comme des combattants dans la fournaise, cette foule, ce ruisseau d'hommes où la boue ne manquait pas, tout prenait soudain un aspect fantastique et semblait une cohue affolée, une armée en déroute ou encore quelque ronde démoniaque fouettée et fouaillée par un seul appétit : la pièce de cent sous, le louis, l'argent et l'or !
Il fut subitement tiré de ce cauchemar d'homme
éveillé par un gços rire, une grosse voix et une grosse main.
C'était Guillemard qui, le touchant sur l'épaule, lui disait :
' — Eh ! que diable viens-tu faire là, toi? Jouer ? Pas de bêtise ! On y laisse sa peau !
— Non, répondit Victor... je viens voir, tout simplement !
Il eut un moment la pensée que ce qu'il n'avait pas osé demander à Toncle Ducrey, il pouvait peut-être le récl.amer du cousin Emile... Avec un peu de courage!...
Mais non, non, décidément, le courage lui manquait pour cela... Il n'en avait que pour se tuer à la tâche... Mais emprunter ! . . . Les mêmes hésitations et les mêmes fièvres éprouvées en allant chez Ducrey le ressaississaient là, triplées par une émotion poignante... Emprunter! Il n'eût même pas achevé la phrase commencée... D'ailleurs, instinctivement, ce n'est pas à Guillemard qu'il eût rien demandé! Trop souvent, Geneviève opposait le sort d'Emile à celui de son mari. « Il réussissait atout, Guillemard! Il était riche, Guillemard! Avec Guillemard, comme une femme serait heureuse ! » Ribeyre n'en était pas jaloux, mais demander quoi que ce fût à Emile lui eût semblé trop dur. Quelle pensée venait-il d'avoir ? Ce vieux mohican de Ducrey valait encore mieux.
— Je te quitte, dit Guillemard, pressé ! J'ai de l'huile sur le feu ! Compliments à ta femme !
Ribeyre le vit traverser la place, causer un moment avec un autre gros homme, que le négociant reconnut bien, — Molina, Molina le Tombeur — puis disparaître avec lui, gesticulant, dans la cohue noire...
— Molina! songeait Ribeyre... Si pourtant ce qu'il m'a dit était possible I... Au lieu de traîner ma vie de tortue, inutile et pauvre, si j'entrais, moi aussi, dans le mouvement?
Le Mouvement I Cette exacerbation de vie, ce flamboiement de lumière , ce fourmillement d'êtres humains, cette surexcitation et ce déplacement d'existence avec la fortune au bout, — la fortune ! — le grisaient décidément.
— J'écrirai demain à Molina.
Molina était là. Ribeyre n'avait qu'à parler à Molina... Encore une fois, il n'osait pas. Écrire, c'est plus simple. Oui ! C'est bien plus simple, écrire I
— Allons... oui... j'écrirai! j'écrirai!
Et, longeant encore la grille de la Bourse, poursuivi par le murmure sourd du fleuve d'hommes, Victor Ribeyre reprit le chemin de son office^ n'ayant rien obtenu de ce qu'il espérait, mais se répétant encore : « Demain! demain! oui! demain ! » et, quoiqu'il n'eût pris qu'une gorgée de bière, chancelant presque, en marchant, comme un homme ivre.
î^es invitations couraient dans Paris. Oa se donnait rendez-vous, entre amis, à i*hôtel Guiilemard, rue d'Offémont : «Irez-vous chez Guiilemard samedi? » Et comment n'irait-on pas? Ce devait être superbe. Guiilemard avait fait des folies. On parlait d'une rampe en fer forgé qui avait coûté au financier les yeux de la tête... des autres. Louis Ribeyre, le cousin, avait, pour les plafonds, découvert chez un vieux Vénitien, ancien ministre de Manin, mort récenmient, des Tiepolo authentiques... Le tapissier avait enfin fini, Guiilemard lui ayant donné carte blanche. Elle devait être chargée, la carte à payer ! Mais les tentures, les rideaux, les portières aux couleurs éteintes, dans le goût anglais, vert Queen Anne, les meubles de peluche brodée, application de broderies anciennes, les soieries japonaises, tout le mondain, Tarchéologique et Texotique mêlés, devaient évidemment faire pâmer les invités... Des bibelots à profusion, authentiques, tous « du temps », et le raffinement du luxe moderne pour
encadrer ces bahuts d'ébène, ces cabinets maures quesy ces dressoirs qui «usseui amené un rictus d'envie aux lèvres minces de Tonde Ducrey.
— Je crois, avait dit Raymonde, que notre hmugu* ration sera réussie I Dans huit jours, Thôlel Guiilemard sera le plat du jour des chroniqueurs... C'est amusant de devenir une actualité!
Devant un petit bureau de Boule, la jeune fille écrivait, mordillant du bout de ses dents sa plume et jetant parfois les yeux sur une liste écrite avec soin, d'une écriture anglaise et élancée de jeune miss.
ËUe semblait chercher, Raymonde^ dans sa petite tête rousse, des noms oubliés, des noms célèbres, lorsque, tac, tac, quelqu'un frappa à la porte.
— Qui est là? dit-elle.
-Moi!
C'était Louis, le cousin Louis, ce sauvage de cousin Louis!
—Ah ! te vGfilà, grand fou ? Entre donc, dit -elle.
— Bonjour, cousinette! Ton père n'est pas ici ?
— Comment veux-tu ? c'est l'heure de la Bourse ! Louis se pencha sur le dossier de la chaise, regar-
<lanl ce que Raymonde écrivait, par- dessus ses cheveux dorés.
— Tu sens bon, Raymondinette ! Qu'est-ce que tu écris-là?
— Ça ne te regarde pas I
^ Pardon, pardon, fit le peintre avec uti géri^^^ affecté. En l'absence de ton père, je suis ^^^f &.e ^^'
mille ici!.*. Oh! parfaitement!... Je t'ai vue au maillot... Voyons, qu'est-ce que vous écrivez là, mademoiselle?
— Devine !
— Ohl pour deviner, moi, je ne suis pas malin !
— Eh bien, dit Rayraonde, je fais le service de la presse !
— De la presse I Quelle presse ?
— Eh bien! les journaux, tiens!... Ah çà, d'où sors-tu ? Ton atelier est donc dans la lune ?
— Je voudrais bien, fit Louis Ribeyre ; ça serait plus haut que Montmartre. Et plus original! La lune, comme tu y vas! Pourquoi pas une étoile tout de suite, gourmande ?
Il prenait, sur le bureau de la jeune fille, la liste des journaux classés comme par un homme du métier : journaux quotidiens, journaux hebdomadaires, gazettes de high life. Les illaslrés mis à part, avec cette indication : Pour demander peut-être un dessin !
— Ah çà, mais, s'écria Louis, c'est un catalogue, ça! Qui est-ce qui a donc rédigé ça? ,
— M. Edmond Lacoste !
Louis Ribeyre fronça le sourcil.
— Oh ! oh ! dit-il, je vois qu'il connaît les gazettes sur le bout du doigt. Et pourquoi as-tu besoin de la presse ? Est-ce que tu débutes ?
— Justement.
— L'inauguration de l'hôtel ?
— Pas autre chose !
— Ah ! manie ! fit le peintre. Paraître ! Faire tapage! Quand il est si bon de s*étendre sur son divan et de ne rien faire que de rêver.
— Aux chefs-d'œuvre qu'on pourrait faire et qu'on ne fait pas !
— Tu es bébête, ma petite Raymonde ! Si on les faisait, ce ne seraient plus des chefs-d'œuvre! Mais il y a une chose qui me frappe, dit Louis : ce M. Lacoste t'a indiqué des journaux de toutes les opinions ! Est-ce que tu vas inviter tous ces frères ennemis ?
— Tous. Oh! pas de politique devant une invitation! Ets*ils se dévorent...
— Us ne se dévoreront pas, dit Ribeyre. Si le buffet est bon, ils n'auront plus d'appétit. Seulement, vous choisissez un singulier moment pour inaugurer l'hôtel. On étouffe. Le thermomètre monte comme la Bourse. Il spécule sur la hausse, le thermomètre!
— Nous ne choisissons pas, dit Raymonde. Tu sais bien que nous ignorions quand le tapissier aurait fini. Ce sera la dernière fête de l'année, voilà tout ! Nous clorons la saisoiî ! Ça a encore du chic !
— Eh ! bien, ton tapissier, tardigrade comme tous ses confrères, finit tout juste au moment oii l'oncle Ducrey est diantrement malade.
— Une rechute ? dit Raymonde effrayée.
— Grave. Je le quitte à l'instant. Il bat la can^-
— Pourvu, dit la jeune fille, qu'il n'aille p^ wvO^^'^^ avant la fin de la semaine!
— Embrasse-moi pour ce mot ! Tu es gentille , ma petite Raymonde ! Un homme qui te laissera dài au six millions !
— Bah! des millions ! je m*en moque bien! Papa en a ! Mon mari en aura I Qu'est-ce que c'est que ça, des millions ?
— Mais c'est tout ce qu'on veut, et comme tout le monde veut aujourd'hui pas mal de choses, il est bon, par précaution, d'avoir des millions sur soi 1 Moi qui ne veux rien, ça ne me gêne pas !
— D'ailleurs, veux-tu que je te dise, fit Raymonde. L'oncle ne laissera rien ni à moi, ni à papa, ni à toi, ni à Andrée... Je le regrette pour ma cousine... On dit que la maison de Ribeyre ne va pas très bien !
— Le cousin Victor est le contraire de ton cousin Louis, ici présent. Il s'éreinte pour deux, pour lui et pour moi... Mais comme rien ne lui réussit, c'est exactement comme s'il menait la vie que je mène !... Si J'oncle Ducrey avait du cœur, ou du nez à défaut de cœur, il léguerait sa fortune à Victor et à cette adorable pauvre petite Andrée. De cette façon-là, son argent aurait, à la fin, quelque utilité ; il ferait des heureux.
— Et tu n'aurais rien, toi ?
— Moi? Oh! moi, fit Louis, je n'aime pas le changement !
Raymonde regarda un moment le peintre avec le sourire indulgent qu'on a pour les enfants, grands ou petits, puis haussant les épaules :
LE MILLION i07
— Faut-il te donner mon opinion ? flt-elle. L*onole Ducrey est un vieil égoïste. Il n'a jamais fait de bien à personne. Je ne parle pas pour moi, il ne m'aime pas. lime trouve trop peu respectueuse envers lui, trop écervelée, trop vaine, est-ce que je sais?... Mais il est incapable de comprendre que Victor se tue à la peine, que Geneviève n'est pas contente de la vie qu'elle mène — ça se sait de reste, elle n'est pas contente, Geneviève — et qu'Andrée n'a pas de dot... Pour s'apercevoir de ça, il faut avoir ce que Toncle Ducrey n'a jamais eu !
Elle se toucha la poitrine du bout de ses doigts roses.
— De ça !... du cœur, comme tu disais! Je dis qu'il ne m'aime pas ; pourquoi ferait-il exception pour moi? Il n'aime personne... Ah I si, M.Olivier!... Quand il
j en parle, c'est comme papal... Oh! M. Olivier!... Un homme de génie, M, Olivier... pour les chiffres... Mai3 .
I cette sympathie-là, Olivier la rend très peu à l'oncle Ducrey... Homéopatbiquement, s'il la lui rend! IJ*ai voulu deux ou trois fois lui parler de l'oncle , à Olivier... Ah ! si tu avais vu ses yeux ! « — Ne me^ parlez pas de M. Ducrey, mademoiselle ! — Et pourquoi, monsieur Olivier ? — Parce qu'il ne me plait d'entendre parler que des gens que j'aime... » Oh ! il est raide, Olivier! Et ce petit air-là lui va bien ! très bien! Il me plaît beaucoup, M. Giraud!
*- Mieux qu'Edmond Lacoste? fit Louis, ^i^ti ^^^ , qui voulait être railleur et qui peut-être, au ç a èl^^^
ému, troublé, ou jaloux... Ribeyre eût été fort embarrassé de le dire.
Raymonde regarda son cousin bien en face, avec un pétillement dans ses yeux bleus.
— Pourquoi M. Lacoste? dit-elle. Est-ce que c*esl une malice, cousin ?
Louis avait pris, sur le bureau, une invitation sur parchemin, gravée en caractères gothiques et scellée d'un large sceau de cire maintenu par un ruban de soie. A côté des enluminures rouges et or des majuscules, un dessin alerte montrait une foule très parée, habits noirs, robes à traînes, escaladant parmi les plantes vertes un escalier décoré somptueusement.
— C'est de Lacoste, ce dessin? dit-il... C'est chiffonné, c'est élégant, ça a du chic. Invitation moyen âge.... Costumes à la dernière mode... Très joli !
La petite main leste de Raymonde arracha vivement le parchemin aux doigts de Ribeyre.
— Eh ! bien, non, là ! ce n'est pas de M. Lacoste !... Ça t'ennuie?... Mais qu'est-ce qu'il t'a fait, M.Lacoste, que tu le détestes tant?
'— Moi? le pauvre garçon, le détester! Non, mais je le trouve trop gentil!... Il m'a l'air de peindre surtout les dots !
Raymonde se mit à rire d'un bon rire gai de jeuae fille.
— Alors, tu crois qu'il voudrait m'épouser, toi?...
— Je crois que ton père ne le voit pas d'un trop
mauvais œil... il aligne de jolis inventaires au bout de Tan, Lacoste I
— Eh bien» et mon consentement à moi? dit* elle, railleuse. M™* Lacoste? Non, je veux un joli nom, moi ! ... de la noblesse ! . . .
— Il en faut joliment, aujourd'hui, pour qu'on se retourne !
— Aussi, un marquis ne me suffirait pas!... Je veux un prince, tu entends, Louis, un duo au moins. Papa peut bien m'avoir ça?
— A rétranger, peut-être !
— Peuh ! fit-elle, des ducs étrangers, on ne sait jamais si c'est sérieux !
Était-elle sérieuse elle-même en parlant ainsi, moitié rieuse, moitié nerveuse, toute drôle, et si jolie, si jolie, queRibeyre avait envie de lui crier : t Tune dis pas un mot de ce que tu penses, cousinette, et si le nom de Lacoste ne te parait pas assez retentissant, interroge ton petit cœur..., et au fond, tout au fond, tu y trouveras peut-être blotti un nom tout aussi plébéien et vulgaire, celui de Giraud. »
— Quoi qu'il en soit, dit le peintre en riant, que tu deviennes marquise, princesse ou duchesse, ce sera un événement terrible, ton mariage !...
— Pour qui?
— Pour ton mari, donc ! Ah? le malheureux 1 Ce que tu le traîneras de bal en bal et de plage en plage» * ^^ vite nos malles! Et leste au Concours hippiq^^l ï!.l rapidement au Grand-Prix, au tir aux pigeçvn ^ """"
110 \ LB. WLlilON
naval de Nicev«iu.caraaval des hwm d^mer !...)» Qu^le gymnastique 1 ... Tu l'entraîneras comniQ âxn jockey ^ton duel
U yfavaity bandisr queje p«ûitre i^ailkit^ une méld^colie inaccoutumée dans les joli» yjeux Weus de^ Raymonde, EUQ.semblait ftuiv^*e, derJoin> .quelque, image que sa pensée seule voyait... Elle s'échappait, évidemment, de cet hôtel coquet,^ aux murs encore frais, où elle voulait, pour, un; soir, enfermer iout Paris... Où trottait-elle, de ses petits pieds ailés,., la ianÀaisiô.4e Raymonde ?
-r Atonirfier Lôuis,' dit la jeupe fllle brusquement à Ribeyre, tu ne méconnais pas du tout, vois-lu!Si j'fiimais qudlqu'un, je serais capablede me moquer de tout ça, tiens. >— elle montrait les invitations gptbiqu^s,ila lista des invitiez» le petit meuble de 6oule,iles tentures japonaises du boudoir — et d'aller majajger idu pain.Qeoravec jnoainwril Ça t'étonne? Tu..ft':es qu'un faux P«urisi^n, un, faux philosophe 1 Noa^^ulement tu ne jpcie- ooanaiç pas^ m9is tu ne connais pas les femmes I
Louis essaya de rire. Voyez*vQus ça ! Cette^ gamine qui allait luif expliquer Jayie humaine I.iMais soarire s'arrêta en chemin... Il devinait bieui à. qui pensait Raymonde... Parbleu oui, elle l'aimait, cet Olivier, comme l'aimait . Andrée I Et il sorTappelait le double serrement de mains des deux jeunes filles, l'autre ma* tin, chesLedoyen» lorsqu'il avait; chaudement parlé du •jeune homsie que Geneviève trouvait^ « iwp [familier».
Et cela lui causa une impression singulière, à Louis, dépenser que les petites moustaches brunes d'Olivier
. chatouiilaienl ce gai cerveau tout plein de chansons et de rêves Weus, et que, sous ces cheveux roux qui fri-
bsaient là, dans le soleil, il y avait une pensée entêtée
.pour ce garçon. . . Un hrave garçon, soit... mais ni duc, ni prince, ni beau, ni étonnant... Jeune, voilà tout !
~ Ah I vingt ans, quelle richesse, pensait le peintre en regardant sa jolie cousine, — son petit Clouet. — Et avec tous les millions d'Emile Guillemard, ni lui ni moi n'en pourrions acheter même pour deux sous I ;tt eut envie de s'écrier : t Ah! parbleu, quand on
i ipeaseau loup I » La porte, en effet, s'ouvrit, et Suillemard entra comme un ouragan. Il était rouge, congestionné, l'air effaré. Il cria du seuil du petit salon à son cousin et à sa fille :
— * Eb.bien, en voilà une nouvelle I Tu peux décommander tes invités, Raymonde. Elle est loin, notre «BéaaaitièreL.. Pst! Envolée, la fètel
— Qu'est-ce qu il y a donc? demanda la jeune fille, . «un jpeu' effraiy ée .
— ! L'onele Biicrey.. . commença le banquier. — Il est mort ? dit Louis. Cela ne m'étonne pas.
— Oui... Mort ! Mort de colère, ma foi... La vieille 8nmetfvi«it de m' envoyer chercher à la Bourse... Il tripotait, tu. sais, l'oncle Sylvain I Un ordre donné à Rodillon, que Rodillon a mal exécuté, — ^ p^ t-'è^^® ^^" près,, la petite fouine, et voilà une fureur ^ t»^?^^—
Peut-être que ça lui a raflé une partie de sa fortune, la plus grosse partie... On ne sait pas. Ah ! quand il était mal engagé et quUl perdait... Féroce dans ces rtioments-là, le vieux Ducrey I Je ne sais pas ce qui s*est cassé en lui, mais ça Ta étouffé netl... Je viens de le voir... Il est dans son fauteuil... Une momie en robe de chambre... Il a Tair de dormir !
— RequiescatI fît Louis Ribeyre. Il devait finir comme ça, et ce qui m'étonne, c'est qu'il ait autant traîné... N'aimer personne, ça conserve I
Emile Guiilemard eut un hochement de tête admiratif et n'essaya point de cacher le respect que lui inspiraient les hautes facultés financières de l'oncle Ducrey. Un homme, qui, du fond de son antre, menait la Bourse et qui venait, avec Molina, de faire un coup sur lesSouabe!... D'ailleurs, très malin.
Molina? Guiilemard avait des intentions sur Rodillon et sur lui. Puisque Ducrey n'était plus là, place à prendre I
Raymonde jetait, de ses yeux bleus, un regard mélancolique à ses invitations.
C'était si joli ces parchemins, ces lettres gothiques, ces sceaux de cire I Et quelle hste d'invités I... L'oncle Ducrey aurait bien pu attendre, avant de mourir, que la crémaillère eût été pendue I
— Il Ta peut-être fait exprès, dit Louis qui suivait, sous les cheveux d'or, la pensée de cousinette. Je l'ai toujours trouvé si taquin I
Guiilemard s'était jeté, de tout son poids d'homme
robuste, sur un fauteuil recouvert de soieries japonaises, et il répétait d'un air plutôt ennuyé qu'attriî^é la banalité ordinaire :
— Ce que c'est de nous !
— Voilà tout, dit lestement Raymonde, comme si elle avait réfléchi et pris brusquement son parti d'une catastrophe, au lieu de fermer la saison, nous ouvrirons Thôtel Tautomne prochain ! Ce sera aussi remarqué.
— Et les plâtres auront le temps de sécher, fil Louis Ribeyre. Ce n'est pas pour dire, mais ces hôtels nouveaux, coquets, amusants, des bonbonnières, ce sont autant de nids à rhumatismes!... En mourant, qui sait combien de bronchites, angines ou laryngites Toncle Ducrey à évité à vos invités I
Il ne put s'empêcher d'ailleurs de sourire, assez ironiquement, en constatant le genre d'oraison funèbre que s'attirait ce vieillard qui disparaissait.
Ils étaient là trois êtres qui, point méchants du tout, n'avaient pas eu une larme, moins que cela, un attendrissement vrai, devant cette mort... L'oncle Ducrey n avait pas cultivé l'art de se faire regretter! Qu'il vécût ou qu'il ne vécût pas, l'existence ne s'en trouvait pas changée. Guillemard et les Ribeyre avaient vieilli, Andrée et Raymonde avaient grandi sans que le vieux garçon, cuirassé dans son égoïsme, eût eu la moindre attention pour les pères ou pour les enfants. H avait cadenassé sa vie hargneuse. Il se plaisait dans u^® sorte de mystère noir, d'existence impénétrabu o^v ^^^
lli * LE MILUOrr
avarice bizarre d'enta^raeur, de peseup d'or^se trou^' vait à Taise, murée et repliée sur elle^nJ*ffiP8.*Ilh'avaït' rien aimé au monde que ses propres joiesi Qui pouvait* le regretter? Personne. Et c'était Juslièies
Guiliemard, en parlant de Dac^ey, ajoutait d'aîlieurs que, pour lui, Poncle était uni pew fouj L'^rig^naHté^^ à ce degré-là, devenait de Textravî^iM». . On trou"^* vérait, par exemple, un testamsat insensé'' dans* 'le&' papiers du vieux millionnaire que lui, Emile; n*ett' serait pas étonné.
Il devait, au reste, laisser *nnjdi migofc, l'oncle Dti-J crey! Sept ou huit millions, auHmoi«s^ à moins qu^»'^ la dernière affaire n'eût fait baisaerJtechilfoe.' Mais o»» ne savait rien avec un être comme iça/ dontpe*»^sonne n'avait la clef, fermé à secret comme' eaoaiese.i-
— Si Andrée pouvait hériter ! dit Raynewidef toîutinaiturellement, pensant à la cousitte^sans dot. Qu'^sl^oe'^' que tu en penses, papa ?
Guiliemard hoeha.enoorala'têlè^etdit eri'rica»antc
— Mon opinion à moi, c'est que-^ni Attdrée ni' moi »» nous n'aurons un sou, tu entendsil C'est -peut-être MéHe* «> Brunet qui héritera de tout, est-ce qu'on saitj je te let< répète, avec un vieux braque?... Oui, Mélie! Ou quel-^^ que enfant du hasard, que nous îie connaissons pa»^- . que Sylvain aura laissé ramer.se» choux quelque part ^". jusqu'aujourd'hui et qu'il fera riehaipusquement»,» par ' caprice...
— Un enfant? Quel enfant? demanda Ràymonde.
— Ah! dame!... L'oncle Dùcrey 9 été un Richelieu
à son heure... Je me rappelle le temps où, moi, arrivant de Lille, je le voyais, aux avant-scènes, s'étaler avec des demoiselles qui doivent jouer les douairières et rendre le pain bénit maintenant en province I,.. L*oncleDucrey... Ahl le mâtin I...
Il s'interrompit de crainte d'en trop dire et s'il eût été seul avec Louis, il eût conté les vieilles histoires du vieux Ducrey. Le vieil hypocrite ! S'il ne l'était pas pour les siens, il était généreux pour ses vices, celui-là !...
Et, encoï^uûfe«fol9, ce fut l'ortiion derflière de ce s(ï*fôlett€ -enveloppé d'uneTObe dechfambre, quigisait, là^basy su» soft hVy deirîère les volets de l'appartement dei^a i»ufe»Gaumarlini tandis, que, sur le cafWnetiespa-' gnol, le Christ étemel regardait toujours; de fees yeux ' déferre;' le fauteuil où -se te6:ait d'habitude' le vieillard' —fauteuil vide^maintenanl; vide pour toujours', aveo" la couverture jetée au hasard, et, sur l'oreillette de ^ cuir, à reiï(*roi! où^Sylvain-avait posésa^tête àTagonié, un peu de saog séché : — le sang'fertionté aux lèVres^'^ du vaisseau que la colère avait rompu; daws cette' poitrtee 'creuse.'
ft*M«MM*iiMM^
Victor Ribeyre avait été peut-être, de toute la famille, celui que la mort du vieux Ducrey avait affecté le plus profondément. Il venait de le voir depuis si peu de temps 1 Ce moribond, un moment, avait incarné son espoir 1 Et puis Ribeyre ne connaissait ni les sévérités d*homme d'affaires de Guillemard, ni les ironies du cousin Louis. Devant la mort il se taisait respectueusement.
Il éprouva même un sentiment bizarre de malaise lorsque Geneviève lui dit, le soir de Tenterrement :
— Si pourtant nous héritions, nous?
Il ne voulait pas y songer. Il commençait à trouver que les espoirs de sa vie devenaient de la fumée trop vite. A quoi bon rêver l'improbable?
— Mais il n'y a rien de moins improbable que cela ! (disait Geneviève.
Et, au soupir d'angoisse qu'elle poussait, Ribeyre devinait combien elle souffrait, la jeune femme, dans la médiocrité de sa vie.
EUo parlait si souvent de Guillemard, du luxe, de la fortune, de la belle humeur de Guillemard, que Victor, qui n'était cependant point jaloux, éprouvait contre Emile une sorte de rancune vague de négociant malchanceux et de mari inquiet. Le cousin était si gai, si triomphant, étalant son contentement, la joie débordante de ses succè§, lorsqu'il se trouvait avec Geneviève !
— Il n*est pas généreux! songeait Ribeyre.
L'engrenage des affaires de succession avait d'ailleurs saisi, emporté le négociant et, le lendemain des funérailles de l'oncle Ducrey à Saint-Louis d'Antin, Guillemard et Ribeyre, après avoir suivi le deuil, assistaient à l'apposition des scellés, dans ce logis vidé par la mort.
On ne trouvait pas de testament. M"*Brunet, la confidente de l'oncle Sylvain, n'en connaissait pas. Elle semblait même fort inquiète, se demandant si, dans le partage, elle n'aurait rien et si Monsieur l'avait oubliée. Elle savait que Monsieur avait griffonné plusieurs fois, en ces dernières années, des las de choses sur des papiers qu'il cachetait, qu'il serrait, puis il avait brûlé, tour à tour, presque toutes ces paperasses. Des lubies! Des idées à lui ! En fin de comptes il n'avait peut-être pas laissé une ligne, une seule, pour faire connaître ses dernières volontés.
— Il était si drôle. Monsieur !
La même oraison poursuivait l'oncle Ducrey \usc\ue sur les lèvres minces de la gouvernante.
M* Auboin, le notaire de Victor Ribeyp^ -lô^V^^^
d'avis de requérir Tapposition des scellés; Il paraissait inquiet, M* Auboin. C'était un notaire aimable, éléja^ant; frisé, spirituel, montant à cheval au Bois; allant de sott' ' étude à la salle d'armes, courant les premières, groirïà ' affolé de musique, compositeur-amateur à ses moments perdus, collectionneur de tableaux, l'œil très fm, le' goût très sûr, donnant un peu dans Vi'mpressionism& pour avoir l'air de diriger la mode au lieu de la suivre^: un bazochien très moderne, très parisien^ très nouveau ; — le notariat de la nouvelle école.
Il aimait beaucoup les Ribeyre. S'il eût été garçon, il eût été capable de demander la main de M"*^ Andrée. Mais bah! il n'était plus jeune! Il s'intéressait à ces braves gens qui lui plaisaient. Mais il avait grand'peur, M® Auboin, que la fortune ne filât devant Ribeyre comme une volée de perdreaux hors de portée. . . Cela eût pour-tant èi peu coûté à l'oncle Ducrey de faire des honnêtes ' gens heureux ! Et toujours la sentence finale :
— Mais avec un /jye comme ce vieux-là, sur quoi compter?
La colère de Ducrey devait continuer évidemment,. — une colère d'outre-tombe — s'il entendait du Père-^ Lachaise, sous le monument.
Guidé par M* Auboin, Victor Ribeyre' confiait la' maison à Olivier Giraud, qui, très pâle, — on l'avait remarqué, — avait suivi jusqu'au bout, silencieusement, le convoi de Sylvain Ducrey.
Victor, harassé, énervé, passait maintenant ses jour^ nées dans Talmosphère des paperasses remuées rue
LE MllUOX 119 l
Ca«ffiartitîrtettdans4e coudoiernefttideè-^ena de loi, représentant jfles intéfète divers r — avouée ou greffiers ' aux faoes diafouine^^ le teint empourpré ou cireux, les ^ yetix cli^notimtâ, <^ petites arguties sifflant à toutpropos^ suri^leurs' lèvres «minces.
C'était comme la éprise de possession d'un logis par desTongeurs. Tour à tour, ils avaient posé sur les meubles et les caisses, comme de longs ténias, les sceHés collés avec 'de la oire d*un rose pâle, décoloré, pais, les scellés levé», Ribeyre les voyait j aller, venir, ouvrant les tiroirs, dépliant les billets jaunis, les pièces d*or dansite papier où le mort les avatb' roulées, avec l'air^e croupiers de roulette comptant le produit de la journée ou de corbeauxdépeçant des morceaux de chair.
Il y en avait lun surtout qui' semblait férooe : la face d'un rouge de'^bri(îue,de sang à lapeau^ les lèvres minces, avec une barbe mal rasée, faisant sous le nez un ombre semblable à la tache noire d'une poudre de tabac mal essuyée. M* Auboin lavait appelé M* Chognârd. C'était un avoué, représentant les intérêts do Rodillon, intérêts complexes, le financier ayant avec' le défunt des affaires compliquées;
Tout justement ce Chognard inventoriait et interrogeait la caisse de fer, ouverte par un serrurier de feu- Ducrey, lorsqu'il poussa un cri, un éclat <ie rire gai comme un cri de goéland.
— Ah! paT exemple, dit-il, voilà' qn» n'eat^AVât^ ^^^ la succession l
Dans^la caisse, parmi lespapiers^jaunig^ ^ lO'»^^^^^
lâO LE MaUON
ficelés, les cartons poudreux, les photographies pr'esqpie effacées, aux dédicaces t respectueuses et dévouées » de Raymonde et d* Andrée, dans une boîte de carton, une dent d'enfant, la dent de lait de quelque petit être aimé, restait là dans du coton, superstitieusement con« servée par ce vieil homme qui n'avait rien, rien aimé.
— C'est peut-être la première dent de M"* Andrée, dit M* Auboin à Victor Ribeyre.
Non!... Ribeyre ne se souvenait pas d'avoir jamais donné une telle relique à l'oncle Ducrey. Ah ! comme il s'en fût moqué, le vieillard !
Ce qui étonnait son neveu, c'était que ce septuagénaire au cœur ossifié eût eu même la pensée de conserver la dent de lait de qui que ce fût.
— Il y avait peut-être un roman dans la vie du défunt, dit M* Chognard, dont les yeux luisaient. Et s'il y a testament, eh! eh! m'est avis que le propriétaire de la dent que voici — s'il vit toujours — pourrai^bien en avoir la plus grosse part !...
Ce soir-là, Ribeyre rentra plus tôt que de coutume rue de Ghâteaudun. C'était la fête d'Andrée. Elle avait tout juste dix-huit ans et depuis des années, ce soir de mai marquerait une intime joie, une chère soirée en famille.
La maison s'emplissait de fleurs, et, autour de la table, les neveux de l'oncle Ducrey portaient gaiement un toast aux deux mariages futurs de Raymonde et d'Andrée, qui s'amusaient de tous ces vœux. Jamais Ducrey n'avait assisté à la célébration de cet anniver-
L^ MILLION lâl
saire — la date de la naissanc5e d'Andrée lui importait fort peu. Mais Guillemard était là, presque toujours, à moins que quelque gros mouvement sur les valeurs ne l'appelât au dehors. Louis fût revenu du Kamtchatka pour embrasser sa cousine Andrée, et Olivier Giraud, ce jour-là, s'asseyait à la table de famille et il n'était ni le moins ému, ni le moins fervent à porter la santé de M'^* Ribeyre.
Aujourd'hui il ne ressemblerait guère aux fêtes d'autrefois, l'anniversaire d'Andrée ! Non seulement à cause de ce deuil, — la mort de l'oncle, — mais à cause de ce deuil plus profond, plus tragique, la menace de mine, le craquement sinistre qui commençait... C'était par une sorte de superstition que Victor n'avait . point voulu laisser passer ce jour-là sans inviter, comme par le passé, Louis et Emile. Un simple thé. Une causerie ! Mais du moins on pourrait croire que le vent mauvais ne soufflait pas dans le logis ! Qui sait? Ribeyre oublierait peut-être sa préoccupation atroce : la faillite à Thorizon...
Il s'était, la veille, justement décidé à écrire à Molina et à Rodillon, leur rappelant cette entrevue macabre auprès de ce mourant qui, tiré au fond du trou par les tibias, spéculait, spéculait encore et avait, à la fois, dans la gorge, comme des râles d'agonie et des sécheresses de soif d'or... Puisqu'il avait une énergie, ^^^ valeur, un nom, il livrait le tout aux associés de l'oucle Ducrey, — s'ils en voulaient. Mais jusqu'à ptéise^^' ^^ Molina, ni Rodillon n'avaient répondu.
122 LE MILLTOPr
Ribeyre oubHait^tiela. Il ^(miaittie* peiïsef 'à rien, at^ à ce speotaelesiniytre'dela maisoft* du* m(>rt^ en>nahie * par la loi, ni à cette autre? invasion de* -sa' nmisoB à luly par les syndics; bientôt, s'ii ne payaitTf)a's:
— Allons, allons, ne pensons pas à cela, se dîsait-il. C'est la fête d'Andrée !
Triste fête! Jamais le salon de la rue de Châteaudun^ ne parut si profondément sombre à Ribeyre lui-môme, qui sentait un froid de glace dans le logis. Geneviève était là pourtant, et Andrée et Olivier dont le bouquet, de Heurs souriait dans un vase, au coin de la cheminée!... Un bouquet de roses de Ville-d'Avray qu'il avait rapporté de là-bas à Andrée comme d'un cher coin de terre où Ton avait été si heureux autrefois.
Si heureux!...
Mais les lampes sous4euré abat-jour roses éclairaient^^ mal le salon à demi enseveli dans l'ombré; par les fo^nêtres ouvertes le grondement sourd' du dehors moa^ tait; on ne causait pas. Geneviève restait dans ua fan^' teuil, le menton sur sa main/ regardant, de l'autre côté de la rue, les maisons auxvitres éclairées du haut- en-^ bas... Qu'est-ce qui se cachait 'de* bonheur derrière ces rideaux? Ceux-là queoes lampôs, là^bas^ éclai*- * raient, étaient riches sans dowte et s'aimaidot... Être^' aimée, aimer et être riche) c'était la vie, l'unique' exis-tence d'une femme! EUeTignoraity cette existence-là t
On n'entetidait presque, dans le salon, qiîe le tic-tac de la pendule, implacable et monofconeiSous les^îam- *
L]&^MIUAON. 12d ^
pes, . Olivier dessinait isinrua grand album. Aûdréey . madiinalenieat; brodait^ la pensée 'ailleursi.
— Andrée ? dit Ribeyreque ce sileniM élreignai4, à la ^ fia,'.comme uae^angoiseei
Elle releva la tête.
— Est^ee< que tu net va& rien nous jouer ce soir^ en l'honneur de ton anuivei'saire?... Ma chère Andrée, il y a aujourd'hui dix-huit ans...
— Je ne votus aurai» pas jouéune note! Mais^ ce^ soir vous aurez du Chopin inédit... découvert par je ne sais queljournaldeVarsovie... une valse qu'Olivier • a apportée hier à maman l
Elle donnais ce nom à sa bdllenraèiTei quand elle ^na / l'appelait ipas Geneviève.
— Eh bien! fête carillonnée, alors!... s'écria • Victor ' en essayantvdeparaîtregai. Du Chopin inédit! La cou* • sine Ray monde ne se plaindra 'pas !
— Ce sera charmant, dit Geneviève d'un petit ton ;; lent où il y avait quelque taillerie.
Elle comparait le salon lugubre où elle se trouvait avec la galerie de tableaux, le- hall imiiûeo«ev reacalier extraordinaire de l'hôtel Guillemard; rue d'Offéimont, et cette idée qu'il y avait dans le délabrement, de ce jour de fête, de ee thé bourgeoisement offei^ comme ■ par de pauvres petits rentiers du Marais, autire chose qu'un deuil de famille, qu'il y avait la gène,' •-' cette idée humiliante lui faisait, dans la pénornbï©» monter le rouge au front, comme une insulte.
Évidemment, Guillemard ne viendrait ^ ^ et^^^^^*
rait raison. Un tel homme brassant les millions avait un autre emploi à faire de sa soirée que de la perdre à venir boire Teau sucrée de parents pauvres.
— Ah! dit Andrée en entendant le timbre sonner. Je parie que voici Raymonde 1
Ce n*était pas Raymonde, mais le cousin Louis, toujours riant, qui baisa Andrée au front, serra la main de Ribeyre, et s'arrêtant devant Geneviève, dont la lampe maintenant éclairait à demi le profil :
— Etes-vous donc jolie, vous !... dit-il. Oui, là, sous cette lumière ! Dans Tombre formée par Tarcade de vos yeux noirs avec des regards... Diantre!... Et Ton va chercher des modèles autre part que chez les Parisiennes!... On peint des turqueries, des odalisques, des châtelaines, des marquises Louis XV... Imbéciles! Regardez donc ce que vous voyez et peignez-le ! Vous savez, cousine, je ne joue pas les Lacoste et je ne fais pas l'article pour lever un portrait !
Geneviève lui avait tendu la main avec un plaisir vrai. Il lui plaisait, ce Louis, si gai et bon enfant. Le peintre semblait chercher des yeux quelqu'un.
— Eh bien! et Guillemard ? et Raymonde? Comment! je les quitte, je viens à pied, ils montent en voiture, et j'arrive le premier! Ce sont des préjugés, les chevaux!
— Voilà M. Guillemard et M"« Raymonde, dit Olivier Giraud qui s'était mis à la fenêtre.
Louis Ribeyre se demanda même s'il guettait quelqu'un. Peut-être Raymonde? Quelle idée !
Et la porte s'ouvrant, Guillemard entrait comme un
obus, se plaignait de la chaleur, s'épongeait éperdument^et Raymonde sautait au cou d'Andrée en baissant ensuite son joli front jusqu'aux lèvres de Geneviève tou- I jours assise.
Presque en même temps, le père et la fille avaient trouvé le moyen de blesser M"* Ribeyre en s'écriant - Fun : Oli ! mais on étouffe ici ! — l'autre : Comme il fait sombre! Est-ce que vous veillez Tonde Ducrey? •
Cette étourdie de cousineite distribuait ensuite des poignées de main, çà et là : — Bonjour, toi. — Et Louis serrait les petits ongles roses. — Ça va bien, Olivier?
Elle avait jeté cet Olivier sans y penser, tout naturellement, avec un sans-façon qui produisit un singulier effet €ur le jeune homme. Il devint assez pâle et, affectant une correction absolue :
— Je vous remercie, mademoiselle, dit-il en saluant froidement, je me porte bien !
Elle comprit qu'elle Tavait blessé.
—Oh! oh! dit-elle, railleuse, mais sincère. Je vous ai froissé, monsieur Giraud! Je ne le ferai plus!
Et elle lui tendait la main. De loin, Andrée les regardait, aussi blanche qu'Olivier sous les bandeaux de ses cheveux blonds.
Le gros Guillemard qui, en passant, avait jeté à Geneviève un compliment fort bien accueilli, a.ttirait maintenant Victor près de la fenêtre et lui disait :
— J'ai à te parler!
126 LBMILUOW.
^- Il a du nottveau ? dit Ribeyre vivçwietthi Tu «s vu * Môlina?
— Il s*agit bien de Molin^i C'eei de^totiaMi* (xkfmà que je voudrais te dire un mot.
— Olivier?
— Tu me permets Ijieadelexîausôfd'affaipesy n'esta eepas?
Ils restaient là, les coudes sur Tap^îi^i ^e^la fenêtre, ■ tandis qu'Andrée, allant au piano, jouait la valse de Chopin, une de ces inspirations étranges oii le sanglât coupe les rires, avec des coups d'aile désespérés vers i rinfini.,.
Raymonde s'était assise à côté de Louis, auprès de Geneviève, que cette musique emportait bien loin, aux. pays du rêve... El tandis que sa belle-fille jouait,- elle regardait, là-bas, la silhouette de ces deux hommes : son mari courbé, les épaules tombantes, Tair timide, plié en deux sur la barre d'appui, et Guillemard, debout, la carrure superbe, redressant le front et se tenant droit, les mains dans ses poches... Un vaincu! Un triomphaterur !
Les deux hommes se détachaient d'ailleurs de la' fenêtre, tout juste au moment oii la valse finissait, à peine perceptible, comme une mélodie qui se perdrait bien loin, au détour d'un chemin.
— Dis donc cela à Olivier tout haiut et tout net, faisait/ Ribeyre assez ému; tu saurasde suite à quoi t'en tenir !
— Parfaitement juste !
LKJiimuoif 127
Et Guillemai»d,'travore«iil le salon, -alfci droit à OH* vier, qui, à demi appuyé sur le piano,^ causait doucement avec Andrée.'
— Mon cher Olivier, dit brusquemwit:le ilnancier, il faut que je vous dise deux mots, mon ami !
— A vos ordre»,' monsieupl
Guidemard parlait très haut, comme s'il n'eût pasr*' été fâché que tout ce salon où Ton faisait fiileoce ai>-^ prit, comme Olivier Giraod^iui^nséme^ ce qu^il avait à dire :
— Olivier; mon'ch©r,.vousave2tWi remarquer, n'estce pas? que mesalfâirwraugin«»le»l:ohaquogoup da* • vantage... Affaire de chance, jesM9^bie»..Je ne m'en fais pas accroire plus qu'il ne* faut. >
Il regardait, tout en développant ses pectoraux, iGe-w • neviève Ribeyre,* qui écoutait, les yeux brillantsi.
— Actuellement, je négocie les conditions ►prélimi-^ naires d'un emprunt pour deux-^ou trois petits États del'Amérique du Sud. Des negriios qui- ont. des ' mines d'or, de la poudre d'or, des fleuves où l'on n'a qu'à âa»*quer des orpailleurs pour avoir de l'or... et avec-ça,: pas d'argent! On leur en trouvera de l'argent! Il s'agit de drainer l'épargne! C'est facile... Ce qu'il y'^^ ®^- France dans les vieux bas de laine, c'est tétouxàï^^^^^" Mais pour ce diable d'enïpruQt, I pour cettft rtaif® ^^ pour d'autres, je suis comme tou&'les gQi3tY «cO®^^* moi, et je ressemble aussi À Tagri^eulture» -^^^^ • ô^^^* que d'hommes. Or, je vous coonaisv mor^ ^ v/''^ r^^^ \î ^e vous apprécie infmiment. J'ai jeté -^^v f ^ ^
128 LE MILUON
VOUS. Ce que vous voudrez gagner, vous l'aurez avec moi. Est-ce assez carré ?
— Diable ! fit Louis en riant. Jamais, jamais, jamais amateur de peinture ne m'a fait une pareille proposition!
— Tais-toi donc ! dit Raynionde qui regardait Olivier Giraud et que la réponse du jeune homme intéressait évidemment.
Guillemard continuait, avec sa franchise de gros homme :
— Je devais naturellement prévenir votre patron. Parfait. Victor m'engage à m'adresser à vous tout de suite, ici même ! Eh bien, c'est ce que je fais.
Olivier avait regardé Victor Ribeyre qui, les yeux sur le tapis, ne disait pas un mot^ écoutait, et n osait même pas regarder Andrée, toujours assise au piano, mais retournée vers Olivier, anxieuse, les deux mains croisées entre ses genoux.
— N'est-ce pas, répéta Guillemard en s'adressant directement à Victor, je ne fais cette proposition-là à M. Giraud qu'avec ton assentiment?
Ribeyre répondit d'abord par un signe de tête, puis il ajouta :
— Olivier est libre. 11 sait qu'il est libre !
Olivier, droit devant la glace, voyait, à la lueur de la lampe, l'image d'Andrée réfléchie, là et qui, plus confuse, semblait plus anxieuse encore.
— Je suis flatté de l'offre de M. Guillemard, dit-il très simplement, de sa voix mâle, et sincèrement je le
remercie. Demain, monsieur, j'aurai Thonneurde vous écrire.
— Non pas! non pas! fit Guillemard. C'est ce soir, ce soir même, que j'ai besoin de vous regarder comme attaché à ma maison, je mène les affaires comme 99, moi!... Vile et bien! Répondez-moi donc ce soir.
— Mais, monsieur... dit Olivier.
— Eh bien?
— Eh bien, monsieur, répondit nettement le jeune homme, il m'est impossible d'accepter.
Guillemard parut stupéfait.
— Comment... Songez donc!
— Cela m'est impossible, monsieur, répéta Olivier de son ton bref.
Louis Ribeyre, qui observait, fut très frappé de la différence d'émotion que produisait ce refus absolu sur les deux cousines.
Victor, aussi enchanté que sa fille, essayait de consoler Guillemard, — peu habitué à ce qu'on refusât ses offres intéressées. Raymonde s'éventait vivement, un peu nerveuse et piquée. Andrée rayonnait d'une joie mal dissimulée. Allons ! décidément ce M. Giraud intéressait les jeunes filles !
— Voyons, Emile, tu trouveras un autre commis! Olivier n'est pas le seul !
— Évidemment! dit le banquier. Mais je le voyais si bien chez moi !
Il revint à la charge, ne se tenant pas po\it» battu et donnant plus de rondeur encore à sa bonV^^^ ;e '•
— Réfléchissez, Olivier, je vous en prie. Je voi^s le répète, vous fixerez vous-même le chiffre de vx^kre traitement. Vous aurez chez moi; la vie large et libre! J'offre imêfma«He- part àrdé^miiner dans lesbéaéfices. . Ah ! c^esti genlil !
— En vérité ! fit Geaeviôve, que ce déballage d'argent fait par le financier mordait au XM»ur d'une âpre envie.
Et Ribeyre, en brave honrmie plain d'affection, pour ce jeune hommey son collaborateur de touâ les jours, disait à Olivier :
— Voyons, mon cher enfant,. savez-vous que voici , peut-être le commencement de votre vraie existence ?
Réfléchissez, Olivier... réfléchissez!
—» Merci, monsieur, répondit encore le jeune homme, j'ai eu rhonneurde répondre que je ne pouvais accepter.
Il avait l'air de mal supporter toutes ces insistances, et cette sorte de mise aux enchôi^s de. sa personne devant Andrée le blessait presque comme (une injure.
— Mais enfin, puisque Ribeyre vous y autofiae, pourquoi I n'acceptez-vous pas? dit Guillemard desa grosse voix, pourquoi donc?
— Monsieur, dit Olivier aussi poHment que possible, je suis absolument ignorant de votre genre d'opérations... J'aurais Tair trop novice!..* Je n'ai pas toutes
/lesaptitudes...
Ah! cette fois, Guillemard était suffoqué. Il ne trouvait plus rien à dire. Et Louis, se levant tout à coup, se mit à rire de son; toa gouailleur de rapin.
— Nûvice!... Ah! c'est eharmanl!... Novice!... ËsNce que vous n'auriez pas d'apiitu<}e& pour les affaires de Guillamard, le grand GuiÛem«rd, le roi du marché! Pas d'aptitude ipour. les fins de mois eldoradesques du cousin ) Ah ! * mais non, Olivier ! . . . Non ! ça ne peut pas être ça. Ce n'est pas ça. Dites plutôt que vous avez un'autre plat sur le feu, <i*«utres idées... 11 y a peut-être encore des situations plus^ fructueuses ?
— Le eroyea-vous, monsieur Louis? dit froidement Olivier Giwiud, en le regardant en face.
Le peintre a' arrêta court dans ses plaisanteries. Il y avait, dans ce simple regard d'un honnête garçon, le secret tout^entier d*un dévouement sans limites, d'une soif ardente .de.devoir.
-- Non, dit Louis, je n'en crois pas un mot! Et donnez-moi la main.
Emile Gmllemard conmiençait à se demander, très sérieusement, si le triste salon du cousin Victor n'était pas une succursale de Gharenton. Il était furieux, d'ailleurs, oui, furieux. Il avait compté sur* Olivier ! Que diaUe en^ faisait Victor, .puisque les affaires n'allaient pas? Bah ! après tout, Ribeyre^ avait raison. Des commis, on n'en manque jamais !
Il allait se V retirer^ ^ssez maussade, .lorsque, sur un l^lateau^Ja ^vieille Catherine apporta le thé. c Tiens! ditRaymonde, Catherine! » Et étourdiraent, elle de- manda si oUf n'avait plus Françoise dans la maison. Oui, la feinme de ehamltre était partie... Et à ^^^' pression qiie Greneviève mit dans, sa répoi^i^' Qx^vWe-
mai'd devina chez sa jolie cousine une souffrance encore plus exacerbée qu'auparavant, une blessure qui j s'irritait... Et comme il comprenait ça! C'était navrant devoir litie femme charmante... ah! adorable vrai- j ment. . . mener cette existence niaise et mesquine...
Victor ne la comprenait certainement pas, pas plus | qu'il ne comprenait son temps, la vie éperonnée et électrique de ce siècle-ci...
Et tout en regardant Geneviève, Guillemard s'était approché d'elle, lui disant tout bas, avec sa franchise de parvenu, aux plaisanteries lourdes comme des sacs d'écus :
— Vous êtes triste, hein, cousine?... Vous vous ennuyez ici? Irez- vous aux eaux, cette année ?
Geneviève ne répondit même pas. Aller aux eaux! Est-ce que Guillemard était en veine de moquerie?
— Alors vous aller rester à Paris tout Tété. Eh ! bien, et Ville-d'Avray?... Qu'est-ce que m'a dit Victor? Il voudrait vendre Ville-d'Avray? Je l'achète et je VOUS' l'offre !
Elle ne disait rien, regardant le gros homme avec une expression bizarre.
— Je dis des bêtises, fit Guillemard. Mais alors, très sérieusement, cousine, si vous aviez des fantaisies à vous, € ça arrive ça », et que Victor ne les satisfît pas, je vous offre un crédit chez moi. Vous pourrez spéculer si cela vous plaît, c'est très bien porté. Tout le faubourg joue à la Bourse comme à la roulette. J'ai tout l'armoriai de France parmi mes clients !
— Et même un peu moins, dit Geneviève qui prenait en riant, pour ne p(^int se fâcher, ce qu'elle appelait les plaisanteries de Guillemàrd.
Il ne plaisantait pas, le cousin Emile! Il savait bien — et depuis longtemps — tout ce qui s'agitait de convoitises dans le cœur de la jeune femme, et sous cette jolie tête brune. Il jetait, en passant, comme une étincelle sur de la poudre, cet éclair de tentation... Et si tout flambait et sautait, tant pis pour Victor, Pourquoi tfétait-il pas digne de cette exquise créature-là?
Il glissa encore quelques offres d'amitié cordiale à Geneviève, qui semblait ne prendre rien au sérieux. Il chercha encore des yeux ce diable d'Olivier I Où était-il justement, ce M. Giraud? Parti. Il avait tenu à aller finir, en bas, au bureau, une correspondance importante. Toutes les qualités, décidément !
— Mes commis à moi filent comme des maçons, oh! recta, pas une minute de grâce, quand l'heure sonne! dit Guillemàrd, qui avait sur le cœur le refus d'Olivier.
Il regarda sa montre, trouvant d'ailleurs qu'il avait donné assez de son temps à l'anniversaire d'Andrée, lorsque le timbre extérieur sonna.
— Une visite ! dit Ribeyre. A celte heure-ci !..•
Il songea à la lettre écrite à Rodillon, à Molina... Si c*étaient eux !
Catherine ouvrit la porte. C'était M* Auboin, ^^ ^^" taire.
— » Jene- suis, pas- seul, dit M* Auboin eu «eûtarant. J*ai M. RodiUon avec moi !
' RodiUon ! Le pauvre Victor devint tout pâle. Guillemard le regarda d'un air étonné.
— Rodillony ici?
— Je lui ait écrit, fit Ribeyre timidement... Veux-iu le voir?
— Pas le moins du monde! Je le vois assez toute . la journée !
— Ce monsieur est très pressé... il ne veut parler ,<iu*à monsieur, dit Catherine.
— C'est un sauvage, RodiUon, fit Guillanaard, et il a ses raisons... judiciaires !
Il riait un peu, mais parlait toutbas.
— ' Faites entrer dans mon cabinet!
— Oui, monsieur !
M* Auboin, en habit noir, de blanc cravaté, souriait, saluait et disait :
— C'est très drôle ! Tels que vous nous voyez nous
LE MILUeN' 18S
soasmies à TOpéra maintenant... Rodillon et' moi. Il m'a parlé d'une lettre à lui adressée par vous, il m*a deinandé des renseignements. Nous r> avons -qui tLô ie Tribut de Zamora et nous voila *r. Vous êtes en fa-^ mille? Les trois cousines! dit-il en se tournant vers Geneviève et les jeunes filles assises maintenant côte à côte sur un canapé ! Quand je dis les trois cousines^ je pourrais dire leâ trois sœurs ! Mon prédécesseur, M* Dérivai, eût dit certainement les trois Grâces !
Andrée s'était levée et tendait au notaire une tasse de thé.
— Vous connaissez l'afraire dont il s'agit, monsieur Auboin? dit-elle de sa voix qui caressait.
— Non, mademoiselle..., mais M. Rodillon ipvait encJiaatél
— Ce n'est pa&unefraisool dit Guillemard qiri riait. Il donna une tape sur l'épaule de Victor et ajouta-
gaiement :
— Hypocrite! SI' tu voulais entrer dans le& grandes affaires, il fallail y entrer avee moi I... Rdditton, c'est un tripoteur*'
Geneviève, très émue^ous une apparence de froi* deur, était venu vers son mari et elle le regardait avec une. expression' toute nouvelle, comme si elle eût dé*cottYert tout à coup chez lui des ressources intellect tuelles, des énergies, une audace qu'elle ne lui soupçoMait pas. Il avait donc enfin, comme elle^ \a nauséo démette médiocrité écœurante
136 LE MILUON
— Allez, dit- elle, je vous en prie, Victor, ne faites pas attendre ce monsieur.
Il lui semblait, à cette femme, que là, derrière la porte du salon donnant sur le bureau, c'était la fortune qui venait d'entrer.
— Vous savez, dit Auboin à Ribeyre, si vous aviez besoin de moi pour quelque convention à établir... « avec Rodillon, on a besoin d'un notaire ! »
— Fichtre oui ! ajouta Guillemard. Je le connais, jç fais des affaires avec lui !
Victor était pâle comme un mort. Il se regardait dans la glace, boutonnait machinalement sa redingote. Il arrivait là à un moment décisif de sa vie. Sa main tremblait.
Geneviève lui avait pris le bras et, haussant vers lui sa jolie tête, ses cheveux bruns qui embaumaient, elle lui disait à Toreille — lui frémissant et effrayé maintenant:
— Victor, tâche d'avoir ceci présent à Tesprit : qu'il faut marier Andrée... que l'on t'a caché ici des privations pénibles... Ce Rodillon est un homme habile. Ce qu'il te proposera, je l'ignore? mais fais cette affaire, Victor, je t'en supplie !
— Sois tranquille ! dit Ribeyre, dont les doigts serrèrent nerveusement la main douce de Geneviève.
Il la regarda, regarda Andrée, ouvrit la porte et entra dans le bureau, en se raidissant contre lui-même
comme il l'avait fait, le jour où il allait implorer Tonde Ducrey...
Guillemard entendit la voix sèche de Rodillon saluer Victor, puis la porte se renferma, la portière du bureau retomba sur les deux hommes, et tout bruit Ait assoupi. . .
C'était pourtant la vie de Geneviève qui se jouait là!
— Y a-t-il quelque chose de nouveau chez Ducrey, maître Auboin? demanda Louis.
— Rien, grand paresseux !
— Ah ! je la connais, celle-là, dit le peintre. Paresseux ! En art, quand on travaille, on dit : Il en a fait trop! Quand on se recueille, on dit: Il ne fait rien...
— Il y a deux ans que vous m'avez promis une petite danseuse... jupe blanche, minois chiffonné, devant la rampe... une de ces jolies petites rousseé que vous faites si bien !
Raymonde avait écouté et souri.
— Deux ans ! Vous manquez à ma galerie ! Et vous savez qu'elle est cotéey ma galerie ! Votre place est marquée. Le cartouche est commandé: L. Ribeyre.,. École française,., ou néo- française. J'attends... Rien... Mais rien ! rien de rien !
— Qu'est-ce que vous voulez? Il n'y a plus de modèles de petites danseuses à l'Opéra ! Elles ont toutes équipage. Elles ne posent plus. Le temps de les croquer, elles ont croqué des Péruviens [
Guillemard, pratiquement, interrompis i-tt^o^^^^^^^"
138 LE MttXION
Il djernandait des nouvelles de Théniage. Co satané Ducrey avait [dû faire quelque férocité, dépouiller ses neveux, tout donner à Mélie Bruaet. Et encore et tou-* jours, il revenait à son dada ; en homme hal^tué auK affaires, il redoutait ce qu'on appelle un coup de chien.
Avec de vieilles têtes fêlées comme Sylvain^ il fallait s'attendre à tout, ou ne s'attendi^e à rien. Et, enchanté de sa plaisanterie, il voulut se retirer là-dessus. Il faisait chaud. Ces soirs de. mai devenaient «étouffants comme le plein été. Et on respirait si bien au Bois !
— Une promenade au Bois, Louis?
Avec Raymonde! C'était une heure de igaieté, de taquineries amusantes.
— Très volontiers !
Vraiment, Guillemard n'était pas fâché d'échapper^ à la tristesse de cette soirée et à ce silence morne. Il offrit à Geneviève, d'une voix qu'il adoucissait, une. place dans sa voiture. Ah! comme elle eût dit oui si, là, derrière cette porte, elle n'avait pas su que son avenir même s'agitait. Avant tout, elle voulait savoir ce que Rodillon venait offrir à Victor et ce que le négociant . avait accepté.
— Merci, cousin, une autre fois I
— Quand vous voudrez, dit Guillemard en prenant la main de la jeune femme, qu'il garda un ,peu trop longtemps, la sentant frémir dans la sienne. Tout, ce < qui est à moi est à vous !
Geneviève éprouvait une bizainret sensation de
LE MILUON 139*
malaise, un étourdiâsement qui n'était point sans charme ; elle avait eu de ces vertiges, au haut des falaises en regardant sous ses pieds la mer qui l*at-
tirait...
Personne n'avait entendu ce qu'avait dit Emile tout
ias, avec une émotion singulière chez ce gros homme ;
ittais tout en regardant Raymonde qui mettait ses
■^nts, Louis, du coin de Tœil, étudiait Guillemard, en
f peintre. Le manège du cousinramusait.
— Vous nous excuserez auprès de Victor, dit-il à
Geneviève. A bientôt* Au revoir, maître Auboin I Si
l'oncle Ducrey m'a institué son^ légataire universel, ne
jJDû'envoyez pas de télégramme. Ils mettent cent ans à
'araivep I
Guillemard laissa passer devant lui sa fille, qu*Ani.4^ée accompagnait, et envoya un dernier salut à ïf^Ribeyi^e.
t Geneviève entendait s'éloigner les cousins avec une ûère tristesse, comme si c'eût été, avec Emile la rtune, et avec Louis la gaieté, qui eussent brusuement quitté le logis.
La porte qui donnait dans l'antichambre s'était à Bine refermée sur Guillemard que M* Auboin, étonné, it en voyant Victor Ribeyre apparaître, fort pâle, au Buil de son bureau et rentrer dans le salon : — Gomment 1 déjà vous ?
Déjà 1 Geneviève sentait le cœur lui sauter daus 1^ ^itnne. Eh bien ! qu'avait dit Rodillon ?
Elle trouvait d'ailleurs que son mari ay^iu v»dA^
troublé, presque abattu. Il regardait devant lui, ne disait rien.
Andrée rentra, disant à son père :
— Je viens devoir que tu reconduisais ton visiteur... C*est donc déjà fini votre conférence?...
— C'est fini, mon enfant I
La voix de Ribeyre était serrée et rauque.
— Alors, cette affaire ? demanda Geneviève.
— N'en parlons plus. . . une folie I
— Une folie I dit le notaire, Rodillon n'est pourtant pas l'homme des sottises. C'est un sage, Rodillon ! Qu'est-ce qu'il venait vous proposer?
— Ah I je n'ai pas la main heureuse pour mes débuts! fit Ribeyre avec amertume... J'avais écrit... Je faisais mes offres de service !... Je ne me doutais pas qu'on allait... Ça, vraiment, mon cher Auboin — il s'interrompit pour regarder bien en face le notaire — vous ne saviez rien ? n'est-ce pas ? Rodillon ne vous avait rien dit en chemin de ce qu'il venait m'offrir ?
— Rien I
— Tant mieux, dit Ribeyre comme soulagé en serrant la main du notaire.
— Qu'était-ce donc? demanda M® Auboin.
— Une bagatelle 1 Presque rien : un accaparement. Cet homme doux, timide, sentait en lui grandir des
révoltes qui se traduisaient par un accent strident ai colère.
Un accaparement ! Le notaire avait froncé les lèvre^jj avec un léger petit air de mépris : J
-Ah! bah?
— Oui! On- me proposait tout simplement la présidence d'un joli petit conseil d'administration destiné à mener l'opération à bien! j'aurais tout endossé, tout signé, tout avalé ! C*est bien simple !
^Qu'estrce donc, maître Auboin, qu'un accaparement? dit alors Andrée, dont la voix tremblait comme devant un danger et qui devenait aussi blême que son père.
Geneviève, assise, muette, écoutait, tandis que, cherchant des mots pour se faire bien comprendre, le notaire disait:
-— Mademoiselle, c'est... c'est, par exemple, la concentration de marchandises essentielles... nécessaires à la consommation et qu'on a retirées de la circulation pour en exagérer le prix à volonté. Comprenez-vous ?
— Eh bien ! dit Andrée très simplement en regardant son père. Ce M. Rodillon est parti étonné... furieux, je crois... Est-ce qu'il ne s'attendait pas à ton refus?
Le pauvre Ribeyre eut dans les yeux un éclair de fierté. La chère fille ! Elle le comprenait, celle-là ! Il eût souhaité le même cri sur les lèvres de Geneviève.
Geneviève se taisait.
*- Alors, dit M" Auboin, vous avez congédié le Rodillon?
— A son grand étonnement. Mais je crois qu'il espère encore dans les réflexions que je puis faire. Ah! il a fait briller de jolis chiffres ! Mazette ! il faut è^^® ^^ goûté pour refuser ça!... J'en sais qui se sepç^; ^\, jô^^^ là-dessus comme des chats sur la pâtée !..,
142 LE MILUON
11 se mit à rire nerveusement d'un de ces rires qui sentant la folie et qui font mal^ puisse domptant lui^ même et revenait -à 6a<pânséd -triste:
— Allons^ dit4l, il y a des moments durs dans la., vie ! Et ils sont longs, ce& mom^ts«-là! J'avais un tel désÂrde rencontrer quelque ^bosô' de possible^ moi! je croyais bien qu'avec des gens qui ont devant eux tout ouvert, tout... £lnûni il faut <en prendre son parti! Bonsoir, maître Auboin>I
— Bonsoir, monsieup Ribeyre ! dit le notaire en ser- rant fortement la main du brave homme. Et patienca! Tant qu'on peut garder le front aussi ^ haut que vous, on domine tout, aUexI On^arde son- droit à tout!
— Même à ia misère, songeait Ribeyre qui; tout haut, répandit au notaire: — Vous avez raison, mer-
. ci.>. Mais les^aonées- passentïi... passent u. Et ckaque jour un pied d'eau, de plus sur la tête ! Allons, ne ra^ bâchons pas!^.. Andrée, reconduis notre ami, mon eniant.
M" Auboinreneuvela^ en isaiuant Geneviève et Ri-^beyre, ses protestations: de dévouement. Il partait mécontent... Il l'aimait, ce Ribeyre!... Et avec son flair d'homme de loi,< il sentait la ruine prochaineiw. Il la voyait, de son œil de Parisien et de notaire. Pauvres gens! Et cette. adorable fille, And«ée, menacée' de 'vwr sa jeunesse engloutie sous cet écroulement!
Il voulait lui dire tout bas de consoler son père^de lutter avec lui ccmtre lui-même, et il la conjurait da redoubler d'énergjievaillante>, tandis qu'elle l'accoia*
LB' MILLION lis
pagnait,sa belle figuresérieuse toute oontristée, comme si le malheur tiéftnilif eût été là déjà.
Et Geneviève restait maintenant face à flace avec Ribeyre, elle assise' et comme tombée d^ms un fauteuil, lui debouty nerveux, 'marchant dans le saton attristé, où la lampô baissait, • donnant plus do tristesse à ce tête-à-tête cruel de deux êtres désolés qui s'étaient 'aÎHiés pourtant !
Rien! Geneviève se heurtait, avec un entêtement farouche, à cette désilhision suprême. Elle avait tant espéré de cette visite! Rodillon entrant là, c'était un messager de riokesse qui venait I Et rien ! rien ! rien !
— Rien encore ! di4i*-elle tout haut avec une expression de rage..- Dans ce que ce Rodillon apportait il n'y avait rien ! rien !
Le froid de neige du jour noir de décembre l'enveloppait, comme- auti«efois, jusque dans cette chaude atmosphère de printemps.
Rien!... rien!... Pas même Tespoir d'une part quelconque dans la fortune de Ducrey... M* Auboin le laissait entendre assez clairement... Rien à espérer de l'oncle «mort — car il avait dû' déshériter ses neveux... Rien à attendre de Rodillon vivant ! Rien ! rien I rien!
Elle répétait ce mot avec tin acharnement de monoiBane.
Ribeyrê lui dit brusquement;.
— Tu n'as donc pas entendu? Il y avait trop, au ccHEtlraire.
— trop ! C'est peut-être pour cela que vous avez dit: non ? demanda Geneviève qui raillait.
— Certainement, c'est pour cela !
Elle le regarda un moment, silencieuse, la poitrine gonflée d'une colère qu'elle essayait de dompter, puis, tout à coup éclatant, dans l'effondrement de ses efforts et de ses espoirs :
— Ah ! tenez, monsieur, vous n'aimez pas votre femme ! vous n'aimez pas votre fille !
A son tour, il la regarda, stupéfait :
— Geneviève !
— Je suis lasse, dit-elle, toute déchirée de douleur> je n'en puis plus, je suis brisée, je suis à bout !
Que disait-elle là? Ribeyre s'était arrêté, l'écoutant.
— Ce n'est pas là ce que le mariage m'avait promis!... dit-elle avec amertume. Je n'ai rien à vous reprocher, sans doute! Quand vous m'avez prise, j'étais pauvre ! Mais cette pauvreté même je la préférais, moi étant libre, à cette gêne, à cette angoisse, à ce je ne sais quoi de mesquin et d'étouffant qui est l'existence que je traîne!... Je souffre, vous ne le voyez donc pas?... Eh non ! vous ne le voyez pas ! Vous avez ce qu'il vous faut, vous, puisque décidément il ne vous faut rien ! On vous aime, on vous honore ! Votre fille vous fait de la musique à laquelle M. Olivier applaudit. Eh bien ! moi, — accusez-moi de folie si vous voulez, je ne suis pas heureuse à si peu de frais. Ambitieuse, soit; mais j'ai d'autres idées que les vôtres, d'autres désirs que les vôtres, d'autres soifs que les vôtres, ne
fût-ce que pour Andrée, dont jo ne suis que la bellemère, mais que j'aime, et à Tavenir de qui je songe peut-être avec plus d'angoisse que vous, son père.
Victor se demandait si c'était bien Geneviève qui parlait. Il le savait bien, il le voyait bien qu'elle souffrait. Et pour qui était-ce, si ce n'était pour elle et pour Andrée qu'il suait chaque jour le sang de son corps?... Mais ce qui couvait de colères, ce qui s'amassait de rancunes chez Geneviève, non I il ne le soupçonnait pas. Il était écrasé. Le nom d'Andrée le rappela à lui.
— Andrée, qui me comprend et qui me pardonne, si je l'ai pas faite riche, m'a remercié d'avoir refusé!... Andrée sera toujours heureuse si je ne descends jamais à une infamie ! D'ailleurs, ne vous inquiétez pas d'Andrée ! — Elle sera heureuse, je vous le promets !
-— Ah! dit Geneviève. Si vous en êtes persuadé, c'est que vous avez pensé à elle. Mais à moi, comment y avez-vous pensé ? Je ne suis pas une héroïne comme Andrée, qui a, je le reconnais, tous vos mépris pour le luxe!...
— J'aime la vie large, poursuivit Geneviève, la vie de Paris que je vois là, à deux pas de moi, à deux pas de vous, chez des amis, chez des parents , Guillemardou d'autres; et cette existence pour laque^^® ï^' tais... pour laquelle je suis faite, y ai-je jaitxa^^ goùlè? Non, je Tai attendue toujours,je l'ai espéré^\ -sjoxxsme l'aviez promise en faisant de moi vôtres V vx<^®^* ^^
l'avez-vous donnée?... Chaque jour une ^ ^^^ ^v^^'^^^
promise en faisant de moi votr^ ^ Ai^
déchéance nouvelle! Je m'ennuie à périr! Ah! je m'ennuie! je m'ennuie! Et j'ai peur! Je sais bien ce qui peut vqnir à présent, allez ! La misère? oui! il n'y a plus que cela... Parbleu ! vous êtes homme à Taccep- - ter, vous, et Andrée aussi ! Vous êtes stoïques, vous, et vous vous résignez très aisément, je l'avoue, au sort que vous vous faites ! Mais moi ! moi !... est-ce que j'ai votre âge?
Et, toutes les ardeurs refoulées de cette Parisienne de vingt- six ans, élevée en marge du luxe, l'ayant côtoyé et rêvé toujours, fille sans dot, femme sans fortune, bourgeoise aux goûts de patricienne, remontaient à ses lèvres dans une protestation violente oii ses appétits, sa jeunesse, ses songes, ses désespoirs se mêlaient dans une terreur violente des affres de Tavenir, et une haine féroce contre les déceptions du passé !
^-— C'est que nous y touchons à la misère, disait-elle encore, elle est là ! là ! Et quand vous pouviez nous y arracher, vous nous y laissez tomber; pourquoi? parce qu'il vous déplait de gagner trop d'argent ! Et, cette misère, si je n'avais pas la force de la supporter?
La malheureuse ! Il lui criait de se taire. Il éprouvait pour elle comme une honte. Était-ce Geneviève, sa Geneviève qui parlait?
^ Fallait-il devenir malhonnête?... dit-il sévèrement.
Elle se leva et jeta ce cri de raillerie désespérée qui souffleta Victor comme d'une honte :
— Eh ! vous trouvez tout malhonnête, vous!
Mais celte honte, c'était pour elle, non pour lui, qu'il la ressentait. Cette surdité de conscience chez cette femme Teffrayait. Elle souffrait tant, il est vrai.
Il faut pardonner tant de choses à ceux qui souffrent !
Il essaya de l'attendrir. Il se sentait remué lui-même par des souvenirs qui maintenant, au moment où il allait écraser cette Geneviève de son mépris, lui revenaient au cœur et le gonflaient.
— Geneviève, voyons, Geneviève, vous n'avez pas oublié mon amour dès que je vous ai connue, ni mon bonheur quand votre père vous a donnée à moi, ni mon travail incessant quand j'ai voulu vous faire heureuse.
— Je n'ai rien oublié..., dit-elle froidement.
Il lui avait pris les mains, la regardait au fond des yeux, cherchait le souffle de sa bouche :
— Mon amour a toujours augmenté, toujours
comme mon bonheur! Geneviève... oui, ce bonheur intime demeuré intact jusque dans mes épreuves de chaque jour... Mon affection a toujours été en grandissant jusqu'à présent, tenez... où vos paroles viennent de lui porter un coup... Ah I que tu m'as fait mal, val sans le savoir, sans le vouloir... Vois-tu, Geneviève, je travaillerai , je travaillerai jusqu'à ma dernière heure... et je mourrai à la peine s'ille faut; mais„ jamais je n'abaisserai le nom que tu a^ accepté de moi! Orgueil bourgeois tant que tu v^^ Ava^ \Uaia fierté de brave homme qui a été élevé ^^^ ^^es^^^^cslà par les siens... Je ne suis pas fait po\x 9 vV\^^^^*
ges... J'ai voulu voir, j'ai reculé... C'est trop sale... Crois-moi, Geneviève, et il la serrait contre lui avec un élan plein de passion et de douleur, je t'adore, ma Geneviève aimée, et je ne peux pas, je ne veux pas te déshonorer!
— Vous m'adorez ? dit-elle lentement, vous m'adorez?
Elle répétait le mot avec une amertume pleine de reproche.
— Si vous m'aviez adorée, vous auriez été autrement habile avec l'oncle Ducrey, vous seriez peut-être son unique héritier aujourd'hui, ou vous auriez écouté les propositions de cet homme qui vous apportait un moyen de fortune, un levier inespéré; vous auriez laissé lace puritanisme qui me tue, et ce que je vous demande, la vie que je veux, vous me l'auriez donnée !
Ah! cette fois, toute Thonnêleté bafouée du pauvre homme se révoltacontre cette inconsciente ingratitude! Il la repoussa, cette femme qu'il aimait, qu'il adorait, sa suppliante voix brisée venait de le lui dire. Il se redressa et, brusquement, avec un accent qui était un ordre :
— Assez! dit-il. Vous ne m'aimez décidément pas, pas même assez pour essayer de me comprendre ! Allons ! il faut bien que je m'avoue cela ? Vous n'avez jamais vu en moi que l'incarnation de vos rêves d'ambition, de vos désirs de fortune! Et, égoïstement préoccupée de vos soifs de vie, c'est vous, vous qui osez nier l'immense amour de mon cœur. Cet amour-là, vous n'en êtes pas digne. Assez !
LE MILLION 1 il)
Elle eut alors, dans un mouvement subit de remords, un élan vers lui, elle jeta un cri qui était la demande d*un pardon :
— Ribeyre !...
— Ah ! plus un mol, ne m'approchez pas ! s'écria Ribeyre éperdu. Vous n*êtes pas digne de ces larmes que je verse comme un imbécile et comme un lâche!
11 la repoussa brusquement et, par cette porte qu'il avait franchie pour aller rejoindre Rodillon, tout à rheure, il s'enfonça dans son cabinet, avide de solitude; et là, debout, le front collé à la vitre de la fenêtre, il demeura les yeux hagards, fixés sur les lumières de la rue et les ombres des passants qu'il semblait regarder et qu'il ne voyait pas.
Derrière la porte du salon, dans Tantichambre, Ahdrée se tenait droite, glacée de crainte, tout son «corps devenu froid, excepté sa tête qui brûlait. Elle allait rentrer un moment auparavant, après avoir salué M® Aubouin, lorsque le bruit des voix Pavait arrêtée et clouée là brusquement. Qu'y avait-il donc ? C'était son père qui parlait. Puis Geneviève maintenant.
— Et que disaient-ils ?
Chaque parole de ces êtres chers lui entrait au cœur comme une lame de couteau. Elle Taimait comme une sœur aînée, cette Geneviève ! Et elle Tentendait, là, répondre avec une espèce de dureté implacable, de colère méchante à cet homme qui lui disait : Je t'aime!
Andrée s'appuyait à la muraille pour ne pas tomber. Elle sentait que la fraîcheur des murs faisait du bien à la fièvre soudaine qui, maintenant, lui venait. Glacées tout à l'heure, ses mains étaient toutes chaudes maintenant.
Elle n'osail pas entrer. Elle ne voulait pas que Ribeyre sût qu'elle avait tout entendu... tout! Elle restait muette, ne bougeant pas, Toreille tendue, malgré elle, avec l'avidité douloureuse de tout entendre. Les voix s'étaient tues. Un bruit de porte qui se fermait. Son père, évidemment, qui rentrait dans son bureau. Puis une sorte de sanglot ou de soupir de Geneviève qu'elle devinait assise, et le frôlement d'une robe sur le tapis... Encore une porte ouverte brusquement, refermée de même... Geneviève avait regagné sa chambre.
Là-bas, elle songeait à cette pauvreté qui venait, à cet abaissement quotidien, au malheur sans fin, sans relâche, sans espoir.
Et si Andrée avait su qu'en se répétant avec uni sorte de rage nerveuse : « Je ne veux plus souffrir ! Je ne veux plus ! » la femme de Ribeyre pensait à ce serrement de mains plein de promesses de Guillemard, aux mots à double entente, aux promesses du cousin Emile, énigmatiques et troublantes!
Elle ne pouvait le savoir, Andrée, ni le deviner; âme droite, ne soupçonnant point le mal et toute stupéfaite, éperdue devant cette réalité qui l'étreignait au cœur. Il avait cessé, le bruit affreux de celte discussion irritée, amère, blessante, entre ceux a^^*^^^^ ^^" mait plus que tout au monde!... Il ay^^u ^sè^»"^^^^
elle l'avait entendu! Et quels mots me^i , . v^ ^^^ des poignards étaient venus jusqu'à ellç:^ ^'^ Af^^
jusqu'à ell^ ."'^"\ç\\r^^^^^^^:
Etait-ce possible? Il y a de ces halluciv. " W" ^sv^^"^^^"
ses ! Si c*en était une ! Ah ! comme elle eût voulu que ce fût une de celles-là !
Et elle avait envie de courir embrasser son père, de le consoler, de coller sa joue à sa joue, de lui dire : « Je suis là, tu sais, je t'aime. Tout ce que tu fais est bien fait! Du pain noir avec toi, mais ton honnêteté intacte, tu as raison, tu es la raison vraie, Thonnêteté vivante... Je t*aime, je suis ta fille, ta bien-aimée fille, je ne te quitterai jamais!... Je t'adore... Et Geneviève t*aime aussi! Ne Técoute pas! Elle se calomnie, elle se calomnie elle-même ! » Oui, elle allait lui dire cela, au pauvre homme, qui, là-bas, sanglotait peut-être...
Elle poussa la porte, traversa le salon assombri ou une lampe unique brûlait au milieu des tasses de thé, des gâteaux en désordre, et elle entra dans le cabinet de son père. Ribeyre n'y était plus. Il avait dû descendre à son bureau par Tescalier de service puisqu'elle ne l'avait pas vu dans l'antichambre. Elle alla à la fenêtre de la salle à manger. Des lumières filtraient, en effet, en bas, à travers les volets du magasin. Pour se consoler, pour oublier, Victor Ribeyre travaillait.
Andrée demeura un moment pensive, sentant les larmes qui venaient. Puis elle quitta la fenêtre et rentra au salon, lugubre. Elle s'était assise machinalement, accablée sous un découragement de malade; c'était fini maintenant dans la chère maison, ces soirées si calmes d'autrefois, si douces ! ce pauvre bonheur!...
Et regardant à la muraille un portrait' de Ribeyre fait jadis, Ribeyre jeune, souriant, presque rose, trop gai, comme il disait, trouvant que le peintre lui avait donné un rire qu'il n'avait pas :
— Cher père, lui dit-elle, en lui envoyant un baiser, oh ! mon pauvre père !
Et relevant Tabat-jour de la lampe pour le mie^ix voir, le contemplant là, effrayée des changements de cette physionomie autrefois heureuse, amaigrie maintenant et souffrante, elle restait les yeux fixés sur ce portrait qui semblait lui sourire.
Elle n*entendit même pas la porte du salon qui s'ouvrait doucement. Elle ne vit pas une ombre qui restait debout à l'entrée. Mais la voix très douce, avec son accent mâle, d'Olivier Giraud qui lui parlait, vint à elle, comme une caresse, et elle se retourna, apercevant le jeune homme dont le bras s'étendait vers le portrait du père.
— Rappelez-vous bien, disait le jeune homme, que je ne le quitterai jamais !
— Jamais?
— Jamais !
Elle s'essuya les yeux.
— Est-ce que c'est possible?... Il faut gagner sa vie ! C'est le droit et le devoir de tous ! Ici, vous devez bien le savoir, mon père ne va plus pouvoir rémunérer dignement votre...
n ne la laissa pas achever. Il s'approcha d'elle lentement.
— Vous souvenez-vous, de notre conversation il y a deux ans, dans le jardin de Ville-d'Avray ?
Si elle s'en souvenait !
Ces chers souvenirs, évoqués tout à coup, l'arra- <îhaient brusquement à sa peine présente. C'était un brouillard qui se levait, laissant voir des horizons verts avec du soleil, des fleurs, un sourire !
— Et vous, dit-elle, vous rappelez-vous les cloches de Chaville?
— Et les saules de l'étang?
— Et le mendiant ?
Elle resta un moment attendrie, sans parler, presque suffoquée.
— Si je me rappelle tout cela!... C'est ce jour-là, en revenant de l'étang de Villebon que vous vous êtes mis, en causant, à vous confesser, comme vous disiez. Vous teniez à m'expliquer votre caraclère indépendant...
— Sauvage, dit Olivier. Eh bien! si vous vous en souvenez, vous devez être sûre que je resterai ici.
Il avait dit cela d'un ton ferme, en la regardant bien en face, franchement.
— Je devinais bien que vous pouviez craindre que les offres de M. Guillemard ne m'eussent tenté. C'est pourquoi je suis remonté pour vous dire de suite ce que je vous dis là. Votre père a besoin de moi, je reste avec votre père. Et c'est tout simple. J'ai à me faire pardonner, — je vous le disais ce soir-là, souvenezvous, — une sorte de fierté un peu hautaine, une sus-
ceptibilité un peu farouche. Mais que j*aie ces défautslà, c'est tout naturel. C'est tellement vil, la cupidité, qu'on ne doit pas môme risquer jamais d'en être soupçonné par personne I
Elle voulait l'interrompre...
11 fit un geste :
— Tant que ces sentiments seront à Tabri conmie dans cette maison, — c'est encore cela que je vousdi-. sais, lavez-vous oublié ? — tout ira bien pour moi, je ne suis pas exigeant avec le sort I Mais si, je ne sais quand, je ne sais comment, j'avais la moindre peur d*êLre suspecté de quoi que ce fût de vénal ou d'intéressé, eh bien I je m'en irais, et personne, pas même vous, Andrée, ne pourrait me retenir.
— Oui, fit Andrée lentement, c'est bien ce que vous m'avez dit I
Puis elle resta silencieuse, le regard à terre. La pendule sonna onze heures.
Andrée releva la tète,
— Oh ! mais il est tard... Je vous»en prie, dites à mon père de remonter !
Le jeune homme fit un pas vers la porte.
Elle le retint du geste, lui tendit la main, et pendant qu'il gardait dans la sienne cette maiu de Jeune fille :
— Pas même moi ? murmura Andrée (j^ ^a^o^^®"^^^^ caressante, en cherchant dans l'ombre o^ ^e^^*
Elle lui reprenait peu à peu sa mai^ p^\^ xtiO>r^ement doux, sans pudeur fausse. '^
— Il faut me' pardonner, mademoiselle, répondit Olivier dont Taccent tremblait un peu. Pas même vous !'
Et au fond de ce « Pas même vous ! » répété avec sa fermeté de soldat, un amour profond, voilé, attristé^ tremblait.
Leurs intiins s'étaient séparées.
Il dit encore :
— Je vous renvoie votre père!... A demain î
— A demain !
Andrée écoutait le pas du jeune homme qui s'éloignait. Elle resta un moment là encore, pensive. Elle se répétait, avec Taccent qu'il y avait mis, les mots :. * Pas même vous ! » Et puisque c'était la médiocrité du logis qui rattachait à la maison, qui le rapprochait d'elle, cet Olivier, elle était presque tentée de trouver un charme à cette lutte avec la pauvreté dissimulée sous un demi -luxe... Elle l'eût aimée, cette vie presque besof^neuse, si elle n'eût pas coûté, jour par jour, un peu de force, un peu d'espoir, un peu de vie à son père !
Elle courut à la porte en entendant qu'on l'ouvrait-
Ribeyre remontait, sa lampe à la main.
11 sourit en voyant sa fille.
— Allons I dit-elle en l'embrassant, c'est le contraire d'autrefois : tu me grondais quand, petite, je ne voulais pas me coucher... Maintenant, c'est moi qui me fâche ! Oh ! le grand enfant ! le cher grand petit ! Allons» allons^ dodo, papa !
Et, coulant jusqu'à lui sa tête blonde, elle resta uu moment ses lèvres collées au cou du pauvre homme», tandis que lui, moitié riant, moitié pleurant, disait tout bas, en Tembrassant dans les cheveux :
— Tu as raison... Tu vois, j'obéis !... Chère adorabla fille !... Mon grand bonheur, va!... Ma petite maman l
OF New York.
-^ Onze heures dix, et monsieur ne monte pas !...Et niîidame n*est pas sortie de sa chambre !... Et mademoiBelle n'est pas ici ! Les œufs seront trop durs !...Il5 seront trop durs certainement !
C*était Catherine qui, dans la salle à manger, attendait devant le couvert mis. Elle avait frappé à la porte de. Geneviève, Andrée était avertie. M. Ribeyre montait d'habitude à Theure sonnante, exact comme unchronomètre. Pourquoi n'était-on pas là, ce matin, et, (ju'tittendait-on pour déjeuner ?
Évidemment la maison était triste. Catherine avait trouvé à M'^® Andrée les yeux très rouges : elle avail pi^niré, c'était bien visible. Et madame qui s'enfermait de son côté tandis que dès l'aube, — Catherine l'aval liien entendu — monsieur était descendu à son bureau^ d'où il ne remontait plus... Il y avait quelque chose,^ mnis on ne ferait croire à Catherine qu'il n'y avait psi quelque chose., ^
Quoi ? Ah ! par exemfile, quoi ? — Rien de gai, pour sûr ! Et la cuisinière hochait la tête, ne voyant dans le malheur présent que ce désastre nouveau : les œufs qui, tout à rheure, seraient trop durs.
Elle les cassait, les fendillait, poussait des soupirs et regardait la pendule. Personne ne venait. Est-ce qu'on ne déjeunerait pas aujourd'hui ? Sur la nappe blanche, les cerises luisaient et les fraises s'entassaient dans le compotier. Catherine les avait choisies avec tant de soin ! On ne les goûterait donc pas ?
Désolée, elle tressauta tout à coup sur elle-même en entendant, coup sur coup, à la porte extérieure, deux fois sonner le timbre, rapidement. Enfin ! c'était monsieur I Et pourtant monsieur ne sonnait pas d'habitude. Il avait dû oublier ses clefs. Voilà pourquoi il ne montait pas : il les cherchait.
Catherine courut à la porte. Elle avait déjà sur les lèvres le reproche de la cuisinière kabituée à avoir son franc parler au logis : « Ah I monsieur, à quoi pensezvous ? Les œufs ! Ils seront durs, les œufs ! » Mais lorsqu'elle ouvrit, son refrain lui resta sur les lèvres. Ce n'était pas monsieur.
C'était M* Auboin.
M* Auboin, rouge, essoufflé, — avec Vair d'un événement, songeait Catherine, — et qui, souriant, tout ~ son visage épanoui comme une pivoine, enita ^^^^ ^^ salle à manger en criant à la table vide :
— C'est moi, mes amis !
Et cet ouragan d' Auboin s'arrêta tout à vO ^^^^
voyant que des assiettes régulièrement posées, des chaises à leur place, et, sur la nappe, dans des coquetiers, des œufs intacts que Catherine, d'un geste maternel, lui montrait sans dire un mot, avec une commisération profonde.
— Eh bien ! oii sont-ils, vos maîtres ? Est-ce qu'ils sont naorts ?
Il riait, le notaire, mais la plaisanterie sembla lugubre à Catherine, qui répondit :
— Dieu merci, non... Mais...
— Sont-ils malades ? Oii sont-ils? Est-ce qu'ils dorment ? Qu'on les réveille !
Et M® Auboin frappait du pied gaiement, emplissant de sa belle humeur la salle à manger vide.
— Voyons, Catherine, amenez-les-moi , morts ou vifs,!... Ce que j'ai à leur dire va les remettre sur pied. Ils héritent !
— Ah I mon Dieu ! fit Catherine toute suffoquée. Elle joignait les mains et voulait courir. Elle n'avait
plus de jambes. Coupées net.
La porte qui donnait sur le salon s'ouvrait justement et Andrée entrait. En apercevant la jeune fille, le notaire lui tendit les deux mains, joyeusement :
— Ah ! mademoiselle ! que je suis content !.. Que je suis content !
Il tira de la poche de son veston un papier plié dans une enveloppe gommée, non cachetée :
— C'est le testament!.... Chognard, cette petite fouine de Chognard, Ta trouvé à l'instant... à l'instant
T.E MILLION ' ici
même... Il était dans un tas de papiers non invente* ries, le testament I Vous héritez !...
— Mon père ! Ah ! mon pauvre père ! s'écria Andrée, dont les beaux yeux s'emplirent tout à coup de larmes. •
Elle ne songeait qu*à lui dans ce grand bonheur inespéré qui faisait flamber de joie la figure de M** Auboin.
— Ça rachète toute la vie de Ducrey, ça !
Et le notaire, regardant encore en riant toujoui^s la vieille Catherine devenue muette et qui ne bougeait pas :
— Eh bien, faut-il les aller chercher, vos maîtres?
Catherine était déjà hors de la salle à manger, traversant le salon et frappant à la porte de Geneviève, retrouvant la voix et criant follement :
— C'est rhéritage, madam.e! On l'apporte !... L'héritage est là I
Andrée, perdant un peu la tête aussi malgré sa raison calme, avait eu la tentation d'ouvrir la fenêtre e^ d'appeler dans la cour son père... Elle aima mieux descendre, voulant être la première à sauter au cou du pauvre homme, et lui dire, joyeuse, que maintenant il ^ n'avait plus à se tuer pour elle. Ah ! quel réveil après quelle soirée I
Geneviève avait ouvert sa porte. Elle avait x^a^^^ ^^ matinée dans la solitude de sa chambre, n'o^a^vL v)V^^^^ retrouver peut-être en face de cet homme q^ ^ -vv©^^^^^ humilié hier, presque outragé, et en éprou^ ^ cP^^^
une honte. Les cris de Catherine avaient semblé l'appeler du fond d'un rêve triste. Brusquement, on l'arra- <5hait à elle-même.
— Qu'y a-t -il donc ? demanda-t-elle, blême, tremblant un peu, tandis que la vieille servante répétait encore : — L'héritage, madame, l'héritage !...
— Est-ce que c'est possible?
— - Tout ce qu'il y a de plus possible, madame ! Le voici, le testament !...
Et ce brave garçon d'Auboin, comme un soldat brandirait un fanion conquis sur l'ennemi, agitait le papier au-dessus de sa tête et le faisait claquer dans le vent ^u-dessus de ses doigts.
— Le testament?... L'oncle Ducrey? balbutia Geneviève, dont la pâleur maintenant se changeait en unejolie teinte rosée...
— Testament olographe de Sylvain Ducrey, oui, madame. Il remonte au 12 mars 1880... un peu plus -d'un an de date... Et vous voilà riche !... Ah ! ma parole, cela me fait autant de plaisir que pour moimême !
Auboin se retourna, entendant du bruit, et il aperçut Ribeyre au bras de sa fille.
Victor avait l'air stupéfié d'un condamné écoutant ^a sentence.
— Ah ! dit le notaire, mais vous êtes tous verts comme des noyés!... C'est le testament, moucher Ribeyre!... le testament! Signé! paraphé!. . Vous héritez !
LE MILLION 16ïî
Ribeyi'e avait tendu sa main à Geneviève qui, d'un élan où il y avait de la joie et du repentir, 8'était jetée vers lui, et là, debout, serrant contre sa poitrine ces deux créatures qui étaient toute sa vie, — sa fille et cette adorée Geneviève, — il regardait Auboin qui, rayonnant, tenait entre ses mains ce papier qui apportait une fortune, le parcourait des yeux encore, et ' disait :
— Voilà! Le testateur lègue à MM. Victor et Louis Ribeyre...
— Louis aussi, dit Victor, dont le visage, hier attristé, ressemblait maintenant au portrait qui souriait, là, dans son cadre d*or.,. Ah ! je suis bien content ! Ce ion Louis !
■—Il lègue? demanda Geneviève, qui respirait à peine, folle de joie, haletante, ayant peur que tout cela ne fût un mensonge.
— - Mais il lègue à peu près toute sa fortune à ses deux neveux ! Oui, sauf des legs à des serviteurs, la demoiselle Mélie Brunet... le cocher... d'autres petites choses encore, tout vous revient.
— Tout ? dit Geneviève.
— Tout !
— Mais c'est énorme !... Mais...
— C'est certainement plus de trois millions pour chaque héritier, madame !
Trois millions!...
Il semblait à Ribeyre qu'un vent de vertige \\x\ soufflait aux tempes. Trois millions à lui, troi^ wvï^^^^^ ^
ce pauvre homme qui avait devant les yeux le spectre d'une échéance de quatre-vingt mille francs et qui n'osait pas, ne Savait pas, ne pouvait pas le chasser, cet affreux fantôme! Trois millions!... Ses oreilles l;)ourdonnaient ; il lui montait aux lèvres des rires nerveux comme des spasmes. Ses veines lui battaient... Il avait peur de devenir fou.
— Je n'ai pas voulu tarder d*un instant à vous dire ça, fit M® Auboin... Ah ! j*ai couru !... Je suis bien heureux !
Ribeyre balbutiait des remerciements, cherchait ses phrases et ne trouvait que des : « Merci..., merci..., mon cher Auboin !» Et il répétait à ses chéries : «Ah! Geneviève ! Ma fille ! Ma pauvre Andrée ! »
— Tu ne souffriras plus, père, lui disait tout bas Andrée de sa voix douce, — et elle prenait dans sa main la main de Geneviève, — ni toi, ni maman !
Dans un coin, la vieille Catherine, suffoquée, pleurait et disait :
— Enfin ! Pour une fois , l'argent va donc aux honnêtes gens!
— Je vous laisse, fît brusquement M* Auboin... Je vais rue Torlaque, à Montmartre.
— C'est vrai, dit Victor, ce pauvre Louis !
Le notaire riait encore.
— Pauvre ! pauvre ! plaignez-le. Le voilà millionnaire !
— EtRaymonde, demanda Andrée, elle n'a rien?
— Plaignez-la aussi, celle-là! fit le notaire. Elle
n'a pas un centime de Sylvain Ducrey, mais monsieur son père possède, à vue de nez, dix-sept ou dix-huit millions. Elle peut vivoter, M"® Uaymonde !
Il allait s'éloigner, lorsque Geneviève le retint, quittant Ribeyre pour tendre la main à M** Auboin :
— Encore un instant ! que je vous remercie aussi, moi, dit-elle.
Elle avait une nerveuse envie de pleurer, un besoin de pardon et d'oubli.
— Moi, madame? je no suis dans tout cela que le porteur de la nouvelle ! dit le notaire. Ah ! çà, rendezvous à mon étude ce soir à cinq heures... Tous les héritiers convoqués... Il n'y en a pas tant, Dieu merci !... Au revoir !
Il partit comme il était venu, dans une bourrasque de belle humeur, et maintenant, Geneviève, revenant à Victor, lui disait, d'un ton de caresse suppliante :
— Pardonne-moi! je souffrais tant !... Ah! que je suis heureuse ! bien heureuse! D'unbonheur d'enfant!... Mais mes injustices, mes cruautés, tu me les pardonnes, n'est-ce pas, Victor ?
— Je t'aime ! lui dit-il avec une effusion où il y avait le dévouement, l'affection d'une existence entière.
Alors, tout à coup, dans ce logis où, comme I© soleil de mai par la fenêtre ouverte, la fortune etv^^^Lit par poignées, par rayons, par flots d'or, uti^ ^qxH ï®lentit tout à coup, effarée, désespérée, pç^^,^ Y^ à ^"^ suprême appel dans une tempête. ^^
— Ah! mon Dieu ! Et les œufs ! les œuf^ <v^^^^
Ils ne seront plus mangeables!... Des cailloux maintenant ! Des cailloux !
C'était Catherine qui songeait brusquement à ces œufs qui refroidissaient, là -bas, dans les coquetiers. Elle les avait un peu oubliés, la brave fille, un moment inondée, elle aussi, sous cette pluie de millions.
Et l'on se mit à table.
Ah! quelle joie! quels appétits ! quels rêves! Andrée regardait son père. Lui si pâle, il avait des couleurs maintenant. Ses yeux souriaient. L'affaissement morne de toute cette physionomie harassée avait disparu. Il riait. Il y avait si longtemps qu'il n'avait ri ! II trouvait excellents les œufs durs ! Excellent le beefsteack froid! Tout excellent ! Etait-ce possible ! Trois! millions ! Non, ce n'était pas vrai, ce n'était pas croyable ! millionnaire ! lui! Millionnaire! En un matin, par hasard, par le caprice d'un mourant, il ramassait, comme dans la rue, mille, dix mille fois plus d'argent qu'avec toute une existence d'efforts âpres, en travaillant nuit et jour, il n'aurait pu avoir en toute sa vie! i
— Ma parole, c'est immoral ! disait-il, la gaieté dans le regard et dans la voix. j
Il n'y avait pas trois quarts d'heure que W Auboin était parti et Louis Ribeyre tombait rue de Châteaudun comme une bombe, avec miss Maud qui accourait, toute joyeuse, et contre laquelle il venait de se heurter dans l'escalier.
•Il était congestionné, rouge comme les cerises du compotier et pouffait de rire.
LE MILLION i67
Il elnbra^^sa Andrée, Geneviève — il eût presque embrassé miss Barker — et, avec de jjrands éclats de gaieté, il se moquait de Tavenlure, il trouvait ça extraordinaire, étonnant, absolument fou — mais bien drôle.
— Trois millions ! Et qu'est-ce qii*il veut que j*en fasse, le vieux Ducrey? Que jo m'achète des palettes en or, des tubes en or, des chevalets enrichis de diamants ! C'est impossible !.., Ah! non, par exemple, c'est farce I
Il se tournait vers miss Barker :
— Voyons, voulez-vous un jeu de jaquet comme personne n'en a ? Avec des pions aussi précieux que des médailles de Syracuse ! si ça vous plaît ! Tout ce que vous voudrez, miss Maud! Même un petit hôtel, avec des meubles en bois de rose !... Vous me trouvez inconvenant, miss Maud ? Je le sais, c'est vrai ! jMais à partir d'aujourd'hui j'en ai le droit. Parfaite- 'lûent, je suis millionnaire !
Il eut, au milieu de sa gaieté, un accès de bouffon- »erie mélancolique :
— Malheureusement, dit-il, cette facétie vient trop lard î Dix^huit ans plus tôt, quand j'avais vingt ans, 'aurais gaspillé, semé partout mes millions. Ah I mes tofants, il aurait fallu voir ça I... Et, maintenant, tout liévitage croqué, je ferais philosophiqueitxent d® ^^ ►onne peinture... Ça aurait servi à quelque cho^^' ^^
koins !
^ Et maintenant ? fit Geneviève gaiert^^^
— Oh! maintenant, Targent I Qu*est-ce que vous voulez que j'en fasse ?... Je n*ai plus de goût à m'amuser, et quand je me couche à deux heures du matin, le lendemain j*ai la migraine... A quoi, diable, vais-je dépenser ça ? Tiens ! suis-je bête I je îondejai un hôpital pour les impressionnistes !
— Grand fou ! dit Victor en lui posant la main sur répaule. Il faut que je descende. A cinq heures chez M® Auboin, ce soir ! N'oublie pas !
— Si tu crois que je vais oublier ! A partir d'aujourd'hui, j'ai un carnet comme Guillemard. « A telle heure, compter mes millions. Un... deux... trois... A telle autre, les recompter... » Oh ! ce sera amusant, amusant I J'en bâille déjà ! Les veux-tu, mes millions, Andrée ? Débarrassez-m'en, miss Maud, // j^ou please !
Ribeyre haussa les épaules et descendit à son bureau. Il trouva Olivier Giraud qui savait tout déjà.
Le négociant lui tendit la main, la serrant comme celle d'un second après un duel où Ton a risqué sa vie. Et quel duel avec le sort depuis des mois sinistres ! j
— Je suis bien heureux, mon cher enfant... bien heureux pour nous... bien heureux pour vous !
— Pour moi? dit Olivier.
— Eh I parbleu, mon pauvre Olivier, fit Ribeyre avec un élan de reconnaissance et d'amitié. Est-ce que vous avez ici une position digne de vous ? Non cer^ tes, non ! Il est temps que je répare cela.
— Réparer? Merci, monsieur Ribeyre !
Le jeune homme dit fermement, regardant Victor avec des yeux dévoués :
— Ma position, ici, m*a toujours satisfait, je vous assure, et j'aime à le déclarer bien haut — il s'arrêta un moment, faisant un effort sur lui-même — le jour où je vous prie d'en disposer.
— D'en disposer.
Ribeyre ne comprit pas.
Comment à l'heure où les épreuves étaient finies, quand la destinée s'amendait, lorsqu'on pouvait être heureux, enfin heureux !
— Qu'est-ce que vous me dites-là, voyons, Olivier? Vous nous quitteriez?...
— J'ai réfléchi. Je me suis décidé à accepter les ,offres de M. Guillemard I
— Yous aviez refusé hier ?
— La nuit porte conseil ! dit Olivier avec un accent qu'il voulait rendre ironique et qui était mélancolique simplement.
— Mais voyons, Olivier... Vos idées ?
— Oui, je disais que le genre d'affaires de M. Guillemard ne me convenait pas... C'était niais... Il n'y a pas deux genres d'affaires. Il y a les affaires, voilà tout ! Oh 1 on ne doutera pas de moi, soyez tranquille ! Je vous jure qu'on ne dira jamais que je veux m' enrichir d'une façon adroite... ni là... ni ailleurs I
— Vous réfléchirez encore, dit Victor Ribeyre, nous en causerons demain !
Andrée devinait bien pourquoi Olivier Giraud voulait quitter le logis. Elle était riche, maintenant ! Les susceptibilités farouches du jeune homme lui dictaient le parti qu'il prenait brusquement, comme si une hésitation d'une minute eût été de trop. Il Tavait dit, quelques heures même avant ce coup de fortune tombant comme un coup de foudre : rien, rien, pas même les prières d'Andrée, ne pourrait modifier sa résolution. Elle n*eût pas vu dans les yeux hagards d'ordinaire et inquiets de son père, elle n'eût point rencontré sur le visage rajeuni, épanoui, frais comme une rose de mai, de Geneviève, cette joie qui, subitement, les transfigurait Tun et Tautre. qu'elle eût été tentée do maudire la volonté de Tonde Ducrey... Riche! oui, elle était riche ! Eh ! bien, quoi ? après ? Avait-elle besoin d'être riche ?
Emile Guillemard, en apprenant le dénouement de l'inventaire, avait pris gaiement la solution. En bon garç'on. Après tout il avait de l'argent à jeter à la
volée ! Quelques milKons de plus ne Tengraisseraiont pas beaucoup ! Il était enchanté, au bout du compte, que ce pauvre Victor fût tiré d'affaire. Ah ! par exemple, il fallait bien une bombe comme ça, un héritage tombant sur lui comme un aorolilhe pour que Riheyre tirât son épingle du jeu I... Lui tout seul, le pauvre homme ! incapable de faire même bouillir son jiot au feu bourgeois.
Une seule chose chagrinait le coulissier : Geneviève lui échappait. Il était assez fin pour s'apercevoir que ses mots coulés à l'oreille, ses petites offres de service glissées tout bas, la fantasmagorie de ses millions, qu'il faisait danser devant la jeune femme comme les verres d'une lanterne magique, commençaient à troubler cette Parisienne éprise de luxe et sevrée de tout ce qui était ses appétits et ses joies. Et elle lui plaisait, la cousine, à faire des folies pour elle ! . .. Tant pis pour Ribeyre, n'est-ce pas, si, lui, Emile Guillemard, aimait Geneviève !... Pourquoi les jolis yeux doux et la tête brune de Geneviève le taquinaient-ils ainsi, en lui donnant des idées insensées d'existence refaite, la soif d'un bonheur qu'il n'avait jamais connu ?
Jamais ! Il n'avait pas eu le temps d'aimer, le malheureux ! Pas même d'aimer Louise, la mère de Raymonde. Et à quarante-six ans, comme la poussée tardive d'une fleur sous une chaleur d'ora^o il se sentait mordu au cœur, pris de désirs fous... r> .^e GetveVièvc lui plaisait à le faire damner, si elle ^» ^o^^'
Il sentait bien que, millionnaire, il avait aux yeux de Geneviève pauvre un rayonnement particulier. La clef de son coffre ouvrait aussi la porte des paradis rêvés... Geneviève riche, adieu le prestige ! Il n'était plus pour elle qu'un galantin déjà marqué, dont les madrigaux pouvaient la divertir, par passe-temps, mais il perdait brusquement sa puissance spéciale de tentateur. Oh ! il n'était pas bête, Guillemard, ni vaniteux de sa personne. On ne joue pas les Don Juan avec des pattes d'oie aux yeux et une teinte de brique sur la peau du visage, tandis que toutes les ridqs du monde ne font rien, lorsqu'on est le portier des eldorados attendus.
— Ah! l'animal de Ducrey qui me joue ce tour-là! maugréait le banquier. Elle se moquera bien du gros Guillemard à présent, la cousine Geneviève!
Ce qui le consolait un peu, c'était la détermination soudaine d'Olivier Giraud. A la bonne heure ! Le jeune homme s'était amendé ! Emile allait pouvoir enfin se ■ reposer sur « quelqu'un de capable! » Il pourrait aller aux eaux durant l'été, à la campagne en septembre, chasser, prendre l'air qui manquait à ses larges poumons emplis de la poussière de toutes les semelles traînées à la Bourse. Il ne s'étonnait pas du tout, au surplus, pas le moins du monde du revirement d'idées d'Olivier. Il était probable que Victor Ribeyre, maintenant à son affaire, vendrait ou fermerait sa maison, et ce jeune Giraud entrait chez Guillemard pour ne pas être sur le pavé. Résultat tout simple.
Raymonde, cette gentille linotte de Rayœonde, était
LE MILLION il
enchantée du dénouement. D*abord Andrée avait una dot maintenant, et elle Taimait beaucoup, Andrée. Ellfi la trouvait un peu triste, un peu rêveuse — nuanvù saule pleureur, disait-elle. Elle était d'un bourgeois, ah ! d'un bourgeois! Pas dans le mouvement du tout! Pas dans le train! Presque provinciale, Andrée ! Mais jolie, mais bonne, mais intelligente...
— Ahl que je suis contente! avait dit cousineiic. Vrai ! malgré sa beauté, tu sais, papa, avec les jeunes gens d'aujourd'hui, elle pouvait rester un pour compit l
— Tu les connais donc, les jeunes gens d'aujourd'hui?
— Je te crois! D'abord, il n'y en a qu'un. Toujours le môme. Même conversation. Même salut. Même coiffure. Même question au notaire : « Dans les combien , mademoiselle une telle ?» Oh ! je suis ferrée, va, papa, très ferrée !
Surtout dans la situation nouvelle, il ne déplaisait aucunement à la jeune fille que ce M. Giraud, avec son air un peu sombre, qui lui semblait tout drôle, entrât dans la maison de Guillemard. Olivier agaçait Raymonde, comme un problème qu'on ne peut résoudre. Elle l'avait toujours connu chez Ribeyre, et jamais, — elle avait beau chercher, — jamais co }^^ Givo^^^ i^e lui avait adressé une parole aimable. t^ip.\v ^.o^3LioulS- Très correct. Mais pas un sourire, pas ^^ po^^'^^^^^^^ aucune de ces banalités qui ne coi^v A^^ ^^ ^^^
plaisent.., ^"©N
Par exemple, il ne ressemblait guère aux autres jeunes gens de son âge, ce M. Olivier.
Peut-être parce qu'il était pauvre.
Cela ne faisait rien à Raymonde qu'il fût pauvre. Il y en avait assez des jeunes gens riches pour demander sa main, il y en avait trop!... Ce qu'elle voulait, c'est que M. Olivier montrât qu'il faisait attention à ! elle. Elle n'était point de celles qui passent inaperçues, n'est-ce pas? On la lorgnait assez, à l'Opéra, au Bois, aux courses... Drôle de garçon, ce M. Giraudl II ne la regardait même pas !
— Et suis-je sol te, moi, avec mon M. Giraud! pensait Raymonde. Qu'est-ce que ça me fait, M. Giraud? Est-ce que ça compte dans ma vie, M. Giraud?
Ça ne comptait pas, mais Raymonde était enchantée de le voir là et se proposait même de l'ennuyer beaucoup, M. Olivier, s'il gardait avec elle cette attitude farouche de mal apprivoisé ! Elle s'amuserait certainement à le railler sur sa sauvagerie, quand elle aurait le temps.
Elle n'avait pas le temps, du reste. Toute sa vie, occupée et préoccupée de mille petits riens, légers comme des flocons d'étoiipe et voltigeant devant sa volonté comme sur son front les frisons d'or de ses cheveux, sa vie compliquée des mille soucis de la mode et du paraître, chapeaux à essayer, couturières à visiter, bottines à corriger, partitions à déchiffer, à juger en deux minutes, à jeter au panier, articles mondains à Hre, en courant, à grignoter dans tous les journaux, avec les menus des dîners priés, les noms
des invités, les toilettes des femmes, le montant et Texcitant des descriptions savoureuses comme des sorbets, tout ce qui emplissait de bruit, de vent, de tapag^e, celte jolie petite tête de Parisienne emballée par le cbi'c, se doublait maintenant d'une préoccupation particulière : l'hôtel de la rue d'Offémont à emplir de bibelots, dans tous les coins, à tous les étages, à y étouffer...
Depuis que Raymonde avait lu qu'il faut trop de meubles anciens et de japonaiseries dans un hôtel pour qu'il y en ait assez, elle trouvait vides, déplorablement vides, les pièces neuves, ce qui faisait dire à Emile Guillemard :
— Saperlotte ! Gomment te les faut-il ? On nourrirait un régiment pendant des mois avec la facture du tapissier.
Ah! oui, le tapissier ! Parlons-en! Le cousin Louis avait cent fois raison : c'était des si/22i/i-bibelots qu'il avait fournis. Des meubles copiés sur l'ancien, soit, mais modernes, modernes, effroyablement modernes.
— Ils doivent être plus solides ! disait Guillemard.
— Solides ! Qu'est-ce que cela fait qu'ils soient solides? 11 faut qu'ils soient du temps, voilà !
L'occasion s'offrait d'ailleurs, magnifique, unique peut-être, de transformer l'hôtel tout neuf de la rue d'Offémont en un musée de Gluny qui tentât 1©^ descriptions de Saphir ou de Viviane d^xx^ \e^^^ Bloek- Notes d'un Mondain. Par le testaniQ^. ^v eûw^^ssait à la fois Louis et Victor Ribeyr^ ^ ^^X^^^^^^ï
avait formellement exigé que sa collection fût ven(|ue aux enchères publiques, après son décès, rapidement pourvu que la vente eût lieu en bonne saison.
Le commissaire-priseur était d'avis qu'eu y mettant du zèle on pouvait arriver à être prêt avant le Grand- Prix. On cataloguait en hâte l'entassement des curiosités amassées ; les enchères auraient lieu dans la maison même de Ducrey.
L'immeuble appartenait à la succession. Le vieux brasseur d'affaires en occupait deux étages et, sous la remise même, au fond de la cour, il avait fait autrefois apporter des bahuts, des lits Renaissance, de vieux fauteuils, avec cette frénésie d'amassage des collectionneurs maniaques. C'est dans la cour même, décorée par Belloir, recouverte d'un plancher, transformée rapidement en vaste tente, avec des banquettes et des sièges comme pour une distribution de prix, sous le vélum rayé de rose, que la vente allait avoir lieu. De grandes affiches jaunes couvraient les murs de Paiûs, annonçant la Vente des meubles et objets d'art de M. S... D.,, y... et on les retrouvait collées aux deux côtés du grand portail delà rue Gaumartin.
Gette vente devenait même, dans le désœuvrement de la saison finissante,* la curiosité de Paris. La collection du vieux Ducrey, dès longtemps célèbre, éveillait des gourmandises étonnantes dans tout ce monde et tous ces mondes où la fièvre du bibelot a passé comme une épidémie. Les journaux en parlaient beaucoup. Toute une chronique venait de paraître, dans
une gazette boulevardière, avec la description des deux étages où Sylvain enfouissait ses trouvailles, et la biographie, en peu de lignes, des héritiers de M. Ducrey.
Geneviève était enchantée. Elle souriait. On parlait d'elle maintenant dans le journal! Elle trouvait amusant qu'on imprimât qu'elle avait des « yeux de ve- , lours et des cheveux de satin noir ». Elle avait envie, pour s*amuser, d'envoyer sa carte au journaliste, t Non, c'est impossible ! »
— Moi, je le ferais! lui disait Raymonde.
Et l'on se disputait, chez l'expert et le commissairepriseur, les cartes d'entrée pour l'exposition privée, le catalogue. La vieille maison janséniste de la rue Gaumartin ressemblait à un hôtel du high life un jour de kermesse mondaine. Les larges escaliers de pierre sentaient, comme des caresses, les frôus-frous de soie sur lours marches froides, un peu usées. Sur cette rampe où l'oncle Ducrey appuyait encore, naguère, en JB'arrêtant à chaque pas, ses doigts oiseux, ses mains de mort, de petites mains gantées se posaient comme des oiseaux sur une branche. La maison tout entière, les deux étages envahis, la cour, l'entrée du portail, appartenaient à une cohue triée, titrée, à un ruissellement de curieux et de curieuses, lorgnant, lorgnés, s© fialuant, s'évitant, se coudoyant à travers \^g saWes dans une promiscuité amusante et bizarre.
Autour des meubles, marqués d'un nun^^ ^o^^^ un bétail qu'on va vendre, le long des ca\^^ ^^ . e^ ^^^ bahuts alignés contre les murs et prot«it ^'^^ <^^
cordonnet de soie, toutQ une foyle étrangement mêlée se poussait, le Catalogue de la vente à la main. U vieille Mélie Brunet n*en revenait pas. Ah! si Monsieur avait vu tout ce monde-là I Et son appartement envahi ! Et celte bousculade , grand Dieu ! Et sa chambre pleine de gens !
Les domestiques haussaient les épaules : « Monsieur l'avait bien voulu puisqu'il demandait que sa vente eût lieu dans la saison et répétait toujours qu'elle ferait un joli tapage. »
Il y avait là les grandes dames authentiques, venant étudier la collection du vieil avare pour en cueillir, aa feu des enchères, le dessus du panier; leurs maris, les accompagnant, saluaient d'un coup de chapeau correct les amies titrées, et, d'un petit coup d'oeil de côté, furtif, les amies anonymes, joUes filles élégantes, mè lées dans cette cohue d'une vente banale, comme à une représentation à bénéfice, à la crème et au gratin d^ Paris. Des vieilles, aux types gras de revendeuses à la toilette ou de maigres usurières crochues, se glissaient, flairant Toccasion, à travers ces aristocraties étrangement disparates : celle de la race et celle de la joie.
Elles passaient, étudiant de l'œilj de la main parfois» les bibelots, les émaux cloisonnés, les bronzes di vieux Japon qu'elles voulaient pousser^ bousculaol sans demander pardon , — elles accouraient là poia affaires, — ces comtesses, ces marquises, qui venaieol pour acheter, et ces petites comédiennes ou ces fiUe* qui venaient pour vendre. Des reporters, dans lei
LE »:ilX10N
Boins, prenaient en note, au crayon, tes noms connus. Victor Ribeyre avait voulu, une dernière fois, revoir ce logis où maintenant il ne rentrerait plus. Il bherchait dans le tohu-bohu de la maison prise d*as-
Et... dans l'étouffement de ces salons où, de minute minute, des voitures dégorgeaient des visiteurs iveaux, il cherchait, dans le grand appartement auprefois silencieux, à retrouver la silhouette fantastique, fe ricanement du vieux Ducrey. . .
Il l'avait calomnié, ce vieillard bizarre qui, en dépit âeson rictus narquois et de sa sécheresse, lorsque lui, ^ctor, venait le voir, songeait à son avenir et songeait à Louis, puisqu'il avait fait ses neveux riches !
Si, maintenant, Victor était heureux — si heureux, à n'y pas croire, sauvé ! — c'était pourtant à ce mort S«'il le devait !• Et, à la place où il avait vu, la dernière fois, Sylvain crey, il cherchait à le retrouver. Il fouillait du regard meubles, les bahuts, les dressoirs, pour y reconlître le fauteuil à oreillettes où, pareil à un squeite, se tenait Ducrey d'habituie... Victor éprouvait me un poignant serrement de cœur à voir Tenvahis- Wment de ces chambres, où le vieillard avait râlé, par Nie cohue d'indifférents, de curieux, où, çà et là, on étendait, avec des railleries sur certains bibelots, sur tableaux encore accrochés, des propos éc\\î^ï^8^^ le procès de la veille, la nouvelle du maii^ \a p^'^" ^ère du soir... la dernière première de Iç^^ aKsO"^"* ïne représentation extraordinaire...
Ces bavardages, prenant leur volée dans une chambre mortuaire, ces plaisanteries, ces mots, ces racontars avec leur antithèse funèbre, sautaient à la gorge de Ribeyre comme une poussière trop épaisse. C'était la vie, la vie sans pitié, la vie qui n'a pas le temps de s*attarder, roulant autour de ces meubles qu'elle allait emporter... Et, avec la maculature de leurs étiquettes, les bahuts d'ébène luisant, les cabinets d'écaillé, les coffrets moresques aux incrustations de nacres fines comme des guipures, les faïences persanes aux tons vigoureux et gais , les ehenêts de fer forgé, les landiers fouillés comme des gardes d'épée, les lustres de cuivre, les amphores hin^ doues d'un vert de feuilles lavées par la pluie, les grès, les émaux, les ivoires, tous ces objets disparates, rangés là, sur les étagères et les tables, tous les meubles offerts, mis à l'étal, semblaient comme attristés, de celte tristesse morne qu'ont les choses...
Ce qui frappait Ribeyre c'était, çà et là, comme U sceau même de la mort, ces stigmates de cire molle^ ces cachets de scellés à peine levés qui faisaient su^ tout ce luxe l'effet d'une' blessure, donnaient à ces obn jets d'art ou de prix une sorte de mélancolie funèbrcj si bien que cette visite du high life au logis de Ducreyj ce défilé de claires toilettes d'été et de visages souriante dans la lumière multicolore des vitraux, étiquetée aussi sur les fenêtres, ressemblait à une sorte de Cour tille élégante et macabre, comme ces visites qu*oï
fait aux cimetières, en manteau de renard bien, les jours officiels de la fête des morts.
Ribeyre en sentait à présent toute la tristesse. Il avait voulu voir, il avait vu. C'était assez. D'ailleurs il étouffait. Il gagna la cour avec peine par Tescalier noir de monde, où Ton montait, se pressait, se poussait. Dans la cour, les tapissiers achevaient de dresser les montants de bois blancs. La vente aurait lieu le lundi, après Texposilion publique du lendemain, dimanche. Et les coups de marteau tombaient, alertes, vaillants, aussi gais qu'une chanson de travailleurs au milieu de ce défilé mortuaire.
Comme il était là, Ribeyre, immobile et regardant^ une petite voix Tappela.
— Eh bien! cousin, vous ne montez pas?
C'était Raymonde suivie de miss Maud roide comme un horse-guard. Guillemard les avait amenées dans sa voiture, mais il ne voulait pas descendre. Trop de monde. Une apoplexie possible. Merci !
— Non, dit Victor. J'en ai assez vu... C'est triste, au fond, comme un enterrement!
-- Je ne trouve pas, fit Raymonde... Il y'a tout Paris, tout Paris... C'est amusant... M. Lacoste... Alice Hervier... C'est vrai tout de même qu'elle me ressemble, Alice Hervier!... Seulement, elle doit se teindre les cheveux... Je parie qu'elle est brune! Demandez donc ça à Rodillon... Elle doit être aussi brune que Geneviève ! ... A deux pas de sa voiture ^ près du
passage du HaTre... Moi je veux simplement voir si mes amours sont toujours là-haut!
Sa jolie figure devint plus rieuse encore, en voyant l'air étoiiaé de Victor.
— Mes amours?... C'est le joli cabinet espagnol... vous savez... écaille feu. . . avec de petites colonettes ânes, fines... et des cuivres qui sont des orfèvreries... Je le veux pour ma chambre!... Je donmerais mes yeox pour ravoir l
— Ce serait un peu cher, dit Ribeyre, souriant.
Il se rappelait bien ce' cabinet. C'était celui que reganiniil avec une joie passionnée, — l'orgueil du collecLioûQeur— du fond de son grand fauteuil Louis XIV, le \ieux Ducrey déjà mourant, et qui servaitde piédestal à VEcce Homo de l'église de Tarragone.
— D'ailleurs, je ne me contenterai pas de ça! Je -veux miner papal Je veux tout acheter! Toutl C'est immense, le petit hôtel de la rue d'Offémont ! Toute la colleclion Ducrey y tiendra! Et les visiteurs ouvriront dee youx, des bouches ! Et papa fera un nez ! Au revoir, cousit! î
La petite Raymonde et miss Barker étaient déjà .perdues dans la foule.
Victor alla, t*ierchant dans ht longue file des voitures, le coupé ée Giiillemard, et apercevant, à la portière^ les favoris roux du banquier, penchés sur Jes jourflfaux qu'il étudiait, il s'approcha, la maia iendue»
— Les imbécfles, crois-tu? dît «lors Emile en mon-
trant les équipages alignés dont les gourmettes, les mors, les fouets haut dressés élincelaient dans le soleil, et, sur le trottoir, tous ces gens allant comme à Fassaut vers la maison de Ducrey, quelques-uns s'éventant avec le catalogue. — On croirait à une noce ! . . Mais c'est qu'ils se battent pour des bibelots comme s'il s'agissait de souscrire à un emprunt!... Il fait recette, feu Ducrey!... Ma parole, on dirait une émission!
— Seulement, mon cher Emile, — et Victor souriait, — un bibelot, après tout, cela représente toujours quelque chose... tandis que le papier!
— N'en dis pas de mal! répondit Guillemard gaiement. Si on vendait au poids tout ce qu'on a émis depuis deux ans et qui ne vaut rien, on en aurait encore pour une jolie somme. De quoi faire des rentes à un honnête homme... Il est vrai que ça en fait encore davantage à des malins 1
— Tu as bien besoin d'en avoir de ces papiers. Ta fille veut tout acheter! Raymonde veut te ruiner!
Ce fut Guillemard qui, à son tour, se mit à rire.
— Ça serait difficile, dît le banquier. Tu vois k maison Du(rey?... Il y a assez d'argent dans la caisse du fils de papa pour acheter tout ça, et les bibelots qui sont dedans — et les femmes qui les regardent, et les hommes qui lorgnent les femmes! Tous!... tous!
Et Victor Ribeyre, pour la première fois, entendit sans stupéfaction et sans eolère — satisfait, apaisé — cet éloge brutal de l'argent, qui donne ^<^^ ^ ^^^ «Rachète daas un siècle oii tout se vend
Pour Geneviève, assoupie maintenant dans un Jboniieur profond, l'été, — trois longs mois de joie à Ville-d'Avray, dans la chère maison retrouvée, illuminée de bûtiheur, pleine de lumière et de gaîté, — trois mois d'une sorte de repos exquis avaient passé comme des journées.
Elle se sentait à présent si heureuse, caressée par Vinlime sécurité de sa vie, endormie presque dans un demi-sommeil plein de beaux rêves! Depuis qu'elle Tavait à portée de sa main, qu'elle le touchait, qu*il était à elle, ce luxe souhaité, âprement voulu, elle ne songeait même pas à en jouir avec cette espèce de fièvre ardeute qui la brûlait lorsqu'elle le voyait fuir, passer au loin, aller à d'autres...
Elle avait bien le temps, maintenant, de vivre de la vie de Paris I L'hiver, à l'heure où la flambée de plaisir s'allume, elle jetterait, à son tour, aux yeux de la foule la poudre d'or de ses millions... Ses millions!
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LE MILU05 185
Elle riait d^un petit rire sensuel, à cette idée que cette fortune était à elle. Cette réalité lui paraissait une impossibilité... Puis, quand elle voulait se figurer cette autre femme qui était elle-même, effrayée par la pauvreté menaçante, avide de joies interdites, étouiTant, triste à pleurer, dans le cercle étroit de sa vie médiocre, elle ne pouvait pas même retrouver ses propres angoisses... Il lui semblait que cette bourgeoise ambitieuse, douloureuse, prise contre son existence d'une sorte de haineuse colère, ce n'était pas elle... Une autre créature, sans doute... Un coup de fortune avait,comn;^e un coup de vent, emporté toutes ses pensées d'autrefois... Elle souriait, elle s'endormait dans son bonheur comme au balancement doux du hamac oii elle s'étendait, alanguie.
Et là elle abandonnait son esprit, détendu soudain, calmé, rafraîchi, à ce présent savouré, comme elle abandonnait son front, ses lèvres, son corps, au baiser du vent, oubliant tout, les yeux sur Thorizon, sur les trouées bleues à travers les feuilles, tandis que, partout, les oiseaux chantaient dans ce grand murmure sourd des bois, qui la berçait comme la mer...
C'était Victor maintenant qui essayait d'arracher Geneviève à ce calme doux. Il se rappelait toujours, avec une douleur effrayée, le cruel éclat de tout ce qui, si longtemps, avait couvé au cœur de la jeune femme sans. qu'il en soupçonnât les amertumes. Puisqu'ils le pouvaient maintenant, ne voulait-elle pas aller à Dieppe ou à Trouville?... Que désirait-elle? Quels
étaient ses souhaits cachés ? Dieu merci, il pouvait les exaucer !
— Mais je ne veux rien, mon ami... Mais je suis, heureuse... J'attends,., je pense... Ou plutM je ne pense à rien... je renais... Il y a de ces moments après une maladie... Et c'est si bon, la convalescence 1 Eb bien! j'ai, moi, la convalescence de la pauvreté!
Puisfju'eile était satisfaite, Victor était heureux et^ souriante, sans que personne pût deviner même qu'elle avait un regret au cœur, Andrée montrait son doux \ir snge hkmû entre ces deux êtres réconciliés par un caprice du sort.
Au bout du coteau, presque dans les bois, à l'angle du chemin des Closaaux, loin du bruit, Ribeyre avait acheté, tjuelques années auparavant, celte maison, oà il espL^rait se reposer. Une toiK ià, en descendant du chemin de fer, après avoir, entre les bordures d'aubépine^ et de sureau, toutes blanches au printemps, gravi la sente de Lilas, il se trouvait heureux, respirant à Taise, oubliant ses fatigues en ouvrant sa fenê* tre, et ii restait là accoudé, les yeux sur ces collines louLcs vertes, piquées de tuiles rouges, de toits d'ardoise, de msiisontiettes blanches semées dans les masr sifs comme des marguerites sur la pelouse, enchâssées ooiiimG dus cailloux blanc dans le velours des mousses..* EL i^lus loin, du haut de la terrasse qui donnail jusi|ue sur ce pont du chemin de fer dont la fumée monlail, se déchirant aux épines des haies, aux branches des acacias, aux grappes tombantes des glycines.
LB MILUOf«î 187
il regardait Paris» et il éprouvait^ à lui échapper, à se seatir hors de cette fournaise qîl les hommes fondaient comme du plomb daos le hrasiej^ la seasatiitt calmante d*un bam.«.
Et il avait failli la vendre, cette maison où chaqM angle du logis gardait, tapi, un souvenir ! Ce qui Tavsit sauvée, c*e&t qu'avec le pjrix de vente il n'eût même pas payé sa dette, aux heures d'angoisse...
En la retrouvant, Andrée avait poussé un cri de joie. Sous le balcon de sa chamhi*e déjeune flUe, des hirondelles avaient b&ti leurs nids. Il y avait des oeufs dans le duvet chaud.
— C'est du bonheur, dit la jeune fille.
— Encore I Nous en avons ou asaes pourtant, répandit Geneviève.
Uais Andrée songeait :
— Non, pas assez ! il manque quelque chose à ee bonheur4à... il manque une joie à notre joie.
Elle était donc ambitieuse, Andrée ?
Non pas ambitieuse, puisqu'elle aussi, tout haut, di sait, répétait qu'elle ne désirait plus rien.
Mais tout bas ?
Miss Maud, seule, qui venait parfois à Ville-d'Avray avec Raymonde^ arrêtait alors son regard profond sur la jeune fille.
— - Vous avez un chagrin, ma chère Andrée I
— Non, miss Maud/ j^e vous assure.. Autant qu'on peut bénir la destinée, je la bénis I C'est inespérer notre délivrance !
— Inespéré, exactement oui ! Pourtant vous avez un chagrin, je vous dis. Mais je ne vous demande point votre secret, mon enfant !
Seulement miss Barker soupirait, comme si elle avait eu, elle aussi, un chagrin qu'elle ne confiait pas.
Uélé passa ainsi, sans incidents, dans 1© calme continu de cette existence subitement apaisée. On se promenait sous bois, on découvrait des coins perdus de Fausses-Reposes, les sentiers de Viroflay. Geneviève montait à cheval parfois et galopait jusqu'à la butte de Picardie. Ribeyre amenait chez lui les maçons, faisait rcbâLir une serre et des écuries, donnait à son logis retrouvé un aspect élégant de cottage. liC jardinier ouvrait de grands yeux. L'an passé, on lui avait fait des observations pour des magnolias gelés par l'hiver qu'il avaient remplacés en les payant cher... Maintenant c'étaient des fleurs partout, une profusion de fleurs rares qu'on lui demandait. De ce coin de terre, qui suffisait â ses journées de repos, Victor voulait faire un paradis embaumé où Geneviève s'endormît dans des parfums.
Guillemard venait peu à Ville-d'Avray. Des apparitions. Et quoiqu'il eût pris Olivier pour le remplacer lorsqu'il serait aux bains de mer, ou à la chasse, par hasard- Mais il s'ennuyait décidément à la campagne, Guillemard. Sa première question, lorsqu'il arrivait quelque part, était de demander au chef de gare : « A quelle heure le prochain train ?» Il lui fallait
le boulevard, la buée chaude des soirs de Paris, le tapage de la Bourse et de la petite Bourse, dans le hall où Ton se bousculait. Il ne respirait que lorsqu*il retrouvait, au retour de la campagne, FhQrbe jaune, usée comme un vieux tapis, des fortifications, où des gens dormaient sur le dos, où des vieilles accroupies tricotaient. Enfin, c'était Paris, cela ! Quant à Raymonde, elle voulait emmener son père aux bains de mer. Elle avait à faire des effets de plage. Ses folies, aux endières de la vente Ducrey, ne l'avaient pas ruinée. îl lui restait encore du crédit dans la maison Guillemard. Et pourtant rue Gaumartin, que d'argent jeté au commissaire priseur 1 Toute rouge de plaisir, comme elle s'était amusée à entendre le marteau d'ivoire tomber, retomber, tomber toujours pendant qu'une voix disait, dans le murmure stupéfait de tout ce monde : adjugé ! Adjugés les émaux cloisonnés, les bahuts Henri II, les lustres de Venise, les grandes appliques de Delft 1 Adjugé, le petit cabinet du temps de Charles-Quint, sa passion ! Et toute une fortune gaspillée ainsi, il lui restait encore dans sa bourse de jeune fille assez d'argent pour d'étonnants chapeaux d'été et des costumes de casino. Oh I des costumes ! Des amours de costumes ! Louis Ribeyre les accompagnerait. Il ne lui déplaisait pas, au cousin, de quitter un peu Paris. C'était pour lui comme un paradoxe d'aller figurer sur le sable ou les galets, s'habiller pour aller entendre au Casino réciter des monologues, et chanter de vieux prix du Conservatoire — des rossignols, disait-il gaiement.
190 LE' MILUON
Le peintre écrivait parfois à Victor ou à Andrée des lettres bouffonnes, où se raillant lui-même, il racontait ses impressions de voyage au pays du bigh life. Il avait rencontré à Dieppe Edmond Lacoste doot les cravates faisaient Tadmiration des femmes et le désespoir des gentlemen. Louis alors n'avait pas hésité : vite, nue dé[ièche télégraphique, et des cravates stupéfiantes lui arrivaient aussitôt de Paris.
LacûiïLe, le premier, avait arboré sur la plage le chapeau nouveau modèle anglais. Louis s'était demandé s*ii allait faire le voyage de Londres pour l'apporter uu ieulre plus inédit — le chapeau de Tan prochain. Il Tennayait, ce Lacoste ! Il Tassommait I D'autant plus que Guillemard décidément avait pour lui dti8 altoutigns^ des prévenances, des sourires^ des poignêes de uiains qui agaçaient.
— Cûnipi-enez-vous ça !... s'écriait Louis dans ses lettres. Un peintre qui n*est même pas millionnaire 1
Et lustcment il jetait, du bout de la plume, daas un coiu de sa leLtre, quelque croquis où il se montrait, lui, j^Uisaînment caricaturé^ e a; coa^)let » de gom^ meux^ traînant des lingots d'or énormes^ avec ^cesmots : Ma c barge !
" Il sera toujours foui disait Geneviève.
— El, toujours bon, ajoutait Andrée.
Si Guilleniârd, condamné au supplice de la plage et exilé clo l(i Bourse, passant à Dieppe ses journées à lira les ai'licles de finance et les dépèches de Melina ou de Rodillon, ne venait plus à Ville-d'Avray, Olivier
LK MOLION ' 191
Giraud s'y était montré plus d'une fois, taûlôt apportant à Ribeyre quelque nouvelle du cousin Emile, tantôt tout sifiûplement parce que Victor insistait, l'invitait souvent, avait besoin de le revoir.., Olivier n'acceptait Tinvilation qu'une fois sur trois, prétextant des ocoupaliooas^ des voyages, et, lorsqu'il arrivait, se sentait timide. Mais celle gêne s'envolait bientôt dans Tatmosphère de sympathie qui Tentourait.
Tout lui était familier dans le logis : ces allées -où il avait rêvéj cas bancs où il s'asseyait, regardant là, derrière le store à larges raies roses, la fenêtre de la chambre toute blanche où reposait Andrée... Machinalement il allait vers la terrasse, au bout du jardin, à l'entrée du grand bei*ceau où couraient les rosiers grimpants et les vignes vierges, avec un tUieul immense faisant pleuvoir ses feuilles sur le i*ebord de la bsdustraàe de pierre et sur la route de la Croix-Bosset qui passait au bas.
Olivier s'arrêtait, regardait, retrouvait là ses pensées d'antan, ses songeries — mais flétries et tombées comme les feuilles de Tan dernier.
N'importe. Ces courtes réapparitions lui étaient douces dans leur amertume même.
Il s'effjrçait de ne laisser apparaître aucune émotion lorsque Andrée lui tendait la main, loi disait, souiaate, an camarade :
— Ça va bien?
— Bien! puisque je sais que vous êtes en bonne santé...
— Et heureux ?
— Très heureux !
Il regardait alors autour de lui, humait, dans Pair, des parfums de roses, des odeurs de feuilles, et, comme malgré lui :
— Ahl disait-il, que tout est doux à revoir dans ce coi fi déterre!
Alors, instinctivement, la jeune tille se taisait, troublée.
Un jour, comme il était venu à travers bois, il dit à Andrée :
— ^*ai eu une tristesse aujourd'hui... J'ai cherché vainement notre vieux mendiant du pont de Sèvres. Vous vous le rappelez, avec sa boîte à musique enrouée, où il manquait tant de notes que nous n'avons jamais pu savoir ce qu'il jouait?... Lui-même ne le savait pas ! Au chir de la lune! ou la Marseillaise! Ce qu'on voulait... Il n'avait qu'un bon œil; l'autre était blanc oL vous faisait peur. Un jour nous avons réuni nos épargnes... fraternellement... J'ai été les porter au vieux et le prier de se choisir un autre endroit. Ce qu'il nous répondit, je ne l'oublierai jamais, je crois : « Eli I mon mignon, je n'y gagne pas le diable à cette plac€-là. Mais vous et votre belle petite sœur... ailleurs,,, je ne vous verrais plus passer quelquefois! »
— Il ne nous verra plus jamais ! dit lentement Andrée, qui écoutait toute attendrie. Moi aussi j'ai voulu revoir le pont do Sèvres, la borne où s'asseyait notre mendiant**. Il n*est plus là ! Il n'y viendra plus 1
LE MILLION 19a
— Ce bon pauvre homme ! fit Olivier qui se sentait enveloppé, bercé, envahi pai» ce cher passé.
— » Pourquoi n'êtes- vous pas venu depuis si longtemps? dit Andrée au bout d'un moment. Avez-vous donc trouvé de meilleures amitiés, ingrat?
— Ingrat ! quel vilain mot !
Il essayait de sourire.
— C'est que je parle d'une vilaine chose I... dit la jeune fille sérieusement. Vous en avez fait, une ingratitude, en quittant mon père.
— Vous y pensez toujours?
— Et je vous reproche toujours votre départ.
— Je ne me reproche rien, dit fermement Olivier. Elle le regardait de ses yeux clairs, honnêtes.
— On est pourtant coupable... toujours coupable, de se séparer volontairement de ceux qui vous aiment.. . Sait-on le temps que durera la séparation? Sait-on la peine qu'on peut faire ? Et si un malheur survient?
Olivier eut involontairement un mouvement d'élan vers Andrée comme si quelque invisible danger eût été là.
— Un malheur? dit-il.
*- Oh! Dieu merci, fit Andrée, très vite, ce que je dis là ne signifie rien ! Mais vous savez combien je m'inquiète de tout... sans savoir pourquoi... et c'est si beau ce bonheur soudain ! C'est trop beau !
Elle voulait chasser c6tte espèce d'inquiétude sans cause et questionna Olivier sur la situation que Guillemard lui avait faite. Une position superbe. On travail-
lait beaucoup mais — chose singulière — ce mouvement, cette ^èvre plaisaient au jeune homme. Cela Tempêûhait de trop penser. Et puis, seulâumoade, il fallait à soa âpre éaergie, à son activité, oae fièvre de travail. La vie était trop sombre si on n'«n secouait pas l'uniformité noire. 11 avait des «ouveniorti à étouffer.
— Votre mère? dit Andrée doucemenL
Il ne répondit pas, comme «*il a^tait à dise quelque chose encore qu'il retenait sur ses lèvres.
H ét^it ému.
— Ma mère! dUr-il.
Et brusquement il passa sa main sur son front* Il regardait Andrée sans parler lorsque, près d'eux^ le sable cria sous les pas de quelqu'un qui s'approchaïL, et Riheyre, se montraat, dit, en riant .:
— Eh ! biea, nous vous tenons, fuyard, transfuge 1
Vous (Jinerez avec nous au moins, mon cher Olivier ?*.•
El, à son tour, il interrogeait :
— Eh bien, voyions, ètefi-vous content du cousin Emile?
— M. Guillemard est bon avec moL-. il est excellent,..
— il m'a souvent remercié de vous avoir laissé libre ! li avait besoin d'un aide, lui, l'infatigable! Oui, luil C'est extraordinaire. Et pa grossit toiijours, ses a£Eaires? Toujours?
— A faire peur J dit Obvier qui souriait.
— Moi, fit Ribeyre, vous voyez, moi... j*ai tout li-
quidé.^. Je me repose.,, en bon boorfpeois. Mais* j'ai beau faire, je ne peux pas oublier que je ne dois mon bonheur — puisque c'est le mot — qu'à un accident.. • un hasard... quelque ebose d'illogique et d'immérité, oi^ le tdravail n'est pour rien ! Un héritage enfin ! Olivier écoutait, très pâle.
— L'héritage est un droit comme un antre, dit-il froidement.
— Pour reniant,. .4 pour le fils ou la fille qui hérite de son père I... Je passe ma vie à travailler pour Andrée.. . je lui lè^ue en mourant ce que j'ai gagné, c'est tout naturel... Mais un oncle..., un parent qui, après avoir vécu sans vous «aimer, vous enriûbit parce qu'il n'a pas d'antre créatnre à faire riche! J'en profite, «oit, mais je trouve à cela je ne sais quelle immoralité qui me ferait traiter de ti*iç1e imbécile par Guillemard, mais que vous comprenez^ Qlivietr, certainem^ii.
— Je comprends,, dit le jeime homme, que l'argent gagné appartient à celui qui le possède, et que celui-là pent.en faire ^œ «qu'il veut, le donner à qui il veut. Il ne m'est jamais venu .à l'idée que ce qui était à ma mère... — il s'arrêta comme s'il allait ajouter à mon père — était à moi !
Andrée ayait été frappée de l'émotion inaccoutumée, de l'hésitation du jenne homme. Il lui avait semblé que -la lèvre d'Olivier était blême et tremblait.
— Voyons, dit Ribeyre, eh bien ! qu'est-ce qu'on dit de moi depuis que je suis millionnaire ?
— On dit que personne n'était plus digne de cette
iOB LE. MILLION
fortune et que VOUS étiez fait pour elle si vous n'étiez pas lait pour les affaires...
— Ah ! ça ! c'est Guillemard qui dit cela I Je le reconnais. Et pourtant si je Técoutais, je me rejetterais dans le mouvement... je plongerais en plein courant 1 Eh bien ! non ! je m'en tiens à ma vie toute faite maintenant^ nu bonheur assuré de ma femme et de ma fille. Il ne me manque plus rien, je m*en contente I... Ma parole, dit Ribeyre, il ne nous manque que vous, mon cher enfant I
Le regard d'Olivier avait rencontré celui d'Andrée, allant à lui instinctivement.
— Est-ce que je ne suis pas toujours là, moi? dit le brave garçon de sa voie franche. Toujours à vous ! A deux pas de vous ! Il me semble que si, dans la maison, quelqu'un d'entre vous avait besoin de moi, j'accourrais tout seul, tout droit — tout de suite.
— J'en suis bien certain ! répondit Victor en lui frappant sur Tépaule. Tiens, mais la cloche sonne. Drelin ! drelin I Diable I Catherine n'attend pas. Elle attend moins que jamais. Allons diner !
xyi
Tous les poèmes de l'amour heureux, des possessions enfiévrées, des ivresses infinies, les romans de la passion, les folies du désir, les souvenirs qui brûlent, toutes les joies des tendresses voluptueuses ne valent pas, pour l'homme qui les compare, la fraîche idylle des amours printanières, des chastes amours de ses vingt ans.
Olivier le ressentait, l'amour du jeune homme qui tremble devant la jeune fille qui rougit. Amour timide, amour profond, semblable à ces premières journées de mai où, dans Téveil encore hésitant de tout ce qui fleurit et la voix de tout ce qui chante, toutes les forces vives de Tannée montent comme une sève et grisent comme un vin nouveau. C'est l'amour vrai, ce poème éternel de la jeunesse ; c'est Tamour sacré d*oii naît la vie universelle. Les autres sont les amours troublées, traversées de colères, avec des cris amers et des souillures adorées; — l'amour du jeune homme pour la
jeune fille, l'amour de la jeune fille qui, de ses grands yeux purs, livre aux yeux profonds ds celui qui l'aime le Bocret de son âme, c'est Tamour béni, instinctif et doux de Fêtre qui de sa joie fera son devoir, de son insfinclfera sa vertu.
Klle sentaiten elle aussi, Andrée, sans se l'expliquer, cette afîection irraisonnée qui la poussait doucement vers Olivier et, n'osant pas lui donner le nom d'amour, ne sachant pas peut-être que c'était de l'amour, ou plulOt ne voulant pas se l'avouer à elle-même, elle appellait ce sentiment de ce nom qui est la passion mcme de la femme : — la pitié. Elle Taimait et se disoii qu'elle le plaignait.
11 y avait en lui comme ua orgueil souffrant, quelque chose de meurtri qui plaisait à la jeune flUe. Bile était de ces sœurs de charité morales qu'une douleur cachée émeut aussi profondément qu'une plaie visible. Et quand cette grande jeune fille blonde regardait Olivier d'un air attendri, elle semblait touroiée à demi vers uLi hlcssé qui resterait debout.
Ua iiJessé! Oui cei*tainemeat il y avait une souffrance dims l'exisleûce d'Olivier Giraud. Andrée le demaiidad parfois à son père, mais Victor Ribeyre ne répondait qu'évasivement. Il ne savait pas, il ne croyait pai^. Olivier était un peu triste, lrè« fier; mais si sa ûet ié venait de son juste orgueil de brave garçon laborieux et pauvre, sa tristesse n'avait pas de cause. Certainement non.
Ctis réponses eussent suffi à une autre qu'à Andrée,
LE mVLKXX 19d
Elle ne disait plas rien, mais elle* songeait, et Taffection qu'elle avait pour- Olivier grandissait en elle de tout le mystérieux prestige de Tinconnu. On avait beau dir^ elle devinait, d'instinct, elle était certaine que la vie d'Olivier était assombrie par quelque drame d'une intimité douloureuse, et cette conviction qui troublait la jeune fille l'attirait aussi.
Si elle eût osé, elle lui eût tout demandé, à lui, mais
elle craignait de toucher à la blessure pressentie ; elle
I n'avait pas le droit de le faire souffrir et, ce sentiment
de pitié qui lapoussait^ il pouvait le preodre poiu*de la
simple curiosité. De la curiosité ! Quand elle eût voulu
lui dire : « Gonflez-vous à moi , dites-moi pourquoi
vous êtes triste. Le mendiant du pont de Sèvres n'a-
" vait-il pas raison? Ne suis-je pas un peu votre sœur? »
I S'il était triste, c'est que le hasard les avait séparés,
I elle savait bien cela, Andrée î Mais, avant même cette
I faite soudaine, d'une brusquerie sauvage qui ne déplai-
I sait pas à la jeune fille, Olivier avait souvent, dans le
regard, une expression de souffrance vague, lointaine
peut-être. Il ressemblait, cet homme qui avait eu une
adorée mère, aux enfants qui n'ont pas eu d'enfance.
C'est qu'il n'en avait pas eu, en effet. C'dst que,
1 tout petit, il avait senti sur sa lèvre ramertume d^uoe
I existence douteuse, plus morne qu'une existence de
pauvre. Âh ! comme il renfonçait en lui, dans sa poi-
j trine soulevée par l'émotion, ses sanglots, ses soupirs
r ou ses ms de coière, lorsqu'on psdrlait devant lui de^e
Sylvain Ducrey, qu'il connaissait bien, — qu'il avait
jugé, lui, dans Timplacable sévérité de sa conscience et de son droit !
Sylvain Ducrey !... Il se rappelait les visites cruelles qu'une pauvre femme, toute jeune encore, très triste, fûiBaity en le tenant par la main, — lui, enfant — dans cette grande maison froide de la rue Caumartin, où tout Paris avait passé au mois de juin dernier. Il avait encore l'impression glacée qui lui tombait sur les épnules lorsqu'il entrait là, intimidé comme en une chapelle, dans cet appartement aux vitraux sombres, où sa mère parlait bas, tout bas.
Souvent, sur la banquette de l'antichambre, la jeune femme attendait longtemps, son petit garçon à côté, gUencieux. Elle toussait beaucoup, déjà malade. La TieilleMélieBrunet lui demandait, d'un ton de bien- ^ eillance hautaine : « Avez-vous besoin de quelque chose, mademoiselle Giraud? » Elle répondait : cNon, merci ! » et mettait son mouchoir sur sa bouche pour ne pas faire de bruit, car peut-être, derrière quelqu'une de ces portes fermées, M. Sylvain Ducrey était en aflaires I
Et, ohose étrange, à huit ou neuf ans, ce nom de mademoiselle donné à sa mère atteignait l'enfant à la joue comme une insulte vague dont il ne se rendait pas bien compte. Pourquoi cette femme appelait-elle Madeleine Giraud mademoiselle, lorsqu'au lycée de Versailles tout le monde disait madame^ quand on parlait d'elle î Et pourquoi aussi, chaque fois qu'elle le
menait voir M. Ducrey, la pauvre chère aimée étaitelle toute pâle, et avait-elle dans les yeux des larmes quand elle redescendait les escaliers ?
C'est qu'elles étaient sèches, les entrevues avec cet bomme vieux, enfoncé dans ce fauteuil à oreillettes d'où sortaient ses maigres poignets et sa voix creuse.
Madeleine poussait devant elle Olivier intimidé, le képi ôté tenu à deux mains, et elle lui disait, toujours du même ton tremblant : — Embrasse M. Ducrey !
L'enfant avançait de deux pas, tendait vers la face dure de Sylvain sa lèvre rouge et sa bonne figure fraîche. Mais les doigts osseux du vieillard Tarrètaient eu chemin. Olivier sentait sur sa joue, sous prétexte de caresse, une petite tape légère, et il entendait la voix dire du fond du fouteuil :
— Ëh! bien, en est-on content de ce garnementlà?
Et, ensuite, comme un refrain :
— Surtout, pas de bêtise, Madeleine, n'en faites pas un déclassé... Un ouvrier, s'il le faut! J'aurais même mieux aimé un jardinier, comme votre père... Mais pas un déclassé !
— Il ne rappelait, lui, — se disait Tenfant — ni mademoiselle ni madame...
Hn jour, Madeleine Giraud avait répondu à Sylvain Ducrey qui lui répétait : « — N'en faites pas un dé-
— J'en ferai un homme I
Elle était partie plus nerveuse, les yeux gros, tou-
Digitizec%G00gIe
20â LE lilLLION
joors — Olivier s'en souvenait bien — mais la tète plus haute.
Quelquefois, enfonçant le bout de ses longues mains sèches dans la poche de son gilet, Ducreyen tirait une ou deux pièces de monnaie blanche qu'il tendait à l'enfant, mais le bras d'Olivier restait immobile, le képi eollé a la poitrine.
Madeleine disait avec un petit tremblemeiit daas la voix : — Merci, il ne manque de rien !
Alors Docrey riait :
— Peste! il est bien heureux !^. Tant mieux pour vouai... Tant mieux pour Ivû!
Et ce rire O'eux faisait mal à Madeleine et faisait presque peur au petit.
Elle ne voulait rien devoir, Madeleine Giraud, à eet homme qui loi avait pris, volé sa jeunesse et sa vie. Elle n'avait pas dix-sept ans — une pauvre fille timide, jolie, ignorante de sa beauté, des flambées <le désirs ^ue ses yeux datrs allumaient chez cet homme au regard narquois, bizarre, presque méchant, qu'elle saluait respeetuevMsemeat en disant : MonsiewTj — elle ne savait rien des coquetteries, des roueries des belles filles lorsque Ducrey venait autour d'elle plttsanter tandis qu'elle travaillait au poAager^ au poidaiUer oà, debout, riant, s'«nusani des po«Bsée8 et des pljpiements des poussins, elle allait jeter de la paâée et du grain aux poules.
C'était la fille du jardinier. Plus de mèse. 1fa»aii Giraud était morie dans la maison. Ua brave honune
LE MILLIOX 80S
de père, ancien employé de Trianon, qui ne voyait rien dans la vie que ses rosiers, ses touffes d'arbres, le gazon de ses pelouses, et semblait plus fier d'un dahlia qui s'ouvrait qwe de cette Madeleine qui poussait W, comme une fleur vivante. Elle ne sortait jamais de la propriété de Sylvain Ducrey, à Bellevue. Elle n'avait eu tête aucune amourette. Elle était heureuse comme cda. Humble, d'ailleurs; un peu sauvage, détestant les sairteries des jours de fêtes, les grosses joies oà il y avait trop de monde. N'aimant que son père, qui n*aimait que ses plantes.
Le pauvre homme mourut. On le ramassa, geignant, an pied d'un OTbre qu'il émondaît. On le porta «nr son lit. n avait la colonne vertélrrafle brisée. Madeleine le soigna avec des espoirs insensés de le satrver. Est-ce qu'on mourait comme ça? Il ne pouvait pas mourir... Qoand on î*emporta dans la prison de planches, elle se jeta sur cette îroîte c^ voulut la rouvrir avec ses ongles. (^ la crut folle. La fièvre cérébrale qui suivit aurait dû la tuer.
•Sylvain I>ucrey fit, du reste, «oigner la pauvre Wle »^c toute la sollicitude qu'il eût mise à faire réparer un bibeloft prédeux. Il fut pour elle comme im parent dévoué. 11 la ooneoferit lorsque, se reprenant i la vie par cette espèce d'horreur physique qu'a de la mort la jeunesse, tout à coup, en songeant «qu'elle était seule au monde, que sen père n'était phis là, la pauvre enfant souhaitait de disparaître, d'aHer le rejoindre, de ne pas guérir...
— Voyons, voyons, Madeleine, c'est mal ce que vous dîtes-lâ... c'est impie!
Il prenait dans ses mains sèches les mains moites de nèvre de la jeune fille, et il laissait tomber ses lèvres jusqu'à son front. Elle ne sentait même pas qu'il était là.
Elle gardait, d'ailleurs, à cet homme, une reconnais- Êance profonde pour le bien qu'il avait fait à son père, et elle se laissait aller à trouver que M. Ducrey était bien bon. Passive, ignorante, accablée, elle ne se repienait à revivre que pour être emportée d'une douleur daas une autre. Elle était devenue la maîtresse de Ducrey sans même s'être donnée, sans savoir, tombant en ignorant même la chute, et elle se réveillait, éperdue, se sentant mère et comprenant toute l'horreur de ce malheur nouveau.
Sylvain Ducrey la consolait encore. Bah I qu'était cela ? On ne le saurait pas. Il ferait élever l'enfant loin de là. On renverrait dans la Nièvre, au pays des femmes {[ui font métier du lait de leurs petits. Madeleine reprendrait sa vie accoutumée, et, à Bellevue ou à Meudon,ilyavait bien quelque brave garçon qui l'épouserait. D'autant plus que M. Ducrey promettait une dot. Il hochait la tête. « Une dot convenable, très convenu! b!e. »
Alors il se passa ce fait singulier que cette enfant ij^riorante et peureuse, devant le calme ironique de cet homme, devint soudain une femme résolue, se sentant transformée parce qu'elle se sentait mère. Gomment!
parce qu'elle était une fille perdue, il fallait qu'elle de- ^vint l'épouse menteuse et lâche d'un honnête homme, qui ignorerait tout, ou la complice d'un misérable qui se ferait, en écus, payer sa honte ? Et parce que son enfant était né hors la loi, il fallait l'envoyer »u loin, dans des fermes à nourrissons où la mort emporte ces petits êtres au tas ? Elle se révolta. Son instinct lui donnait une colère contre celui qui froidement lui pro?posait cette solution et ce marché.
Elle quitta la maison, s'enfuit, révoltée contre Ducrey, qui, pratiquement, dit : « Bon voyage ! » Elle savait coudre, elle se ferait couturière et élèverait son fils ou sa fille. Ce qu'elle avait fait, la vaillante. Avec le peu d'argent qu'elle tenait de son père, elle avait loué une chambre dans un faubourg de Versailles, acheté de pauvres meubles, et Olivier était né là, dans ce coin perdu d'une ville morte. Elle l'avait nourri elle-même, soigné elle-même, habillé elle-même. Cet être dans son berceau, ce gamin roulant dans la rue, cet enfant qui grandissait , c'était toute sa vie. Chaque changement dans l'existence de son fils lui donnait une joie.
Elle était encore jolie. Les officiers la regardaient en passant. Un charron du voisinage, jeune, assez riche, lui avait demandé de l'épouser. Elle souriait, regardait le petit. C'était son mari, son enfant; c'était son ménage, son devoir, tout. Elle travaillait beaucoup. Des maisons de confection l'avait adoptée ; on lui gardait de la couture au couvent de Montreuil. Olivier
pouvait aller au collège. Et lui aussi, forouehe, appliqué à ses deYoirâ comme s'il eût devisé que chaque miimte de son éducation coûtait une heure de iid^eur i sn iiRre, il travaillait hraveraeat. Il sortait/ chaque «niiée, aux vacances, chargé de prix^ et Madeleine desrondiiit le$ avenues, toute fière, avec cet enfant à la tnajn, ses petits bras passés dans les couronnes de papier.
C'ost alors qu'elle conduisait Olivier à Sylvain Di^cro^^ comme elle eût accompli un devoir triste. Elle soni^eait qu'elle avait bien le droit de vivre hoirs de h vie iie cet homme, qui se souciait, du reste, d'elle aussi pi^'u que si elle n'eût pas existé; mais elle &e disait que Diiei-e^ étant le père d'Olivier, elle ne devait point, par orgueil, empêcher ce riche de penser -m- un jour, qui sait ? — à l'enfant pauvre. Sylvain l'aimerait peut-être, ee cher petit, si gentil, adoré d'elle et choyé !
Pour Olivier, une visite à Sylvain Ducrey était un Bitp|>l ice. Il avait froid dane cette grande maison triste ; tl i^fiUaib c[ue sa mène n'y entra»t qu'en troinblant, et il voyait qu'elle n'en sortait qu'en pleurant.
Lo sens paternel manquait à Ducrey. Il recevait «èehement ces visites offlcielLes. Il semblait tout juste s'intérei^fter au petit comme à un pauvre qui mendiait. Avec cette vision étrange, cette divination qu'ont los en fants, Olivier lisait clairement dans cette âme d'égoïste, fermée à secret, eomme sa oaisse. Les ironies et les rires gutturaux de cet homme l'irri-
taient*
-r Je n'aime pas M. Ducrey 1 disait-il à sa mère ea firpnçaat ses sourcils rudes*
— Tu as tort> répondait Madeleine* Il faut l'aimer...
— Pourquoi ?
Elle hésitait un moment.
— Parce que... parce qu'il est meilleur qu*il n'en a Pair!
— S'il est bon, pourquoi te fait-il pleurer ?
En grandissant, Madeleine remarquait combien Olivier ressemblait à son père à elle, ancien troupier fevemi jardinier, et brave, et bon, et d'un courage !.., L'en&nt dans sa tunique serrée avait Tair d'un petit wldat. Il enlevait d'ailleurs tous les prix, marchait ea avant de sa classe. Si Madeleine eût pu le pousser, il serait allé loin, comme elle disait. Mais elle devenait ten faible : quoique jeune encore, elle s'affaiblissait^ toussait... EUle avait passé trop de nuits/la poitrine ^ntrée, cassée en deux, sur sa couture, pour élever le petit. Il fallait qu'elle travaillât moins... Le médecin disait : « Il faudrait qu'elle ne travaillât plus du tout I »
Olivier entendit
•^ C'est bien, dit-iL A mon tour, maintenant 1
Chez Ducrey, bien scKivent, il avait rencontré Victor Ribeyre, la plupart du temps avec cette enfant qu'on ^pelait Andrée. Il savait que M. Ribeyre dirigeait une i&aisoQ de commission ; il était sûr que cet homme, •pi paraissait bon, qui lui plaisait, avait quelqije sympathie pour lui. Il alla tout droit à lui. « J*ai seize
ans. J'ai besoin de faire vivre une bien-aimée créature que vous connaissez. Donnez-moi ce que vous voudri?z; je vous apporte, moi, tout mon dévouement et tout mon zèle. » Et, dès lors, Olivier Giraud avait été, chez Victor Ribeyre, comme Tenfant de la maison. 11 était là devenu homme, dépensant dans ce labeur borné des énergies intellectuelles et des facultés de premier ordre.
— C'est dommage ! disait-parfois Ribeyre lui-même, en Ig regardant.
— Quoi, dommage?... répondait Olivier, qui comprenait bien. Est-ce qu'il n'y a pas assez d'avocats de hasard, d'écrivains de rencontre, de bohèmes de tous étals 1 Quand on se mettrait à travailler sans sortir de sa sphère, oii serait le mal ? D'ailleurs, sans le courage et les sacrifices de ma mère, je labourerais peutêtJ 6 La terre quelque part à la journée, tandis que je BUIS un monsieur... Tout est bien, allez, monsieur Ribeyre, et si je vous suis utile, je suis content!
Il pensait peut-être aux recommandations de Sylvain Ducrey : « Il faut en faire un ouvrier... » Le mot ne le révoltait pas; ce qui l'irritait, c'était la froideur égoïste du «vieillard. Il éprouvait, avec l'âge, contre Duerey, un sentiment de rancune d'autant plus violent que Sylvain, à force d'entendre Ribeyre louer cet Olivier, dominé plus d'une fois par la raideur polie, mais hautaine, du jeune homme, se sentait pris d'un paradoxal désir d'attirer à lui cet enfant. Après tout, il n^avait pas de famille, Ducrey ! Ces neveux et ces
nièces, guignant son héritage, cela ne comptait pas ! S'il se choisissait, pour ses vieux jours, un appui matériel, une sorte de secrétaire fldôle, de commis dévoué, tout à ses ordres ? Olivier était honnête jusqu'au don quichottisme. Une barre d'or. Et inlelligent!
Pour remplacer les jamhes absentes, l'énergie physique de Ducrey, ce factotum, ce trottin do toutes les heures était une acquisition excellente. L'ancien viveqr avait, en outre, une soudaine vanité sénile. 11 ne lui déplaisait point que de toutes ses aventures passées, il lui restât maintenant un enfant. Et le squelette se mettait à rire : « — Il doit y en avoir d'autres de par le monde, mais puisque j'ai celui-là sous la main ! »
Il fit donc venir Olivier chez lui. Il lui proposa une situation qui pouvait être une fortune, et ôomme le jeune homme résistait, bien résolu à ne pas vivre dans ce milieu sinistre, le vieux Sylvain ajouta :
— J'ai autre chose à te dire ! Quelque chose de grave... de décisif... tu ne t'es jamais demandé pourquoi je t'aimais tant ?
— Non, dit Olivier froidement, sans même sourire de cette bouffonnerie cruelle.
— C'est que je suis ton père, mon garçon !
— Ah 1 fit Ohvier.
Il sentait le parquet tournoyer sous ses pieds. Il avait devant lui la figure pâle de sa mère, cette martyre. Il avait des envies de crier à cethomme : « — Vous mentez! Et si vous êtes mon père, comment avez-'
VOUS condamné ma mère à k pauvreté» vous, rieb^ odieusement? »
Très pâle, les ongles enfoncés dans la paume de ms mains, il ne dit rien. Il «ut la force de ne rien répondre.
— Eh bien, Olivier, veux-tu vivre avec moi, e» têtéàtête? Veux-tu?
— Oui, répondit fermement Olivier Giraudi à une condition ; c'est que vous épouserez ma mère.
Vraiment, le vieux Duorey le crut fou, totalement fou, ce garçon. Épouser, lui, Madeleine Giraud l Épouser, à son âge» la fille de son jardinier I U voulait rii'e, Olivier I ' —Tu plaisantes... commença le vieux»
Olivier Tinterrompit binisquement :
— Je tous demande pardon, dit-il* C'est vous qui avez plaisanté. Je ne suis pas votre fils. Je m'appelle Olivier Giraud, je suis le fîls de Madeleine Giraud. Je sais que j*ai une mère, que je la respecte, que je la vénère, que je l'adore; et quant à mon père, s'il est mort ou vivant, peu m'importe I Je ne le connais pas^ je ne veux pas le connaître, je ne veux pas qu'on m'en parle. Adieu, monsieur!
Il laissait Sylvain Ducrey stupéfait, mais furieux d'une de ces rages nerveuses, d'une de oes eolàres dont A devait mourir, la poitrine crevée dans sa carcasse sinistre.
Jamais Olivier n'avait, depuis lors> revu cet l^pnme qui lui avait dit « Je suis ton père »^ ei à qui -il se
tfi MILLION 211
reprochait presque de n'avoir pas plus violemment jeté à la face, comme un châtiment, toutes les souffrances qu'tfwril supportées Tabandonnée.
Elle était malade à mourir, la pauvre femme, frappée à mort, chaque jour s'affaiblissant, entourée des soins de Uame de son fils, ce rude Olivier qui redevenait toutpeiit, tendre, câlin, a côté d'elle ; et soignée aussi pir Qdttê Andrée qui penchait sur Toreilier de la malade ses beaux cheveux blonds, son visage doux, et lui souriait.
•^ Vous êtes ma sœur de charité, lui disait Made* lôine de sa voix faible.
-^ C'est un état que j*aimerais 1 répondait Andrée.
Olivier ne pensait plus à Sylvain Ducrey ; il ne voulait plus y penser. Au chevet de la mourante, toutes ses colères lui seraient revenues»
Teut Las, parfois, ses lèvres fiévreuses sur la jourou la main du jeune homme, la mère murmurait pourtant:
— Tu sais, Olivier... M. Duorey... il faut pardon* lier! •
Olivia frémissait et répondait :
~Ne songe pas à ça... Ne songe qu*à guérir!
-^ Ah! si Ton guérissait quand on veut 1 disait Madeleiae» Ëst-co que tu crois que c'est bien gai, mon pauvre^iOT enfant, de te quitter, toi?
B^, un matin, après une nuit d'angoisse où vainement ^ec des élaas affolés «t doB révoltes contre le sort, il ^ait dii^rcÉé la obère créature à Tagonie, Olivier s'é^ ^Poula ^lavant le Ut où Madeleine Girâud était morte»
212 LE ïtf ILLION
Il pleura longtemps à genoux, et, à côté de lui, Andrée priait.
Chère adorable fille! Cette Andrée, il l'aimait déjà! Il allait Tadorer maintenant d'un de ces amours qui emplissent une existence !
Il avertit laconiquement M. Sylvain Ducrey de la mort de Thumble femme disparue. Sylvain Ducrey ne vint pas aux funérailles. Olivier en fut presque satisfait. Il lui eût semblé voir le bourreau suivant sa victime jusqu'au cimetière, après le supplice.
Sylvain écrivit une lettre sèche comme les phalanges de ses doigts et que le fils de Madeleine Giraud déchira.
Dès lors Olivier ne parla plus jamais de Sylvain Ducrey.
Quand il apprit sa mort, il l'accompagna jusqu'au bout, par devoir, mais sans avoir cet instinctif sentiment de déchirement que c'était son père dont la bière était là, sous le drap noir. La ruine de Victoi* Ribeyre l'eût plus ému que cette mort. Ce sont ceux qui vous donnent leur vie, à eux, et non ceux qui, par hasard, vous donnent la vie, qui sont la famille, la foniille de la chair et de l'esprit.
Et Ducrey mort, il ne venait même pas à la pensée d'Olivier qu'il pût avoir une part quelconque dans l'héritage de cet homme dont il était le fils. Comme il refusait, enfant, les pièces blanches que lui offrait le vieux, il méprisait cette fortune qui, venant à lui, lui eût semblé comme le paiement des agonies de Madeleine Giraud. D'ailleurs, — si Olivier en croyait son
XE JfILLION 213
instinct — Sylvain Ducrey devait le haïr, comme lui le condamnait. Jamais Tégoïste despote ne devait avoir oublié ce que le jeune homme lui avait dit brutalement face à face.
— Il ne se sentait pas plus mon père que je ne me sens son âls! pensait Olivier.
Un seul détail dans l'inventaire de la succession avait, un moment troublé, presque ému, le fils de Madeleine : cette dent de lait conservée au fond d'un de ses tiroirs avec une sorte de religion du souvenir qui semblait jurer avec la sécheresse même de Ducrey. Une de ses dents de lait, à lui, Olivier!
Et il s'imaginait sa mère envoyant, apportant la première dent de l'enfant à ce père qui n'avait entendu ni les premiers cris du petit, ni surpris ses premiers sourires. Et, comme toujours, Madeleine était entrée la en tremblant, était sortie en pleurant. Pauvre femme!
Pourquoi cependant le vieux Ducrey avait-il gardé pieusement cette dent de lait? Peut-être un attendrissement passager... une émotion... un remords...
— S'il a pensé, un jour, un seul jour, à ma mère en pensant à moi, songeait Olivier, je lui pardonnerai comme elle le voulait !
Olivia frisonna un soir qu'Emile Guillemard racontait, chez lui, devant le jeune homme et Ray monde, comment et pourquoi, lui, à qui on ne la faisait pas à hpitiéy était généreux à sa manière. Chaque fois qu'il allait à la Bom*se, les jours de grosse crise, Guille-
214 LE MiLUOlf
mard était bon c à coaper au couteau ». Il donnail aux mendiants qu'il rencontrait, — à tous*
— Un fétiche comme un autre! Ça porte bonheur I
Après la Bourse, il ne donnait plus.
•^ Nous avons tous nos fétiches ! ajouta Guillemard. Ainsi, ce satané Ducrey... Eh bien, lui... il me Ta souvent dit... c*est ridicule... mais son fétiche à hii... c'était la dent de lait d'un crapaud qu'il avait eu, étant étudiant sans doute, et qui était mort!... Du reste, on Ta retrouvée, la dent. C'est cette fameuse dent qui a tant intrigué. Chognard et Auboin... Pas joueurs, ces notaires! Ils auraient deviné !
Pauvre Madeleine! La première dent de son fils servait à donner confiance au tripoteur, à ce macliinateur de coups de Bourse l
Et, dès lors, Olivier ne songea même plus à Sylvain Ducrey, voyant passer devant^luice flot d'argent laissé par cet homme, heureux que cette fortune allât à Ribeyre ot à Andrée, la consolation de la mourante» l'adorée créature de ses rêves de vingt ans. Oui, bien heureux, et se disantquemaintenantqu'il n'avait plus le droitd' aimer Andrée si riche; il la regarderait toujours» de loin, dans le rayonnement de sa beauté, la joie de son bonheur nouveau, il la chérirait enooi^e, eH^core elle serait pour lui le charme rêvé, la bonté, l'amour le plus profond, le pur, exquis et pénétrant amour * de l'être qui se donne à jamais pour celle qui se livrera pour toujours : — l'amour des vingt ans, l'amour
LE MILLION 2 le
des amoureux, Tamour qui n'a pas d'orages, comme les passions de Tété, mais qui a des larmes et d'aînéres larmes, comme les avrils ont des pleurs.
Seulement, il ne le dirait pas. Il ne dirait rien, A personne, à personne! Seule, la morte couchée là-bas le savait, et il lui en parlait tout bas, comme si elle eût entendu.
Seule, Madeleine endormie avait le secret d'Olivier.
Et Andrée?...
Victor Ribeyre entra dans le petit salon blanc, tendu de perse, gaiement ouvert sur le jardin, avec ses meubles Louis XVI qui lui donnaient un faux aspect de Trianon. Il tenait à la main une dépêche et dit à Geneviève et à Andrée, assises à la fenêtre :
— Guillemard vient aujourd'hui avec Raymonde, après les courses.
— Ah! tant mieux !v.. dit Geneviève, avec un soupir heureux.
Elle avait déjà ce vague ennui fait de torpeur qui vous guette à le campagne, au fond de la solitude. Il lui tardait de reparler un pou de Paris. Raymonde arrivait de la mer avec Guillemard. Et à peine la jeune fille avait-elle repris pied, rue d'Offémont, qu'elle entraînait Emile aux courses, les premières courses d'automne, sous un ciel de septembre ensoleillé comme en juillet.
Apparaître, souriante, dans la tribune, se montrer dans Tenceinte du pesage, était pour la jeune fille une
façon de remettre sa carte à Paris. Et puis, après avoir un peu lorgné, un peu parlé,Vite on irait embrasser la cousine Andrée, donner un shake-hànd à Geneviève et faire la chronique et le reportage desplancbes de Trouville et des galets de Dieppe. Raymonde mourait déjà de l'envie de raconter comment, là-bas, le marquis de Lansac, celui dont le nom avait été mêlé au procès fameux de la petite comtesse de Barges plaidant en séparation, avait demandé à être présenté à M"' Guillemard et lui avait fait une cour, ah ! une cour... Louis Ribeyre en avait été furieux et parlait d'envoyer des témoins à ce joli garçon, qu'il trouvait un peu bien compromettant et qui lui rappelait ce autre fat, le beau Lacoste.
— Mais, après tout, s'il veut épouser cousinette et si cela amuse Raymonde d'être marquise, ça ne me regarde pas!...
Louis avait promis justement de venir à Ville-d'Avray ce dimanche-là. Lui aussi, tanné par le vent de la mer, bronzé comme un marin, revenait à Paris enchanté de s'y retrouver comme Guillemard, qui se faisait vieux, disait-il, loin de la rue Taitbout. Et Louis n'était pas fâché de savoir, en philosophe, comment Victor avait pris sa vie nouvelle. Pour lui il ne s'en serait pas douté ; il trouvait doux, moelleux, exquis, l'état de millionnaire.
— On ne le croirait pas, disait-il gaiement, mais même quand on n'a pas été pris tout petit, on s'habitue très facilement à la fortune.
Et, riant :
— Je deviendrais enragé et je mordrais celui qui voudrait toucher à mon lingot ! Est-ce drôle ?
Il arriva chez Victor une heure environ avant Guillemard et sa fille, il sauta au cou de Ribeyre et sa première question, jetée allègrement comme une fanfare, fut :
— Eh ! bien, mon cher, es-tu heureux ?
Lui rayonnait. Très élégant, étonnant Andrée, faisant sourire Geneviève. Costume complet de gentleman en voyage, le col de chemise rabattu en forme de cœur, le veston à petit collet, d'un gris bleu, étoffe anglaise, le gilet clergyman, un boléro sur le coin de Toreille, le bout d'un mouchoir montrant discrètement son coin brodé dans la petite poche du veston.
— Oh ! pur 1 très pur ! Je vous avais prévenu par un croquis, hein?... disait Louis se raillant lui-même. École moderne ! Vous verrez que je finirai par faire bâtir avenue do Villiers !
On le reçut bras ouverts. Il y avait trois mois qu'on ne Tavait vu. Trois mois ! Et des étonSfemenls : on se redisait que Tété avait passé commeune semaine, avec ses joies savourées doucement, ce bonheurdoux ruminé sous bois, dans une villégiature coquette. Trois mois l Et, malgré cette flambée de soleil, en septembre, les arbres encore verts, le jardin plein de fleurs, ces pelouses et ces touffes sous le ciel clair donnaient encore la sensation d'un été continué en pleine joie.
Louis s'attendait à trouver chez Ribeyre la cousine Raymonde et son père.
— Ils ont voulu m'emmener aux courses. Mais merci, dit-il. Ils y étaient avec Edmond Lacoste, le peintre des grâces ! Je m*en suis dispensé !
— Ah I çà, mais, dit Victor, Emile en est donc toujours féru de son Lacoste?
— Il parait !
— Oh ! que son portrait de la duchesse de Ghamarande était joli, au dernier Salon ! dit Geneviève, qui rêvait sans doute de se voir, sur la cimaise, peinte par Lacoste, comme les duchesses.
Louis allait essayer de prouver peut-être à M"« Ribeyre que le talent de Lacoste était surfait, pas vivant — de la crème fouetté, des meringues — lorsque, de très loin, il entendit, par-dessus les haies, le rire gai, pa- ,reil à un caquetage d'oiseau, de Raymonde, et il devint un peu rouge, sans qu'il s'en doutât, en disant :
— C'est la petite cousine !
On sonnait, en effet à la grille, là-bas et, au bout des allées de sable fin, tigré de plaques lumineuses, Raymonde arrivait toute rose, la peau fraîche malgré la montée, sa jolieflBgure souriant comme dans de l'or, sous son ombrelle couleur paille, tandis que Guillemard s'essuyait le front, maugréant contre la sente des Lilas, et la rampe du chemin des Closeaux. Derrière eux, correct, élégant, sur la tête un haute-forme gris à bords cambrés et posant avec précaution dans les allées ses bottines à bouts rapportées, le cuir historié, marchait Lacoste, que Louis reconnut de loin tout de suite.
— Allons, bien! C'était écrit I dit41 en faisant claquer ses doigts.
11 était furieux et Geneviève paraissait enchantée. De loin, Guillemard criait :
— En voilà un chemin !... On a l'air d*être en prison entre deux haies... et, par-dessus on voit des sociétés qui prennent le frais, boivent de Teau deSeltz ou écoutent le piano...
— *- Des airs de Judic, partout ! dit Rayraonde.
— Et impossible de faire monter les chevaux par cette côte !
— Tu n*avais, dit Victor, qui allait à Guillemard, la main ouverte, qu'à suivre la grande route, la montée de la Croix-Basset, à traverser lô pont de bois et tu étais à notre porte... Tu ne connais donc pas le chemin?
— Je ne connais mon chemin qu'à Poris !
— Présente donc M. Lacoste , papa ! interrompit Raymonde en montrant le jeune homme planté au milieu de Tallée et, dans ce plein air du jardin, aussi strictement droit qu'en un salon, dans l'attitude exigée.
C'est vrai, Guillemard l'oubliait, M. Lacoste ! Et c'était lui. pourtant qui l'avait amené, entraîné, voulu! Il chercha un gros compliment, le trouva, le jeta à la figure de Lacoste, qui ne sourcilla pas. « M. Lacoste, notre illustre peintre », et Edmond s'excusa du sansfaçon de sa visite avec une jolie phrase, très bien faite, aussi léchée que sa peinture, songeait Louis.
Il trouva une amabilité pour Andrée, qui sourit po-
liment, un madrigal pour Geneviève, qui, (\è plaisir, devint aussi rose que Raymonde et laissa tomber dans l'oreille de Ribeyre, assez haut pour qu'on Tentendît, sa banalité d'habitude : « Ah ! le beau portrait qu'on ferait de madame ! » — V amorce à la commande, pensait Louis, — puis, se tournant enfin vers miss Barker, il flaira Tinstitutrice et s'inclina tout ju^te assez pour ne pas s'en faire une ennemie. Fin comme un politique, ce Lacoste ! Le Talleyrand de la palette ! Il n'avait tendu que du bout des ongles sa main à Louis Ribeyre , qui ne lui souriait que du bout des lèvres. Puis on était entré dans la salle de billard, tandis qu'Andrée menait sa cousine à sa chambre, lui ôtait son chapeau, lui disait : — Il te va bien l'air de la mer; tu es jolie comme un amour !
— L'air de la mer? Ne m'en parle pas. Je suis salée!... Mais, si je suis jolie, toi tu es belle! Regardetoi, le bonheur te va bien !
— Le bonheur! pensait Andrée.
— Eh bien ! ma chérie, tu ne me croiras pas ! dit Raymonde. Je me suis ennuyée ! Oui et je m'ennuie encore. C'est vrai!... Je ne suis plus la même ! Je ne sais pas ce que j'ai !.. . Ma parole, je croirais presque quaj'ai ce qu'on appelle dans le mauvais monde une toquade !
— Tu prends des mots dans ce monde-là? fit Andrée souriante.
— Tout le monde en prend. On ne se comprendrait plus si l'on ne parlait pas comme tout le monde !... Est-ce qu'il y a longtemps que tu n'as vu Olivier ?
222 LE WÏLUON
— Olivier?
Andrée était un peu troublée, prise de peur.
— Oui, Olivier... Tu croyais peuV-être que c'était pour le beau Lacoste, la toquade?... Non!... J- aurais plutôt préféré M. de Lansac... Je te conterai ça!... Ce qui est bête, c'est que c'est à Olivier que je pense... Oui, comme malgré moi, j'y pense... Est-ce qu'il était aussi ours chez ton père qu'il Test à la maison?
— Aussi...
— Ours !... Bah ! dit-elle en arrangeant ses frisons devant la glace, jele rendrais amoureux tout de même, celui-là, si je voulais !
Elle tourna à demi, par-dessus son épaule, sa fine tête de gamine, en voyant dans le miroir Tair inquiet d'Andrée, toute pâle.
— Je t'étonne un peu?... dit- elle.
— Pauvre Raymonde ! fit Andrée doucement... Tu n'as pas connu ta mère et tu as ton père si peu à toi !
Raymonde, qui souriait, se mit à rire.
— Tu me plains?... En voilà une idée!... Alors je ne te dirai plus rien ! Tu ne comprendrais pas !... Une toquade ! Est-ce que tu comprends? Tu n'aimes personne, toi ! Est-ce que tu saurais?... Moi, je ferais des folies au besoin, ça m'amuserait ! Mais toi ! le marbi*e ! la glace ! — Je t'aime bien tout de même, tu sais!
Elle avait mis deux baisers francs sur les joues d'Andrée, et allait redescendre cherchant ses gants de Suède sur la causeuse, lorsqu'elle s'écria tout à coup, subitement, se frappant le front de sa petite main :
— Ah! l'étourdie I... Je savais bien que j'allais oublier I Ton père ! Où est-il, ton père?
Andrée regar^ par la fenêtre ouverte.
— Sur la terrasse probablement....
— Avec Louis... Et papa avec son candidat, M. Lacoste 1 Très bien...
Raymonde fouilla dans sa poche, tâtant si quelque objet qu'elle y avait glissé sans doute s'y trouvait bien.
— Non, je ne Tai pas perdu ce diable de papier I... Oh! j'en aurais été bien capable! Ça me ressemble, les étourderies !
— Un papier ? demanda Andrée.
— Que j'ai retrouvé dans le petit cabinet feu, de l'oncle Ducrey... Oh ! toute une histoire ! Un papier à l'adresse de ton père... une lettre cachetée... Figure- . toi comme c'est drôle... Tu sais tous ces petits tiroirs... On les avait ouverts comme on avait pu, très vite probablement. Et cette lettre... tiens, la voilà, cette . lettre...
Elle avait tiré de sa poche une enveloppe blanche, carrée, cachetée de rouge, froissée aux angles, et elle la montrait à Andrée, un peu étonnée, regardant l'adresse instinctivement : Pour mon neveu Victor Ribeyre,
— Eh ! bien, figure-toi, elle avait glissé de tiroir en tiroir- probablement jusqu'au fond du cabinet, et elle était là, collée contre le bois du fond... Personne ne l'avait vue nécessairement... C'est l'ébéniste que j'avais
22i LE MILLION
fait venir pour répai'er un peu l'ëcaille feu des colonnettes et les aigles à deux têtes bronzées ; il a vidé tout le meuble et il a trouvé ça, au fond... Ça m^est arrivé souvent de chercher comme ça des lettres de toi, tiens, qui avaient glissé dans mon secrétaire... Il y en a peut-être encore dans les bahuts que j'ai achetés. Ah! j'en ai acheté, ma chérie, tu ne te figures pas! G* est plein comme un œuf, maintenant, notre hôtel! Quand on dansera, on se cognera aux meubles ! C'est très chic!
Elle alla à la fenêtre, regarda vers le fonddujarilin, au bout des allées, dans les arbres.
— Oii est ton père? Ah! oui, tu m'as dit sur la terrasse! — Je vais lui porter sa lettre! Car c'est à lui, ça, apvè> loutl... Ce n'était pas compris dans les enchères!
Elle avait remis cette lettre dans sa poche, gaiement^ etj sur le seuil de la porte, — jolie dans l'encadrement de verdure du dehors — elle disait à Andrée :
^ Tu ne viens pas ?
— .\on!
Andrée ne savait pas quelle inquiétude vague lui veoait maintenant.
Elle avait envie de retenir Raymonde.
Il lui semblait que sa cousine emportait avec elle un rayon d'espoir.
Raymonde, sur le perron, cherchait à apercevoir, à travers les arbres, Victor Ribeyre.
Elle vit Louis qui, fumant son cigare, revenait vers la maison.
— Eh ! bien, qu'est-ce que tu fais là, Raymonde ?
— Je cherche quelqu'un !
— Un mari?
— Je ne le chercherais pas, dit-elle coquettement, je l'aurais trouvé !
— Veux-tu que je te présente un prince ?
— Eh ! eh !
— ...De l'art!
Il salua. <cY\CKNTlLE LlËp,/,;.
— Je te le présente ! ^ — -
— Tu es béte, va ! o F N h W V o . .
— Est-ce que tu espérais que j'allais te nommer Lacoste ?
— Ne dis pas de bêtises... Où est Victor, voilà tout ce que je te demande !
— Là-bas ! dit Louis.
Il étendit la main vers le coin de terrasse oii d'habitude, humant l'air, lisant un livre, Ribeyre restait assis, s'interrompant pour regarder, au loin, Paris...
Toute la joie de Victor était là, comme dans un nid. Là, et dans ces sentiers familiers oii il se promenait maintenant sans emporter avec lui, comme jadis, le souci de l'avenir, l'aiguillon aigu de la terreur du lendemain... ^
Il avait dix ans de moins maintenant. Se perdre â travers bois, dans les chemins pleins d'herbes, aux
sentiers à peine tracés dans le gravier, délicieusement se sentir isolé entre deux dessous de feuilles d'où sortait, sous une bonne odeur fraîche, une exquise impression de solitude, pénétrante comme un parfum ; aller devant soi sans rencontrer personne, aussi loin de Paris que s'il eût été au bout du monde, avec des bruissements furtifs d'oiseaiix envolés, d'ailes d'insectes, le bourdonnement sourd de l'immense vie des bois, c'était son quotidien plaisir. Il allait, la poitrine élargie, le front nu, ce front chauve brûlé par le gaz des lampes, ^t il respirait, et il revivait, et il s'abandonnait, avec une volupté de prisonnier déUvré, à cette jouissance physique de la bête humaine sentant la caresse, l'odeur nourricière de l'éternelle et aimante nature.
Pour lui, être millionnaire se réduisait à cette joie : rôder par les bois comme un vagabond, quitte à rentrer le soir et à humer son café en famille comme un gourmet, ou encore à s'asseoir dans ce coin de jardin où, après avoir promené ses hôtes, il était venu maintenant, et où il respirait, oubliant un moment Ernest Lacoste à qui Guillemard faisait faire le tour du propriétaire en répétant à chaque pas : « Moi, ici, je crèverais ! »
Raymonde écarta doucement les branches des petites touffes et les brindilles de la vigne vierge mêlées aux roses remontantes qui faisaient là comme une muraille de verdure et de fleurs, et sa gentille tête rousse, un peu hâlée par la mer, les yeux pétillants, les dents blanches dans un rire rose, apparut sous la voûte du .
tilleul, dans un encadrement de feuilles vertes, avec du soleil sur les frisons d'or.
— Ah I c'est toi ? dit Victor riant à son tour, tu m*as fait peurl...
— Vraiment?
— Dame ! II ne vient ici que des pinsons ou des papillons... Une jolie petite gazelle, c'est un événement!
Elle n'entrait pas sur la terrasse où, sur un bane, d'habitude, Victor était assis à côté d'un rockingchair où Geneviève venait se balancer quelquefois.
— Une gazelle?... Je me sauve alors... La chasse est ouverte!... Voici pour vous, dit-elle en jetant à travers les feuilles la lettre cachetée de rouge.
— Qu'est-ce que c'est que ça, bon Dieu ?
— Je n'en sais rien du tout... Mais c'est pour vous!.., J'ai trouvé ce papier dans un meuble acheté à la vente de l'oncle Ducrey... Et comme je suis honnête !...
Elle était déjà loin et parlait tout en courant vers la maison, ses petits pieds faisant crier le gravier.
Victor avait eu une sorte d'éblouissement. Un papier trouvé dans un meuble ? L'oncle Ducrey ! Que disait donc là Raymonde?...
Il regardait sur la table de la terrasse, cette lettre où un cachet de cire trouant le papier blanc d'une tache rouge, ronde, semblait un œil étrange qui le regardait.
L'oncle Ducrey!... Un papier trouvé chez Ducrey!...
Il s'était levé lentement, éprouvant dans tout son corps la sensation d'un froid soudain, hésitant presque.
'â28 > LE MILLION
Sans savoir pourquoi, à se baisser vers cette enveloppe, à la toucher.
— L'oncle Ducrey!... Une lettre de l'oncle Ducrey peut-être !
Et brusquement, il se courba en deux, prit le papier et lut l'adresse, tracée d'une main qu'il reconnaissait.
Oui, c'était Ducrey qui lui écrivait, à lui :
« Pour mon neveu, Victor Ribeyre. »
Et que pouvait-il lui dire là ?
Instinctivement, Ribeyre se sentait mal à l'aise. « On dirait que cela me trouble, cette lettre ! » 11 la tenait entre ses doigts, la tournait, la retournait. L'ombre des touffes épaisses donnait à ce papier des reflets livides, et parfois aussi, à travers les branches, le soleil couchant entrait, faisant étinceler cette enveloppe, ce cachet de cire, éclairant ce nom « Victor Ribeyre. »
Et par la pensée, maintenant, il revoyait, mahcieux, ironique, le regardant de son œil froid et le saluant de ses mains maigres, Ducrey, Sylvain Ducrey, l'homme qui -avait écrit ce nom, cacheté ce papier, écrit cette lettre. Quelle ironie dernière ou quelle volonté suprême contenait cette enveloppe ?
— Je vais bien savoir ! dit Victor tout haut.
Il rompit le cachet brutalement et lut, lut avec des éblouissements devant les yeux, des tintements dans les oreilles, comme dans un tournoiement de cauchemar oii, éperdu, on s'enfonce dans quelque trou noir...
Il lut :
« Mon cher Victor,
« J'ai pu avoir et j*ai eu l'idée de partager ma fortune entre Louis Ribeyre et toi : mais la réflexion est venue. Tu es une sorte de rêveur fort peu pratique, et l'argent que je te laisserais et que j'ai gagné difficilement, facilement s'en irait. Quant à Louis Ribeyre, sa philosophie dédaigneuse, tant de fois professée devant moi, le rend, tout compte fait, assez riche pour qu'il n'ait jamais besoiji de mon bien... »
Ribeyre s'arrêta, étranglé, se sentant étouffer :
— Ah ! la ruine est là! balbutia-t-il.
Il voulait continuer pourtant, i) voulait savoir.
La lettre disait : « Je ne laisse donc rien à Louis, et je ne te laisse rien, Victor, que le plaisir d'être l'exécuteur de mes volontés l »
• Instinctivement effaré, Ribeyre courut à la date de cette lettre. ^
La date? Trois jours avant la mort de l'oncle! Trois jours ! Il était bien antérieur, le testament que M« Auboin apportait, ce matin de mai, comme un trophée !... La volonté dernière, l'ordre absolu de ce mort, ce n'était pas le testament, c'était cette lettre!
La ruine donc! Et quelle ruine!
Victor devinait, à travers le sang qui lui montait aux yeux, il déchiffrait d'instinct, plutôt qu'il ne la lisait, celte lettre du mort, cette lugubre dépossession d'outre-tombe, gouailleuse, méchante, insultante, sinistre comme la plus féroce ironie.
â30 LE MiTLION
« Je donne donc tout ce que,je possède à ma petite nièce Raymonde Guillemard, fille de défunte Louise Ducrey, ma sœur préférée, et j'institue ladite Raymonde Guillemard mon héritière, sous cette condition formelle et inéluctable qu'elle épousera le petit-fils de mon jardinier, Olivier Giraud.
€ Tel est mon bon plaisir.
« Mon neveu Emile Guillemard et sa fille ae renonceront pas à des millions tout faits et le mariage de Raymonde avec le fils de Madeleine Giraud me réjouira dans ma tombe ! »
Au-dessous de ces lignes, de la première à la dernière écrites entièrement de la main de Ducrey, le vieillard avait ajouté ces mots :
« Fait à Paris, en ma maison de la rue Caumartin, malade de corps, mais sain d'esprit, et voulant que ces volontés dernières soient ma loi.
« SylvainATacques ducrey. »
Ce H mai.
Dans la chaleur lourde du jour qui baissait, le bourdonnement sourd de toute cette campagne qui montait jusqu'à lui et l'enveloppait de ses bruits indistincts,— chansons vaguement entendues et sortant de loin, par ce dimanche heureux, comme une fumée, bruit de roues sur les chemins, roulement de trains sur la voie, — Victor Ribeyre crut un moment qu'il allait tomber, pris à la gorge, foudroyé par cette douleur.
La terre disparaissait sous ses pieds, lui manquait.
Paris se perdait au loin dans une buée rouge. Le sang battait aux tempes du pauvre homme et lui sifflait aux oreilles. Il resta un moment sur le banc où il tomba accablé.
Il se sentait devenir fou.
Le vide effrayant, soudain et brutal, de son cerveau lui faisait peur.
Tout à coup il se redressa, se roidit, et, tout seul, comme on si Teût regardé, comme si on l'eût entendu (et sa conscience l'épiait, le pauvre homme !) il dit presque haut :
— Eh bien? Et bien, quoi ! Il faut se remettre à l'ouvrage !... Travailler... Oui, voilà... travailler plus que jamais !... J'ai rêvé ! Je me réveille !... Ça arrive !
De loin, un bruit de rires venait : le rire de Geneviève que le sifflement d*une locomotive au bas de la terrasse, coupa net comme le sort cassait en deux toutes ses joies.
— Ma femme!... balbutia Ribeyre... Ma fille !...
— Hé, Victor 1 cria une voix.
La voix de Louis !
— Tiens, c'est vrai ! dit Victor Ribeyre d'une voix brisée, lentement, doucement, — une voix de malade, — ce pauvre Louis 1 Je l'avais oublié I
Louis regardait Victor en riant. Il se dressait là dans taute son élégance récente, se disant que les millionnaires de hasard, comme Victor et lui, ressemblaient L*lrangement aux augures antiques et ne pouvaient se contempler sans un peu de gaieté.
— Eh bien, Vittorio mio, comment va?
Go n'était plus le dédaigneux d^autrefois, à peu près puDtent de tout, narquoisement occupé à railler ses DOûtemporains et à prendre la vie comme elle est, faute de mieux. Il laissait volontiers échapper un soupir satisfait, comme un homme las de trotter et qui a trouvé un bon fauteuil. Il s'étonnait lui-même de la transforination complète qui peut s'opérer tout à coup dans le tempérament d'un individu qui n'est pas un sot et qui d'iiabitude domine sa propre destinée. Il découvrait qu'il était né pour la fortune... « Une prédestination que je dois partager avec beaucoup d'autres contemporains qui n'ont pas le plaisir d'avoir pour oncle un bonhomme comme Sylvain Ducrey... » 11 avait d'ailleurs une façon
à lui de bénir la libéralité de Ducrey : t Je suis si content à présent, disait-il, que, si le vieux Sylvain revenait au monde et me disait : * Ote-toi de là que je m'y , «remette», je ne serais pas sûr de ne pas l'étrangler. Pour ce qu'il était utile I... »
Il riait, Louis, en disant cela et, en arrivant se planter devant Victor, il conservait son air railleur, et il allait commencer une de ces plaisanteries, qu'il faisait volontiers, sur le plaisir d'avoir à peu près huit cent quarante francs à croquer par jour, — ce qui, après tout, n'est pas énorme, disait-il, car l'appétit vient en mangeant...
Ribeyre l'interrompit brusquement, et Louis fut un peu étonné en le voyant si pâle.
Qu'est-ce que c'était donc que ce papier que Victor tenait à la main?
— Assieds-toi, Louis, et lis !
— Lire ?... Quoi donc ?
Victor lui montrait une place, à côté de lui, sur le banc et lui tendit la lettre. Il semblait au peintre que les doigts de son cousin tremblaient.
— Que je lise?...
Il avait pris la lettre de l'oncle Ducrey et, s'asseyant comme le voulait Victor, il se mit à lire en devenant tour à tour rouge comme une braise et blanc comme le papier; il lut, il relut, il ne croyait pas à ce qu'il lisait. Il s'interrompait; de grosses gouttes de sueur montaient à son front qu'il essuyait. Puis, lorsqu'il eut fini d'épeier ces lignes écrasantes, il
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laissa échapper un cri de colère, la poitrine gonflée et la gorge serrée : ^
— Ahl ce Ducrey !... ce Ducrey!
— Eh bien ? dit Victor froidement en reprenant le papier que Louis allait froisser de rage.
— Eh bien ! répéta le peintre. Qu'est-ce que tu vas faire, toi, maintenant ?
Ribeyre le regarda droit dans les yeux, — des yeux hagards dans un visage convulsé.
— Comment, ce que je vais faire ? diUl simplement... Je vais aller porter ceci chez M® Auboin...
— Le notaire?... Ah ! eh bien, et moi ?
— Tu m*accompagneras, dit Victor.
— Aujourd'hui ?
— Ou demain !
La voix de Victor était brève, sourde, pénible. évidemment, mais résolue.
Le peintre écoutait, s'était levé, regardait Paris, du haut de la terrasse, battait machinalement, du bout de ses doigts, une marche sur la pierre de la balustrade, le regard perdu dans cet horizon où le soir tombait...
Tout à coup il se retourna vers Ribeyre assis sur le banc et qui tenait toujours, comme une arme de mort, cette lettre de Toncle Sylvain et brusquement il lui dit d'un ton qui, instinctivement, donna le frisson à celui qui écoutait :
— Victor?
— Quoi donc ?
— Je û'ai pas d'enfant, tnoi, tu sais !...
Louis avait un accent bizarre.
— Tant mieux ! dit Victor.
— Toi, — Louis le regardait en face, lui enfonçait sa parole comme un couteau — toi, tu as une fille I...
— Andrée? Oui! répondit fièrement Ribeyre avec un âpre orgueil où il y avait une bravade au malheur, mais Andrée, c'est moi !
Louis haussa les épaules. Il contemplait cet homme assis là, livide, avec une sorte de terreur et de compassion. Il lui semblait que le sort venait de commettre une action méchante. Il atteignait deux innocents. Il frappait au cœur des êtres qui venaient de s'habituer au bonheur et que ce caprice de Ducrey, après leur avoir donné l'illusion de la joie, allait tuer, tuer brutalement, assassiner.
Le premier mouvement de Victor avait été l'obéissance douloureuse, résignée ; le premier mouvement de Louis était la révolte.
— Voyons, voyons... il n'est pas possible que tu rejettes, d'un coup, ta femme et ta fille dans une ruine dont tu ne sens pas, toi, toute l'horreur possible !
— Tu crois ? dit amèrement Victor avec un sourire de martyr.
— Eh bien! si tu l'as redoutée, cette ruine-là serait cent fois plus atroce à présent!... Je mets Andrée à part. C'est une petite Spartiate ! Mais Geneviève ruinée? Geneviève pauvre?... Vois-tu cela? Demandetoi, et réponds toi-même, ce qu'elle va souffrir ?
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Victor était stupéfait. Il levait ses yeux effarés vers cet homme, debout devant lui, allant et venant sous le berceau de roses et l'ombre du tilleul; et, à mesure que Louis parlait, Tanxiété de Ribeyre croissait comme un étouffement dans une nuit d'angoisse.
— Mais, voyons, Louis, voyons... Qu'est-ce que tu dis là? A quoi penses-tu? Qu'est-ce que tu veux?
— Eh! dit brusquement le peintre... je veux... je veux que tu pèses bien le parti que tu vas prendre !... Suppose une chose... Tu ignores que ce papier existe ! Bon ! Et tu continues à j ouir de ton héritage ! . . . Bien ! . . . A qui cela fait-il du tort ! Aux Guillemard ? Et quel tort?... Est-ce un tort? Ils crèvent de fortune!
— Louis !
— * Qu'est-ce que c'est pour Guillemard que le chiffre du legs de ce vieux braque de Ducrey ? Rien. Il gagne ça d'un coup de crayon, en une journée, avec un emprunt quelconque ! Ce papier te fait pauvre comme Job et ne le fait presque pas plus riche, voilà la situation !
Victor Ribeyre éprouvait une impression d'effarement presque sinistre à entendre, là, tout à coup, ce Louis qu'il regardait comme le plus brave garçon de la terre, raisonner ainsi, lui jeter au visage ces paradoxes qui sentaient la malhonnêteté ! Il s'était donc habitué bien vite au luxe, ce dédaigneux qui vivait hors du monde et laissait ses chimères s'envoler avec la fumée de son cigare ? Il avait donc mordu bien vite au fruit nouveau, ce philosophe qui disait autrefois en
riant : « A vingt ans, j'avais pour vingt milliards d'illusions et c'est la vraie fortune ! > Il avait bondi, là, dès la première minute, se cabrant sous la révélation brutale, se hérissant comme un chien à qui Ton peut reprendre Tos qu'il dévore. Lui ! Louis? Le cœur le plus droit, malgré ses plaisanteries de sceptique ?...
Victor l'avait vu tout pâlir aux noms d'Olivier Giraud et de Raymonde. Il avait laissé échapper un ricanement de colère.
Ce Ducrey, voyez-vous, ce Ducrey, qui s'avisait de marier la jeune flUe comme cela, par un caprice d'outre-tombe, parce qu'il lui donnait sa fortune !...
Et Louis avait eu l'envie de déchirer avec ses dents et d'envoyer au diable la lettre stupide, méchante — car elle était méchante — de l'oncle Sylvain et, du premier coup il résistait, il conseillait à Victor de n'en pas tenir compte.
Raisonnons. Qu'est-ce que c'était, en somme, que ce chiffon de papier?
Ribeyre regardait le peintre avec un certain effroi, fl eût voulu que Louis lui répondit brusquement :
— Tu veux aller chez M* Auboin. Nous irons chez M*Auboin.
Mais non. Louis répliquait en disant :
— Si ce papier n'existait point, à qui cela ferait-il du tort? A personne!
— Quand cela serait I répondit brusquement le négociant, quand Guillemard serait dix fois, cent fois plus riche encore I Notre fortune est à sa fille, le fait est là !
Tu denmadçs quel tort nous ferions ? Ce tort réel, irréparable, Louis, nous le ferions à Olivier Giraud que ce testament peut enrichir et, dans tous les cas,' nous le ferions à la conscience et à l'honneur !
Il s'était levé, regardant Louis, qui ne bougeait pas.
— Allons, allons, mon cher Louis, dit-il , presque sévère et en réalité effrayé, tu n'es pas dans ton bon sens... Ce réveil brusque, cette confiscation de notre joie par ce mort, cela t'écrase... Tu ne vois pas clair, tu es troublé, je t'assure!... Reviens à toi, mon (^er ami... Le saisissement passé, tu sauras où est le devoir.
— J'avoue que c'est un rude coup sur le crâne ! dit le peintre, la voix amère, essayant de rire. Une massue, ce papier- là !
— Eh bien! Remets-toi, remettons-nous, Louis... Soyons nous-mêmes, vois-tu ! Qu'est-ce que tu veux, mon pauvre ami ? C'est comme un ouragan qui a passé et a tout jeté à terre... Ça n'avait pas d'assises, notre bonheur! C'était du sable... du sable... Ce qu'un caprice de Ducrey nous avait donné, un caprice do Ducrey nous le reprend ! Et si dans tout cela il existe un droit, c'est celui de Ducrey !
— Eh ! Ducrey ! Ducrey ! s'écria brusquement Louis, presque farouche. Ducrey n'est plus là ! Il est mort, Ducrey!
— Louis!... Louis!...
— Qu'est-ce que c'est que ça ? ajouta le peintre avec colère, en regardant la lettre que Victor tenait toiyours à la main. Une espèce d'aberration posthume!... un
trait de folie!... Il était fou, Ducrey..., littéralement fou... Au dernier moment, la tête a craqué, et il a griffcnnéça... Est-ce que ça a une valeur, ça? Qu'estce que c'est que ce testament ? D'où ça sort-il ?
— Ducrey l'avait mis dans un meuble acheté par Raymonde à sa vente...
— Par Raymonde ?
— C'est elle qui m'a apporté la lettre tout à l'heure.
— Quelles histoires!... Un testament fantastique ! Un chiffon de papier... rien... Comment ne l'a-t-on pas trouvé cent fois ? C'est une bêtise, ce testament, ce n'est rien du tout!.. Nous l'avons, nous, nous l'avona eu le vrai testament... Celui-ci est faux, absurde...^ idiot..., non avenu!...
— Il est écrit tout entier de la main de Sylvain Ducrey ! dit Victor, dont la voix tremblait.
— Qu'est-ce qui me le prouve ? s'écria Louis. Écriture tremblée, qui n'est peut-être pas celle de l'oncle Sylvain... Ah I parbleu ! On a vu des faussaires, n'estce pas ? On en a vu !
11 se planta brusquement devant son cousin et s'interrompant :
— Enfin... bref, tu veux rendre l'héritage? dit-il en ricanant.
— Tu le demandes ?
— Eh bien ! moi! moi, tu entends, je ne veux pas le rendre, moi !
Ribeyre s'était redressé et, boutonnant machinalement son paletot, la voix forte :
240 LE MILUON
— Soit I Quant à moi, les miens dussent-ils en souffrir plus encore qu'ils n'ont souffert../dussé-je faire je ne sais quoi, contre toi, pourt'empôcher de commettre ce qui serait une infamie, je ne garderai point ce qui n'est pas à moi, tu entends, Louis, et je t'empêcherai de le garder I
— Ah ! tu n'es qu'un fou ! dit Louis en haussant les épaules.
— Et si tu te laissais, toi, aller à la folie, tu ne serais qu'un malheureux I
— Et après? fit brusquement le peintre en se campant devant Ribeyre, les bras croisés, tout son fin visage, narquois d'ordinaire, enflammé d'un prurit bizarre. Il me déplaît, moi, ce testament insensé qui donnerait Raymonde, une jolie fille rieuse, à ce }/[. Giraud, qui est triste comme un bonnet de nuit, et, pardessus le marché, se trouve être quoi ? le petit-fils du jardinier de Toncle Ducrey...
— Olivier est un être d'élite; s'il épousait Raymonde, l'honneur ne serait peut-être pas pour lui !
— Ah! bah ? C'est possible, et je sais qu'un bêcheur (Je terre vaut n'importe qui... Je ne suis pas si aristocrate que ça! Mais, sans compter qu'il ne tient peutêtre pas à épouser Raymonde, je me moque d'Olivier! Je suis satisfait, je veux rester satisfait. Je n'ai pas tué le mandarin, comme nous disions autrefois, mais enfin il est mort, le mandarin! Tant pis pour lui, je n'y suis pour rien... Ni coup de pouce, ni strychnine, n'est-ce pas?... Et il m'a laissé son argent, le man-
l.K MILLION 241
darin! Et il m*a fait riche I Et ça m*amuse d'être riche, moi! Si je n'avais pas hérité, si je n'avais pas manié cet argent-là tombé du ciel, venu du diable, arrivé de la Chine, certainement non je ne me serais pas plaint. Je me trouvais parfaitement heureux dans ma situation... J'en avais fait mon cadre, j'en avais tiré ma philosophie, ma pose, si tu veux... Ça me suffirait, la rue Torlaque, les coins grimpants de Montmartre, et, après y avoir vécu sans broncher, j'y serais mort en blaguant la richesse... Oh! crânement... Je ne savais pas ce que c'était. .. Mais maintenant que je suis riche, — qu'il m'a fait riche, l'autre, — ma parole, je ne vois plus le passé qu'à travers la gène... Brrr!... Je n'y vois que la comédie du dédain dissimulant la soif de tout ce qui est bon... C'est facile de se passer d'un mets dont oa n'a point tâté ; il n'a pas de goût puisqu'on l'ignore ! Mais quand on y a mis la dent, vois-tu, cousin, c'es^ plus dur !... Et si elle me plaît à moi cette vie de paresseux élégant que je viens de passer sur la plage? Et si je veux garder mes tailleurs anglais, et, dans ces vêtements à la mode, mes poches pleines et mon gousset garni? Et si je m'aperçois que, pour dissimuler mes quarante ans prochains, — trente-huit, c'est tout comme — j'ai besoin de ce luxe et des millions du vieux Ducrey qui vous ôtent des cheveux bfeipcs à mesure qu'ils vous donnent des rides jaunes?....
Il gardait encore, dans cette sorte de colère et de jactance, dans sa fanfaronade de révolte, le pittoresque gouailleur de ses mots d'habitude.
Il stupéfiait Ribeyre.
— Oui, oui^ tu me regardes là... Et si je veux plaire moi?
— A qui ?
— Ce sont mes affaires! Mais j*ai tout un arriéré d'envies ajournées, et ma jeunesse me remonte au cœur ! Flambée d'automne! ça m'amuse ! Et tu veux, . toi, tu prétends m*arracher des mains ce que le hasard, ... non... pas le hasard, la volonté de ce mort... y a mis ? Allons donc ! A Theure où sa cervelle n'était pas fêlée complètement, l'oncle Ducrey a voulu me faire riche... il l'a voulu formellement. J'ai reçu mon héritage, j'y ai goûté, je le tiens, je le garde !
— Toi ! toi, Louis ! dit Victor effaré, toi, capable d'une lâcheté... comme les autres !
— Comme l'humanité, mon cher, répondit le peintre, riant d'un mauvais rire, d'un rire qui déchirait le cœur de Ribeyre.
Il souffrait de l'entendre, son cousin, fraternellement aimé. Les ironies, les défis de Louis, lui faisaient mal. En récoutant il doutant de tout, des honnêtetés qui étaient sa vie, de la droiture de cet homme dont une heure auparavant il eût répondu comme de lui-même.
Non, certainement non, ce n'était pas l'argent, le misérable argent de l'oncle Ducrey qui transformait, déformait, retournait aussi complètement, comme un gant sale, la conscience même de Louis. Il y avait une autre cause à cette métamorphose navrante. Eh ! parbleu; il y avait une femme ! Quelque misérable fille tordant, vi-
àant Tarti^le comme un© proie. Un Ribeyre ne serait pas devenu ce vil plaideur de basses arguties, s'il n'y avait pas eu une créature odieuse pour assourdir sa conscience...
— Ce n'est pas toi qui as ces idées insensées ! s'écria durement Victor.
— Pas moi?... Si fait bien !... Oh ! vois-tu, moi, j'en ai assez dudonquichottisme inutile et du désintéressement bête 1... Je suis comme les autres, oui !..« Comme un marquis de Lansac ou comme un Lacoste... Avec de l'aplomb, du bagout, de la sottise et de l'argent... ou plutôt avec de l'argent tout simplement, — car ça donne tout le reste, — on se moque de tout... Fais comme moi ! Toi aussi, parbleu, sois comme les autres ! Et sois de ton temps !
— Moi, oh moi ! fit Ribeyre... moi, mon parti est pris. Mais écoute-moi, Louis. Comprends-moi donc, mon ami... Garder cola... ce serait un crime... Voyons, on ne peut pas hésiter... tu n'hésites pas? Rends-moi mon Louis d'autrefois et restons de braves gens !
— Et des gueux! dit Louis, qui riait.
— Tu as assez de talent pour vivre, tu feras comme moi, tu travailleras.
— Trop long, ce moyen- là... et qui vient trop tard ! Et puis du talent, j'en ai comme cinq cents antres qui crèvent de faim... et la peinture m'ennuie... J'ai mordu au million, c'est très bon. J'en veux encore !... Ah ! ce serait farce, par exemple, de redevenir un pauvre diable à présent et de faire des courses pour Raymonde,
244 hE MILLION
n'est-ce pas, qui me donnerait tant pour cent aur les bibelots que j*achèterais rue de Lappe pour son hôtel de la rue d'Offèmont? Eh bien! non, non, ma foi non... Il paraît que je n'étais qu'un faux résigné, un faux satisfait, un hypocrite de petits bonheurs... Je n'ai pas assez de vertu pour en revenir à ma vie d'hier, et j'ai suivi le courant, puisque courant il y a... Dans le mouvement jusqu'au cou! Je disais tout à l'heure que je ferais bâtir? Oui! J'ai acheté hier un terrain avenue de Villiers !
— Tu le renvendras !
— Merci. Ce que qui est fait est fait. Donne-moi ce papier...
— Ce papier? Pourquoi ?
— Pour le déchirer, parbleu !
Victor serra dans sa main la lettre du vieux Ducrey.
— Mais tu es fou, je te dis, Louis...
-^ Raisonnons, fit le peintre en affectant une froideur qu'il n'avait pas, toute la fièvre de son cerveau lui montant aux lèvres sous formes d'ironies. Tu crois que tu peux vivre sans le million de l'oncle, toi ? Pas plus que moi !
Avec une bravoure douloureuse, la voix déchirée mais vaillante, Victor répondit :
— Tu verras bien !
— Eh bien, toi, personnellement, c'est possible! Et ta fille aussi, puisque tu dis qu'Andrée c'est encore toi !... Tu as raison... Mais ta femme !
Ribeyre tressaillit.
LB MILLIÔ;»r ' 245
Des pieds à la tête il eut un frisson. Au cœur un S3i : einent le prit comme une main qui se fermerait.
— Geneviève?
— Va donc lui demander ce que tu me demandes à moi !... Va donc lui dire de t'accompagner chez M* Auboin ! Elle te suppliera de la laisser vivre, car si tu la condamnes à la misère, de ta propre volonté, ta Geneviève, tu la tues !
— Ce n*est pas vrai. Tu calomnies Geneviève !
— Va lui avouer que tu peux lui conserver sa richesse et que tu la lui perds, elle te criera grâce !
— Non..., non..., non..., tu crois donc qu'elle est comme toi? dit Victor avec colère.
— Elle est bien pire que moi puisqu'elle est femme ! . . . Ah! çà, mais, tu ne vois donc rien, toi? Tu es donc comme tous les maris, aveugle et niais?. . . Elle est jolie, Geneviève!... Elle est belle même!... Est-ce que tu crois qu'une femme comme elle, née pour ce luxe que tu peux lui donner à présent, supportera le collier de misère auquel elle a échappé... par miracle?
— Tais-loi, Louis I dit sourdement le malheureux, que^, cette fois, on touchait au cœur, au profond du cœur, en pleine chair.
Il revoyait avec effroi la pâleur de morte de Geneviève, ce soir où, des lèvres de la jeune femme, l'amer secret était sorti, comme un sanglot, comme un flot de sang. Il l'entendait encore, avec cet implacable égoïsme des femmes déçues, l'accuser, le menacer, presque le maudire... Et, comme si c'eût été l'accompagnement
pu le résumé des affreuses paroles de Louis, ce eri de Geneviève pauvre, de Geneviève misérable, lasse, à bout de forces, révoltée, lui re\ enaft à l'oreille :
— Eh ! vous trouvez tout malhonnête, vous !
Une épouvantable tempête grondait aux tempes de Ribeyre. Il s'appuyait maintenant à la balustrade, pour ne pas tomber. Il sentait que s'il eût voulu marcher' il eût chancelé. Il étouffait.
Louis aussi poussé, affolé par une image de femme — une jolie rousse, rieuse, avec des frisons d'or — Louis s'assourdissant par ses propres cris, devinait bien que c'était en parlant de Geneviève, seulement en parlant d'elle, qu'il mettrait le doute dans cet esprit, dompterait cette volonté, éteindrait cette conscience.
Il était d'autant plus âprement éloquent que ce qu'il disait, il le pensait. Il lisait clairement dans l'âme 'troublée de Geneviève. Il devinait ses angoises d'autrefois, sa quiétude d'aujourd'hui, il avait surpris entre elle et Guillemard des regards qui l'avaient étonné,
— Écoute-moi, Victor, dit-il, ta femme t'aime, oui; mais on l'aime aussi I... Qui ? Personne ! Mais elle est assez jolie pour que tout le monde le lui dise... Heureuse, bah ! on peut lui chanter tout ce qu'on voudra elle t'adorel... Mais pauvre, ah 1 pauvre, on épiera ses combats... on comptera ses souffrances... Oh! ce n'est pas une Romaine !
— Tais-toi I dit violemment Victor épouvanté.
Par delà des allées bordées de gazon, par-dessus les touffes des fleurs, à travers les roses du berceau et
les brindilles de la vigne vierge, un rire clair, un joli rire t)erlé de femrae heureuse, arrivait maintenant jusqu'à ces deux hommes éperdus: Victor pâle comme un mort, Louis enfiévré, le teint ardent et Tœil hagard.
— Geneviève I balbutia Ribeyre.
On entendait des bruits de pas sur le sable, le craquement des talons des promeneurs...
A travers les feuilles épaisses, Louis essayait de voir au loin et il apercevait la jupe claire d'une femme qui marchait, frôlant les pelouses... Un jeune homme à côté souriait, se dandinant : Edmond Lacoste et Geneviève... Et, à quelque plaisanterie du peintre, M*"' Ribeyre, gaiement, riait de son joli rire retrouvé de jeune fille.
— Il flirte^le Lascote!... Il perd son temps, car elle -est heui euse et elle t'aime !
— Tais-toi 1 tais-toi ! tais-toi ! répéta Victor avec colère.
— Je t'en prie, répondit Louis, une dernière fois je t'en prie, attends un peu... Pas de précipitation... cherchons, voyons... Réfléchis... Je l'aiderai... Il y a peutêtre quelque combinaison à trouver... Une affaire productive qui nous permettrait, par exemple, de rembourser tout sans que pas un de nous, pas un des tiens, n'en souffrît !... Est-ce qu'on sait ? Ça se rencontre, ça... mais quand on a de l'argent... seulement quand on a de l'argent... Ne jette pas ton arme, le capital... Attends un jour... deux jours... Personne ne crie... personne ne réclame ...
— Ne me dis plus rien, rien, tu entends !
Ribeyre était devenu sombre. Il regardait devant lui
maintenant, les yeux perdus, avec les prunelles d'un fou.
— Je comprends bien... Mais aujourd'hui, continuait Loiiis, nous ne pouvons pas aller chez le notaire aiH jourd'hui... M® Auboin n'est pas à son étude... Nous irons demain...
— Oui, demain... demain !
— Ou après-demain, dit tout bas Louis.
Victor ne répondait pas.
Et toujours ce regard fixe 1
Le pauvre homme, retombé sur son banc, avait l'air écrasé d'une épave humaine après un naufrage. Naufrage d'une honnêteté peut-être I
On entendait toujours — le vent soufflait malignement — le rire heureux de Geneviève.
Et maintenant ce rire se rapprochait.
Geneviève appelait Ribeyre.
— C'est toi qu'on cherche ! dit Louis.
— Moi?...
Victor parut sortir d'une stupeur soudaine.
— Par ici 1 dit Louis en élevant la voix.
— Oii cela ? Eh! que complotez-vous là ?... dit Geneviève en se montrant. Vous savez que, si bien caché qu'on soit sous le tilleul, on peut être vu !
Elle avait fait, pour le dîner, une toilette ravissante. En apercevant sa femme, précipitamment^ Victor glissa la lettre de l'oncle Ducrey dans la poche intérieure de son paletot, sur sa poitrine.
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Mais ce mouvement, Louis l'avait vu. Si promptement! Ribeyre avait peur de cette femme. Peur ou honte. Il n*y avait aucun danger à les laisser seuls, elle et lui. Victor ne trahirait pas le secret maintenant. — Le peintre en était sûr.
Si RiJ>eyre eût été encore Thomme de tout à l'heure, il n'eût i)as hésité, il eût dit à cette femme : « Regarde, nous sommes ruinés ! »
Il n'osait pas. Il hésitait. Bien. Geneviève à présent I pouvait achever, sans rien soupçonner, par le tout pouvoir de sa beauté, par sa coquetterie et par le sourire de sa lèvre, ce que lui, Louis, avait commencé.
— Je vous laisse, dit-il brusquement. Ah ! que vous êtes jolie et gracieuse et gentiment mise!
Elle était radieuse.
— Merci, cousin!
Puis se tournant vers Ribeyre, dans un rayonnement de soleil couchant qui dorait sa beauté d'un reflet rose :
— Et monsieur Ribeyre, comment me trouve-t-il? Lui, ébloui, la regardait, la trouvait belle, essayait
de lui sourire quand, à ses lèvres, ne venaient que des sanglots qu'il étouffait.
Geneviève se mit à rire du beau rire clair de tout à l'heure :
— Ah ! comme personne au monde, — n'est-ce pas, cousin Louis, personne? — ne se méprendrait à tant de madrigaux ! Et comme tout le monde dirait : « Oh 1
[^ cet homme est bien le maître et seigneur de cette
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femme puisqu'il ne trouve pas même un petit compliment à lui faire! » Et moi qui laisse là vos hôtes pour vous faire voir ma toilette... Mari, allez! i
Pendant qu'elle parlait, Victor n'entendait que ces paroles tristes, amères, dites par elle autrefois, dans le 1 salon de la rue de Châteaudun : '
— Vous ne m'aimez pas, puisque vous me condamnez à cette vie!... Je suis lasse, je suis brisée, je suis à bout!
— Elle Ta dit, songeait-il. Elle Ta dit!
— A tout à l'heure ! fit Louis.
Il descendit à son tour, le sang aux yeux, les oreilles bourdonnantes, et de loin, apercevant Raymonde, làbas, entre son père, Olivier Giraud et Edmond Lacoste :
— Ah ! ce Ducrey ! Ce Ducrey qui ferait épouser cette enfant-là à M. Giraud!... Non... non... non- Olivier Giraud n'épousera pas Raymonde ! Si le vieux le voulait, eh bien! tant pis, je ne le veux pas, moi!... Et puis, quoi! c'est bon d'être riche!... On ne sait pas ce qui peut arriver! On devient un parti possible!
Le soleil couchant envoyait à ce coin de jardin, dans un poudroiement de lumière, ses rayons d'un rouge d'or et Ribeyre muet, la tête vide et n'ayant à la pensée que les terreurs de Geneviève devant la misère, prenait machinalement pourtant la lettre de Ducrey <1ans son paletot pour la rouvrir et pour la lire à cette' femme.
C'était le devoir : — son geste instinctif le poussait à cela.
Et, se levant, ce malheureux, amoureux fou, regardait cette jolie créature souriante, les bras domi-nus dans sa robe d'été, le sourire tendre sur des lèvres qui s'avançaient doucement comme une* bouche d'enfant réclamant un baiser. L'ourlet de chair de Toreille sortait des cheveux bruns tordus sur le cou un peu gras, très b'anc, attirant et doux...
— C'est cependant pour vous, dit Geneviève, coquettement, oui, pour vous, monsieur mon mari, et non
pour vos hôles, que j'ai voulu me faire belle 1..^ Pour vous !
Elle s^avançaity lui donnant un frisson exquis, et elle lui disait :
— C'est vrai, vous avez raison, cette terrasse, c'est l'endroit du jardin où on est le mieux... J'ai laissé Guillemard et M. Lacoste. . . Très gentil, son M. Lacoste. . . E^ je, suis toute contente de me trouver avec vous... Ah ! qu'il y a longtemps que nous n'avons été aussi seuls... aussi tranquilles... et si heureux!
Il ne disait rien, la regardait et — froissée, cachée, dans sa main, — il tenait la lettre do Ducrey,
— Je conçois maintenant pourquoi vous aimez tant votre Ville-d'Avray... Le bonheur a comme cela des endroits préférés. Andrée, cette chère Andrée, ici nous l'avons toujours vue joyeuse... A Ville-d'Avray, elle n'a jamais pleuré, je crois !
— Jamais ! pensait Ribeyre, que cette sensation d'un bonheur retrouvé et prêt à s'écrouler tenaillait comme un supplice.
Elle éprouvait comme un besoin de se faire pardonner sa cruauté d'autrefois et elle enveloppait maintenant cet homme d'une affection caressante et souple.
— Asseyons-nous donc là un instant, comme des amoureux, dit-elle doucement. On n'a pas encore sonné le premier coup de cloche pour le dîner...
Et, lui prenant le bras, l'attirant tendrement auprès d'elle, sur le banc tourné vers Paris, elle le contraignait à s'asseoir, elle se penchait vers lui, sa jolie tête
LE MILU09 253
brune aux yeux de créole tombant sur son épaule,' sa main dans la main de ce mari qui Tadorait, elle restait^ là, amoureuse, comme elle le disait, Immant le vent tiède, sentant sur son front^ sa joue, sa nuque, une caresse douce...
Lui, serrant les doigts fins de Geneviève, pressait de sa main droite avec une sorte de colère ce papier signé de Ducrey et qui lui brûlait la peau...
Au loin, comme un roi s'envelopperait pour le sommeil dans un manteau de pourpre, Paris se couvrait des grands plis d'un ciel incendiédans une atmosphère rouge...
— Ah I qu'on est bien, répétait Geneviève, tout son corps s'appuyant contre Victor dans une langueur heureuse... Comme c'est bon de ne penser à rien, de se laisser vivre, de ne rien redouter et de s'aimer !
Chaque mot qu'elle disait enfonçait une pointe d'épingle dans la chair même du pauvre homme.
— C'est tout de même bien gentil à lui, ce vieux Ducrey, de nous avoir permis de conserver cette maison, ce jardin, tout... Aussi... Ducrey ...maintenant...
Elle sentait que Ribeyre ne l'écoutait pas. Elle le voyait, à l'œil hagard de cet homme perdu sur Torizon.
— Vous ne souffrez pas, dites, mon ami? fit-elle inquiète, brusquement. Vous étiez si bien tout à l'heure... si gai...
— N'est-ce pas?... j'étais gai I fit-il machinalementavec l'envie brusque de tout raconter.
VSi LE MILilOM
-* Aussi, mon ami, il faut la ^rder cetie campagBe... la garder toujours... mémo si naus achetoQS quelque cbalet à Trouville.,. Oh! je deviwis raisonnable... Moi qui vous demandais de vous jeter âaas le mouvement autrefois, je vous supplierais de ne plus rien livrer à Tincertain... au hasard des affaires... Oh! j'ai encore la terreur de notre ruine possible... Après celle de mon père,' c'eût été trop !.,.
— Vous avez raison, balbutia Victor... Pourtant... on ne sait pas... une occasion. ..
— Mais qu'est-ce donc qui vous préoccupe? dit-elle tout à coup en le regardant. Rien, j'espère ? Ce que je dis peut-être ? Oui, oui, c'est bien moi qui parle, moi^ l'ambitieuse !... Je suis satisfaite, que voulez-vous? Ce que nous avons, je ne vous dis plus de Taugmenler... Je vous prie seulement de ne pas le diminuer. Vous me le promettez, mon cher Victor? Vous me le jurez? Gela,, du reste, c'est l'indispensable de la vie ! Depuis que j'ai Tâge de raison, toute jeune fllle, je rêvais cette existence paisible... ce calme, ce luxe... et je ne l'avais pas... Tout cela fuyait... fuyait!... Ah! que j'étais malheureuse ! Pas méchante, je vous jure, mon ami... Mais quand on souffre... quand on a peur... Et voyez, à présent, c'est moi qui suis la plus raisonnable de nous deux... Gardons ce que nous avons... Je me méfie de vouSy qui êtes trop bon... trop croyant... trop honnête.
Ribeyre tressaillit,
Trop honnête F Fà celle lettre qu'il avait la et qu'il ne lisait pas à cette femne !
— Vous n'êtes pas fait pour les affaires de ce tempsci, allez, et ce que j'ai maintenant, s'il fallait le perdre encore, j'en mourrais.
Il sentait à son cœur des douleurs atroces, comme un étouffement.
— Pourtant, Geneviève, dit-il, s'il le fallait...' Je suis encore jeune, je suis courageux. Et je puis... je veux...
Elle lui mit sa jolie main douce sur ses lèvres qui brûlaient.
— Non, non, non, ne pensez pas à cela ! Ne tous laissez ni tenter ni éblouir par les coups d'audace de Guillemard... Guillemard est d'une autre race que vous... Où il réussit, vous sombreriez... Reposezvous, soyez heureux. Vous n'avez pas le droit de rien risquer... Je vous le défends, mon ami. ..Et pour moi..» et pour Andrée.
— Andrée !
— Groy^-vousdonc que je ne me disais jamais, moi qui ne suis pas sa mère, que son avenir étaitbien triste, pauvrepetite, autrefois?... —Maintenant, — ça m*amuse de répéter ce meànteDant .où il y a tant de bonheur à la fois — 3»aintenant nous pourrons la marier. -
— La marier! balbutia Ribeyre.
— Et même bien dotée... Elle est adorable, Andrée ! Tous les jours plus belle depuis que nous sommes ici ! Elle poiflTa choisir.
— Pauvre chère Andrée ! dit le père avec une expression d*amour où passait toute son âme.
Geneviève se coula encore jusqu'à lui, coquettement :
— Ah ! n'allez pas Faimer plus que moi cependant! Je ne veux pas ! je serais jalouse !
Elle sourit, jolie à ravir, et dit :
— Ah 1 dame ! vous savez, les belles-mères ! Puis, sérieuse, un accent d'amour vrai dans son
sourire de femme coquette :
— Je vous jure ! Môme pour Andrée, que j'aime de toutes mes forces, même pour elle, je ne veux pas que vous m'aimiez moins, moi, votre femme!... Et que voulez-YOus? il me semble que vous m'aimez moins...
— Moi?
— Je vous dis là combien je suis heureuse... heureuse ici... heureuse auprès de vous... oubliant les autres pour vous... et vous ne me répondez pas... Regardez-moi, Victor !... Est-ce que vous me gardez rancune d'autrefois?... Si tu m'aimes moins, vois-tn, c'est que tu ne m'aimes plus !
Elle lui parlait à Toreille, sa joue frôlait la joue de Ribeyre qui fermait les yeux, caressé par ce parfum de femme, par le souffle doux qui lui courait sur le visage.
— Je t'adore, Geneviève, je t'adore ! dit-il en se retournant vers elle, la prenant dans ses bras, la regardant au fond des yeux, lèvres contre lèvres, et
elle, souriante, flère de se sentir toute puissante sur cet homme, femme et maîtresse à la fois :
— Je le sais, je le sais, mais comprends bien, je veux que tu me le redises toujours !
Toujours!
Et lui la contemplait, ses mains brûlantes de fièvre sur ces bras ronds et nus; il la regardait longuement, avec une sorte de passion farouche, éperdue, avide de ces caresses, et songeant pourtant amèrement qu'il était comme un jouet pour cette femme deux fois femme, irrésistible, ne demandant qu'à être aimée, mais aimée dans le cadre luxueux rêvé par elle. Lui redire qu'il Tadorait? Eh! Il ne l'aimait que trop, puisqu'il se taisait, ce malheureux, puisqu'il ne lui avait pas déjà crié : — Nous sommes ruinés ! Rien de ce qui était à nous ce matin n'est à nous ce soir!
Éperdu, ne pensant plus qu'à Geneviève dont le cœur battait contre sa poitrine, il avait, le long du banc et sur le sable gris, laissé glisser, sans le savoir, le papier froissé qu'il tenait tout à l'heure dans sa main droite... Il ne songeait qu'à cette exquise créature dont le sourire, la beauté rayonnante, le parfum, le grisaient et, dans ce soleil, il lui répétait qu'il l'aimait, et elle, triomphante, pardonnée, lui disait à son tour :
— Oui... tu m'aimes... tu m'aimes... Et pas une femme n'est aimée comme moi !... Chut !
Elle prêtait l'oreille.
Le sable du jardin criait sous des pas qui s'wppre^ chaient.
Elle se mit à rire.
— Voilà ! dit-elle. Il faut toujours qu*oa^ traque \m amoureux !
Elle rentraînait.
— Mais c'est peut-être.,.
— Je ne veux pas savoir qui c'est!... Guillemardy Louis^ Raymonde ou M. Lacoste..., nous allons les voir tout à l'heure... Promenons-nous seuls encore im moment... je suis contente de t'avoir à moi!
Et, coquette, rieuse, avec la gaminerie qu'eût pu avoir Raymonde, elle entraînait Victor à travers le jardin dans l'encadrement des arbres.
Ce n'était ni Louis ni Guillemard qui venait. Andrée cherchait son père. Elle avait à lui demander des ordres pour le jardinier : des plantations nouvelles à faire bientôt. Cela l'amusait de voir naître dans le jardin des allées nouvelles! Elle voulait, pour elle, une grande avenue de tilleuls où elle pût se promener en lisant. Le jardinier s'informait du nombre d'années que les arbustes devaient avoir. Andrée, ne trouvant pas Ribeyre à la maison, allait droit à cette terrasse oii il se tenait presque toujours.
Elle croyait bien Ty retrouver. Il était donc rentré ? Mais puisqu'elle ne l'avait pas vu? Elle s'arrêta un moment, debout près de la balustrade, regardant, à son tour, Paris à l'horizon, entre les deux rideaux verts des vallons... Elle n'entendait point les pas fugi-
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tifls de Viotor ei de st femme s'éloignant et le rire de pensionnaire échappée qu'étouffait Geneviève... Elle restait là, contemplant aussi les maisons de Sèvres, dorées et rougies...
Sèvres ! Le pont ! Le mendiant ! Olivier ! Toutes ses pensées allaient là, d'instinct, attristées...
Il était loin, Olivier! Il était là-bas, dans la masse de pierre de ce Parisi Autrefois il était ici chez lui, dans ce logis aimé !
CTétait cette fortune qui Fen avait chassé. Et, elle aussi, elle, Andrée, qui ne disait pas assez à ce timide : « Revenez! Restez!... Qui vous chasse? » Fier comme il 1 était, Olivier avait besoin d'une telle parole, mais rien qu'en songeant qu'elle pouvait lui dire cela, laisser échapper un mot qui ressemblât à un aveu, Andrée se sentait invinciblement émue, et ce n'était pas le soleil couchant qui donnait à ses joues cette rougeur douce mêlée à l'or blond de ses cheveux...
Elle demeurait là, rêveuse comme elle l'était souvent, d^out, dans la sveltesse de sa taille, lorsqu'en se retournant, sa robe, comme si elle eût traîné une feuille sèche, fit, sur le sable, bruire doucement la lettre que Ribeyre y avait laissé tomber.
Elle regarda machinalement cette lettre à demi froissée, et, sur l'enveloppe tombée à terre, elle lut de loin le nom de son père, ne reconnaissant pas Técrilure d'ailleurs, mais poussée instinctivement par un Sentiment de curiosité bizarre qu'elle n'éprouvait pas d'habitude.
Qu'était-ce donc que cette lettre jetée là, froissée?
Son père n'avait pas de secrets pour elle. Elle eût, si elle eût été là au moment où il décachetait ce papier, tout lu par-dessus son épaule, quitte à le payer ensuite d'un baiser.
— Pour mon père, cette lettre ? Et quelle adresse singulière!...
Elle s'était baissée, ramassant sur le sable l'enveloppe et le papier froissés, les regardant machinalement, lorsque la signature, qu'elle lut seule, la frappa.
C'était de Ducrey, cette lettre 1 C'était la lettre que tout à l'heure Raymonde lui avait montrée ! Qu'est-ce qu'il avait donc pu écrire, Ducrey ? Une recommandation suprême ?-ou un codicille, comme on dit ? Ce mot codicille^ entendu plus d'une fois, avait pour la jeune fille quelque chose de troublant et de mystérieux.
Elle voulait savoir ce qu'il y avait là.
Elle déplia la lettre et se sentit frappée au cœur ; elle crut qu'elle ne lisait pas bien... Ses yeux bleus, subitement agrandis, couraient d'une ligne à l'autre, devinant la fin de la phrase avant de l'avoir épelée du regard...
« J'ai pu avoir l'idée de partager.,. Je ne laisse rien à Louis,.. »
Elle balbutiait ces mots presque tout haut, de ses lèvres qui frémissaient...
— C'est bien l'enveloppe ! pensait-elle, effrayée en relisant l'adresse, l'adresse de cette lettre qui portait le nom de son père...
— L'oncle Ducreyl
Puis effrayée : — Pauvre Louis ! il était si content î Il lui semblait que le mort se dressait tout à coup au milieu des siens et, étendant sa longue main sèche, disait; de sa voix creuse, au cousin Louis, en lui reprenant tout : « Pardon, mon neveu, cela est à moi! »
Elle s'était remise à lire, saisie par Tangoisse, car, si Louis était frappé, Victor pouvait Fétre...
— Louis!... Il a eu cette idée méchante, le vieux Ducrey!
« Je ne laisse rien à Louis et je ne te laisse rien, Victor, que le plaisir d'être F exécuteur de mes volontés.,. »
Andrée courut, elle aussi, à la date.
— Mai 1880!...
Et l'autre testament était du 12 mars !
Déshérité! Son père, Geneviève, elle (mais elle ne comptait pas), déshérités !
Elle eut brusquement Taffreuse vision de ces soirées longues, de ces nuits de veilles de Victor courbé sur ses écritures, la chaleur du gaz lui desséchant le cerveau, lui brûlant le crâne... Elle le revit pâle, inquiet, triste, pauvre...
— Ah ! mon Dieu !
Elle se disait, terrifiée :
— Maintenant que va-t-il arriver?... Que deviendra-t-il?...
Et brusquement sa pensée se retourna vers Olivier comme vers un appui... Il quitterait Guillèmard, il ne
laisserait pas Ribeyre se débattre tout seul... Il reviendrait. € Si quelqu'un de vous avait besoin de moi, j'accourrais tout seul, tout droit, tout de suite. » Et cette idée du retour subit d'Olivier lui paraisnait quelque chose de consolant et de doux au milieu du déchirement qui se faisait en elle à cette idée que toute cetle joie sur laquelle on vivait depuis trois mois était factice; faux, le luxe présent; vains et insensés, les espoirs ; usurpée, cette fortune qu'il fallait rendre...
— Ah ! mon pauvre père ! mon cher et bien-aimé père !
Un sanglot lui montait à la gorge ; elle avait envie de crier sous cette étreinte brutale... Elle reprit le papier pour finir de le lire. Elle eut un éblouissement, presque un cri, arraché du profond de son cœur, en voyant, là, là, accolé au nom de Raymonde Guillemard, le nom d'Olivier Giraud, puis, tout à coup, elle s'arrêta, immobile, devant Victor Ribeyre qui accourait, livide, regardant, sans voir le banc sur lequel il était assis tout à l'heure, la place où, sur le sable, la trace de ses pieds était encore marquée...
— Vous cherchez quelque chose, mon père?... demanda doucement Andrée...
Il avait toujours les yeux à terre...
— Un papier... oui... que j'ai laissé tomber... là... certainement ! Je croyais l'avoir mis dansi la poche de mon paletot... Il aura glissé...
— Un papier? celui-ci ? dit fermement la voix de la jeune fille.
Victor releva la tête d*un mouvement rapide, et pâle elle-même, elle fut effrayée de la pâleur de ce visage convulsé.
Elle tendait, en essayant de sourire, l'enveloppe et la lettre de Ducrey.
Victor Ribeyre se tenait droit devant cette enfant, ses yeux fiévreux sur les yeux profonds d'Andrée. Il interrogeait presque ce pur regard de jeune fille, clair comme une goutte de pluie qui n*a pas roulé à terre. Et après avoir vivement pris la lettre, qu'il tenait maintenant d'une main toute tremblante, il allait commencer une question :
— Est-ce que?...
Il s'arrêta, n'osant rien dire.
Elle, devinant ce qu'il n'osait demander, devinant aussi que peut-être le malheureux ne voulait pas encore révéler aux siens, — même à elle, sa fille, pourtant si brave, — le secret de cet écroulement, elle sourit.
Elle supporta le regard anxieux, farouche de Ribeyre, un regard fou.
— Est-ce que?...
Toute l'attitude du pauvre homme répétait la question.
Alors, calme, domptant son émotion, doucement, Andrée demanda à son tour :
— Mon père?
— Quoi donc? flt-il brusquement.
Il avait enfoncé, d'un mouvement rapide, la lettre dans son paletot.
— Eh bien, quoi ? dit-il encore.
— Rien, mon père 1
Cette brusquerie étonnait Andrée et lui faisait peur.
— Tu n*as rien à me dire ? fit doucement la jeune fille en relevant encore sur lui ses beaux yeux comme pour ajouter : « Regarde au fond de moi tout ce qu'il y a d'amour pour toi, de courage contre le sort, et n'aie pas peur de ta fille, va. »
— Rien, dit Ribeyre. Qu'est-ce que tu veux que j'aie?... Cette lettre que je croyais perdue...
— Et cette lettre? dit encore Andrée, espérant qu'il allait tout dire.
Il descendait déjà la terrasse, brusquement, et elle l'entendît, derrière les roses et la vigne vierge, répondre d'une voix sourde :
— Celte lettre, ce n'est rien ! Rien du tout !
— Rien !
Andrée sentait sa tète osciller et elle s'appuya contre le tilleul pour ne pas tomber ; elle se raidit ensuite, se domina très vite et rejoignit son père. Il ne voulait rien dire, mais, tout à l'heure, il parlerait !
Elle vit, au bas de la montée qui menait à la terrasse,. Getieviève et Louis qui venaient vers Ribeyre. Louis, très pâle aussi, nerveux, l'air bizarre. Le peintre regardait à la fois Geneviève et Victor. A la façon seule dont M"** Ribeyre prit le bras de son mari, Louis laissa échapper un ouf! de soulagement. Allons, la femme avait été plus forte que lui ! Ou plutôt le charme de la
femme avait achevé ce que ses paradoxes et ses ironies avaient audacieusement commencé. Victorn'avait rien dit, Victor ne dirait rien.
— S'il s*est promis de parler demain, pensait Louis, , il ne parlera pas !
On entendait, au loin, sonner gaiement dans Tair du soir la cloche du dîner. Raymonde, tète nue, avec ses beaux cheveux ébouriffés, arrivait en courant et prenait le bras de Louis pour éviter celui de Lacoste dont pas un cheveu ne s'était dérangé durant la promenade, et dont le mouchoir sortant correctement du veston n'avait pas bougé d'un millimètre.
Guillemard criait qu'il avait un appétit de dogue et, moqueuse, Geneviève lui disait :
— Eh bien ! mais, et la poésie, cousin, qu'en faitesvous?...
Alors, Louis, serrant sur son bras la main gantée de Raymonde, lui répétait, très haut^ pour que Victor entendit :
— Est-elle jolie, Geneviève ! Jolie, jolie, jolie 1 Et aussi jeune que toi, cousinette, parole d'honneur!
Tout ce monde traversait le jardin, miss Maud, debout sur le perron, dans l'encadrement des larges feuilles d'un aristoloche, les saluant à mesure qu'ils arrivaient et s'effaçant pour les laisser passer.
Lacoste avait pris le bras d'Andrée. Il avait l'air de mauvaise humeur, trouvant la jeune fille triste, mais il ne lui répétait pas moins, tout en marchant, son refrain ordinaire :
il66 LE MILLION
— Ah! mademoiselle... le beau portrait qu'on ferait de vous... un profil... ce serait charmant!
Andrée n'écoutait pas, n'entendait pas.
— Charmant ! répétait Edmond, un peu vexé.
A table, Victor essaya de parler, fouettant sa tristesse, surexcité par Louis, qui allumait tous les pétards <ie ses plaisanteries, raillait Lacoste, se raillait luimême, jetait des madrigaux au gai visage de Geneviève, et ne se taisait que lorsque Raymonde, avec sa verve enragée de Française affolée de parures et de sport, comme une miss anglaise le serait du lawntennis, racontait la dernière course de la journée, i». la lutte entre Master sur Arabi et Pollard montant G il B las.
— Ah! c'était amusant, amusant!... Pendant les cent derniers mètres, figurez-vous, un galop botte à boite!... On n'en voyait qu'un !... Master immobile, une statue ! Et l'autre se démenant, allant, fouettant, éperormant Gil Blas comme un diable !... Ah ! ça vous monte, ça ; ça vous grise ! C'est du Champagne qu'on voit courir !
Lacoste alors souriait, trouvait \e moi charmant,,, charmant..,
— Envoyez-le à votre encadreur, répondait Louis. Il fallait que Guillomard, qui sentait bien que sou
protégé ne réussissait pas, fit l'éloge des toiles de Lacoste qu'il n'avait pas vues, et se penchât vers lui pour lui dire :
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. — Étudiez bien Raymonde! Je veux son portrait par vous au prochain Salon.
— M^'* Guillemard est ravissante, commençait le peintre...
-^ Capricieuse, mais bonne petite I
— Charmante... Oh! un beau portrait... un très beau portrait... de face !
Guillemard n'avait pas plus de chance avec Geneviève que Lacoste avec Raymonde, qui ne parlait qu*à Andrée ou à Louis. Les plaisanteries qu'il risquait tombaient à plat comme un volant sans raquette. 11 s'apercevait bien que la cousine ne rêvait plus une existence qu'elle avait enfin trouvée I Et Victor aussi s'en apercevait, et il se répétait, effrayé, que la ruine de sa maison c'était aussi la ruine de son bonheur... Mais il s'arrêtait. Il eût insulté Geneviève en ajoutant, même en pensée :
— Pauvre, resterait-elle une honnête femme?
Alors, Guillemard, que la raillerie ou la froideur de
Geneviève humiliait un peu et que la chaleur, le grand air aspiré aux courses et le Saint-Marceaux frappé qu'il buvait là surexcitaient beaucoup, se mit à faire flamber ses millions comme des soleils de feux d'artifices-... Ah I on ne se souciait plus de lui !... Pan I pan 1... Feu partout! Et il comptait, recomptait, étalait ses projets, ses opérations, sa fortune ! Il parlait de cinq cent mille francs conmie de cinq soas, d'un million comme d'un centime ! Il allait remuer le marché, faire trembler la Bourse ! Tout Israël, à la corbeille et à la coulisse, le
craignait comme le feu, Rodillon, — si RodiUon voulait, et il ne serait pas assez bête pour ne pas vouloir, — oui, Célestin Rodillon, Molina et lui, dans un an, avant un an, seraient les maîtres de Paris, de la place entière, de Lyon, de Marseille, de Bruxelles, des marchés étrangers, de tout !
Ah ! on verrait 1 Et on en verrait !
— Voyez-vous, disait-il étalant sa carrure, élevant la voix, faisant trembler les cristaux sur les tables, c'est la grande bataille qui commence !... Je me fiche d'avoir pour partenaires Rodillon, qui. a tâté de Mazas et qui n'avait pourtant pas fait plus que tant d'autres pour y entrer, et Molina le Tombeur, qui vendait des habits aux Piémontais et aux Grecs dans une arrièreboutique delà Canebière... Quand on veut enlever une position sur l'ennemi, on ne va pas demander à ses soldats s'ils ont les mains propres !... Et même si elles sont sales, c'est qu'ils ont manié le flingot et tripoté la poudre... Eh bien ! nous allons enlever Paris, rien que ça!... Oui, l'esbrouffer, l'épater, l'avaler I... Un énorme galion pincé par une petite barque bien armée, comme dans les drames de la Porte- Saint-Martin... Et, leste ! rincé le galion ! digérée la cargaison!... Toute la juiverie, hop! dans le sac!... Master contre PoUard, Arabi contre Gil Blas, ah ! misère ! c'est bien rien, ces steeple-chase-làl... Mais le Golgotha contre le Sinaï, à la bonne heure !. .. Nous allons bien rire !
Et, dans l'insolence de ses projets, remuant fantastiquement les millions et les millions, il ouvrait à Louis
enfiévré, à Geneviève dédaigneuse, à Raymonde anau* sée, à Andrée distraite et à. miss Barker impassible — un glaçon, — à Lacoste, toujours correct, mais l'œil très allumé, des perspectives insensées de fortune, des eldorados, des cités tout entières bâties par lui, des édens, des palais de cristal, des rues, des boulevards... — un marché monstre où tout Paris s'alimentait — un monde d'inventions, d'affaires, de trouvailles, de folies !
— Eh ! bien, dit tout bas Louis, la gorge sèche, à Victor Ribeyre, après le dîner, as -tu conscience de priver des centimes de Tonde Ducrey un gaillard comme ça qui jongle avec les milliards?
Victor Ribeyre, blême, l'œil perdu dans des pensées vagues, ne répondit pas.
Mais le soir, quand toiis les hôtes du logis furent partis, lorsqu'il ne resta plus dans la maison silencieuse sur qui l'ombre tombait, que Ribeyre et les siens, Andrée ouvrit sa fenêtre et, seule, songeuse, le visage tendu à l'air tiède encore de cette nuit d'automne, pareille à une nuit d'été, venant à elle avec l'odeur du jardin, elle resta là, accoudée, ne voyant rien de ce ciel poudré d'étoiles, de cette lune qui montait à rhorizon, au-dessus des massifs noirs, dans une vapeur argentée... Elle demeura, forme blanche qu'on eût à peine entrevue du dehors, fantôme vivant de la conscience du père, du chef de famille qui se taisait et, hagarde, le front brûlant, tremblante, elle se demandait si celui qu'elle aimait, vénérait, adorait le plus au
monde d*uiie chère afTçction faîte de respect, allait \ demain encore, comme ce soir, garderie silence!
Elle relisait par la pensée, elle voyait, écrites dans la nuit, ces lignes tragiques du testament nouveatt dé | Sylvain Ducrey : ' 1
€ Je ne Msse rien à Louis.., Je ne te laisse rien^ Victor... »
Et ce testament^ volonté suprême du mourant, ordre absolu de Toncle moribond, ce papier qui dépouillait les Ribeyre férocement, mais auquel on devait obéir — auquel il eût fallu obéir non pas demain, non pas dans une heure, mais ce soir, mais tout à rheui^e, ce testament, le père, son père à elle Andrée, son bienaimé et adoré père, allait-il en parler? Allait-il le garder?
Et maintenant, maintenant encore, elle se rappelait avec effroi une des clauses de ce testament; au premier moment, dans le saisissement de sa douleur, elle n'avait vu que cela : stm père ruiné ! Ribeyre pauvre I — Mais il y avait autre chose dans les volontés de Ducrey. Ce vieillard ricaneur, ironique et méchant, vouait Rayraonde à Olivier et donnait Olivier à Raymonde. Disposer de Texistence d'Olivier, était-ce possible? Et de quel droit?
Mais à présent cette pensée revenait à Andrée. Oui, le caprice funèbre de ce mort voulait faire de Ray monde la fiancée d'Olivier Giraud ! Raymonde lui avait presque dit là, à elle, Andrée, qu'Olivier lui plaisait, qu'elle l'aimait I
LB MILLION â7(
Toutes les idées devenaient conftises dans la têto d'Andrée ! Si c'était à caude de cela pourtant que Ri* beyte ne parlait pas? Car il n'avait rien dit, il avait cacbé 06 papier comme s'il eût voulu le brûler.
Et, oubliant Ra|fmo^d0> Olivier, Timpossibilité d'un tei mariage, elle revenait à cette seule pensée qui la poignairdait :
— Ce testament ! Mon père ira-t-il dire enfin qu'il l'a trouvé, edoame il le doit ?
Mais avait-elle bieA lu seuleifteni ? Avait-elle bien compris?
Bas doutes lui revenaient, horribles :
— Voyons, voyons-.. ^ Et Ribeyre, que voulait-il lui dire quand il avait
coDaBttencé à l'interroger là-bas?
Alors, dans la lutte atroce de ses pensées» dans la fièvre qui la secouait, les heures passaient... Elle demeurait, l'œil fixé à la même place, comme attachée àcette interrogation sinistre.
La fatigue la prit. Elle ferma sa fenêtre.
Brisée, elle s'étendit dans son lit, restant éveillée jusqu'au blafard lever d'aurore... Le jour qui venait la calma.
— Il parlera aujourd'hui! se dit-elle.
Sa tète blonde, toute pâlie, tomba sur l'oreiller, appesantie par cette pensée et, en s'endormant avec un souffle régulier comme un sommeil d'enfant, elle murniurait, de ses pures lèvres qui souriaient maintenant :
— Il parlera... oui, il parlera ! Je Taime tant, je le vénère tant, mon bon et adoré père !
Et, sur la maison blanche de Ville-d'Avray le jour se levait, doux comme un printemps, dans la claire lumière d*unbleu tendre. Une lumière d'idylle baignait les côtes des collines vertes, tandis que, dans les fonds, traînait encore un brouillard d'argent... Et une chanson montait,une aubade de petits cris, un salut au jour, la chanson des oiseaux, au matin, la diane de tout un peuple d'oiseaux chassant, dans le premier rayon, les insectes — gouttelettes vivantes dans For du soleil — comme les hommes, non plus dans la lumière, mais dans la fange, ramassent la fortune et harponnent leur proie.
Au loin, Paris était encore enveloppé de brume: ce monstrueux Paris endormi que Guillemard allait, disait-il, étonner, dompter, empoigner, avaler, conquérir I