‹ Le million: roman parisienChapitre 3 sur 4 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Le dîner finissait. Un dîner intime, dans un restaurant gothique à la mode archéologique du jour, avec des vitraux sertis de plomb aux fenêtres, des chaises de vieux cuir et des fourchettes de forme ancienne. Le menu traînait sur la nappe, enluminé comme un missel, les plats du jour ornés de majuscules peintes en vermillon ombré d'or. Il eût fallu, dans les flambeaux ou au lustre qui pendait du plafond traversé de poutrelles de chêne, des cierges de cire jaune pour donner à ce cabaret de haute vie unaspecl complet de vieille abbaye. Le feu flambait dans la cheminée, vaste comme celle d'un château, et aux hublots de couleur la neige du dehors collait ses guipures blanches qui se fondaient sur la vitre chaude.

A la clarté gaie des bougies, Louis Ribéyre, amené là par Guillemard, dans ce dîner de financiers, regar-

dait Alice Hervier, la maîtresse de Rodillon, placée entre Emile et le gros Molina, et jolie, extraordinairement jolie, rousse, gaie, souriante, sa peau blanche éclatant de splendeur sous la lumière, le buste plein, le cou élégant cravaté d'un collier de diamant qui valait une fortune, grande, plus grande que Raymonde, mais ressemblant en effet un peu beaucoup à « cousinette ». G'étaitun dîner d'affaires, mais lorsqu'il s'agissait pour Rodillon de quelque chose de sérieux, Alice Hervier était toujours là. Le petit Rodillon avait en elle une confiance absolue.

La belle fille était l'amie des mauvais jours devenue l'associée des jours de splendeur. Avant d'égratigner, du bout de ces cuillers gothiques, entre Guillemard et Molina, qui représentaient bien une cinquantaine de raillions à eux deux, des parfaits glacés, klicQ et Rodillon avaient mangé ensemble de la vache enragée. La maîtresse du financier qu'on saluait maintenant très bas, et de très loin, se rappelait encore avec des frissons ie soir oùRodillon, affreusement pâloyétait venu lui dii'e : « Il y a contre moi un mandat d'amener. Je viens t'eiobrasser, ma pauvre chérie. Voici mes deocni^s cinq cents francs. Tu en feras ce que tu voudras. »

Il n'y avait pas cinq ans de cela.,. Rodillon s*était alors fourré dans elle ne savait quelle méchante affaire. Des bêtises ! Et le cœur lui saignait a cette idée qu'on allait arrêter cethomme qui l'avait prise dans un magasin de modes, en avait fait une dame et qu'elle adorait, chose sdngulière, quoiqu'il ne fût ni beau ni spi-

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rituel — petit, noiraud, irritable — mais qu'elle aimait peut-être parce qu'il lui avait ouvert ce monde nouveau : les restaurants, les premières^ les courses, ce qui la tentait et la faisait rêver, chez sa patronne, lorsqu'elle couchait, comme un chien de garde^ sur un matelas jeté au fond de l'arrière-boutique. Elh ! oui, Rodillon lui plaisait, simplement peut-être parce qu'elle était belle et qu'il était laid.

Et puis elle avait dix-huit ans, elle éprouvait à s'arracher à la vie attristée de l'ouvrière des gaietés de chevreau échappé. Tout son être frais, sain, épanoui, aspirait à des voluptés et à des joies. Sans parents maialenant — ceux qui, de Normandie, l'avaient envoyée à Paris chez un oncle, étaient morts l'un après l'autre — la belle fille se sentait libre, et, avec Rodillon, se croyait riche.

Il avait fondé une banque queicoiique, véreuse et menacée. Un commissaire de police entra, un matin, chez lui et demanda à voir ses livres. Rodillon, s'il eût eu queique argent alors, eût pris la fuite, emmenant Alice Hervier. A cette époque-là, elle l'eût suivi partout, au boutdu monde, au fcmd d'une mine. Mais, sans le sou, Rodillon ne pouvait, à l'étranger, rien trouver que la misère noire. Le mieux était encore de se laisser art'ê^ ter, au besoin, et de subir sa peine. Après tout, Mazas était encore Paris, et à Paris seulement on pouvait vivre, vaincre. Les vrais placers sont sous l'asphalte du boulevard.

La prison pourtant, c'était dur. Rodillon, fort peu

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héroïque cependant, songea, un moment, à se suicider. Il eut cette atroce pensée de proposer à Alice d'allumer un réchaud et dlen flnir. « Je veux bien ! » ditelle. Elle s'enferma avec lui, alluma le charbon et ils se couchèrent. Au bout d*un moment, il dit, très pâle: — Est-ce que tu souffres? — Non, fit-elle, je suis très bien ! — Rodillon sentait comme une courroie qui lui serrait le crâne. Il eut peur, se leva brusquement, courut à la fenêtre et l'ouvrit touje grande. Alice Herviec, assise sur le lit, ses beaux cheveux d'or dépeignés, le regardait, disaut d'une voix faible : — Tu es bête ! C'était pourtant bien bon d'en finir!

Quand elle songeait à cela, aujourd'hui, Alice disait

— Si un reporter racontait ça dans un journal, je lui écrirais : « Vous en avez menti ! Ce n'est pas moi ! »

Et, en effet, ce n'était pas elle. C'était la jeune fille qui reste encore parfois sous la fille. Morte, depuis, cette jeune fille-là! Ah! grande bête, ya!

Elle se rappelait encore bien d'autres bêtises de ce temps-là ! Un dîner aux Champs-Elysées, très triste, avant l'arrestation de Rodillon. Le gros Molina était venu à passer; il avait vu Rodillon, s'était approché : « Eh bien ! mon pauvre vieux, mauvaise affaire, hé? » Puis, brusquement, avec son accent marseillais : « Bah! vous en aurez pour trois ans et, quand vous sortirez, on croira que vous avez fait un voyage... Tout le monde vous donnera la main, allez!... Si l'on se mettait à être dégoûté à présent, qu'est-ce qu'on deviendrait? »

Il s'était alors tourné vers Ahce, très pâle sous ses

cheveux roux, et lui avait dit : « Si vous m'autorisez à teair compagnie à madame pendant votre villégiature... » Elle tenait à la main son couteau ; elle avait envie de le lui planter dans la figure. Elle se contenta de répondre : « Gros imbécile ! » Et comme il avait ri, Molina, Molina-le-Tombeur!... Elle Tentendait rire encore! — L*imbécile, c'était elle. Elle s'en rendait compte maintenant.

Oui, imbécile! Avait-elle assez pleuré, le soir de l'arrestation de Rodillon!... On était venu le prendre à six heures, chez lui... Il Tavait embrassée au front, il lui avait dit : « Aime-moi toujours... » Et alors, se voyant seule, toute seule, comme abandonnée dans cet appartement où ils étaient deux, elle avait ouvert la fenêtre et crié à ces gens en redingote qui faisaient monter Célestin Rodillon dans un fiacre : « Et moi? Et moi? Emmenez-moi! Je ne veux pas le quitter... » Puis elle avait, avant de rentrer chez elle, cherché un souvenir de Célestin : un portrait-carte où il souriait avec sa figure d'huissier narquois — et, pour garder quelque chose de lui qui fût encore lui, elle avait pris, dans le cabinet de toilette de Rodillon, la brosse à tête et, après les avoir embrassés, glissé les cheveux qui restaient là, aux crins, dans un médaillon où elle gardait aussi les cheveux de sa mère.

Elle rougissait aujourd'hui quand elle pensait qu'elle avait fait cela. D'ailleurs, comme il y avait une première au Vaudeville, ce soir-là, et que Rodillon avait acheté d'avance deux fauteuils à l'Agence, elle alla au

Vaudeville les yeux encore gonflés et, pendant la pièce, elle 6*appuyaît au bras du fauteuil vide comme s'il eût été là, et elle touchait, de temps à autre, les cheveux de Célestin dans le médaillon. La pièce, au surplus, Tamusa, et les toilettes de M"* Pierson rinléressèrent. Rodillon lui en eût donné d'aussi belles, si la chance l'eût favorisé.

On la lorgnait beaucoup. On savait que Rodillon était arrêté,— tout se sait à Paris, — on Pavait vue plus d'une fois avec Rodillon. Elle devint, dès ce soir-là, un personnage. Au bout de trois aA6(SalomonMolina avait à peu près deviné juste, quand Célestin sortit de savillégiatarej Alice Hervier l'avait parfaitement oublié et, depuis longtemps, avait jeté les cheveux au feu un jour d'hiver. Elle avait voyagé, revenait du Brésil, rapportant des diamants que les chroniqueurs bientôt allaient rendre célèbres, et pouffa de rire, en retrouvant au Cirque, un samedi, Rodillon qui y faisait sa rentrée.

— Vous allez bien, cher?

Et, adorable dans sa robe blanche, elle lui tendait sa main gantée.

Lui la regardait, stupéfait, un peu ému, et il voulut la tutoyer :

— Pas de familiarités ! dit-elle. Nous n'avons pas gardé Mazas ensemble !

Rodillon,qui n'était point naïf, eut pourtant la naïveté de lui dire qu'elle était devenue une autre fem»iie.

— Cette bêtise ! dit Alice. Comptez donc combien il

y a de joui*s en trois ans et huit moisi... On change en trois ans ! D'ailleurs, toujours bons amis, hein ?

Elle ne savait même plus si elle l'avait aimé. Cette même femme qui acceptait de mourir pour ne pas survivre au déshonneur d'un boursier compromis avait, disait-on, au Brésil, emporté dans une cassette lés plus grosses pierres d'une mine de diamant que possédait l'espèce de fauve avec lequel, là-bas, elle avait consenti à vivre. Et, la tenant dans ses bras, cette cassette qui, valait yn million— l'étemel million! — elle s'était jetée à bord d'un navire, le Brésilien s' embarquant sur les mêmes planches pour la rejoindre et la tuer. Alors elle s'était donnée, la belle fille, à un matelot qui, farouche, la cachait à fond de cale, la rejoignait pour lui apporter sa nourriture ou lui réclamer des baisers et, pendant la traversée, elle restait comme accroupie dans l'ombre, condamnée à ces infâmes amours et pouvant entendre presque les pas de ce Brésilien qui, s'il eût soupçonné que sa voleuse était là, Teût étranglée de ses mains. Une fois au port, le matelot la débarqua, et respirant alors, elle fut libre! Libre, redressant son corps ankylosé à fond de cale, humant l'air, ivre de fortune, emportant ses diamants à Paris pendant que, dans un hôtel du Havre, le Brésilien mourait de fièvre ou de rage, avec des éclairs de diamants volés devant les yeux...

Voilà ce qu'était devenue Alice Hervier. Éblouissante, implacable, adorable. En trois ans ! Oui, certes, Rodillon avait raison, — c'était une autre femme. Il

était bien devenu un autre homme, lui, combinant des projets, tirant des plans, inventant des affaires futures du fond de sa retraite forcée, dans l'ombre des promenades du préau et sous la veste grise de la maison! Mais jamais il n'avait oublié Alice. Toujours la pensée tournée vers la jolie fille dont il lui semblait respirer encore l'odeur irritante entre les quatre murs blanchis à la chaux, il l'aimait et il la voulait. Il se disait qu'il la retrouverait avec le reste : les poignées de main et les coups de chapeau qu'on lui refuserait d'abord.

Une fois sorti, il eut, quoique préparé à tout, des crève-cœur féroces, des colères biUeuses. Des gens qui le reconnaissaient passaient d'un trottoir sur l'autre pour ne pas le voir en face. Entre ses dents il murmurait : Patience ! Ses épaules larges étaient solides, et durs les os bombés de son front. Tout d'un coup, avec la brusquerie stupéfiante des revanches parisiennes, ce paradoxe en action s'étala : Rodillon redouté, Rodillon accepté, Rodillon, salué, flatté, sollicité, Rodillon faisant faire antichambre, Rodillon donnant des ordres, subventionnant des journaux, fondant des banques, menant le marché, faisant capituler les intérêts et les consciences, et répondant au grand Schw^artzheim qui lui demandait, un jour, furieux, si ses bureaux étaient à Poissy : — Mon cher, j'ai sur vous un avantage, c'est que je suis libéré, moi 1

Molina avait bien raison. On. n'était pas dégoûté ! La Bourse appartenait à Rodillon. Il l'avait reprise ; il reprit aussi AUce Hervier. Puisqu'il était riche, autant

lui qu'un autre I Avec lui, on avait même cet avantage qu'on pouvait se moquer de soi-même en disant : « — Étais-je sotte !... Étions-nous jeunes ! Te souviens-tu ? »

Lui, dominé par la belle fille, grisé par cette créature de vingt-quatre ans, bianche et ferme, prenait le parti de rire de ce qu'H appelait les drôleries de sa maîtresse. Elle s'était, depuis tantôt cinq ans maintenant, transformée et comme aflinée. Déjà riche lorsque Rodillon l'avait décidée à revenir à lui, elle s'était associée à la fortune de ce vaincu revenant en maître et, aux piastres exotiques, elle ajoutait les prodigalités du boursier parisien. Elle amassât avec le soin d'une usurière qui se cache et dépensait avec Tintelligence d'une comédienne qui veut être applaudie.

Elle suivait le courant qui pousse les Ulles du monde d'autrefois à supplanter, en les imitant, les femmes du /noarfe d'aujourd'hui. Elle rentrait dans le droit par la charité, présidait des œuvres de bienfaisance et dans sa propriété du Cœur- Volant (qu'on appelait les Cœurs^ Volés), près de Marly, elle couronnait les rosières et dotait publiquement, leur faisant un speech du haut de l'estrade élevée dans son parc, des jeunes filles pauvres en leur prêchant l'honnêteté.

Très belle, d'une distinction qui étonnait, lorsqu'à l'Opéra, lorgnée par des marquises qui dépêchaient vers elle des ambassadeurs munis de pouvoirs mixtes afin d'obtenir le nom de sa couturière, l'ancienne petite vachère normande, demoiselle de magasin au Gagne-

Petit, puis modiste rue de Richelieu, défrayait les gazettes boulevai^dières et promenait , du haut des avant-scènes, un regard froid tombant de ses yeux bleus sur les lorgnettes de nacre qui la fusillaient efc les crânes chauves qui se tournaient vers elle. Pour ce Rodillon qui l'eût fait, de bonne foi, s'asphyxier, au temps jadis, comme une grisette hystérique, elle était maintenant implacable, jouant avec lui du bout des ongles et le traitant avec la hauteur d'une duchesse recevant un usurier de village.

Elle le trompait gaiement, lui répondant d'un ton hautain quand il se plaignait :

— Je vous ai assez aimé ! De quoi vous plaignezvous? Ce n'est pas moi qui vous quitté, n'est-ce pas ? Quand vous êtes revenu, je ne vous aimais plus du tout. G(3 n'est point ma faute. C'est à prendre ou à laisser.

Et lâchement il capitulait, s'enfonçant chaque jour dans l'acceptation basse de caprices qui blessaient son amour-propre et lui crevaient le cœur.

Elle lui disait, le rire insolent :

— Remarquez, moucher, que je ne prends jamais mes amis dans votre monde ! J'aime les gens bien nés !... Et je déteste vos radicaux !

Cela pour Rodillon, qui passait pour être actionnaure de journaux foncés, quoiqu'il soupât volontiers avec les ministres opportunistes.

Ce dédain qu'avait la jolie fille pour les gens de son monde exaspérait Rodillon, qui se taisait en disant qu'après tout ces gens des clubs qui souriaient à Alioe

Hervier se coaten talent en somme de sa desserte à lui, Rodillon. tout laid et berné qu'il fût !

— Il ne faut pas qu'ils fassent tant les fiers ! murmurait réchappé de Mazas... Après tout, je leur paie leur plaisirs !

Et il avait des satisfactions féroces d'homme d'argent sali et d'aventurier parvenu à se dire que lorsque la belle Alice donnait ses fêtes, c'était son vin à lui qu'iVs buvaient en applaudissant aux feux d'artifices qu'elle faisait tirer le jour de la Saint-Henri, en l'honneur du Roi.

— Je te jure que tu me compromets... lui disait-il parfois. Ton illumination... avec des lis entre les tilleuls... et surtout le bouquet avec la banderolle ; « Au Roy légitime ! »

— Eh bien ? demandait-elle, sa jolie bouche tordue ironiquement dans son beau visage de rousse.

— Eh bien ! eh bien! M. le préfet de police..» oui, le préfet de police m'a fait des observations... 11 y a eu des rapports adressés à la fois à Paris et à Versailles...

— Allons donc I

Et elle hausêait les épaules.

— Ils se moquent pas mal de moi, les préfets de votre République ! Pourvu qu'ils touchent leurs appointements et qu'ils gagnent de l'avancement, le reste, ahl Dieu !... Qu'ils surveillent donc les voleurs, ça vaudra mieux... Mais je suis bête : ça vous ennuierait, ça, Rodillon, s'ils les surveillaient trop I

Il essayait de rire, trouvait la plaisanterie un peu forte. Mais il fallait bien pour la garder, prendre Alice comme elle étail^: adorablement belle, spirituelle en diable, terrible au besoin, bonne fille au demeurant peut-être, on n*en savait rien.

Pendant tout le repas Louis Ribeyre Tavait étudiée avec des yeux passionnés de peintre. Il retrouvait en elle Raymonde agrandie et solennisée. Les mêmes crespillons d'or flottaient sur le même front blanc, mais dans les yeux bleus d'Alice Hervier passaient pai*fois des lueurs étranges, quasi menaçantes, que n'avaient pas les yeux rieurs de Raymonde, et la bouche railleuse de la jeune femme ne gardait plus ce gai sourire de la vingtième année de la mignonne boucheleite de la jeune fille.

Alice rendait à Louis ses regards droits, comme si, se sentant étudiée par quelqu'un d'une autre pâte et d'un autre métier que Rodillon ou Molina, elle Teût défié.

Ellelui parlait d'ailleurs volontiers, le trouvant drôle, quoiqu'il fût moins amusant qu'autrefois. El là pourtant^ dans l'excitation de ce repas où il avait toute la liberté d'un dîner d'kommes avec le charme inquiétant de la présence d'une jolie femme devant laquelle on peut tout dire, Louis se sentait ragaillardi et éperonné. Il était venu pour parler affaires d'argent. Oui, lui, Louis. C'était à mourir de rh^e !...

Guillemard y avait tenu, et Louis n'avait pas dit

non. Il fallait bien, avec ses millions, faire quelque chose.

Il s*agissait d*ailleurs d'une affaire importante.

Le cousin Emile voulait associer Louis Ribeyre à son grand projet, car il avait décidément un grand projet, comme Henri IV.

Le moment était venu pour Guillemard où il allait lancer, sur le marché, sa Société cTalimentaton générale. Gros morceau à faire avaler. Cent millions de capital. Par millions et par milliards, Targent des foules avait été pompé et englouti depuis des années, et c'était à se demander s'il restait encore un louis d*or au fond des vieux bas de laine, et un billet de cinquante francs déchiré dans le tiroir des vieilles filles.

Mais aussi, parbleu I toute loterie, tout jeu de hasard, tout ce qui fait devant les yeux des pauvres passer i'éblouissement de la* richesse possible arrache aux cachettes noires les sous entassés et les écus enfouis comme en des silos. Guillemard, d'ailleurs, allait tailler dans le grand et toute la presse financière était pour lui. Il savait combien on peut drainer le public avec les annonces, il connaissait la puissance de ces suçoirs de l'épargne. Ah! malin! on allait voir!

C'était l'heure de son Austerlitz. Le banquier livrait décidément sa grande bataille. Il avait avec lui toute la coulisse, la majorité des agents, la confiance de la foule qui ne le quittait jamais. « C'est vrai, tout me

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réussit I • Il songeait, en riant jaune, s Geneviève : « Je ne suis malheureux qu'en amour! »

Guillemard s'était donc mis dans la têle d'atteler Loufs Ribeyre à sa fortune. C'était pour le peintre une occupation comme une autre. Peintre fort peu peintre,maintenant, Louis avait comme le dégoût de sa palette et, depuis des mois, il ne lui était pas arrivé de toucher à un pinceau. ^Ei à quoi hoii^ bonedeusfit L'été fini, l'automne venu, il était rentré à Paris, trouvant ridicule, étroit, parfaitement mesquin, son appartement de Montmartre, et il avait loué, rue de Boulogne, en attendant son hôtel à lui, un petit hôtel avec un vaste atelier où il n'entrait jamais, laissant ses couleurs sécher, et ses esquisses retournées contre le mur, toutes salies de poussière.

Très occupé d'ailleurs, faisant bâtir, — pour se distraire, avait dit d'abord Louis en riant — et à présent encore et toujours, « pour s'occuper, pour tuer le temps », comme il le répétait et le ressassait, pour donner à sa pensée un aliment, à son corps un prétexte d'action; il allait rue Ampère, derrière l'avenue de Villiers, dans ce quartier né d'hier, improvisation de parvenus et de gens de goût, surveiller les maçons, causer avec son architecte, voir planter, dans le cawé qui serait son jardin, des piquets qui seraient des arbres.' Il semblait qu'il eût un plaisir violent à s'absorber jusqu'à rhébétude, jusqu'à la migraine, dans des détails irritants ou mesquins. Il ressemblait à un homme qui harasserait son esprit pour lui donner le

repos, comme il eût fatigué ses muscles pour arriver an sommeil.

Il avait voulu faire lui-même le plan de sou futur hôtel : un hall immense au premier ; en bas, une salle à manger avec window donnant sur le jardin, et, derrière les arbres avenir, les écuries... Eh bien! oui, dès écuries ! Louis entrait maintenant au Tattersall pour jeter son dévolu, par avance, sur les chevaux de son coupé... Tout cela lui paraissait très étonnant, tout à fait drôle, et, quand il lui arrivait de réfléchir, très triste. Mais celte foHe, ce mouvement, ce changement toutes ces fièvres Tétourdissaient, et c*était si bon d'oublier I

Bah! après tout, c'eût été trop naïf pourtant d'avoir des remords! Un mot bête, les remords! Est-ce que ça existe, le remords, autrement que dans Timagination des sots et des faibles? Peut-être Victor en avait-il, des remords ? Il était bien assez niais pour cela,Victor ! Tant pis pour lui ! Tive la vie ! Et Louis, lui, voulait vivre. Et il vivait, en effet, d'une existence toute nouvelle, fouettée, éperonnée, activée, la vraie vie m.oderne, sans arrêts, sans repos, amusante comme un voyage en train rapide où Ton ne voit rien du paysage et où l'on a cinq minutes pour dîner au buffet.

Cela ne lui déplaisait pas, ce surchauffé, ce capiteux, ce montant, ce perpétuel mouvement qui émietlait ses journées, le poussait de son architecte à son cercle, — il avait un cercle ! — du club au Bois, du Bois au théâtre, du théâtre au cercle, et le laissait, le soir

OU le lendemain matin, effaré devant la nullité de sa journée et le. vi Je de sa vie... Et quand il songeait < que là-haut rue Torlaque, il y avait dans son jardinet abandonné de si jolis effets de neige, fins comme des pages d'albums japonais, les branches grêles, toutes blanches, se détachant sur Tliorizon gris, — d'un giis de soie ! Il eût été heureux autrefois en regardant cela trembloter dans la fumée dé sa pipe. C'était le mot d* Alice Hervier : Était-il bête en ce temps-là!

Ti'ès bête ! oui, absolument bête. Tout à l'heure, il se rélait révélé encore, dans cette salle gothique du Cabaret du Chapon fin^ tout en mangeant un chaudfroid de cailles pendant qu'Alice Hervier le regardait, et que Salomon Molina racontait, avec son accent de Marseille, la dernière affaire du grand Schwartzheim avec ses houillères d'Irlande.

— Mon cher, des houillères qu'il achète deux cent mille francs! Bon... Il les met en valeur... Émission nette : vingt-cinq millions! De deux cent mille francs à vingt-cinq millions, un joli écart, hé ?... Aussi, ^patatras ! Un beau jour, paf ! sur cinq cents francs que vaut Taction, on en percLqualre cent soixante-quinze... Eh bien I Rodillon, ça me révolte !... Quand on a dans ses bottes le foin qu'y a Schwartzheim... quand on a soixante millions à soi, faire ça, c'est mesquin I... Que toi, que m^i — et Molina le Tombeur riait bravement d'un bon rire — nous fassions ça, hé, c'est encore possible' Mais lui! Schwartzheim? De quoi a-t-il be-

soin ? De considération ! L'affaire des houillères, c'est de la bêtise ! . . .

Rodillon avait fait la grimace quand Molina s'était adressé à lui, peut-être naïf, probablement gouailleur, et Louis venait de surprendre un furtif sourire sur les lèvres rouges d'Alice Hervier.

Molina s'amusait d'ailleurs à faire la chronique de la Bourse comme il eût fait celle de l'Opéra; et, — du ton dont il eût expliqué le scénario du prochain ballet où Marie Launay, sa protégée, devait danser un pas de deux avec la jolie Potlus Maarl, comme il disait en riant, sans savoir du reste un mot du latin qu'il répétait, — il contait des traits d'un grand malin, Courtillier, le marchand de blé qui, lorsqu'il jouait à la baisse, apportait en Bourse de misérables épis de blé nouveau, petits, effrayants, à demi pourris et disait, hochant la tête : « La récolte sera pitoyable I » tandis que, lorsqu'il était à la hausse, il arrivait les poches pleines d'un beau blé, bien choisi dans les plus magnifiques épis d'une année précédente, et, le montrant, répétait : « On mangera du pain blanc cet hiver ! » Un malin, le vieux Courtillier I Et Molina, qui intéressait fort Ribeyre avec ces ruses de guerre de Tagio, contrefaisait Courtillier faisant sauter les grains de blé lourds dans ses doigts gros comme des boudins.

Drôle d'homme, ce Molina : Salomon Molina, le Tombeur des tombeurs, le gros Molina, gras, solide, plus jeune qu'un jeune homme avec ses soixante ans et ses cheveux blancs ! Pas une dent de moin?, pas un

Appétil émoussé, aussi robuste qu'autrefois quaad il était marchand d*habits sur la Canebière et vendait de vieux tricots aux ouvriers du port, aux Maltais et aux Italiens. Sa franchise brutale ne déplaisait pa& a Louis Ribeyre qui l'observait et trouvait que le rire et la gaieté de cet homme sonnaient pcécisament coflune un gros sac d'écus qu^on eût remué à tour de bras. Guillemard, qui semblait distrait pendant que Salomon parlait des houillères de Schwartzhein, las yeux sur la nappe, songeant, prit tout à coup la parole^^coapant la conversation brusquement, et dit :

— Voyons I Parions un peu de nos aflairôs maintenait.

n était ému certainement, le teint monté en couleur, ses favoris roux ressemblant à la flamme de son visage allumé ; d'ailleurs maître de lui-même, souriant et confiant*

Et il exposa son plan. Une idée superbe, insensée en apparence, mais bien moderne, pratique, intéressant tout le monde.

— Je veux... ou plutôt nous voulons, Molina et moi, centrahser l'alimentation, toute l'alimentation de Paris, comme on a centralisé l'habillement, l'ameuble* ment, les étoffes, la parfumerie, tout ce qui s'entasse dans les grands magasins du Louvre ou du Bon-Marché... Ça écrase le conmierce, ces docks gigantesques, et ça tue toutes les houtiques de Paris et des environs... Les petits marchands crèvent... C'est le duel de la baleine et des goujons, soit... Mais, c'est le mou-

vement, c'est la vie d'aujourd'hui, c'est grand, c'eRt vaste, c'est. an>éricain. Ah ! nous en verrons bien d'autres ! D'abord, nous verrons ce que je veux fonder, les Docks de l'Alimentation publique, comprends-tu ?

— Va, dit Rodillon froidement.

Guiilemard s'exaltait :

— Mon affaire? Ce n'est' plus la Bamjtie de crédit nniverseh C'est mieux que ça... quelque chose de plus palpable : C'est la Société générale d^tlimentation publique! J'avais songé à mettre: Société centrale,.. Non, générale vaut mieux ! C'est plws sonnant, c'est à la mode, comme le^PdiXiordccùdiSl Société générale d' alimentation ! Tout ce qui se mange, tout ce que Paris dévore, — et il en avale, le monstre, c'est effrayant, les calculs sontfailfi, — tout ce qu'il engloutit donc, entassé dans un établissement immense... quelque chose de gigantesque... D'abord, nous achetons toutes les boucheries... Tu souris ? Tu verras ça ! Toutes les boulangeries, toutes les épiceries ! Les plus fameuses deviennent nos succursales... Nous livrerons pai-teut, dans un rayon de quinze lieues ; nous engloberons Versailles, nous irons jusqu'à Melun, jusqu'à Fonitainebleau, un réseau inomense... La fruiterie nous échappe en partie à cause du carreau des Halles? Nous aviserons! Nous aurons des traités passés avec des pêcheries spéciales ! On laisse pourrir pour des millions de poissons, qui nous arriveromt droit et qui appartiendront à la Société générale dalimeniation. Pratiquement, nous commençons par l'acbaft de tous les débits de dé-

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tail! Je mets le grapin dessus. Mais on ne s'arrêtera pas là! Nous multiplierons les marchés appartenant à la Société. Nous en couvrirons Paris, s'il le faut... Le service des particuliers sera facilité par un traité spécial passé par nous avec la Société des Téléphones, qui, à nos frais, placera des téléphones à tous les étages... Ça te semble fou peut-être ?

— Non I non...

— C'est facile comme de boire ce veite de Chartreuse î Le capital de cent millions sera à peine suffisant pour les débuts ; il devra être augmenté, quintuplé, peutêtre décuplé, est-ce que je sais? Mais l'affaire existe, elle est pratique, elle est vivante! Ce n'est pas du sentiment, ça, c'est de la vérité; ça prend les gens aux tripes, non au cœur. La viande ei le pain, ce n'est pas basé sur les brouillards de la Tamise ! Société générale d! alimentation. . . Le bon marché de ce qu'on se met sous la dent à la portée de tous ! Une association mutuelle des estomacs ! Les docks de la mangeaille pour faire pendant aux docks de la fanfreluche et de la mode. C'est net, c'est clair, ça saute aux yeux... ça vous prend làl

Et Guillemard, en riant, frappait son torse large...

— La boustifaille, continua Guillemard, a toujours été une bonne affaire. Tout ce qui se mange se vend.. Nous centrahsons la nutrition, et pas de danger qu'on fasse un maximum sur les vivres ! ... Au contraire, diminution pour tout le monde. C'est philanthropique même, et si tu crois que l'on va oublier le mot dans la réclame à faire ! « Philanthropie, économie, sociahsme pratique

— vie à bon marché, — tout, tout à bon marché. » Et les cuisinières, qui pourraient s'insurger, au besoin, auront leur tant pour cent! Et tu verras un monde, tu entends, un monde, se ruer sur les actions de notre Société comme une meute de gueux affamés à la table de Gargantua... Jamais on n'aura vu ça, jamais!... Ce sont les intérêts de tous pris, je te le répète, par leurs entrailles... C'est enfantin, c'est clair et stupéfiant; c'est magnifique !

— Mamûquef criait Molina.

— Eh bien, dit Guillemard, rouge, gai, illuminé, rayonnant comme une façade de maison de banque, un jour d'émission heureuse — eh bien, Rodillon, qu'en dis-tu ?

Louis écx)Ujtait, amusé par la verve superbe de cet homme du Nord, solide et roux, que les té ! les très bien! les parfait! les bon, bon y pécaïre ! de Molina éperonnaient visiblement. Mais le peintre remarquait une chose : c'est qu'à mesure que Guillemard s'échauffait, s'emportait, s'emballait , faisait clapoter comme un drapeau son programme, flamber comme un soleil de pyrotechnie les bénéfices futurs, le visage noiraud de Célestin Rodillon semblait se refrogner et devenir glacé. Le gratte-papier à face d'huissier de campagne réfléchissait, les paupières baissées, regardant de temps à autre, d'un petit coup d'œil décote, très bref, Alice Hervier, dont les yeux bleus se faisaient très sérieux.

A chaque chiffre clamé par Guillemard et souligné par Molina, Rodillon, ses deux mains sur la table, hochait la tête tout en battant rapidement une marche de ses doigts aux ongles rongés.

— Vh9imeç(jn e&t d'or, pensait Louis, mais ça ne

HKWdpB»!

Et insliactnvemenl f! trouvait que cet homme prudent et muet avait raison. Toutes les belles fanfares de Girillemard lui paraissaient sonner ftiux, CTétait peutêtre parce que l'impassibilité d'Alice, plus belle encore dans cette froideur de marbre, s'associait évidemment au silence de Rodillon, que Louis penchait vers l'associé de M"** Hervier. Mais bien certainement, c'est pour Célestin Rodillon qu'il eût pariée « Sans compter,* se disait-il, que Rodillon est plus canaille! »

Car il avait la foi, ce Guillemard. Évidemment, il y avait en lui de l'artiste épris de son œuvre au moin& autant que de l'annoncier tambourinant une affaire. Il jouait avec les millions par amour du succès, du bruit, de la gloriole, comme Rodillon les amassait par amour du lucre. Louis gardait encore son esprit de fin Parisien, assez, libre pour comparer entre eux ces trois hommes :

Guillemard, fils de ses œuvres, laborieux, familial, ayant vécu à Paris sans rien goûter de Paris ; glorieux de s'entendre appeler le Grand Guillemai'd, de faire ' faire silence à la Bourse quand il parlait, de traîrifer après lui une grappe de courtiers et de remisiers, malin mais point féroce, important mais point mauvais;

Molina, pétri de vices et saturé de plaisirs achetés au tas, maître du foyer de l'Opéra, la lèvre rouge^ serifsuelle, et ses joues fraîekes, colorées du beau sang Israélite,, toujours frottées à la poudre de riz des pe-

tites danseuses, aimant l'argent pour les voluptés qu'il donne, pour les revanches qu'il assure, et parce que ses millions lui permettaient de rencontrer parfois le baron. Ne Tavait-on pas vu au temps de Sulpice Vaudrey, l'ancien ministre de l'intérieur, traiter de pair à compagnon avec les Excellences, lui, le flls de misérables marchands juifs ?

Célestin Rodillon, enfin, devenu féroce, presque naïf au temps où on l'envoyait à Mazas, et ayant rapporté de là des plans de petit Machiavel bourgeois, rapace et haineux, n'adorant qu'une chose, l'argent, et qu'un être, Alice Hervier, ou plutôt n'aimant que ses appétits, tout à ses rancunes et à ses haines, l'air d'un chacal enfermé dans une étude d'huissier, mordant et processif, connaissant jusqu'au tuf ce Paris que Guillemard, resté toujours un peu le bourgeois de Lille, ne connaissait pas et dont Molina le Tombeur ne savait, lui, que les sommets et les coulisses de bigh life; étonnant enfin jusqu'à ce blasé de Louis qui nejB'étonnait de rien et ayant lancé, pendant ce repas, des aperçus qui avaient donné au peintre un petit frisson et fait songer à Alice Hervier : — « Est-ce possible qu'un homme aussi fort avec les autres, soit aussi faible avec moi ! »

De son air méchant d'agent d'affaires implacable, Rodillon s'était donc mis à dire, lui qui ne vivait que pour l'argent, la vérité à ces hommes d'argent, simplement pour avoir le droit de la dire , en philosophe irrité

contre la société dont la griffe l'avait, un jour, saisi au collet et poussé au tribunal :

— Voyez-vous, avait-il ricané, moins que jamais la fortune n'est respectable aujourd'bui, socialement parlant. Elle pousse trop vite. Elle est trop facilement et trop audacieusement acquise, enlevée et comme cro-r chelée. Tout spectateur, alléché par les surprises des coups d'audace ou des coups de ruse, se dit : « Pourquoi pas moi, puisque c'est si simple? » De là, les appétits farouches, les prurits sombres, toutes les ten* tatives d'en bas. Autrefois, les nobles, maîtres de l'ancienne société, étaient plus respectés que les riches, conquérants de la nouvelle. On ne pouvait, en effet, se faire noble. Ça s'achetait, la noblesse, mais ça ne se donnait pas. Le pataud parvenu restait embourgeoisé quand même ! Au lieu qu'aujourd'hui, l'exemple est tentant, et il faut le suivre, saperlotte I En un jour, en une nuit, on peut être riche, épouvantablement riche. Alors, quoi!... ça emballe tout le monde ! *

— A la bonne heure, songeait Louis, un monsieur qui a l'aplomb de faire de la morale en sortant de la correctionnelle, voilà un homme solide !

Et Rodillon ajoutait, regardant son verre de Château- Yquem à la lueur des bougies :

— Plus nous allons, plus la moralité stricte devient de la bêtise ; plus nous irons, et plus elle deviendra de la stupidité...

— Elle ne t'étouffe pas, pourtant, l'honnêteté, pensait Guiliemard.

Et l'autre continuait : — Il faut peut-être avoir de l'honnêteté — et encore, cela dépend — si on tient à la considération, à laquelle Schwartzhein ne tient pas — mais certainement celte honnêteté, il ne faut point la montrer. Pour qu'on vous respecte, c'est-à-dire pour qu'on vous redoute, il faut qu'on dise de vous : « Méfie2&-vous ! C'est un malin I »

Et, les examinant l'un après l'autre, ces trois hommes dont le trio représentait une des puissances de Paris, capables à eux trois de tyranniser la Bourse et de tenir tête aux vieilles maisons historiques, Louis Ribeyre^ comparant le présent au passé, se disait que les fermiers généraux d'autrefois, ces gros hommes au sourire fin, au menton gras et rasé, le ventre rond sous les basques d'un gilet broché, ces jouisseurs que Latour immoi'talisait de son pastel et dont Van Lôo peignait les maîtresses, ces traitants et ces partisans, usuriers-bibliophiles, banquiers - artistes, espèces de grands seigneurs du sac d'écus, n'étaient, avec tout leur esprit, que des enfants à côté des banquiers, des financiers, des manieurs d'argent d'aujourd'hui.

— Autant vaut comparer une chais6 à porteur vernie par Martin à une locomotive fabriquée par Cail! se disait le peintre. Turcaret reculerait devant les combinaisons des rouîeurs et des roublards de l'heure actuelle, et s'il entrait à la Bourse, ah ! Dieu de Dieu ! il aurait l'air, au miheu de ces tripoteurs, d'un provineia et d'un niais!...

— Parbleu ! ajoutait le peintre en lui-même, le fa-

L& WILtlON 299

meux GuiHenMcrd me fait bien ï'eflbt d'un don Quictotte à céfcè ée cette tewine de Roditlon !

n était déjà bien décidé, d'ailleurs, s'il se jetait dans Taffaire, à suivre les inspirations de Célestin et non celles d^Émile. La froideur féroce de Rodillon lui donnait confiance.

Rodillon, en effet, n'avait pas sourcillé pendant que Guillemard avait entonné sa Marseillaise, et lorsque le créateur de la banque lui dit enfin triomphalement :

— Eh bien?

Célestin répéta simplement d'un ton sec avant de répondre :

— Eh bien, quoi?...

— Eh bien ! reprit Guillemard, vous n'êtes pas couvaincus ? Vous ne sentez pas qu'il y a là une affaire étonnante ? Voyons, tu no le sens pas, Rodillon?

Rodillon hochait toujours la tête.

— Non, dit-il, c'est dangereux!,.. Ça biesso trop , d'intérêts ! Tu vas avoii* contre toi toute la tribu dl&raël !

^^ Eh! donc, pas toute, Célestin!... fit Salomon Molina, puisque je suis avec Guillemard I

— C'est quelque chose... oui, parbleu... certainement... mais !... mais !...

— Mais, quoi? Voyons ?..• demanda brusquement Guillemard, le teint d'une couleur de brique.

Rodillon regardait toujours, de côté, AHce Hervier impassible et qui, tout en grignotant, dans leur colle-

rette de papier plissé, des marrons glacés, semblait dicter silencieusement à Célestin Tordre de s'abstenir.

— J'avais compté sur toi, dit Emile dans cette

affaire comme dans la banque de Souabe...

— Qui a fait crever le vieux Ducrey, fit observer Rodillon.

— Par ta faute... Un ordre mal compris... Une gaffe !

Rodillon semblait de mauvaise humeur, et ce souvenir de Sylvain Ducrey, ce rappel d'une gaffe y comme disait Guillemard dans son argot, parut l'exaspérer.

Il eut un mouvement brusque et dit, d'un ton vie-lent :

— D'ailleurs, ce n'est pas tout ça ! Je n'entre plus dans les syndicats... Cela me dégoûte! Et puis, ajoutat-il en ricanant, étant libre, on peut pêcher partout !

Alice Hervier continuait à émietter entre ses jolies lèvres rouges les marrons glacés et elle regardait d'un air singulier Louis Ribeyre, qui trouvait décidément que le Rodillon n'était pas un sot.

Cet homme avait eu sur sa peau rugueuse une sorte de frisson sensuel en disant impudemment : — On peut pêcher partout ! Le pince-maiile et le râcle-denier se dévoilaient en plein sur cette face inquiétante, où le moindre sourire d'Alice allumait des bestialités de fauve.

— Le vrai tombeur^ pensait Louis, ce n'est point Molina, c'est celui-ci !

Guillemard, qui admirait moins Rodillon, ne se cachait pas pour être furiwx. Il avait jeté sa serviette sur la table et, buvant coup sur coup deux verres de Chartreuse, il semblait chercher, afin de décider Célestin, une raison concluante : il ne la trouvait pas. Il avait tout dit. Déshabitué des obstacles, la moindre contradiction l'exaspérait.

Il ne lui vint qu'une interrogation aux lèvres :

— Alors, c'est dit?... Tu ne marches pas avec nous?

— Non.

— Tu sais que qui n'est pas avec moi est contre moi?

— Pourquoi ? fît Rodillon, très doux.

— Parce que c'est comme ça... N'est-ce pas, Molina?

— bé ! répondit Salomon, qui riait.

Et Guillemard ajouta brusquement, regardant Rodillon en face :

— D'ailleurs, toi, écoute ! Jouons cartes sur table ! J'espérais te convaincre. Mais je crois t'avoir deviné... Tu es tout prêt à me jeter des bâtons dans les roues !

— Tu crois ?

— Tu rôdailles dans les bureaux de Nathan et fils ! Rodillon devint blême. Son œil, noir comme un

grain de café, chercha les yeux d'Alice Hervier. Alice passait pour recevoir chez elle, volontiers, le plus jeune des fils Nathan, le petit Élie. Par elle et par Élie Nathan, Rodillon, disaient les envieux, connaissait les plans de campagne de ces césarions financiers.

âOâ LB MILUOPi

U le» avail oombattus parfois ; pent-être pouTaii-il les servir maialenaiit.

Guillemaixi voyait juste, mais ce nom de Nathan, jeté la tout haut en face d'Alioe^ blessait publiqiiemeol le misérable homme dans ses jalousies cachées, dans son amo^or bafoué par la belle fille. Elle, impassible, admi«» rablement jolie, de ses longs doigts blancs chargés de bagues, pelait maintenant une mandarine et en |>ortait les morceaux à ses narines roses, qui frémissaient doucement à ravir... Louis ne la quittait pas des yeox. Et Guillemard, le dos renversé sur sa ^aise, les mainsdans ses poches et ses yeux to»t ronges , ajoutait , cherchant pour le braver le regard de Rodillon :

— J'aurais dû me méfier de toi!... Tu es l'homme de Nathan, c'est certain maintenant... J'étais prévenu pourtant... Et je t*ai fait là tout mon boniment comme à un ami. Je me suis livré !... Bah ! je m'en moque ! Je me soucie de tes Nathan et de toi comme de ce bouchon, tiens ! — il prenait brusquement le morceau de liège et renvoyait sauter au plafond — et si vous voulez faire les méchants, je vous écraserai, ah! Dieu, comme des pucerons !

Molina rayonnait. Il trouvait de l'énergie à ce GuillemarJ. « Il avait du sang^ Guillemard ! » Et des idées... Le Marseillais avait foi en lui.

Rodillon laissait dire. Il se ramassait sur lui-même, les épaules larges, regardant, à travers ses cils noirs^ le gros Emile avec des yeux haineux.

Louis sentait dans ces discussions d'une fin de repas^

LE MiLticm- ' 30ât

commencé dans les rires d'une causerie parisienne, quelque chose de latent qui menaçait, confime une sentence d'arrêt de mort. L'association projetée finissait par une provocation. Et quel duel ! Celui de Tar^ gent, 011 Ton se vise au ventre !

— Tu nous écraseras ? dit Rodillon, qui se mit à rire d'un rire effrayant, très sec.

— Oh ! sans, pitié ! comme un marteau-piloa «aplatirait une noisette !

— Il y a des marteaux qui se cassent, fit Rodillon. Une paille, et ça suffit. Cette paillo-là vous fait coucher sur l'autre 1

Il s'était levé, enchanté de sa plaisanterie, faisant signe à Alice Hervier de le suivre. Elle, nonchalante/ le coude sur la nappe et sa main blanche perdue dans ses cheveux roux, ne semblait pas comprendre et. regardait liOuis.

Le peintre se sentait un peu troublé. Une atmosphère bizarre, faite de gaz et de flamme alcoolisée, remplissait cette salle gothique d'une chaleur lourde où se mêlait un parfum d'alcôve. Nul doute qu'une griserie de colère ne montât au cerveau de Guillemard comme, aux tempes de Louis Ribeyre, battait une fièvre singulière, une tentation brusque, celle d'un ca* priée. Alice Hervier le regardait toujours, et lui, maintenant, la trouvait belle, sans même avoir besoin de songer qu'elle ressemblait à Raymonde.

Une parole terrible de Guillemard tomba, brutale

comme un coup de poing, rompant brusquement ce dialogue silencieux des regards.

Rodillon avait menacé niaisement le grand Guillemard de la paille sur laquelle meurent les pauvres...

— Eh bien ! toi, répondit Emile, prends garde, toi, d'aller redormir sur les paillasses de Mazas !

Louis se dressa tout droit. 11 avait vu Tœil farouche de Rodillon chercher, sur la table, quelque objet, une carafe à jeter au front ou un couteau à planter dans le cou de Guillemard. Les mains crispées de Thomme insulté dans son plus atroce souvenir cherchaient instinctivement une arme et se tordaient en griffes.

En une seconde , autour de la table, tous furent debout : Rodillon livide, les lèvres vertes, avec de Técume qui lui venait ; Alice, très pâle, foudroyant Emile du regard, comme s'il y avait un peu de boue pour elle dans cette poignée de fange jetée à celui qu'elle avait aimé. Et Molina entraînait Guillemard , pendant que Rodillon, la face convulsée, balbutiait des menaces î

— Ça, vois-tu, ça, tu me le paieras, ça!... Tu me le paieras... tu me le paieras... C'est une lâcheté... une lâcheté, ça!... Ça... de toute ta peau, entends-tu, tu me le paieras !

— Quand tu voudras! dit Guillemard, pourpre de rage.

— Oh ! pas à l'épée... pas au pistolet... ne crains rien, répétait Rodillon.'J'ai mes armes... Tu me le paieras... tu me le paieras !

LE MILLtON 305

Alice Hervier lui avait pris les mains, le retenait, collait à lui sa jolie tête roysse, lui répétait tout bas :

— Laisse donc ! Qu'est-ce que ça te fait ? Des bêtises!...

Et Rodillon redisait toujours, hébété, hideux :

— Tu me le paieras I tu me le paieras I

Tandis que Louis et Molina entraînaient hors du cabinet Guillemard, qui répétait, très haut :

— A-t-on jamais vu çal La paille! Mourir sur la paille, moi?... L'imbécile!

Avant de sortir, Guillemard avait jeté au garçon un billet de cinq cents francs en disant :

— Vous rapporterez demain la monnaie à mpn bureau, vous savez bien?.. . Allez me chercher mon chapeau !

Et il montrait le cabinet d'oii il sortait.

Quoi qu'il fît froid, sous un vent de neige, il voulut rentrer à pied. Il étouffait. En route, il criaillait encore contre Rodillon, qu'il appelait le forçat, et, quand Louis voulut faire entendre qu'il s'était emporté trop vitp, qu'il avait été trop loin, il envoya brusquement l© cousin au diable :

— J'en viens! dit le peintre en riant. Non, vois-tu, mon ami, ne fais pas une sottise!... Des gars comme Rodillon, c'est dangereux !

— Tu verras ça ! fit Guillemard.

Molina montrait son pouce :

— On les fera tourner, lui et les Nathan, là-dessus, tiens, comme des toupies !

— Bon ! répondit Louis.

Il avait pour principe de ne discuter ni avec les entêté» ni avec les fous et de ne pas s'arrêter i caresfier un chieû qui avait Vair enragé. II qriitta Guillemard et Moliaa, prit une voiture et rentra me de Boulogne, en songeant que Célestin Rodillon était un rude homme d'affaire& el Alice Hervier une adorable créature.

— Joli portrait à faire, pensail-il, en se moquant d'EIdizMiid Lacoste. *^

Le lendemain, Gruillemard vint chei lui, très calme. II riait beaucoup en reparlant de la scène de la veille.

— Rodillon essuiera ça; ce n*est rien, disait-il, et s*il m'ea garde une dent, on la lui cassera. Maintenant, je viens, pour te demander si tu es de raffairel

— Moi?

— Toi !

Louis essaya de plaisanter. Lui, peintre moderniste; subventiqnner des banques internationales, faire partie des synndcaitj comme disait Molina!..* Guillemard n'y pensait pas.

La vérité est que Louis Ribeyre ne croyaifpasà « l'affaire ». 11 croyait au noir coup d*œil de Rodilloa et à râprelé froide d'Alice Hervier. « Les malins sont là! »

— Je ne fais pas de spéculations, moi, dit-il à Guillemard. Pourquoi ne t'adresses-tu pas à Victor? Il a eu autant d'argent que moi du vieux Ducrey! Et de plus il est négociant! Va le trouver !

— J'y vais I dit Guillemard vexé. Mais alors, tu n'as pas plus confiance en moi que ce chafouin de Rodillon ?

— Je te jure pourtant que je ne suis pas vendu aux Nathan I fit Louis. Les Nathan ont d'ailleurs bon goût s'ils ont acheté M"* Hervier avec Célestin ! Elle est jolie, celle-là!... ahl jolie!... jolie!... Un Gainsborough I

Guillemard était déjà loin. Il n'avait pas besoin d'argent, mais il avait besoin de noms pour lancer l'affaire et autant valait que les cousi;is en profitassent que des étrangers. Tout compte fait, les Ribeyre avaient dû toucher, avec le produit de la vente des curiosités, des objets d'art, (Jes immeubles divers du vieux Ducrey, trois millions et demi à coup sûr. Guillemard établissait le total « à vue de nez », comme il disait. Il est évident qu'avec cette base d'opération on pouvait devenir riche^ car, pour Guillemard, on n'était pas riche avec trois millions. Et voilà déjà que ce trembleur de Louis s'y refusait !

— Je parie que Victor me répondra la même chose. Pas i'estomaCy les cousins ! Des timides !

Louis avait pourtant dit la vérité vraie : Victor Ribeyre n'aspirait qu'à une chose, faire des affaires et gagner de l'argent. En gagner beaucoup. En gagner vite. Pourquoi ? Il en avait. Jamais il n'eût osé espérer qu'il en aurait autant ! — Il en avait trop^ se disait-il, pensif, courbé, très pâle.

Depuis le retour à Paris, dans cet appartement de la rue de Châteaudun, le même que l'an passé, mais tout luxueusement empli des trouvailles de Geneviève, — meubles nouveaux, bibelots d'étagères, tout le

pimpant exotico-archéofogique du mobilier moderne, — Ribeyre semblait avoir retrouvé, cramponnées aux • angles de ces murailles, les noires préoccupations d'autrefois.

Il était morne, soucieux, visiblement las et comme anémié de fatigue, d*une fatigue morale. Geneviève n'y comprenait rien. Il n'avait pourtant plus les angoisses des temps difficiles; il pouvait vivre à sa fantaisie, lisant, pensant, maître de sa destinée. Eh bien ! non, — et sa femme s'en inquiétait presque, — il lui prenait comme des fièvres de lucre nouveau. Il avait l'âpre appétit de ces affaires^ les grandes affaires, qu'il redoutait autrefois.

Un soir qu'Olivier Giraud était venu les voir, Geneviève avait entendu Ribeyre lui demander des renseignements sur cette fameuse Société générale d alimentation dont on commençait à parler.

— Eh bien, avait répondu Olivier, c'est une affaire comme une autre... plus grosse qu'une autre...

— J'avais presque envie de me mettre là-dedans, moi !

— Vous ! Pourquoi ?

Victor avait essayé de sourire.

— Mais ppur gagner très vite beaucoup de millions, comme Guillemard I

Et Geneviève, vaguement inquiète, s'était sentie soulagée lorsque le jeune homme avait répondu, souriant à son tour, d'un air contraint :

— Oh ! il est bien tard, monsieur Ribeyre ! On a déjà gagné tant de millions qu'il n'en reste plus !

310 LB HfLLION

Ce (jue Geneviève re4ou)tait surtout, c'était précâsé- Hient de la part de FUbeyre la tentation de suivre 1 exemple de Guiliemard, EMe n'avait qu'une pensée : jouir de cette fortune qui lui était venue et ne point la compromettre. Les songeries de Vict-oir lui faisaient peur maintenant.

Elle sut gré à Olivier d'avoir parié ainsi. Elle devinait que jamais le conseil de rien risquer ne viendrait du côté de leur^ncien commis. Ocelle bizarrerie? Elle redoutait plutôt Louis, qui^ maintenant, se lançait dans le mouvement comme un grand fou. Olivier, qu'elle regardait d'un air assez indifférent autrefois, lui semblait la raison même. Femme, elle avait deviné à peu près ce qui se passait dans le cœur du jeune homme et elle avait, très gentiment, en sœur aînée, fait, d'un certain ton spécial, son éloge à Andrée.

— Pourquoi me parles-lu de M. Olivier ? dtemanda alors Ja jeune fille un peu pâle.

— Mais parce que... Ma foi, tu sais, à mon avis, M. Giraud est un mari très possible l... Il est «gentil garçon, ton père l'adore, et toi...

— Moi? fît Andrée. Ne me parle plus de M. Olivier.

— Tu ne l'aimais donc pas? s'écria Geneviève. Je croyais que tu Taimais.

— Ne me parle pas de cette idée de mariage, dit encore Andrée, je t'en prie. Promets-le^'nwoL

Geneviève était confondue. Le caractère de Ribeyre

et celui de sa fiUe lui paraissaient inexplicables. Ces

deux êtres, à la fois, en même temps, depuis cette for

LE HILUON . ^11

tune, s'assombrissaient comme si le malheur eût été toujours là, Andrée parfois avait Voir aussi souffrant que Ribeyre. Il semblait bien à Geneviève que la jeune fille ne livrait point toute sa pensée. Elle n'avait pas dit d'ailleurs qu'elle n'aimait point Olivier.

Mais Victor la préoccupait plus qu'Andrée. Le croyant malade, elle avait fait venir le docteur Loreau. Il avait interrogé, ausculté Ribeyre. Ce n'était rien. Une lassitude, peut-être. Mais disait-il toute la vérité, le médecin?

Si Geneviève s'étonnait un peu, Andrée s'inquiétait beaucoup. Évidemment son père changeait. Elle le surprenait quelquefois penché sur des papiers, comme jadis, et comme jadis aussi, additionnant des<îhiffres, cherchant des plans... Les sommes seulement étaient plus grosses, voilà tout. Me avait bien compris sa pensée. Autrefois, du temps qu'il aimait à lui tout confier, elle Faurait sue, par lui-même, cette pensée unique, féroce. Aujourd'hui pouvait-il dire à la pauvre enfan* •que le cancer qui le rongeait, c'était l'héritage volé, ce papier annulé, gardé par lui, déchiré sans doute? S'il conservait Targent de Ducrey, — de Guillemard plutôt — c'était pour Geneviève... Pour Andrée aussi! Mais, par un travail nouveau, par quelque conception, quoique trouvaille, quelque affaire, il voulait parvenir à remplaûer cette richesse par une autre afin de conserver aux siens la vie nouvelle, cette vie h^ireuse qui ramenait le sourire aux lèvres fraîches de Geneviève. Puis une fortune gagnée, on restituerait l'autre !...

Et alors, les chimériques poursuites de combinaisons impossibles recommençaient. Que de nuits passées à bâtir des rêves! Depuis cette journée de Villed'Avray, si gaie autour de lui ; depuis cette heure où, devant Pironique volonté du mort, il s'était révolté, cabré, sachant bien où était le devoir, mais se condamnant à se taire; — depuis ce moment des douleurs sourdes, rongeantes comme celles des os malades, le tenaillaient silencieusement. Supplice subi tout bas, entre sa conscience à Fagonie et son visage qui disait à ces femmes : « Soyez donc heureuses ! »

Combien Andrée avait compté de cheveux blancs sur le front, plus chauve chaque jour, de son père! Elle le regardait avec ses beaux yeux dévoués et bons, devinant bien que, s'il eût pu parler, crier, dans les bras de sa fille, pleurer, le malheureux, torturé tout bas, eût été soulagé. Parler, lui? Et à Andrée? Mais le jugement qu'il craignait le plus, après le sien, c'était celui de cette enfant, droite comme lui — comme il l'était autrefois — et honnête comme sa mère.

Souvent Andrée le trouvait endormi, accablé dans son fauteuil, après une nuit d'insomnie.

Elle l'embrassait doucement,

— Dors... repose-toi, cher martyr!

Puis elle tremblait en le regardant, si maigre, jauni, avec une transparence de figure de cire.

— Si cette lutte secrète avec lui-même allait le tuer, à la fin? '

El elle avait envie de Téveillep, en- l'embrassant, et de le supplier à genoux :

— Dis-moi donc tout, comme autrefois, mon père ! Ne garde pas ton supplice pour toi seul, partageons! J'ai du courage comme toi, j'ai de la force plus que toi. Faisons notre devoir! Rejette-la, cette fortune ! Je suis jeune... J*ai Tavenir... J*ai...

Elle s'arrêtait, se disant avec une volupté profonde et chaste :

— J'ai Olivier I Et elle s'arrêtait.

— J'aurais Olivier. . . si j e n'étais pas riche ! ... Et riche d'une fortune qui ne m'appartient pas!...

Elle n'eût pas redouté de foudroyer le malheureux, qu'elle eût crié à Ribeyre :

— Je sais tout. Rendons cela. Et vivons pauvres!.. Nous serions si heureux, va!

Plus heureux cent fois que dans cette souffrance à peine entrevue par Geneviève, mais épiée tristement par Andrée.

Victor ne pouvait plus voir Guillemard sans un trouble. Devant lui, il devenait mal à l'aise. Le rire du gros Emile lui sautait au visage comme un reproche. Insolent de chance heureuse, Guillemard avait beau répéter que son dernier inventaire faisait de lui un Rothschild, Ribeyre se disait qu'il détenait pourtant, qu'il avait volé.,., oui, volé une partie de la fortune de cet homme. Ahl pourvu que Guillemard n'eût pas besoin do lui !

Et c'est ainsi qiie Ribefyre oapitufkHt avec iuimême : ,

— Si je pouvais, avec les millions Ofue j'ai, ea gagner le double?... Alors je residrais, je rendrais tetit de suite à Guillemard ce qui est à kti.., à sa flUe... Je me délivrerais de ce poids que j*ai là, «ur la poitriae.- Je partagerais ce que j'aurais gagné avec Louis... Eit du moins, je n'étoufferais pas de honte!

Et partout, et toujours, Victor rencontrait Guillemard, et Guillemard venait rue de Châteaudun le.plus possible, riant avec Geneviève et essayant encore de létonner et de la troubler...

Ribeyre le retrouvait sur son chemin, dans presque''' toute journée de sa vie. Il se rappelait, comme un atroce supplice, un retour de courses, avec Geneviève et Andrée, — les dernières courses — et la rencontre inévitable, le 'heurt continuel de sa voiture à la Victoria •oii Emile riait, avec Raymonde... Auprès du Moulin, à la sortie, dans l'avenue des Acacias, partout, Victor retrouvait, le regardant, le saluant, le ré-harponnant au détour d'une allée, Guillemard dans sa voiture, Guilleoaard qui, malgré ses rires, paraissait, ce jourlà, soucieux, et dont le froncement de sourcils faisait dire à Victor, glacé d'angoisses: — Qu'est-ce qu'il a donc, aujourd'hui, Emile?

Ribeyre en frissonnait. Il lui semblait que c'était là *^n hasard ironique, ou plutôt un remords et non pas, comme en réalité, une nécessité inévitable du retour des courses que cette sorte de steeple-chase de deux

Eft MILLION 315-

voilures se i^trouvant nécessairement, fatalement, à la suite de la même aie, dans les mêmes allées, les* cha^rauK prenant le trot quand la oohue s'éclaircissait, on marchant an pas dans cette mêlée de coupés, de calèches, de ducs, de fiaci^es, avec les cochers dominant Ift fouie et le» fouets zébrant cet horizon de cfaars^

Alors Victor donnait Tordre à son cocher de couper par une allée transversale, s'enfonçait dans le Bois^ perdait de vue le flot des voitures et, tout à conp, mé-^ content, se heurtait encore près du Lac, à la Victoria de Guillemard, Emile ayant eu justement la même idée.

Oui, pailmat il le retrouvait, partout, comme un ra* proche ! Cet homme dont il escamotait la fortune réapparaissait, et c'était aussi pour Ribeyre, un autre spectre de Banque souriant que cette jolie petite Raymonde penchant de loin vers lui sa tête rieuse , le saluant, saluant Andrée, et, à chaque fois, quand un tour de roue les rapprochait, disant toute amusée :

— Comment! Encore vous?... Tant mieux! Eh! bon-' jour, cousin!

— Allez donc! Allez plus vite ! Tâchez de dépasser M. Guillemard ! répétait fébrilement Ribeyre.

— Mais, monsieur, c'est impossible !

Geneviève s'étonnait du nervosisme soudain de son

mari. C'était très drôle au contraire... Qui est-ce qui gagnerait le prix? Elle ou Emile? Hip! hip! Mais Andrée était toute pâle, songeuse, voyant bien que so» père souffrait davantage, devinant^ la pauvre fiile^

pourquoi cette douleur s'exacerbait, et, fixant sur lui ses yeux inquiets, elle s'efforçait de les rendre plus caressants encore, lorsque Ribeyre se tournait vers elle. Oui, elle essayait de sourire, ne voulant pas qu'il soup-^ çonnât rien, qu'il devinât qu'elle savait...

Ah ! ce retour ironique, ces heurts continuels, cette face rousse de Guillemard inévitable ! Pour Victor c'aurait été une des plus atroces journées de sa vie, quelque chose comme la confrontation d'un scélérat avec sa victime.

Il eut, trois jours après, un accès de fièvre nerveuse assez étrange et qui inquiéta le docteur Loreau. tiëvier vint s'informer, très anxieux. La vieille Catherine le laissa entrer au salon où, sur le canapé, était étendu Ribeyre enveloppé dans sa robe de chambre, ■ les jambes entourées de couvertures.

On avait fermé les volets. Un demi-jour d'hiver glissait dans la pièce où un feu doux brûlait. Andrée j assise auprès de son père, fit à Olivier un signe, le doigt sur les lèvres.

Il s'avança très doucement.

— Il n'y a qu'un instant qu'il s'est endormi, ditelle.

— Il eét très souffrant, n'est-ce pas? demanda le jeune homme.

Andrée répondit vivement :

— Non, mais non ! Un malaise passager... Vous savez, on désoblige mon père quand on lui dit qu'il n*est plus le même, comme vous le lui avez répété, l'autre

jour... Il n'a rien... rien qui vaille la peine qu'on s'inquiète... Il vous Ta dit.... le médecin me Ta confirmé.

— Ah!,., fit Olivier, je ne suis pas médecin, moi! Mais...

Il regardait Ribeyre avec son œil profond, empli d'une tendresse mâle,

— Je crois qu'il souffre profondément, et vous m'é- ' tonnez, quand vous dites que vous ne voyez pas en lui les signes d'un mal caché... Je vous assure... je neveux pas vous inquiéter... il n'y a certainement aucun danger, mais votre père est triste. . malade... et vous aussi, Andrée, vous avez une tristesse qiii me fait peine... qui me fait peur presque !

La jeune fille, très pâle, devint rouge légèrementT

— Moi? quelle idée! Je ne suis plus aussi gaie peutêtre... c* est possible... C'est que mon père semble avoir aussi perdu de sa gaîté... Gela, oui, c'est vrai.. , Il a eu tort de renoncer à son travail d'habitude. Son oisiveté relative le fatigue un peu... Mais il n'a rien..., rien...

Elle semblait défendre Ribeyre de cette souffrance comme s'il s'en fût défendu, lui, si elle lui en eût parlé.

La tète pâle, enfoncée dans un coussin, Victor laissait échapper de ses lèvres sèches une respiration très courte, un halètement parfois plaintif.

— Il a la fièvre pourtant, dit Ohvier. Est-ce qu'il ne parle pas?..,. Écoutez donc!

— Ne prenez pas garde, fit vivement Andrée... Des mots sans suite !

dis LE MILLION

Le sommeil de Ribeyre s'apaisait un peu.

— Et le docteur Loreau dit qu'il n'y a rien là ?

— Il est venu encoFe hier, il reviendra ce soir... Maintenant des noms, des lambeaux de phrases, in^

distincts ccnnme les plaintes d*un malade, venaient à la bouche de Ribeyre.

Puis il s'éveilla brusquement, tout entier secoué par un soubresaut, et, se levant à demi, appuyé sur son coude, il regarda droit devant lui, un peu hagard, et aperçut Olivier :

— Vous !...

. Puis, rapidement :

— J'ai donc dormi! J'ai rêvé même... Est-œ que j'ai parlé, Andrée? Qu'est-ce que j'ai dit?

— Rien !... }/lais rien, père I Tu ne dis jamais rien... Il regardait toujours Olivier, l'œil effaré.

— Est-ce que je ne vous ai pas écrit?... Je voulais vous écrire... Décidément, je veux travailler... beaucoup... Vous me conseillerez... Mais pourquoi étiezvous là pendant que je dormais? J'ai parlé, n'est-ce pas^? Voyons, qu'est-ce que je disais?... Répétez-lemoi?

— Mais rien, rien... je vous assure... M"® Andrée vous l'a bien dit.

— Ah ! fit Ribeyre ; et ses yeux cherchaient le regard d'Andrée.

Elle, les trouvant fiévreux, se détournait un peu. Alors cette pensée venait au malheureux que peutêtre sa fille savait tout, avait tout appris ou par ce pa -

pier ou par lui-même^ dans un de se» cauchemars, et il avait hoûte.

— Gagner de Targent ! De l'argent, de Targent ! ditil tout haut. Voyons, Olivier, vous ne me conseillez^ pas de m'associer à Guillemard ?

— Non, dit Olivier, je vous conseille de vous calmer, de vous soigner ! De Targent? ... Qu*avez-vous besoin d'argent ? Vous êtes trop riche !

C'était le mot que se répétait Ribeyre.

— Trop riche, c'est vrai ! murmura-t-il. Et, cette fois, on ne l'entendit pas. C'était à lui, le souffrant, qu'il parlait.

11 se leva tout droit, rejetant sa couverture, et, dans jsa robe de chambre, il parut très maigre à Obvier. Il revenait à son idée fixe :

— Mais l'affaire de Guillemard ? Elle réussira, c'est bien votre avis, Olivier?... Elle réussira?

— Probablement.

— Oh! certainement!...

— Certainement, soit.

— Alors pourquoi ne voulez-vous pas que j'entre dans cette affaire-là?...

— Pourquoi ? dit Olivier, parce que vous êtes malade et que vous vous devez à ceux qui vous aiment... I^me Ribeyre... M"* Andrée... moi...

Andrée le regardait, cet Olivier, les yeux pleins de larmes.

Il parlait froidement, comme la raison; — rudement, comme l'amitié.

Ribeyre était silencieux, assis près du feu.- — C'est au cœur qu'il souffre ! dit tout bas le jeune homme à Andrée.

Elle tressaillit, regardant encore Olivier.

Il ne s*y trompait pas, lui I

On avait sonné, et Victor, un peu énervé, demanda qui était là. Il ne voulait voir personne. Mais c'était Louis. Le peintre, pensait Andrée, le distrairait peutêtre.

— Tu veux bien recevoir Louis ?...

— Et comment veux-tu que je ne le reçoive pas? La pensée de Victor ajoutait peut-être mentalement

à l'amertume de ces paroles toutes simples, mais tristes : «Est-ce qu'il n'est pas mon complice? »

' Lorsque Louis entra, Olivier, dès le premier coup d'oeil, le trouva changé, lui aussi. Il n'avait plus le même air. Sous un sourire voulu,* une sorte de tristesse apparaissait. Sa causticité d'autrefois semblait maussade. Ce Parisien élégant d'aujourd'hui manquait d'un laisseraller bon enfant, jeté au vent comme un lest ou perdu en route. Il essayait de plaisanter avec un rire qui sonnait creux, s'informait de la santé de Victor en cherchant un mot amusant qu'il ne trouvait pas, et

lorsqu'il serra la main d'Olivier, le jeune homme lui dit, tout naïvement:

— Cher monsieur Louis, est-ce que vous ne vous portez plus bien ?

Louis parut étonné de la question, se demandant si réellement il était aussi « transformé que cela » . Puis, avec sa gaieté factice :

— Bah I qui est-ce qui se porte bien ? dit-il.

— Est-ce que tu t'ennuies? demanda Victor d'un ton bizarre, en examinant le peintre dans les yeux.

Louis s'était assis près de lui, au coin du feu ; il soupira, en hochant la tête :

— Eh I mon cher, que veux^tu, j'étais arrivé à mon premier cheveu* gris sans même savoir ce que c'était qu'un bâillement ; et, ma foi, depuis quelques mois, par moments, oui, je... je crois.., je croisque jie m'ennuieî

— Ah ! dit Victor, ce n'est plus le temps où tu brûlais la chandelle par les deux bouts !...

— Surtout quand je n'avais pas de chandelle... Et Dieu sait, pourtant, dit le peintre, ce que je remue de choses et ce que je vois de gens !... Des affaires, j'en fais!... Des occupations, j'en ai!... De l'argent, j'en gagne!... Et, comme j'ai l'honneur de vous le dire, je m'^ennuie... Oh ! je ne m'en plains pas ! on m'aime toujours bien ! mais ansfcrefois il me semble qu'on m'aimait davantage... Peut-être aussi qu'autrefois j'étais plus drôle... Eh bien, oui ! Je crois que j'étais plus drôle I...

— Mais^ qu'est-ce qui. te manque maintenant, dit

I^ «IILLION

Andrée. Qu'est-ce qui te gène ? Tu as tout ce que tu souhaitais. .. As-tu arrangé ton atelier?

— Très beau, mon atelier! Qtle peintre. Un jour Superbe ! J'y lis les journaux : le Bulletin ûnaneier\ la Cote officielle^ le Crédit aléatoii^e, je ne sais pas quoi. . . Le jour y est très bon pour lire les courriers de la Bourse, mais pouf peindre, non, ce n*est plus le soleil d'autrefois ! Il me semble même qu'on m'a changé le plein air. . . Parole, j'ai voulu peindre. . . J'ai essayé un portrait de miss Maud, tenez. Ah ! bien oui, je ne sais pas si c'est parce que Raymonde, qui était là, empêchait miss Barker de poser ou me tirait l'œil avec ses diables de cheveux roux. . . Ignoble, le portrait ! Raté absolument ! . . . J'ai crevé la toile !

Il eut un mouvement de colère, d'un désespoir nerveux, et dit, la voix âpre soudainement :

— Il me semble, tout bien calculé, que je ne suis plus qu'une mazette. . . J'ai essayé de reprendre mon ancienne toile si amusante : le Foyer de la Danse, avec un tas de petits museaux roses et d'habits noirs à côté, comme des scarabées. Ah ! bien oui! il m'ennuie aussi^ le Foyer V EUles m'ennuient les robes de gaze ! Ils m'ennuient les sifflets d'ébène ! Tout m'ennuie !

— Pauvre Louis ! . . . dit Andrée pendant que le peintre essayait de rire.

Il ne posait là ni pour le spleen, ni pour le désespoir. Ce qu'il disait en ricanant, c'était le fond même <le sa pensée.

Il boeha la tète, regardant Andrée et Olivier avec une

itizedbyGoOgk

expression bizarre, comme si la vue de braves gens, très simples, le reposait.

— Maintenant, voyez-vous, je suis un gros bonnet, si Ton veut, je fréquente Rodillon et je lui trouve plus de génie qu'à Eugène Delacroix. . . Je suis peut-être dans le vrai ! Mais, encore une fois, je m'ennuie à crier, à pleurer, à mordre, à casser tout ... à devenir idiot ! Enragé ! Prenez garde ! . . . dit Louis en essayant de rire. L'hydrophobie, m'y voilà! . . . Et j'ai été pourtant peintre, comme disait cet autre! Mais est-ce que je sais les changements qui se sont faits en moi, dans mon œil, dans ma couleur ?. . . Ce n'est pas la première fois qu'on se figure escalader une montagne, et qu'on barbotte dans une mare. Mon Foyer de ï Opéra?.,, h croyais en faire un tableau, et ce n'est peut-être qu'une galette! Je sais bien, dit-il en riant toujours, que je n'ai plus besoin de faire de la peinture, et que si je l'aime je peux en acheter... Mais voilà, ce n'est pas la même chose! Est-ce bête?. . . Autrefois, rien que de trousser un square de Paris, de chiffonner une jupe, d'attraper une petite Parisienne traversant la chaussée du bout des pieds, ça me passionnait ! Et maintenant!... Ma parole, si le porte-monnaie est plein, ça et ça (il se frappait le front et montrait ses doigts), c'est tari... c'est uni, c'est cassé, ça!... Un vidé, votre cousin Louis !

Il y avait une douleur vraie dans ces plaisanteries funèbres et Victor frissonnait, écoutant en lui gémir comme un écho de ce désespoir. La même souffrance

les étreignait l*un et l'autre, et, au fond du ricanement du peintre, il eût retrouvé un de ses sanglots. Andrée essayait de consoler Louis.

— Voyons, tu exagères, ou plutôt tu ne penses pas un mot de ce que lu dis là. . . Tu as manqué le portrait de miss Maud. . . Fais celui de Raymonde, je parie que tu le réussiras 1

— Tu crois, toi?

— Tiens, M« Auboin... tu sais qu'il passe pour avoir du goût, M® Auboin?... c'est un amateur célèbre... presque un expert? Il disait encore, l'autre jour, qu'il donnerait n'importe quoi pour avoir un tableau de toi...

Lorsqu'elle avait parlé d' Auboin, Louis et Victor s'étaient regardés brusquement.

— Auboin ! il n'est pas dégoûté, de la peinture de millionnaire !... Trop tard ! La boutique est fermée !

— Je parie qu'il est excellent, votre Fo/er de I Opéra! interrompit Olivier, jusque-là silencieux.

— • Veux- tu nous le montrer? ajouta Andrée... Peutêtre que notre humble avis te remontera un peu I Va, tu n*es pas si financier que cela, tu es encore peintre, tu seras toujours un vrai artiste !

— Artiste-tapissier! J'ai surveillé la pose des tentures de l'hôtel de Guillemard. Voilà toute mon œuvre... Mais, sérieusement, ton avis me ferait plaisir... le vôtre aussi, mon cher Olivier, et avis pour avis, je regrette de dire cela devant M. Giraud, — mais, tu sais, Victor, Guillemard va te demander de te fourrer dans sa Société d'alimentation.

S26 LB i«t.f.TnM

— Ah ! dit Victor, unjpayon d* espoir aux yeux. .

— Certainement.

— Eh bien?

— Eh bien I refuse. Ob I net ! — Trop dangereuse, raffairel Ce&t Tavis de Rodlllon, et Rodiilon, à moi, c'est mon homme!

— Mais M. Rodillon est tout à fait brouillé avec M. Guillemard! dit Olivier.

«- Je le saÂ6 biea... Ce sont leurs affaii'es, non les ' miennesu. Chacun pour soi! J'ai mis dans le jeu de Rodillon... Je I» te dis pas d*en faire autant, mais je t'avertis que la Société d'alimentation va être teiTihlement battue en brèche ! Vous pouv^ en avertir Guillemard, mon cher Giraud!

Olivier répondit :

— IL Guillemard le sait bien. Il esl prêt à lutter,,, il y est habituel

Devant une espèce de menace, Olivier défendait tout haut une opération qu'il jugeait très sévèrement tout bas. Il était l'employé de Guillemard, il devait le faire sentir à Louis; mais le conseil qio'il donnadt ensuite à Victor, effroyablement tenté par la perspective d'une alliance possible avec Guillemard, \e grand Guillemard, laissait bien deviner sa propre pensée. Abstention, complète. A quoi bon se mêler à ces batailles de Targent ? Lui-même, Olivier Giraud, tout pauvre qu'il était, songeait à se retirer de la mêlée et demandait à Enciile de lui donner, au lieu d'un poste à Paris> Fadministcttion des charbonnages que possédait Guillemard en

LE MILLION 32t

Belgique, les charbonnages de Saint-Luc tju'Émile, ayant mis la-dedans: des capitaux comme à foad$ perdus, ne connaissait même pas.

— Vous quitteriez Paris? dit Andrée involontairement, très vile.

— Oui, fit Olivier, un peu contraint. C'est uae idée qui me jjonrsuit.

— Et Ton ne vous verrait plus? demanda Victor.

— Oh ! ne craignez rien, monsieur Ribeyre, je n'oublie pas ceux que j'aime !

La pauvre Andrée était toute pâle et un grand silence tombait dans ce salon où, tout à Theure, les drôleries lugubres de Louis mettaient du bruit, à défaut de gaieté.

Victor, pensif, songeait à ce que lui répétaient à la fois Olivier et Louis. Et pourtant ! Pourtant il lui fallait de l'argent ! De l'argent pour Geneviève, de Fargent pour la dot de sa fille, de Targent surtout pour avoir le droit de rendre ce qu'il avait pris, oui, pris, coinme volé au coin d'un bois!

Louis se sentait mal à Taise, -il se tourna vers Olivier, lui demanda s'il sortait.

— Accompagnez-moi, mon cher Giraud, nous causerons affaires ou tableaux, à voti*e choix. Financier et barbouilleur! Je suis le Maître Jacques de la peinture.

Il éprouvait cependant un secret plaisir à entendre Olivier lui demander à voir cette fameuse esquisse du Foyer dn f Opéra,

— Vraiment, vous tenez à regarder ça?...

828 LE MILLTO:^

— J'y liens beaucoup.

— Allons I Et pour peu qu'elle vous plaise, tant pis pour vous ! Je vous la donne pour rien !

Andrée lui promettait aussi d'aller le voir demain,, ce malheureux tableau que Louis parlait de crever, et le peintre s'éloigna, un peu consolé, mais laissant Victor plus songeur et plus tourmenté qu'auparavant.

Ribeyre attendait avec une sorte d'anxiété cette visite de Guillemard annoncée par Louis. Il lui passait devant les yeux des folies de gains faciles. Si faciles, presque sûrs, ou plutôt absolument certains avec Emile!... Ce Rodillon avait beau dire, Guillemard, était un autre homme que tous ces tripoteurs-là ! « S'associer avec Guillemard ! C'était la fortune peut-être, et une fortune due non pas à un testament volé, mais au gain d'une bataille ! » Pourquoi hésiterait - il donc ? Pourquoi n*oserait-il pas?...

Tout à l'heure abattu, Ribeyre maintenant se sentait éperonné par la fièvre. Andrée souriait et lui retrouvait aussi des sourires d'autrefois. Il parlait, il avait besoin de confier ses projets à Geneviève. Elle rentrait justement, toute rayonnante, disant gaiement à Victor : « Je viens de me ruiner ! J'ai commandé une collection de chapeaux... Pour une somme folle... Oh! ils iraient si bien à Andrée ! Mais tu n'es pas coquette, Andrée ! c'est un grand défaut. Les maris détestent la coquetterie et quand on n'en a pas, ils en réclament. Tu verras.

— Gela dépend des maris î dit Andrée.

— Demande à ton père. N*ést-ce pas que vous aimez, à me voir jolie?

— Tu es toujours jolie ! répondait Ribeyre.

Il lui disait alors ce que Louis lui avait appris. Qu'en pensait-elle ? Le grand projet de Guillemard pouvait être une source de fortune considérable...

— Des affaires de Bourse ? Non ! non ! non ! répondit bien vile Geneviève en riant. C'était bon quand nous étions ruinés!... Dévorons d'abord nos millions; si nous n'en avons plus, nous en demanderons aux Sociétés de Guillemard. Mais, pas un sou jusque-là dans ses afiaives, je vous en prie, je vous en supplie!... Puisque, je vous Tai dit, je suis contente comme je suis, puisque je gâche tout à plaisir! Puisque je vis de la vie que j'aime I... Ah ! vous ne savez pas? Je quêterai mardi à TExposition des Arts décoratifs... oui, pour T Œuvre des Orphelins de Mer,,, J'ai mon nom sur l'affiche... Cela m'amuse!... Et Ton me fait une toilette. . . Pas une dame patronesse n'en aura une semblable! Donnez-moi ce que vous vouliez donner à la souscription Guillemard ... Si c'est quatre cent mille francs, cela m'est égal, je les dépenserai... Mais, pas un centime à la Bourse... Non, sans plaisanter celte fois, ne vous mêlez pas des affaires de Guillemard !

Andrée ne disait rien.

Elle avait encore dans l'oreille la voix d'Olivier, et elle l'entendait répéter qu'il voulait quitter Paris comme si la combinaison nouvelle d'Emile lui eût fait peur, L Allons ! Victor le voyait bien : il fallait se résigner !

830 LK ftHLLlON

On le condamnait à rinactioa. Était-ce sa f^Uesse ou Taudace de Guillemard que Geneviève et Louis redwitaient? Peut-être avaieat-ils raison de se montrer défiants, et cette (^ration était douteuse évidemment. , Mais si tentante l II eut pourtant Téneri^ie de résistev lorsque Guillemard vint, en e£fet^ ee ^oitr siêmQ, faille sonner, de sa voix joyeuse, les millions en papspective de la Soeiétê générale d alimentation.

C'était déjà révènementde Paris. Siookleit, le diroiv* teur-Hondateur de la Central American Bank, kplus forte banque d'émission de Parts» se ohar^uait de l'a^ faire et répondait d'un succès écrivant. Le Condrà d'administraiion était trié «ur le voleL I>e grands mnm et de grosses fortunes apparentes. La publieité aikiA commencer, une publicité « a toot casser », a.v«c- des articles étonnants, un tintamarre du diable, des bio^aphies et des portraits de Guillemard et de liioU^a dans les feuilles spéciales, et une vue des futurs DogLs de TAlimentation générale. Un .palais!

La banque aujourd'hui s'étalait dans des lo^s stupéfiants de luxe, comme ceux des Médids a Florence ou des Fugger à Augsbourg — (Guillemard répétait ces . noms comme s'il les avait appris dans un prospectus — et, avenue de l'Opéra, dans un immeuble qu'on ' achèterait, on établirait un hall immense : tous les services centralisés, une maison de marbre, avec du granit noir, du Corgolin pâle et de l'ÉchailLon jauû«^ — , solides comme le crédit même de Guillemard, On marcherait sur des panneaux de verre coulé,, et les

caisses eeraient ;f(lAeé66 aa Bau&-sol.QQii»ne.tiu Comptûii^ d'esoompde.

Et Gtiillemard tiratt de sies poches kss plans ^i les deris de l'inrckibeote <fu*il montrait à Victor, taûlé ai^ freusement, mais sàlencieux.

— Ça n'a pasTair de te scMsme? dil Emile qui la ainvait daregard.

— Aa xïontrairo, mais....

— Tu sais, je t*en ai pajrlé parce que je t*aime beaueoixpe Mais que in eolkreis dans Taffaire ou qjm tu n*y entres pas, je im'en mo(|ue comme d'une ^igne.

Il repliait les devis laux dessine teiotés de noir et de range^ lorsque Gaaeiwiève eoliui, inierrompant ¥0100^- Wirement r.entretéeiu

^— ^e pacie que c'est v^ns qui «m^hez Victor d'êlre avec nous! dit Guillemasd.

£^ souFit.

— C'est moi, tout justement.

— Et pourquoi? J'ad une opinioD: : il ne îusA jamais fermer la porte à la fortune 1

— Et si je me trouve maintenant assee riche? inédit' elle ancare eu regardant Emile de son air alangui^ souriant gentiment comme pour narguer les Biadrigaux d'autrefois.

— On n'est jamais trop riche! J'ai une indigestion d'argent et j'ai encore faim! répondit Guillemard. Bonjour, Victor! Tant pis pour toi!... Chère cousine !

Elle lui tendit la main, et il ressentit comme toujours, sous le défi coquet de Geneviève, une impression de

332 LÇ MILLIOH

brûlure délicieuse. Puis il partit, oubliant la femme et allant droit à ses affaires, comme un boulet à son but.

f J'ai une indigestion d'argent! .., » La brutalité satisfaite de ce cri presque bestial apaisait un peu Victor Ribeyre. Qu'était-ce donc que ce qu'il détenait comparé à la fortune de cet homme?... Et ce sophisme, qu'il se répétait âprement, calmait sa colère contre luimême, une colère faite de honte. Puis son honnêteté grondait en lui, hurlait, comme étranglée :

— Une obole à lui et que tu garderais, une seule, et le crime serait le même. Et c'est un crime ! »

Deux jours après, sur les murailles de Paris, à la quatrième page des journaux, partout, s'étalait l'annonce de la souscription de la Société générale d'alimentation publique : Capital: 100 millions. Cent millions à ajouter aux émissions d'actions qui couvraient les murs et demandaient au public : 40 millions, 50 millions, 60 millions, 80 millions, 100 millions encore I La banque Stockleit faisait bien les choses. Jusqu'aux petits journaux borgnes de finances, collés ainsi que des ventouses sur la peau d'une nation et, par toûà leurs suçoics, aspirant son sang et sa moelle, comme les tentacules du poulpe, tous les organes de publicité avaient été réquisitionnés et lâchés sur la crédulité publique.

Il en sortait de partout, de ces gazettes, d'infimes et de louches, fondées presque pour la circonstance. Le directeur du Lorgnon financier se présentait à Stockleit et réclamait sa part au gâteau, déposant un exemplaire de son journal portantle numéro420, et en jetant

LE MlLLIOIf 333

par hasard les yeux sur ce Lorgnon , l'Américain s'apercevait que le numéro avait été composé avec le cliché d'une vieille pièce de théâtre traînant dans quelque imprimerie. Acte 111, scène /", Gabrielle seule, chantant un couplet. Et au-dessous , en grosses capitales : Le Lorgnon financier, journal hebdomadaire, incorruptible. Stockleit trouvait l'invention drôle et donnait au rédacteur en chef une action libérée.

Cent millions de capital! Stockleit, grand et bel homme d'un blond paille, avec une barbe lui descendant jusqu'aux pectoraux, des biceps formidables, taillé comme un dompteur d*ours, n'était pas effrayé du tout par le chiffre d'une telle émission. Son œil d'un bleu pur avait des sourires. Un rictus léger relevait sa barbe dorée, comme la brise jouerait dans des épis. Avec son petit accent yankee, il répondait à^ toutes choses :

— Parfait... parfait... Excellent!

Une publicité monstre? Parfait. Un tapage étourdissant? Excellent. On raillait un peu, çà et là, cette idée de V Alimentation générale. Excellent toujours. On surnommait, en riant, dans l'argot familier de la Bourse, amie du pittoresque, l'affaire la Boustifaille, Toujours parfait. La Boustifaille! Bravo! Une réclame toute faite. Un annoncier proposait à Stockleit d'intercaler, dans le tableau de la Gourmandise des Sept Châteaux du Viable, qu'on allait reprendre, un défilé de V Alimentation générale,

— Admirable! admirable ! répétait Stockleit.

834 i^ ibiAiori

Il eût préféré un ballet, avec \e& Actions et les Goapons dansant un pas sous une pluie d*or* Mais le déâlé était une idée exquise... exquiôe.^

— Éionuaut, ce StockleitI mamûquel disait àGuillemard Moliua enchanté. Il est plus Parisien que mot^ ce New-Yorkais 1

— D'autant plus que tu es de Marseille, répeadail Guillemard ivre de tout ce bruit fait autour de soa idée, et que les coulissiers avaient àéjày dans la GaiiarOf — comme on appelle les alentours de la Corbeille, — surnommé le Roi de la Baustifaille,

Elle montait, montait étrangement, la Bousii faille! Une mer, en temps de mascaret I La hausse débordait^ irrésistible, avec des grossissements imprévus, et, chaque soir, dépliant le journal, sans dire un mot,, Victor Ribeyre pensait, en voyant monter, toujoucs^ monter la Société cT alimentation :

— Si j'avais su!

Oui, s'il avait su! Dans le fracas delà publicité, comme une apparition de féerie dans un bruit de cimbaies, la Central American Bank avait émis avec prima, — une prime énorme^ — les actions de ki Société, qui valaient 500 francs au pair.. On s'était colleté, disaient les journaux, devant chez Siockleit, pour avoir des titres.

l»es gazetiers annonçaient partout un succès foudroyant. En réalité, le public demeurait froid, inquiet ou gouailleur. Presque tous les titres restaientaux mains de Stockieit^ le quart seulement du capital était sous-

eût, le quart âatii de cette souecrifytion même étant veraé.

— Eh l)ien?... dennaanâait Gtiillemard à 8took)eit.

l\ ^tait assez pâle en dépit de sa coofianee, et Uoliua, MoHnaileTomheur, rouge comnie une pivoine^ ' ajoutait :

— Eh! béf...

— Parfait^ répondait Stockleit, excellent...

— Mais quoi ?

— Excellent... parfait... parfait!

Il ne leur disait pas que presque tous les titres lui restaient pour compte. A quoi bon décourager les soldats engagés ?

Calme, presque gai, très serviable, Stockleit ajoutait:

— G*est et ce sera une affaire étonnante... admirébh,.. Le Pactole... Chez moi vous trouverez toutes facilités... Vous pouvez donc, la Central American Bank vous servant de banquier, faire feu de tous bords!... Nous sommes à 700 francs... Nous pouvons monter à i,000... ^e maintiendrai les cours à 700... Mais pour entraîner le public absolument, ii faut avant quinze jours sur les titres une hausse... comment dirai-je?... exlra- ▼ê^ttnte!...

— Parfaitement ! dit Guillemard.

-*- Et pour ça?

Le regard bleu de Stockleit eut Tair de demander, avec une souriante indulgence, à MoUna : « Êtes- vous donc un enfant, dear? »

— Pour cela... très simple chose.,. le moyen unique

336 ' LB kiLLION

et facile... très facile... c'est d'acheter! Vous avez chez vous ou chez moi tout Targent disponible.... Servez-vous-en d*abord pour la Bourse... il rentrera plus tard et servira à Texploitation... Travaillez ferme, achetez hardiment, achetez, achetez, et tout naturellement nous aurons une hausse colossale... tout à fait colossale... oui, colossale, je dis le mot!

— Eh bien, s'écria Guillemard, ça sera fait. Toutes voiles dehors et feu partout!

— Go ahead! ajouta gaiement TAméricain!

Le blond Stockleit était prophète. La Bourse fut stupéfaite en voyant cette fièvre d'achats enlever soudain, avec un étonnant prurit de lucre, cette Boustifaille que les mahns raillaient déjà.

Elle montait, comme en un beau jour un ballon bien gonflé dans un rayonnement de soleil, cette Société d alimentation y dont Guillemard était l'inventeur. Achats partout. A combien V Alimentation ? A 700, à 750, à 800. Achetez la Boustifaille! Une marée de hausse l'emportait, la faisait bondir et rebondir comme un bouchon sur la crête des vagues. A 850, à 875, à 900! C'était superbe. Guillemard étouffait de joie. Molina lo Tombeur cherchait des yeux Rodillon, maintenant campé au beau milieu de la Bourse, sous l'horloge, près de ces banquiers allemands qu'on appelle en cet endroit la bande noire , et le Marseillais s'amusait beaucoup de le voir sourire .

— Il rit jaune!... disait Guillemard. Il en aura une

maladie de foie. Si Ton regardait de près ses prunelles, on y verrait les symptômes de Tictère !

Autour de la Corbeille, le Comptant, le groupe des commis d'agents et des commis de la rente, la Coulisse, tout ce tripotis de monde qui s*agile avec des mouvements épileptiques entre Thorloge et le cadran de la girouette, tous ces financiers et banquiers accotés contre leurs piliers d*habitude — la Banque de Paris au troisième pilier; une autre Banque au quatrième, une autre au cinquième, — se demandaient, un peu étonnés, jusqu'où monterait la Société d'alimentation.

Elle pouvait monterjusqu'à 1,000 francs, elle pouvait les dépasser. Elle montait toujours. C'était sur ces actions, nées d'hier, que se ruait, prise de boulimie, la spéculation, dans une poussée extravagante. On ne demandait que de V Alimentation ^ on n'achetait que de la Boustifaille, Ce mot grossier revenait, comme un refrain de victoire, sur toutes les lèvres. A 925, à 950, à 1,000 francs, la Bousti faille ! Et d'un bond elle les dépassait ces 1,000 francs : elle montait à 1,100, elle allait à 1,150 francs. Guillemard criait à MoUna en descendant les marches de la Bourse transformée en escalier du Capitole :

— Elle fera 1,200... 1,300... 1,500... 2,000! Il n'y a pas de raison pour que ça s'arrête !

Jamais un homme ne fut plus heureux. C'était le couronnement de sa vie, sa victoire décisive, l'invention qui le posait en roi du marché. « Car il y a tou-

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jours des rois en République, disait^il igaimneiit. 61 vive Sa IVfejesté le Sac !» On le sadnaii, on le félioi» tait, OQ ramassait ses ^nts lorsqu'il les laissait tomber ; on lui eût ciré ses bottes. Bt quelle fortune !

Dans cette foule bouleversée par cette hausse qui faisait ouvrir de grands yeux, Guillemard ne Tencontrait qu'un homme qui demeurait froid et le regardaft avec tin petit rictus un peu narquois. C'était Tlodrllon;

Un jaloux ! Ce succès lui feiisait mal. Un imbécile ! il n'avait pas su prévoir la TÎctoire. Une canaille avec ça! « Je suis joliment content d'être délivré de lui î » dit-il, un soir, à Louis Rrb^re.

Le peintre lui répondit :

— Prends garde : Rodillon ressemble aux souris qui rongent, rongent... Difficiles à chasser, ces petites bêtes, et gourmandes !

— Eh bien, fît Guillemard, on donnera de la mort aux rats à ta souns !

Et il se mit à rire de pitié en regardant Louis :

— Quand on pense que tu crois à Rodillon, toil

— Fermement.

— Tu fais des affaires avec lui ?

— Le plus possible.

— Est-ce qu'il te parle de moi ?

— Jamais!

— Et tu gagnes de Targent avec RodiUom ?

— Beaucoup l

Lft HSLI^ION 33^

^- Tu 06 l'air pomilifiii tmte comme un boonei de imitl -*• C'est pour ^î

— Es-lu bôie !

— Parole.

Et Louis disait Trai. il racontait pavfcm, en riant^ son ennui à Raymonde que cela amusait.

— Jamais ^e ne me suis trouvé aussi ruiné que depuis que je sois Bûllkinnaire !

Au temps oii il élait pauvre, la pensée que d'autres étaient plus pauvres que lui le consolait. Riche, Tidée que^'aiitres pouvaient Técraser de leur fortune, TéncrvaiL II se sentait plus misérable à côté de certains millionnaires coudoyés maintenant, qv'antrefois dans sa médiocrité de philosophe dédaigneux. Le mandarin faisait payer cher son demi-meiurtre. Louis, dans ce monde bizarre, presque international et souvent presque interlope, où il s'était jeté, avide de mouvement, éprouvait des stupéfactions de Huron : il entendait un Américain à qui Fon refusait le droit d*ilkiminer TAro-de-Triomphe, au jour de sa fête, parce que c'est un monument public, dire froidement : c B^ bien, combien cela ooûte-t-il pour en faire un monument privé? Si Paris veut me te vendre, je Tacbète ! » Il dînait chez des Yankees magnifiques csomme des' sultans de contes de fées et qui offraient à leurs invités le menu gravé sur une lamelle d'argent mat, à dessins japonais de Tifany, que Ton était forcé d'emporter ou qu'on eût balayé avec la desserte. Il s'agitait, effaré

3i0 - LE MILLION

un peu grisé, dans une cohue singulière, où l'adjectif devenait banal, le superlatif seul ayant quelque valeur encore. Riche, là, ne signifiait rien ; on y était richissime. Et, comme la mouche autour du miel, des décavés parisiens, des aventuriers russes, des comtes du pape ou des châtelains d'Espagne tourbillonnaient dans ces rayons d'or, flirtant avec des Américaines qui incarnaient des mines de cuivre et des tailleries de diamants, apparaissaient, disparaissaient, visions énigmatiques, espèces de willis de soupers et de villes d*eaux...

Les petits millions de Louis, dans Tentassement de ces dollars et de ces roubles , lui semblaient piteux. Il se trouvait misérable. Alors il se lançait, à corps perdu, dans un tas de spéculations bizarres : Casinos, bains de mer, panoramas ou dioramas, langoustières oh Ton devait élever assez de ces crustacés en un mois pour fournir pendant tout un hiver Paris de homards américains... La mer enlevait les barrages des langoustières, les ensablait; Tingénieur poussait des cris d'alarme. Louis payait, et il se rejetait à quelque opération nouvelle — moins pour s'enrichir que pour s'étourdir, ennuyé, énervé, trouvant les journées vides et les nuits longues et prenant pour se calmer et dormir du chloral qui le rendait ensuite somnolent et triste.

On lui proposa, une fois, de faire bâtir toute une plage. D'artiste, il fût devenu aubergiste, hôtelier, louant des maisons. Une autre fois, on lui apportait une affaire étonnante. Dans un coin perdu, un petit

village qui s'appelait le Val^MoustiePy ou apportait du kaolin, on bâtissait des fours, et on fabriquait des vieux Moustier par caisses ; on en expédiait par ha- Tvasses. Opération superbe. De peintre parisien, Louis fût, cette fois, devenu faussaire en faïence et truqueur. Il lui tombait un tas d'inventeurs sur la tête et de bohèmes à travers les jambes. Tous les frelons et les parasites du million le hantaient.

Il arriva, éclatant de rire, un matin, à déjeuner chez Guillemard, et demanda à Raymonde si elle voulait que son père fût comte.

— Comte ? comment comte? dit la jeune fille.

— Comte, substantif masculin... Comte qui a un comté et dont les fils sont vicomtes...

Le gros Lillois pouffa de rire.

— Comte, moi ? Comte, le fils de mon père ?

Louis tirait de son portefeuille un papier blanc plié

en quatre et, après Tavoir lu, le faisait passer à Guilleînard étonné et à Raymonde :

— Voyez... lisez bien.

AGENCE CARBUCaV

Via del Popolo

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