‹ Le million: roman parisienChapitre 4 sur 4 · ROUE · texte numérisé non relu

ROUE

Monsieur,

Connaissant la haute situation que vous occupez très justement dans le monde de la finance et voulant vous mettre à même de profiter, soit dans Tintérêt de vos affaires, soit dans celui de votre famille (et Louis

S42 LE 1IIU.I0R

riait en soidignant oela : — Jiâuie jMmliOiz..» JDO^ide de la Hntmce..,), des raBeooroes nofeiliaipes q«e je tÂeiiB â la disposition dfts personnes ooieidérables de tout pajf^ je viens vous aviser que je puis, moyennant une somae officieltement fixée, tous oâïtienir soit certames àécfh rations, soit un titre qni faeilhera sans doute les transactk>ns que vous avez entreprises.

Titre de prince 75,000 francs

— de duc 50,000 —

— de comte 25,000 —

— de baron 20,000 —

Le tout garanti valable et en bonne forma.

Agréez, monsieur, avec Tespoir d'une prochaine réponse, Fassurance de ma haute considération.

tJ.-R CiffIBUCCIJi.

— C'est bien amusant ! dit Haymonde an lou^nant et retournant le papier.

— Et le post'Scriptum ? Tu ja*a6 pas lu le postscriplum?.,.

Toujours riant, la jeune fille continuait :

P.- S. — Dans le cas où la proposition ne vous conviendrait pas personnellement, prière d'en faire part à vos amis et connaissances.

— Ce que je fais ! dit Louis Ribeyre. Verse-kii vingt-cinq mille francs, Emile, ou cinquante mille..., Ça vaut bien mieux qne ça, un duché... EU Carbuocia me

LE MnxioN 343

bénira, C6 vénérable Carbuccia ! Qui sait ? Il me donnera peut-être un escompte...

— Eh! bi^n, voulez-vous que je vous dise? ajouta brusquement Louis, devenu bizarre, nerveux... Je regrette presque le temps où je ne recevais pas de circulaires de TAgence Carbuccia et où je révais d'être quelqu'un, me moquant pas mal d*être quelque chose !

— Le Savetier et Je Financier^ fable ! dit la petite Raymonde dans un joli rire rose.

y avait assez longtemps que le deuil du vieux Ducrey était porté. On pouvait bien enfin inaugurer Thôtel de la rue d'Offémont. C'était le grand jour pour coiisinette. Elle répétait à son père :

— Tu sais, papa, c*est mon émission à moi !... Ne faisons pas four !

Jusqu'alors, chose curieuse, Guillemard avait toujours répondu à sa tille lorsque Raymonde lui parlait de cette fameuse soirée, remise à six mois : « Tu y tiens? A quoi bon? C'est bien du tracas! Puisqu'elle est tombée dans l'eau au printemps, qu'elle y reste ». Et maintenant, tout à coup, avec un empressement singulier, il acceptait de fixer à un jour prochain cette fête dont il semblait jusque-là se soucier fort peu.

Raymonde n'attachait pas grande importance à ces revirements d'opinion de Guillemard. Papa refusait, papa acceptait, papa poussait même à rapprocher la date. Très bien !

Elle n'en demandait pas davantage.

— Et que ce soit très réussi ! dit-il à sa fille brusquement. Je veux qu*on en parle !

La jeune fille était stupéfaite.

— Oh ! mais papa, tu deviens gommeux !

— Si tu veux que M. Lacoste te donne son avis?...

— Merci, j'ai Louis ! dit Raymonde. , Guillemard se grattait Toreille.

— Il ne te plaît donc pas, M. Lacoste ?

— Si !,.. Il est très gentil I...

— Est-ce que tu conseillerais à une de tes amies de l'épouser ?.

— Parfaitement. Qu'est-ce que ça me ferait ? Mais si une amie me conseillait de devenir sa femme... Ah ! alors...

Elle regarda gentiment son père et ajouta :

— Non, ce n'est pas mon type !

Guillemard parut contrarié, mais, lui non pluâ, n'attachait pas trop de valeur aux boutades de sa fllle. Il reviendrait à la charge une autre fois. Dans sa pensée, il était temps que Raymonde se mariât. Il n'y avait jamais songé sérieusement. Elle lui semblait toujours fillette; c'était hier qu'elle jouait encore au cerceau. Pour le gros homme, la vie avait passé comme une muscade. Mais par la raison qu'il voulait rapprocher la date de la fameuse fête, il voulait, en même temps, marier Raymonde. A de certains symptômes vagues, il devinait qu'il ne pouvait arriver plus haut qu*à la situation présente. Il lui prenait des inquiétudes qu'il

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n'avait jamais ooanuâs. Ësirce qu'il Ti^lUssait, lliomme fort, le gros, le grand Guillemard ?

Si Lacoste lui plaisait, c'était, d* ailleurs, tout bonnement parce qu*il gagnait beaucoup d'argent ek qu'il n'était pas dans les affaires. Un peintre à la mode, c'est un fin gibier chassé par les beaux-pères. Mais il ne contraiûerait jamais Raymonde. Il lui demanderait seulement de se décider.

A quoi se décider ? Raymonde aimait-elle quelqu'un? Cette gentille linotte parisienne avait-elle un sentiment profond et vrai? Une toquade, peut-ê^; comme elle le disait à Andrée, une espèce de caprice de jeune fille trourant à son gré Olivier Girmid sans savoir pourquoi, tout simplement parce que celw-là ne ressemblait pas à tout le monde. Mais plus de fun^ée que de feu, dans cet amour^là qu'une brise ferait envoler^ fumée disparue même^ sans doute. Non, déoidéo^ent, Raymonde n'aimait perâonne.

Se marier ? Pourquoi ? Une femme se marie pour être libre. Elle était libre sans être mariée. Elle aliaii partout, voyait tout, lisait tout, laissait courir sur aes lèvres tout ce qui lui passait par la tète... Elle se marierait le plus tard possible et elle s'amusait, en attendant, des plaisanteries ou des regrdts du cousin Louis, tout en se disant qu'Olivier était charmant... oh! charmant.*, charmant... Et c'était tout.

Ce qu'elle aimait ? Elle senti^it bieo, dans Féblouissement de l'inauguration de l'hôtel, que c'était ce bruit, oe luxe, toute la poussée des opuleuces pari-

LE imxiON 347

siennes aocouirant rtte d'Offémont, à riavûtatioa de GoiUetnard. L'hâtel fiambait^ toutes les fenêtres rougBSr de lumières, sous un ciel très clair, moucheté d'é^ ioites. Les voitures »*engoiiil£aieat dans la large porte d*enlrée, devant laquelle des sergents de ville de plaçton veiJlaieai sur le défilé. Sou6 la vérandah, dans un fouillis de fleurs roses, les invités descendaient, les fiouliers de satin des femmes posant sur un tapis, et pénétjt*aient dans Le vestibule aux immenses tapisseries à figures, transformé en un vestiaire où des laquais et des femmes de chambre s'empressaieni autour des ar-< rivants. Puis par un large escalier à la rampe de fer dorée et historiée, entre des touffes de camélias et de roses, on montait jusqu'à la galerie où se pressaient les aristocraties de l'argent, du talent, du nom, du pouvoir, toute la litanie des chroniques mondaines.

On étouffait.

Louis disait : — Si ce n'est pas Talmanach Gotha^. c'est Talmanach Bottin ! C^est superbe ! . . .

Guill^Diard rayonnait. Sa face rousse sur sa cravate blanche éclatait d'une joie ardente. Il y avait des fanfares dans sa voix, de la poudre allumée dans ses yeux gris. Il tendait, à ceux qu'on annonçait, sa large main solide. Et des : Que je suis content !,,.Ab ! mon cher /... Bien aimable I Ah ! te voilà?... El vous aussi y mon cher baron!... Monsieur le préiel... faJ Jbien t honneur. . . Monsieur le sénateur. . . Mon cher député.* • Mon vieux Molina... Mon cher Olivier.^. »

On s'empressait autour de Raymoade^ axlorab\âr

3i8 LE MILLION

ment jolie dans sa toilette blanche, très simple, ses bras mignons, plus blancs que sa robe, le cou bien dégagé, et ses beaux cheveux roux relevés au-dessus de la nuque... Elle disparaissait presque dans un cercle de madrigaux... Heureuse, son gentil visage coloré doucement d'un orgueil gai, elle se multipliait, allait, venait, jetait un compliment à une femme, un mot aimable au premier venu, sans le connaître, épiait fës noms annoncés, disait : ab! et improvisait lestement à son tour une gracieuseté pour le politicien qui la saluait ou le reporter qu'il fallait flatter.

Elle cherchait d'ailleurs avec persistance Louis Ribeyre dans cette foule et, tout bas :

— Tu sais, je ne connais pas le quart des gens que j'ai invités... Montre-les-moi !

Et, comme un guide détaillant les beautés d*un musée, Louis énumérait, en riant, les titres, les noms, les œuvres, — il s'apercevait avec stupéfaction qu'il connaissait tout et tout le monde, — financiers au pinacle, ministres au pouvoir ou excellences redevenues médiocrités, chroniqueurs, académiciens, banquiers étrangers, peintres, députés — et les Yankees et les . Allemands : Slockleit qui caressait sa barbe blonde, et Schwartzheim qui regardait tout par-dessus ses lunettes... Et dans la banalité d'une réception sans in- J timité, écrasante de luxe, tout ce monde se saluait, les . gants blancs serraient les gants blancs, les habits noirs coudoyaient les habits noirs ; dans un second salon, les

femmes, assises déjà, attendaient, rangées et encaquées, la lumière du lustre baisant leurs épaules, le concert annoncé — un concert superbe avec programme sur parchemin et dessin de Lacoste... — Faure, M"® Van Zandt, les Goquelin — les Coquelin jouant ensemble un proverbe inédit et chacun un monologue, l'inévitable monologue , le monologue de toutes les réunions, de toutes les représentations à bénéjîces, de toutes les réceptions ministérielles — toujours attendu, toujours drôle !

— Signe des temps ! disait Louis. On dira de nous : ils n'ont rien produit que des monologues !

Et déjà, dans le brouhaha de cette foule, autour du buffet assiégé, les brocs de Champagne et de sirop désaltéraient des soifs effroyables. Les sorbets et les sandwichs disparaissaient dans un assaut d'appétits, tandis que derrière, graves et dignes, les domestiques, tout en servant, contemplaient avec le dédain de gens momentanément sobres les bouHmies et les ardeurs de cette foule ruée vers la salle à manger.

A bien écouter, ils eussent entendu d'ailleurs des railleries sortir de la cohue affamée. Ce buffet attaqué par toutes les mains, on s'en moquait; ce Champagne saisi, dans les coupes, comme au passage par des doigts tendus, on l'analysait, on le critiquait, on le gouaîUait en l'absorbant.

Les mots boulevardiers, l'esprit facile du Parisien qui se croit drôle, partaient comme des lazzis de gamins :

:â50 Lfi MiLLia^

— Excellents, les petits fours! On voit cpie laSociétë générale n'a pas fait four, elle!

— Il ne manquerait plus que ça qu'il n*y eût pas un bon buffet chez le Roi de la Bousiifailleî

1— Tout ça, c'est des échantillons que Ouillemard donne en prime !

Et, au-dessus de ces niaiseries débitées entre deux gorgées de Moët ou deux bouchées de baba, tes accords lointains d'une musique montaient comme une brise fraîche au-dessus d'un coassement de marécage. Là-bas, Mozart soupirait et la chanson 4e Chérubin passait comme une caresse du vent de mai sur les primevères. Ici, on se poussait, on riait, on blaguait. Et Guillemard jetait ainsi au vent un« poignée de bank-notes pour qu'on ricanât de lui, près de lui, cher lui ! « Très parisien! » eût dit Louis Ribeyre.

Victor s'était demandé, un moment, s'il irait rue d'Offémont. Il se sentait malade. Des lourdeurs de tète ; un peu d'étouffement au cœur. Mais il s'était raidi courageusement voulant, pour s'étourdir lui-même, se donner le spectacle de ce luxe lancé par Étoile à la face de tout Paris. Plus Emile était riche, moins Victor était coupable. Il avait besoin de se dire, de se prouver à lui-même que Guillemard avait une fortune insolente, hardiment affichée, et qui défiait tout. D'ailleurs, Geneviève était si heureuse de se montrer, et si belle dans sa robe de satin rose! La sœur aînée, oui, la sœur de cette Andrée dont la tresse blonde roulait sur ses éDBUles et qui, joUe à ravir, une fleur dans ses

(iîfa^veux, très gaie contre sôa habitude^ rayonnait parce qu'elle voyait son père rajeuai avec cette cravate blanche, cei habit qui le serrait à la taille et lui donnait Tair d'un jeune homme ; et puis, peut-être aussi, parce qu'elle savait bien que chez Guillemard rfle allait revoir 01ivi«r.

Une pensée loi venail, attristée, depuis qu'CHivier Giraud avait parlé de s'en aller elle ne savait où, en Belgique, dans cette mine... Il lui semblait qu'Olivier parti, loin de Paris, c'était un appui, une affection qui^ lui manquerait... Pourquoi voolaii*il partir? Pour la fuir, peut-être?

Elle y songeait, pendant le diemin, dans la voiture,, puis se disait en regardant soa père, qu'une animation fiévreuse égayait par hafiaird :

— Il va mieux, mon pauvre père ! Que doit m'importerie reste?...

Geneviève aussi éclatait de joie, un peu piquée pourtant de savoir que c'était Guillemard qui faisait rouler vers la rue d'Offémont tous ces équipages rencontrés sur le boulevard Malesherbes et dont les lanternes à biseaux filaient en éclairant la nuit. Mais dans ce succès du .^*os Emile, elle allait avoir son succès de femme. Elle se savait en beauté ; Victor et Andrée le lui avaient dit. Une expansèon heureuse épanouissait encore sa grâce faite pour le bonheur certain. Elle eût été pâle de jalousie autrefois en montant, dans les fleurs,, sous le plafond oii un Tiepolo étalait sa couleur, cet escalier de Guillemard ; maintenant elle le gravissait

marche à marche, tenant haut sa jolie tête brune, comme une reine. Elle répondit par un beau sourire satisfait, doucement fier, au sourire éclatant d'Emile qui semblait dire, dans le flamboiement de son orgueil:

— Eh bien?

Eh bien, elle n'enviait plus rien, son luxe lui suffisait. Et pourtant, ces lumières, ces toilettes, cette musique, cette atmosphère de somptuosité un peu neuve, mais étincelante, ces tapisseries, ces tableaux, ces draperies, cette richesse vraie où Ton sentait Toeil et la main de Louis choisissant et dirigeant tout, lui plaisaient singulièrement. Elle était assise au premier rang, tout contre le tas d'habits noirs laissés debout, et elle regardait plus qu'elle n'écoutait.

Auprès d'elle, correct, son claque a la main, le monocle à l'œil, très déhcatement frisé au petit fer, ses fines moustaches de reître et ses favoris imperceptibles aux deux côtés de la joue, le marquis de Lansac, — l'amant de la comtesse de Barges, le marquis tant de fois rencontré à Dieppe par Raymonde, si charmant et si galant, pur, très pur, compromettant, mais lançant aussi une femme, le marquis, — M. de Lansac lorgnait agréablement Geneviève, et elle se sentait à la fois mal à Taise sous ce regard acharné, persistant, et comme flattée de l'attention du jeune homme, dont elle entendait le nom passer sur les lèvres des femmes, derrière elle, à côté d'elle :

— M. de Lansac !... Ah! oui, oui... le héros de ce procès !

tE MiLLioi<r 358

— Pauvre petite comtesse de Barges !.. Au couvent maintenant ! Et lui !.. .

— Lui. .. toujours lui !

— Eh ! elle avait bon goût. Il est charmant ! Pendant que montait, dans ce salon, la romance du

Cherubino (Tamorey Geneviève rêvait et, tout à côté de M. de Lansac, exactement cravaté comme le marquis, avec le même nombre de boutons réglementaire au plastron de la chemise, Edmond Lacoste contemplait Raymonde indifférente, comme Lansac détaillait ^mo Ribeyre, très amusée et toute contente.

Le marquis offrit même son bras à Geneviève pour la conduire au buffet. Mie accepta, très regardée, pendant que Lacoste s'approchait de Raymonde, et la félicitait de la splendeur de sa fête et de Tadmirable arrangement de rhôtel.

, — Le mien, dont je suis très fier cependant, mademoiselle, disait le peintre, n'a pas ce caractère, je Tavoue. Et pourtant j*ai des projets étonnants... étourdissants... Je voudrais, réveillant les vieilles mœurs chevaleresques, donner dans mon jardin des carrousels, des tournois...

— Des tournois?... Alors,* dit Raymonde en riant, n'invitez pas Montgommery. Il a la lance malheureuse 1

— Très joli, oh ! très joli !

Il eût voulu répliquer par un madrigal, mais Raymonde était déjà loin, passant de çà de là, à travers tout ce monde, avec une rapidité de papillon.

Edmond alors chercha des yeux Guillemard. Le luxe

S54 LE NILLIOif

d'habitalion et le tapage inseoeé que faisait la Société générale d alimentation décidaient Lacoele, ua p^i hésitant. Il se sentait de soudaioes aspiratioiis vers le mariage. L*idée d'unir son hôtel à aebû-là lui plaisait. Assez fin pour deviner que le badqirier avaét ua moeoent pensé à lui, — et qui sait ? y sofigeait peut-être eueore, ^ il allait laisser tomber adroiteB^nt, dans roreiUe de Guillemard, que, trop prolongé, Félat de célibataire est à la fin ennuyeux pour un artiste... Plus qu'à tout autre il lui fallait le foyer^ la eonsolation intime^ le bonheur paisible...

^ Et csetera ! et etetera !

n voulait trouver Guillemard pour hii parler sans avoir l'air de rien. Un mot jeté dans ce brouhaha qui permettrait de supprimer Texorde.

On ne pouvait guère trouver, dans ITiôtel où Ton se tassait, que des semblants de solitude. Andrée avait pourtant, en apercevant Olivier, pris le jeune homme à part, doucement, et, de sa voix qui tremblait un peu, lui demandait :

— Est-ce vrai, ce que vous avez dit, l'autre jour^ chez nous ?

— Qu'est-ce que j*ai dit ?

— Mais... que vous partiez... que vous vouliez partir ?

Il était évidenunent troublé ; sa lèvre .qui voulait sourire tremblait.

— Oui, c'est vrai, je voudrais quitter Paris.

I^E MILLICK^ 355

— Pourquoi ?

— Je Q6 sais pas...

— Vous n*a^ez donc rien qui vous y retienne ? — Si ! un coin de terre, avec une pierre et un nom.. »

Mais je ne Tabandonne pas, . . Je reviendrai là. . •

— Je sais bien, dit Andrée, son joli visafge mélanco^ lique devenu rose... Mais ici... Il ne restera donc personne que vous regretterez... Personne?

Elle avait dit cela timidement, ta voix très basse^ dans ce bruit de rires , mais elle eût parlé plus bas encore qu'Olivier Teût entendue.

Il leva sur elle ses yeux noirs, la regarda un moment, et la voix mal assurée, mettant tous ses espoirs et toute sa vie dans cette prière :

— Que ceux-là qui me voient partir et que je regrette me disent de rester... et... je ne partirai pas !

Andrée maintenant était toute blanche, comme la rose qui parfumait ses cheveux blonds.

Elle sentit que la main d'Olivier instinctivement cherchait sa main, touchait en tremblant le bout de ses doigts, et, comme mourante, mais avec un sourire, elle , flit doucement :

— Restez !

Il crut qu'il devenait fonde joie. Tout ce monde pour lui disparaissait. Il n'y avait plus dans le vaste hôtel que cette jeune fille. Il voulait lui dire tout ce qui montait à ses lèvres de dévouement et de tendresse. Elle avait déjà disparu, emportée dans le flot des invités comme dans un tourbillonnement de valse»

Elle avait eu peur d'elle-même, de cet ordre qu'elle venait de donner, de cet aveu qu^elle laissait tomber et elle s'enfuyait à travers cette foule, où elle se sentait seule et heureuse, heureuse d'avoir jeté le secret de son amour.

V Le concert finissait, là-bas, et à travers les salons, le hall immense, la galerie, ces gens tassés circulaient, poussant et poussés, comme dans une ouverture d'exhibition, un magasin de nouveautés, une foire aux tableaux, une kermesse ou une jore/niéra à sensation. Rien

, de doux et de vrai, pas une affection, pas un sentiment de sympathie ou de sincérité. Des yeux avides ou jaloux ouverts sur les œuvres d*art étalées, des sourires narquois discutant silencieusement l'authenticité des bibelots et des tableaux accrochés. Quelque chose comme le rouhs de curiosité devant les objets laissés par Ducrey, avec cette différence que ces banalités et ces ricanements, Emile Guillemard en était l'hôte. D'ailleurs, hospitalité donnée comme elle était reçue, par ostentation et par chic^ pour étonner et paraître. L'amphytrion recevait tous ces gens pour qu'on parlât de lui; ils se poussaient chez Guillemard pour qu'on parlât d'eux. Tous eussent ramassé jusque sur le parquet le bout de crayon de ce reporter qui notait les noms dans un coin.

Guillemard, en cette mer montante d'invités qu'il n'avait jamais vus pour la plupart et qu'il ne reverrait jamais, disparaissait peu à peu comme un noyé sous chaque vague nouvelle. Toujours, toujours la file

des coupés continuait devant l'hôtel, et jetait sur les tapis de l'escalier de nouveaux couples.

— Ah 1 çà, disait Louis à Raymonde, tu as donc invité non seulement tout Paris, mais tout le monde?

Et s'arrêtant pour regarder sa jolie cousine, il ajoutait:

— Elles ont beau être nombreuses, et jolies, jolies, toi, tu es encore la plus gentille : — Avec tes cheveux d'or et tes épaules blanches, tu as l'air d'un rayon de miel sur une tasse de lait!

II y avait tant de monde, en effet, que Molina, qu arrivait tout justement Tair effaré, congestionné et les yeux lui sortant de la tête, ne savait trop comment trouver Guillemard dans ces salons, avec ces hommes, ces femmes, ce buffet, cette musique — tout un orchestre. — € Où est Guillemard? Avez -vous Guillemard? » Il demandait Guillemard, là, chez lui, comme il l'eût cherché à la Bourse, et il s'attendait à ce qu'on lui répondit : « Là-bas, contre le premier ou le second pilier! »

C'est qu'il avait une grosse nouvelle, pas gaie du tout, à annoncer à Emile. Il quittait Marie Launay, la danseuse de l'Opéra, qui lui servait à connaître bien des nouvelles, et Mario venait tout justement d'apprendre, dans un souper où elle avait rencontré Alice Hervier, que tous les titres ou presque tous les titres non livrés de la Société d'alimentation étaient entre les mains de qui? de Rodillon.

Lorsque Molina, dans la cohue, put saisir Guillemard

pendant assez de ievaps poitt* lui couler la ncniTeile dâDS roreille, Émiio devina livide et s'éma :

— Allons donc ! est-ce que c'est possible?

— ie te dis ce qu'on m'a appris!

— Des potins de femme I

— Oh! Marie Launay est fine, avec ses yeux de pervenche, e4 Alice Hervier est forte, ie suis certain que c*e&t vrai . Tu as moralemeot giâé Rodilloa. Il se venge en faisant urne bonne affaire !

— Mais Sfockleit?

— Eh bien! Stockleit, il serait TbiHume de pallie de Rodillon, voilà tovt 1

— Et il est ici, Stockleit ! Si ce qiie *« me dis élmt vrai, je le fLanquerais à la porte eomme^ qq va^n»pieds ! fit Guîllemard, le saûg aux joues.

— Des boises 1 Tu donnes cette soirée pour caler toa crédit... Ne va pas le eoflipoponaettre par une colèfe... Le crédit ! ajouta Molina. Autrefois, quand un sé^ciant faisait du ehic et donikait tm bal, les banquiers défiants n'acceptaient plus de son papier. Aujourd'hui, téy il faut sauter plus haut que son jarret pour qu'on vous croie solide. . . Eh ! donc, le voilà, le Stoc-kLeit!

La tête blonde de l'AméricaiD apparaissait, là4MS, au-dessus des fronts chauves ou des têtes frisées, comme un énorme épi. La boudie du Yankee avait toujours sofl joli sourire.

Guiliemard, se sentant comme étourdi, gagna, à tr»' vers deux ou trois pièces encombrée, urne petite bibliothèque s'ouvrant par une porte dans la boiserie. U

tK MILLION 359

^ • : , M l. Il

avait besoin <t*étre seul un moment^ de se plonger la tête dans de Teau firoide pour repamiire plus ^i, plus en. train et plus alerte.

.Dans la bibliothèque il y avait quelqu'un, SiSsis sur un divan.

— Tiens! Vioior! dit Emile. Qu'est-ce que tu fais là?

Victor Riboyre, dn le voyaot, avait tressailli. Il répondit :

— Tout ce bruit. . . J*ai mal à la tête. . . Jfe n'ai pas voulu partir à cause de Geneviève, qui s'amuse.*. Alors je suis veau ici. . . C'est Louis qui m'y a conduit... Superbe toci hôt^l!.,. Et ce petit retrait.. « Qbarmant. . . il y a «m goût !

— N'est-<îe pas ?

GuÂllomard répondait comme un homme troublé.

Victor parlait avec de l'embarras dans la voix.

Le banquier ouvrit une sorte de crédence, y prit, dans une buire de cuivre, une serviette qu'il trempa dans de l'eau parfumée et se passa un coin de linge mouillé sur les tempes , puis derrière ses oreilles rouges comme des cerises, et sous les narines.

— Est-ce que tu es malade? dit Victor, qui s'était lev^.

— Non... Rien... Un étourdissement.. . Tu sais, j'ai le cou gros, moi!

Il avait l'air bizarre. Il reg^^rdait machinalement au plafond, près, de la rosace : — une lézaixle qui faisait un zigzag dans le plâtre frafe.

Il se mit à rire, prit un candélabre, l'éleva en Tair, et dit d'un ton sec avec un ricanement :

— Ah! c'est drôle!

— Quoi donc !

-Ça!

Victor regardait la lézarde et tâchait de lire dans les yeux gris de Guillemard.

' — Si on était superstitieux pourtant ! dit le banquier ricanant toujours.

— Superstitieux ! . . . Pourquoi?. . . demanda Ribeyre.

— Pour rien. . . Une mauvaise nouvelle qu'on m'apprend et... cette lézarde-là!... Ce n'est rien, une lézarde... pas plus qu'une petite toux dans la poitrine d'un colosse... mais la petite toux devient phtisie et la mince lézarde écroulement. . . Ah ! sapristi de nom d'un chien ! Satané RodiJlon, si je le tenais!

Un froid de glace avait coulé dans les veines de Ribeyre. Pourquoi Guillemard parlait-il de Rodillon? Pourquoi ce mot : V écroulement ? Et cet œil étrangement ouvert par Emile sur ce peu de plâtre écaillé comme si l'effritement eût été un gouffre?

Victor Ribeyre eut le frisson.

— Tu sais, Emile, dit-il brusquement, tu sais, . . si un malheur. ..

— Quel malheur? fît Guillemard, reprenant son sangfroid très vite et redoutant presque d'en avoir trop dit. iVh! çà, es-tu bête? Qui est-ce qui te parle d'un malheur? Un embêtement, tout au plus!

LE MILUON 301

Il avait jeté le mot d'un ton vulgaire, irrité.

— Là! je suis mieux!. . . Tu restes là? demanda-t-il à Victor.

— Oui. . . non...

Ribeyre avait senti au cœur comme la pointe d'une dent. Guillemard était trop inquiet tout à Theure pour qu'il n'y eût pas un danger dans sa vie. Un danger immédiat peut-être. Cette lézarde regardée avec un ricanement effrayait Victor. Si son cousin était ruiné?

Un écroulement?

Tout à l'heure, dans ce luxe, ce bruit, cette cohue et €ette joie, Victor Ribeyre se disait que la restitution de la fortune du mort eût été l'obole d'un pauvre jetée dans le coffre d'un satrape. Guillemard écrasait de toute sa fortune, de la toute-puissance irrésistible de ses millions et de son crédit, non seulement lui, Ribeyre, mais tous ces financiers, maîtres eux aussi du million, qui l'entouraient comme une cour. L'héritage de Ducrey ! Bah ! qu'était cela dans le ruissellement de cette fortune?

Et sa conscience, la lâcheté de sa conscience capitulait encore une fois. Puis, tout à coup, brusquement, un coup d'œil, un cri, un aveu irréfléchi d'Emile, une prunelle hagarde fixée siœ la lézarde d'un plafond, le moindre appel, l'indice d'un malheur — ce mot effrayant, l'écroulement — l'odeur affreuse d'une catastrophe, tout cela à la fois sautait à la gorge de Ribeyre et l'étranglait.

H revoyait, comme le soir du retour dés courses, le spectre de Banquo-Guillemard, il entendait le rire de Raymonde, de Raymonde menacée, ruinée peut-être (c'était impossible, mais Timpossible arrive), et il se (disait :

— Tu les voles ! tu les voles!

Il avait devant lui l'article du Code sous lequel tom- T)ait Tàcte commis coinme un crime .

n rentra dans la foule. Cette chaleur le prit à la poitrine, au front. IF étouffait. Il' avait hâte de fuir. Il chercha Andrée, lui demanda d'appeler Geneviève .

Geneviève quittait cet hôtel plein de bruits, de rires et de parfums, comme un coin de paradis. Le regard et'le lorgnon du marquis de Lansac la suivaient.

^ Tu sais qu'il y a un souper*! dit-elle à Victor d'ua ton de* reproche.

— Je sais. . . mais je suis las. . . vraiment las!

— Allons! dit-elle avec un soupir.

Dans lé coupé qui les emportait vers -la rue de Ghâ*teaudun; Andrée, enveloppée dans- son manteau, cher^ chait les mains de son père, qu elle trouvait chaudes, battant la fièvre.

— Ah! que c'était beau ! dit Geneviève.

Lâii, ne voyant rien, hébété, ne se rappelait de cet éblomBseraent que la lézarde, bala&ajii d'un trait sinistre le plâtre frais j et cette pensée unique lui eiiti*ait dans le cerveas comme un' coin de îer y

— Il faiot donc toutctiire: maint^nanl! II. faut tout rendre !

A travers la glace du coupé, Geneviève, de ses jolis yeux brillants, regardait encore Thôtel Guillemard percé,de gros trous de lumière rouge où des ombres passaient et d'où sortaient, comme d'un théâtre, des bouffées de musique et des sautillements de quadrille. ^

Comme on s'amusait là-dedans!

Victor Ribeyre s'éveilla, le le.idemain, brisé après une nuit de fièvre. Il avait eu de^ rêves anxieux : ua cauchemar lui montrait comme une vaste lézarde s'ouvrant partout et devenant un gouffre où tombaient tour à tour Guillemard, Geneviève, Andrée, Louis et lui-même. Il n'avait qu'une pensée en revenant à lui en reprenant ses sens et la perception nette de la situation :

— Maintenant il faut parler !

Eh ! c'était le jour même où il avait caché le testament nouveau qu*il fallait tout dire!... L'acte commis tombait droit sous l'article 880, alinéa 2, du Code pénal. Peut-être cependant le délit pouvait-il être effacé. Victor, à la première inquiétude de Guillemard, voulait en finir avec toute capitulation de conscience :

*— Il y a péril, il faut parler I

C'était l'idée unique de son réveil. Il se répétait ce mot d'ordre. Avec des effrois terribles, il songeait qu'il allait condamner Geneviève à la ruine, réduire

Andrée à Tétai dB fille sans dot. Mais il était là,le devoir I

Il voulait d'ailleurs demander à Andrée elle-même un peu de courage ; il voulait pavoir si elle connaissait ce qu'il souffrait et si elle partageait son supplice.

Souvent, devant lui, sa fille, cette vivante conscience de lui-môme, paraissait gênée, troublée: Elle avait des sourires contraints qui, pour Ribeyre, étaient douloureux comme des reproches. Est-ce qu'elle avait lu le testament? Lorsqu'elle le lui avait tendu, à Villed'Avray, toute pâle, connaisfait-elle ce qu'ordonnait là l'oncle Ducrey ? En ne disant rien, avait-elle voulu attendre la décision de son père?

— Si elle a lu, songeait Ribeyre, elle sait que j'ai gardé ce qui n'était pas à moi !

Épuisé par ce doute qui lui pesait au cœur comme un étoùffement, Victor se fût décidé peut-être à tout dire, alors même que Guillemard n'eût pas, dans une minute d'angoisse, laissé échapper une involontaire confidence, déjà regrettée sans doute. Ce qu'avait dit Geneviève à Ribeyre, cette réponse d'Andrée à sa belle-mère : « Ne me parlez plus d'Olivier ! » étonnait le pore. Il était certain qu'elle aimait Olivier Giraud. Et lorsque Geneviève lui laissait enten«lre qu'un mariage n'était pas impossible avec le jeune homme, pourquoi refusait-elle même d'écouter ?

— Elle sait que la volonté de Ducrey est que Raymonde épouse Olivier !... Elle le Fait !... Elle sait

tout ! Elle a lu I Mais alors que peiise-t-elle de moi, son père ?

Il le saurait bien. Il était résolu à le savoir.

Il se levait, décidé à livrer son secret à sa fille pour connaître le secret d* Andrée. Il demanda à la vieille Catherine si mademoiselle était levée.

— Il y a longtemps, monsieur.

— Dites-lui que je veux lui parler.

En attendant sa fille, le malheureux homme, ému violemment, regardait sans les voir les passants de la rue, à travers les vitres. Un léger bruit le fit retourner. Souriante, jolie, avec ses yeux noirs, très doux pourtant, sous des cheveux blonds, Andrée était debout devant lui.

— Tu as quelque chose à me dire, cher père ?

Il lui prit les mains, Tattira à lui, Tembrassa et, la menant vers un fauteuil, assis à côté d'elle, il lui dit, d'une voix qui tremblait un peu :

— Voyons, mon enfant, causons. Il s'agit ici pour moi de... oui de te confesser tout simplement !...

Elle essayait de sourire encore, déjà un peu inquiète.

— Te confesser, toi, dit-il en la cai*essant d'un regard où il y avait autant d'admiration que d'amour, arracher du cœur de mon Andrée un secret qu'elle cache par pudeur, parcharité peut-être I... c'est difficile... Tu m'aideras ?

— Mais tu gais bien, père, répondit la jeune fille , que, je n'ai ni secret, ni chagrin, rien à cacher.

tK MILLION

Et lui, songeant qu'en effet il y a des êtres au monde qui n'ont rien à cacher à personne, changea de ton et, presque brusquement :

— Andrée, un malheur ,va pent-êlce jarrivor dons notre famille.

— Un malheur ?

Elle l'interrogeait, de ses yeux effarés.

— Inutile de te recommander un silence que je ne puis garder avec toi... Eh bien ! ma pauvre enfant... j'ai peur d'une chose... J'ai peur que Guillemard ne soit engagé . . . que des pertes considérables . . . une ruine...

— Il te l'a dit ?

— Non, mais il était assez inquiet, cette nuit, pour me l'avoir laissé deviner. Ohl j'exagère peut-être... par crainte... Oui, certainement, j'exagère; mais enfin, si un malheur arrivait... si Guillemard était emporté... si Raymonde n'avait plus rien...

— Plus rien ? Raymonde ?

— Tout est pt^ssiWe.

-^ Eh bien, que ferais-tu ? demanda Andpée, regardant son père en face.

— J'allais te le demander, répondit Riteyre. »Jb- ferais .-oe quje toime dirais de faire.

— ^'Moi ? Pourquoi moi ?

Andrée était aussi émue que lui.

— Parce que toi, mon Andrée, tu es i'inBXScence, le devoir, le courage, la vraie loi, vois-tu,. et qwe, «a-

868 LE inLLION

chant bien que tu es cela, le père fera ce que dira renfant.

— Tout ce que je dirai?... demanda encore Andrée dont la lèvre tremblait maintenant.

— Tout, dit le père fermement.

Elle le contempla un moment et, avec un élan, comme elle lui eût sauté au cou, elle s'écria :

— Ah ! enfin!...

Mais elle s'arrêta, redoutant de laisser voir au pauvre homme qu'elle connaissait son secret si affreusement douloureux.

Ribeyre était là, ses prunelles pleines de fièvre et son pauvre visage miné î Elle lui dit, dans un doux sourire ineffable, tendrement :

— Tu feras ce que tu voudras, père, et, moi, je Tapprouverai !

Il la regardait, lui aussi, se demandant pourquoi elle ne répondait pas plus nettement. Elle avait peur de le blesser peut-être I

— Mais enfin, Andrée, dis... dis-moi.

— Mon père, fit-elle encore, je suis sûre de toi ; je ne dois pas même vouloir connaître tes agitations! Tu peux hésiter et tarder de résoudre. Mais la vérité *et l'honneur sont tes seuls maîtres, mon cher, bon et adoré père, et tu n'as pas à consulter ma sagesse d'enfant, va !.. . Le mieux à faire, je te le dis, c'est ce que tu feras.

Elle lui parlait avec la fermeté grave d'un fier conseiller. Elle lui disait tout sans rien lui dire, ne vou-

lant pas même devant sa propre conscience juger cet homme qu'elle adorait.

Mais cette admiration, celte adoration de la chère fllle semblaient à Ribeyre comme des reproches. Certes, ce ([u'il faisait était bien fait, jadis. Toujours droit, toujours juste. Mais, à présent, le malheureux ! Mais à présent, le misérable !

— Tu aurais raison, Andrée, dit-il, éperdu, toute sa douleur éclatant dans un sanglot et le remords lui montant à la lèvre comme le sang d'une blessure intérieure ; oui, tu aurais raison, chère fille, si j'étais encore Thommo d'autrefois. Mais regarde-moi bien..., bien en face, mon enfant... Me crois-tu toujours le même ? Crois-tu que je n'ai pas failli ?

— Toi?

Elle posa violemment ses lèvres sur les joues du père.

— Tu ne me réponds pas ? Crois-tu que ma conduite est irréprochable ?

Il cherchait la pensée de sa fllle au fond de ses grands yeux.

— Tu as dit l'autre jour à Geneviève que tu ne voulais plus qu'on te parlât d'Olivier.

Elle sentit en elle une douleur, puis fermement, avec un effort sur elle-même :

— Je l'ai dit.

— Pourquoi ?

— Geneviève, avec une bonté dont j'ai senti tout le

pm... une bonté de mère... Geneviève m'a offert de de me donner à lui pour femme.

— Eh bien ?

Andrée, blanche comme une morte, répondit bravement :

— Eh bien ! je ne veux pas imposer ma dot à Olivier.

— Tu ne lui apporterais cependant que ce qui lui était destiné ! dit Ribeyre, la voix sourde.

Elle balbutia :

— Tu dis ? Qu'est-ce que tu dis ?...

Alors, de la poitrine déchirée de ce père, qui se redressa tout droit devant sa fille, un grand cri jaillit, un cri de naufragé voyant une voile, un cri d*être égaré retrouvant son chemin.

— Ah ! dit-il, misérable chose ! Gomme avec bonne foi on devient aisément malhonnête ! Gomme la conscience est accommodante ! Le mal engendre le mal ; et on le paye... l'heure arrive où tout se paye... M'y voilà, moi, m'y voilà donc !

Il se parlait à lui-même, éperdu, mais avec un éclair dans le regard, comme si sa résolution était prise.

— Reviens à toi, père ! dit Andrée effrayée... Voyons... pourquoi as-lu parlé d'Olivier? Qu'est-ce qui lui était destiné ? Dis ?

— Ouvrons nos cœurs, va, chère fille, s'écria Ribeyre. Il est impossible que je sois plus malheureux, et tu ne peux pas l'être davantage... pauvre enfant, toi qui souffres autant que celui qui a fait le mal... qui

,l€ hais, ce mal, de toute l'honeur de ta droiture et qui aimes celui qui a commis une vilenie... et qui L'aimeras toujours, n'est-ce pas", mon Andrée?... Dis-lemoi, que tu m'aimes et que tu me pardonnes ?

— Te pardonner quoi ? demanda Andrée, essayant de mentir.

— Tu le sais bien, et tu m'as jugé!

— Te juger? Juger mon père, moi? Est-ce qu'à mes yeux il peut faillir? Tais-toi! tais-toi! tais-toi! Ne me dis rien... Je ne veux rien savoir. Je t'aime, je t'aime et je t'aimerai toujours... toujours... toute ma vie. Mais ne me dis rien, ne me dis rien!

— Il est trop tard, répondit Ribeyre.

L'expression crispée de son visage faisait peur maintenant à Andrée.

— Trop tard ! Voilà longtemps que ce lâche silence me cloue la lèvre. Je ne peux plus te voler un respect qui m'écrase.

— Mon père ! mon bon père !

Elle lui mettait sur la bouche sa main, et cette main, il l'écartait après l'avoir baisée.

— Mais tu vois bien, dit-il avec une sorte de violence, que je souffrirai moins quand lu sauras ce que je souffre; mes forces sont usées... Je suis vaincu... Cela m'étouffe... Si je me taisais, je mourrais!

Éperdue, elle criait :

— Parlez !

Et lui, d'une voix saccadée, fébrile :

— Tu sais qu'il y a un deuxième testament, seul yalable?

Andrée baissait la tête.

— Tu le sais... tu le savais!... Eh bien, ma pauvre Andrée, le vieux Ducrey, en récrivant, n*a pas douté un seul instant du consentement de Guillemard. On ne repousse pns des millions, même quand on en a tant... et surtout quand on est menacé d*en avoir moins... Guillemard offrira sa fille à Olivier, va!...

Andrée avait tressailli.

-^ A Olivier?

Elle se rappelait Taffreuse impression de sa lecture, ce triste soir, à Ville-d'Avray, et la douleur qui l'avait alors poignardée.

Olivier devait épouser Raymonde !

— Puisque c'est la condition ! C'est la condition, n'as-tu pas lu?

Au contraire, elle la connaissait bien, celte condition qui lui avait tout d'abord paru une ironie atroce ! Mais elle ne doutait pas qu'Olivier refusât une fortune, et elle avait encore dans son oreille celte voix mâle, qu'il faisait presque suppliante en implorant l'ordre de rester.

— Qu'importent les fantaisies de l'oncle Ducrey? ditelle à son père. Une force pas, je pense, Olivier à épouser Raymonde !

— Cela dépend d'Olivier. Que fera-t-il, lui ?

Une sérénité grave passa siu» le doux visage d'An-» drée.

— Je ne sais pas, dit-elle, mais je sais qu'il m'aime.

Le père contemplnit sa fille avec ime sorte de respect et des larmes montaient à ses yeux. Il sentait, il devinait, qu'en dépit de tout, eût-elle souffert jusquelà — et souffert par lui — Andrée était heureuse du bonheur exquis de ceux qui sont aimés. De la joie rayonnait à travers sa tristesse. Et lui 1

Lui, devant cette enfant, se sentait abaissé et misérable.

— Vois-tu, Andrée, ce que j'ai fait, je souhaiterais de l'effacer par une longue vie d'expiation... Je te voulais une dot! Imbécile! comme si ta dot n'était pas ce que j'étais autrefois, la dot de vieille honnêteté laborieuse, accrue jusque-là lentement par un travail de tous les jours... Ah! cette dot-là, comme je l'ai gaspillée, gâchée maintenant par mon crime ! Si tu veux rester digne d'Olivier, comme il est digne de toi, tu peux lui dire que tu es plus pauvre que la plus pauvre, puisque chez nous il n'y a plus notre vieille épargne d'honneur!

Andrée écoutait avec angoisse le malheureux qui parlait là, portant le deuil de sa probité bourgeoise avec Tamère fierté d'un gentilhomme rencontrant une souillure à son blason. Une éloquence hautaine venait à ce martyr de sa propre faute, humiliant sa paternité devant l'enfant dont il faisait son juge. Mais, elle, se pendant à lui, attirant sur son cœur le malheureux, le suppliait tout bas de se taire, lui demandait grâce pour elle-même, voulait étouffer cet aveu, ces cris de douleur,

celte confession, sous des baisers qui étaient une absolution et une prière :

— Grâce, mon père ! Je vous eïl pria, taisez-vous!... Tais-toi, je t'en supplie, tais-toi!

Et, pendant que ces deux êtres, qi^e rafCection unissait, se tenaient là, embrassés, lui, âprement heureux de s'accuser devant elle comme il se lût labouré ou flagellé la chair pour se punir; elle, peureuse, effrayée de ce désespoir, la porte du salon s'ouvrait lentement. Olivier entrait avec précaution, connue s'il eût redouté de trouver Ribeyre endormi et souffrant, et voyant ce père exalté dans sa douleur ^t la jeune lille essayant de le consoler à travers ses propres larmes, il s'arrêta un moment, hésitant, debout au seuil du salon, se demandant s'il allait entrer...

Dans un cri suprême, dans un dernier déchirement, Victor serrant Andrée dans ses bras, promenait ses lèvres qui brûlaient sur les cheveux blonds de sa fille, riant, pleurant, ne sachant plus ce qu'il disait :

— Alors tu m'aimes encore, Andrée, tu me pardonnes?

— Je vous adore, père! Je vous vénère !

— Et comprends bien, pauvre chère petite... J'ai dissimulé un testament, Andrée! Tu le sais!. j'ai frustré la légataire réelle ! Je Tai fait pour toi... pour Geneviève... Ah ! c'est à. genoux,. à. genoux que je voudrais te demander pardon! Pardon! pardon, ma fille!

Elle l'empêchait, le, prenant dans ses bras, de s'agenouiller devant elle, jet Olivier restait .là. Le connâis-

LE MILUO!^ , 375

sant maintenant ce secret des tristesses d'Andrée et des souffrances du père.

— J*ai fait cela, oui!... J*ai fait cela! répétait Ribeyre avec cette rage de s'accuser tout haut qui est comme une première expiation imposée à Torgueil, et j'ai tué ton bonheur; et je t'ai séparée d'Olivier, car le jour où un homme comme lui saura la vérité, tout sera fini.

— Qu'en savez-vous? dit brusquement Olivier, qui s'avança hardiment de deux pas.

Andrée s'était dégagée des bras de son père, regardant Olivier d'un air terrifié.

La voix vibrante du jeune homme avait, comme un coup de clairon, fait tressaillir Ribeyre.

Olivier, grave, regardait tour à tour Andrée avec tendresse et Victor avec respect.

— Vous avez entendu ? balbutia la jeune fille. Olivier s'inclina.

— Pardonnez-moi !

— Lui!... Tant mieux! dit Ribeyre dont la voix retentissait comme celle du jeune homme. Ce qui nous restait à dire, il l'entendra. Ce n'est plus seulement ton arrêt que j'attends, Andrée, c'est le sien!

— Mon arrêt? demanda Andrée.

— Tes ordres.

— Eh bien, dit Andrée fermement, il faut faire ce que, pour ma mère et pour moi, vous avez ajourné jusqu'ici. Il y a un second testament qui annule celui qui nous enrichissait. Il faut faire connaître le vrai testament.

— Je vais le faire connaître, répondit Ribeyre s^implement.

Il sentit que la main d'Olivier cherchait la sienne, la serrait, et tout un remerci^ement passait dans cette pression muette.

Alors, la fièvre empourprant le visage de cet homme, mais une fièvre de joie et de fierté :

— Ah! le devoir!... dit-il, le voilà, je Tai retrouvé! Je respire !

Il se tourna vers Olivier, lui disant avec un sourire d'affection paternelle :

— Avoueras-lu que tu aimes Andrée à présent?

Un éclair passait dans les yeux d'Olivier; il regardait

Ribeyre avec des envies de lui sauter au cou. Andrée tout à coup dit fermement :

— Taisez-vous, mon père.' M. Giraud sait-il ce qui le concerne dans les volontés du testateur?

— Ce qui me concerne ?

Olivier avait dit cela lentement, très surpris.

— M. Giraud, dit Andrée, parlera quand il connaîtra ces volontés...

Elle ajouta le front haut :

— Et les miennes. •

Ribeyre s'était tourné vers Olivier :

— A bientôt, mon enfant, dit-il. Vous saurez quelles sont les volontés de Ducrey...,

Lejeune homme eut comme un frisson.

— Et vous répondrez, vous, quand moi j'aurai fait mon devoir. Ce ne sera pas long.

Olivier mit doucement un doigt sur ses lèvres, n apercevait, par la porte entr'ouverte, le docteur Loreau.

— Le docteur, monsieur Ribeyre!

Le médecin entrait, saluait, disait en se frottant les mains :

— C'est parfaitement moi.

Puis allant à Ribeyre et le regardait entre les deux yeux :

— Bonjour, malade imaginaire. .. Comment sommesnous?

Il lui prenait le pouls, hochait la tête, souriait :

— Eh! bien! ce ne sera rien, je vous Tai toujours dît.

— Moi aussi, maintenant, docteur, dit Olivier qui souriait à Ribeyre, je crois que ce ne sera rien !

— Et moi, j'en suis sûre ! dit Andrée, heureuse. Le docteur regardait ce jeune homme, cette jeune

fille, devinant l'amour, les projets, les rêves! .. Il répéta :

— Vous avez raison. . . Lien raison.

Et il songeait, examinant Ribeyre :

— Ah! pauvres enfants!...

uF New York,

llzedbyGOOgle

Au milieu de ces tempêtes, Geneviève eût vécu heureuse si la tristesse visible de Ribeyraetcette sorte d'anémie dont il était atteint ne TâusseAt inquiétée. Lui s'efforçait de lui enlever Tombre même d'un souei. Il voulait qu'elle sortît beaucoup, .trouvant que. la maison de la rue deChâteaudun devait, juâ^ré tout le. rajeunissement du luxe, sembler .k^bre à iia jeune femme.

Qu'importait qu'il ne fût, point là pour Uaccomp»gner ? Il était heureux de la savoir à TOpéca avec Raymonde et miss Maud, ou courant quelque rexposition avec Louis.

Plus elle se lançait, avec une sorte de hâte gaie, dans le mouvement accéléré du moment, plus Victor était satisfait. Tous ces comités dont elle faisait partie, ces ventes qu'elle organisait, ces billets qu'elle plaçait, ces tableaux qu'elle allait demander aux peintres, — parfois à des peintres pauvres, plus pauvres que ses pauvres — d'atelier en atelier, cette surexcitation et ces

LE MilXION /379

multiples occupations de chaque jour fouettaient délicieusement le sang de la Parisienne,

— Je ne peux pas in*en empêcher, disait- eJle à Louis. J'aime le chic !

— Ce n'est pas un défaut, répondait le peintre. J'y mords bien, moi ! Seulement, cousine, vous êtes comme toutes les femmes d'à présent : charitable aussi par chic et pour avoir voire nom.sur une affiche, comme ces demoiselles du corps de ballet. Votre charité est même indiscrète, je ne dis pas ça pour moi, qui surs millionnaire, mais vos lettres de quête et vos demandes de tableaux, c'est effrayant. Encore si vous faisiez la charité tout bas, tout bas, discrètement... Péché caché est à demi pardonné, vertu cachée le serait bien davantage... Mais votre nom et votre adresse sur un placard collé à une muraille de Paris ! J'ai presque envie de me présenter un jour, chez vous, avecun faiixnez, de vous faire la cour et lorsque vous direz à cet inconnu : « Mais, monsieur, qui vous a donné le droit de vous présenter chez moi? » de répondre : « Madame, une affiche que j'ai lue au coin de la rue, ou au coin du quai ! »

Les plaisanteries de Louis amusaient toujours Geneviève, mais elle .traitait ces paradoxes comme ils le méritaient. Elle n'y attachait pas plus d'importance qu'à de vieilles papillotes. Et puis il avait beau jeu de railler, le cousin, lui qui se proposait de. /aire cou^ rir au prochain Grand-Prix et qui étonnait les reporters par le faste de son futur hôtel — une fantaisie.

disaient sans rire les journaux, du grand artiste qui avait été l'ordonnateur de la fête chez Guillemard.

— Et voilà donc comme je suis un grand artiste à présent : Pour bals et soirées !

S*il raillait Geneviève sur son cJiic, ses robes, ses toilettes et ses parfums, empruntés aux courriers de la Vie Parisienne^ la cousine le taquinait volontiers sur son intime liaison avec Rodillon, une liaison dont on commençait à parler.

— Ah ! bah! On en parle! Qui ça? demandait Louis.

— Mais tout le monde. II paraît que vous êtes Tassocié de Célestin Rodillon !

— C'est-à-dire que je lui ai confié quelques capitaux.

— Non, Jion, associés! On s'entend... Alice Hervierl

Louis s'en défendait d'autant plus qu'il éprouvait, en effet, un sentiment bizarre pour la jolie fille, qui n'était qu'une Raymonde agrandie : une statue dont Raymonde était la statuette. Elle le troublait par là, le regardant parfois très drôlement avec ses yeux bleus comme ceux du Petit Clouet.

Aussi, quand on lui parlait d'Alice Hervior, se débattait-il comme un beau diable. Quelle idée ! il ne lui avait même jamais fait la cour ! Il la trouvait fort belle, très agréable, soit, mais c'était tout.

— Vous êtes discret, cousin ; vous avez raison, répondait Geneviève, ce n'est pas la vertu de tout le monde.

— Et ce n*est surtout pas celle du marquis de Lansac, lui répondit Louis, un soir.

Oeneviève parut étonnée, un peu piquée.

Et pourquoi M. de Lansac ? Qu'avait à faire dans cette conversation le petit marquis?.. .

— Oh ! dit le peintre, vous le savez bien.

Sans nul doute, elle le savait, mais elle ne voulait pas qu'on le sût, et elle n'entendait pas non plus qu'on lui en parlât. M. de Lansac, en effet, était fort prévenant pour elle chaque fois que le hasard les mettait en présence l'un de Tautre dans une de ces mille rencontres de la vie de Paris. Il s'était ruiné, l'autre jour, en dévalisant la boutique de fleurs que tenait M""® Ribeyre à la vente au profit des petits abandonnés. Geneviève avait fait, grâce à lui, une recette extravagante. La duchesse de Calao en roulait des yeux ! Concevez vous, une petite bourgeoise qui bat une duchesse à plates coutures!... Et la comtesse de Barg?s, sortie du couvent et que Geneviève rencontrait au Bois, ne la quittait pas du regard, l'analysait, la détaillait comme une rivale en dévêtit une autre. Évidemment on parlait de Geneviève dans les salons. On en parlait bien dans les journaux!...

Seulement, pour une honnête femme, éprise simplement du duvet du fruit défendu et se contentant de lorgner la pomme sans la croquer, — sans même la peler, — c'était mal tomber que de se laisser aller à une flirtation, fùt-elle légère, avec ce diable de petit Lansac qui était bien Têtre le plus compromettant de

Paris et qui avait si niaisement perdu M""de Barges...

— Vous avez tort, je vous jure, cousine, disait Louis à Geneviève, toute flattée qu'on s'occupât d'elle. Vous allez me trouver un moraliste bien tatillon pour un immoraliste de mon espèce ! Mais on ne vous voit jamais avec votre mari et partout où vous allez, vous êtes assez charmante pour qu'on vous remarque. . .

— Quoique- je ne soie pas rousse!

— Quoique vous ne soyez pas roHSsel Ce^ satané Lanscte est une espèce de porte-manteau auquel les chroniqueurs accrochent leurs anecdotes* Je ne voudrais pas que^ votre nom fût trop souvent accolé au sien. Je vous assure. Il est trop bruyant, le petit Laur sac ! Il aime trop le plein air en matière de bonnes fortunes !

Geneviève ne prenait qu'à demi Louis au sérieux. Elle le traitait toujoui*s en fantaisiste. Il apportait pourtant à ses remontrances une entière bonne foi. Ce n^onde nouveau, qui était le sien, lui déplaisait. Il n'y trouvait d'aimable qu'Alice Hervier. Certes, la malignité des gens pouvait s'exercer contre lui; il ne quittait pas Rodillon, en effet, peut-être pour ne pas quitter Alice. Ils se montraient ensemble aux premières. Louis Ribeyre était plus connu pour avoir figuré avecla belle fille, dans l'encadrement de velours d'une avantscène, que pouravoir exposé dix fois déduite au Salon.

Auboin; le notaire, lui disait, un- soir, à TOpém :

— Je' vous assure, vous êtes coté I

— École du chic et des banJcnaotes, mon cher tabellion. '

— Parflâitement..., parfaitement, il ne faut pas rire! répondait ce Parisien sceptique d'Auboin. On fait plus pour SH gloire en se montrant dans une salle de spectacle qu'en passant des journées dans son atelier! Et puis, le voisinage d*Alice Hervier, eh 1 eh ! ça pose 1

— Alors, si j'expose encore, je mettrai sur le livret : ÉlèvB d'Alice Hervier...

— Ah ! si vous osiez !...

— Ma parole, le public le mériterait !

Ce que Louis trouvait de charmant dans Alice, ce n'était pas elle, c'était l'ombre de cousinette. Il n'eût pas fallu que la belle fille le soupçonnât. Quelle fureur, bon Dieu ! Car, très sincèrement, elle se laissait aller à trouvai gai, amusant, bon compagnon, ce paradoxal Louis Ribeyre, un peu amer parfois, mécontent de lui, regrettant les beaux jours de médiocrité vaillante oii il eût vécu une journée de gaîté avec une cigarette et du prain bis ; mais toujours drôle, en dépit dé tout, plus drôle cent fois que toute la meute qui s'empressait autour de la jolie femme. Ils lui paraissaient si niais; ces éternels soupirants, lui répétant les mêmes mots, siirle même ton, lui rabâchant les mêmes phrasros-, insolents- en voulant être spirituels, dans l'uniformité' de- leur'désrr^banal comme un divan de restaurateur !

Louis, au contraire; Tintéressait avee ses boutades d'une mauvaise humeur' qui amusait, un esprit origi-

88 i LE MILUON

naly des trouvailles imprévues, des mots singuliers et des chocs d*idées bouffomies d'où partait électriquement le zigzag d*un éclair. Rodillon s'apercevait, un peu colère, du plaisir qu'éprouvait Alice à se trouver avec le peintre. Elle ne s'en cachait pas. Lorsque Célestin tardait trop à inviter Louis, elle lui demandait très nettement:

— Eh bien ! et Ribeyre ?

— Ribeyre. .. Ribeyre ... Il n'a pas toujours le temps d'accepter mes invitations, Ribeyre !

— Vous croyez ? répliquait Alice malicieusement. Voulez -vous que je lui écrive ?

Rodillon sentait des sueurs lui monter au front. Le diable soit de ce barbouilleur qu'il avait associé à ses opérations ! Mais le caprice d'Alice Hervier était un ordre, et Célestin apparaissait chez la jeune femme bras dessus bras dessous avec Louis.

— A la bonne heure, disait-elle. Vous êtes gentil. Et c'est si bête d'être jaloux !

L'invitation de Rodillon ne plaisait au peintre qu'à demi. Il courait les cabarets à la mode pour tuer le temps ; mais la compagnie du banquier lui importait peu. Ce petit homme féroce lui avait même causé une sensation de terreur une fois qu'en parlant de Guillemard, Rodillon avait laissé passer dans ses yeux une flamme mauvaise : — Ah ! Guillemard ! ... Le -Roi de la Bousti faille!... Aujourd'hui!... Mais bientôt le Roi des ventres creux et des pannes!

Il n'avait pas voulu en dire plus long ; pourtant Louis

avait senti dans le^ siillemeat de ces mots à travers les dents serrées et les lèvres bilieuses, la joie d*une haine prête à se satisfaire. Louis avait tremblé pour GuillejBard.

C'était encore au restaurant, comme le soir de Ia> fameuse dispute au Cbapau /ia, entre deux candélabres dont les bougies doraient les cheveux d'or d'Alice, et rendaient plus rouge le rouge de ses lèvres. Accoudée, les doigts unis, elle enfonçait dans les yeux do Louis le long regard de ses yeux bleus.

— Est-ce que vous voyez toujours intimement votre cousin Guillemard? demanda-t-elle à Louis.

— Toujours.

— Il ne vous en veut pas d'avoir pris parti pour Céleslin?

— Une m'«n veut pas du tout.

Rodillon souriait, hochant la tête.

— Il a une fille, Guillemard ! continuait Alice.

— Oui, une fille.

— Jeune ?

— Vingt ans.

. — Jolie ?

— Elle vous ressemble.

Louis avait sans doute dit cela fort galamment, — parce qu'il parlait de Raymonde, — car Alice parut très flattée et Rodillon eut un sourire jaune. On allait à l'Opéra en sortant du restaurant. Alice voulut absolument que Louis prît place à côté d'elle, et, belle, ses blanches épaules de rousse transparais-

sant sous les dentelles, elle se penchait à demi, comme pour voir la salle, et Louis, un peu troublé, sentait vers lui monter le parfum doux de ses cheveux d'or.

Parfois le souffle d'Alice effleurait sa joue et quand «lie se retournait brusquement, quittant la scène des yeux, il sentait, tout d'un coup, sur lui la lumière de ses prunelles, aiguë comme une piqûre.

Dans le fond de la loge, Rodillon avait l'air furieux. Il songeait, avec une ironie hargneuse, que cette femme pourtant si attirante dans sa splendeur, cette Alice lorgnée, adulée, désirée et qui se penchait là, €omme elle se fût offerte, vers le peintre. Elle avait cependant allumé un réchaud pour lui! elle avaitvoulu mourir pour lui Rodillon — oui, oui, mourir ! — et que tout laid qu'il était et tout bafoué qu'il fût maintenant, il ^tait le seul pour qui la belle fille impérieuse eût donné sa vie !

Cela calmait un peu sa jalousie, sa rage qui l'eût poussé à souffleter quelqu'un et à saisir Alice au poignet et à le tordre, s'il n'avait eu peur de la perdre pour toujours, cette créature adorée dont les miettes de l'amour lui suffisaient comme une desserte aux valets.

Il faillit cependant se révolter lorsque, pendant un entr'acte, elle lui demanda d'aller chercher des fruits glacés. Elle voulait être seule avec Louis. Rodillon eut râpre tentation de le lui dire tout net. C'eût été ridicule, absurde ! Et Célestin n^était pas un sot. Il laissa Alice un moment et elle, tout aussitôt, soulignant volonr tairement le regard d'admiration dont Louis l'envelop-

paity séduit par cette splendeur dMIéganoe et de vie:

— Ah ! vous faites comme tout le monde, vous regardez mes diamants ?

— Moi ?. . . jamais de la vie ! Je ne regarde pas le décor quand la pièce Bst jolie.

— Vraiment?. . .

— Vraiment.

Dans une pose abandonnée, à demi appuyée contra là cloison de la loge, elle laissait vers lui couler son regard à travers ses cils. Des reflets fauves passaient dans ses cheveux. Parfois elle portait à ses lèvres son éventail ouvert et Louis ne voyait plus que le haut du visage : deux yeux pétillant comme dans un loup rose.

— Savez-vous que vous êtes très galant?,..

— Je Tai été. Je le serais encore si je n'étais pas admis à faire valoir mes droits à la retraite !

— Qu'est-ce que vous dites ?

— Je dis que j'ai des cheveux gris, que je vais avoir des rhumatismes et qu'on est tout prêt à me crier, absolument comme en peinture : Place aux jeunes !

11 parlait à Alice, mais il revoyait à travers les murs , de rOpéra — dans un salon de la rue d'Offémont ua joli visage tout frais, tout gai qui railleusement regardait, et il entendait — lui seul entendait — un petit rire accompagnant celte petite phrase : « Tu vieillis,, cousin! Oh! que , tu vieillis ! Regarde donc «tes tempes ! » \

— Quelle drôle d'idée avez-vous donc là ? dit Alice

en se mettant à rire. Vieux, vous?. . ..Parce que vous avez-là, une petite place poivre et sel?... Vous êtes fou ! Vous êtes plus jeune que la plupart de ces jeunes gens qui sont là I

Elle montrait, à l'orchestre, des habits noirs debout, appuyés contre les dossiers des fauteuils placés devant eux.

— Ils lorgnent, ils lorgnent tant qu'ils peuvent! dit Alice, mais ils sont chauves comme des cailloux. Et encore si ce n'était que ça. . . Samson avait desche-, veux et ce n'était qu'un imbécile ! Mais ils sont si ennuyeux ! . . . Les subir, brr ! . . . Il y en a qui s'y résignent. . . C'est le métier ! Moi, je les consigne à ma porte !

— Tous ?

— Insolent ! dit Alice. Presque tous !

— Même le petit Lansac?

— Surtout le petit Lansac. Je l'abandonne à votre cousine !

— Qui n'en veut pas, notez-le bien 1

— Qui n'en veut pas ?. . . Cette jolie M""® Ribeyre ? Alors, cela prouve qu'elle a bon goût !

Louis n'était pas fat ; mais il se sentait tout flatté de cette bonne grâce d'Alice, de ce sourire doux qu'elle glissait vers lui, de l'animation lout à fait singulière qu'elle mettait à lui prouver à lui-même qu'il n'était pas aussi vieux qu'il voulait le dire,

— Vous ? Mais vous avez dix-huit ans à côté des jeunes gens de vingt-cinq ans d'aujourd'hui ! Vous vi-

le: million 38d

vez, au moins, vous parlez, vous avez de la verve» de l'esprit à vous!... Vous aimez quelque chose... Je dis quelque chose pour ne pas dire quelqu'un ! fit ~^Alice d'un petit ton railleur. . .

Tout à fait le regard, le rire et les jolis yeux de la cousine Raymonde !

Alice avait laissé tomber sur le rebord de la loge sa main, très petite pour son grand corps et instinctivement elle rapprochait celle main de la main de Louis, posée là aussi. Le peintre voyait ces jolis doigts qui touchaient presque les siens. 11 éfrouva une sensation délicieuse à "sentir la pression perfide du petit doigt de cette main sur sa main à lui.

Il eut un rire bizarre, regarda Alice Hervier dans les yeux et lui dit tout bas :

— Alors, vrai, je dirais encore à une femme : « Je vous aime », je ne serais pas trop ridicule?

— Vous le dites fort bien, et vous seriez charmant.

— Même si la femme était jeune, belle, mais belle... belle comme vous !

— Même, si...

Ah ! le maladroit de Rodillon ! Alice eut l'envie soudain de lui casser la nacre de son éventail sur le visage ; là, tout juste pour couper ce duo, au moment oii elle allait répondre, non plus seulement avec ses yeux — il entrait là, Rodillon, poussant la porte de la loge et portant dans un petit coffret un paquet de bonbons.

— Le diable t'epiporte ! pensa Alice Hervier.

Le réchaud d'autrefois eût été allumé, celte fois, elle l'eût poussé dessus brutalement — tout seuil

Son regard doux, son regard bleu acheva d'ailleurs la phrase que Rodillon coupait net, et il eût fallu que Louis fût bien simple ou bien peu fat pour ne pas lire dans ces jolis yeux l'aveu d'amour qu'il retenait, lui, sui^ ses lèvres, mais en pensant à une autre.

Alice avait pris les bonbons des mains de Rodillon.

— Sont-ils glacés au moins ?... Oui !... C'est extraordinaire que vous ayez bien choisi !

Elle les tendait à Louis et, souriant, disait :

— Prenez I

Ah ! l'adorable fille I — Louis comprenait qu'on se ruinât pour cette Alice I

Et, aussi nettement que possible, cette femme adulée de Paris, venait de lui dire là, à lui, qu'il était amusant et vivant et charmant et jeune !... A son âge, oui à son âge, Louis recevait des déclarations en face! Et de la plus jolie créature de Paris !

Il y avait de quoi se troubler un peu.

— Comment 1 comment! songeait Louis... je fais des passions, moi?

Il lui prenait la fantaisie de répondre :

— Ne vous moquez pas de moi ! Je ne suis pas un niais !... Est-ce qu'on peut m'aimer ?

« Eh ! parbleu, oui, se disait-il tout à coup, on pouvait l'aimer puisqu'il avait des millions ! Ces diables de millions ! Était-il donc naïf I C'était à eux, à eux

seuls que souriaient les yeux bleus d'Alice Hervier 1... )►

Satanés millions!

Il ne les aurait pas eus, et elle lui eût dit cela, il eût sauté de joie, dans Torchestre. Mais comment croire qu'une belle fille, affolée de diamants, flirte avec un millionnaire pour l'amour de l'amour ?

Et c'était vrai, c'était pourtant vrai : Alice l'aimait, ce Louis. Elle ne se fût probablement pas asphyxiée pour lui, mais elle ne mentait point; elle lui avait dit la vérité, elle le trouvait très séduisant, différent des autres, supérieur aux autres,

— Au fait, songeait Louis pendant que, sur un décor de kermesse allemande, la valse mélancolique de * Faust se déroulait rêveuse, railleuse à demi, emportant les couples enlacés des étudiants et des filles blondes, — pourquoi, au fait, viserait-elle mes pauvres misérables petits millions, elle qui se ganterait de topazes et se baignerait dans des perles ?

Il regardait l'oreille d'Alice où pendaient, dans^ l'ourlet gras de chair appétissante, les diamants, les fameux diamants que toute la salle lorgnait et que lui, Louis, ne voyait pas.

Raymonde aussi avait des oreilles exquises, où il eût aimé poser ses lèvres !...

— Ma parole, songeait-il encore — toutes ces oreilles roses lui faisant songer à ce que disent les soldats à la retraite, comme il disait tout à l'heure — oui, parole d'honneur, elle trouve peut-être sincèrement, cette

Alice, que je n*ai pas l'oreille fendue^I... Eh ! mais?... Ëh ! mais ? . .

Et il y avait tout un réveil d*espoirs endormis, tout un battement de juvénilités, rapide comme un essaim d'abeilles, dans cet : «Eh ! mais ? » qui n'allait pas vers Alice, mais plus loin, voltigeait par-dessus la belle fille et s'arrêtait, là-bas, dans le salon de l'hôtel où, rue d'Offémont, respirait cousinette.

— Eh ! mais alors?... Eh ! mais ?... Eh ! mais?

Et s'il n'était pas trop vieux aux yeux d'Alice, pourquoi serait-il trop vieux pour Raymonde ?... Vingt ans, Raymonde !... Vingt-quatre ans, Alice Hervier 1 Des conlemporaines.

Il se répéta : Eh ! mais ? plus d'une fois encore pendant que, sous le nez de Rodillon, Alice lui faisait les yeux doux, et de plus en plus il lui semblait que Raymonde ne trouverait peut-être pas ridicule un amour qu'Alice Hervier trouvait possible.

En songeant à Raymonde, Louis pensait aussi à Guillemard. Le rire féroce de Rodillon lui trouait encore les oreilles, comme une vrilîe. Si ce furet de Rodillon s'acharnait sur Emile, le saignait au cou comme un poulet, cousinette allait passer par d'atroces épreuves! Pauvre petite ! Il en frissonnait.

— S'il ne s'agissait que de donner tout ce que j'ai pour tirer Emile d'affaire, je le donnerais joyeusement, se disait-il. Et comme ça me débarrasserait !

Il mit en voiture Rodillon et Alice sur cette dernière

LE iiiLLiok 398

réflexion, assez inquiète. En le quittant, Alice Hervier, à qui il présentait la main, appuya sur cette main, en montant dans le coupé, ses doigts plus qu'il n'eût fallu, et il sentit encore, à travers les gants, la pression de tout à rheure.

— Eh! mais? Eh! mais?...

Par la glace baissée de la portière, elle lui cria : € N'oubliez pas que mon jour est le mardi !... Le mardi... j'ai un ïive o'clocky moi aussi ! »

Et le coupé ne fila pas assez vite que Louis n'entendît encore très distinctement le grognement de Rodillon, maussade. C'était purement et simplement un rendez- vous que lui donnait là Alice Hervier. Alors, souriant, enchanté, avec une gaieté qu'il ne connaissait plus depuis bien longtemps, il revint à son logis, fumant son cigare et répétant son guilleret : — Eh! mais ? .. Eh ! mais ?...

Il avait bien raison de craindre pour Guillemard, ce brave Louis. Emile se sentait entouré d'une vague coalition, d'une sorte de cercle qui se rétrécissait, formant autour de lui comme un blocus. Brusquement des titres de la Société d'alimentation avaient été livrés, puis, peu à peu, le nombre en augmentait, et Molina, déjà effaré, demandait à Emile si, le stock de titres venant à être jeté tout à coup là, sur le marché, Guillemard et lui pourraient en prendre livraison.

— Je l'espère bien ! avait répondu Emile.

— C'est que nous en avons tant souscrit, lant acheté

pour faire la hausse!... Il m'est venu une idée : c'est que si Stockleit, par hasard, était Thomme de paille...

— De qui ?

-- De quelqu'un que tu sais bien... nous serions fichus !

— Stockleit ? Allons donc ! La Central American Bank n'a rien de commun avec le Crédit Franco- Exotique !

— Je le souhaite !

Et Molina soufflait comme un phoque^ tandis que Guillemard essayait de rire comme par le passé. A la vérité, une angoisse le pressait au gosier. Il dissimu-: lait, jouait la comédie de la confiance, mais il avait peur, lui, le grand Guillemard qui n'avait jamais Iremblé. Il lui prenait des superstitions niaises ; c'était un vendredi qu'ils avaient dîné au Chapon ûn^ avec Rodillon. S'il avait su !...

Avec sa nature expansive de Flamand bien en chair, dissimuler était un supplice. Il lui semblait que, pour aller à la Bourse, i^ se mettait sur le visage un masque de gaieté. On l'épiait, il le savait bien. Il n'éprouvai^ de soulagement que lorsqu'il pouvait à demi se confier au cousin Victor, qui alors l'écoutait, torturé el tout près de lui dire :

— Ne t'inquiète pas, l'argent que j'ai ici esti toi !

AvecRibeyre, dont il ne redoutait ni les indiscret tiens ni les projets, le pauvre homme étouffant ava^ des élans singuliers, inattendus.

I^ MILUO^ 395

— Si tu savais par quelles transes*i.e passe ! Ah ! que lu es heureux, toi, mon vieui^ Victor, de ne pas connaître ces coups de couteau-là I Tu peux dormir, toi, tu peux dormir !

— Crois-tu? balbutiait Ribeyre, lacéré par la confiance de cet homme.

Lui aussi étouffait. Quand pourrait-il parler ? Bientôt. Il tenait à avertir Geneviève, à la prévenir. Il voulait savoir aussi ce qu'elle dirait. C'était un coup qui allait atteindre la pauvre femme en plein cœur.

Mais qu'elle souffrît ou suppliât, c'était résolu, il le fallait. Ribeyre, le cœur serré, ne pouvait vivre avec cette angoisse et, s'il devait mourir, il voulait se sentir lavé de cette honte qui le souillait à ses yeux.

La joie, le rayonnement de Geneviève, cette gaieté d'oiseau en liberté, qu'avait Ik jeune femme effrayaient bien un peu le malheureux. Quand il pensait qu'il fallait briser tout cela de ses mains !

Il dit un matin, se trouvant seul avec Geneviève ; I — Tu es bien heureuse, et tu m'aimes bien ; mais il m'est venu une pensée triste, c'est que si nous inous retrouvions, par hasard, comme il y un an...

— Eh bien î

I —Eh bien, toute cette joie partirait... et.peut-être aussi cet amour...

i — rSi nousnous retrouvions coname il y a un an, dittftlle, regardant coquettement son mari, jp crois qfie je me résignerais plus facilement maintenant. J'ai touché

à mon ré ve de luxe... G*est très amusant... Mais je sais ce que c'est...

— Tu te résignerais ? dit Victor, voulant lui faire répéter ces mois qui lui donnaient du courage, le consolaient d'avance.

Elle sourit :

— Oui, parfaitement.

Ribeyre prit les mains de Geneviève.

— Vous avez la fièvre ? dit-elle alors, effrayée.

— Tu crois?

— Oui, je crois ! *

— Cest que... Écoute... Theure est sérieuse... Je ne voudrais pas que tu te dises que ce que je vais t'annoncer est un malheur irréparable. Quand on s'aime et quand on a Tàge de gagner encore une fortune!...

Elle changea de ton, et, stupéfaite :

— Voyons!- voyous!... dit-elle, que méditez-vous donc?

— Tu disais, toi, que tu te sentais prête à la résignation... à la simplicité?...

— Sans doute !

Elle commençait à se troubler un peu, et lui, d'un ton pénétré et profond :

— Geneviève, mon amie, ma femme, c'est peut-êire, vois-tu, maintenant le moment de toute ta vie qui aura exigé le plus de courage!... Si tu savais!...

Il s'arrêtait, tremblant, la voix lui manquant et se disant tout à coup que c'était, en vérité, trop demander à cette femme.

— Si je savais?... Quoi?... Ah! je vous en prie, je vous en supplie... si c*est un malheur, dites .vite!

— Cest un grand malheur. Dans trois jours, dans deux jours, demain, nous nous retrouverons... où nous en étions il y a un an...

— Où nous en étions?... répéta Geneviève terrifiée.

Elle avait envie de lui crier : Assez ! de lui demander de ne pas pousser plus loin la cruauté d'une semblable plaisanterie. Quelle idée d'exiger d'elle, comme cela, tout à coup, de l'héroïsme!

— Ggneviève, reprit doucement Victor, la voix brisée, je te. dis la vérité... Tu sauras tout avant peu... J'ai voulu te préparer à ce lendemain... te donner le temps d'appeler à toi toute ta force...

Il lui semblait que des sanglots allaient lui couper la voix, et elle, alors, essayant de sourire, essayant de croire que cette atroce réalité n'était qu'un jeu, le regardait, lui disait :

— Oui... je comprends... je comprends, c'est une épreuve... Vous voulez savoir si je serais capable de courage. Tout à l'heure, j'en faisais parade. Mais ce n'est pas vrai! Me retrouver dans la tristesse d'autrefois, malgré ce que j'ai dit, je ne le pourrais pas... Ne me croyez pas ! Je suis femme après tout... Et c'est si bon le bonheur!

La voix de Ribeyre se fit grave comme si sa parole maintenant devenait un ordre :

— Il faut pourtant compter avec le malheur, Geneviève. .. Il est dans la vie, le malheur. . . il faut Fatten-

dre, il vient toujours. Mais comme il nous fait nous aimer î... dit-il avec sa mâle tendresse profonde. H rend l'affection si belle, il y met tant de joies, tant de biens, tant de choses!... Comprends bien, ma Geneviève, c'est par le malheur que le bonheur arrive quelquefois... cent fois plus grand, cent fois plus vrai!... Qu'est-ce que les sinistres de Targent?...

Il la regarda tendrement dans ses beaux yeux.

— Le malheur! Il n'y en a qu'un... Et si je mourais... dis, que deviendrais-tu donc?... Et que dirais-tu si tu apprenais que notre Andrée, que tu aimes comme ta fille, est morte? Voilà le malheur... Mais le reste!...

Geneviève comprenait maintenant que ce n'était pas une épreuve, qu'il disait vrai, qu'il y avait un malheui" atroce au-dessus d'elle.

Comme autrefois, comme jadis, la neige, la froide neige de la ruine, la neige qui tombait le soir de décembre où entrait la faillite au logis du père, la neige, linceul de ses désastres, la neige de l'hiver fouettait peut-être les vitres du logis !

Ah ! comme ses coquetteries, ses vanités, ses folies et ses ivresses, s'envolaient devant la réalité de cette fièvre aperçue maintenant dans les yeux de Ribeyre, devinée dans la moiteur de ses mains qui la serraient... Comme elle sentait qu'il y avait autre chose dans le malheur que la ruine, la solitude, la séparation...

— Toi, mourir? Mourir, mon compagnon aimé, mon ami, mon cher Victor?... Qu'il arrive ce que Dieu voudra pourvu que je te garde !

Il la pressa sur sa poitrine, Tembrassa au front, lui demanda :

— Je ne peux rien te dire do ce qui nous menace. M'autorises-tu seulement à faire ce que me dicte ma conscience?

— Il n*y a pas de plus honnête homme que toi. Ce que tu feras sera bien fait, répondit-elle doucement, c^mme Andrée avait répondu.

Mais elle se sentait entraînée vers quelque gouffre invisible; elle songeait, prise de terreur, à cette possibilité atroce : se retrouver enfoncée dans la médiocrité do jadis!

Victor était retourné dans son cabinet.

Geneviève sonna.

— Le feu s'éteint ! dit-elle au domestique.

Elle frissonnait.

Ah! sur ses épaules, le baiser froid de la neige blanche, comme il tombait, avec la férocité de sa morsure !

Molina entra un matin chez Guillemard, qui, en pantalon de flanelle, à sa toilette, se retourna et sur le visage bouffi, dans les yeux striés de rouge du Marseillais, lut clairement quelque atroce nouvelle de ruine.

Il laissa tomber son éponge et la voix rauque :

— Quoi donc? dit-il. Est-ce qu'il y a du nouveau?

— Le nouveau, c*est que Stockleit est un coquin ; c'est que Rodillon ^ en mains les titres de V Alimentation ot qu'il va aujourd'hui ou demain écraser le marché en les livrant en masse ! Voilà le nouveau ! Nous sommes étranglés!...

Guillemard essaya de sourire, portant instinctivement la main à son cou de taureau comme pour montrer qu'on n'étranglait pas un colosse avec les maigres mains d'un Rodillon. Mais Molina haussa les épaules : rheure des bravades était passée! La vérité féroce, c'est que presque toutes les actions avaient été souscrites par lui, Molina,et par Guillemard pour c enlever »

cette formidable hausse qui partout,à Paris, en France, alluiuait des convoitises et que maintenant il fallait payer.

Avec quoi?

C'était effrayant.

Molina regardait Emile avec des yeux égarés. Il s*était laissé tomber dans un fauteuil du cabinet de toilette et là, écrasé, haletait comme un soufflet de forge tandis que Guillemard allait et venait, passant avec rage ses mains grasses dans ses cheveux roux.

— J'ai fait le calcul, disait Molina, son accent de la Canebière donnant à sa souffrance colère quelque chose d'ironique. C'est quatre-vingt-dix millions que nous devons !

— Quatre-vingt-dix?...

Guillemard, planté devant lui, se demandait si Molina perdait la tête.

— Au bas mot!... Voyons, raisonne!

Et Molina, comme faisant un effort sur lui-même, secouant sa tête congestionnée et dont tous les os lui semblaient craquer, écrivait fébrilement sur un bout de carnet des chiffres que Guillemard regardait d'en haut, les yeux ronds.

— VAUmentalion générale^ capital cent millions, hé ?. . . Bien. Vingt-mille actions émises avec centfrancs de prime.... La prime? Mangée par les frais, n'est-ce pas? Commission payée à Stockleit...

— Ah ! canaille de Stockleit I

— Oui... crânement canaille... Et pour nous couler

i02 LE MILLION

il aura touché soixante francs par action, ce polissonlà, soit douze millions... Je ne me trompe pas, hé?... disait toujours MoUna en regardant d'un air effaré les chiffres qu*il alignait rapidement.

— Non... va... va.. Douze millions! Gredin de Stockleit !

— Pour frais de publicité, dix francs par action, soit: deux millions. A un tas de succursalistes, Paris et province, dix francs par titre : deux millions encore... Quatre millions à divers courtiers, frais de courtages, 6st-ce que je sais? Les vingt millions de la prime ont été vite avalés, tu vois! Maintenant où en sommesnous? T'en rends-tu bien compte ?

— Oui, mais va donc ! dit Guillemard dont les yeux s'allumaient de rage en regardant ce carnet que Molina couvrait comme d'un grimoire.

Moliua le Tombeur avait, en griffonnant ces chiffres, des rires bizarres, nerveux comme ceux d'une hystérique.

— Nous avons fait monter le titre à 1200... Soit 700 de prime.,, plus 125 francs versés... Mais, nous nous sommes laissés prendre nous-mêmes aux promesses de ce corsaire de Stockleitl... L'émission avait fait four et l'Américain ne le disait pas! Comment donc, l'animal, les titres lui restaient pour compte et il les passait à Rodillon qui nous en étouffe !... Ah! va-nupieds de Rodillon!...

— Mazas!... Il ne retournera donc pas à Mazas! criait Guillemard en serrant les poings.

Ll IfILLIOTf 403

Molina haussa les épaules.

— Des blagues!... C'est parce que tu lui as flanqué Mazas par la figure qu'il nous a jeté ce coup de chien là dans les jambes... C'est une crâne bêtise, ta colère!

— Tonnerre! mais est-ce que tu ne Tassommerais pas si tu lo pouvais?

— Eh ! dame ! fit Molina, la voix féroce, il n'est point dit que je ne lui casserai pas les reins !

Et ces deux hommes, la ruine sur le cou comme un couteau de boucher, se regardaient, des rages farouches luisant dans leurs prunelles et les consolant presque dans leur chute...

— Tout ça c'est des mots! reprit le Marseillais... Voyons la chose... froidement...

11 se mit à rire.

— Froidement, dit-il, je t'en fiche, froidement!... Ma cervelle pète!... Ah! cré nom de nom, avoir bâti ma fortune comme je l'ai fait, sou à sou d'abord en criant la défroque sur le port, être sorti d'affaire à la force du poignet, avoir dompté Paris et crever en route comme un chien !... Rincé, vidé ! Molina le Tombeur tombé par Rodillon!... C'est à se flanquer par la fenêtre!

Guillemard l'écoutait, sentant en lui gronder les mêmes colères, les pareilles angoisses. Depuis des semaines, il ne dormait plus. Guillemard avait vendu le sommeil. Des rêves fous coupaient ses nuits, le secouaient et le faisaient se dresser en sursaut vojfant

40 i LE MILtlOli

à la lueur d*^. la veilleuse comme une lézarde immense qui gagnait, gagnait, crevassait tout....

Ah! quelle misère! Lui, le fils du père Gaillemard qui méprisait presque, du haut de ses millions, le médiocre commerce de fers du Lillois, il allait finir comme le vieux n'avait pas fini : il allait peut-être ne rien laisser à son enfant, lui, Guillemard, le grand Guillemard, tyran de la coulisse et roi de la BousUfaille! La ruine noire était là. Raymonde, au bout d'une telle éprouve, aurait-elle même une dot?

Une dot, Raymonde?... Ah ! la brute, rimbécile,qui aura remué des millions et ne donnera même pas une dot à sa fille !

— Voyons, voyons, reprit-il, debout devant Molina pendant que le Marseillais effaçait, puis récrivait, additionnait ses chiffres, tu dis, quatre-vingt-dix millions?

— Je te fais le compte. Stockleit a placé le quart du capital.... Bien.... On a versé 125 francs par action... Nous avons encaissé vingt-cinq millions.... Mais combien avons-nous acheté? la moitié du capital

— Au moins! Et au plus haut !

— Soit: quatre-vingt-deux millions cinq cent mille...

— Non, dit Guillemard en réfléchissant, tout n*a pas été acheté au même prix.... Compte que la moitié du capital nous coûte soixante-cinq millions, c'est bien assez !

— Mais ce n'est pas tout. Et ce qui a été réellement dépensé dans l'affaire?... Les frais véritables, le ter-

LB MILUON 40^

rain, Timmeuble ? Je dis quatre-viûgt-dix millions, mettons quatre-vingts. Les as-tu?

Le rire, ordinairement gai, du Marseillais vibrait d'une façon bizarre.

— Et toi? fit Guillemard que le ton d'ironie de Molina blessait en plein.

Il ajouta, essayant de reprendre son aplomb de batailleur heureux:

— C'est un calcul à faire, voilà tout!

Et, ajoutant les millions aux millions, déclarant la totalité de sa fortune comme il eût vidé ses tiroirs, il essayait d'arriver, par Tentassement de ces unités, à cet effroyable total : quatre-vingt, quatre-vingt-cinq ou quatre-vingt-dix millions.

— Il nous reste les vingt-cinq millions versés, n'est-ce pas, Molina ?

— Oui.

—• Mon inventaire dernier s'élevait à vingt-quatre millions, j'en ai bien gagné cinq depuis avec les Suez. Soit: vingt-neuf millions !

— Ça fait cinquante-quatre! dit Molina.

— Et toi?... demanda Guillemard.

Molina éclata encore de ce rire singulier qui ressemblait à un spasme.

— Oh! moi, moi, je suis moins riche que toi! — Ajoute mes treize millions aux liens, nous arrivons à

. soixantersept... il en manquera toujours quinze ou vingt...

— Treize millions, dit encore Molina. C*est un mauvais nombre, çà devait me porter raille!

Il s'était levé, déchirant son carnet en deux avec une colère sauvage :

— Nous avons beau nous tourner et retourner, Guillemard, mon bon, c'est comme des goujons qu'on fait cuire... Frits, nous sonmies frits! Vingt millions! Peut-être vingt-cinq ! Va donc les pêcher dans fe coulisse maintenant !

— Tonnerre ! dit Guillemard, claquer en route comme ça, ce n'est pas possible.,, pas possible !

Il planta ses yeux gris de fer sur la face de Molina :

— Tu n'as réellement que treize millions, toi?... Toi le Tombeur des tombeurs?

— Et je les donne jusqu'au dernier centime ! fit le Marseillais.... Tu ne me crois pas?.. Je retournerais

'mes poches si tu voulais... je suis fichu, eh bien, je le serai jusqu'à la garde, aïe donc, té!... Tout revendeur d'habits qu'on a été, on fait honneur à ses affaii*es... et je ne dis pas que je n'avalerai pas du laudanum pour me consoler, si nous la sautons !

Les grosses mains de Guillemard prirent les mains de Molina le Tombeur: elles brûlaient de fièvre.

— Ah! si Rodillon ne livrait pas les titres ! souffla MoUna. . .

— On pourrait revendre, se faire reporter... parbleu! dit Emile du ton d'un malheureux qui se tordrait de soif etj de loin, apercevrait une jatte d'eau.

LE MILUON ' 407

. Mais Molina eut aussitôt son ricanement de tout à l'heure:

— Vas-y voir, mon garçon !... Je comprends le coup maintenant... Rodillon a voulu se faire payer son ifezfls,..Tu le paies cher... Mais moi j'y suis de ma peau aussi étaliez donc ! Imbécile aussi ! imbécile qui va rappeler à un homme qu'il a tâté de la prison... Et moi- qui mets dans le jeu de ce fanador^làl... Moi qui m'attaque à Rodillon, soutenu par les Nathan... car il y a les Nathan derrière Rodillon ^eomme il y a Rodillon derrière Stockleit... On ne sait plus à qui Ton a affaire... Et tu voulais couler ces gens-là, à toi tout seul?... Fini, rincé !... Raflé I Va donc te refaire maintenant à ton âge ! Tu en crèveras, vieille bête !

Ce n'était pasà Guillemard qu'il parlait, c'était àluimême.II éprouvait,à s'insulter, à se souffleter, une joie féroce de flagellant qui se châtierait par des coups de fouet. Il s'exaltait, d'ailleurs, rappelant ce soir de rage au Chapon fin o\x Rodillon, livide, crachait au visage de Guillemard son haineux : « Tu me le paieras 1 » Et le gros Emile revoyait encore le noir petit homme irrité, il avait devant les yeux cette face convulsée, les gestes menaçants de Célestin...

Rodillon le tenait pourtant à présent et le strangulait, ce Rodillon qu'il prétendait faire sauter comme un bouchon de liège I

— Il t'a mis les poucettes, tout de mèmel disait Molina.

Les menottes ! Oui, Rodillon était le maître. Il avait

408 LE UILLION

lâché sur lui ce blond Yankee, son bomme de paille, Slockleil, et Guillemard avait donné dans le panneau, le triple imbécile, comme disait Molina.

Pour pouvoir se sauver, trouver Ténorme somme voulue, il fallait d'ailleurs peu de chose: du temps. Avec du temps Guillemard et Molina pouvaient revendre. La Société d alimentalion n*était pas discréditéô ; le public, au contraire, y croyait encore : la haus^O factice pouvait Tentraîner. Mais demain!...

Se faire reporter? Oui. Voilà ce qu'il fallait. Ils le pouvaient ! Pour cela, seulement, il fallait que Rodillon ne livrât pas les titres.

— S'il les livre nous sommes perdus !... S'il ne les livrait pas pourtant?

— Comment veux-tu? faisait Molina.

— S'il ne livrait pas, je serais bien certain de faire entrer réellement Tacheteur, la foule, dans l'affaire... Un dernier coup de mousse et de réclame... En un mois, en un mois je me chargerais bien de vendre les actions !... Ah ! si Rodillon ne livrait pas !

— Eh I pécaïre ! il livrera !

-— Oui... oui... je l'ai trop blessé, le gredin... n livrera... Et si tu allais le voir, toi?

— Pourquoi faire ?

— Il peut bien entendre raison !

— Lui? Il te tient, il te garde. Eh! donc, tu y passeras, mon bonhomme !

— Et toi ?

— Et moi aus^i !

Le rire détraqué de Moliua causait à Emile une Sensation de lïialaise.

— Il y aurait bien un moyen, fit le Tombeur.

— Lequel?

— Ce serait, toi, d'aller le voir,

— Rodillon?

— Rodillon.

— Il ae m'écoulerait pas.

— Il serait enchanté, au contraire ! Te voir arriver comme un petit garçon qui va recevoir la patoche, toi qui Tas menacé de Mazas — eh ! té I — c'est une joie que ce satané renard-là n*a pas eu souvent !

Guillemard reculait, jaune do colère. Aller supplier Rodillon, lui ? Cette canaille de Rodillon, un gibier de correctionnelle? Il aimerait mieux claquer tout de suite. Quelle idée avait Molina? Il ne connaissait donc pas les fiertés du gros Emile? S*humilier? Pleurnicher peut-être ? Ah 1 bien oui ! Avant d'avoir ouvert la bouche devant Célestin, Guillemard tomberait raide d'apoplexie.

— On dit ça et on ne tombe pas... fit Molina. -^ Alors pourquoi n'y vas-tu pas, toi?

— Chez Rodillon?... Ce n'est pas la même chose... Moi je suis un monsieur comme un autre... mal engagé... tant pis pour moi... Il n'a pas de raison pour me vouloir du mal si ce n'est que je suis ton associé, mais il n'a pas non plus de raison pour faire de la pose à la grandeur parce que je ne lui donnerai pour ça aucun plaisir, moi ! Il se moque pas mal que j'aille

iiO LE IflLLIOIf

lui demander pardon, moi ! Tandis que toi, toi, qui Tas souffleté, blessé, dame ! des excuses de Guillemard qui faisait tant le malin, ça vaut bien la peine de laisser reporter les acheteurs de la Société d alimentation. Il est vaniteuX; Rodillon, et tu sais où le bât le blesse... Il y a là un espoir possible. A ta place, moi, j'irais !

—iMolina, répondit brusquement Guillemard, éooutemoi bien, nous ci'èverons comme des bulles de savon, o'est possible. Mais je n'irai pas voir Rodillon. Çà, ça, par exemple, c'est trop dur.

— Il est plus dur d'être exécuté et de tomber dans le troisième dessous ! . . . A ton aise ... Oh ! à ton aise, dit Molina qui enfonçait son chapeau sur sa tête. Mais veux-tu que je te dise ? J'ai manqué de nez ! Je te croyais un finaud, lu n'es qu'un vaniteux et un chançard. La chance t'a planté là, tu fais la culbulte, mais nom de nom de nom, je n'avais pas besoin de la faire avec toi î

Il sortit brusquement, poussant derrière lui la porte du cabinet de toilette et Guillemard l'entendait encore répéter furieusement des jurons, retentissants comme des tonnerres, le long des corridors.

Quand tout bruit se fut éloigné, Emile, comme il se fût écroulé, se laissa tomber dans ce même fauteuil où Mohna tout à l'heure griffonnait ses chiffres, additionnait les millions...

Ruiné ! Peut-être aujourd'hui ruiné !... Tout l'échafaudage de sa fortune tombait comme s'il eût été fait

de bois pourri. Son grand projet aboutissait à cet effondrement.

Ruiné ! — Pauvre ! — Plus pauvre que lorsqu'il arrivait à Paris, puiscpi'il n'était plus jeune, qu'il vieillissait terriblement et s'épaississait. Maintenant il se sentait las. 11 se courbait sous le poids inconnu de la déroute. Il se disait que sa vie était finie, finie... Ce bel homme hautain, qui de sa forte taille dominait la foule à la Bourse, sentait comme une timidité l'envahir; il n'avait jamais su ce que c'était que la défaite et la défaite était là, navrante, irréparable. Ce n'était phis à son âge qu'on recommençait une existence. S'il tombait, cette fois, c'était pour toujours... Pour toujours!...

Encore s'il était seul au monde,sonâpre orgueil blessé se consolerait de sa défaite. Après tout il n'avait pas de besoins; il quitterait Paris, s'enterrerait dans quelque village inconnu du Nord. Mais Raymonde! Raymonde, habituée à tant de luxe, vivant sa vie comme un oiseau babille !... A ridée que Raymonde allait souffrir, les égoïsmes de Guillemard se fondaient et il se sentait devenir père... Qu'rl n'eût pas veillé sur sa fille jusqu'à présent, qui pouvait le lui reprocher puisque l'existence de Raymonde n'était qu'un rayon et un éclat de rire ? Mais à présent sa pensée allant à elle :

— Pauvre petite !... je l'aurai entraînée dans un joli ' pétrin !

Et brusquement sa vanité reprenait le dessus. Il était si fier de ses millions ! On ne le saluerait plus si

bas, oii ne rappellerait plus le roi du marché! On ierait sur lui, à la coulisse, de drôles d'oraisons funèbres!... En liquidant sa maison de banque, en vendant tous les immeubles à Paris, les mines en Belgique, le trou énorme pourrait devenir plus petit... Mais que tout fût comblé, que tout fût payé, impossible. C'est donc comme ça qu'il allait finir, lui, le grand Guillemardî

— Se faire reporter?... Parbleu ! c'était si simple!... En se faisant reporter, on gagnait un mois ! En un mois on remue un monde... Ah ! si Rodillon ne livrait pas !

Il entendait alors la voix de Moliaa lui répéter, comme un moment auparavant :

— Va voir Rodillon !

Allons donc! Allons donc! Sa vie... soit, qu'on lui demandât sa vie, mais aller supplier Rodillon, recevoir en face le rire outrageant de ce misérable, devenu maître de sa destinée, c'était trop !

— Je n'irai pas 1

Et pourquoi irait-il? Avec ça que Rodillon serait attendri par une telle démarche ! Content, oui, chatouillé dans son amour-propre, oui, heureux de Thumiliation d'un ennemi, oui. Désarmé?... non.

C'était un duel. Guillemard était prévenu. Et l'adversaire ne faisait pas grâce.

— Je n'irai pas ! je n'irai pas !

La seule chance de salut était là pourtant ! Là ! et seulement là ! Si Rodillon ne livrait pas les titres des actions achetées, si Guillemard et Molina n'étaient

point l'oicés d'en prendre livraison, V Alimentation générale demeurait cotée et Ton évitait la ruine! La ruine ? Une démarche auprès de Rodillon valait pourtant bien qu'on risquât d'éviter la ruine !

Quelle heure était-il? Huit heures ! — A dix heures, dans deux heures, Rodillon avait Thabitude de se rendre'tous les jours a sa maison de banque, la Franco* Exotique, rue Chauchat... C'était bien près de la rue Taibout... De son établissement de crédit au bureau de Rodillon, en dix minutes, un quart d'heure tout au plus, Guillemard allait et revenait... Quelques tours de roues tout simplement... Et que de choses on pouvait se dire im cinq minutes ! . ..

Oui... si pourtant Rodillon désarmait? Si, le pistolet chargé sur le cœur de Guillemard, il ne tirait pas, Rodillon?

— Ç^ serait bien héroïque pour lui , mais qui sait?

Qui sait ? Guillemard sonna son valet de chambre, s'habilla machinalement, la tète troublée, avec des chocs de pensées contradictoires. Il parlait tout haut et s'arrêtait, lorsqu'il s'en apercevait, comme s'il eût redouté qu'on l'entendît.

En sortant de son appartement, il ne savait pas encore au juste s'il irait trouver Rodillon ou s'il n'irait pas. Une hésitation qui lui donnait la fièvre l'avait pris. Il demanda sa voiture. Elle était attelée et attendait dans la cour de l'hôtel.

il 4 LE MILLIOI*

Gomme il descendait l'escalier, il entendit un rire gai comme un chant d'oiseau.

C'était Raymonde qui venait de recevoir une aquarelle d'Edmond Lacoste, — son portrait, fait de mémoire en petite Colombine Watteau, et, en même temps, un bouquet de lilas blanc superbe, pour un gage qu'elle avait gagné, l'autre soir, en caquetant avec le marquis de Lansac.

— Tu vois, papa, dit-elle en tendant gentiment ses joues fraîches au baiser de Guillemard... Ce sont des déclarations déguisées ! Elle est gentille, Taquarelle ! Louis trouverait ça atroce... Et ce lilas, magnifique, ce lilas!... Mais veux- tu que je te dise? il me semble que tout ça, fleurs et peinture, on l'envoie surtout à ma dot!

Guillemard frissonna.

La dot de Raymonde ! Où était-elle maintenant?

11 embrassa rapidement la jeune fille, avec une hâte de s'échapper et monta dans son coupé, s'y enfonçant d'un air farouche, pris de l'envie de crier : Rue Chauchat, au Franco-Exotique !

Le cocher le déposa rue Taitbout.

Avant d'entrer, Guillemard reprit son air d'assurance et son port de tête habituels. Il jetait autour de lui des coups d'œil qui interrogeaient. Il lui semblait que les commis avaient une attitude embarrassée. Le moindre chuchotement, derrière les grillages, lui paraissait cacher une inquiétude.

Des clients venaient pourtant donner des ordres.

quelques-uns déposer des couvertures pour Tachât •d'actions de V Alimentation générale. L'affaire n'était pas morte. Certes non. Avec un mois — un mois — on pourrait la remettre sur pieds!...

Et dans quatre heures, dans quatre heures, Rodillon, en jetant à poignées les titres sur le marché, allait tout tuer... Qu'est queça vaudrait, dans quatre heures, la Boustifaille ? Rien, le poids du papier !

Et, tout en ouvrant sa correspondance, eu regardant les lettres sans les lire, les journaux sans les interroger, en écoutant les commis presque sans savoir ce qu'ils lui disaient, Guillemard assistait par avance à cet affreux coup de théâtre : Técroulement de la Société d'alimentation, la débâcle de son idée et de sa fortune. Tout à l'heure, cela, tout à l'heure, quand la pendule de son bureau sonnerait une heure de Taprès-midi.

Ah! ce misérable Rodillon !... Après tout pourquoi n'irait-il pas chez lui? Ce n'était pas le supplier, en somme, que d'aller l'avertir que lui-même,. Gélestin Rodillon, en ruinant MoUna et Guillemard, éventrait sa poule aux œufs d'or puisqu'il anéantissait une valeur qu'on pouvait sauver!... Rodillon avait beau haïr celui qui l'avait traité de pilier de Mazas, cette haine n'était pas assez niaise pour sacrider une vingtaine de millions à une vengeance.

Guillemard, assis devant sa table, se leva brusquement et, comme Molina, donnant presque un renfoncement à son chapeau, sortit tout à coup, sans dire un

mot, laissant stupéfaits un tas de gens qui Taitendaient. Un moment auparavant il avait demandé : « Où est M. Giraud ? »

• Ou lui avait répondu que M. Olivier Giraud était en Belgique et ne rentrerait que le lendemain.

— Tiens, c'est vrai ! J'oubliais, moi 1

Les commis s'étaient alors entre-regardés. Comment, M. Guillemard oubliait quelque chose à présent? Il paraissait trpublé! Est-ce que la Dousti faille n'allait pas si bien qu'on voulait le dire ? Des bruits vagues couraient déjà ; il n'y a pas de fumée sans feu. Les employés de la maison même qui avaient acheté de Y Alimentation se répétaient les uns aux autres : « Oh! oh ! je vais vendre ! »

Il y avait foule, rue Chauchat, devant le grand portail de chêne sculpté s'ouvrant largement sur les bureaux de la banque Francp-BLxotique, Un mouvement de voitures, pareil à celui d'un soir de réception, jetait au seuil de Bodillon des banquiers, des courtiers, des coulissiers^ des acheteurs : un défilé d'hommes et de femmes. Guillemard prit la file. Il ressemblait déjà à un solliciteur.

Chez Rodillon comme chez lui, des colonnes de marbre supportaient le fronton où brillait le titre de la banque en lettres d'or.

— Il faut bien inspirer confiance ! songeait ironiquement Emile. Tout ce marbre, au fond, c'est du papier.... et du papier mâché ! »

LE MITXÏON 417

En le voyant deècendre de voilure, dés gens de la coulisse semblèi*ent étonnés. On savait combien Guillemard détestait Rodillon. Tiens, tiens, tiens, que venait donc faire là le grand Emile? Un petit journaliste financier, que Guillemard avait traité selon ses mérites, ricana en apercevant le Roi de la BoustJfaille. Il sortait du cabinet do Rodillon. Ce coquin de Rodil^ Ion lui avait peut-être, pensait Emile, donné, moyennant finances, le conseil de mordre Tennemi au talon.

— Punaise ! grommelait le banquier.

Il lui fallait faire antichambre. Un huissier à chaîne di'argent avait passé «on nom à M. Rodillon qui priait d'attendre.

— C'est déjà bien gentil qu'il ne m'ait point fait répondre qu'il n'était pas visible !

Et, assis, le Coulissier regardait autour de lui avec up3 formidable envie de rire ou de tout casser. C'était superbe chez Rodillon, tout flambant neuf, beau comme un palais. Des garçons de bureau et de recettes, en habits à la française, gris de fer, à boutons d'argent, plaque au biceps, allaient et venaient, portant des sacs et des paquets de billets dont le bruit soyeux continuait, agaçant* les nerfs de Guillemard comme du satin froissé. On en apportait, comptait et recomptait là pour des sommes énormes ! Quelle drôle de chose ! quand on pense que tout cela avait pour prologue une cellule de Mazas !

Il preîiait au gros homme suffoqué, le sang aux yeux, la démangeaison de crier la vérité sous ces

grandes voûtes de pierres froides et chastes comme une église. Un temple! Un temple de marbre élevé à qui? A l'Audace, au toupet de Rodillon triomphant!... Et, dans ce vaste établissement princier, plus somptueux encore que tout ce qu'il avait bâti, Guillemard se sentait pris, cadenassé comme dans une prison. Il se figurait que c'était là comme un Mazas luxueux. Ce mouvement qui Tentourait lui semblait celui d'un préau à l'heure de la promenade. Ces garçons avaient des aspects de gardiens. Ces clients affairés étaient des visiteurs curieux. Et, dans cette prison de marbre, il n'y avait qu'un prisonnier, lui, Guillemard, qui sentait, de toute cette pierre luisante, tomber sur ses épaules une majesté de cathédrale et un froid de tombeau.

— M. Rodillon est à vous, monsieur, dit l'huissier.

Guillemard se leva, appela à lui tout son courage et, vert comme un noyé, entra dans le cabinet où, étalé sur un divan, Rodillon l'attendait, les jambes croisées.

Emile le vit tout de suite dans le clinquant de ce bureau, et son regard alla tout de suite à cet homme qui ne se dérangeait même pas pour le saluer.

D'aspect à la fois plus noir et plus jaune, Rodillon, — ce charbonnier atteint d'une maladie de foie, comme l'appelaient les gouailleurs, — avait, sur la face, une joie féroce. Il rayonnait atrocement.

Guillemard ne voyait que ses dents et ses yeux. Il alla droit comme un boulet à l'homme assis ; sans hé-

LB MIIiLION . 419

siter, sans réfléchir, comme on avale une pilule, il lui tendit la niain et dit :

— Rodillon, je t'ai offensé, je le reconnais!... Je te demande pardon !

C'était sauter à l'extrême, aborder le chat-tigre en face, faire, d'un bond, le sacrifice de son amourpropre, presque de sa dignité. Guillemard venait de le faire sans songer, sans chercher des mots, .sansécouter lui-même ce qu'il disait. Il lui semblait que ce n'était pas lui qui parlait. Une nécessité le poussait. L'ayant vu humilié ainsi, tout de suite, Rodillon ne pouvait plus demander d'explication. Qu'avait-il à dire ?

Célestin se donna le plaisir mauvais de regarder Guillemard debout, sa large main tendue et sa figure s'empourprant peu à peu sous le ricanement froid qui accueillait cette demande de pardon.

Puis, après avoir bien joui de la stupeur humiliée du bel homme :

— La faim chasse le loup du bois et la petite peur pousse aux excuses, hé ? dit-il. Tu es coulé, hein, mon bon?

Guillemard sentit comme deux plaques froides se coller à ses joues.

— Rodillon, fit-il, j'ai été trop loin... On dit des choses qu'on ne devrait pas dire... Écoute... Fais une bonne action en faisant une bonne affaire... Tu as en mains les titres de V Alimentai ion.. .Garde-les... Laissenous reporter... Dans un mois, tu seras payé...

— Ou, dans un mois, vous aurez, en découvrant Pierre pour couvrir Paul, mangé vos derniers millions et je serai le dindon de la farce... Non ! dit fermement Rodillon, je n'ai qu'à serrer la vis... elle sera serrée — et raide !

Il était féroce, le ton hargneux et sévère, la voix sans merci, -r Rodillon, ce que tu as fait là, entre nous, tu sais!...

— Ah ! interrompit le petit homme en se redressant sur le divan... J'ai agi comme j'ai voulu, entendez-vous ? Vous m'avez bêtement insulté, lâchement, devant une femme, — je vous ai promis de vous retrouver. Pincé, mon cher ! Tant mieux pour moi ! Tant pis pour vous !

Il ne donnait plus à Guillemard ce tutoiement qu'on se renvoie en Bourse comme le volant d'une raquette. Il traitait en inconnu cet ennemi qu'il tenait sous son genou, pour l'égorger.

— Molina ne vous a pas insulté, lui!... balbutia Guillemard qui avait plus envie d'injurier que de supplier.

— Eh ! fit Rodillon, jo me moque pas mal de Molina! Il est votre doublure, il en subira les conséquences... Ah! je savais bien que vous étiez à sec!... Je connaissais votre fortune à dix mille francs près!... C'est une vingtaine de millions qui vous manquent, n'est-ce pas ?

— Je vendrai tout, dit Guillemard, fièrement. Rodillon eut un mauvais rire :

— Je l'espère fichtre bien ! Et quand vous serez

dans votre dernière chemise, vous verrez, mon cher, si c'est facile d'aller à Mazas ! D'autres aussi honnêtes et aussi malins que vous y ont couché !

— Rodillon..,

Il y avait dans la façon dont Emile prononçait ce nom autant de supplication que do menace.

— Je sais, reprenait le millionnaire à tournure d'huissier, on dira que la combinaison Stockleit était une malice un peu noire... Ruse de guerre !... Quand on y est de sa vie, on se bat comme on peut... Le grand Sichel, qui est le million intelligent, artiste et re-pecté, en a bien fait autant... Vous connaissez son coup avec le syndic des agents de change?

— Qu'est-ce que c'est? balbutia Guillemard, stupéfait de voir maintenant Rodillon railler, prendre des airs dégagés de causeur, jeter une anecdote gouailleuse dans ce téte-à-tête sinistre, duel où se jouait l'existence de deux hommes.

— Eh bien!- notre grand Isaac Sichel ne voulait pas que le syndic arrivai en Bourse assez tôt pour contrecarrer un ordre que lui, Sichel, avait donné... Il l'a invité à déjeuner, après déjeuner, lui a montré sa galerie, sans lui faire grâce d'un Van Dyck et ses bibelots, sans lui épargner une tabatière... Le temps a passé, et quand le syndic est arrivé à la Bourse — pft ! — enlevé, c'était pesé ! C'est assez malin ! Chacun son goût Sichel a trouvé le déjeuner. Moi j'ai inventé William Stockleit. Il est aimable, n'est-ce pas, mon Américain?

Ah ! cetlo fois, Guillemard avait envie de sauter à la gorge de ce drôle qu'il venait implorer et à qui; tout à l'heure, dans une sorte d'élan confus, il présentait la main! Rodillon l'eût prise, cette main, que, peut-être, sincèrement, Emile eût souhaité se mettre en quatre pour effacer sa colère d'autrefois. Mais, au lieu de comprendre l'affreux effort de Guillemard s*humiliant, venant là comme fouetté et soufïïeté, Rodillon ne voyait que sa vengeance de bafoué à savourer et cet échappé de prison affectait une prudhommie solennelle comme pour railler plus atrocement encore le malheureux homme. Si ça ne valait pas un coup de poing dans le visage, ça!

— Savez-vous une chose? disait Gélestin, jouissant de la grimace de douleur de cet homme... Dans tout ça, je représente la morale tout simplement!... Oui, moi, l'homme de Mazas, comme vous m'avez appelé, mon cher ! Il n'est pas permis de développer les appétits d'une foule comme vous l'avez- fait avec votre Boustifaille! Tout le monde se jetait là-dessus, grâce à vos annonces, au tam-tam de vos grosses caisses, comme des chiens sur la pâtée!... Tout le monde tripotait à la Bourse... De simples particuliers, des amateurs, faisaient plus d'affaires à eux tout seuls que des maisons de coulisses. On a bu plus de Champagne à Lyon en un mois qu'on n'en avait ïlôté en dix ans ! Des commissionnaires du coin jouaient sur la BousiifaUle^ et ça montait, ça montait, grâce à vous, diable ! Où serait-on allé ? Je coupe le cou à la spé-

LE MIÏ.L10N 423

culation ! Là, net ! Eh ! eh î On me donnera peut-cHro le prix Montyon, cette fois... Pourquoi pas?

— Écoute, interrompit brusquement Guillemard, tout^ ce que nous disons là ou rien, c'est la môme, chose !... Veux-tu perdre ton argent? C'est bien simple : livre les titres ! Nous serons débordés, tant pis pour moi, tant pis pour toi, comme tu dis! Veux-tu, au contraire, faire une bonne affaire ? Je te Tai dit, garde les titres! J'ai en Belgique un charbonnage, Saint- Luc, dont on ne me donnera pas la dixième partie de sa valeur si je suis forcé de le vendre du jour au lendemain comme tu vas me contraindre à le faire... Si lu veux attendre, ce charbonnage seul serait capable, ma foi, de combler le fossé. Je n'en sais rien, je no connais pas le terrain, mais un de mes commis est làbas et, dans huit jours...

— Ah ! dans huit jours ! dit Rodillon.

Il arriva droit sur Guillemard, le regarda de bas en en haut, ses yeux jaunes injectés de rancune, et lui jeta ces mots au front comme un jet de bave :

— Dans huit jours tu seras exécuté et tu ne pourras plus remettre les pieds à la Bourse, et je l'en aurai chassé, moi, moi, l'échappé de Mazas !

— Ah ! misérable !

— Je t'ai dit que tu me le paierais ! Tu me le paies! Ça me coûte cher, mais ça vaut ça !

Il avait pressé le bouton d'un timbre électrique. Un huissier parut.

— Une autre personne ! dit Rodillon du. ton d'un ministre, un jour de réception.

Et tournant le dos à Guillemard, il alla s'asseoir devant une table chargée de papiers tandis qu'Emile sortait, des gouttelettes de lumière lui sautillant devant les yeux, tout son sang au front, — ivre, furieux, cherchant sa voiture sans la voir.

C'était fini. Oui, fini, cette fois. Il valait bien la peine d'avoir été lâche et d'avoir subi cette humiliation ! Tout à l'heure à la Bourse, Rodillon allait faire son coup, livrer les titres. Demain, Molina et lui seraient enfoneés- La liquidation les emporterait comme des fétus dans un coup de vent. Plus de roi de la Bourse et de la Boustifaille^ plus de Guillemard, plus rien!

— Faisons encore une fois bonne figure, se dil-il. Il déjeuna au café Anglais, d'un œuf à la coque et

d'un verre de Château-Yquem, alla faire un tour aux Champs-Elysées pour se rafraîchir les idées, puis, par la rue Vi vienne, alla à la Bourse et, regardant les tableaux noirs où l'on écrit le cours des valeurs à la porte des changeurs, il lisait, par avance, dans une hallucination sinistre l'effroyable baisse de la Société d alimentation.

Le mot vulgaire lui sonnait aux oreilles comme un glas : — Dégringolade !

Il s'arrêta au télégraphe et envoya une dépêche à Olivier Giraud, à Mons :

« Vendez charbonnages à tout prix. J'attends réponse. »

Puis, lêle haute, ii entra dans la cohue et les hurlements de la Bourse, avec son sourire des jours de \riomphe. Il devenait comédien pour mieux tomber. Seulement il avait aux tempes des rougeurs de fièvre et ses mains brûlaient. Il passait souvent sa langue sur ses lèvres sèches.

D'un groupe il vit tout à coup sortir Molina, hagard, qui vint droit à lui, disant très bas d'abord :

— Eh ! bien ça y est! Fichus!... Collés au mur!... Il livre les titres I

— Je sais bien !

Puis Molina, criant presque,les yeux hors de la tête :

— Ah! Rodillon! legredin!... Si je le tenais dans un coin, lui ou seulement son Stockleit... quelle marmelade! Stockleit? Je lui fais manger sa barbe !

— Tais-toi, dit Guillemard. On ne sait rien ! Et nous nous en tirerons peut-être.

— Nous en tirer ? Ah ! Ah !

Molina pouffait de rire.

— Mais c'est réglé, mon vieux, le paquet est fait !... Je n*ai plus qu'une idée, casser le Stockleit en deux ! D «ux Stockleit au lieu d'un, ça sera amusant !

Il se perdit dans la foule, rouge, bondissant, les gestes saccadés, pareil à un fou. ,

Guillemard eut la perception de quelque détraquement cérébral dans ce malheureux éperdu. Il le laissait courir, affectant, lui, un calme superbe tandis qu'autour de lui, comme un grossissement de clameur montait devant l'amas de titres que les agents de

Hodillon jetaient sur le marché. Et sous, oet amas, eomme les épaules d'un homme plieraient sous lun ' ^ardeau, la valeur baissait, baissait, les cours sans' soutien s'écrasaient, comme une masure tombe, Guillemard assistant à Técroulement de son œuvre. On ne lui parlait plus, — ou on lui parlait trop. Des questions lui sautaient au visag^. Il y répondait en haussant les épaules, le sourire tranquille, le cœur troué de coups de couteau. On ne pouvait croire qu'il laissât de gaieté de cœur, tomber les cours de ï Alimentation. On croyait encore à une ruse. La baisse entraînait la baisse, comme une pierre une avalanche. Tout baissait dans une panique de débâcle. Et Guillemard restait là, faisant face encore à la déroute.

Quand il descendit, majestueux toujoui's, étalani comme par le passé sa carrure large, les marches de la Bourse — son Capitole d'autrefois, — il eut la sensation terrible qu'il ne les remonterait plus et il fît des pas plus lents, comme s'il se fût agi de l'arrachement d'une patrie et d'une poussée vers l'exil.

La dernière Bourse ! Jamais il ne reviendrait là peutêtre! Jamais!

Il en eut comme un éblouissement et s'airéla un moment.

Quelqu'un lui dit :

— Vous avez vu VÉcho de Paris qui vient de paraître ?

C'était le journal du petit gazetier rencontré, le matin, chez Rodillon.

Guillemard pressentit quelque infamie^ On lui tendait le numéro . Il lut Thistoire de sa visite à Rodillon racontée sous une forme fantaisiste et méchante. Des railleries ei des calomnies. On parlait de « l'humilité de E. G., le ooulissier bien connu » et le petit journaiiete citait une vieille fable d'un nommé Bourget :

— Peste ! dit Guillemard, il n'a pas perdu de temps pour conter la chose !

La coulisse ayant monte

Tout Télé Se trouva fort dépourvue Quand la baisse fut venue; Plus de primes, d'actions, De rentes, d'obligations.

Elle alla crier famine Chez la Banque, sa voisine, La priant de lui prêter Quelqu'argent pour tripoter Jusqu a la hausse nouvelle.

— Fripouille !

Kl, froissant le journal, il le jeta à terre, le papier roulé en boule disparaissant par une bouche de fonte et allant tout naturellement à son domicile ; un égout.

Alors, suffoquant, étouffé, navré, Guillemard se jeta dans son coupé. Il passa à sa maison, rue Taitbout, afTectant encore un calme superbe.

Le caissier lui dit, très blême :

— Vous savez la nouvelle, monsieur Guillemard?

— Quelle nouvelle ?

428 ' LE MILUON

— M. Molina !

— Eh bien?

— Il est entré chez Tortoni, Tair tout drôle; il est monté sur une table, a ôté son pardessus^ son paletot, et Ta jeté au garçon en disant : t C'est de Telbeuf ! Fais-en une veste! » On Ta cru ivre. On Ta emmené...

Guillemard se sentit prêt à tomber raide.

— Molina ?... Ah! le pauvre garçon !... Mais ce n'est rien, j'espère?... ce ne sera rien?...

— Une fièvre chaude !...

— J*irai le voir !

Il donna des ordres, signa des mandats rouges sur la Banque et dit : A demain! Puis il sortit très, calme.

— A rhôtell dit-il au cocher.

Rue d*Offémont il put laisser éclater sa colère, sa tristesse, l'angoisse et la rage qui Tétouffaient. Il arracha sa cravate et rugit comme un taureau. Des hoquets soulevaient sa poitrine, et, dans ses yeux gris, des larmes venaient, grosses comme des pois. Raymonde accourut et fut effrayée de ce désespoir farouche. Cet homme insolemment robuste avait Tair d'un enfant battu.

— Tu ne sais pas ? dit-il, nous sommes ruinés, ma pauvre petite !

— Ruinés ?

Elle resta un moment étonnée, étouffée elle aussi, et se mit à dire :

— Est-ce possible ?

— C'est certain !

— Ruinés ?... Éh ! bien, nous redeviendrons riches l dit-elle, effarée devant le désespoir de son père.

Il ne répondait pas, restait écrasé, regardant le lapis.

— Voyons, papa ! Tu as gagné de l'argent si facilement I Tu en regagneras, va !

— On peut gagner de l'argent : — on n'en regagne presque jamais.

Raymonde ne Favait jamais vu ainsi, les veines gonflées, des gouttes de sueur lui perlant au front. Elle crut qu'il allait mourir. Elle appela.

Miss Maud accourut.

— Oh ! dit-elle de sa voix brève... Ce n'est rien. . . rien !

Elle tira de sa poche un flacon de sels anglais et le fit respirer à Guillemard qni la regardait comme abêti.

— Merci, miss Maud !

— Miss Maud, dit Raymonde en essayant d'être gaie, m'apprendra comment on devient institutrice !

— Qu'est-ce que vous dites là donc, Raymonde? Guillemard fit signe à sa fille de se taire, mais miss

Barker le connaissait, ce vent de malheur qui passe dans les demeures humaines.

D'un ton doux, tout à coup, et triste, se tournant vers miss Barkpr, Guillemard balbutia :

— Miss Maud, vous pouvez nous laisser.... Je vais mieux et décidément ce n'est pas un jour de joie!

Raide comme un horse-guard à la parade, l'Anglaise

répondit d'un Ion sec où il y avait plus d'émotion qu'elle n'en voulait laisser paraître :

— Tous les jours que je passerai sous ce lôit seront des jours de fête, monsieur, tous!

Et le soir, lorsque Raymonde lui parla d'une séparation possible, miss Maud, froiùement, avec une sorte d'éloquence nette, coupante, en acier, lui prouva que seule, sans parents, elle serait « la bien obligée du logis », s'il lui était permis enccu^e de vivre près de son élève et, au besoin, de partager les épreuves de la maison en amie.

— Je n'ai plus de famille qu'ici et chez le père d'Andrée. J'étais la plus jeune de sept filles, ajouta l'Anglaise, et pas une de nous n'est mariée... Trop pauvres! Savoir faire des conlitures n'est pas une dot... Moi, j'avais un fiancé... Il m'eût épousée lui.. Il est mort aux Indes, pauvre cher Harry!... — Je sais ce que c'est, le malheur! — Je vous aimais beaucoup déjà... je vous aime plus... beaucoup plus!

Raymonde lui sauta au cou et ce fut peut-être une des seules fois de sa vie où miss Maud Barker eut la faiblesse de pleurer.

Ce soir même, Louis accourait, effaré, demandant à voir Guillemard.

— Tu sais, Emile, dit-il brusquement — j'ai trois millions!...

. — Eh! bien, après?

' — Après? Prends-les ! Came débarrassera ! Parole, dit le peintre étrangement; — ils me gênent !

— Et tu resteras sans le sou ?

— L'homme à Tétat primitif est plus heureux ! Et puis faisons mentir le dicton de Rothschild qui prétend qu'il n'y a que les portiers qui soient ruinés par la Bourse !... Ruinons-nous !

— Tu es fou ! C'est bien assez que je me dépouille, moi!...

— Oh! tu prendras mou argent!... cet argent, dit Louis d'un ton brusque, je le veux!... je t'en prie !

Guillemard se demandait si, comme Molina, Louis n'avait pas un accès de fièvre chaude.

Non, non, Louis n'avait ni fièvre ni folie. Il arrivait là comme d'un élan, et Guillemard, cal homme d'argent, était étrangement surpris de rencontrer ce mépris de l'argent chez un cousin qu'il eût peut-être — qui sait? — laissé se tirer d'affaire, dans son coin, en pareil cas.

1 — Je ne te connaissais pas, Louis! lui dit-il.

— Ce n'est pas étonnant, répondait le peintre. Je ne me connais pas très bien moi-même.

Guillemard sortit, ce soir-là, pour aller savoir des nou. velles de Molina. On l'avait reconduit chez lui. Il criait à son domestique : « — Je te vends 6000!.. Achète! Ça montera ! » — Ou, retrouvant dans sa crise les vieux souvenirs des années de misère, il se croyait ^ncore sur je port marseillais et taisait l'article aux matelots maltais : — ChandiTpabits! Marchand d'habits!

Guillemard ne voulut pas entrer ; il avaif. peur de

{Si LE MILLIO.V

revoir, aliéné, ce vieux compagnon de ses batailles. Un fou, lui, Molina le Tombeur, si gai, au foyer de la danse ! Molina fou!...

— Non, je ne pourrais pas voir ça!

Mais, à travers la porte de la chambre, Guillemard enlendait la voix et le rire du gros homme répétant avec son accent phocéen :

— Eh ! té! donc! Un paletot de première qualité. Ce n'est pas vendu, c'est donné! Chand d habits!

Pauvre diable ! Guillemard sortit comme poursuivi par un fantôme. Il trouva chez lui Raymonde encore debout qui l'attendait et lui dit doucement :

— Courage, papa ! Je serai brave! Vends tout s'il le faut. Ta petite cocodette de fille vaut mieux qu*elle n'en a l'air. C'est comme Louis! N'est-ce pas, c'est un brave garçon, Louis?

Guillemard embrassa sur ses cheveux dorés la chère petite. Il se sentait attendri confusément. Il se coucha, ne put dormir et se réveilla brisé.

Il était tout étonné de n'avoir pas eu de nouvelles de Victor.

— Il ne sait peut-être pas, dit Raymonde.

— Louis Ta bien appris, lui!

On lui apportait son courrier.

Raymonde mit sa main blanche surlepa'|uet de lettres et de dépêches.

— Je parie, dit-elle, mélancoliquement mais très gentiment, qu'il y a là dedans une lettre de M. de Lansac qui regrette son lilas blanc et une autre de M. La-

, coste qui, sous prétexte de la retoucher, réclamerait volontiers son aquarelle !

Guillemard essayait de sourire.

Une dépêche qu'il décacheta était d*01ivier. Le jeune homme répondait simplement : « J'arrive. xTai à vous parler. »

— Soit I fit Guillemard. Mais a-t-il vendu ?

Il regarda l'heure du départ du télégramme daté de Mons. ^

— Au fait, il la suivra de près !

Il la mit de côté et ouvrit une lettre.

— A la bonne heure ! flt-il. C'est de Victor I Il lut tout bas et dit : C'est particulier, ça !

— Quoi donc? demanda Raymonde.

Guillemard lui tendit la lettre.

€ Si j'étais bien portant, écrivait Ribeyre, je serais allé chez toi, mon cher Emile, ou t'aurais demandé de passer chez M« Auboin. Mais je suis encore souffrant, Je te prie donc de vouloir bien te trouver ce soir mardi, chez moi, à six heures. Affaire grave et qui te sera agréable. Ton ami. »

— Il ne parle pas de la Bourse ! dit Guillemard.

— Non,., affaire grave pourtant! Et qui te sera agréable !

— S'il allait, lui aussi, m'offrir ses millions ? fît Guillemard amèrement. Ah I ça ! ça existe donc la famille?.. . Mais non ; Victor a sa fille à doter !

Il regarda tristement Raymonde, cet homme habitué à rire de la vie, et hochant la tête :

434 LE MÎLLIOW

— Andrée est plus riche que toi, maintenant ! dit-il. Elle jeta un long regard très doux à son père et

lui dit lentement :

— Ne t'inquiète pas, va ! Je ne serai pas un pour compte! On m'épousera... même sans un sou !

— Ah ! bah ! fit Guillemard avec colère — un marquis de carton ! Un prince de pacotille !

— Un prince... de l'art, répondit Raymonde, qui se souvenait des répliques du cousin Louis.

— Ma parole, monsieur Ribeyre, il y a plaisir à vous regarder I

C'était Olivier qui, tout joyeux, s'étonnait lui-même de Panimation du visage de Victor. Il ne l'avait jamais vu aussi souriant et aussi vivant. Les yeux brillaient; une joie intérieure passait sur ces traits fatigués d'ordinaire et tristes. Olivier en était tout gai.

Il arrivait de Belgique en droite ligne. Il était allé rue Taitbout, au bureau de Guillemard, en descendant de wagon et il avait apporté là une nouvelle qui avait failli donner un coup de sang à Emile.

— Une mauvaise nouvelle ? demanda Ribeyre.

— Au contraire ! ... M. Guillemard, avec sa fièvre de valeurs immobilières, négligeait de s'informer même si les charbonnages de Saint-Luc valaient quelque chose. On les laissait là, en souffrance. Une Compagnie belge, des banquiers de Mons et de Charleroi, associés à la maison Peteghem, de Bruxelles, m'ont chargé pour votre cousin de propositions inespérées. Un achat

436 LE IflLLIOX

ferme, pour une somme qui peut dépasser trente millions et un intérêt.... léger, il est vrai, mais garanti, conservé dans les bénéfices à venir. Et il y en aura, des bénéfices car des ingénieurs sont tout prêts à remettre Saint-Luc en activité et M. Peleghem veut grandement lancer TafTaire !

Victor écoutait, toute sa joie se doublant par ce que lui disait là Olivier. Si la combinaison proposée par les^ banquiers belges était sérieuse, Guillemard se trouvait donc remis à flot ! Il n'avait peut-être plus besoin de personne! Ribeyre en était heureux profondément, mais il n'en poursuivait pas moins l'idée (ju'il avait résolue et la suivait comme une consigne. Il parcourait le salon de la rue de Châteaudun avec une activité singulière, des soupirs soulagés, un mouvement inaccoutumé.

— Mon cher enfant, dit-il à Olivier, vous connaîtrez bientôt (il regardait sa montre), dans une heure, les^ dernières volontés de Sylvain Ducrey !

Ce nom sembla brusquement couper la gaieté d'Olivier.

— En quoi ces volontés peuvent-elles me concerner ?

— Vous verrez... vous verrez...

Et Victor continuait à marcher, rajeuni dans sa redingote, et rayonnant comme si un grand bonheur lui fût venu.

— Alors, dit-il brusquement, vous me trouvez mieux, Olivier ?

— Et c'est un plaisir que vous ne m'aviez pas donné

depuis longtemps. Quand je suis parti, l'autre soir, vous aviez une expression attristée qui m'inquiétait un peu. Aujourd'hui, ah ! je vous retrouve avec une animation et une force de vie qui m'enchantent !

— Je serai mieux encore tout à l'heure, dit joyeusement Ribeyre et mieux encore, mon ami, quand nous nous retrouverons si vous voulez.. . à la besogne ensemble.. . Oui, j'ai des projets... Vous deviez bien penser que je ne resterais pas oisif, n'est-ce pas? Vous saurez quels plans je conçois. . . Je veux me remettre à l'œuvre mais avec des idées nouvelles. Vous aviez souvent raison contre moi, autrefois dans nos discussions . . . vous verrez que je m'en suis souvenu... Plus de routine ! plus de routine !

— Ah ! fit Olivier en souriant, comprendre l'avenir et tenir compte du passé, c'est le problème.

' Il baissa la voix et demanda comme en confidence :

— M*^® Andrée est contente de votre décision nouvelle?

— Très contente I

— Elle n'est pas inquiète de vos projets de travail?

— Elle en est enchantée, elle en est fière !...

— Je voulais, dit alors Olivier hésitant un peu, vous dii'e, cher monsieur Ribeyre, tout ce que j'ai d'affection

, et de dévouement pour M"* Andrée et vous demander...

Ribeyre comprit. Il interrompit vivement le jeune homme.

— Chut ! chut ! pas un mot jusqu'au moment voulu !

— Mais ma voloaté, à moi, ne peut pas cbaDger, dit Olivier fermement.

— Oui, oui.., vous êtes de ceux qui savent toujours rester libres ; mais elle a dit aussi € sa volonté », elle ! Soyez tranquille, cher enfant, vous n'avez pas longtemps à patienter»

n tressaillit, mais joyeusement, en entendant sonner le timbre. C'était peut-être M* Auboin qui venait.

Une seule lampe éclairait encore le salon, empli d'un crépuscule gris de février. Victor appela pour demander des lumières. Geneviève et Andrée attendaient dans le boudoir de M"* Plibeyre. Tout à l'heure, en ce salon, la famille entière se trouverait réunie.

— Quelle j oie I ah I quelle joie! Ah! délivrance ! pensait Victor.

Il demanda au domestique :

— Qui a sonné ?

Louis entrait, répondant lui-même ; et, en l'apercevant, Victor dit très vivement à OHvier :

— J'aurais à parler à Louis, mon cher enfant... Voulez-vous nous laisser un moment ? Ces dames seront enchantées de vous voir ! ... Je vous demande deux minutes seulement !

Victor avait hâte de se trouver seul avec le peintre. Olivier sortit, Louis le priant gaiement de lui pardonner s'il le chassait, et, dès que ces deux hommes qui s'étaient trouvés ainsi face^à face, sur la terrasse de Ville-d'Avray se sentirent seuls, Louis comprit au

regard de Victor qu'il s>gi8$ait de ce pa^sé qui lui pesait sur le cœur effroyablement.

— J'ai repu ta lettre, dit41 a Ribeyre. Qu*ôst-oe qu'il y a?

•^ Il y a, répondit Victor après avoir regardé instinctivament si les portes étaient bien fermées, que c'est notre vie qui va se jouer ici, oui, dans un moment }

— Notre vie ?

— Notre honneur, notre orgueil, comme tu voudras. Ah ! Louis, cet orgueil là, l'orgueil de soi-même, c'est notre force ! C'est en lui que nous puisons les résolutions et les fiertés de notre vie... Eh! bien, Louis, toi, oui, toi, qû'as-tu fait de ton orgueil?

— Je l'ai tué I dit Louis sourdement. Et quand ton orgueil à toi te rappelait au devoir, je t'ai empêché de l'entendre. Je t*ai poussé à une infamie et, qui pis est, à une sottise.

il dit ferrpement comme Ribeyre l'avait dit à sa fille :

— Victor, je te demande pardon !

— Ah! je te pardonne, va, car si tu as souffert ce que j'ai souffert, tu as tout expié... N'est-ce pasi Louis, pendant quelques jours tu t'es cru heureux? Et après ? Je te voyais bien, tu fuyais Olivier qui t'aime et qui te cherchait toujours... Comme moi tu t'es senti lâche, et tu as subi ton propre mépris ! Plus de gaieté, Louis ! plus d'avenir, plus de fierté devant ton œuvre, plus d'amour même pour ton artl... Tu as senti

mourir ta force !... Tu as connu la peur, tu as perdu le sommeil!...

— Ah! quel pain j'ai mangé!... dit Louis avec un cri amer. Et que tu le sais bien par toi, tout ce que j'ai ressenti!... Je regardais tout à l'heure avant de venir mon tableau... un tableau oii j'ai cru mettre ce que j'ai en moi tout entier... Ma parole, j'ai perdu la vision réelle des couleurs comme la perception des choses morales... Je ne sais pas ce que je suis... Ua^faux peintre comme je suis un faux millionnaire ! Rien ! rien, rien ! Ah ! ce que ça coûte, une mauvaise action et ce que ça'pèse, un argent volé !

— Eh ! bien répondit Victor, que remuait ce désespoir 011 Louis mettait un rugissement de colère contre lui-même, si je te disais maintenant : « Il faut relever la tête — aujourd'hui même — et désormais la garder haute ; il faut revivre, il le faut, et voici l'heure de rendre notre héritage !»dis, Louis, que répondrais-tu?

— Je répondrais : Je suis prêt. Et tout de suite. Et bravement ! Et dépêchons-nous ! cria Louis.

— Ta main, Louis, merci ! dit Victor qui sentit les doigts de son cousin serrer les siens dans une étreinte joyeuse.

Tout d'un coup, Louis demanda, hésitant un peu :

— Victor... Et... et ta femme?

— Elle prendra exemple sur Andrée, dit fièrement Ribeyre. Elle sera la mère vaillante d'une honnête fille !

— Maître Auboin ! annonça tout à coup la vieille Catherine en ouvrant la porte.

, — Le salut !... L'orgueil qui renaît, dit alors Victor à Louis, la voix vibrante comme un clairon sonnant la diane.

Le notaire entrait, souriant, aimable, de blanc cra* vaté, papillonnant et posant sur la table du salon sa serviette de cuir pendant que le domestique apportait des lampes, il serra la main de Victor et dit à Louis :

— Ah ! ah ! mon cher monsieur Ribeyre, j'ai encore le temps de vous dire que je suis allé chez vous, l'autre jour... J'ai vu votre Foyer de T Opéra!

— Ah! Vous l'avez vu I... dit Louis, inquiet.

— Je l'ai vu, revu, admiré et réadmiré... C'est charmant ! C'est d'un vrai ! . .. C'est étonnant !... La petite brune qui cambre son soulier rose sur la barre d'appui... Et le monsieur du fond, le carreau dans l'œil... Et la jolie rousse... Ah! l'adorable fillette rousse!... Est-ce un portrait ? On dirait un Clouet !

— Chut ! dit Louis qui devenait rouge.

— Eh! bien! votre tableau... votre chef-d'œuvre.., je le retiens... je vous l'achète... ce que vous voudrez, oui... ce que vous voudrez... — Quoi donc? Quoi? Qu'est-ce que vous avez?

Il était stupéfait de voir Louis, dont Témotion croissait, se laisser tomber sur une chaise, moitié riant, moitié troublé.

— Ce que j 'ai ? Rien d u tout ! Mais j 'étais déj à ému . . . et vous me bombardez la...

— Je vous bombarde grand peintre, parbleu ! Do

la vérité sans trivialité ! Du naturalisme qui ne néglige pas les roses!... Du réalisme qui regarde en haut! Mais c'est parfait... Grand peintre! grand peintre! grand peintre!

— Peintre, moi? peintre toujours! pensait Louis fou de joie. Je vais lui en faire cadeau, moi, de mon tableau, et j'en donnerai pour rien une copie à tout le monde !

On entendait, dans Tantichambre, un bruit grossissant de voix et Victor distinguait le rire deGuillemard, un rire un peu contraint, mais qui semblait vouloir répondre à quelque danger par une bravade. Le domestique annonçait M. et M"* Guillemard, et derrière, dans Tencadrement de la porte, s'arrêtait, toujours automatique et droite miss Barker, à qui Victor disait, lui tendant la main :

— Entrez donc, miss Maud, votre place est ici ; il s'agit aujourd'hui d'une affaire de famille !

— Trop bon, monsieur, répondit l'Anglaise impassible.

— Prévenez madame ! dit Victor au domestique ; M. Giraud est bien au petit salon ?

— Oui, monsieur.

Ribeyre semblait, sur un champ de bataille, un capitaine qui donne des ordres. Il allait de Guiilemard, assez étonné, à Raymonde qu'il faisait asseoii* et il répondait aux questions par des réponses évasives :

— Dans un moment... Vous saui*ez pourquoi... Ça regarde M* Auboin !

Guillemard avait ©u le temps de lui (Jire très vite qu'il orayaifc bien» ma foi^ « ôtre tiré du pétrin )». Ah! quelle douleur I @t quelle ohance I Toujours chanoeux, Emile 1 Les ohQrbopnages de 6aiat-Luc arrangeaient bien des choses.

r^ Est-cp sérieux? dit Victor.

-r Très sérieux. J*ai accepté les conditions de mes Belges. Inespéré, mon cher, ça ! ... Il faut avouer que ton M. Giraud... notre M. Giraud... est un rude garçon! 11 s'est dépêché pendant qu*oa ne savait pas encore à Mons que le Rodillon me taillait des croupières, et il a conclu l'affaire pendant que mon crédit était vierge. Leste. Je n'ai plus eu qu'à ratifier.

— Est-ce fait?

— Par télégramme. Ça vaut le notaire !

— Les notaires, dit gaiement M* Auboin qui n'avait entendu que le dernier mot, on les remplacera bientôt par les téléphones !

La porte qui donnait sur Tappartement de Geneviève s'était ouverte et, dans le salon où la lùiîiière des lampes faisait reluire les cadres d'or et les panneaux de chêne, M™® Ribeyre entra, raide et s'efforçant de sourire, très pâle dans une toilette sombre, et derrière elle, Andrée venait, aussi blanche qu'elle, près d'Olivier qui la regardait, un peu inquiet.

— Qu'est-ce que tu as donc? demanda Raymonde à sa cousine en allant au-devant d'elle pour l'embrasser. On dirait que tu trembles !

— Il faisait un peu froid dans le boudoir!

. 444 LE MIIXION

Les yeux de Greneviève chercliaienty dans le salon, le visage de son mari — ce visage blême, ému, mais où passait une ardeur bizarre, confiante et gaie.

Victor s'était penché vers M* Auboin, assis devant une table de Boule sur laquelle il étalait sa serviette noire. La lumière de la lampe tombait sur le front chauve de Ribeyre et, autour de lui, autour de cette serviette de cuir qui contenait on ne savait quoi d'inconnu, un grand silence se faisait, où l'on n'entendait que l'énorme respiration de Guillemard se remuant sur son fauteuil qu'il faisait craquer.

— Qu'est-ce que ça signifie? pensait Emile.

Geneviève avait Timpression terrible de quelque

malheureux qu'on va publiquement dégrader. Tout à ' l'heure — elle le sentait, — elle serait dépouillée de ce luxe aimé, si enveloppant et si bon !

Elle avait encore la voix de Ribeyre dans l'oreilJe :

— Si nous nous retrouvions comme il y a un an ? On entendit M* Auboin dire à Victor :

— Enfin, monsieur Ribeyre, puisque vous le voulez...

Ribeyre s'était redressé. Sa taille courbée d'ordinaire paraissait maintenant haute et droite, et, fièrement, dans ce salon silencieux :

— Vous semblez être tous un peu inquiets, mes amis! dit-il. M* Auboin va vous apprendre pourquoi je vous ai priés de venir ! . . •

Les yeux du notaire semblaient, par-dessus l'abatjour, chercher quelqu'un dans la pénombre :

ni 'million 445

— Pardon ! Je ne vois pas M. Olivier Giraud, dit-il en faisant le tour du salon.

— Je suis là ! répondit Olivier qui, entre Andrée et miss Maud, semblait, en effet, se dissimuler un peu»

— Que diable, songeait GuiUemard, a donc à faire Olivier dans une réunion de famille?

Le cœur du jeune homme était peut -être celui qui, dans ces anxiétés ou ces curiosités, battait le plus fort. Il lui semblait qu'il était là pour défendre, protéger devant tout ce monde la vénérée mémoire de sa chère morte !

Sa mère I Si le vieux Ducrey, du fond de sa tombe, s'avisait de révéler le secret de la martyre, lui, le fils, se dresserait là publiquement pour dire bien haut ce que Madeleine avait souffert, ce que le vieillard lui avait fait soufTrû*.

— Parlez, maître Auboin, commanda Ribeyre, debout et la voix ardente.

Le notaire se frotta les mains avec lenteur, toussa un peu et dit doucement :

— Mes chers clients, il y a quelques mois j'apportais ici une lettre testamentaire de M. Sylvain Ducrey qui déclarait héritiers de sa fortune MM. Victor et Louis Ribeyre. Bien ! Sans retard, ces messieurs ont été mis en possession.

— Ehbien?flt Guillemard.

M* Auboin détacha lentement cette petite phrase :

— Cette lettre ne contenait pas le véritable testament.

446 Ll MILtiQN ^

Olivier regarda Andrée. Andrée^ souriait.

Geneviève levait ses yeux presque éperdus sur Ribeyre. Ribeyre, toujours debout, la tête haute, rayonnait d'une joie virile.

Le notaire continua :

— Le testament définitif de Sylvain Ducrey, daté du troisième jour qui précéda sa mort, est parvenu depuis entre les mains de M. Victor Ribeyre, ici présent qui me Ta transmis. Je l'ai reconnu comme étant le seul valable, le seul qui puisse avoir force de loi : le voici, dit-il en tirant un papier un peu froissé de la poche de sa serviette noire — et conformément à la Volonté de mon client que moi, vieux praticien déjà, j'ai mes raisons d'honorer... (il regardait Ribeyre devenu un peu pâle), je vais vous en donner lecture.

— Comment! s'écria Guillemard, c'pst Ribeyre qui a voulu?...

— Oui, mon cher, lui-même! dit Louis avec une gaieté brave, tandis que, hochant la tête, Geneviève songeait :

— Le malheur 1 le malheur revient !

Alors, dans le silenoe tombant au milieu de ce salon comme si vraiment la voix du mort eût été entendue, lentement, M* Auboin lut ce papier que Victor saviut par cœur, que Louis écoutait en se disant avec amertume : « C'est cela! C'est bien cela! »— et qu'Andrée, bien des fois, avait ct*u relire en se demandant si enfin, enfin, son père n'allait point parler.

LE MILLION Ail

Il parlait maintenant... Il arrachait de ses dents la fortune.

« Mon, cher Victor y lisait le notaire. J'ai pu avoir Tidée de partager mon bien entre Louis Ribeyre $t toi^ mais,..

n s'interrompit :

— Pardon I dit-il, mon client m*ordonne de tout lire !... « mais la réflexion est venue. Tu es une sorte de rêveur trop peu pratique et l'argent que je te laisserais et que fai gagné dif/icilementy facilement s'en irait. Quant à Louis Ribeyre^ sa philosophie dédaigneuse tant de fois professée devant moi, le rendy tout compte fait y assez riche pour qu'il n'ait jamais besoin démon bien ... Je ne laisse donc rien à Louis^ et je ne te laisse rien, Victor j que le plaisir d'être V exécuteur de mes dernières volontés,,,

Raymonde était auprès d'Andrée.

— Du courage, ma chérie! dit-elle.

Andrée répondit, un beau sourire éclairant son visage calme :

— J'en ai, va!

~ Et Victor maintenant, s' approchant de Geneviève, se penchant vers elle, la sentant défaillir, lui répétait d'une voix tremblante, ce qu'il avait dit à Louis sur le ton d'un ordre :

— Au nom de mon honneur, Geneviève, pu nom de ma fille et de ton orgueil, sois forte!...

M^ Auboin continuait :

« Je donne tout ce que je possède à ma pètite^nièce

Raymonde Guillemard, ûlle de défunte Louise Ducrey^ ma sœur préférée f et f institue ladite Raymonde Guillemard mon héritière. . . .

— Sous cette condition formelle... reprit le notaire... formelle et inéluctable...

— Ah ! bah ! fit cousinette stupéfaite.

L'œil étonné de Guillemard cherchait le regard de sa fille.

— Je veux que ma nièce Raymonde épouse le petit' ûls de mon jardinier^ Olivier Giraud. Tel est mon bon plaisir. »

Andrée, livide, froide comme si la mort veinait, regardait Olivier Giraud qui, aussi pâle qu'elle, lui jeta un regard profond, d*un amour infini.

Raymonde s'était, comme d'un bond, levée de sa chaise.

— Un instant ! dit-elle.

— Tais- toi donc, toi! dit Guillemard presque brutalement.

— Plus rien! quoi, plus rien!... songeait Geneviève.

Ribeyre lui tendait la main, lui répétait à demi voix, ardemment, mettant toute sa vie dans ces .seuls mots :

— Geneviève, compte sur moi !...

Mais Geneviève hochait la tête. Ses beaux yeux hagards allaient de Victor à Andrée comme cherchant un appui et ils s'arrêtèrent, étonnés, swr le regard

mouillé de miss Barkèr qui, tout bas, montrant à a jeune femme Victor et sa fille, lui dit doucement :

— Appuyez-vous donc sur eux, chère. Vous êtes plus forts que le malheur en vous aimant! Aimezvous! aimez- vous !... On n'est malheureux que lorsqu'on est seule... toute seule !

— Est-ce tout? demanda Guillemard joyeux, à M* Auboin.

— Ce n'est pas tout, dit alors Ribeyre, la voix ferme.

Auboin, tenant toujours à la main le papier du vieux Ducrey, lisait :

« Mon neveu Emile Guillemard et sa ûlle ne renonceront pas à des millions tout faits et le mariage de Raymonde avec le fils de Madeleine Giraud me réjouira dans ma tombe. » C'est écrit et signé de la main du testateur et parfaitement légal!... ajouta le notaire froidement.

Pendant que M* Auboin avait lu, Olivier avait cru revoir toute sa jeunesse attristée, les visites atroces à Ducrey, cet escalier de pierre aussi glacé que le cœur du vieillard et où tant de fois sa mère avait pleuré ! Il comprenait bien, lui, la volonté de ce mort qui étonnait Raymonde et enchantait Guillemard; lui ^eul la comprenait peut-être. En lui donnant Raymonde , Silvain Ducrey lui donnait sa fortune sans lui donner son nom. Nom, d'ailleurs, dont il n'eût pas voulu. C'était la réparation hypocrite d'un crime ; le vieillard croyait, avec cet argent, effacer le passé, désarmer la

morte en enrichissant son fils^ paye;* un déshoniiem' avec une fortune •!

Toutes ses colères ignorantes d'enfant, toutes ses révoltes déjeune homme lui faisaient battre le cœur et rindignaient. Il avait des envies de déchirer ce testament où le vieux Ducrey — son père, son père ! — lui faisait ainsi, comme avec mépris, Tindigne aumône de sa pitié !

Guillemard, lui, s'était levé et la poitrine élargie par la joie :

— Selon la condition formelle du testateur, dit-il, je crois que j'aurais à causer avec ma fille et M. Giraud.

— Inutile, monsieur, répondit vivement Olivier, c'est devant tous que je dois déclarer qu'il me sers^it impossible de devenir votre gendre.

— Impossible ? dit Raymonde.

— Parce que?... demanda Guillemard.

Olivier chercha des yeux le regard pur d'Andrée et répondit :

— Parce que je ne m'appartiens plus!

— Pourtant, la volonté du mort... dit Guillemard.

— Je ne la reconnais pas ; je n'ai pas à m'y soumettre !

— C'est une fortune que vous refusez ! dit encore le coulissier, suffoqué.

— C'est mieux qu'une fortune, fit Olivier en se tournant vers Raymonde, c'est la plus charmante jeune fille... Mais je ne suis pas libre! J'aime quelqu'un!

I^E MILLION 45i

Andréa s'appuyait, défaillante, au dossier de son fauteuil.

— C'est do la folie ! pensait Guillemard.

— En cas de refus, la loi prononce, dit M* Auboîn, ^ La loi?

— La loi! répéta le notaire. Elle est souveraine maîtresse, au bout du compte, la loi !

— La loi?... Eh! bien, que dit la loi? demanda Guillemard, de mauvaise humeur.

Ayait-on jamais vu ce M. Giraud qui refusait ainsi sa flUe ! Et Raymonde qui en paraissait toute contente! Elle rayonnait, Raymonde! Comme Ribeyrel Comme Louis! Étaient-ils donc tous fous, dans cette maison ?

Geneviève écrasée, seule, lui semblait logique, étant toute triste.

— Voyons votre loi, dit Emile.

— C'est bien simple, fit M* Auboin, toujours assis. Très simple, quoique très compliqué. Elle est obscure,

;la loi !... Mais je suis ici pour l'expliquer.

Il souriait, regardant tous ces visages tendus vers lui.

— Je reprends les faits puisque le refus de monsieur (il désignait Olivier) remet tout en question.

— Son refus et le mien I dit nettement Raymonde.

— Son refus et le vôtre, mademoiselle, c'est encore plus net. M. Ducrey a trois neveux... Par un premier testament... celui du 12 mars 1880, que voici, il institue M. Victor Ribeyre et M. Louis Ribeyre légataires

universels, ou à titre universel, avec droit d'accroissement réciproque, pour citer les termes techniques. Bon. Il y a un second testament... Du 11 mai 1880..., que j'ai eu l'honneur de vous lire... Par ce deuxième testament, il^ Guillemard est instituée légataire universelle à la condition d'épouser M. Olivier Giraud... Cette clause, inacceptée, doublement inacceptée...

— Doublement! dit Raymonde, que Guillemard bombardait de ses yeux furieux.

— Cette clause doublement inacceptée était-elle inacceptable? Non... On ne peut, il est vrai, engager la volonté d'un tiers sans son consentement... on ne le peut pas... Mais ici on ne contraint pas M"* Guillemard... Elle est libre de refuser le legs...

— D'autant plus que la condition du legs était immorale ! dit vivement Louis qui avait des envies de crier contre ce damné Ducrey qui mariait ainsi les jeunes filles sans leur consentement.

— Immorale? Ohl ne dites pas cela ! ne dites pas cela ! fit le notaire.

— Et si c'est mon opinion !

— Elle est soutenable, votre opinion ! Toutes les opinions sont soutenables. Allez demander au Palais celles qui ne l'ont pas été... Celle-ci même a été consacrée par un arrêté de la cour de Bastia...

— Je me moque de la Cour de Bastia ! Je n'ai pas besoin de la cour de Bastia pour trouver qu'en imposant un mariage à quelqu'un... Quand a-t-elle consacré ça, votre cour de Bastia?

— r En 1828, il est vrai, et je vous Taccorde, les an'êts ne gagnent guère à rester en bouteille. La doctrine admet aujourd'hui que la condition « 5/ un tel épouse une telle » n'est pas illicite, elle n'est autre, après tout, que celle qui caractérise toutes les libéralités en faveur du mariage... Arrêt de la Cour de Lyon, 27 novembre 1868.

— Cour de Bastia I Cour de Lyon ! La condition est immorale ! Immorale !

— Ne dites pas cela ! répéta encore le notaire. Si vous admettiez que cette condition est immorale, M"* Guillemard serait héritière quand même I

— Quand même ? cria Guillemard.

— Quand même. Dans les testaments, les conditions immorales ou illicites sont réputées non écrites^ en sorte que la disposition vaut comme pure et simple... Article 900 du Code civil.

— Eh ! bien, soit, alors, dit Guillemard, la condition est immorale!

— Elle est morale! Je me trompais! Elle est très morale ! fit Louis qui en avait chaud.

— Mais, qu'elle soit morale ou immorale, dit Raymonde, puisque je refuse... puisqueM.Giraud refuse... puisque nous refusons !

Guillemard la regardait avec des yeux!... Insensée, cette petite !... Six millions !

— Eh! eh! fit le notaire, mademoiselle a raison... Elle est bonne légiste, mademoiselle... Son refus rend

la condition, ^valable en droit, défaillie en fait... Le second testament tombe I

Geneviève ne comprenait pas, mais elle s*acôrochait à chaque parole de M* Auboin comme un noyé à une branche.

Et le notaire parisien, narquois, semblait se complaire à faire ressortir les paradoxes et les bizarreries de la loi.

Il souriait, disant :

— Il tombe, le testament, mais il n'est pas nul ! -^ Qu'est-ce qu'il est donc ? demandait Louis.

— Il est caduc.

— Caduc?

— Caduc I Admirez la distinction ! S'il était nul, il ne révoquerait rien. Ayant été valable un moment, il a révoqué le premier testament, et si la condition s'était accomplie, cette révocation serait indiscutablement définitive.

— Voyons, voyons..* L'est-elle, ne Test-elle pas? cria Louis, presque colère.

— Ah!... ah! fit M* Auboin... La jurisprudence et la doctrine sont fort embarrassées.

— Embarrassées?

— M"® Guillemard n'épouse pas M. Giraud, c'eêt bien convenu?

— Non! dit Raymonde, je ne l'épouse pas !

Son père la regarda encore.

— Non, non, non I

— Eh! bien ref)rit M« Auboifi, Merlin, Grôniôf,

Aubry et Rau estiment en pareil cas, que le premier testament revit.

— Le premier testament ? balbutia Victor, devenu blême.

— Le premier? répéta Geneviève.

— Ce premier n'était, disent les légistes que je viehs de citer, n'était révoqué que sous conditions! Delamolombe, la grande autorité caennaise, professe qu'on doit s'en rapporter à Tintenlion présumée du testateur,,.

— Mais son intention évidente, interrompit Guillemard, son intention, c'était que Raymonde héritât.

Sans se troubler, sans même répondre, M® Auboin continuait :

— A-t-il voulu révoquer ses premières dispositions, le testateur ?

— Oui! dit Guillemard.

— Boit. La suôcession ab intestat est alors assurée* Place aux héritiers naturels, c'est-à-dire légitimes, la loi a de ces jeux dé mots. Et alors vous héritez tous... tous... sauf M. Giraud !

— Tous?

— Tous ! Le testateur n'a-t-il entendu faire, au contraire, qu'une révocation conditionnelle? On en revient au premier testament.

— Je ne comprends plus du tout, dit Guillentard. ^^ J'avoue que ce n'est pas limpide, fit le notaire.

C'est confus, soit. Mais un arrêt de la Cour de Cassation du 10 mars 1851 donné en pareil cas aux juges du

fait un grand pouvoir d'appréciation. Voulez-vous plaider?

— Plaider?

Le mot fut répété, dans le salon, sur des intonations diverses, tous refusant instinctivement ce moyen de bataille.

La voix seule de Guillemard paraissait un peu hésitante.

— Bah ! dit le notaire, voulez- vous mon avis d'ami et même d'officier ministériel ? En l'absence de textes précis, le mieux est encore de liquider à l'amiable une situation déhcate ! Tout le monde a des droits pareils sur la succession... Un seul cas aurait pu rendre l'un de vous indigne de l'héritage...

— Un seul cas ? dit Victor.

Le notaire sourit.

— Je ne vous en parle que pour mémoire et pour vous montrer jusqu'au bout, dans ma lanterne magique judiciaire, les cocasseries de la loi... Je suppose que ce second testament ait été détourné, caché...

— Eh bien? demanda Ribeyre, la voix sèche.

— Eh bien, celui qui l'aurait détourné n'aurait plus, en vertu de l'article 792 du Code civil, aucun droit sur les objets détournés ou recelés...

— Recelés? dit Ribeyre tout pâle.

Louis, tout près de lui, lui saisit la main.

— Pas de bêtise ! dit-il tout bas, tu as fais ton devoir !... T'accuser, ce serait trop !...

— Et le plus bouffon, continuait le notaire sans

penser à rien qu'à amuser ces gens et s'amuser luimême de la singularité du Code... le plus comique, c'est que lorsque, tout d'un coup, la caducité du second testament aurait fait le receleur bel et bien héritier, il se heurterait, lui, héritier, contre cette prohibition !... Non, ce que la loi est drôle !

— Très drôle ! dit Louis, la joue plaquée de taches grises, tandis que Victor restait toujours debout, sa main passée sous sa redingote, à la place du cœur, serrant, à travers le gilet, ce cœur gonflé, ce cœur trop gros qui l'étouffait.

— Donc, à l'amiable ! dit joyeusement le notaire pour conclure. Arrangez tout cela à l'amiable ! Dieu merci, il y en a assez de millions pour vous tous !

U s'était levé, regardant gaiement cette famille.

Tous les silences répondaient éloquemment • — Nous acceptons !

Geneviève rayonnante s'appuyait au bras de miss Maud.

Et Ton entendit, dans un petit éclat de rire, gai comme un babil de pinson, la voix de Raymonde dire tout haut :

' — Eh ! bien ! il a bien fait, M. Olivier Giraud de refuser M"« Guillemard !... Bête comme tout, ce second testament... Caduc!... C'est bien caduc qu'il est, maître Auboin?...

— Caduc, mademoiselle.

— Papa m'a toujours laissée libre de moi-même, Louis...

458 LE MILLp^N

Elle regarda le peintre^ bien en face, de ses yeux de pervenche.

— Il paraît que papa a eu peur que je ne trouve pas d'épouseur !

— Toi?

— Moi!

— Pourquoi me dis-tu cela? balbutia Louis.

— Parce que je t'aime bien, tiens !

— Bah ! fit Guillemard. C'est une idée!

Louis avait laissé tomber sur la petite main de Raymonde ses lèvres qui brûlaient. Il eût hésité, un mois auparavant, se trouvant trop vieux. Mais le souvenir d'Alice Hervier était là, le poussant vers la jeune fille et le eb ! mais f eb! mais ? lui chantait aux oreilles. -

— T*épouser?...Tu veux donc me rendre fou, cousinette ?... Qu'est-ce qui t'a donc appris que je t'aime ?

— Mon petit doigt, dit la jeune fille. — Et mieux que cela : mon petit cœur !

Victçr Ribeyre était heureux. Enfin ! il avait donc le droit de relever la tête, de regarder dans la glace son visage maigre sans craindre son propre reproche muet et profond, sa conscience, visible dans la .fièvre de ses yeux! U avait rejeté comme une livrée hideuse cet argent qui n'était pas à lui. L'argent? Étaitce donc tout, l'argent, et une fois qu'on le tient, tout est-il par lui absous et glorifié ? Allons donc ! Il a sa saveur que sa source lui donne ! Celui qu'on a gagné par un franc travail personnel n'a pas le même goût que celui qu'a crocheté l'audace ou soutiré la ruse ! Enfin ! enfin ! il s'était débarrassé du remords qui l'étranglait comme un lacet autour de son cou !

Il ne lui restait que cette pensée douloureuse, chargée encore d'un reproche atroce ; par le fait seul qu'il avait détenu, — fût-ce une heure, — confisqué et caché le second testament, il était déshérité de tout droit sur le premier ! Mais avait-il aussi le droit, en se dénonçant comme coupable d'un délit qui relevait du Code, de

priver son Andrée, sa fille, de la part qui lui revenait sur la fortune de Ducrey? Innocente, Andrée devaitelle payer pour lui coupable? — L'héritage dont il était indigne revenait, d'ailleurs, à Andrée logiquement, légalement, autant qu'à Louis et à Ray monde.

— Tu n'as plus de remords à avoir, non, lui dit un matin, Louis, et maintenant tu peux vivre en paix !

Vivre ! oui, certainement, il pouvait, il voulait vivre ! Tous ceux qui l'entouraient avaient leur part de bonheur. Louis, rajeuni, souriait à Raymonde gaie comme un sansonnet et folle de la peinture et du peintre. Guillemard, tiré d'affaire, soufflait de joie comme un condamné à mort à qui l'on apporte, accepté, le pourvoi en grâce. Il avait laissé presque toute sa laine aux buissons et le Roi de la Boustifaille n'était plus que le Roi de la Diète. Mais il pouvait encore porter le front levé et si, pour sauver le nom, tout y avait passée comme il disait, il avait le droit de regarder comme la boue de ses souliers « l'échappé de Mazas».

— Quand je pense que j'aurais pu être exécuté comme un courtier marron, écrasé comme un insecte ... ou finir comme Molina!... j'en ai la chair de poule! Pauvre Salomon !

Il le revoyait, tel qu'on le lui avait montré, à Ivry, sous les arbres du docteur Luys, la tête rasée, la face convulsée, criant : Cband d habits ! aux aliénés qui le regardaient avec mépris, chacun d'eux suivant son rêve de maniaque... La petite Marie Launay, la danseuse.

avait déjà remplacé Salomon Molina le Tombeur par le marquis de Lansac, l'ami d* Alice Hervier.

— Au moins, demandait Victor au cousin Emile, estu corrigé maintenant ?

Guillemard riait un peu :

—, J*ai été empereur de la Bourse, j'ai abdiqué, mais je ne dis point que je ne tenterai pas un retour de Tîle d'Elbe !

Il se vantait. Épaissi, la tête lourde, menacé d'hémiplégie depuis les angoisses de ces derniers temps, il suivait le conseil du docteur Loreau : il se reposait.

— A cette condition, avait dit le médecin à Raymonde, je réponds de votre père.

— Alors, c'est bon. Papa ne travaillera plus. Décret officiel de M""« Louis Ribeyre, sa flUe !

— Et mon cousin Victor, en répondez-vous aussi ? demandait Raymonde.

Le docteur Loreau hochait la tête. Chez Ribeyre, c'était le cœur qui était atteint gravement. Le médecin surveillait anxieusement les progrès du mal, laissait tomber, de temps à autre, quelque banale parole de confiance. Mais visiblement, la maladie de cœur de Ribeyre, les palpitations, les syncopes augmentaient. La digitale devenait sans puissance. Le docteur parla de la campagne. Il fallait arracher Ribeyre à ce Paris, à ce logis de la rue de Châteaudun où il semblait que de mauvais souvenirs demeurassent tapis. Aux premiers beaux jours, on partirait. Puis, quand reviendrait l'automne, à la rentrée à Paris, le mariage aurait

lieu, le mariage d'Olivier avec Andrée, heureujç, l'un et Tautre, de prolonger auprès de FUbeyre, presque à son chevet, ces chères et souriantes heures des fiançailles qui sont comme Taurore rose des amours.

Anxieuse maintenant, inquiète, Geneviève pressait le départ pour Ville-d'Avray. Là^bas, dans ce lo^ris caché, Victor respirerait mieux, se guérirait plus vite. Geneviève tremblait qu'il ne fût atteint mortellôment.

Il lui disait parfois, la regardant en souriant, la trouvant jolie avec ses beaux yeux noirs :

— Si je n'étais plus là, comme on te dirait bien vite que Ton t*aime !

— A moi ?

Elle essayait de sourire, mais la plaisanterie la poignardait.

— Oh ! que tu te trompes, répondait-elle. Une femme n'a jamais que Tâge de son cœur, et si je te perdais, il vieilhrait vite mon pauvre cœur, va ! D'ailleurs, qu'estce que je dis? je suis déjà vieille : je marie m^t flUe, je vais être grand'mère !

Elle essayait de Iç rassurer ainsi sur ses propices craintes en plaisantant, mais elle avait hâte de le savoir à Ville-d'Avray pour le voir guérir.

Il eut, en effet, en descendant du chemin de fer, en

retrouvant les allées d'habitudes, ses sentiers préférés,

ses arbres, une heure de joie profonde, presque c^n-

' dide. Ces choses gardfiient une partie de sa vie, II ou-

vrait toutes grandes ses narines à Tair des bois. Gène* .viève avait raison : il revivait,

-r- Si tu veuxj disait -elle, cet hiver, quand notre fllle sera mariée, nous irons à Nice... Je ne connais pas Nice... mais ce n'est pas pour moi, va, que j'y veux aller... Un hiver, là-bas, te fera du bien !

Elle ajoutait, souriante, pour lui montrer combien elle était rassurée maintenant et heureuse :

— Nous pouvons faire ce que nous voulons... nous sommes riches I

— C'est vrai! disait Ribeyre*

Il n'allait plus jamais vers ce coin de la terrasse d'où il se plaisait autrefois à regarder Paris. C'était là qu'il avait bronché dans sa droite voie. Il lui semblait qu'il devait se heurter là à quelque chose comme le spectre de son honneur.

— Vois-tu, disait-il, un soir, tout bas, à Louis, dans sa bibliothèque, tandis qu'à travers les vitraux il regardait, dans le jardin, passer sur les allées de sable, les jupes blanches et bleues de Geneviève, de Raymonde et d'Andrée, il y a des êtres en ce monde qui vivent de leur infamie... il en est d'autres qui en meurent. Je crois que j'en meurs, moi! On ne se refait pas, on se subit.

Louis essayait de lui démontrer aloi's, en toute conscience, la vanité de ses remords. Qu'avaient-ils donc détourné ? Un papier inutile, sans valeur, — caduc, — . puisque Raymonde refusait de se pUer au caprice de

Ducrey comme Olivier Giraud, hautain, déclarait que cette fortune, il ne la voulait pas !...

— Chère bien-aimée Raymonde, va! disait Louis. Elle m* aimait ! . . . Moi qui la croyais férue de son M. Olivier. . . Elle m'aimait, moi, mes bêtises, mes paradoxes et mes, cheveux gris!... Nous n'avions qu'à lui dire : • yoilà>le testament! :» pour qu'elle répondît : «Je m' en moquede votre testament et je le déchire! »

— Oui, répliquait tristement Ribeyre, notre crime même était inutile !... Inutile!... Nous n'avions même ps^ besoin de nous salir !

— Vois-tu, disait-il encore, la conscience est uiîe terrible maîtresse; l'homme doit lui rester fidèle... toujours fidèle. Quand on l'a trahie, elle ne pardonne pas!

A la fin, Louis renonçait à consoler cette conscience comme le docteur Loreau à stimuler cette anémie. Il y avait en Ribeyre quelque chose de brisé.

Il se laissait aller, ayant tour à tour l'envie de durer et le dégoût de vivre.

Un jour qu'Olivier lui disait, comme tout le monde :

« — Ce ne sera rien ! » Ribeyre sourit :

— En effet, mon cher enfant, ce ne sera rien, puisque c'est la mort.

Il avait dit cela si doucement et si gravement à la fois qu'Olivier frissonna.

— J'ai interrogé le docteur Loreau, l'autre jour... Il est franc et je suis brave... C'est la dernière atteinte

cette fois... Sûrement... N'appelez pas... je voudrais mourir en m'endormant, sans bruit, sans attrister personne !

Il était assis dans un fauteuil à dossier haut et, par la fenêtre ouverte de sa chambre, il regardait devant lui, presque curieusement, comme s'il en voulait emporter rimage, ces collines toutes vertes, là-bas, sur Tautre coteau.

— Il fait bon ! dit-il, aspirant Tair, son cou sinueux apparaissant à travers son col« entr'ouvert et buvant Todeup du dehors.

Un ciel très doux, d'un gris de perle, avec un soleil chaud qu'on sentait derrière les nuages clairs, s'étendait sur la campagne assoupie. Point de vent. Les arbres semblaient comme endormis. Les acacias restaient immobiles. Un frisson léger agitait seul les extrémités du grand marronnier, près de la fenêtre. Il y avait, dans les feuilles sombres, des petites taches vertes et rondes... Il ne les verrait pas tomber... Il regardait, près des touffes de fleurs, le gazon, les allées presque roses, les saules traînant sur le gravier, et là-bas, — derrière les arbres, — la terrasse invisible où il s'était assis, froissant entre ses doigts le testament.

Une lumière douce tombait sur tout cela, et, dans les lointains, les maisons blanches souriaient, blotties dans les bois...

— C'est joH, ce coin de campagne! Je mourrai donc ici... chez moi... et heureux... oui, heureux, —

il répétait le mot avec une sorte d'ivresse, — heureux, puisque le devoir est rempli!

Doucement Olivier, inquiet, avait poussé un timbre, et, en même temps» tout anxieuseii, Andrée ^t Geneviève étaient accourue^, étouffant leurs pas sur Tescalier.

En ouvrant la porte, Andrée fut brusquement frappée par le changement qui s'était fait sur le visage de son père.

Non qu'il fût pâle ou sombre ; au contraire, il rayonnait, mais d'une exaltation bizarre, d'une fièvre maladive, avec un sourire étrange et plein d'un au delà funèbre.

— Qu'est-ce que tu as? dit-elle vivement.

— Votre père souffre, Andrée ! Une dépêche au docteur Loreau ! dit Olivier.

Ribeyre fit un signe.

— Non... non., je ne souffre pas, je ne souffre pas... Sa main chercha la main d'Andrée, celle de Geneviève.

On l'entendit murmurer, comme dans un soupir:

— J'aurais dû finir le jour où je n'ai pas couru tout de suite, tout de suite, chez Auboin... Situ savais, ditil, en se penchant vers la joue de Geneviève, ce que j'ai fait pour toi!... C'était pour toi, ma Geneviève aimée !

Il parlait comme dans un délire, et Geneviève, s'écroulant à côté du fauteuil, aux pieds de Ribeyre, avec

un déôhirement de toute sa poitrine et de toute son âmp :

— Ah ! dit-elle, en se frappant le front, nous retrouver pauvres comme au jour où il m'a aimée, Taider dans son travail, et manger du pain sec, au besoin, et souffrir!... Maïs le garder, le garder, mon Dieu ! Gardez-moi mon Victor, mon mari, mon maître... et sibon et que j'aime. Ahîquejet'aime!...

Elle baisait la main de Ribeyre ; elle y mêlait ses baisers et ses larmes. Et lui, sentant sous sa caresse les cheveux bruns de son adorée Geneviève, souriait, — de ce ce sourire heureux et doux des heures lasses, avant le sommeil.

— Ne pleurez pas, vous croyez que je souffre? di- ; sait-il, répétant que cette heure était une joie. Oui,

j'ai souffert; mais maintenant... non... se sentir aimé, c'est bon, et pardonné et digne de soi-même 1 Toi , aussi tu souffrais, Andrée j comme moi*., oui, toi aussi; maiç la jeunesse, c'est si fort !

Il appela d'un ton bref :

— Olivier!

-^ Monsieur Ribeyre ?

La voix du jeune homme tremblait.

— Je te les confie, mon enfant. Aime-les bien !

La lumière du dehors éclairait, sur le dossier du ■ fauteuil, cette faco auguste de mourant.

Ribeyre souriait toujours, Tinfini sur les lèvres et ^ dans le regard.

— Geneviève! Andrée!... Je vous ai bien aimées^

468 LE MlLLiav

dit-il. Maintenant comptez sur Olivier!.., Ab! mon pauvre Olivier, je te les lègue ! C'est la vie qui commence pour loi... pour Andrée! Oubliez-moi. . . pas trop vile.. . et soyez heureux... heureux comme je le suis de vous savoir unis! El toi, Geneviève. . .

— Ah ! moi, ma vie est finie, finie avec toi I Tu emportes toute ma joie si tu pars ! Je n'aime que toi !

— Aime-les, eux! fit le mourant en lui montrant Olivier et Andrée.

— Qui est là? dit-il en entendant du bruit sui- le palier, derrière la porte.

Olivier regarda et dit :

— C'est Louis. Faut-il qu'il entre?

— S'il le faut!...

Il sourit à Louis comme il souriait à Andrée el à Geneviève agenouillées à ses côtés ; — comme il souriait à sa délivrance.

Il tendit la main au peintre.

— Eh bien ! mon vieux Louis, voilà donc ma tâche finie?...

— Il n'y en pas eu de plus digne et de plus vénérable, Victor! répondit Louis, la lèvre blême.

Victor s'était dressé à demi maintenant, plongeant son regard sur les bois, les fleurs, l'air, toute cette lumière et cette vie de là-bas.

Puis comme inspiré, avec l'étonnement d'un enfant au seuil d'un jardin :

— C'est grand, la mort! Et quelle clarté! dit-il, la voix changée.

Il resta là un moment, ébloui, souriant, la face illuminée de la joie d*un juste; puis il soupira, et retomba sur le dossier, doucement.

On aurait cru qu'il dormait.

Alors, — à côté des femmes agenouillées et de Louis Ribeyre mordant son mouchoir pour étouffer ses sanglots rauques, — Olivier Giraud s'inclina, et toute sa fermeté d'âme se fondit dans un cri de reconnaissance, dé dévouement et d'amour pour ce mort vers lequel il se pencha, les yeux noyés, le baisant au front et rappelant de ce nom, de ce nom adoré qu'il n'avait jamais donné à personne :

— Mon père!

OF Kev/ York,

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