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CHAPITRE PREMIER

Jean Vaucelles pénétra dans les coulisses du théâtre par la Chaussée-d’Antin. Une odeur de poussière, un peu asphyxiante, vint à sa rencontre.

Des machinistes criaient; puis, après un silence, de grands coups de marteau, un nouveau silence, la voix du directeur exigeant un fauteuil Louis XVI qu’on oubliait de placer. Vaucelles marchait toujours. Il rencontra deux journalistes, le souffleur, le directeur de la scène, le secrétaire générai. Tout ce monde le salua, car le personnel actif et administratif du théâtre était au courant, jour par jour, des phases de la grande passion de Jean Vaucelles. Clotilde Davreux avait exigé le mariage.

Elle prétendait ne pas avoir renoncé à la vertu pour les planches. On la savait fière et on la pressentait d'une distinction raffinée qui n’était pas seulement apprise au Conservatoire. Si sa toute-puissante beauté n’eût ébloui au point de rejeter au second plan les effets de toilette, on aurait remarqué qu’elle s’habillait avec une élégance un peu sévère, et telle de ses compagnes n’avait pas tort de prétendre que la « bonne faiseuse », pour elle, était, non sa couturière, niais la nature. En réalité, Clotüde s’avouait pauvre, incapable de payer les grandes créations de la mode.

Aussi, le directeur, quoique très honnête homme, avait-il vu d’un œil favorable ses amours avec Jean Vaucelles, richissime filateur de Tourcoing, devenu, ainsi que tant d'autres, boulevardier plutôt par convention que par conviction, car il demeurait attaché, sous une apparence légère, aux grandes entreprises industrielles.

Son père était mort. Dieu sait que ni son grandpère ni sa grand’mère ne le talonnaient pour l’amener au travail : leur rêve le voyait loin des affaires, devenu un de ces êtres d’élection dont on vante les richesses et l’élégance. Ils admettaient qu’il eût un talent et qu’il fit partie de l’Académie française; ils louaient donc son intention de composer des pièces de théâtre, mais sans y attacher plus d’importance qu’à l’achat d’un beau yacht ou

d’une automobile à huit cylindres. Quandilsapprendraient que ce beau monsieur, plus de trois cents fois millionnaire, se préparait à épouser une actrice des boulevards, leur désappointement serait sans bornes; mais Jean possédait sur eux un tel empire qu’il ne doutait pas d’emporter leur consentement dès qu’il le demanderait avec quelque instance.

D’ailleurs, le plus surpris de l’aventure était Jean lui-même. Épris soudain de Clotilde, un jour qu’il assistait à la représentation de Navella, drame d’un auteur italien alors en vogue, le jeune homme croyait n’avoir que quelques beaux gestes à faire pour s’attirer les sympathies de la comédienne. On le présenta, et, visiblement, il plut. Quelque vertueuse que soit une femme, sa vertu ne saurait offrir, dans les coulisses d’un théâtre, la même apparence qu’au foyer familial. Jean s’y trompa. Il prit pour une illumination en son honneur le feu de regards étincelants de leur nature; il se crut autorisé à offrir à la plus jolie femme de Paris, volontairement pauvre, une fortune pour un baiser. Clotilde fut « bon garçon ». Elle ne pleura pas, ne s’offensa pas. Elle lui dit, avec une tranquillité qui perça le cœur du jeune millionnaire, qu’elle avait les préjugés les plus bourgeois sur le mariage, et que, surtout, elle n’admettrait jamais qu’un homme aimât vraiment une honnête femme lorsqu’il ne lui offrait pas le mariage.

LE MILLIONNAIKE

— Je me croirais déshonorée d’avoir consenti à vous laisser faire une supposition si humiliante, dit-elle. D’ailleurs, j’accorde volontiers que vous ne devez pas m’épouser. Je suis pauvre et je gagne ma vie dans une profession où la légèreté des mœurs est regardée comme une sorte de sacrifice nécessaire. Vous pouvez, sans doute, par le temps qui court, épouser quelque fille de duc ou de prince, réunissant, sur une tête favorisée du sort, la beauté, la délicatesse du cœur et les dons de l’esprit. Laissez-moi, de mon côté, rêver d’un brave homme capable de gagner sa vie et celle de ses enfants. Je suis d'une famille douloureuse : mon père et ma mère sont morts jeunes, accablés de chagrin ; qu’ils se reposent en moi. Ils ont payé le tribut que doit une race à la passion et à l’agitation.

Sous ces paroles banales, Jean vit une résolution d’autant plus ferme qu’elle n’était pas appuyée sur des motifs subtils. Nulle équivoque possible. Clotilde disait, ou croyait dire, toute la vérité. Mais elle faisait bon marché de son cœur, et son habile sourire de comédienne cachait une profonde, une irrésistible angoisse. Jean lui plaisait. Elle ne pouvait s’empêcher d’aimer le charmant garçon, très doux, très intelligent, et conservant, parmi son attitude mondaine, une naïveté exquise.

Quelle femme ne saurait gré à un homme d’une souffrance véritable éprouvée pour elle ? Clotilde

fut très émue de voir le trouble de son jeune ami et sa pâleur soudaine quand elle lui dit son refus. Il demeura longtemps plongé dans une rêverie douloureuse, puis, par un grand élan de générosité :

— Vous avez raison, mademoiselle, et je m’en veux de n’avoir pas mieux compris un caractère tel que le vôtre. Ma seule excuse est ce milieu de théâtre où vous apparaissez ainsi qu’un paradoxe vivant.

— Qui sait, fit-elle, lequel de nous deux est plus paradoxal dans son milieu ? Je ne représente, moi, que l’éternel malheur de la femme déclassée, et je crois pouvoir dire que les causes qui m’amènent ici ont été tout à fait indépendantes de ma volonté. Il se trouva que, parmi beaucoup de petits talents inférieurs, le moins médiocre que j’eusse fut une souplesse à répéter des phrases et des intonations apprises. Je cherchais à gagner ma vie et j’entrai au théâtre... Mais vous n’avez pas les mêmes raisons d’être ici. Votre destinée est dans vos mains. A votre place, je fuirais ce milieu artificiel, je chercherais un emploi sérieux à de sérieuses facultés.

Elle dit cela passionnément, avec le désir de l’éloigner d’elle, et aussi avec le goût de sacrifice qui est peut-être le plus sûr indice d’un amour débutant. Lui l’écoutait, charmé de cette voix claire, légère-

ment chantante, et ce qu’elle disait répondaittrop à des reproches intérieurs pour qu’il ne s’efforçât pas d’y répondre, se défendant contre lui-même et contre elle.

— Pourquoi jugez-vous ce milieu plus artificiel que tel autre? L’art vous paraît donc moins intéressant, moins important que la politique ou les affaires? Pour avoir choisi une carrière libre et éloignée de celle où les miens ont fait leur fortune, n’allez pas croire que je dédaigne l’industrie. Je la regarde comme la grande école d’ordre, une sorte d’intelligence exprimée en matières et en gestes humains. Seulement, après la mort de mon père, mes grands-parents ont fait tout ce qu’ils ont pu pour m’éloigner de nos usines. Ils étaient indignés de cette mort ainsi que d’une chose immorale. Mon père avait eu du goût pour une vie mondaine. La haute administration, la diplomatie le tentaient. Il trouva de la résistance dans sa famille. On n’y pouvait admettre que l’héritier de quatre usines,, valant ensemble quelque cinquante millions, courût chercher ailleurs l’emploi de ses qualités administratives. De fait, mon père gouverna sa fortune avec génie. Dans un temps où la grande industrie ne rapportait plus les immenses bénéfices de ses débuts, il sut quadrupler notre capital, et l’organisation qu’il établit fut si parfaite, que mes grandsparents n’éprouvent pas la moindre peine aujour-

d’hui à diriger toute l’aflFaire. Ils avaient suivi ce magnifique développement comme un prodige, attristés cependant de voir mon père demeurer mélancolique au milieu de ses succès. Quand il mourut, frappé par le poignard d’un bandit, leur désespoir se doubla du regret d’avoir contrarié sa vocation.

«Toute cette richesse leur parut vaine, et ils mirent à me lancer dans une carrière libérale et mondaine le même entêtement qui les avait portés à retenir mon père dans l’industrie. Ils crurent sans doute ainsi apaiser ses mânes, à la façon des Grecs. Mais la nature procède par contraste; elle ne me donna en aucune façon l’amour delà pompe ou de la puissance officielle dont mon père s’était montré avide. Je préférai passionnément l’art et les artistes aux fonctionnaires et aux hommes politiques, non pas que je me crois de grands talents, mais je n’imagine pas de plus noble but à mon activité que les travaux littéraires.

Clotilde l’écoutait, rêveuse et attendrie. Elle aimait l’entendre parler, d’abord parce que sa voix avait de jolies inflexions et puis parce qu’il disait les choses avec un grand amour de la vérité. Ce soir-là, il se livrait mieux que de coutume, écartant le prestige de ses trois cents millions, apparaissant avec le doute et le souci d’un jeune homme pauvre à la recherche d’une carrière.

— Ainsi, votre père mourut assassiné ? fitelle doucement. Quelle tristesse pour vous, monsieur Vaucelles ! L’avez-vous beaucoup connu ?

— Je l’ai connu, aimé et estimé, mademoiselle.-Il était bon, généreux ettrèsfin. Je n’imagine pas autrement ce qu’on appelle dans l’histoire un grand monarque. Il ne voyait pas dans l’argent un but, mais seulement un symbole de son effort. Il avait coutume de dire, contrairement à l’opinion répandue, qu’on ne peut rien faire avec de l’argent. Il prétendait que, pour le gain comme pour la dépense, l’argent suit un véritable protocole, hors lequel il n’y a point d’œuvre saine ni féconde. Encore qu'il ne se soit refusé à aucune action bienfaisante, qu’il ait lui-même fondé des refuges de vieillards et des hôpitaux, il croyait, cependant, que ces charités étaient les moindres de ses titres à la gratitude des hommes, mais que l’ordre apporté dans ses usines et le développement de ses affaires représentait son véritable mérite.

— Et pensez-vous de même ?

— J’ai bien peur que oui. Certes, toute cette littérature que j’ai absorbée et qui a fait de moi un intellectuel sans racines dans la réalité sociale me pousserait à espérer quelque miracle accompli avec de l’argent; mais mon sens intime s’oppose au rêve. Et aussi, il faut le dire, la cruelle expérience de l’inutilité de l’argent.

— Il n’y a donc pas, dit-elle, des gens à secourir,

des idées à encourager, des hommes, des artistes à sauver ?...

— Et après ?

— N’est-ce pas une joie suprême ?

— Mais non, mademoiselle, cela paraît seulement une joie pour ceux qui n’ont pas d’argent et qui sentent amèrement la misère des autres avec la leur propre. Dès qu’on possède le moyen de venir en aide aux misérables, cette joie se perd. Car il peut être intéressant de donner du bonheur une, deux, trois fois dans sa vie, il n’y a pas le moindre intérêt à recommencer souvent l’opération. On tombe sur des redites. Sans compter que, nous autres riches, nous sommes trompés, mettons quatre-vingt-dix fois sur cent. Pour bien connaître le pauvre de mérite, il faut être pauvre. Et, même alors, on se blouse, parce qu’il n’en coûte pas de faire du bien en imagination. La réalité est autre chose !...

— Je ne me lasserais pas de faire le bien !

— C’est la chose au monde dont on se lasse le plus vite. Pensez donc, il n’y a presque pas de cas exceptionnels : un ou deux par siècle. Le reste du temps, on se trouve devant de faux grands hommes, de faux artistes, ce ne serait pas une destinée de chercher à s’y reconnaître.

Elle sourit d’un joli sourire plein des illusions de sa vie, la vie d’une femme qui a connu les misères et qui peut se figurer le bonheur des pauvres diables

soulagés par la providence d’un riche. Comme elle était très intelligente, les arguments de Vaucelles frappaient sa raison sans atteindre son cœur, et la petite lutte intime dont la palpitation se reflétait sur son visage la rendait infiniment charmante.

— Je n’ose pas dire que vous avez tort, murmurat-elle; vous êtes l’expérience, et je ne suis qu’une impulsion, mais tout l’idéal de ma vie gît dans l’espoir de créer du bonheur.

— Vous y croyez donc, au bonheur? reprit-il avec une pointe de scepticisme. J’ai trente ans, je l’ai cherché en vain. Et n’avais-je pas cependant tout ce que le vulgaire s’accorde à reconnaître pour les conditions du bonheur ?

Elle prit un visage sérieux, même légèrement irrité.

— Il vous aura toujours manqué, dit-elle, d’aimer avec force les choses que vous entreprenez. L’artdramatique, où vous ambitionnez de réussir, n’est plus à l’heure actuelle qu’un jeu de second ordre où la littérature ne laisse pas de perdre de grandes forces; il peut tenter les pauvres diables en quête d’une fortune, les mondains cupides ou afifamés de gloire ; vous n’y trouverez, vous, que déception et vanité.

— Comme vous êtes dure, ce soir, pour un art que vous affectionnez, sans nul doute, puisque vous y rencontrez le succès !

— Je pourrais vous répondre que l’acteur donne

plus de lui-même au théâtre que l’auteur, mais c’est une vérité très relative. Notre monde de comédiens, régi par un dieu tout-puissant, qui s’appelle la chance, n’apparaît pas beaucoup mieux partagé que le vôtre. Avez-vous jamais songé à cette petite chose que c’est de trouver un rôle? Les plus fins, les plus lumineux talents s’y perdent. La prostitution seule, bien comprise, force la main à la veine. Et quand enfin, la voilà arrivée, la comédienne, vous croyez sans doute qu’elle pourra se développer dans l’originalité de son talent ? Ni le directeur, ni l’auteur, ni les autres comédiens, ni le public ne le permettront. Il existe une tradition de gestes et de cris qui emporte tout. On vous rejette malgré vous dans le banal. Ce n'est pas mauvaise volonté, c’est pis ; c’est le niveau de la foule médiocre et peureuse. La barbarie du gros public, s’alliant au goût fade et corrompu des lettrés, nevous laisse aucune alternative entre un jeu réglé par le Conservatoire et une brutalité populacière. Les uns font de vous une mécanique, les autres une frénésie, et l’on n’entend dans les salles de spectacles que le frisson d’une approbation discrète aux passages de poésie traditionnelle, ou les battements de mains de la multitude aux efforts de la voix et aux torsions exagérées des muscles... Aussi, quand l’acteur style ses « romains » les oblige-t-il toujours à scander les couplets violents ou les effets de draperie. . ,

— Comme vous l’arrangez, ce pauvre art dramatique ! Ne peut-on, cependant, travailler à sa rénovation ? Il existe quelques pièces...

— Oui, qui furent jouées sur des théâtres excentriques, aujourd’hui défunts... Vous ne pouvez écrire de pièces qui résistent à la lecture et qui soient jouées. L’intérêt est ailleurs. Certes, vous trouverez un théâtre, mais vous ne le devrez pas à votre talent, vous le devrez à votre argent. . .

— Pourquoi me dites-vous cela ? vous paraissez fâchée !

— Je le suis, parce que j’ai de la sympathie pour vous, que je vous crois destiné à de meilleures choses et que tout le monde autour de vous ne cherche qu’à vous enfoncer dans votre paresse d’homme riche, par la flatterie, par le mirage d’un faux art où vous n’aurez nul besoin de dépenser d’eflfort, un art de nerfs malades et d’estomacs détraqués, un art d’attrape-nigauds, fait de raccrocs et de mauvaises coutures, indigne d’un cerveau actif et d’un cœur sain.

Elle s’exaltait ; sa gorge battait, ses yeux luisaient de fièvre. Sa beauté en était accrue au point de devenir irrésistible. Vaucelles, amoureux, sentait sa poitrine d’homme se gonfler d’une douceur de pâmoison. D’ailleurs, d’être ainsi rabroué, un respect venait s’ajouter à son amour. Sans le vouloir, en suivant les impulsions irrésistibles de son cœur.

Clotilde jouait le jeu des plus habiles courtisanes qui feignent de renvoyer les fils de famille à leur foyer, et Vaucelles subissait la loi qui rend la femme désirable au riche, seulement quand elle se refuse.

Il se mit à rire d’un rire contraint.

— Ah ! vous me cuisinez !... Mais que voudriezvous donc me voir entreprendre ?

— Est-ce que je sais ! Il y a cent choses intéressantes qui demandent du travail, un effort sérieux, des oeuvres vivantes et non pas une loterie où le plus grand malheur serait que vous attrapiez un gros lot...

— Vous ne me souhaitez pas même le succès !

— Je vous souhaite l’insuccès le plus éclatant, comme je vous souhaiterais de perdre à la roulette, pour vous dégoûter de devenir joueur.

Le rire, le sourire même s’étaient figés sur les lèvres de Vaucelles. Il commençait à sentir la morsure acide de l’aiguillon. Ce que disait Clotilde, il l'avait souvent senti remuer au fond de lui, mais comme une voix importune qu’il étouffait rudement. Il essaya de faire le tour de sa pensée pour trouver quelque chose à répondre ; mais il n’y découvrit qu’illusions mortes et encouragement à la paresse. Il se sentit tout à coup très las, n’osant pas lever les yeux sur la jeune femme, le cœur paralysé et l’âme vide. Le silence se prolongea entre

ces deux êtres ; elle y vécut, inquiète, pleine de ferveur amoureuse, de charité, de volonté, craignant à la fois d’avoir frappé trop fort et pas assez, souhaitant par une indicible générosité qu’il ne revînt plus jamais et qu’il travaillât à de nobles tâches. Mais elle avait les nerfs trop délicats pour résistera la pensée qu’il souffrait.

— Je vous ai fait de la peine ? dit-elle.

— Non, je demeure seulement surpris d’une si rude attaque, à laquelle mes millions, comme vous dites, m’ont mal accoutumé... Cependant, mademoiselle, oserais-je me prévaloir de l’opinion que vous avez vous-même exprimée sur le premier acte de mon Signe des Temps ?

— Cette opinion, je l’ai exprimée à votre secrétaire.

— N’est-ce pas la même chose ?

— Pas tout â fait.

Il eut un battement de cœur, tandis qu’il demandait :

— Pourquoi ?

Elle rougit, mais elle était brave jusqu’à la témérité et ennemie du mensonge.

— Parce que je ne professe pas pour votre secrétaire la même estime que pour vous... Oui, je crois que vous avez mieux à faire que d’écrire le Signe des Temps : cela n’empêche pas le premier acte de votre pièce d’être agréable. Je vous dirai même

qu’il est trop àgréable ; il ferait honneur à Fournerel ,

Elle le vit pâlir comme sous un outrage ; elle poursuivit :

— Croyez-vous donc que ce serait une excuse pour vous de donner unepièce qui plaise au public, qui me plaise à moi, comédienne ?

A ce trait, l’amoureux reparut chez Vaucelles.

— Comment voulez-vous donc que je vous plaise ?

— En ami, dit-elle gravement, en homme.

Il n’osa plus dire les mots impertinents qu’il tenait prêts. Son âme se retourna. A la place d'un caprice de riche, il sentit soudain l’ardente passion qui consume, qui broie, et aussi une sorte de colère, la hâte de prouver qu’il n’était pas le petit enfant qu’elle imaginait.

Habitué à l’omnipotence de ses millions, à la flatterie, et surtout au mensonge qui est l’arme par excellence des faibles, il se trouvait ramené à une juste appréciation des circonstances. Clotilde ne cherchait pas à devenir sa femme; elle voulait seulement qu’il la prît pour son égale et ne lui offrît point ce qu’il n’eût pas offert à une jeune femme du monde. Il était assez fin, et surtout assez exercé par un scepticisme acquis depuis l’enfance, pour percevoir la sincère volonté de la comédienne. Clotilde échappait au formidable classement balzacien basé sur l’intérêt. Elle admettait, d’ailleurs, que ses

habitudes d’esprit faisaient tort à son art où tant de cupides gourgandines excellent.

— Mais je ne demande pas la gloire au théâtre, dit-elle; je lui demande seulement mon pain quotidien.

— Oh ! vdus êtes appréciée !...

— Comme rôlede soutien. . . J’ai ce qu’il faut pour réchampir une étoile tapageuse; je joue sagement, simplement, et je porte bien la toilette à la scène. Tels sont mes titres à l’approbation du parterre. Pauvres titres qui me suffisent, auxquels je m’accroche même avec énergie, dans l’espérance qu’on s’habituera à me voir dans les rôles modestes, que je deviendrai l’artiste de deuxième plan, toujours prête, toujours contente, dont l’absence serait peut-être perçue, mais dont on ne remarque pas la présence, à qui l’on accorde de demeurer une honnête femme, si elle a le bon goût de ne pas s’en vanter.

— Alors un beau rôle ne vous tenterait pas ?

— Au contraire, il me tenterait, mais le Ciel me préserve de jamais céder à cette tentation ! Je courrais au-devant d’un échec. Il faudrait que je sois bien folle pour m’imaginer réussir dans une chose pour laquelle je suis aussi peu faite que celle de plaire au public selon le goût du jour. Je ne le dis pas pour les temps actuels seulement, mais pour tous les temps; car en fut-il jamais où l’actrice dut sa vogue à des gestes ordonnés et des

« effets » choisis? J’imagine que je pourrais rendre les passions avec des touches discrètes, et l’expérience démontre que le meilleur public ne saisit pas les nuances légères. Il faut toujours revenir au principe du théâtre qui est la danse des femmes esclaves, les gestes évoquant les passions plus ou moins brutales de l’homme. Regardez autour de vous, et dites-moi où se trouve la grande actrice qui ne symbolise pas pour le public la courtisane...

Il demeurait un peu stupéfait de sa tranquille analyse. Elle se tenait devant la glace, éclairée, à droite et à 'gauche, par deux groupes de lampes à incandescence. Sa peau, déjà fine par elle-même, prenait sous la poudre et le fard des reflets de marbre; ses yeux, passés aukoheul, s’élargissaient à l’infini, et' ses lèvres trop rouges appelaient la volupté. Elle était décolletée très bas, dans une robe noire que des rubans, en guise de bretelles, attachaient sur ses épaules. La chair, ferme, se bombait doucement depuis la gorge jusqu’à la naissance des seins, et Vaucelles suivait en pensée ce corps magnifique dans le corsage qui moulait la taille et la jupe retombant, à partir des hanches, sur des formes virginales. Ses cheveux, suivant la mode, se relevait tout autour du front. Le son de sa voix était aussi net que le plus pur cristal, et les mots lui venaient avec un bonheur extraordinaire.

l8 LE MILLIONNAIRE

Elle promenait sur son visage, une patte de lièvre, afin de distribuer également la poudre et le rouge, et ce geste, tout machinal, éveillait l’idée de la caresse et du baiser.

Il aurait voulu ne pas lui répondre, seulement demeurer à la regarder dans l’angoisse de son désir. C’était pour lui une sensation très neuve, toute son enfance, toute sa jeunesse ayant été gâtées par des affections et des amours cupides quÿyenaient à lui. Cette femme seule, et pour la première fois, le grisait sainement de ce doux enivrement de la jeunesse où l’on s’étonne, après avoir bu, d’être pareil à un dieu. Et, cependant, mille prudences veillaient dans son être intime comme des araignées sur leur toile, prêtes à saisir au passage les fripons qui entourent le riche. Si haut qu’il élève Clotilde dans son cœur, il ne peut la garantir contre sa longue expérience de la bassesse, de la vilenie humaine. lia beau se dire qu’elle est un être àpart, une créature toute de noblesse, sur laquelle l’or n’a pas de prise, il n’en sent pas moins les mouvements que les circonstances ont mis en lui et qui concluent à la défiance.

C’est pourquoi il se refuse l’expansion, pourquoi il n’ose tomber aux genoux delà femme qu’il aime, ni lui offrir le partage de sa vie. Il a peur du ridicule, de ce ridicule que ce serait si, par hasard, Clotilde était, quand même, vénale, quand même intrigante.

Elle est perdue dans un rêve tendre; elle se voit faible devant cet homme qu’elle affecte .de traiter sévèrement. Son rôle se mêle à sa vie amoureuse, et quelques phrases qui s’adaptent au tumulte de son cœur lui reviennent comme un refrain. Alors elle a peur d’avoir tout oublié de ce qu’elle doit dire, et une légère angoisse plisse son front.

Ils en étaient là quand la femme de chambre annonça M. Rune; il entra derrière elle sans attendre. Tout de suite ses yeux embrassèrent le groupe formé par l’actrice et le jeune millionnaire. Il eut un léger sourire, vite éteint.

C’était un homme de deux ans plus âgé que Vaucelles, et qui lui ressemblait, mais avec des méplats violents, une charpente osseuse terrible de la mâchoire, des pommettes, de la base du crâne. Tandis que la tête de Vaucelles, bien ronde, décelait une intelligence harmonieuse et douce, le front tourmenté, la boîte crânienne irrégulière de Rune, évoquaient l’idée de quelque esprit farouche et dément. Vaucelles le connaissait depuis l’enfance et ne l’estimait pas.

Rune était intelligent au sens vulgaire du mot; il parlait bien, répliquait vivement ; mais, avec de grandes prétentions au travail, la paresse mangeait toutes ses heures.

Ses goûts étaient communs. Il vivait avec une actrice à la voix éraillée, de celles dont on dit

qu'elles sont de joyeuses commères, et qui cachent, sous des rires bon enfant, une âme envieuse et cupide.

Rune agaça Vaucelles. Depuis quelques semaines, il le trouvait sur sa route, parlant à Clotilde du ton d’un homme qui ne serait pas fâché de compromettre une femme. On sentait la révolte de l’actrice devant la familiarité de mauvais goût des coulisses. Deux ou trois fois elle avait remis Rune â sa place, mais il ne se laissait pas déconcerter et se servait très adroitement de ses relations avec Siéti pour imposer sa présence. Cette attitude, malgré tous les raisonnements, produisait un grand effet sur Vaucelles. Il est difficile d’estimer une femme que les gens traitent de « petite chatte », de « ma chérie » ou de « ma mignonne ».

Quand on s’est habitué â la convention des fiancées blanches et pures, allez donc voir une épouse dans une comédienne vivant seule et recevant des messieurs dans une pareille intimité !

Il est certain que Clotilde n’eût vu aucun mal â garder Rune après le départ de Vaucelles; mais elle était particulièrement nerveuse ce soir, et, comme le millionnaire s’en allait, elle renvoya Rune.

— Je voudrais rester seule. Monsieur, j’ai mon rôle à relire...

— Oh ! je ne vous gênerai pas, ma chérie...

— Alors, c’est moi qui vous gênerais ; je vais aller au foyer.

— Ne vous fâchez pas, voyons, ma beauté, je me retire, que diable î ça se retrouvera. . .

— Qu’est-ce qui se retrouvera? demanda Clotilde très sèche, mais très calme.

— Notre tête-à-tête, donc !...

— Monsieur Rune, dit-elle, vous me feriez plaisir de laisser avec moi ces manières... Il me serait infiniment agréable de ne pas être « votre chérie » ni « votre beauté ».

L’homme rougit sous le persiflage ; son œil s’alluma, et soudain, sur tous ses traits, la méchanceté s’étendit en creux et en bosses. Il se contint cependant et murmura, avec le frisson de sa colère qui lui froidissait les tempes :

— Pardon, milady, mes compliments à celui pour qui vous réservez ces jolies épithètes.

— Vos compliments, monsieur, tombent dans le vide ; tous mes amis ont bien voulu abandonner ces familiarités de mauvais goût.

Ce fut sec et net, ainsi qu’une porte claquée dans le dos. Rune salua ironiquement jusqu’à terre et sortit avec Vaucelles dont la physionomie exprimait une vive satisfaction.

— Bien joué, ma foi, dit Rune avec une voix de trémolo ; si l’on ne savait pas que cette petite a été avec Larens, on lui don nerait tous les prix de vertu.

— Larens ? fit anxieusement Vaucelles, à qui le doute revint en foudre, est-ce bien certain?

— Je n’y étais pas, railla l’autre ; mais Siéti m’a assuré que Davreux n’ouvrait pas quand elle avait Larens dans sa loge. Pour qui connaît les mœurs du théâtre... Et puis, il la ramenait chez elle, en voiture...

Ce dernier trait, loin de persuader Vaucelles, réveilla le doute. Il avait reconduit lui-même Clotilde en voiture, et il savait avec quelle modestie, quelle charmante pudeur, l’actrice passait ces minutes d’intimité. Et puis, il ne faudrait vraiment pas connaître du tout son Paris, pour ignorer la légèreté des propos qui déflorent ou calomnient la femme de théâtre. Certes, Vaucelles avait rencontré Larens chez Clotilde. Il se rappelait même une soirée où Larens et Clotilde étaient restés à causer derrière un portant, lui en habit, elle en marquise Pompadour. La conversation finit au moment où l’actrice entra en scène, et reprit ensuite. On pouvait donc croire tout possible, mais il ne fallait pas se hâter. La Siéti était une vilaine fille ; Rune ne valait guère mieux.

— Seulement, continua Rune, ça ne biche plus ; Larens en a-t-il assez ou bien la petite jette-t-elle son dévolu sur un plus gros gibier ? Mystère !

Cette fois, Vaucelles se sentit atteint. Il ne s’agis* sait plus de médisance. Quand Clotilde fût de"

meurée plus vierge que les cimes de l’Himalaya, elle pouvait avoir mis dans la balance les trente mille francs de rente de Larens avec les trois cents millions de Vaucelles.

C’était dans la logique des choses !

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