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CHAPITRE II

Vaucelles rentra tristement chez lui. II habitait à Passyun petit hôtel qu’il avait organisé lui-même, dépensant à cela un peu du génie de son père. Tout y était réglé merveilleusement et mécaniquement. Les domestiques, bien payés et tenant à leur place, avaient chacun un petit nombre d’occupations minutieuses. Depuis le haut jusqu’en bas, chaque pièce de l’hôtel était, suivant l’expression courante, « faite chaque jour ». Les meubles les plus pesants, montés sur d'invisibles roulettes à billes, sortaient des chambres jusque dans un vaste préau couvert; les rideaux étaient dépendus, les tentures déroulées. On enlevait la poussière du plancher, des murs, du plafond, et, comme par enchantement, grâceàd’ingénieux dispositifs, tout était remis en place.

L’habitude, les combinaisons de couloirs, de plans inclinés, de monte-charges et aussi le nombre des domestiques, faisaient qu’en deux heures ce

grand travail était accompli. Quand le maître se levait, vers huit heures du matin, il pouvait circuler du haut en bas sans rencontrer un grain de poussière et en trouvant tout aéré, frais et blanc. Il ne manquait pas, avant de prendre son café au lait, l’inspection matinale, parcourant jusqu’aux chambres des domestiques, pour lesquelles il exigeait, par un raffinement rare à notre époque, le même soin que pour le reste de la maison. L’hiver, il trouvait du feu partout, un feu de bois léger dans les pièces où l’on ne se tenait pas de jour, une grande flambée dans le cabinet de travail, le salon, la salle à manger.

Cette manie de l’ordre, de la propreté, était chez lui, comme chez les Hollandais, une sorte de morale. Il avait dépensé beaucoup d'ingéniosité pour concilier le goût avec les dispositions qu’il avait prises. En somme, il ne possédait ni beaucoup de meubles, ni beaucoup de bibelots. Ils étaient seulement choisis avec la plus grande curiosité. Ses livres, mi-partis en belles reliures, mi-partis brochés, révélaient une âme éprise de fortes études et de puissance artistique. Les plus fatigués appartenaient au domaine des sciences pures, à la philosophie et à la critique; il y avait aussi un coin fréquenté de romanciers et de poètes. Cet amateur d’art dramatique paraissait peu enclin à lire les pièces de théâtre, qui occupaient cependant une grande place sur les rayons de sa bibliothèque ; mais ils s’y

tenaient raides dans leurs reliures comme des soldats de parade.

Vaucelles, ce soir-là, après dîner, voulut essayer de se distraire en lisant ses auteurs de prédilection, ceux qui ont la parole plutôt froide, mais un grand amour de la vérité. Aucun ne put l’arracher à l’obsession de Clotilde, ni surtout de Larens.

Il le connaissait bien. C'était un petit homme aux cheveux et à la barbe noirs, tout pétri de charme et de distinction. Bien que d’un égoïsme raffiné, peutêtre à cause de cet égoïsme, l’homme se plaisait à rencontrer des esprits larges, pourvu qu’ils fussent précis. Les autres, disait-il, lui causaient l’intolérable angoisse des pensées qui n’ont pas chance de finir dans notre époque, c’est-à-dire dans le temps où lui-même vivait. Cette précision l’amenait à la sincérité. Une femme comme Clotilde avait dû le tenter par ce caractère de tranquille clairvoyance, de modestie, de simplicité qu’elle montrait à la fois dans ses rôles et dans sa vie.

Vaucelles le voyait très bien aimant et aimé, joli de figure, bien portant, causeur exquis, spirituel, délicat, fin critique, connaissant beaucoup de pièces, beaucoup de comédiens. Ses cheveux noirs bouclaient très légèrement, tout autour d’un front un peu plat, mais blanc et poli. C’était un de ces hommes qui n’ont plus rien en eux de sauvage,

pétri par les civilisations, plus féru d’un joli intérieur, d’un beau tableau, d’une charmante femme, que de tout ce que peut offrir la nature.

— Oui, oui, pensait Jean, elle n’aurait pas eu mauvais goût en acceptant Larens...Cequi m’étonnerait pourtant, c’est que leur liaison eûtdurési peu. 11 n’est pas homme à dédaigner la joie profonde d’une longue intimité, lesmilleplaisirsd’unamourqui dure. . .

Mais n’y avait-il pas cette raison secrète, glissée par Rune, comme du venin dans une blessure ; les trois cents millions !... Certes, rien ne justifiait l’hypôthèse, et, cependant, elle était vraisemblable, parce que tout s’est réalisé pour de pareilles fortunes.

Il demeurait pensif, ses yeux errant sur un livre, tandis que sa tête était ailleurs. Une seule lampe électrique, soigneusement cachée sous un abat-jour opaque, éclairait les pages à mesure qu’il les tournait, laissant la figure du lecteur dans une sorte de pénombre, traversée par le reflet des bûches flambantes.

Ce silence, cette immobilité, soudain déplurent au jeune homme ; il s’y sentit mieux souffrir. L’image de Clotilde s’évoquait plus tentante dans ses robes de théâtre, avec le fard, le rouge, le bleu, le trait de koheul, les sourcils allongés d’un coup de crayon. Il n’y put tenir, et, pendant deux minutes, hésita entre le théâtre et le cercle. Il se décida pour celui-ci, sonna, fit atteler.

Il trouva les parties en tram. Larens jouait au whist. Ce jeu faisait^ disait-il, partie de son hygiène. Les cartes représentaient un besoin, celui d’oublier pendant une heure tout autre souci, de laisser la pensée mue uniquement par le hasard des rois, des dames ou des valets :

— Rien de surprenant à ce que nos bons voisins du pays de la bière aient élevé un monument aux cartes. Ils lui doivent la paix du cœur, du trèfle et du carreau, et, j’oserais ajouter, des sens. Le geste de lever son verre, celui d’abaisser sa carte, les dispensent des passions contrairesà la discipline nationale, les reposent de l’étude ou du labeur. Même en France, l’idéal de millions] de gens n’est pas autre : atteindre la soirée pour faire paisiblement une partie de manille. Mais nous y mettons plus de fièvre que les Germains, et nous avons d’autres idées sur les femmes...

Vauceiles regarda Larens. On eût bien étonné celui-ci en lui annonçant qu’il était l’objet d’une observation passionnée. Il jouait avec politesse et attention. Bien qu’il fût joli garçon, très blanc, mince, il avait dans ses gestes quelque chose de viril qui plaisait. Un mot, spirituel plutôt par une grâce de langage que par une recherche dans la pensée, s’échappait parfois de ses lèvres, et un rire facile secouait sa barbe noire.

— II n’est pas surprenant qu’un homme comme

celui-là ait été choisi par Clotilde, se murmurait Jean Vaucelles. J’ai peut-être de bons côtés, mais je ne suis qu’une brute assez lourde, tandis qu’il est plus fin que l’ambre. Doux et charitable avec cela alors que ma critique est parfois acerbe et presque malveillante.

Aucune jalousie ne semblait émouvoir le jeune homme. Que Larens eût été l’amant de Clotilde et qu’il le fût encore, ce lui semblait naturel; mais il n’admettait pas qu’il l’eût quittée. Nous avons tous cette bizarre prétention à la constance chez les autres. Nous pardonnons à celui qui paie l’amour d’un long servage. Cela tient sans doute à ce que la chose la plus enviée par le mâle est le soudain caprice sans exigence de lendemain. Que Clotilde eût aimé Larens au point de se donner à lui dans cette gratuité, voilà qui fâchait Vaucelles. Cependant, Larens ayant fini sa partie, Jean s’approcha.

Larens aimait beaucoup Vaucelles. — Ils avaient des habitudes d’esprit assez semblables, sauf que Vaucelles était emporté, avec une philosophie raisonneuse, tandis que Larens demeurait égal d’humeur, avec des traits vifs et un scepticisme expérimental.

Ce fut d’abord une causerie à cinq ou six sur des questions de deuxième ordre, puis, à mesure que le groupe diminuait, le niveau monta. Malabry raconta la mésaventure d’un diplomate auprès d’une dan-

seuse. Larens dit que le trait était renouvelé du chevalier de Gramont. Ainsi la conversation tourna naturellement vers les femmes de théâtre, et, quand tous furent partis, Vaucelles put demander assez naturellemient à Larens ce qu’il pensait de la pièce dans laquelle Clotilde débutait au Vaudeville.

— Je n’ai pas suivi les répétitions.

— Cependant vous montrez une certaine assiduité auprès de la petite Davreux, n’est-ce pas ?

Larens cilla, très surpris de cette légère indiscrétion de la part d’un Vaucelles.

— Est-ce que je serais devenu un homme public ?

— Mon Dieu, dit Vaucelles, tout le monde croit que vous êtes son amant.

— Sur quoi avez-vous marché, Vaucelles ?

— Mais, dit Vaucelles, qu’y a-t-il là-dedans pour vous désobliger ?

— il n’y aurait rien pour me désobliger, mon cher Vaucelles, parce que je vous sais un galant homme, et que vous ne pouvez avoir l’intention de calomnier Mlle Davreux; mais enfin, personne ne dit cela, et je me demande, alors, comment se nomme votre « tout le monde ».

— Je vais vous le dire : je sortais cet après-midi de la loge de Mlle Davreux, pour laquelle je professe un culte, quand Rune m’a affirmé...

— Mais c’est d’un goût déplorable, ce que vous faites là, mon pauvre ami... A peine si ce serait

admissible pour une beauté cotée... Où avez-vouspris ces façons ? Sachez donc que Mlle Davreux n’est pas, n’a pas été, ne sera vraisemblablement jamais ma maîtresse. Et deviendra-t-elle jamais la maîtresse de personne ?

— Il est trop naturel que vous disiez cela.

Larens parut extrêmement piqué.

— Vaucelles, vous m’étonnez... ’Vous me chercheriez une affaire que vous ne vous y prendriez pas autrement. Je vous avais toujours considéré pour votre délicatesse dans les questions féminines. Allez-vous me donner un démenti ?... Je vous répète que je ne suis pour Mlle Davreux qu’un ami. Ça ne serait pas vrai, vous devriez l’accepter, n’est-ce pas? Mais mon mensonge serait bête, car je ne pourrais pas cacher à un boulevardier...

— Excusez-moi, dit Vaucelles, je suis resté très, provincial sur certains points. Je croyais que vous, Larens, dont j’estime fort le caractère, vous pouviez être l’amant de Clotilde sans qu’elle ait à en rougir. Me trompé-je ? Nest-ce pas là l’honnêteté pour une femme de théâtre ? Faut-il qu’elle rentre dans l’optique vulgaire ?

— Mon cher, si Davreux était ma maîtresse, il est infiniment probable qu’elle ne le cacherait pas, ni moi non plus, parce que ce serait une liaison sérieuse. Mais Davreux est une vertu, une vertu très simple, d’ailleurs, très bon garçon. J’ai cru un

instant qu’elle me gobait. Elle ne l’a pas pris de haut, mais elle m’a gelé... Je ne suis pas assez canaille pour faire croire ce qui n’est pas. Et puis, je m’y connais, c’est un bruit qui ne tiendrait pas huit jours. Il tomberait de lui-même. Savez- vous pourquoi ? Parce que Clotilde elle-même se moque de ce bruit-là. Elle n’est pas vertueuse comme les petites bourgeoises qui veulent se marier... Elle est vertueuse par plaisir, pour se donner à un grand amour. Car elle sait bien que, dans sa profession, ce n’est pas la bagatelle qui l’empêcherait d’être épousée, ni aimée, au contraire...

Vaucelles respira fort; Larens s’en aperçut, et, d’uni geste charmant, appuya sa main sur le bras de son camarade :

— Comment ! c’est pour vous rassurer que vous me posez des « colles »? Je ne vous savais pas cette diplomatie... Mais non, mon cher, Clotilde Davreux n’est pas ce qu’on vous a dit, et mes affirmations sur ce point doivent tellement concorder avec ce que vous savez du caractère de cette jeune femme qu’il n’est guère possible que vous gardiez une minute votre doute... Clotilde me plaît, je l’avoue, et je lui ai fait la cour, mais je ne suis pas un imbécile. J’ai vite su à quoi m’en tenir. On peut bien avoir du goût pour quelque constance en amour, cela n’implique pas la vocation du rnariage, ni surtout celle du déclassement... Vous me connaissez

assez, Vaucelles, pour juger que je n’appartiens pas à la catégorie de ceux qui luttent pour imposer une femme. Je n’ai de courage que dans les limites où cela est exigé d’un homme du monde. Pourquoi voulez-vous que j’aille risquer une chose de cet ordre-là? 11 faudrait être fou. Mes passions ne sont pas sans contrôle. Qu’une actrice soit une créature brillante pouvant donner beaucoup de satisfactions à son amant, je vous l’accorde. Encore faut-il qu’elle ne dédaigne pas l’art divin de paraître, les petites joies d’amour-propre et de vanité. Clotilde se retuse à un pareil idéal. Ce n’est pas une voluptueuse, c’est une aimante, je ne dis pas une amante. Il y a dans cette très jolie femme un besoin de repos, non d’esprit, mais de cœur, qui la pousse à chercher l’abri d’une grande affection honnête. Comme cette forme est rare chez les actrices, il faut supposer qu’elle vient d’une lassitude ou d’une pression; peut-être des deux. Clotilde a dû souffrir trop tôt de la misère, des laideurs de la vie, et quelqu’un, auprès d’elle, lui a prêché l’amour de la sagesse.

— Elle m’a dit à moi-même, fît Vaucelles, qu’elle était d’une famille douloureuse, que son père et sa mère, morts jeunes, avaient payé le tribut qu’une race doit à la passion et à l’agitation; qu’ils se reposaient en elle.

— Elle a bien de la séduction, cette petite, avec

sa franchise... Mais, enfin, ce n’est pas de la séduction pour moi. Mon bonheur n’est pas de son monde...

— Puisque vous me parlez à coeur ouvert, mon cher Larens, je ne veux pas demeurer en reste : j’aime Clotilde Davreux et je n’aurais pas la même répugnance que vous à la prendre pour femme.

— Toutes les folies sont dans la nature ! Vous êtes un mystique. Vous aimez cette chose pour moi détestable entre toutes, la lutte. Mais, mon cher, chaque situation a son esthétique et son éthique, et ça fait qu’on ne vous voit pas trop devenant le mari d’une actrice. Je sais bien qu’il y a eu des exemples; mais c’est tout détraqués ou gâteux dans cette partie-là. Je n’y trouve pas votre type. Le populaire, désintéressé comme il est, ne se trompe pas là-dessus. Il n'est rien qu’il mette au-dessous d’un déclassement. Et il a raison. J’ai quarante mille livres de rente; c’est peu de chose, aussi faut-il que chacune de mes dépenses me rapporte, et que mes heures ne soient qu’une longue jouissance; il semble que je sois venu au monde pour avoir des idées justes, ingénieuses si l’on veut, mais toujours adaptées, toujours praticables; eh bien ! n’y voyez que l’harmonie de mon caractère avec ma fortune. Vous et vos trois cents millions, ce n’est plus tout à fait ça. Vous avez de la marge. Sans prétendre me mêler de ce qui ne me

regarde pas, j’estime que votre bonheur serait d’épouser une princesse, pas de naissance, de fortune seulement et d’éducation. Vous ne pouvez plus acheter la pairie, il n’y a plus de pairie, mais vous pourriez occuper une belle situation politique. Oh! rien de violent. Il se trouve une grande douceur pour un homme dans la caresse du pouvoir. Vos dîners, avec votre belle madame, vous assureraient une clientèle choisie... C’est le patriciat de nos jours, et même à travers tous les temps. Vous me comprenez : du faste, de la grandeur, de la dignité, des choses qui vous assurent une royauté sans les soucis d’un royaume.

— Mais cela n’a pas de fond, mon cher Larens, et qu’est-ce que je penserais de moi les jours de solitude où l’on s’interroge ?

— Vous n’en penseriez que du bien, parce qu’il n’y aurait que du bien. Qu’est-ce que votre conscience pourrait mettre au-dessus ? Ah ! oui, la lutte, le besoin de peiner, de souffrir, qu’on nous enseigne. Idéal chrétien, idéal tolstoïen, idéal ibsénien. Mais, mon pauvre ami, c’est de la blague, tout simplement. A quoi riment, je vous prie, les scrupules d’un homme qui a trois cents millions ? Sortez donc de ce dilemme : ou vous commettez un crime en ayant trois cents millions, ou vous croyez pouvoir les garder sans remords. Si vous croyez pouvoir les garder, vous ferez tout aussi bien de

mettre une pierre au cou de vos autres scrupules et de les lancer à la rivière. Je ne suis pas plus dépourvu de sensibilité qu’un autre, et vous ne seriez pas bienfaisant et doux aux pauvres, je vous tiendrais pour une fière canaille; mais je ne comprends pas qu’on hésite à jouir d’une fortune que, visiblement, la société vous délègue, afin de savoir, sans doute, quelle comédie lui joueront les millionnaires, après les seigneurs. Tâchez de lui donner du plaisir pour son argent. Faites-vous une belle vie, grande, heureuse, féconde. Dame, vous ne serez pas un homme de génie, mais vous aurez accompli votre destinée, ce qui est déjà quelque chose....

— A part le travail, il y a beaucoup de mon père dans de semblables idées... Il rêvait de remplir avec magnificence de hautes fonctions dans l’État; mais je tiens de ma mère, je n’aime aucun artifice ; mes meilleurs moments sont ceux où je suis seul avec moi-même, à me scruter ou à m’observer dans ce mi.f'oir qu’on appelle un livre.

— L’homme au miroir, oui, c’est un type classé. Je suis sûr que vous vous complaisez à votre image dans une glace.

— En effet, j’éprouve une joie à m’y observer, à me dédoubler, à m’adresser la parole.

-- Moi, je fuis cela comme la peste; mon miroir me sert pour ma toilette, et encore... Je n’aime pas me ^'oir, ni me parler, n’étant pas assez sûr de

retrouver mon idéal. Qu’importe d’ailleurs une silhouette physique ! j’ai des points de repère où je me retrouve mieux que dans un reflet.

— Amen! conclut Vaucelles; nous sommes aux antipodes, seulement je me demande qui est l’égoïste de nous deux?

— C’est moi, de nom, mais vous le mériteriez davantage, car ma vie est répandue dans la société dont je fais partie, tandis que vous vous renfermez en vous-même et prétendez vous doubler encore par l’amour. . .

Il s’interrompit :

— Je vois cette canaille de Rune; laissez-le donc venir; je vous ferai lire dans son jeu.

— Il a donc un jeu ?

— Si vous aimiez le mélodrame, je vous dirais qu’il joue les traîtres au naturel, mais vous me jugeriez exagéré.... Cependant, je vous parierais presque qu’il finira place de la Roquette.

Jean tressaillit à ce mot de Larens. Le petit homme riait.

— Vous ne pensez pas ce que vous dites !

— Naturellement, et, tout de même, il y a du bon. Rune appartient à un type assez antique d’homme des cavernes ; mais la caverne est en dedans. Vous n’imaginez pas le froid et l’humidité de ces âmes-là.

— C’est un camarade d’enfance à moi, dit Vau-

celles. Sa famille etlamienne se connaissaient. Je ne l’ai jamais goûté. Sa sœur est une intelligence remarquable, et, d’ailleurs, une très jolie femme. Elle fut, je crois bien, la première qui fit vraiment battre mon cœur. J’étais trop jeune pour songer au mariage, et elle épousa un banquier que tout le monde croyait riche et qui se suicida après une faillite retentissante. Le bruit courut que Rune avait enfermé le mari de sa sœur en lui laissant un revolver. 11 ne nia point ce bruit : je suppose qu’il a des idées antiques sur l’honneur.

— Oui, de l’âge des cavernes !... Enfin, il débarrassait sa sœur d’une inutilité. Comment prit-elle la chose ?

— Son attitude fut irréprochable. Elle défendit son mari et excusa son frère. C’est à peu près vers ce temps-là que mon pauvre père fut assassiné en wagon, aussi n’ai-je pas gardé la mémoire de ce que devinrent les Rune. Je le revis, lui, en cour d’assises, où il chargea impitoyablement Avre, l’assassin... Je lui dois donc quelque reconnaissance. Il en devait beaucoup à mon père.

— Quelle singulière histoire ! dit Larens ; on y voit Rune en cour d’assises, et c’est comme témoin!... Je me rappelle quelque peu tout cela. Rune faisait déjà partie de notre cercle. \ ous n’en étiezpas encore, "Vaucelles... Il avait rapidement parcouru toute la gamme descendante qui va d’une belle situation à

ladèche. La pstite Bénotte, dite « Quenotte » parce qu’elle croquait des fortunes, lui mangea beaucoup d’argent, mais ses grandes pertes furent au jeu. Il ne faisait pas bon, à cette époque, s’asseoir devant ce sombre décavé. C’étaient des parties tragiques. Un soir, ici, il marqua trois fois le roi sur dix parties d’écarté. Maison, qui est un maniaque, dit tout haut que le calcul des probabilités ne permettait pas de tourner le roi plus d’une fois sur huit donnes, qu’il dépassait donc sa chance dans la proportion de cinq à vingt-quatre. Rune prit de travers cette saillie et jeta les cartes à la figure de Maison. Le mouvement fut mal jugé par beaucoup. Maison eut la peau trouée, et il ne garda pas tant rancune de la blessure que de l’incident, parce que, depuis, chaque fois qu’on lui en veut, il passe dans les journaux une note sur « un monsieur Maison qui fut mêlé à une affaire de jeu ». En revanche, personne ne dit jamais rien de Rune, et c’est là qu’on reconnaît la justice immanente.

— Il a donc été si bas ? murmura Vaucelles.

— Très bas, mais ça n’a pas duré. Je suppose que sa mère ou quelque oncle...

— Sa mère n’a pas grand’chose, dit Vaucelles.

— Ne me disiez-vous pas que vous aviez aimé sa sœur?... Elle est veuve; pourquoi n’avez-vous pas songé à l’épouser puisque vous épousez tout de même une femme pauvre ?.. .

— C’est 1 e secret du petit dieu armé de Tare.

— Ah ! fit Larens, pensif.

Et il ajouta, après une pause :

— Je n’en pense pas moins que Rune est une canaille!...

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