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LE PROBLÈME DU SALAIRE

JUSTIFICATION DE LA POSSIBILITÉ D'UNE ACTION SUR LE TAUX DES SALAIRES PAR L'EXAMEN CRITIQUE DES LOIS NATURELLES DE LA DÉTERMINATION DES PRIX

4° L'Etat se désintéressant du fonctionnement économique.

À partir de la Révolution, on considère que l'autorité doit se désintéresser du fonctionnement économique.

Les contractants sont libres de passer entre eux toutes sortes de conventions, comme le voulait la loi romaine.

Les nouvelles doctrines des Physiocrates et d'Adam Smith s'opposent nettement aux anciennes. Leur conception de la justice est tout à fait différente. Leur justice est une justice naturelle, issue des choses elles-mêmes, alors que celle des scholastiques était extérieure et s'efforçait de dominer les faits.

Le prix juste, l'intérêt juste ne sont plus désormais des concepts idéaux à déduire de purs raisonnements, mais des faits naturels, déterminés par la concurrence, par la liberté économique; les prix doivent se fixer d'eux-mêmes à leur juste valeur ; ils ne peuvent être surfaits dès quela loi ne s'oppose plus à la circulation et à la libre évolution des marchandises (Tarde).

2° Les principes nouveaux d'interventionnisme.

Pendant longtemps, le xix° siècle s'est inspiré de ce libéralisme économique Ce régime n'est pas parvenu à harmoniser les inté-

rêts. On ne peut plus présenter comme une formule de paix sociale, la formule du « laisser faire ». La croyance que le prix le meilleur est le prix de concurrence paraît fortement ébranlée.

On fait de nos jours appel à de nouveaux principes, on commence à voir que les lois naturelles peuvent être néfastes. On prend conscience que l'Etat a Le devoir de se dresser contre elles quand des abus se manifestent.

L'intervention croissante de l'autorité dans les actes privés suppose la croyance en une justice supérieure aux conventions libres, justice qu'elle a pour mission de faire pénétrer dans les faits.

L'état présent des doctrines et des mœurs, semble faire retour, par certains côtés, aux conceptions qui régnaient à l’époque médiévale.

3° Le sentiment moral et les facteurs psychologiques considérés comme éléments de la vie économique.

Les lois naturelles établies par les économistes classiques ne sont plus guère considérées comme devant être les arbitres suprêmes en matière économique, et de nouveau, l’idée se fait jour que ce sont des lois morales qui doivent diriger le monde économique.

On peut parler d’une certaine actualité de la question du juste prix, du juste salaire, renouvelée entièrement, sans aucun doute, depuis les penseurs du Moyen âge, et liée intimement à l’actualité de la question morale.

Les économistes de l'école classique n’ont pas reconnu l'influence du sentiment moral dans la direction des forces économiques ; ils ont nié que l’homme puisse influer sur elles par les désirs de son cœur et les postulats de son intelligence.

Pour eux, le juste prix n'existe pas ou plutôt tout prix est juste. Est juste, tout prix qui se forme naturellement et nécessairement en vertu de lois économiques inéluctables ; ou bien ils sont optimistes, disent : «le prix juste est celui qui est dans un régime de liberté économique », ou bien pessimistes : « le prix se forme en vertu de lois qu'on ne peut modifier, il n’y a rien à faire ».

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Qu'il soit bon ou mauvais, le prix est juste dès qu'il est naturel. Ce n'est pas ainsi qu'est communément conçu le juste prix. On pense d’ordinaire qu'il y a, d’une part, le prix payé en fait sur le marché et, d'autre part, le prix qu’il serait juste qu’on payât en vertu de certaines exigences morales. Le prix juste serait l'expression d'une règle morale; il est variable d’ailleurs,

selon les conceptions que chacun se fait de la morale, différent selon qu'il est imaginé par un canoniste, un socialiste, un interventionniste, ete. Pour certains, c’est un simple desideratum de justice, étranger à la pratique économique, fondé sur des bases purement spéculatives.

Les économistes classiques pensent que les faits économiques sont régis en quelque sorte mécaniquement et de la façon la meilleure qui puisse être par l'intérêt individuel, par l’égoiïsme de l’homo œæconomicus ; ils prétendent se fonder sur l’observation pure et reléguer hors de la science les préoccupations des moralistes ; ils n’ont pas vu l’action indéniable de ces préoccupations sur les faits; les lois de l'offre et de la demande, avec celle du coût de production, leur ont paru suffire à expliquer la valeur et les prix ; ils n'ont pas pensé que l’idée même d’un juste prix, d’un juste salaire, intervenait comme élément constitutif, influant dans la formation d'un contrat. Nous essayerons de montrer la répercussion sur les faits, sur la valeur du travail, de cette préoccupation morale, de ce désir de justice. Il nous semble que le juste prix n’est pas un simple précepte théorique qu'il est désirable ou qu'il est dangereux, au contraire, d'instituer en règle de la vie économique. Le juste prix, ou mieux, l’idée d'un juste prix est réellement, pratiquement, un facteur important du prix de certaines marchandises, notamment du prix du travail (Tarde).

Le rêve des économistes classiques fut de construire, avec une précision analogue à celle des lois physiques, une théorie entièrement objective de la valeur ; ils voulaient trouver à celle-ci une base sûre et invariable qui permette de prévoir, d’expliquer mathématiquement toutes les réactions de la vie économique, ils ont cherché la cause de la valeur dans les choses; ils ont cru à un enchainement rigoureux et tout extérieur des phénomènes économiques et qu'ils étaient soumis à des lois précises : loi de

l'offre et de la demande, loi de la population, loi de la valeur fondée sur le coût de production, loi du salaire nécessaire, loi de la rente, etc. Or, aucune n'a résisté en tant que loi aux analyses plus attentives des économistes qui leur ont succédé.

C'est qu'ils avaient laissé dans l'ombre tout un aspect de la vie économique. Ils ne se sont pas rendu compte qu’elle était toute pénétrée de psychologie, que les faits économiques sont avant tout des faits mentaux ; que la cause de la valeur ne doit pas seulement être cherchée dans les choses, mais qu'il faut la trouver aussi dans l'esprit, qu’elle contient des éléments objectifs et des éléments psychologiques dont un des plus influents est le désir de justice.

Les anciennes doctrines sur le salaire se sont trouvées impuissantes à expliquer toute la réalité : c'est que le prix du travail est soumis plus que tout autre à l'influence des idées morales.

Les économistes, dans leur désir de trouver la loi objective et précise qui règle l’équivalence de deux choses, ne conçoivent la valeur que comme l'expression de cette loi, et c’est ainsi qu'ils ont recherché quel était l'équivalent du travail sur lequel se réglait le taux des salaires.

a) Selon les théories de Turgot, Ricardo, Rodbertus, Mill, celles aussi de Lassale et de Marx qui les ont exagérées, l’équivalent du travail résiderait dans la quantilé matérielle d'objets indispensables à la vie de l'ouvrier et de sa famille.

Le salaire se réglerait sur le prix minimum de la vie chez l'ouvrier, sur la valeur des choses nécessaires au maintien de la force de travail.

Or, le coût minimum de la vie est une formule excessivement vague dont le contenu varie avec les lieux et les époques et selon les consciences individuelles.

Tous les ouvriers qui réclament un minimum de salaire ne s’en font pas la même idée, cela dépend de leur hiérarchie sociale ; le salaire nécessaire, ce n'est pas autre chose que le minimum des exigences de l’ouvrier, calculées sur les besoins que l'on est accoutumé de reconnaître comme Justes et non exagérées pour telle classe, en tel lieu, à telle époque.

Si on prenait la formule au pied de la lettre elle est manifeste-

ment contraire aux faits. Si « en tout genre de travail, le salaire devait s’abaisser à un niveau délerminé uniquement par les nécessités de l'existence » comme le dit Turgot et, après lui, à peu près dans les mêmes termes, J.-B. Say et Ricardo, pourquoi le taux des salaires n'est-il pas le même dans tous les métiers ? Un ouvrier graveur aurait-il besoin de plus de grammes d’azote ou de carbone qu'un simple manœuvre.

Pourquoi les salaires sont-ils plus élevés aux Etats-Unis qu'en France ? Pourquoi sont-ils plus élevés aujourd'hui qu'il y a un siècle ? Y a-t-1l à cela une raison physiologique 1?

Au fond, ce soi-disant salaire nécessaire, est le salaire minimum acceptable, et cette limite minimum est purement psychologique. L’ouvrier moderne n'accepterait pas un salaire qui ne lui permettrait que la vie et le luxe d'un ouvrier de 1750. C'est parce qu'il a pris de nouveaux besoins, de nouvelles habitudes, que son salaire s’est accru.

Il faut constater que les inégalités de salaires indiquées cidessus, s'expliquent par des différences de niveau d'existence, de standard of life, comme disent les anglais, et alors, ce salaire, loin d’être « d'airain », est élastique, mobile, variable selon les classes de travailleurs, selon la race, le climat, l’époque. Il tend à s'élever sans cesse et nécessairement à mesure que se multi: plient les besoins physiques ou sociaux, naturels ou artificiels, les désirs, les exigences des hommes civilisés. Ce ne serait plus le salaire qui réglerait l'ordinaire de l’ouvrier, mais son ordinaire qui réglerait son salaire, et son ordinaire n’est pas quelque chose d’immuable : il varie, ilest soumis à des appréciations morales. Le problème des salaires ainsi posé en termes objectifs se résoud en termes subjectifs.

b) Une autre explication qui assimile comme la précédente la loi du salaire à celle de la valeur, celle de la productivité du travail, a été donnée plus récemment (voir notamment l’Américain Francis Walker dans son livre The Wages Question Stanley Jevons, MM. Beauregard, Villey, Block, Chevalier).

Le travail est payé suivant son produit, lequel est lui-même

1 Charles Gide, Cours d'économie politique.

payé suivant son équivalent en marchandises d'autre nature, Mais cela n'éclaire pas encore le problème du salaire : on paye le travail suivant ce qu'il rapporte, mais pour savoir ce qu'il rapporte, il faut bien connaître au préalable le taux des salaires. Avec l'intérêt, le profit, la rente, le salaire est un élément important du prix d'un produit. Ce n’est pas du tout ce que produit le travail qui sert de base à l’estimation du salaire, mais c’est bien, au contraire, en grande partie, le salaire qui détermine le prix du produit. Il y a des réactions de l’un sur l'autre ; et là encore, la théorie ne nous fournit pas un élément qui serve de base à tous les autres.

En somme, le salaire réel est indépendant aussi bien du prix des vivres nécessaires à l’ouvrier, que du prix des marchandises produites par le travail.

Il faut renoncer à résoudre scientifiquement le problème du salaire, renoncer à découvrir une cause du salaire, parce que les causes qui agissent sur lui sont multiples. En plus de toutes les causes générales qui agissent sur la valeur des choses, il en est d’autres spéciales à la marchandise-travail, parce que le travailleur n’est pas une marchandise quelconque, il est aussi un homme.

Il y a autre chose ici qu'un calcul mathématique d’équivalent, précis et invariable. Il faut faire intervenir des appréciations morales, le sentiment qu'il doit y avoir un certain rapport idéal de justice entre la rémunération et l'effort; et la question se pose différemment. Il ne s'agit plus de rechercher quelles sont les lois économiques qui déterminent le salaire, mais de savoir dans quelle mesure le travail doit ou peut donner à l'ouvrier des jouissances de confortable, d'alimentation, d'habillement, de luxe, etc... ?

On ne peut pas négliger dans une analyse du salaire cet appui psychologique.

Il faut reconnaitre que l'idée d’un juste salaire a une action directe dans ce domaine et, ces temps derniers, MM. Cauwès, Beauregard, Leroy-Beaulieu, Levasseur, en approfondissant davantage les vieilles théories, avec le désir de serrer d’un peu plus près la réalité, ont reconnu qu'il fallut tenir compte d'un élément important « qui ne Joue aucun rôle pour les autres

or

marchandises, l'élément moral ou éthique » (Leroy-Beaulieu).

Les données matérielles se manifestent impuissantes à expliquer les faits, et M. Beauregard ne le nie pas.

Dans son Æssai sur la Théorie des salaires 1l note cinq causes agissant sur ce dernier :

1° Le rapport du produit net espéré aux emplois disponibles (productivité du travail) ;

2° Le rapport du produit net espéré aux exigences irréductibles des capitalistes et des entrepreneurs, dont le concours est nécessaire à l’industrie ;

3° Le rapport de la population ouvrière qui cherche un salaire aux emplois disponibles ;

4° Le rapport des capitaux et des entrepreneurs en quête d'emplois aux demandes correspondantes de l’industrie ;

5° L'Etat économique, intellectuel et moral des classes échangistes (ouvriers, capitalistes, entrepreneurs.!)

Cette analyse ne présente pas le caractère ordinaire de précision, l'allure scientifique qu'on est accoutumé de trouver chez les anciens économistes : elle fait une large part aux éléments psychologiques.

En ce qui concerne les deux premiers groupes de causes, il faut noter qu'il s'agit du produit net espéré, et non effectif. Or, ce rapport entre le produit net espéré et le salaire demandé par l'ouvrier, n'est pas formé de termes matériels, précis, invariables ; par suite de considérations psychologiques tout à fait en désaccord avec les faits, cette espérance peut hausser ou diminuer. Il peut arriver que le patron ou l’ouvrier espérent un produit net très élevé d'une entreprise en réalité désastreuse.

Enfin, quand M. Beauregard étudie les causes d'apparence purement objective : le rapport de la population ouvrière qui cherche un salaire aux emplois disponibles, et le rapport des capitaux et des entrepreneurs en quête d'emplois aux demandes correspondantes de l’industrie, il reconnait qu'elles sont incapables à elles seules d'expliquer les variations du prix du travail. Dans ce marché spécial où la marchandise s'appelle la main-

1 Beauregard, Essai sur la (héorie du salaire,

d'œuvre, la loi de l'offre et de la demande a une action tout à fait secondaire. Son rôle se borne à empêcher le salaire de hausser ou de descendre au-dessus ou au-dessous de certaines limites, qui sont d’ailleurs indéterminées.

Et alors, M. Beauregard avoue qu'on ne peut pas rendre compte de la réalité si on néglige les causes qu'il a groupées sous le titre général « d’état économique, intellectuel et moral des échangistes (ouvriers, capitalistes, entrepreneurs) ». Mais il ne pousse pas plus loin l'analyse, à cause de la complexité, de la multiplicité des éléments qui se rangent sous ce titre; il renonce, somme toute, dans sa recherche d’une théorie scientifique du salaire.

De son côté, M. Levasseur (Questions ouvrières et industrielles en France) reconnaît que « la loi du salaire » ne se résume pas en un mot, comme des économistes l’ont fait autrefois, en formulant la théorie du fonds des salaires, ou, comme quelques-uns le font aujourd’hui, avec la théorie de la productivité. La plupart des phénomènes économiques sont la résultante de causes complexes. Sans doute, le taux du salaire comme le taux des marchandises s'établit par une « équation de l'offre et de la demande »; mais quelles causes règlent cet offre et cette demande? Ii faudrait, pour répondre, interroger non seulement l’état du capital actuellement disponible pour la production industrielle (fonds des salaires), l’état de perfectionnement des moyens de production et l'énergie propre de chaque travailleur (productivité), mais aussi la double concurrence des salariants, d'un côté, et des salariés, de l’autre, le coûf de la vie, qui est surtout la conséquence du salaire, mais qui est aussi une force propre à en élever et, plus encore, à en maintenir le niveau, l’activité propre de chaque industrie, en particulier, l’état général de la richesse du pays, cause très efficiente; enfin, il faudrait tenir compte des mœurs et des institutions. Par la concurrence, les industries réagissent les unes sur les autres. C’est ainsi qu'à Lyon, l'automobile et l'électricité ont attiré une élite du personnel métallurgique, dont les salaires ont très fortement réagi sur le salaire de la grosse métallurgie, et ce salaire a augmenté aussi quoique les affaires ne fussent pas alors très prospères, ce qui

Pot est une preuve que le salaire n’est pas nécessairement, dans chaque industrie prise à part, une fonction de la productivité et du profit.

Ainsi les opinions de ces économistes, cependant libéraux, nous confirment dans celte idée, que les faits sociaux ne sont pas dominés par l'inéluctable nécessité des lois économiques.

Le salaire est la part d’une classe de la société dans la répartition générale; on peut très bien concevoir que cette part soit accrue aux dépens des autres par une répartition différentef.

I n'y a pas de loi qui fixe cette part à un taux invariable.

Pénétrant dans la réalité. essayons de voir les causes morales capables de déterminer et de faire hausser les salaires. Parmi les causes agissant sur le salaire et énumérées sous le texte vague « d'état intellectuel et moral », il en est une qui, au point de vue du travail que nous avons entrepris, doit nous retenir plus spécialement. Elle est la plus importante de celles susceptibles d'accroître le salaire : c’est le sentiment d'un droit à une juste rémunération, répandu dans la classe ouvrière et qui s'exprime souvent par la revendication « d'un salaire minimum ».

C'est pour faire valoir ce droit que se forment les coalitions et les syndicats. Il s'affirme aussi dans les grèves. Sans doute, l'efficacité de celles-ci est limitée par les conditions économiques de la production et de la vente, mais on ne peut nier qu’elle soit réelle.

Les organes et les moyens dont se servent les ouvriers, pour réclamer une rémunération qui leur semble plus juste, sont des facteurs importants de la hausse des salaires. Sans leur action, cette hausse ne se serait pas nécessairement produite : « Qui ne défend pas son droit, perd son droit. »

La loi de l'offre et de la demande dans les questions de salaires est de moins en moins agissante à mesure que la classe ouvrière s organise pour formuler ses revendications.

Les causes agissant sur le salaire tendent à se séparer de celles agissant sur le prix des diverses marchandises. La distinction de deux domaines, celui de l’économie politique et celui de l'économie sociale, s’accuse de plus en plus.

1 Villey Edmond, la Question des salaires ou la question sociale.

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Les économistes classiques abandonnent peu à peu l'unité de leurs systèmes. C'est ainsi que M° Beauregard, à propos du salaire minimum obtenu par les ouvriers, dit: « On constatera que la quantité des offres, relativement aux demandes, n'y est pour rien; le minimum dépend des prétentions irréductibles de ceux qui cherchent à louer leur travail et non pas de leur nombre » (p. 204, op. cil.).

Cela nous semble de jour en jour plus exact. L'action déprimante, qu'exercerait sur les salaires l'existence permanente d'un contingent d'ouvriers sans travail, action que les collectivistes persistent à affirmer réelle, nous paraît, de nos jours, comme tout à fait secondaire, presque nulle, car il n'est plus vrai que le patron puisse, à son gré, puiser dans ses rangs des remplaçants affamés toujours prêts à se substituer, pour un moindre salaire, à l'ouvrier qui réclame. Cela n’est plus vrai par suite de l’organisation de plus en plus développée et consciente de la classe ouvrière, par suite des ententes, des contrats collectifs.

Cependant, il y a des exceptions, celles notamment de l’industrie à domicile, qui atteignent encore un nombre trop important de la classe ouvrière, où nous retrouverons la rigueur brutale et abusive de la loi de l'offre et de la demande, exceptions navrantes où la théorie même de la productivité avec celle du salaire nécessaire se trouvent contredites.

Il n’en reste pas moins que, dans la grande majorité de l'industrie, ce qui détermine le plus souvent le salaire, ce n'est pas le nombre, mais les exigences irréductibles des ouvriers; l’élément objectif des économistes perd de son influence ; il n’est pas exagéré de prévoir un temps où il ne comptera plus. Seuls les facteurs psychologiques, la croyance en un Juste salaire, le sentiment d'un droit à ce salaire et les efforts pour obtenir ce droit, ont une action vraiment explicative et peuvent déterminer le taux du salaire.

Les éléments objectifs n'ont qu'une influence secondaire, une influence d'appoint. Ils ne détermineraient le salaire que si on les laissait agir librement, mais ils sont déviés de leur action par les facteurs psychologiques qui apparaissent, en définitive, les plus efficaces, les plus explicatifs. C’est avec raison, en se fondant

sur une bonne psychologie, qu'un Américain, M. Gould conseille à la classe ouvrière d'élever son niveau de vie, d’accroître ses besoins, car c’est créer une tendance à la hausse.

Cette tendance psychologique viendra se heurter à la tendance économique à la baisse, la seule que les économistes ont apercçue. Elle lui fera obstacle et pourra même la briser, si ces désirs et ces besoins, cessant d'être individuels, s'incorporent à un groupe ouvrier important et sice groupe est protégé de la concurrence des travailleurs au rabais par une organisation syndicale solidef.

Cette hausse sera durable et mieux assurée si, non seulement ce groupe, mais l’ensemble de la profession arrive à une certaine conformité d’habitudes qui constituera ainsi un minimum d’exigences, de besoins, que devra assurer le salaire. Ce niveau de vie reconnu à une profession formera comme un cran d'arrêt, s opposant à toute diminution de salaire.

Et c’est le moment de noter, en effet, une autre cause qui exerce directement son action sur le salaire : La coutume.

Le taux des salaires est sujet à se cristalliser, beaucoup plus que le prix des marchandises. Là où les ouvriers ne sont pas organisés et surtout loin des grands centres, ce qui fixe le plus souvent le débat entre les parties, ce ne sont pas les lois naturelles, la quantité plus ou moins grande de main-d'œuvre, ni les considérations de service rendu, du degré de prospérité de l'industrie, ni même celle d'habitude de vie de l’ouvrier, c'est une donnée antérieure, le salaire courant fixé par’ l'usage, dans tel pays, pour tel travail.

Par la coutume se perpétuent d'anciennes estimations morales qui servent de base à l'entrepreneur. Il se peut que cette coutume se trouve en désaccord avec les notions présentes d'équité, et le salaire se trouvera ainsi inférieur à ce qu’exigerait l'opinion courante etles besoins actuels de l’ouvrier.

Mais, tôt ou tard, les jugements nouveaux modifient la coutume et s'imposent aux entrepreneurs, en dépit même des lois économiques qu'on suppose devoir toujours agir sur la marchandisetravail, comme elles agissent sur les autres marchandises,

1 Gemahling, les Travailleurs au rabais,

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Il faut songer cependant que l'homme ; s'il est un moyen de production, est aussi la fin, le but de la production.

Le monde économique moderne ne peut pas se dégager de certaines préoccupations d'équité. Il faut espérer que l’idée se développera qu'il doit y avoir entre industriels un terrain de lutte réservé, celui de la lutte à coups de rabais sur les salaires.

D'ores et déjà, des forces nouvelles rajeunissent les conceptions traditionnelles de justice et modifient chaque jour le juste prix du travail. La conception même d’une société meilleure est une idéeforce qui tend à sa propre réalisation. De nos jours, si, au fond de chaque conflitindustriel,ce sont toujours des intérêts qui cherchent à se satisfaire, ces conflits prennent un caractère en quelque sorte sentimental, ce sont des questions de principe qu'on discute. Smoller (politique sociale) : « J'ai constaté que, dans les discussions économiques, la question de justice intervient toujours ». Si de profondes transformations agitent le monde économique, tendant à réaliser pour l’ouvrier toujours plus de bien-être, ce nest pas en raison de faits matériels, en raison de l'évolution naturelle de l’industrie, mais par la puissance de jour en jour accrue des idées morales.

Les efforts en faveur de la classe ouvrière ne doivent pas se borner à lui assurer l'hygiène, la sécurité, la limitation de ses heures de travail, etc.

Il faut se préoccuper d'agir sur le taux de son salaire, surtout quand il apparait d’une réelle insuffisance. Logiquement, c'est cette préoccupation qui doit passer au premier plan. Il est trop évident que c'est dans le salaire que résident les possibilités d'élévation morale, intellectuelle et matérielle de l’ouvrier.

On peut dire, sans trop généraliser cependant, que l'hygiène, la morale, l'éducation au sens large sont les privilèges de ceux qui n'ont pas le souci permanent de leur existence matérielle.

Avant le xvi° siècle, on disait : la question sociale est une question morale; c'était la pensée intime des canonistes, c'est encore celle des chrétiens sociaux.

Depuis, après Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Diderot, on croit plus généralement que la question morale est une question sociale.

En agissant sur les faits sociaux, et le salaire est un de ces

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