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LES CHRÉTIENS SOCIAUX ET LES FORMULES DU JUSTE SALAIRE

Mais 1l faudrait connaître le contenu de ce salaire minimum.

Ce sont principalement les chrétiens sociaux qui se sont appliqués à définir ce qu'il devrait être, à lui chercher une base. Ce qu'ils appellent « juste salaire » dans leurs controverses, correspond à ce que l’on entend plus généralement sous le terme de minimum de salaire. Il faudrait réserver ce mot de juste salaire à celui qui résulterait de la solution du problème théorique qui se pose en ces termes : étant donné deux facteurs, dont l'un est le

! Voir Protokoll der Verhandlungyen des erslen allgemeinen [eimarbeiterschutz-Kongresses, Berlin, 1904.

? Voir Compte rendu de la première Assemblée générale de l'Association pour la protection légale des travailleurs, p. 55 et suiv., 1908,

# Voir Mouvement social, p.385 et 393, octobre 1910.

“ Tbidem.

travail manuel et l'autre le capital, qui coopèrent à une entreprise quelconque, quelle est la part qui doit revenir à chacun d'eux dans le produit ? Problème que nous considérons comme insoluble.

Nous ne pouvons marquer toutes les nuances qui séparent les différentes écoles chrétiennes. Elles forment groupe, malgré leurs conceptions particulières, par une idée qui leur est commune. Toutes reconnaissent que le domaine moral et le domaine économique sont de natures distinctes, mais dans la pratique elles les confondent, déclarent qu'on peut soumettre l’un à l'autre, pour faire pénétrer dans la vie économique la justice, expression de la loi religieuse.

Depuis un demi siècle environ, l’action chrétienne se manifeste avec un renouveau d'activité et apporte ses conclusions sociales. Certaines vont jusqu’au socialisme collectiviste, la plupart sont plus modérées, certaines sont rétrogrades, font le rêve d’un retour au régime des corporations.

Mais dans le domaine pratique, car elles ne sont pas des écoles d'économie pure, elles affirment toutes que le patron doit à l'ouvrier un Juste salaire.

Cette fois, la doctrine du juste salaire n’est plus liée à une rigoureuse et universelle doctrine du juste prix.

Malgré que les partisans chrétiens du juste salaire se réclament encore des anciens canonistes, malgré qu’ils arrivent en fin de compte à la même conception de justice dans le salaire, leur point de départ est différent.

Les canonistes ont voulu, en quelque sorte, prouver le juste prix et par suite le Juste salaire ; ils en ont fait ou plutôt ont cru en faire quelque chose de fixe, d'objectif au moyen d’une analyse de la valeur. Nous avons vu qu'ils avaient été dupe d’une illusion, qu'en réalité, leur prétendue base objective n’était formée que d'éléments subjectifs. Mais il n'en reste pas moins qu'ils ont conduit le problème du Juste prix avec la croyance que la valeur des choses ne devait pas être influencée par l'arbitraire des consciences individuelles.

On voit rarement les chrétiens sociaux étudier scientifiquement les problèmes économiques ; ils abordent directement l’éco-

nomie sociale, Certains jettent délibérément par dessus bord les lois naturelles sous prétexte qu'il n'y à pas de lois qui tiennent devant la liberté humaine ; la plupart ne contestent pas l’action des grandes lois classiques, mais ils ne leur attribuent aucun caractère de nécessité, ils ne trouvent pas dans l'étude de l’économie politique d'oppositions avec leurs conceptions. L'on reste toujours libre de poser ou non les causes qui commandent certains effets ; l'organisation et, pour le surplus, l'intervention de la puissance publique y pourvoierontf.

Ainsi, c'est précisément parce qu'ils ne croient plus que la valeur des choses doive nécessairement se fixer en termes objectifs, que les chrétiens sociaux se tournent vers l’économie sociale, qu'ils adoptent l’idée d'un juste salaire. En général, ils se refusent à assimiler les lois sociales, qui fixent le salaire des ouvriers aux lois économiques qui règlent l'échange des denrées.

On peut résumer les différentes conceptions anciennes et modernes, à l'égard de la tarification des salaires, de la façon suivante. |

Les canonistes ont pensé possible la tarification, parcequ'ils ont fait de la valeur quelque chose d'objectif, malgré d’ailleurs qu'ils n'aient pu préciser cette base objective.

Aujourd'hui, ce sont ceux qui font de la valeur quelque chose d'objectif qui ne veulent pas entendre parler de cette tarification, la valeur ayant pour eux des causes rigides que nul ne peut changer.

Et alors, ce sont ceux qui font entrer dans la valeur des éléments psychologiques, qui accepteraient la tarification parce que, pour eux, la valeur n'étant pas soumise à des lois naturelles, on peut l’influencer dans le sens de certaines conceptions morales.

A quel taux, selon les chrétiens sociaux, devrait donc se fixer le salaire pour réaliser la justice ?

Pour grouper les opinions un peu divergentes sur la question sociale, le pape Léon XIIT est intervenu dans le débat par son

1 Maurice Eblé, {es Ecoles calholiques d'économie polilique et sociale. — Reuss, Christianisme et doctrines économiques. — Max Turmann, Développement du catholicisme social. — Polier, l’Idée du jusle salaire.

Encycelique de 18g1 « De la condition des ouvriers », appelée aussi: « Rerum Novarum ». C’est en elle qu’on trouve l'expression la plus généralement admise de la doctrine actuelle du juste salaire. Voici le passage principal : « ... au-dessus de leur libre volonté (celle du patron et celle de l'ouvrier), il est une loi de justice naturelle plus élevée et plus ancienne, à savoir que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier sobre et honnête. Que, si, poussé par la nécessité ou poussé par la crainte d'un mal plus grand, il accepte des conditions dures que, d’ailleurs, 1l ne Jui était pas loisible de refuser, parce qu’elles lui sont imposées par le patron ou par celui qui fait l'offre de travail, c’est là subir une violence, contre laquelle la justice proteste. »

Il y à ainsi un salaire qui est dû à l’ouvrier, imposé par une loi de justice naturelle qui doit primer les lois de la concurrence économique. Ce salaire est déterminé par les besoins de l’ouvrier. On doit avouer que ces besoins n’offrent pas une base fixe. C'est une mesure bien flottante. Sur ce point, l'Encvelique n’a pas établi l'unité des opinions, elle est susceptible d'interprétations diverses.

Il faudrait savoir ce qu'on entend par le nécessaire à la vie. Comme l'a dit spirituellement Voltaire, « le superflu est chose parfois très nécessaire » et certains catholiques en effet, Vogelsang et ses disciples, estiment qu'il ne faut pas s'attacher uniquement à satisfaire les besoins les plus nécessaires de l’ouvrier, qu'on doit se préoccuper de lui assurer un peu de superflu.

La rémunération que reçoit l'ouvrier comprend pour eux deux choses : 1° le coût de production du travail ; 2° le salaire proprement dit. Il faudrait donc, qu'une fois satisfaits, les besoins nécessaires pour l'entretien de la force de travail, une somme disponible reste à l’ouvrier. Pour Vogelsang, la condition de tous les travailleurs devrait être analogue à celle des domestiques, dont les gages représentent un excédent net, leur subsistance étant assurée. C’est l'opinion aussi de Brantz et de Costa Rosseti (Philosophia Moralis, p. 745).

Ce superflu n’est pas une expression plus précise que celle de besoins nécessaires, et quand M. Perin dit : « le juste salaire dont l’Encyclique pose la règle est ce que les économistes appellent

ET le salaire normal ou nécessaire. On n'est pas fixé davantage.

Est-ce le salaire de la loi d’airain? est-ce le salaire qui se détermine selon la théorie de la productivité? Les économistes eux-mêmes ne sont pas d'accord sur le taux auquel. se fixe le salaire dans un régime de libre concurrence et très probablement le juste salaire de l'Encyclique et de M. Perin n’est pas le salaire nécessaire de Ricardo, qui cependant doit bien lui aussi assurer le nécessaire à la subsistance.

A la vérité, les notions de besoins diffèrent selon les auteurs, comme ils varient avec chaque ouvrier.

On ne peut tenir compte uniquement des besoins physiologiques. À ce seul point de vue, peut-être pourrait-on savoir le salaire qui serait suffisant. C’est ainsi qu'au Congrès pour l’avancement des sciences, dans la section d'économie politique présidée par M. Paul Razous, M. le professeur Imbert, de la Faculté de Montpellier, a exposé l'idée d'une méthode curieuse pour résoudre le problème social par quelques graphiques, quelques mesures et un peu de science expérimentale.

« Pour me rendre compte, dit-il, de la signification du salaire au point de vue physiologique, j'ai calculé quel est le travail développé par un facteur faisant trente-cinq kilomètres à bicyclette par jour et quel est le prix des aliments qui lui sont nécessaires pour accomplir sa tâche.

« Un homme moyen au repos a besoin, par vingt-quatre heures, d’une quantité d'aliments capable de fournir dans notre machine 2.300 calories.

« Or le facteur qui fait trente-cinq kilomètres par jour absorbe une quantité d’aliments qui donne 3.200 calories par vingtquatre heures. La différence de goo calories représente le nombre de calories supplémentaires nécessité par son travail.

« D'autre part, du prix des aliments réellement consommés, on déduit que ces 900 calories ne coûtent au facteur que la somme ridiculement minime de 26 centimes.

« Si le salaire ne devait correspondre qu'au travail fourni on ne devrait au facteur que o fr. 26.

! Charles Perin, Premiers principes, p. 588, 2 Cité dans le Matin, 1°" aoûl 1917,

« Mais s1 l'on admet que le salaire doit payer aussi les 2.300 calories correspondant au repos, pourquoi ne doit-il pas aussi correspondre aux vêtements, au loyer, à l'entretien de la famille. »

Ainsi, une question se pose qui n'est pas résolue par l'Encyclique quand elle dit « que le salaire ne doit pas être insuffisant à faire subsister l’ouvrier sobre et honnête ».

Faut-il calculer les besoins d’une façon abstraite selon une moyenne applicable à tous, ou faut-il tenir compte dessituations particulières ? Le salaire du célibataire sera-t-1l le même que celui de l’homme marié et doit-il encore augmenter avec le nombre des enfants? C’est la question du salaire familial qui à divisé les chrétiens sociaux.

Ce sont les socialistes chrétiens qui se firent les défenseurs de l'idée du salaire familial relatif, c'est-à-dire exactement proportionné aux charges diverses des familles ouvrières.

Les économistes ont protesté, ont déclaré que c'était là une hérésie économique. M. Leroy-Beaulieu traite de niaiserie cesalaire familial !. M. Hubert Valleroux dit que ses partisans sont dans l’inconscience économique ?. C’est l'application de la formule communiste « à chacun selon ses besoins » ; elle suppose pour se réaliser une transformation de l'organisation économique, il est impossible de faire supporter au patron le poids de charges dont il n’est pas responsable ; la formule confond la charité et la justice, elle dénature le contrat de travail qui ne peut tenir compte dans la rémunération qu'elle accorde à l’ouvrier, des circonstances étrangères au travail fourni par lui; elle est dangereuse elle crée une prime aux célibataires et c’est aggraver le mal.

Cette théorie n’est plus guère soutenue aujourd’hui : elle a perdu la plupart de ses partisans catholiques* et même, par réaction, certains ont déclaré qu'il fallait envisager uniquement la subsistance de l’ouvrier lui-même, c’est une deuxième formule de juste salaire, le salaire personnel, salaire individuel destiné aux besoins d’une seule personne. M. Rambaud qui soutient cette

! Leroy-Beaulieu, Trailé d'économie politique, t. II, p. 477 et suiv. ? Hubert Valleroux, le Contrat de travail, p. 176 et suiv. ÿ Père Tristot, Salaire familial, p. 149.

Jo opinion prétend la justifier au moyen d'un passage de la consullation romaine du cardinal Zigiiara. « Par cela même qu'on observe l'égalité entre le salaire et le travail, on satisfait pleinement aux exigences de la justice commutative, le travail est l'œuvre personnelle de l'ouvrier et non de sa famille, ce travail ne se rapporte pas tout d’abord et en soi à la famille, mais subsidairement et accidentellement en tant que l’ouvrier partage avec les siens ce qu'ila reçu. De même donc quela famille dans l'espèce n'ajoute pas au travail, de même il n’est pas requis par la justice que l’on doive ajouter au salaire mérité par le travail lui-même, » Ce passage est d’une subtile imprécision, il était aisé de l’interpréter d’une autre façon et on n'a pas manqué de le faire pour justifier une froisième formule de jusle salaire, le salaire familial absolu, ce serait lesalaire correspondant aux besoins d'une famille type, avec trois enfants par exemple.

C'est la formule adoptée par un grand nombre d'écrivains catholiques (Issoul, abbé Naudet, Perin). C’est en faveur de cette opinion qu'on doit, malgré ses obscurités, interpréter la réponse du cardinal Zigliara, elle est trop conforme à la tradition chrétienne pour qu'on puisse lui donner un autre sens et pour que ce ne soit pas celle de l'Encyclique. Ainsi que le fait remarquer M. Perin : « Pour déterminer le salaire normal ou juste salaire dû par le patron en vertu de la Justice commutative, il y a à tenir compte seulement de l’ouvrier en lui-même, comme le disent les réponses romaines, et il n'y a point à considérer en elle-même la famille de l'ouvrier, ce qui entraïnerait comme conséquence le salaire familial au sens des socialistes. Mais l’ouvrier pris en lui-même, doit être considéré par rapport à sa condition normale d'existence qui est la vie de famille » ?,

Les équivoques sont venues sans doute de l'expression un peu vague de salaire familial et M. Perin propose de la remplacer par celle de salaire normal, le salaire normal étant celui que doit recevoir l’ouvrier père de famille.

Mais ce salaire normal reste encore purement théorique.

l Rambaud, Eléments d'économie polilique, p. 547 el 548. 2 Perin, Premiers principes, p. 349.

rot Suivant quel critérium vont le déterminer des auteurs catholiques ?

Dans un passage déjà cité, le cardinal Zagliara nous dit « par cela seul qu’on observe l'égalité entre le salaire et le travail, on satisfait pleinement aux exigences de la justice commutative »; les auteurs chrétiens vont-ils tenter, comme déjà les canonistes, d'établir l’équivalence entre le travail fourni par l’ouvrier et le salaire payé par le patron? Logiquement cette équivalence ne peut s'établir qu'entre les valeurs réciproques des objets donnés en paiement du salaire et des objets en quoi le travail s'est incorporé; c'est bien ainsi que l’entendaient les canonistes : l'&æqualitas qu'ils poursuivaient, qui devait être la règle des contrats d'échange, c'était bien une égalité objective des valeurs échangées. Voici cependant ce qu'entend par cette expression le cardinal Zigliara : « Si l’on s'enquiert, dit le cardinal, du critérium d’après lequel il faut établir cette égalité de la chose entre le travail manuel de l'ouvrier et le salaire que donne celui qui l’emploie, nous répondons : suivant l’Encyclique, le critérium doit être demandé à la fin immédiate que se propose l’ouvrier, laquelle lui impose le devoir naturel ou la nécessité de travailler afin de se procurer les aliments et les vêtements qui répondent à une existence convenable, ce à quoi se rapporte premièrement et principalement le travail manuel. Toutes les fois donc qu'un ouvrage est tel qu'en l’accomplissant l’ouvrier satisfait à ce devoir naturel de poursuivre la fin immédiate de son travail, telle que nous venons de la caractériser, et que le salaire qui doit le mettre à même d'atteindre cette fin, c'est-à-dire de se procurer la nourriture et les vêtements convenables, n'y suffit pas, à considérer la nature des choses et à les prendre en elles-même, il y a, en pareil cas, une inégalité objective entre le travail et le salaire, et par conséquent une lésion en matière de justice commutative!. »

Il est curieux de voir apprécier l’équivalence entre le travail et le salaire au moyen d’une quantité déterminée de besoins (la nourriture et les vêtements convenables) sans relation avec le travail fourni. On s'étonne moins si l'on songe qu'en fin de

! Traduction donnée par Perin, Premiers principes, p. 383.

no lu compte l'æqualilas canonique se ramenait à l'idée du gain déterminé par les besoins de la condition; c'est dans sa signification dernière et déviée du sens primitif que le cardinal Zigliara a employé ce terme d'æqualitas que l'on traduit en français par équivalence, mais qui ne laisse plus subsister l’idée qu'il doit s'établir une balance, un équilibre entre les valeurs créées par le travail et celles contenues dans le salaire.

Et en définitive c'est encore à la coutume qu'on fait appel pour déterminer ce juste salaire.

Le père Tristot rapproche la théorie du juste salaire que contient l'Encyclique de celle que le cardinal Jean de Lugo soutenait déjà au xvr® siècle. « Lugo, dit-il, considère comme juste le salaire qui atteint au moins le taux infime de ce que l’on a coutume de donner dans la contrée pour ce genre de services. Tous les théologiens s'en référaient à cette appréciation commune, et c'est cette estimation commune que le Saint Père a jugé à propos de déterminer en lui fournissant la règle de ses appréciations dans l’état actuel de l’industrief. »

Dire qu'il faut s'en référer à la coutume, cela n'éclaire pas beaucoup la question, car il y a des coutumes bien établies de salaires insuffisants : ce qu'on veut dire somme toute c’est qu'il faut s'en référer à la coutume quand l'estimation commune juge que le salaire fixé selon cette coutume est juste et raisonnable. Cette estimation commune ne peut admettre que les salaires soient généralement et habituellement réduits au-dessous du nécessaire. L'Encyclique, en fin de compte, ne justifie des mesures qu'à l'égard des salaires manifestement insuffisants, elle estime que les salaires de famine se présentent comme des exceptions et quil est assez rare, somme toute, que, dans l’ensemble de l’industrie, la coutume n’assure pas aux ouvriers le nécessaire.

Enfin le juste salaire ainsi défini, les chrétiens sociaux l’abandonnent et n’en font plus pour le patron une obligation dans certains cas, d’ailleurs exceptionnels.

C’est ainsi que le salaire peut descendre au dessous du taux accoutumé, sans que la justice soit violée :

1 Cité par Polier, op. cit.

te

19 Si l'état général de l'industrie ou la situation particulière de l’entreprise du patron oblige à réduire la rémunération des ouvriers en même temps qu'elle diminue le profit.

2° Si l’ouvrier, à raison de sa maladresse ou de sa faiblesse, ou de toute autre cause, ne fournit pas le travail habituel.

I ne faut pas se le dissimuler, ces prudentes réserves, tout au moins la première, re sont pas faites pour fortifier le principe du juste salaire. Ce juste salaire est, en effet, susceptible d'être diminué, si diminuent les bénéfices de l'entrepreneur, mais on ne dit pas qu'il doive augmenter dans le cas de prospérité industrielle. On ne peut pas dire que le juste salaire des chrétiens sociaux apparait comme une mesure révolutionnaire.

L'école chrétienne ne nous fournit en définitive aucun critérium fixe, pas plus d'ailleurs que tous les auteurs qui ont écrit sur le juste salaire ou sur le minimum de salaire. Il ne faut pas s’en étonner, cette recherche d'un ceritérium nous semble une tentative sans intérêt pratique.

Certains auteurs ont bien établi des budgets qui prétendaient prévoir strictement tout ce qui était indispensable soit à une vie humaine, soit à un ménage moyen; parmi ces budgets, il en est de curieusement détaillés, qui prévoient comme indispensables un certain nombre de « canons » à boire par l’ouvrier dans les intervalles de son travail. [l ne faut pas trop se moquer : combien d'ouvriers affirment qu'ils ne pourraient travailler sans une certaine quantité de vin qui leur donne le coup de fouet nécessaire ; pour quelques métiers très pémibles peut-être ont-ils raison. Il y a là plutôt une indication qu'il n’est pas facile de fixer des limites précises au salaire minimum, il faudrait autant de budgets qu'il y à de régions, de professions et de catégories dans une profession, il faudrait faire varier les chiffres selon que le coût de la vie baisse ou augmente.

Le minimum doit se dégager des circonstances particulières dans lesquelles se meuvent telle industrie, telle catégorie d'ouvriers. Il ne peut pas y avoir un minimum unique et fixe pour

1 Perin, Premiers principes, p. 399 et suiv. — Rambaud, Eléments, p. 55: et suiv.

tout un pays; peut-être même pas pour telle région déterminée où les habitudes de vie sont sensiblement uniformes, parce que telle profession comporte plus de besoins que telle autre. Il y aura des minima de salaire, et même ce terme de minimum a quelque chose de brutal et de choquant, peut-être ne sert-il qu'à obscurcir le problème. Toute la question se résume en pratique à rechercher si l’on peut élever, indépendamment de toute idée préconçue, de toute donnée antérieure, jusqu'à une limite, jugée satisfaisante, les salaires de tels ouvriers insuffisamment rémunérés.

Si l'on admet que les lois naturelles ne déterminent pas nécessairement le salaire, si on accepte le principe de l'intervention légale, c'est une question de fait pour savoir dans quelle mesure l’action de la loi sera efficace, réelle, au delà de quelles limites elle peut être nuisible à l'industrie, aux patrons et aux ouvriers eux-mêmes.

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