CHAPITRE X
La défense des Côtes
Les Principes de la défense des côtes au XVIIM siècle. — Belle-lsie groupe les milices gardes-côtes en bataillons. — Organisation des dragons gardes-côtes. — Etat des fortifications. — Le Recrutement de la milice garde-côtes. — Les Officiers. — La Réunion des Camps. — Les Opérations en 1758. — Tentatives des Anglais sur Saint-Malo et Cherbourg. — L'Affaire de Saint-Cast. — Belle-lsie fait prendre rang à la milice dans l'armée. — Les milices gardes-côtes sont rattachées au Département de la Guerre.
Le service armé sur le littoral remonte aux âges les plus reculés de notre histoire. De tous temps, les populations des ports eurent à combattre des incursions ; les Normands dans l'Océan, les Sarrasins en Méditerranée, forcèrent de bonne heure les bourgades maritimes à s 'entourer de murs et à vivre dans une alerte perpétuelle. Le service de garde fut d'abord assuré, tout naturellement, par les paroisses, et le principe de cette organisation subsistera jusqu'aux premières années du xix^ siècle. Alors que la milice de terre est une troupe que le Roi déplace au gré de son bon plaisir et à la demande journalière des liesoins. la milice gaidc-côtes, se rassemble uniquement pour la défense des biens de la paroisse. Ce fait explique à lui seul l'empressement avec lequel le service est consenti ; mais, dès qu'on arrache le milicien du voisinai: e de son clo-
clier, le mécontentement éclate, la désertion commence et la tâche rebute les volontés les meilleures.
Nulle mission n'est d'ailleurs plus ardue. Quand l'espionnage arrive à faire connaître un projet d'expédition, il faut veiller pendant des jours et des mois ; l'escadre ennemie, obligée de régler sa marche d'après le caprice des vents, apparaît toujours à l'heure inattendue ; souvent les voiles redoutées se montrent à l'horizon ; la cloche du village sonne le tocsin, les miliciens se rassemblent, mais les navires s'éloignent. Cette crainte de tous les moments, chaque fois que la Franco a des relations difficiles avec la Hollande ou l'Angleterre, a fait inultiplier les précautions. Les plages sont hérissées de fortifications, les tours de guetteurs jalonnent toutes les collines, le service de garde est permanent. Mais, si de gros effectifs peuvent débarquer, il est inutile de songer à se défendre sur la grève de sable ou du haut des falaises ; la nécessité s'impose toujours plus impérieuse de constituer des réserves comprenant les trois armes, placées dans des points choisis de l'intérieur et capables d'arriver à temps voulu pour obliger l'adversaire à s'embarquer en toute hâte. Aussi, depuis le jour où le pouvoir royal, par l'ordonnance de février i5/i3. organise le service de la garde-côte, sous la direction de l'amiral de France, le rôle des inspecteurs et des intendants sera toujours rendu très difficile par la répugnance des miliciens à tenii' garnison loin de leurs maisons et de leurs champs. Les compagnies du guet, qui restent à demeure dans les paroisses, sont faciles à commander ; les compagnies « détachées », par contre, sont en défaveur.
Le règlement du 28 janvier 1716 avait décrété que tout homme âgé de 18 à Go ans, domicilié sur le littoral et jusqu'à deux lieues dans l'intérieur des terres, devrait avoirchez lui un fusil, une l)aïoimette, un fourniment, une demilivre de poudre et deux livres de balles. Il s'en fallait de beaucoup que cette prescription fut observée. Lorsque Belle-Isle, en décembre 1705, prit le commandement des côtes de l'Océan, on ne comptait pas moins de 2/10.000 gardes-côtes inscrits de Dunkerque à Bayonne, dont gG.ooo pour la seule
Bretagne. Beaucoup n'avaient pas d'armes ou ne savaient pas s'en servir. Le premier soin du Maréchal, fut de réduire ce nombre extravagant de soldats sans instruction (i) et de leur faire confectionner, en 1706, /jo.ooo fusils (2). Les ouvrages construits sur les côtes, non seulement n'avaient pas été améliorés depuis 171 A, mais l'incurie naturelle des paroisses et la négligence coupable de l'administration de la marine, les avaient laissés presque tous sans entretien. La zone côtière divisée par chaque province maritime en capitaineries générales était bien gardée par des compagnies du g-iet et des compagnies détachées, mais les unités éparpillées ne possédaient aucun lien entre elles. L'autorité compétente faisait défaut. Le département de la Marine, considérant la question comme très accessoire, se reposait de tous les détails d'organisation et d'armement sur les intendants des provinces, lesquels donnaient pleins pou\oirs à leurs subdélégués. Le Département de la Guerre n'avait pas à intervenir, bien qu'il fournit à la défense du littoral l'appoint de nombreux bataillons, soit de troupes réglées, soit de milices de terre, et des régiments de dragons, très aptes à remplir le rôle d'infanterie montée, pour concourii" efficacement à la défense mobile.
A ce désordre, qu'on pouvait croire inextricable, s'ajoutaient de grosses difficultés que nous ne connaissons pas de nos jours. Il n'est peut-être pas de branche dans l'art militaire qui ait, autant que la défense des côtes, bénéficié des progrès scientifiques. Le télégraphe, le chemin de fer permettent, maintenant, de garder à l'intérieur des terres de gros effectifs capal)les, en quelques heures, de renforcer les garnisons de sûreté ; la marine elle-même, avec ses escadrilles de torpilleurs et sous-marins, protège ses ports et tient en échec les flottes de débarquement ; au xvnf siècle, rien de semblable n'existe sur les côtes. De Cherbourg, de Saint-Malo, quelques hardis navires partent bien pour épier, jusque sur les côtes anglaises, la marche des voiles ennemies, mais ce sont de simples éclaireurs dont la mission est très aléatoire. En
(1) Journal de Lutines, [. XIV, p. 391.
(2) Bello-Isle à Clermont, 29 mai 1758 (Corrcspond.uicr i.'.mi.'i;.iI.', 3r>-0-15.'jV
réalité, pendant toute la guerre de Sept Ans, le branle-bas de combat est journalier sur le littoral de l'Océan (i).
Le 27 décembre 1700, Belle-Isle avait été déclaré « commandant de toute la côte de l'Océan, depuis Dunkerque jusqu'à Bayonne » (2). Il s'adjoignit aussitôt Crémille et le marquis de Voyer et, sans plus tarder, se mit à l'étude approfondie de la réorganisation d'un service aussi complexe, tout en ne cessant d'étudier sur place une meilleure répartition des forces, de nouveaux projets de fortification et la répression des abus nombreux que la confusion des pouvoirs favorisait au détriment de la discipline.
Avant tout, il était indispensable de donner à la cohue des miliciens inscrits une existence légale et des formations régulières, et, s'il était impossible d'enlever à l'organisation des gardes-côtes son caractère essentiellement régional, du moins pouvait-on les répartir en unités capables de combattre. Somme toute, le problème était le même que de nos jours. Il fallait mettre toutes les communes en état de se défendre contre un pillage ou une réquisition, et disposer de forces plus importantes, et mieux instruites pour les porter rapidement
(1) Le marquis de Brassac parle de la « terreur panique » causée par l'apparition de la flotte anglaise sur les côtes de Normandie [Brassac à Belle-Isle. Caen, 2G juin 1758 (Correspondance générale, 3493-380)]. — Une lettre du marquis de Brancas est plus curieuse encore : « Le 2G après-midi, 4 ou 5 commis m'arrivèrent hors d haleine des endroits de mon département et m'annoncèrent que les Anglais débarquaient. Je pi'is la porte el je partis très vite, quoique fort tranquillement, ))our Honfleur où j'arrivai à 9 heures du soir. Je ne m'occupai le long du chemin qu'à rassurer tout le pays que je traversai ; en arrivant, mon premier ordre fut d'envoyer coucher une triste milice bourgeoise qui était sous les armes depuis vingt-quatre heures avec toutes les broches et les balais de la ville et de défendre, sous peine de cachot, à un seul de prendre les armes, d'ouvrir les portes de la ville, qui ne sont que des barrières, et de renvoyer chez eux tous les malheureux paysans des environs [Brancas à Belle- Isle, Lisieux. 30 juin 1758 CCorrespondanco générale. 3493-457)1. — L'alerte sur les côles fut si vivo que la maison du Roi fut dirigée en septembre sur la Guyenne. Le contre-ordre alleignit les gendarmes à Ëtampes, les gardes françaises a Saumur et Tours, les gardes suisses à Blois, les gardes du corps à Orléans et la 1" compagnie de mousquetaires à Chartres. .\u mois d'octobre, les gardes françaises et suisses furent envoyées à Bergues et à Dunkeraue [Situation numérique (Correspondance générale, 3497-15)].
(2) Journal de Luynes, t .XIV, p. S52. Le duc de Richelieu était nommé au commandement des côtes de la Méditerranée.
sur tous les points menacés par une attaque en règle. Les compagnies du guet fournissaient les guetteurs, les signaleurs, les courriers et les hommes attachés à la défense propre de la paroisse ; les compagnies détachées avaient des places de rassemblement sur les points stratégiques plus ou moins éloignés des villages qui concouraient à leur formation.
Les premières fonctionnaient très normalement ; mais les paysans montraient, pour servir dans les compagnies détachées autant de répugnance que pour la milice dans l'intérieur du Royaume. Néanmoins, Belle-Isle allait devoir leur imposer un service plus dur, en les réunissant par bataillons. La compagnie détachée comprenait en principe 5o hommes, cadres compris (i); elle n'était pas à même, isolée, de combattre. Le Maréchal fit porter son effectif à 78 hommes (2), et donna l'ordre de constituer des bataillons à 8 compagnies, en suivant autant que possible la règle de former un bataillon par capitainerie générale ; le capitaine général remplissait les fonctions de commandant de bataillon ; un officier-major lui était adjoint (3). C'est ainsi que les 97 capitaineries générales de l'Océan (4) fournirent 71 bataillons aui groupaient les soldats les plus jeunes, les paysans âgés ou chargés de famille étant versés de préférence dans le service sédentaire des comgnies du guet (5).
Pour diminuer les charges que la réorganisation imposait aux populations, le Maréchal décida que les compagnies du guet ne seraient astreintes, en temps normal, qu'à des revues d'appel. Le service de ces unités devait être réglé de manière que le tour des gardes et des guets ne revînt que tous les quarante ou cinquante jours, suivant l'étendue
(1) 1 capitaine. 1 lieutenant, 2 sergents. 3 caporaux, 3 anspessades, 1 tambour, 41 fusiliers (Diclionnaire milUaire de Gissey, 1758, l. II, p. 615).
(2) 1 capitaine, 1 lieutenant, -4 sergents, 4 caporaux, 4 anspessades, 2 tambours, 60 fusiliers Composition des gardes-côtes de Normandie, mai 1758 (Correspondance générale, 3510-122)].
(3) Rapport de Delle-Isle sur les gardes-côtes, 19 février 1758 (Correspondance générale, 3510-25).
(4) Picardie 4, Haule-Normandie 18, Basse-Normandie 19, Bretagne 30. Poitou 8, Aunis 5. Samtongc 0, Guyenne 7 (Correspondance générale, 3.503-278).
(5) Ordonnance royale du 15 mai 1758 sur la milice garde-côtes du Languedoc {Recueil de Saulgeon, vol. 48).
des capitaineries générales. Quant aux compagnies détachées, elles ne seraient, autant que possible, réunies que tous les quinze jours., en limitant à 2ii heures la durée de leur convocation. Les ouvrages de la côte ne furent gardés en permanence que par des postes réduits, suffisants pour donner l'alarme. Toutes les trois lieues, un piquet de i4 hommes, commandés par un sergent, formait une patrouille mobile, prête à renforcer le poste menacé pour empêcher tout ouvrage d'être enlevé par surprise (i). Les forts isolés et les îles n'avaient que des garnisons de sûreté, souvent supprimées pendant l'hiver (2).
A l'abri de ce cordon de surveillance, le gros des milices fut organisé de manière à pouvoir manœuvrer en force. Le bataillon de gardes-côtes devint une véritaijle unité, pourvue de son commandement et dotée d'un petit train de combat (3). Bientôt les bataillons furent réunis par trois, pour former des divisions, en tout semblables aux régiments des troupes réglées (^). Leur commandement était exercé par les plus anciens capitaines généraux. On étudia la possibilité de créer des corps montés : le 9 avril 1768, une ordonnance royale fixait à ^ escadrons de 2 compagnies le régiment nouvellement formé des dragons gardes-côtes des pro\inces du Poitou, Aunis et Saintonge. Le 21 octobre de la même année, les dragons gardes-côtes de Guyenne furent groupés en 9 escadrons à 2 compagnies de 00 hommes ; l'ensemble était commandé par un colonel, i major, i aide-major. Les ressources en chevaux de ces provinces permettaient de recourir assez largement aux cnlti\ateurs aisés, séduits par l'uniforme rouge
(1) Mémoire du comte de Ravmond, 17 janvier 1758 (Correspondance générale, 3510-9).
(2) C'est ainsi tjn'aiix envii-ons de Brest, le fort de Toulbrnch n'est gardé
3ue par 16 hommes, la redoute des Blancs-Sablons par 11 hommes. L'Ile Ouessant n'a de garnison qu'en été : 1 lieutenant-colonel. 4 capitaines. 4 lieutenants, 200 hommes. II en est de même pour Bréhat ; 2 capitaines, 2 lieutenants, 100 hommes (Etat de répartition des gardes-côtes de Bretagne, .\i'chives supplémentaires, carton 261.
(S) 5 caisses de 1.200 cartouches et 1 caisse de nierres à fusil, portées sur des chevaux de bât (Note de Crémille, .Archives supplémentaires, carton 26).
(4) Le comte de Bcaujeu à Bellc-Islc, 22 mars 1758 : Répartition des gardes-côtes de Normandie (Correspondance générale,- 3510-44 et 120).
LA DEFENSIi DES CÔTES 391
à boutons jaunes, qui permettait de les confondre avec les vieux dragons du Roi (i).
Mais toutes ces troupes étaient d 'oganisation récente ; on ne pouvait songer à leur confier exclusivement la défense du littoral. Les places importantes, Calais, Boulogne, Ostende. Dunkerque, Toulon, la Rochelle, Brest, avaient un noyau de troupes régulières. Des bataillons et des escadrons de l'armée permanente formèrent des réserves stationnées dans l'intérieur des terres, sur des points qui resteront toujours des places de rassemblement pour la défense mob'le du littoral : Saint-Lô, Coutances, Baveux, Dinan, Guinganip, Pontivy. Ploërmel, Saintes, Libourne (a). A coup sûr, tous ces vieux régiments eussent été mieux employés à l'armée d'Allemagne, mais il ne faut pas oublier qu'au i" janvier 1768, si la réorganisation et l'armement de la milice étaient en bonne voie d'achèvement, aucun bataillon n'avait été réuni pour manœuvrer et l'instruction des miliciens était encore à peu près nulle (3).
Les fortifications des côtes étaient dans un état lamentable. Le temps et l'argent manquaient pour leur rendre toute leur valeur. Mais était-il bien nécessaire de réédifier de grands ouvrages, alors qu'un retranchement sommaire pouvait suffire à briser l'élan d'un corps de débarquement forcément restreint et pour\Ti dune faible artillerie ? Belle-lsle aurait voulu qu'on se contentât partout d'ou^Tages en terre, facilement et rapidement exécutés, mais les sous-ordres dépassaient toujours ces instructions, sous prétexte de donner plus de confiance aux gardes-côtes (/i). Pourtant les ressources budgétaires étaient réduites. En mars 1758, on ne pouvait dépenser pour ce chapitre que i.3i7./i63 livres ,en comprenant les reli-
(1) Ordonnances rouales. Recueil de Saulgcon, vol. 48. — Voir l'inslniclion pfiur les dragons irardcs-côtes (Correspondance générale, S-iO^-JOOj.
(2) Ei)i|ilacenionl des forces militaires du Royaume, 15 m.ii 17."t8 (Fonds de Suède, 37-14.3). \ oir aux annexes.
(."]) Rapport de Belle-lsle sur la milice garde-cotes, 19 févrior 17."j8 (Correspondance générale, .3510-25).
(4) Le maréchal de Sennelerrc à Dcllo-lsie. 9 mars 1758 (Correspondance générale, 3509-42).
quats de l'année 1707 (i). Le Ministre prescrivit de faire des coupes de bois dans les forêts de l'Etat et même dans les « bois ecclésiastiques ». pour confectionner des palissades (2); les places de Picardie reçurent l'ordre de diriger sur la Bretagne le plus grand nombre possilDle de canons et de mortiers (3). Un peu partout on répara, tant bien que mal, les anciens forts ; de nouveaux ouvrages furent élevés à La Rochelle, Rochefort et dans l'île d'Aix (/|).
A s'en tenir aux termes de l'ordojuiance royale du 5 juin 1767, il semblait que le recrutement de la milice garde-côtes ne dût souffrir aucune difficulté. De 16 à 60 ans, tous les habitants des paroisses situées sur !e littoral et jusqu'à deux lieues dans l'intérieur des terres, devaient le service de milicien dans les compagnies du guet ou dans les compagnies détachées. L'ordonnance était formelle ; n'étaient exemptés du service dans les compagnies détachées, que les charpentiers et calfats de la marine militaire ou marchande, les syndics des paroisses et les collecteurs des tailles (5). Plusieurs villes se conforment à ces instructions et portent sur leurs rôles tous les artisans, compagnons, ouvriers, petits maichands (6), mais, bientôt, les intendants s'arrogent le droit d'édicter des prescriptions particulières, en subissant les influences locales pour constituer de véritables privilèges. C'est ainsi que Fontette, intendant de la Généralité de Caen, a cru devoir exempter, dès l'année 1766, les enfants d'avocats, greffiers, notaires, procureurs, les employés des fermes, les conducteurs et piqueurs de chemins, les gardes-chasses des paroisses, les valets
(1) Etat de dépenses pour les fortifications des côles (Correspondance générale, 3501-15G).
(2) Circulaire de Belle-Isle, 1758 (Archives supplémentaires, carton 26).
(3) Crémille au duc d'Aiguillon, 27 juin 1758 (Archives supplémentaires, carton 26).
(4) Le maréchal de Sennelerrc à Belle-Isle, Il avril 1758 (Archives supplémentaires, carton 26) ; 15 juillet 1758 (Correspondance générale, 3478-359).
(5) Ordonnance du 5 juin 17.57 (Recueil de .Saulgeon. vol. 48).
(6) 7 septembre 17.58, Rôle de la \'illo de Saint-Lù, Archives de la Mairie de Sainl-Lô.
des ecclésiastiques et des gentilshommes, les marchands justifiant de certains impôts, les monnoyeurs, changeurs, chirurgiens, apothicaires, imprimeurs, orfèvres, horlogers, les maîtres de forges et leurs principaux ouvriers, les étudiants, gardés-haras, postillons, garçons exploitant une ferme imposée à vingt livres, etc. (i).
Lorsque tous ces bénéficiaires ont été soigneusement écartés, le subdélégué procède au tirage au sort, parmi les gens qui restent pour former les compagnies détachées. On a soin de commencer par les célibataires de t6 à /jo ans, mais cette classe de la société ne suffit pas, il faut compléter les effectifs avec des hommes mariés, âgés de moins de 20 ans et souvent il faut rechercher les pères de famille jusqu'à la quarantaine. Les inspecteurs généraux de gardes-côtes, créés par l'Ordonnance du 5 juin 1767 (2), protestent contre ces abus (3) qui se généralisent et dont la consécration tacite finit souvent par obtenir force de loi (4).
En vain, Belle- Isle rappelle à ses inspecteurs généraux que l'ordonnance du 5 juin 1707 doit être exécutée à la lettre par les Intendants et leurs subdélégués en évitant surtout de désigner dans les paroisses les gens mariés, tant qu'on n'a pas épuisé la liste des célibataires disponibles (5), les Intendants ne tiennent aucun compte des observations qui leur sont faites et l'indignation des inspecteurs généraux est si vive que le Ministère est obligé de leur donner des conseils de modération : (c Je me suis conduit conformément à ce que vous m'avez mandé », écrit le comte de Beaujeu à Patiot,
(1) Instruction de Fonlette aux subdélcgués, 1" janvier 1756 (Correspondance générale, 3510-128).
(2) Ces inspecteurs généraux étaient : pour les Flandres, le comte de Maillebois ; pour la Picardie, le duc de Chaulnes ; pour la Normandie, le duc d'Harcourt ; pour la Bretagne et la \'endée, le duc d'Aiguillon ; pour la Guyenne, le maréclial de Senneterre, et pour le littoral méditerranéen, le maréchal de Thomond.
(3) Le duc d'Harcourt à Belle-Isle, 7 mai 1758 (Correspondance générale, 3510-129).
(4) Léger, capitaine général de Touques, signale que l'Intendant de la Généralité de Rouen exempte les valets des curés, les propriétaires des fermes de 500 livres de revenus, etc.. [De Brou à Moras, 12 avril 1758 (Correspondance générale, 3510-71)].
(5) Le comte de Beaujeu au duc dllarcouil, 1" juin 1758 (Correspondance générale, 3510-161).
39i LE MINISTÈRE DE BELLE-ISLE
secrétaire du Maréchal, « sans cela, vous auriez vu de la belle besogne et j'aurais bien appris à ces plumassiers, quels qu'ils soient, à respecter l'autorité que le Roi nous a confiée » (i). fi faut bien dire que le commandement militaire local est découragé par le spectacle qui s'offre à ses yeux. Une compagnie détachée est-elle formée, que le subdélégué intervient pour exempter un certain nombre de miliciens, sans se soucier de savoir s'ils peuvent être ou non remplacés. Dans la généralité de Caen, les subdélégués des Intendants ont licencié plus de 25 hommes dans chaque capitainerie générale (2) et les capitaines généraux, peu soucieux de s'aliéner le Ministre de la Marine, favorisent parfois ces opérations, tantôt pour éviter les conflits (3), tantôt pour assoupir des rancunes personnelles, tantôt pour se livrer à des trafics d'argent inavouables avec les paysans un peu riches : « Je puis vous assurer, écrit le comte de Beaujeu à Belle-Isle, que j'aurais pu mettre 100.000 francs dans ma poche, et que peut-être, à la Cour, m 'auraiton trouvé aussi joli garçon qu'un autre, parce qu'il n'y a que Dieu qui sait ce que l'on fait en cachette » (71).
Il serait urgent de remettre de l'ordre dans ces méthodes néfastes et de faire tenir par chaque major de capitainerie générale des livres de signalements et d'assimiler tous les miliciens gardes -côtes à leurs camarades de la milice de terre.
(1) Le comto do Beaiijcu à Patiol, Caen. 5 mai 17r)8 (Correspondance générale, 3510-110).
(2) Le diic d'Harcourt à BcUe-Islc, Caen, 7 mai 1758 (Correspondance générale, 3510-124).
(3) « Comme chaque client trouve son prolecteur moyennant l'adresse naturelle à colle nation-ci, il n'osi pas douteux que les Intendants ne reballent les oreilles de M. de Moras (ministre de la Marine) pour exempter tel ou tel pour lollo ou tollo raison » [Le comte de lioaujou à Belle-Isle, 5 avril 1758 (Correspondance générale, 3510-65)].
(4) Beaujeu à Bclle-lslo, ibid. — Beaujeu regrette que beaucoup de capitaines généraux « aient exercé la plus cruelle tyrannie dans la composition de leur troupe. Los unir ont pris dos familles onliorcs. à commencer par le chef, les enfants et les domosliqiios jiour les enrôler dans leurs conii)agnies détachées, tandis qu'un grand nomlire d'autres familles n ont fourni personne et les innocents crient vengeance... ; d'autres, par des considérations qu'il vaut mieux taire qu'énoncer, ont mis sur le rôle do leurs détacliomonls ton.»; les estropiés, mendiants et autres misérables qui étaient dans leurs capitaineries tandis qu'il y a trois fois plus de garçons qu'il ne faut, grands, bien faits et riches, en état de porter les armes, qu'ils ont exemptés... J'ai reçu encore aujourd'hui un état de 90 estropiés sur une capitainerie de 400 hommes » [Le comte de Beaujeu au comte d'Anfrevillo, 9 avril 17o8 (Archives supplémentaires, carton 26)].
Il faudrait surtout interdire le renvoi, dans les compagnies du guet, des miliciens des compagnies détachées : « Cet article nous fait perdre encore journellement une grande quantité de vieux soldats, de manière que nous fondons comme le beurre au soleil » (i). Mais tant que la milice garde-côtes dépendra du Ministère de la Alarine, la confusion des pouvoirs empêchera les solutions radicales.
Comment pourrait-on s'étonner de voir partout la résistance la plus vive s'organiser contre une institution aussi défectueuse? Et pourtant le Ministère est assiégé par de multiples demandes, qui déconcertent au premier examen. Au Havre, loo jeunes gens proposent de s'organiser à leurs frais, pour former le corps des ^olont aires de Beauvoir. A Rouen, 200 bourgeois s'offrent pour constituer une milice de grenadiers. Le capitaine en serait (( M. le chevalier de Mac-Mahon, Irlandais, zélé serviteur du Roi, chevalier de Saint-Louis, qui est officier depuis k^ ans et n'est âgé que de 56 » (sic). Le sieur de Pascal, capitaine au régiment de Limousin, demande l'autorisation de lever un corps léger de 2^0 dragons, pour défendre la côte du Languedoc ; mêmes requêtes de la part du chevalier de Saint-Georges, du marquis de Chamboran, du baron Scott, du sieur de Bon. L'autorité les rejette en bloc ; elle sait très bien que la plupart de ces offres ne sont que des essais déguisés, tentés par la population pour échapper au service de la milice (2).
Un peu partout, on signale des actes d'insoumission ou de désertion : « La ville de Libourne et sa banlieue sont remplies de gens qui se refusent au service, que l'intérêt seul de la Patrie dcATait inspirer ; les uns prétendent à des privilèges qu'ils n'ont point et d'autres à une noblesse qui ne leur appartient pas » ('3 ). Dans la capitainerie de Grand-Camp, une petite mutinerie éclate lorsqu'on prescrit aux miliciens de s'acheter des chapeaux, dont le prix leur sera ultérieurement rem-
(1) Beaujeu à Bellc-Islc, Caen, 25 novembre et i décembre 1758 fCorTospondance générale, 3510-235 et 242). — Mémoire du comte de Raymond sur le service des gardes-côles, 17 janvier 175S TCorrespondance sénérale. \or. cil.).
(2) Correspondance générale, vol. 3510, p. 186, 187. 189. 190. 192. 193 et 20fi.
(3) Le m.nrechal de Richelieu aux magistrats de la Ville de Libourne (Archives de Libourne, 108« registre des dclibéfalions de la Jurado, folio 36).
bourse (i). A Coiitances. 26 ofarrl es-côtes sont remis au prévôt. A vrai dire, ils ne sont coupables que d'être allés « ramasser les débris de leurs récoltes » (2). Mais ces infractions se généralisent. Dans la seule capitainerie de Ouistreham, 63 hommes ont déserté (3).
Les cadres de la milice garde-côtes se recrutaient parmi les officiers retirés du service ou parmi les gentilshommes des provinces. Les premiers possédaient un peu d'autorité sur leurs hommes ; par contre, les officiers improvisés, sans connaissance militaire, étaient souvent l'objet de la risée des paysans. On leur donnait couramment le titre d' « officiers de bigorneaux » <'!i). Mais la noblesse répondait avec peu d'enthousiasme à l'appel du Roi. Si le Poitou. l'Aunis et la Saintonge pouvaient fournir 860 gentilshommes, capables de servir (0), beaucoup d'entre eux, fort pauvres, n'étaient pas à même de supporter les frais de continuels déplacements. On devait souvent donner l'emploi d'officier à des paysans aisés (6). Pourtant, pendant toute la durée de leurs convocations, officiers et soldats recevaient, à peu de chose près, les mêmes prestations en solde et en vivres que les militaires de l'armée royale. Un ordre du 3i mars 1758 prescrivait de leur fournir gratuitement des tentes et des rations de fourrage (']). Les capitaines généraux, les majors et les aides-
ci) Baudre de Bavent, capitaine-général, au comte de Beaujeu, 24 avril 1758 (Archives supplémentaires, carton 26).
(2) M. de Massiac à Belle-Islc, 29 septembre 1758 (Archives supplémentaires, carton 26).
(3) Le comte de Beaujeu à Belle-Islc, 9 avril IT-ïS (.\rchivcs supplémentaires, carton 26).
(4) « Il y a ici, Monseigneur, cinq ou six chevaliers de Saint-Louis qui n'ont jamais servi qu'en gardes-côtes et que le public appelle chevaliers de bigorneau, qui est un coquillage de mer » [Penguern à Belle-Isle, Lannion, 19 février 1758 (Correspondance générale, 3500-256)].
(5) Bâillon au comte de Saint-Florentin, 6 juillet 1758 (Correspondance générale, 3504-61).
(6) Le comte d'.\nfreville au comte de Beaujeu, 13 mars 1758 (Correspondance générale. 3510-34).
(7) Note sans date et sans signature (Correspondance générale. 350-154). — Le maréchal de Sennclerre au comte de Saint-Florentin, 10 août 1758 (Correspondance générale, 3505-58).
majors recevaient même une solde permanente de 600, 4 20 et 36o livres (1 ). mais ce traitement était payé d'une manière très irrégulière, quand il n'était pas diminué d'un trait de plume par des fonctionnaires, tels que le trésorier de la généralité de Caen : « Ces petites choses-là rebutent et chagrinent les officiers, écrit le comte de Beau jeu; en vain le Roi a accordé des privilèges aux lieutenants, M. de Fontette les fait traiter comme les derniers faquins » (2).
Aussi, les lettres du comte de Beaujeu laissent-elles percer un découragement profond : « Quant aux officiers, comme ils n'ont jamais connu ni obéissance, ni discipline, ni la moindre lueur d'instruction, je n'ai pas manqué de trouver plusieurs indociles, plusieurs désobéissants, plusieurs insolents,
plusieurs écrivains J'estime et j'honore la noblesse, comme
je le dois, j'ai l'honneur d'en faire partie, mais lorsque, dans ce nombre, j'en reconnaîtrai qui n'auront que de la bassesse d'âme et de la mauvaise volonté pour le service du Roi, qui ne voudront être capitaines généraux ou particuliers que pour avoir une autorité dont ils se rendent indignes, je leur préférerai un honnête bourgeois qui aura ram])ition de se distinguer au service du Roi, un sergent ou un soldat même, à qui je reconnaîtrai des talents supérieurs et une bonne volonté à toute épreuve.... Quelle est presque toute la noblesse qui sert sur la côte ? des gardes du Roi réformés, gendarmes, chevaulégers etc., quelques gens qui ont été lieutenants d'infanterie, cavalerie ou de dragons pendant un an ou deux et qui se sont introduits dans la côte pour, au moyen d'une fausse continuation de services, surprendre la Cour et obtenir la croix de Saint-Louis. Je rends cependant justice à plusieurs bons sujets que je connais dans ce service, mais ils ne sont pas en assez grand nombre pour faire ombre au tableau... » (3).
(1) Etat do solde, 1" juin 1758 (Corrospond.nnco eénérnlo. .T)10-163).
{2) Lo comte de Beaujeu à Belle-Isle, 25 moi 1758 (Correspondance générale, 3510-150).
(3) Le comte do Boaujeu au comte d'Anfroville. 9 avril 1758 CArchivos supplémentaires, carton 26). — « A l'éçrard de la cavalerie garde-côtes, je convions que tant qu'il n'y aur,î pas des officiers convenables Lt sa tête, il seia difficile d'« n tirer un service ulile » [Le duc do Cliaulnes a Belle-Isle, 18 juin (Correspondance générale, 3'i93-25'i)].
Si d'ailleurs, la plupart des officiers murmurent, c'est bien parce qu'ils ne peu^ent soutenir un train de vie tout à fait hors de proportion avec leurs revenus et leur traitement personnel. Le comte de Lameth, pour agii- en « homme de condition », a cru devoir tenir chaque jour une table de 3o couverts. Il réclame le brevet de maréchal de camp pour l'indemniser de ses dépenses (i). M. de Bruslard demande un congé de quelques mois, pour aller se pourvoir d'argent ; on ne lui a pas payé ses appointements de brigadier (2). Le comte de Jonzac présente la même requête : « J'ai ici une grosse maison à charge, à qui ne reçoit pas un écu » (3), et le maréchal de Senneterre, débordé par ce concert de réclamations demande instamment des fonds pour payer cette noblesse qui (c crie miséricorde » (/\) et ne parle que de s'en aller (5) ; « Les uns ont consommé le peu d'argent qu'ils avaient ou ramassé en vendant des bestiaux ; les autres qui sont dans le même cas, voient de plus leur récolte qui se perd... » (6).
Pour donner à ces formations nouvelles de l'instruction et de la cohésion. Belle-lsle décida que les bataillons de milice garde-côtes seraient en 1758, rassemblés pendant un mois dans des camps ; on se contenterait ensuite d'exercer les compagnies, chaque dimanche, dans leurs paroisses (-). Poui' ne pas entraver les travaux agricoles, on fixa la durée de la
(1) Le comte de Lameth à Bellc-Isle, Fontenay-le-Comte. 15 octobre 1758 (Correspondance générale. 3506-85).
(2) Le maréchal de .Senneterre à Belle-lsle. La Rochelle. 14 octobre 1758 ilbid., 3.506-78V
(3) Le comte de Jonzac à Fiimeron. La Rochelle. 31 octobre 17.">S (Ibid., 3506-211).
f4) Le maréchal de Senneterre à Belle-lsle, La Rochelle, li octobre 17r.s (/b/t/.; 3506-80).
(5) « Le séjour d'ici étant devenu plus cher que celui de Paris et de beaucoup moins de ressource pour ceux que l'on ne paie pas. il me devient essenti<"l d'en sortir le plus vite qu il sera possible » [Le chevalier de Thabo à Fumerou. La Rochelle, 21 octobre 1758 (Ibid., 3506-121].
(6) Le maréchal de Senneterre à Belle-lsle, La Rochelle, 1" août 1758 (Correspondance générale, 3495-1).
(7) Mémoire de Belle-lsle sur les gardes-côtes, 19 février 17.58, loc. cil.
convocation du i5 mai au lo juin (i), mais les hostilités avec l'Angleterre firent maintenir ou réunir à nouveau de nombreux bataillons.
L'assemblée ne se fit pas sans un certain désordre. Tout d'abord les Intendants et leurs subdélégués s'empressèrent de licencier un certain nombre de miliciens désireux d'échapper à l'obligation nouvelle (2); « il semble que la conjuration est générale entre le Ministre de la Marine et les Intendants d'un côté, les vues particulières d'un autre, les friponneries des entrepreneurs d'où résultent toutes sortes d'abominations dans les fournitures d'habillement et autres choses » (3). Tantôt on donne aux miliciens des vêtements hors d'usage (^), tantôt le pain est rempli d'ardoise et de sable par le munitionnaire, et le soldat le jette (5). Si le Maréchal de Senneterre, en Guyenne, a pu trouver des adjudicataires pour les marmites et les tentes (6), par contre, le Ministre de la Marine déclare que les arsenaux de son département ne peuvent délivrer la poudre, la balle et les outils qui lui sont demandés (7).
Convoqués le 10 mai, les miliciens arrivent en masse et l'on ne signale que peu de défaillances, mais on perd plusieurs jours à s'organiser : « Nul officier ni soldat n'a pas la première idée de ce que c'est qu'un camp. Une armée de 100.000 hommes coûterait moins de détail et de peines de toute espèce, qu'un camp composé de six ou sept bataillons de paysans et d'officiers ignorants, ne coûtent actuellement à celui qui le
(DLe duc tlHarcouit à Belle-Isle, Caen, 7 mai 1758 (Correspondance o:énéralc, 3510-124). — Belle-Isle à Tourny, 20 avril 1758 (.\rchives supplcmenlaii-ps, carton 25).
(2) Le duc d'Harcourt à Belle-Isle, Caon, G mai 1758 (Correspondance générale, 3510-116).
(3) Beaujeu à Belle-Isle, Camp d'ilonfleur, 15 mai 1758 (Ihid., 3502-175).
(4) Beaujeu à BcUe-IsIo, 28 avril 1758 (Ihid., 3510-98). — « Tous les officiers et soldats se plaignent de l'habillement fourni nar MM. les Intondant.s ; les hahits ne sont fjoint doublés par dorriére, les manches de ceux de la Généralité de Rouen sont ridiculement trop rourles. on n"a point mis .nix parements des caporaux et des anspessades les galons prescrits par l'ordonnance... l'eloffi' des parements et des habits des tambours est effroyablf... h's boutons ne sont point uniformes et les habits ne sfml presque pas cousus... » [Ou même au même, Ilonfleur, 17 moi 1758 (Correspondancos générale, 3492 210")].
(5) Beaujeu au marquis de Bras.^inc, Banville. 22 juin 17.58 (Ihid., 3503-2(>G).
(6) Le maréchal de Senneterre à Belle-Isle, 11 avril 1758, loc. cit.
(7) Moras à Fontettc. 12 mars 1758 (Archives supplémentaires, carton 26).
commçinde ». Le camp de Honfleur ne sera prêt à fonctionner que le 19 (ij. L'Ordonnance du 0 juin 1707 a bien donné aux miliciens de la garde-côtes un uniforme assez élégant, l'habit blanc à collet bleu et à boutons de cuivre jaune, le chapeau bordé de laine blanche, mais bien peu d'entre eux en sont pourvus. Le Gouvernement a distribué tout juste 20 livres d'avance par la circulaire du 28 mars 1768, et cette somme ne suffira pas à l'achat des souliers, des habits, des chapeaux, des guêtres et des havre-sacs qui sont indispeïisables ^2). Au camp de Paulliac, 20 compagnies détachées et Aoo dragons gardes-côtes sont réunis sous le commandement du marquis de Narbonne. Les hommes ont reçu des tentes, des marmites, des habits, des chapeaux, des tambours, mais ils doivent se partager i.ooo demi-gibernes avec leur fourniment de cuir « dans le plus mauvais état et dont plusieurs sont hors de service ». L'armement surtout est défectueux ; « C'est, à un tiers près, déclare le marquis de Narbonne, un ramassis de vieilles armes, dont il serait dangereux de se servir pour le feu. Il manque aux uns {sic) une partie de la monture en bois ou en pièces essentielles, comme chiens, platines, vis. viroles, etc. On m'en a présenté quelques-uns dont le canon est crevé et la plus grande partie des baïonnettes ne peut s'ajuster ou tenir au canon. C'est une pitié... » (3).
Cependant, ces conditions lamentables ne se retrouvent pas partout. Certaines provinces, telles que la Normandie et la Bretagne ont été mieux préparées à fournir cet effort . Dès le mois de mars, les capitaineries générales de Normandie se sont exercées à « marcher, à se rompre et à se reformer ». Dans l'inspection de M. d'Anfreville on a signalé du mécontentement et « une sorte de mutinerie dans l'officier ». Par contre, dans le reste de la province, les armes sont en bon état, les tambours battent l'ordonnance. « tout le monde est
(1) Beaujcu à Belle-Islc. Camp d'IIonfleur. 15 mai, loc. cit.
(2) Leltie-circulairc de Bonnicr de Saint-Cosne, commissaire des Guerres, aux capitaineries gardes-côto de la Généralité de Caen, 2 avril 1758 (Correspondance générale, 3501-169). — Bcaujeu à Belle-Isle, 25 mars 1758 (Ibid., 3510-50;.
(3) Le marquis de Narbonne à BeUe-Isle, PauiUac. 20 mai 1758 (Ibid., 3502-247).
gaillard » i). Les troupes du Midi sont dociles et appliquées, bien que les miliciens » se volent volontiers entre eux », mais, après huit jom's d'exercice, on doit suspendre l'entraînement, car le commandement remarque des traces de lassitude et de nombreux cas de maladie (a). Dans le Nord, les exercices se poursuivirent sans interruption. Le camp de Dieppe, oii l'on exerce 56 compagnies, a causé l)eaucoup de soucis dans les premiers jours au marquis de Brancas, qui trouve les hommes superbes, mais les officiers (( ineptes ». « Il y en a quatre ou cinq sur la totalité qui se donnent de la peine et auxquels il reste quelques idées confuses de leur ancien métier », mais bientôt chacun se met à l'œuvre. La manœuvre du canon de terre et des pièces de côte alterne avec les tirs réels et les évolutions et, vingt jours après, le camp de Dieppe est disloqué, les dix derniers jours étant réservés à des manœuvres de compagnie dans les secteurs de mobilisation (3).
Au camp de Honfleur, qui réunit 48 compagnies groupées en 6 bataillons, le comte de Beaujeu ne tarde pas à obtenir d'aussi bons résultats. Dès le mois de féArier, il estimait que la convocation serait de durée trop courte (Ji)- Aussi pousse-til vigoureusement l'instruction de sa milice qui bientôt manœuvre avec la précision des vieux soldats. On fait alterner les exercices à rangs serrés avec les marches et le service en campagne et Beaujeu termine chaque séance par un défilé : « J'ai fait rentrer les troupes dans le camp par les signaux et roulements indiqués aux tambours, toute la ligne a marché dans le plus grand ordre jusqu'aux faisceaux et, après y avoir déposé ses armes (5) et reçu mes applaudissements, les officiers ont montré un visage gai, les soldats ont fait un cri de joie et se sont mis à danser » (6). D'ailleurs, Beaujeu s'attache à
(Il Beaujeu ;i nellr-Isle. 30 mars 1758 (Archives supplémentaires, carton 2G).
(2) Le marquis de .\arbonne à Belic-Islc. Pauillac. 20 et 28 mai 1758 (Correspondance générale, 3502-247 et 315).
(3i Le marquis de Brancas à Crémille. 22 mai ; de Brou à Belle-Isie, 14 juui 1758 {Ibid., 3502-265 et 3503-149).
(4) Beaujeu à Belle-Isle, 24 février 1758 (Correspondance générale, 3492-83).
(5) Les faisceaux étaient des chevalets tiue l'on plaçait sous des tentes •dites « en mansarde » pour protéger les armes contre la poussière et la pluie.
(6) Heauieii ;i Belle-Isle, Honfleur. 19 mai 1758 (Correspondance générale, 3492-256).
conquérir le cœur des soldats. Il leur cause familièrement, et, veille avec le plus grand soin à leur campement et à leur nourriture : « Leur amitié et leur confiance me font plaisir à mon tour ; ils me regardent commie leur général en m 'appelant leur père, et moi. je les traite comme mes amis et mes camalades )) (i;.
Les résultats furent assez durables. Le i" juillet, le comte de Beaujeu fait rassembler par alerte les bataillons au camp de Banville ; « en trois minutes, toute l'armée a été en bataille » (2). Deux fois par mois d'ailleurs, en Normandie, pendant la belle saison, de mai à octobre, les comipagnies détachées furent rassemblées pour exécuter, après l'appel et la visite des armes, un exercice de trois heures avec manœuvre du canon, école des tambours et honneurs au diapeau (3). Sans doute, ce n'était là qu'un début, mais la milice garde-côtes cessait de n'exister qu'en écriture. En deux ans, Belle-Isle en avait arrêté l'organisation et le fonctionnement. Les tentatives sur le littoral de France qu'allaient faire les Anglais permettraient de la tenir en haleine, de la conduire au feu, de la garder bien en main comme une force nouvelle du royaume. L'institution conserve un certain degré de permanence, puisque, pendant l'hiver de 1768 à 1769, trois officiers par bataillon, seulement, obtiennent la permission de s'absenter (4)»
Toutes les précautions prises pour assurer la défense des côtes n'allaient pas être superflues ; le gouvernement britannique préparait une expédition contre les ports de France ; ioutefois, au wuf siècle comme de nos jours, les tentatives de débarquement de petits corps d'armée sur un territoire
(l)Ibid., Ronfleur, 17 mai 1758 (Correspondance générale, 3492-240). — Tous '•■s ordres du Camp de Honfleur sont contenus dans les A'olumes 3492 et :!i93, passim.
(2) Bcaujoii à Bello-lslc 1" jiiillol 17.ô8 (Ibid., 3Ô04-9)
(3) In.sliuclion du coinlc «le IV-.uijeu aux capitaineries générales de Normandie (Archives de la Guerre, carions d'ordonnances).
(4) Le duc d'IIarcourt à Belle-Isle, Caen 15 novembre 1758 (Correspondance générale, 3506-276).
ennemi ne pouvaient donner que des résultats médiocres. Le ministre du Roi, à la Ha\e, d'Affry signalait hien la formation d'un camp de troupes anglaises dans l'île de Wight, mais il croyait que tous ces préparatifs étaient dirigés contre Lorient, Rochefort et l'embouchure de la Gironde (i).
Mais les bateaux malouins qui ne cessaient de croiser sur les côtes d'Angleterre furent l)ientôt mis au courant des intentions de la flotte ennemie. Le 3i mai, le Maire de Saint- Malo prévenait l'intendant de Bretagne, le Bret, de l'attaque probable de sa ville par l'escadre, qui, pourtn it, n'avait pas encore mis à la voile. La réponse fut stupéfiante. L'Intendant fit savoir que la ville devait avancer au Département de la Marine, l'argent nécessaire à la mise en état des forts extérieurs l (2) Le 5 juin seulement, lorsque toute la flotte britannique a défilé devant Saint-Malo, M. de Moras envoie quand même un secours de 20.000 livres et on prépare en toute hâte les batteries, on rassemble des approvisionnements, on convoque la milice garde-côtes (3).
Belle-lsle était sans grande inquiétude. Les Anglais ne débarqueraient qu'une dizaine de mille hommes et pourraient (( tout au plus brûler ou piller quelques villages et les faubourgs de Saint-Servan, ce qui sera fort dommageable pour un grand nombre de particuliers, mais peu proportionné à une aussi grande dépense (V) »• Le 5 juin, en effet, les Anglais descendent à terre dans la baie de Cancale. Le régiment de l^oulonnais et les milices ne peuvent empêcher l'opération, et le fort de Cancale est détruit à coups de canon. Deux jours plus tard,
(1) D'Affry ;i Clormont, La Haye, 27 avril 1758 (Fonds do Suède, .37-78). — L'i flotte analaisc alla bien mouiller le 4 avril devant l'île d'Aix, mais elle repartit le lendemain, après avoir enlevé du bétail et démoli quelques plates-formes de battenes [Narbonne à Belle-lsle, Bordeaux, 7 avril. (Correspondance générale, 3492-123 et 125)].
(2) Le Breton de la Vicuville à le Bret. 31 mai ; le Bret à le Brejon de la Vicuville, 2 jum (Ai-chives départementales de Rennes, lettre C, fonds de 1 Intendance).
(3) Le marquis de la Châtre à le Bret, 5 juin (Archives déparlemenlales de Rennes, loc. cil.).
(4) Belle-lsle à Clormont, 9 juin (Correspondance générale, 3476-133). Au duc d'Aiguillon il avait écrit le 8 juin : « Je voudrais qu'il y ont .'i Samt-Malo une garnison un peu plus nombreuse et plus nerveuse, mais je compte heaiicoup sur les Malouins qui doivent être Ions grenadiers pour la défense de leur patrie et sauver tout ce qu'ils ont de plu.* cher » (Ibid., 3493-111).
les dragons anglais s'emparent de Saint-Servan et de Paramé, brûlent tous les vaisseaux qu'ils trouvent à Cliasle, au Trichu, à la Corderie, démolissent les magasins à poudre du Talard, qui, d'ailleurs, sont vides, mais ne peuvent ouvrir le feu contre la place, dont l'artillerie déloge vite les assiégeants. Après avoir incendié, dans la rade du Solidor, tous les navires corsaires de Saint-Malo, les Anglais évacuent Saint-Servan. Sommée par Marlborough d'avoir à se rendre, la vieille cité malouine refuse d'ouvrir ses portes, l. n violent orage achève de décourager les troupes anglaises qui se rembarquent le 1 1 , et partent définitivement le 22. Ainsi donc, une expédition de i^.ooo hommes, à bord de 100 transports, convoyés par 10 vaisseaux de guerre, n'avait réussi qu'à brûler un certain nombre de bateaux, dommage que la ville de Saint-Malo supporterait de bon cœur, si le Roi consentait à en faire un port franc (i). La flotte anglaise qui devait, croyait-on, attaquer Brest ou Lorient (2) parut devant Cherbourg çt le Havre et rentra dans la rade de Portsmouth.
Une deuxième tentative sur Cherbourg, ne devait pas réussir davantage, bien que les troupes françaises, mal commandées, ne firent à peu près rien pour s'y opposer. Deux mois après l'attaque de Saint-Malo, une flotte anglaise commandée par l'amiral Howe parut au large de Querqueville. Le comte de Raymond, commandant des forces du Cotentin, rassembla le 6 août, à Cherbourg (3) 3 bataillons de troupes régulières, 3 bataillons de milice garde-côtes. 10 compagnies de dragons et les porta, par moitié, à l'anse Saint- Anne et à l'anse de Nacqueville. Cependant, les Anglais débarquaient à l'anse d'Urville et les troupes françaises arrivèrent trop tard sur le point menacé. Le comte de Raymond décida l'évacuation de Cherbourg et se retira sur le camp du Mont Epinguet. Le duc
(1) Le Brolon de la Vieuville à le lirel, 9 juin ; à Belle-Isle, 6 septembre (Archives de Rennes, /oc. cit., et Correspondance générale de la Guerre, 3505-24.Sj. — \oir le Journal de la descente des Anglais à Cancale (Correspondance générale, 3493-311).
(2) BelIe-Isle au duc d'Aisuillon, 8 juin (Archives supplémentaires, carton 26).
(3) La flotte avait été aperçue le 2 août ; le 4, les troupes reçurent l'ordre de se conccnlver sous la ville. Elles y arrivèrent le 6 au soir.
d'Harcourt était tout près de là, puisqu'il rejoignit Raymond à la nouvelle de cet échec, mais il ne fut prévenu que le 7 de la tournure que prenaient les événements. Une relation de l'affaire ne ménage pas ses critiques : « Il paraîtra sans doute étonnant qu'un officier subordonné dans les circonstances où se trouvait M. de Raymond, avec un nombre de troupes de beaucoup inférieur à celles des ennemis, écrivant au commandant de la province, ne lui fasse aucune mention de sa position, du projet qu'il peut avoir, ne lui demande point de secours et se contente de lui marquer qu'il aura l'honneur de lui rendre compte de toutes choses » (i).
Le corps de débarquement anglais, fort de 8.000 lionunes et commandé par le général Bligh, occupa les abords de Cherboure- et resta pendant huit jours au camp des Fourches, pendant qu'un détachement entrait dans la ville, dont les clés furent remises séance tenante « par les maofistrats et autres notables ». Alors, du 10 au 10. les troupes anglaises, après avoir fait sauter ou brûler tous les vaisseaux et les ouvrages d'art, se livrèrent au pillage métliodique de la ville et de sa banlieue. Elles prirent « jusqu'au fer des vaisseaux, à mesure que le feu leur en fournissait » , enlevèrent des milliers de têtes de bétail, saccagèrent les églises et finalement remontèrent à bord le 16 août, au grand soulaeement des populations (3 i.
Lors de l'attaque de Saint-Malo, le duc d'Aiguillon avait concentré à Dinan 16 bataillons et 4 escadrons, mais ce gros de forces n'eut pas l'occasion d'intervenir. Après avoir échoué dans leur entreprise les Anglais résolurent de la reprendre en débarquant non plus à Cancale. mais à l'ouest de Saint-Malo. car la prise de cette place avait, aux yeux de Pitt, une importance considérable. Les Malouins n'étaient pas seulement des commerçants habiles ; leurs corsaires gênaient singulièrement
^1) .\rcliivcs de la \ illc d'Evreux. préfecture.
(2) Relation de M. de Giboure. commandant un bataillon de rardes-cotes (Archives suiiplenienlaires. carton 26). — Lettre particulière écrite ;• Baveux le 16 août (Journal de Liujnca, t. XVI. p. 47). — Détail de la descente des .Anelais à Cherbourg (Correspondance sénéraie. 3i95-l.ô. 46. 47). — Relation du duc d'Harcourt Clbid.. 3495-48). — Mémoire justilicalif de Raymond (Ihid., 3495-50). — Jouinal d un déserteur anclais (Ihid., 3495-77). — Liste des vaisseaux de la flotte anglaise {Ihid., 349:.-7Si. — Lettre du duc d'Harcourt h Belle-Isle Sainl-Lô. 1" septembre 1758 (Ibid., 349C-8).
les navires anglais et, pour venir à bout de cette guerre de course, pour détruire à jamais ces oiseaux de proie, le plus sûr moyen était encore de ruiner leur nid. Le 3 septembre, on signalait io5 voiles au large du cap Frebel.Le lendemain, cette flotte commence à débarquer des troupes dans la baie de Saint- Briac, mais au lieu de se porter immédiatement sur leur objectif, les soldats anglais se retranchent à la pointe de la Garde- Guérin et lorsqu'ils se mettent en marche, ce n'est pas vers Saint-Malo, mais dans la direction opposée. Par Ploubalay, Trégon, ils arrivent, le 6, au bord de l'Arguenon.
Le duc d'Aiguillon était à la pointe de Saint-Mathieu, près de Brest, le 5 septembre, lorsqu'il apprit le débarquement des troupes anglaises ; sans perdre un moment, il se dirigea sur Lamballe et donna rendez-vous à toutes les forces disponibles qui s'acheminèrent de Brest, Tréguier et Saint-Malo sur la ligne Lamballe, Jugon, Dinan. après avoir laissé dans les ports les garnisons indispensa])les. Le 8, le duc amorce le mouvement qui doit cerner le corps anglais entre la Rance et la baie de Saint-Brieuc, les avant-gardes françaises dépassent Plancoet et le contact est pris. Le lo, les Anglais, commandés par lord Cavendish, sont à Matignon et viennent d'eux-mêmes faciliter la tâche de l'ennemi, car cette fois, ils se placent dans la presqu'île de Saint-Cast où leur investissement ne demandera qu'un minimum de forces.
Quel était le but de cette marche vers l'ouest ? On ne le sut jamais. Luynes prétend qu'en attirant vers Saint-Cast, les forces militaires de la Bretagne, le corps britannique espérait pouvoir se rembarquer à temps pour siirprendre Lorient ou Brest (i). Mais si le débarquement inopiné sur un point (le la côte est une opération relativement facile, il est bien délicat de remonter à bord lorsqu'on est aux prises avec un adversaire. L'évéïiouiont le fit ])ien Aoir. En réalité, les troupes anglaises voulaient rester à proximité de la flotte, pour en tirer leurs approvisionnements et pour utiliser, le cas échéant, son artillerie.
La marche des Anglais sur Matignon avait été retardée par
(1) Journal de Linjnes, t. X\ II, p. 67.
■de nombreuses escarmouches. Dans la miit du lo au ii, des piquets de tirailleurs et des compagnies de dragons à pied ne cessèrent de jeter l'alerte dans le camp de l'ennemi. Le ii au matin, les derniers renforts arrivés, le duc d'Aiguillon partagea ses troupes en quatre corps et lança trois colonnes sur Saint-Cast. A ce moment, les soldats anglais quittaient les hauteurs pour s'embarquer sur les chaloupes de la flotte. Les troupes françaises ne leur en laissèrent pas le temps, culbutèrent l'arrière-garde et tombèrent sur l'ennemi, malgré le feu très vif des navires. Ce fut un véritable carnage où les Anglais perdirent it6o tués et 782 prisonniers, sur les 2.000 hommes qui se trouvaient alors sur la plage. Les pertes françaises ne furent que de 63 officiers et 383 soldats mis hors de rombat (i).
Cette fois, la flotte britannique n'avait même pas causé de dégâts matériels et si l'impression causée par cette victoire française dépassa l'importance d'un engagement oij de si faibles effectifs avaient combattu, elle eut, du moins, comme résultat de décourager le cabinet britannique. L'entreprise avait été mal conçue, mal exécutée, mais elle suffisait à montrer que toutes les mesures de précaution étaient prises pour déjouer d'autres tentatives plus vigoureuses. Le combat de Saint-Cast fut enregistré comme une grande victoire et Belle- Isle ne songea qu'à l'exploiter, au moment où la réputation des armes françaises était compromise en Allemagne. Il reçut chaleureusement le messager du duc d'Aiguillon :
« M. de Broc arriva ici mercredi à 11 h. 3//i du soir, je lui fis manger un morceau, pendant qu'on mettait mes chevaux et je le menai de suite à Choisy. Le Roi venait de se coucher, mais il n'était pas encore endormi. S. M. m'attendait depuis le matin, ne doutant point sur la lettre que nous aAions eue de M. de la Châtre, du 10. par la voie de M. de Luxem-
(11 Voir la relation officielle du combat, par le duc d'Aiguillon annexée in erlcnxo dans le Journal de Liiifnes, p. 69. diverses lettres contenues dans le carton 26 des Archives supplémentaires et surtout rexcellcnle étude, fort bien documentée, écrite par M. Baude et publiée dans la rtccue des Deux- Mondes, 1851, t. XII, p. 669. — Voir aussi les relations d'un officier du reçmienl de Quercy et du commissaire des cuerres d'IIeu (forrespondance générale, 3496-125 et M9). et la relation des mouvements du duc d'Aiguillon sur lo Guildo {Wid., 3496-99).
l)ourg, que vous n'eussiez battu les Anglais... S. M. lut la lettre que vous m'écriviez, Elle fit beaucoup de questions à M. de Broc pendant un gros quart d'heure.... Conformément à l'ordre du Roi, je fis tirer jeudi matin le canon des Invalides et de la Bastille. Je fis distribuer un petit bulletin qui fut imprimé sur le champ dans tout Paris où votre nom a été célébré avec applaudissement. J'ai envoyé ordre à MM. de Contades et de Soubise de faire faire des réjouissances à leurs armées et on chantera de dimanche en 8, le Te Deiim à Notre- Dame et dans tout le reste du Royaume » (i).
Pour la première fois, les nouveaux bataillons de milice garde-côtes avaient fait tout leur devoir et l'affaire de Saint- Cast montrait le rôle important qu'ils allaient jouer. Cinq bataillons de gardes-côtes avaient été laissés à Brest, et les corps réguliers de cette garnison pouvaient, dès lors, marcher immédiatement sur Laml)alle. 800 gardes-côtes avaient occupé Plancoët le 7 au matin, et gardé le contact avec l'ennemi. Dans la colonne amenée le 8, de Tréguier, par M. d"Aul)ign\ , figuraient trois bataillonsi de ces mêmes troupes et deux parmi les renforts envoyés par la garnison de Saint-Malo. Sans doute, ces jeunes soldats n'auraient-ils pas montré tant de bravoure, s'ils n'avaient eu l'exemple des régiments de Brie et de Boulonnais, mais, en tant que troupes de réserve et de garnison, ils constituaient un appoint fort appréciable, qui, jusqu'alors, avait été négligé d'une façon complète.
L'organisation de la milice garde-côtes, les camps d'instruction réunis en 1708, les événements de Cherbourg et de Saint- Cast avaient mis en relief toutes les erreurs du début. Appelés à combattre sur terre, les miliciens, recrutés par l'inscription maritime, ne pouvaient plus manœuvrer par compagnie, comme des unités de débarquernent : on les avait donc groupés par bataillons, en leur donnant la même instruction qu'aux
(1) Bclle-lsle au duc d Aiiruillon. 16 septembre 17.58 ("Correspondance générale, 3496-188).
troupes réglées. Mais il fallait faire davantage et donner à ces formations une existence légale, qui rehausserait la situation de l'oftîcier et du soldat ; dans l'année de l'ancien régime, cette existence était constatée par le rang- qu'occupaient les divers corps sur (( l'Etat militaire des forces du Ro\aume ». L'Ordonnance du i5 mai 1758, donna rang à la milice gardecôtes dans l'infanterie. Les inspecteurs généraux furent assimilés aux colonels, les capitaines généraux aux commandants de bataillon, les majors et les capitaines des compagnies détachées, aux capitaines de l'armée de terre, les aides-majors, suivant leur ancienneté, aux capitaines et au.v lieutenants (i). Par analogie, l'ordonnance du 21 octobre 1758, donna rang aux dragons gardes-côtes, dans le coi])s des (hagous. un de:^ plus estimés de l'armée et des plus en faveur dans l'opinion publique (2).
Cette mesure était incomplète. 11 était inadmissible que des corps de troupe de l'armée royale dépendissent du Ministère de la Marine et, peut-être. Belle-Isle en faisant accorder ces pri\ilèges aux troupes gardes-côtes, avait-il en vue la réforme capitale que le Roi signa l'année suivante. Tous les efforts des inspecteurs généraux de la garde-côtes avaient été paralysés par la dualité de direction. Relle-Isle en prenant le portefeuille de la guerre, n'avait pas résigné ses fonctions, d'inspecteur général des côtes de l'Océan. l\ continuait d'adresser ses ordres aux inspecteurs particuliers de chaque province, mais les intendants chargés de recruter et de payei- les miliciens dépendaient pour ce travail du Ministère de la Marine.
L'armement des batteries de côte était aussi mal assuré. Le matériel appartenait à la marine et le personnel provenait des canonniers de la marine, que chaque port militaire fournissait d'une manière insuffisante et intermittente, suivant les disponibilités que laissait le service à bord» Les opérations des corps de débarquement anglais avaient, à cet égard, fourni de pénibles en^seignements et la défense d'un port de guerre
(1) Recueil de Saulgeon, vol. 48.
(2) Ibid. — T/Os mesures furent vivement approuvées, nolnnimenl par le duc d'Harcourt et le m.irécii.il de Senneterre d Ilnrcourl et (!.■ .«îennelerre à Tlelle- Islc. 2 novembre 1758 (r'orrospondance générale, .i.Wi-îlO et '2'^t)\.
410 LE MIMSTïHE DE BELLE-ISLE,
eût été sérieusement compromise, puisque les ouYrages et la milice garde-côtes dépendaient directement du Ministère de la Marine, alors que. les meilleures troupes de la garnison, régiments de l'armée, bataillons des milices provinciales ne relevaient que du Ministre de la Guerre.
Il fallait en finir. Le ik février 1759, une ordonnance royale réunit au Département de la Guerre « tous les détails concernant les milices gardes-côtes, le service, l'établissement et l'entretien des batteries servant à la défense des côtes ». L'ordonnance rééditait les prescriptions anciennes en matière de recrutement. Etaient einôlés d'office dans la milice crardecôtes tous les habitants des paroisses maritimes, ag-és de 16 à 60 ans, à l'exception des gens de mer inscrits sur le registre des classes.
Seuls, les ouvrages de défense des rades de Brest et de Toulon restaient confiés à la mariné. L'artillerie de terre prenait en charge toutes les autres batteries du littoral avec leur matériel et leurs munitions. La sépar;itini» était complète, mais, pour ne pas diminuer les pouvoirs attachés à une des plus grandes dig-nités du Royaume, il fut décidé que tous les règlements, ordonnances, commissions et brevets seraient, comme autrefois, adressés à l'amiral de France (i) « pour y être par lui mis son attache » (2).
Telle fut la conclusion logique d'un labeur continuel, qui se poursuivit pendant trois ans et dont le maréclial de Belle- Isle assuma tout le poids ; ce n'est pas une vraie formule dictée par une pensée de flatterie que le comte de Beaujeu employa à la fin d'une de ses lettres lorsqu'il déclarait à Belle- Isle que tous les officiers gardes-côtes le regardaient « comme leur créateur et leur père » (^3^ et le maréchal de Seimeterre avait le droit d'affirmer, à la fin de l'année, que toutes les côtes de France étaient, désormais, à l'abri d'une airression ([{). Il serait injuste, toutefois, de ne pas accorder une large part de ces résultats à l'activité intelligente et incessante des auxi-
(1) Le duc de Penthièvre.
(2) RecMcil de Saulgeon, vol. 49.
(3) Beaulieu à Bello-Isle, 20 mai 17j8. lor. cil.
(4) Le maréchal de Sennelorrc à Bello-Islc. Divonne, 12 décembre 1758 (Correspondance générale, 3510-240).
liaires immédiats du Ministre, et les noms du duc d'Aiguillon, du duc d'HaiTourt et du Comte de Beaujeu resteront inséparables de cette œuvre si rapidement exécutée.
Mais, en présence d'efforts aussi considérables, accomplis dans des temps difficiles, on est en droit de se demander s'ils répondaient bien aux nécessités du moment. L'immense étendue de notre littoral et son accès presque toujours commode avaient fait, comme de nos jours, multiplier jusqu'à l'absurde le nombre des places côtières et des ouvrages de défense. On gaspilla des millions pour construire et entretenir des batteries et des forts, pour les armer et leur douiier des garnisons suffisantes. On immobilisa le tiers des forces régulières et des milices du Royaume dans une attitude nettement défensive, en oubliant que le véritable instrument de protection contre un ennemi d'outre-mer sera toujours le vaisseau de haut bord, mobile et puissant, prêt à combattre au large. Une forte marine au xvnf siècle, comme au xix®, comme au xx®, eût changé la politique de la France, enhardi son commerce et sauvé son magnifique empire colonial. Nous avions alors autant de marins que l'Angleterre et leur supériorité professionnelle était indiscutable. 11 manquait une flotte, et nous avions l'argent nécessaire pour la construire. On se contenta de demi-mesures, tout en faisant, à peu de chose près, les mêmes dépenses (i). Le grand mérite de Belle-Isle fut, du moins, de remettre en ordre une situation qui paraissait inextricable, de créer des forces nouvelles et d'obtenir tout le rendement possible d'une organisation que la politique hésitante et parfois confuse de la Cour, imposait aux meilleurs serviteurs de notre pays.
(1) C'étail, trente ans plus tôt, l'opinion du chevalier Folard : « On s'est extrêmement trompé dans la guerre de 1701 lorsque l'on s'est imaffiné qu'en fortifiant nos côtes, nous n'atn-ions rien à craindre des flottes des alliés contre nous L'on pourrait démontrer qu'on ne pouvait donner un i^lus dansereux et plus pernicieux conseil. La sarde de nos côtes et les dépenses que l'on a faites pour nous garantir des insultes de nos ennemis, ont presque plus coûté qu'une armée navale, et toutes nos précautions ont été inutiles. I-'Fspagne n'a nu se sauver des descentes; il s'en est môme peu fallu pour avoir manqué de forces de mer. qu'(>lle nait été entièi-emciit .«uitjiiirée. Le.< Alliés eussent-ils jamais pensé à la conquête du Royaume de Majorque et de Minorque.Ji faire le siège de Cadix, h prendre une infinité d'autres places maritimes et a s'établir !\ Gibral tar, dont les Anclais sont encore les maîtres, si nous eussions eu des forces de mer comme auparavant? (Folard, Histoire de Polybc, t. I, p. 235).