CHAPITRE IX
Fin de la Campagne de 1758
Les Dernières Opérations de 1758. — L'Affaire de Soest. — Prise de
Rheinfels. — Le Duc de Choiseul prend le portefeuille des Affaires
étrangères. — Le Plan d'opérations de Belle-lsie pour 1759. —
Difficultés financières. — La Vie dans les quartiers.
La campagne de 1768 touchait à sa fin. Les armées françaises, épuisées par des opérations à peu près ininterrompues depuis les débuts de la guerre, avaient du moins la satisfaction d'avoir effacé la honte de Rosbach, mais il ne pouvait être question de leur demander un nouvel effort. La marche vers le \^'eser était difficilement réalisable ; l'opération avait été manquée, pensait Belle-Isle, parce que les deux armées d'Allemagne s'étaient obstinées à combattre séparément. Sans aucun doute, leur jonction eût créé de gros ennuis à Ferdinand de Brunswick ; en laissant un corps d'observation de 10.000 hommes pour contenir les rassemblements du prince d'Isenburg, Contades aurait pu, sans peine, déborder la gauche de son adversaire et arriver jusqu'en Hanovre. Mais encore eût-il fallu qu'il renonçât à se ravitailler par Wesel (i). Changer sa ligne de communications d'après les circonstances était le grand art du commandement à l'époque 011 des armées relativement peu nombreuses marchaient loin du territoire national. Napoléon dut à l'application de ce principe le secret de ses plus belles manœuvres. Contades et Soubise manquaient par trop de décision et d 'activité pour oser courir des risques aussi grands.
(l) Mémoire du maréchal d Estrées rédigé après onlonte avec Bclle-Isle cl envoyé par ce dernier à Contades, 26 septembre 1758 (Correspondance générale, 3483-175).
Du moins. Belle-ïsle aurait voulu qu'on prolongeât les opérations jusqu'au i*""^ novembre, mais les armées avaient soif de repos : « Tous les hommes sont sans habits, écrivait Contades, il manque un quart Mes chevaux à la cavalerie, il faut So.ooo liommes de recrue en supposant qu'il n'y ait point de mortalité cet hiver » (i). Ses objections traduisaient l'aspiration commune des officiers et des soldats : « En tenant les troupes dans ce pays-ci sous la toile jusqu'au mois de décembre, elles vont dépérir à vue d'œil » (2).
Après la victoire de Lûtterberg, le Ministre n'insista pas et laissa Contades entièrement libre d'abréger ou de continuer les opérations ^3). Mais en vue d'assur'er aux armées, à la fois la sécurité la plus absolue dans les quartiers et la faculté de reprendre les armes à la première occasion favorable, pour empêcher l'ennemi de; renouveler l'essai d'une campagne d'hiver, il importait de faire un véritable « désert » de la Hesse et de la Westphalie et. pour donner aux troupes un peu de confort, il con^enait de les placer dans les grandes villes (.\'^ où le commandement pouvait les rassembler en force, alors que la dispersion dans les villages émiettait 1 "armée en lui ôtant sa vraie capacité de résistance. A^ partir du i*"" novembre, Diisseldorf remplacerait Wesel comme tête d'étapes, mais le Ministre voulait que. sans tarder, on créât des approvisionnements à Marburg, à Cassel. à Paderborn, en utilisant les ressources du pays. On pouvait tout réquisitionner (( en faisant tout avec ordre, donnant des reçus et faisant observer d'ailleurs la plus exacte discipline )) fB).
Avant d'entrer dans ses quartiers, l'armée n'eut plus avec l'ennemi que des escarmouches sans importance. Ferdinand de Brunswick ayant envoyé 8.000 hommes de Lippstadt pour
(1) Contades à Choisoul. Hamm. 11 oclobro (Ibid.. 3484-181). — Contades li Dclle-Isle, Hamm, 13 et IG octobre (Ibid., 3484-t?02 et 3485-16).
(2) Giierchy h Bello-Islo, Hamm, 17 octobre (Ibid., 3485-2-). — Chabo h Belle-Isle, Hamm, 29 octobre (Ibid., 3485-234).
(3) Belle-Isle à Contades, 18 octobre (Ibid., 3485-32).
(4) Belle-Isle prescrivit de placer à Colocne le régiment de Champaijne : •1 11 y soin très bien pour ses rép.irations. » Le m.nréciial sinléressail toujours à «e corps depuis que son fils l'avait commandé 'Belle-Isle à Contades, Fontainebleau, 14 octobre (Correspondance générale, 3484212)].
(5) Belle-Isle à Contades, 13 octobre (Ibid., 3484-205).
attaquer le duc de Fitz- James, ie prince de Beauffreniont se porta sur Soest avec deux brigades de cavalerie. La rencontre des deux partis ne donna lieu qu'à un combat d'arrière-garde où les dragons du duc de Cbevreuse firent assez mauvaise figure et '^e laissèrent surprendre, le j8 octobre (i). Deux compagnies de grenadiers du régiment de \ aiihecourt furent presque anéanties. Après avoir porté son armée vers lllingen, pour recueillir les divisions de Fitz- James et de Chevert, Contades revint sur Hamm et prépara le retour des ses troupes sur le Rliiu (2). Le mouvement commencé le i3 novembre, se poursuivit par Dortmund et Bochum et, le 20 îiovembie, toute l'armée repassait sur la rive gauclie (3).
Contades avait reculé devant une expédition sur Munsler ; Soubise, de son côté, n'avait rien fait pour exploiter sa victoire de LiJtterberg : « Ci 'est vous qui avez gagné la bataille, remarquait Belle-Isle, c'est donc à vous à en tirer tous les avantages, en lui donnant l'ordre (/i). Je vois au contraire que c'est vous qui êtes occupé de ses mouvements, qui êtes dispersé et en repos, tandis qu'il aurait fallu agir avec la plus grande vigueur » (5). Du moins, le Ministre obtint-il qu'on occupât Giessen. Le Landgrave de Hesse-Darmstadt ne refusait pas d'ouvrir cette place aux troupes françaises, mais il voulait paraître forcé « pour, à tout événement, avoir une excuse auprès du Roi de Prusse qu'il craint ainsi que toute l'Allemagne » ^6). Le 9 novembre, le marquis de Oillon s'empara par surprise du cbâteau de Spengenberg, près de la Fulda (7). Enfin. Soubise décida de prendre Rlicinfels, coûte que coûte.
L'entreprise était facile maintenant que la garnison réduite
(1) Bulletin du 18 octobre (Ibid., 348r)-35). — Comeiras n Clermonf, Hrimm, 24 octobre (Fonds de Suède, 41-288).
(2) Contades à Belle-Isle, 20 et 22 octobre (Correspondance générale, 3485-82 et 114).
(3) Contades à Belle-Isle, Hamm, 7 novembre ; Monteynard à Belle-Isle, Bochum, 17 novembre ; Contades à Soubise, Wesel. 20 novembre (Correspondance générale, 3486-111, 3487-13 et 49).
(4) Au prince d'Isenburg.
(5) Belle-Isle à Soubise, 31 octobre (Correspondance générale, 3485-263). (G) Belle-Isle à Dumesnil, 26 octobre (Ibid., 348."j-184).
(7) Grillon à Soubise, 9 novembre (Ibid., 3486-138). La garnisçn ne comprenait que 1 colonel, 1 capitaine, 2 sergents, 4 caporaux, 32 fusiliers, 1 tambour, 1 canonnier.
à six compagnies de milice était complètement isolée. Située à 200 mètres de Saint-Goar, la forteresse de Rheinfels était un véritable nid d'aigle : (( Je connais assez cette place, écrit Belle-lsle, pour savoir qu'elle est fort difficile à prendre de vive force, si celui qui est dedans est bien résolu à se défendre » Ci). L'expédition, confiée au marquis de Castries sur la demande même du Ministre (2), réussit et s'effectua sans la moindre effusion de sang. Le 3o novembre à 5 beures du soir, le comte de Scey mit la main sur Saint-Goarsbausen et le fort de Katz (3). Le régiment d'Alsace et les dragons de La Ferronays se préparèrent à donner l'assaut, mais le Gouverneur se rendit et la garnison prit la fuite en laissant toutefois 3\ô prisonniers et un matériel d'artillerie considérable (A). On était enfin débarrassé du cauchemar de cette bicoque et Belle-Isle. en apprenant la bonne nouvelle, ne put s'empêcher de pousser un cri de soulagement : (( Il y avait longtemps que j 'avais ce poste important sur l 'estomac ! » (5) .
Le corps de Soubise était parti de Cassel le 20 novembre pour regagner ses quartiers d'hiver (6), mais il occupait toujours une partie de la Hesse et gardait le pays entre la Lahn et le Mein. En peu de jours, il pouvait se rassembler à Friedberg et reprendre l'offensive. Sa première ligne tenait en forces Griessen. Fripdl)erg, Hanau (7). L'armée de Contades. conformément au plan de Belle-] sle, avait la plus grande partie de ses effectifs (6.3 bataillons 26 escadrons) sur la rive droite du Rhin et dans les grandes places du fleuve : ^^'esel, Dùsseldorf, Cologne, Coblentz ; sa deuxième ligne (82 bataillons, 22 escadrons) avait son quartier général à Krefeld et se trouvait
d) Bcllo-Isie à Soubise. 12 novembre (Correspondance î^énérale, 3486-197). — En 1731. lielle-Isle avnit dû renoncer à enlever Reinfels fChevrier, Vie du maréchal de Belle-Isle, p. 29).
(2) Belle-Isle à Soubise. 12 novembre, loc. cit.
(3) Les châteaux du Chat et de la Souris (Kai: iind Mans) font parlie avec Rheinfels du groupe de ruines grandioses que l'on admire dans Te-xcursion classique de Coblentz à Bingen.
(4) Castries à Belle-Isle 1" décembre (Correspondance .générale, 3487-173 et 3488-35).
(5) Belle-Isle à Contades. 10 décembre (Ihid.. 3488-108).
(6) 70 bataillons, 32 escadrons de cavalerie, 12 escadrons de draeons, 7 escadrons de troupes lécère.c 'Situation d'effectifs (Correspondance générale, 3488-5). — Billet sans signature, Holzdorf, 25 novembre (Ibid., 3487-127)].
(7) Situation d'effectif (Correspondance générale, 3507-56).
toute prête à soutenir les corps avancés. En troisième ligne, 9 bataillons et 12 escadrons gardaient à Riirenionde le cours de. la Meuse et reliaient l'armée aux 29 escadrons qu'on avait placés dans le pays de Liège pour assurer la nourriture des chevaux dans des conditions meilleures (i).
L'automne de 1768 amena de grands changements dans la politique du Royaume. Le 9 octobre, on apprenait à Versailles que Bernis était nommé cardinal. Le Roi lui donna la barrette le 3o novembre avec le cérémonial accoutumé ; le i3 décembre, le nouveau cardinal recevait un ordie de Louis XY, l'exilant au château de \ic-sur- Aisne, déjDendance de son abbaye de Saint-Médard de Soisspns. Bernis, on l'a vu plus haut (2^ ne demandait qu'à laisser à Ghoiseul le portefeuille des Affaires étrangères, mais il comptait bien rester au Conseil d'Etat et continuer à prendre part, sans responsabilité dangereuse, à la direction du Royaume.
Le II novembre, la Gazette de France annonçait la nomination de Choiseul, et Barl)ipr, cherchant l'explication de ce changement subit se demandait si le Cardinal ne l'avait pas préparé pour obtenir la situation de premier ministre du Conseil, mais on ne sait pas, ajoute-t-il « si ce Cardinal, ayant, dit-on, à présent plus de 200.000 livres de rente, il ne voudrait pas vivre plus tranquillement » i'3). C'était bien le vœu le plus cher de Bernis, mais Louis XV, en lui permettant de le réaliser préférait liquider sa situation d'une manière définitive. Sa lettre de cachet fut très dure, sans qu'on puisse la taxer d'injustice : « J'ai senti... que vous ne répondiez pas à la confiance que je vous avais marquée dans des circonstances aussi critiques, ni aux grâces singulières que je vous ai accvmiulées en si peu de temps » (/i).
Choiseul était parti de Vienne le i5 novembre, laissant la direction intérimaire de l'ambassade au comte de Moiita-
(1) Situation d'cffoctif (Correspondance cénérale, 3-48G-?l'4).
(2) Cf. plus haut, p. 341 sqq.
(3) Journal de Barbier, t. VII, p. 105.
(4) Mémoires de Bernis, Introduction, p. CXVI.
zet (i). 11 est certain qu'en arrivant à Versailles, son premier çouci fut d'écarter pour toujours la personnalité du Cardinal qui n'aurait pas manqué de vouloir exercer son influence sur la politique extérieure et jouer le premier rôle au Conseil d'Etat. Choiseul revenait de Vienne avec le souvenir de l'impression désastreuse qu'avaient produites à la Hot'burg les propositions pacifiques de Bernis. La disgrâce du Cardinal ne pouvait que resserrer les liens de l'alliance autrichienne ; Choiseul l'obtint avec d'autant plus de facilité que Bernis n'avait plus de défenseurs. Il avait entretenu des rapports assez tendus avec Belle-lsle et depuis longtemps Mme de Pompadour savait ce qu'elle pouvait en espérer. Choiseul avait toujours été l'ami le plus cher de la Marquise ; il n'était pas compromis avec la Cour dans les incidents qui marquèrent l'attentat de Damiens ; il pouvait arriver au pouvoir avec confiance.
Quelle serait la nature de ses relations avec le Ministre de la Guerre ? Pendant toute l'année, la correspondance échangée entre Belle-lsle et Choiseul montre assez combien les deux personnages se tenaient en garde l'un vis-à-vis de l'autre. On ne trouve dans aucune lettre du Maréchal l'abandon de la pensée, la familiarité du style, le cri du cœur, toutes ces qualités naturelles qui nous permettent de l'étudier lorsqu'il écrit à Mortaigne, à Soubise, à Contades. Belle-lsle dicte ses dépêches, mais, lorsqu'elles s'adressent à Choiseul, il relit avec soin la minute et la corrige de sa main tremblante. Il semble qu'il en pèse chaque mot et de fait, plusieurs de ces lettres sont des modèles incontestables du grand style classique. C'est qu'entre les deux hommes une lutte sourde a commencé déjà. Le Maréchal est au déclin de sa vie, sans espoir do léguer à des enfants une situation si chèrement acquise. Tout semble sourire à Choiseul ; il a le prestige de la
(1) Moiilazol icniiilissail les lonciions d agent mililairo du l\oi do France auprès de la Reine de Hongrie ; il avait suivi les opérations des armées autrichiennes et venait d'être grièvement blessé à la bataille d'IIochkirch [Choiseul à Brochior, Vienne, 30 octobre ; Monlazet à Belle-lsle, Vienne, 14 novembre (Correspondance générale, 3485-256 et 348b-249)].
jeunesse (i) et d'un charme inexprimable ; l'amitié de Mme de Pompadour lui donne un appui très sûr et son ambassade à ^ ienne lui confère dans le Conseil du Roi une autorité qui rendra souvent difficile la tâche du Ministre de la Guerre. Tous deux sont loin de partager le même avis sur la politique extérieure ■ Choiseul a \ti de près Marie-l'hérèse, il sait que le premier objectif de ses armées est la conquête de la Silésie qui tient plus que toutes autres considérations au cœur de la Souveraine ; Belle-Isle, en adepte convaincu de la méthode frédéricienne, critique cette ligne de conduUe : « C'est ui\ grand mallieur pour la cause commune que l'entêtement qu'a la Cour de Vienne pour la Silésie et qu'elle ne veuille pas com prendre... que la conquête de la Silésie dépend, non pas, de la prise des places que le Roi de Prusse y a fortifiées, mais de la destruction de son armée dans laquelle réside toute sa puissance » (2). Le Maréchal a pu voir de près toutes les difficultés d'orgaiiisotion et de commandement qui sont les grandes causes de nos revers en Allemagne ; Choiseul n'a retenu que le fait brutal et le souvenir de ses humiliations à la Cour de A ienne ; iî a cru même devoir écrire à Soubise comme à Contades pour les stimuler et cette correspondance a pris fin sur des propos assez acrimonieux (3).
D'autres soucis rendaient chaque jour l'existence de Belle-
(1) Le duc (le Choiseul était né en 1719.
(2) Bclle-Isie à Choiseul, 19 octobre (Correspondance générale, 3485-63). — Sur les conseils de Bellc-Isle, Montazet, après le départ de Choiseul, développa avec ardeur cette thèse devant l'Impératrice : « Le Roi de Prusse n'est pas un souverain comme tous les autres, « c'est un prince à la tète dos premières trpupes de 1 Europe, dont on veut abattre la force, qui, à la vérité, n'est pas une puissance par la constitution de son royaume, mais qui s'est rendu aussi l>uissant que dancrfrcux par la façon dont il fait la iruerre et le peu de cas qu'd fait des conventions et des lois... Le malheur des peuples n'a aucun droit sur son cœur, lou.s les lieux lui sont éiraux. il n'aime pas mieux Berlin que Leipzig ou Dresde. Bref, son trône est assis au milieu de son armée. C'est donc là, Madame" où l'alliance doit porter tous ses coups. Je crois pouvoij' a^furcr à \otro Myjestc que c'est le seul parti qu'il ait à iirendrr. quoi qu'il soit cependant entrêmement dangereux... Le Roi de Prusse est donc sûr de conserver une armée formidable jusqu'à ce qu'on la détruise par les coups de fusd... » Montazet à Belle-Islc, Vienne, 29 novembre 1758 (Correspondance générale, 3487-169)].
(3) « Je ne mérite pas que vous me croyiez assez ridicule pour m'aviser d'hasarder vis-à-vis de vous des conseils personnels, vous pouvez être persuadé que la copie de cette lettre a été envoyée à la Cour sur-le-champ ; jc puis même avoir l'honneur de vous ajouter que j'en ai reçu la réponse et l'approbation » [Choiseul à Contades, Vienne, 22 octobre (Correspondance gèneraie, 3485-105)].
IsIp plus attristée. Au mois d'octobre, il souffre d'une attaque d'érYsipèîe (ï). A peine est-il remis de cette alerte que sa blessure h la poitrine se réveille encore. Le i^"^ novembre, il a de si fréquentes oppressions qu'il garde h. peine la force de dicter ses lettres : il doit se borner aux expéditions les plus urgentes (2) et, sur ces entrefaites, son meilleur ami disparaît. Affé de 63 ans seulement, le duc de Luynes meurt le 3 novembre, après avoir consacré toute sa vie à sa famille, à ses amis et à l'étude de l'histoire '3). C'est un grand deuil pour le Maréchal (l\), dont les intimes se font rares et qui trouvait au séjour de Dampierre tant d'affection et de repos.
Mais le travail ne manquait pas ; si les opérations de l'armée s'étaient terminées d'une manière honorable pour les armes de la France, il fallait rétablir les effectifs et préparer la nouvelle campagne. La situation générale de l'Europe donnait moins d'inquiétude qu'au début du précédent hiver ; le maréchal Daun avait infligé le i4 octobre, à Hochkirch, une sérieuse défaite aux troupes de Frédéric II (5), et, si les armées suédoise et russe conservaient leur attitude passive (6), en revanche, les quartiers du Rhin et du Mein ne paraissaient guère menacés d'une attaque hanovrienne. Sans doute, le bruit courait toujours d'une irruption prochaine des troupes ennemies (7), mais l'arrivée des contingents anglais avait paralysé les mouvements des alliés. Depuis que Ferdinand de Brunswick avait accepté du Roi d'Angleterre une pension viagère de 9.000 livres sterling (8), son ardeur auerrière semblait éteinte. Le corps de débarquement anglais était en réalité
(1) Bclle-Isle à Monlazet, 19 octobre (Correspondance générale. 3485-48).
(2) Belle-Isle à Conlades, 1" novembre, à Turpin, 10 novembre (Ibid., 3486-19 et 3506-250).
(3) Charles-Philippe d'Albert, duc de Luynes, né à Paris le 30 juillet 1695, était par sa mère pctit-fils du marquis de Dahgeau. Il est l'auteur des Mémoires sur la Cour de Louis XV, appelés communément Journal de Luyries, auxquels nous avons eu recours fréquemment au cours de cette étude. \'oir l'édition si complète de M.Vf. Dussieux et Soulié et l'introduction qui la précède.
(4) Belle-Islc à Guerchy, 6 novembre (Archives supplémentaires, carton 27).
(5) Voir Kaunitz h l'Electeur de Mayence, Vienne, 16 octobre (Correspondance générale, 3505-14).
(6) Bellc-Isle 6 Montazet, 12 décembre (Ibid., 3488-118).
(7) Le comte dAlïry à BcUc-Isle, La Haye, 27 novembre (Ibid., 3506-380.)
(8) Ferdinand de Brunswick à Frédéric II, 2 septembre 1758 (VVestphalen, Geschichte des Ilerzogs Ferdinand, t. II, p. 46.5).
moins un renfort qu'un obstacle aux opérations militaires ; les troupes britanniques, très brillantes, mais mal entraînées, avaient mal supporté la vie de campagne et leurs soldats encombraient les hôpitaux (i).
Ces préoccupations écartées, les armées d'Allemagne pouvaient se reposer, relever leurs effectifs et surtout se préparer non seulement à repousser des attaques éventuelles, mais à reprendre l'offensive. La première mesure qui s'imposait était d'assurer aux troupes un débouché facile sur la rive droite du Rhin ; le commandement disposait de trois ponts à Wesel, Diisseldorf et Cologne ; le Ministre fit diriger deux équipages, de Metz et d'Alsace sur Coblentz où Soubise devait créer un nouveau passage ; trois ponts sur liacquets suivraient les armées pour permettre la traversée du Rhin sur les autres points qui seraient déterminés par les opérations à poursuivre (2). En faisant « un désert » entre la Lippe et la Lahn. en organisant Giessen et Friedberg en places du moment, les armées françaises mettraient l'ennemi dans l'impossibilité de marcher en forces et d'amener des équipages de siège (3). Elles n'auraient plus qu'à se créer des magasins d'approvisionnements et à choisir des places d'armes pour réunir, au plus tôt, le gros des troupes. En cas d'approche de l'adversaire, écrivait le Maréchal, « il faut vous assembler, aller à eux et les combattre » (\). Dans ces conditions, aux premiers beaux jours, les deux armées pouvaient se réunir dans la région de Paderborn, et de là, marcher sur l'Electorat de Hanovre qui deviendrait, en 1769, le théâtre de la guerre (5).
(1) Belle-Isle à Soubise, 29 décembre (Correspondance générale. 3489-96) ; à Contades, 12 novembre (Correspondance générale, 3486-1931.
(2) Bolle-lsle à Soubise, 13 décembre ; à Contades, 30 décembre (Correspondance générale, 3488-131 el 3489-113) ; à Contades, 4 novembre (Ihid., 3486-68).
(3) Belïe-Isle à de Vaull, 1" novembre ; à Soubise, 24 novembre (Ibid., 3486-17 et 3487-110).
(4) Belle-Islc à de Vaull, 14 décembre (Ibid., 3488-140).
(5) Belle-Isle à Montazet, 19 décembre (Ibid., 3489-20).
Les plus grosses difficultés étaient soulevées par la question financière. Le budget s'épuisait et le Ministre livrait au Contrôleur général de véritables assauts, pour obtenir quelques crédits. Le service de la solde, la nourriture des cbevaux, le traitement des prisonniers français, l'entretien des troupes étrangères, les subsides promis aux petites Cours des Etats rhénans étaient de véritables gouffres pour l'argent du Royaume et cet argent devenait de plus en plus rare. On cherchait par tous les moyens à s'en procurer. La ville de Soest, accusée d'avoir favorisé la surprise des dragons de Chevreuse est frappée d'une amende de 80.000 écus (i) ; l'Intendant de l'armée reçoit l'ordre de mettre la main sur les revenus de la Hesse, « attendu que le Landgrave est l'allié des adhérents de rinfracteur de la paix publique » (2), ce qui n'empêche pas les fonctionnaires du pays de se montrer fort récalcitrants et de continuer à verser 1.2 53. 3 00 livres à leur Souverain (3). Le Contrôleur promet bien d'envoyer un million à Hambourg pour payer le traitement des prisonniers (h) ; au milieu de décembre, il a pu tirer deux lettres de change pour un total de 8oo.O(jo livres payables à Francfort, et destinées aux fourrages (^), mais ce sont là de maigres palliatifs et tout le monde crie misère. Le régiment de Picardie emprunte à un notable le numéraire qui permettra de faire toucher leur traitement aux officiers partant en congé (()) ; le baron de Breteuil, ministre de France à Bonn, n'insiste pas dans ses demandes : « Je ne vous parlerai plus d'argent, puisque décidément le Roi n'est pas en état d'en donner » ("-j). Dans les derniers jours de 17.58, Rolle-Tsle avoue qu'il ne sait comment faire pour payer les entrepreneurs des hôpitaux et le contrôleur général Boullongne fait la sourde oreille : « Je lui parlerai de même pour nos dépenses extraordinaires de l'armée, sur lesquelles il n'a
(1) Contadcs à Chcvcrt, Hnm, 31 octobre (Correspondance générale, 3486-64 et 65).
(2) Formule de prise de possession (Ibid., 3.508-334). (.3) Belle-Isle à Soubise, 24 novembre (Ibid., 3487-109).
(4) Helle-Isie à Contades, 21 novembre {Ibid., .3487-56).
(5) lîftllc-Jslc à Soubise, 13 décembre ; l-ouUon à iiellc-lsle, Hanau, 16 décembre (Ibid., 3488-131 et I.'jO).
(6) Plainchamps à Belle-Isle, Ham, 6 novembre {Ibid., 3486-84).
(7) Breteuil à Belle-Isle, Bonn, 24 novembre {Ibid., 3487-119).
pas donne un écu depuis trois mois. Cet état est insoutenable et ma patience est incessamment à bout. Toutes les parties de l'intérieur du Royaume sont encore pires, les parties prenantes n'ayant rien touché depuis quinze mois » (i).
Pour réaliser quelques économies, on résolut de cesser l'entretien du contingent Wurtembergeois (2). Aussi bien les services qu'il avait rendus étaient insignifiants. Ses douze bataillons commandés par le Duc en personne avaient été réduits à des effectifs dérisoires par les désertions en masse. Le Prince était énergique et travailleur, mais il restait en perpétuel désaccord avec ses ministres et ses sujets : (( Il est catholique, écrivait Pottier, commissaire des guerres, attaché par Belle-Isle à son armée, tout son pays est luthérien et, par son fanatisme aveugle, entièrement dévoué au Roi de Prusse )>. Après son départ, l'indiscipline remplaça la désertion : (( Pas une sentinelle n'exécute une consigne, on n'ose les charger des postes importants, ni d'aucune escorte » (3). Bientôt le duc de Wurtemberg donna l'ordre à ses troupes de rentrer dans leurs pays, au mépris de son contrat (^), et Belle-Isle profita de cet incident pour lui faire supprimer ses subsides et pour prendre la même mesure à l'égard des contingents palatins (5), malgré la vive opposition de Choiseul (6).
Aux premiers jours de novembre, les bataillons d'infanterie des armées d'Allemagne avaient une moyenne de ^5o présents sous les armes, ce qui mettait la compagnie à 26 ou 27 hommes, au lieu de ^o (7). La situation était donc incontestablement meilleure qu'au début de l'année ; les escadrons
(1) Delle-Islo ;i Conlades, 20 décembre (Ibid., 3489-28).
(2) Belle-Islo clait depuis longtemps en relations assez suivies avec le duc di- W urtemberff. Eu 17iO. ce souverain 1 avait fait pressentir par M. de la Noiio l)our so charger, conjointement avec la Maréchale, de faire élever la princesse sa su'ur au couvent des l rsulines de Metz inello-Isie à Puysieulx. 2r> novembre 1749 (Corresi)ondance générale, 3331-114).
(3) Pottier «à lîelle-Isle, Cassel, 1°' et 13 novembre (Gorrespondanc générale, 348G-3 et 23G bis).
(4) I3olle-Isle à Soubise, 22 décembre (Ibid., 3489-40).
(5) Belle-Isle à Contades, 2.5 décembre (Ibid., 3489-(iO).
(6) Soubise à Caslri.-s, llanau, 29 flécembie Ubid., 3489-lOS).
(7) Outre 0.753 Saxons en état de servir, l'infanterie de Conlades comptait 44.498 présents. 1.166 absents, 1.993 détachés, 5.544 hommes aux hôpitaux {Situatujn d'cllectif, 3 novembre (Corresi)ondance générale, 3480-47)].
pouvaient disposer de loo sabres fi). Le Ministre résolut de faire rentrer en France les corps les plus éprouvés, soit douze bataillons, vingt-deux escadrons de cavalerie, huit escadrons de dragons (2); en échange, plusieurs régiments furent prévenus dans les provinces d'avoir à diriger un total de seize bataillons sur le Hainault et la Flandre (3). Les officiers venus des bords du Rhin pour recruter en France, reçurent 1.900.000 livres et les jeunes engagés rejoignirent avant la fin de l'année leurs nouveaux corps (/a). Fnfin, Belle-Isle prescrivit, une fois de plus, d'embaucher tous les déserteurs hanovriens qui se présenteraient, afin de compléter les bataillons allemands où les manquants atteignaient parfois le chiffre de 200 hommes (5).
Les bataillons d'artillerie reçurent \t\ majeure partie des déserteurs français , organisés en compagnies, à Prague, par les soins de Choiseul (6). Les régiments de cavalerie furent classés en trois catégories, par ordre du Ministère ; la première comprenait les escadrons qui pouvaient réparer leurs pertes par les moyens habituels ; à la deuxième catégorie, le Roi rembourserait le tiers des pertes subies dans les combats. La troisième catégorie, composée des corps les plus éprouvés, devait rentrer en France ; le régiment des Cuirassiers en faisait partie, mais son colonel, le marquis de Lostange, réclama comme un honneur pour ses hommes et pour lui de rester a l'armée. Il donnait sa parole que son régiment serait remis de tous points et en état de l)ien servir au i*"^ avril, dût-il emprunter 20.000 écus pour cela » (']). Quant aux troupes légères, au lieu de les disperser en enfants perdus pendant la mauvaise saison, elles furent groupées dans le duché de Bergh;
(1) Au 1" octobre, la cavalerie de Conlades présentait un total de 10.611 cavaliers en état de combattre et 10.725 chevaux [Situation d'effectif (Ibid., 3'i8i-92)j.
(2) Situation numérique CCorrospondanco cénérale. 3483-194).
(3) Belle-Islc à Conlade.s, 14 novembre (IbicL, 3486-2.38).
(4) Contadcs ;i Bellc-lsle. 3 décembre (Ibid., 3510-240).
(5) Bclle-lsle à Contades, 5 décembre (Ibid., 3488-71).
(6) Belle-Isle à Soubise, 23 octobre (Correspondance générale, 3485-143).
(7) Conlades à Belle-Isle, Creveld, 19 décembre : Belle-lslc à Contades, 25 décembre (Ibid., 3489-17 et 62). Les cuirassiers n'avaient plus que 170 tionimes en état de combattre [Situation d'effectif, 1" novembre (Correspondance générale, 348G-9)j.
leurs dépôts, installés à Dùsseldorf et à Cologne, recrutaient sans relâche et Saint-Germain, passant le lo décembre la revue des volontaires de Clermont, trouve bien que les fantassins sont jeunes et petits, que les chevaux sont maigres « et que la plus grande partie jette la gourme » mais l'effectif est à peu près complet avec 682 fusiliers et 879 hommes à cheval (i).
La question des fourrages fut réglée de la manière la plus satisfaisante, malgré la saison et la pénurie de ressources budgétaires. Contades envoya 22 escadrons à l'armée de Soubise qui se trouvait, à cet égard, dans des conditions meilleures. Quatre millions de rations furent rassemblées dans le Royaume et dirigées vers le Rhin et la Meuse. On ménagea le foin en employant la paille hachée pour les substitutions et, malgré les « monopoleurs » qui cherchaient à cacher leurs stocks pour spéculer sur la hausse des cours, le Ministère obtint des Etats généraux de Hollande, l'autorisation de faire de nombreux achats sin^ leurs territoires (2). « Je commence à être tranquille sur nos approvisionnements en foin », écrivait Contades, le '2() décembre, « M. Gayot ma dit ce matin qu'il était en état de faire subsister toutes les troupes au moins jusqu'au i^-- avril » (3).
La discipline des troupes était bonne, mais l'attitude fâcheuse des officiers risquait fort de compromettre les résultats obtenus avec tant de peine. Les opérations n'étaient pas terminées que les demandes de faveurs et de congé arrivaient innombrables, dans les bureaux du Ministère. En rapprochant les listes des pertes établies par Fumel (/i) et par Soubise, Beîle-Isle s'était vite aperçu que Fumel avait « enflé » se? états : (( J'ai toujours vu que chaque régiment croyait valoir mieux qu'un autre, quand il disait avoir perdu davantage ».
(1) Bollp-Isle à Chabo et à Contades. 10 novembre ; Contades ;i Belle-Isle, Krefeld. 17 décembre (Ibid., 3486-142, 350G-249. 3489-3).
(2) Belle-Isle h Contades, 28 octobre et 4 décembre (Correspondance générale, 3485-211 et 3488-66 bis); à de Vault, 18 novembre : ù \an Kick et A Foiillon, 22 décembre (Ibid., .3487-38, 3489-33 et 36). — Contades l\ Belle-lsic, Creveld, 22 décembre (Ibid., 3489-37).
(3) Conlidc.ï à Belle-Isle, Creveld. 29 décembre (ibid., 3489-160).
(4) Le comte de Fumel était maréchal-général des logis de cavalerie à l'Armée de Contades.
Débordé par le nombre exagéré de propositions que Soubise et Chevert avaient adressées, le Maréchal perdait patience : « Vous me parlez dans une des lettres que m'a remises M. de Conflans qu'il mérite les grâces du Roi. Que peut-on faire pour un aussi nouveau colonel P point de services antérieurs et qui n'a que 22 ans? Je vous ai déjà mandé dans ma précédente ce que je pensais sur cette multitude de grâces et de grades. Je ne le répéterai pas... M. de Chevert que j'aime de tout mon cœur et cfue j 'estime comme il le mérite, fait un mal que je ne saurais exprimer par tous les propos qu'il tient et l'excès énorme de demandes qu'il fait, qui achèvent de tourner les têtes, tandis qu'il a vu le contraire dans toutes les anciennes guerres... Je vous prie instamment de songer que vous n'êtes plus un particulier et que vous ne devez être occupé que du bien du service du Roi et de la chose publique (i). Vous ne sauriez me dire plus de bien de M. de Caulaincourt que ce que j'en pense, mais que puis-je faire de plus.^ il a bien fait son devoir, il est louable, mais faut-il donc une récompense chaque fois qu'on a bien fait ? » (2I.
Belle-Isle s'acharna continuellement à réprimer tous les abus. Le colonel de Pol\ -Cavalerie dut faire emprisonner un officier de son régiment qui s'était fait délivrer un certificat de bravoure par un corps voisin, sous prétexte « qu'il avait entendu siffler quelques boulets de canon, sans en être effrayé » f3). L'affaire de Minden fut enfin réglée par une sanction exemplaire. Morangiès, coupable d'avoir rendu la place sans résistance, fut rayé des contrôles et exilé à cinquante lieues de Paris. Le lieutenant-colonel du régiment de Clermonf-Prince, et le lieutenant-colonel de Lyonnais furent cassés, le premier avec condamnation à un an de détention dans une forteresse. Tous les autres officiers furent chassés de l'armée ; seul, le comte de la Guiche, dont le refus énergique
(1) Belle-Isle à Soubise, 22 octobre (Correspondance générale, 3485-108).
(2) Belle-Isle à Soubise, 10 décembre (Ibid., 3488-109).
(3) De Vaiill n;i Poly, Westoffcln, 10 novembre (Corrospondonce céncrale, 3i86-152).
de signer la capitulation honteuse avait sauvé l'honneur de nos armes, fut maintenu dans ses rangs et prérogatives (i).
Le Ministre fit supprimer les emplois île majors et lieutenants du Roi dans les villes de \Yestphalie. C'étaient autant de sinécures depuis que la plupart d'entre elles n'avaient plus de garnison ['2). Mais il exerça le plus rigoureux contrôle sur les demandes de congé. Sous prétexte de chercher les recrues nécessaires à leurs régiments, les officiers avaient pris l'habitude, en hiver, d'abandonner leurs troupes. Si, par le fait, on réalisait sur le traitement des généraux de grosses économies, l'armée n'était plus en état de prendre les armes ; elle restait comme au cours de la précédente campagne, à la merci d'un adversaire entreprenant. Belle-Isle maintint à l'armée principale sept lieutenants-généraux (3), quinze maréchaux de camp et réduisit 1 état-major à huit aides-maréchaux des logis, quatre aides-majors d'infanterie, quatre aides-maréchaux des logis de cavalerie (^). Les colonels reçurent l'ordre de « se concerter » ou de tirer au sort, pour ne partir que par moitié, dans chaque ligne des quartiers d'hiver. « Il y en a fort peu dont les dames de la Cour de Paris ne m'aient déjà fait les demandes » (5). Aucune permission ne devait être accordée aux lieutenants-colonels, majors, capitaines de grenadiers et pour les autres officiers, le nombre des départs devait être calculé strictement d'après les besoins en recrutement des compagnies (6).
« Les deux tiers de nos régiments d'infanterie sont tout nus et composés de soldats qui n'ont point eu de repos depuis quinze mois, ou de recrues qui n'ont pas la force de résister
(1) Noie du Ministère, 11 décembre (Archives supplémentaires, carton 27).
(2) Belle-Isic à Contades, 24 novembre, loe. cit.
(3) D'Arnieiilières, Beauffremont, d'Andlau, Saint-Peni, Soiiit-Germain, du Châlelet.. Torcy.
(4) Situation nominative (Correspondance générale. 3480-94). (.5) Belle-Islc h Contades, 19 novembre (Ibid., .3487-4.3).
(6) Bclle-lslc à Contades, 4 novembre, loc. cit. ; 8 novembre (Archives suppléinenlaires, carton 27) ; à Soubise, 10 décembre (Correspondance générale, 3488-109).
au froid et aux pluies de l'arrière saison » (i). A l'abri des places fortes du fleuve, en arrière des lignes de redoutes que Contades avait fait construire de Xanten à la frontière de Hollande (2), les troupes allaient enfin pouvoir reprendre haleine. Mais les Etats de la vallée du Rhin ne montraient pas beaucoup d'enthousiasme à les héberger. Partout s'élève un concert de récriminations. L'Electeur de Mayence réclame si fort, que Belle-Isle prescrit à Soubise de diminuer le nombre de régiments qui tiennent garnison dans la ville, « en subordonnant à la raison de guerre et à la sûreté des quartiers qui doit aller avant tout » ''3). L'Electeur de Trêves proteste, mais sans succès, contre l'intention du commandement de placer des troupes à Coblentz et Elire nbreitstein (4). Quant au comte de Neuwied, il se plaint de « l'excès destructeur des quartiers d'hiver » et crie à l'incendie : « Cette import unité n'est pas à la légère !. Ma maison est en feu ! Daignez le faire éteindre ! » (5).
Partout les populations manifestent des sentiments hostiles. Après la journée de Liitterberg, les habitants de Creveld font courir le bruit que l'armée française vient d'être battue, sonnent le tocsin et se révoltent en criant : Vive le Roi de Prusse ! (6). Torcy rend compte que les paysans du pays de Berg sont « plus Prussiens que les Prussiens même » (7). A Limbourg, le 8 décembre, les deux bataillons de Condé sont très mal reçus par la population (8). Dans la région de Hanau. les régiments de cavalerie sont obligés de faire des tournées dans les campagnes pour enlever les fourrages nécessaires (9). Les paysans se sauvent dans les bois et cachent leurs chariots : « N'avez- vous pas eu l'attention, écrit le Ministre à Soubise,
fl") Bcllc-Islo à Choiseul, 28 octobre (Corrospondance sénérale. 348.5-21.^^.
(2) Conlades à Belle-Isle, Goch. 26 novembre (Ibid., 3487-143).
r3) Belle-Islo à Soubise, 26 novembre ot 9 décembre (Ihid., 3508-270 et 292"!. (i) L'Electeur de Trêves à Belle-Isle, Monthabor, 10 novembre (Ibid., 350G-242).
(3) Neuwied à Belle-Isle. 26 novembre (Ibid., 3508-279).
(6) Conlades à Belle-Isle, Ham, 16 octobre (Ibid., 3485-16).
(7) Torcy à Belle-Isle. Cologne, 1" novembre (Ibid., 3486-15).
(8) De Lesseps à Belle-Isle, Bruxelles, 14 décembre (Ihid.. 3508-302).
(9) Foullon à Belle-Isle, Hanau, 16 dccombre (Ibid., 3507-100).
de faire publier un ban contre tous les habitants qui quitteraient leurs maisons sous peine de confisquer leurs meubles et effets et raser leurs habitations P Les lois de la guerre autorisent cette rigueur, surtout quand la discipline est bien établie et qu'on ne leur fait aucun tort ni violence » (i).
Cependant les troupes n'étaient guère à charge aux populations. Alors que l'armée hanovrienne, fidèle aux procédés de Frédéric II, se faisait nourrir par les habitants (2), Belle- Isle avait pu réussir à donner au soldat français en quartier, une ration régulière. Auparavant, le Roi ne fournissait que le pain ; désormais la troupe reçut tous les jours une once de riz et un quarteron (3) de viande (^). Les hal)itants ne pouvaient, sous aucun prétexte, se voir chassés de leurs maisons ; comme de nos jours, soldats et cavaliers n'avaient droit qu'à un lit pour deux, avec place au feu et à la chandelle (5).
L'hospitalité manquait parfois de confortable. Le commissaire Le Blanc, dans son compte-rendu d'inspection des quartiers installés dans les Pays-Bas signale qu'à Bilsen, le régiment de Fumel-Cavalerie est l)ien mal partagé : « Nous avons remarqué que les couchettes n'étaient que de quatre pieds, en sorte que les cavaliers étaient obligés de se plier pour dormir, et il nous a été dit, que ne pouvant tenir deux dans le même lit, ils dormaient alternativement n. Les officiers ne sont guère mieux. « Ils sont pour la plupart obligés de se ser\ir de leurs lits de camps et de leurs ustensiles de campagne, leurs hôtes n'en ayant point à leur fournir. Le logement de M. le lomte de Trésignies, colonel qui occupe, à Zonhoven, la meilleure maison, ne consiste que dans une chambre rez-de-terre, dépourvue de meubles, avec un mauvais réduit : encore est-elle expo-
(1) Bclle-Isle à Soubise, 21 novembre (Ibid., 3487-55).
(2) Kalioii des homines : 2 livres de pain, 1/2 livre de viande, légumes, un pot de bière. Les villages trop pauvres pour fournir celle ration donneront au moins 2 livres de painde seigle ou bien les soldats partageront la nourrittiro de leurs hôtes. - Ration des chevaux: 8 livres d'avoine, 10 livres de foin, 6 livres de paille [Instruction de l'armée hanovrienne pour les quartiers, 1758 (Correspondance générale, 3489-5)].
(3) Quart de la livre.
(4) Gontadcs à Belle-Isle, Hamm, 28 octobre CCorrespondancc générale, 3485-224).
(5) -Alfirhe apposée en Hcsse, par ordre de Soubise. Marbiug, 27 novembre Ubid., 3506-375).
sée à tous les vents, la porte de cette chambre donnant dans la rue et la cheminée vaste étant fort incommode par la fumée continuelle » (i ).
Le commandement et ie service de santé prenaient de grandes précautions pour éviter les épidémies. Partout on évitait de loger les soldats dans les a poêles », pour les placer de préférence dans les granges ou des greniers bien fermés. On attribuait alors, non sans raison, la plupart des maladies au séjour prolongé près du feu. Ce passage, sans transition, des fatigues de la campagne et du bivouac à l'inaction la plus complète était bien fait pour ébranler l'organisme et supprimer le bénéfice de l'entraînement. Dans l'armée de Contades, chaqpie régiment devait sortir au moins trois fois par semaine et porter le havre-sac ; Soubise réduisait à une heure le temps de la faction des sentinelles ; par contre, il prescrivait à chaque capitaine ou lieutenant d'emmener a ses hommes en ordre, avec ou sans armes, pour faire une lieue ou deux par jour » (2).
Aussi, l'état sanitaire était-il des plus satisfaisants. Un souci constant de la nourriture et de l'hygiène avait fini par donner des résultats bien nouveaux pour l'époque. Richard, médecin en chef de l'armée du Bas-Rhin, constatait avec joie que les hôpitaux ne contenaient plus que 1.800 malades, la plupart sans affection bien grave (3). Les visites fréquentes des chefs de l'armée contrôlaient d'ailleurs la tenue des formations sanitaires qui ne laissait plus rien à désirer (A). Dans tous les rouages de l'administration se trahissaient des mœurs nouvelles ; partout on retrouvait les méthodes fécondes appliquées par Belle-lsle ; elles avaient conservé l'armée royale
(1) Compte rendu d'inspection de Le Grand, 23 et 24 décembre (/bid., 3489-16).
(2) Circulaire de Coriiillon aux colonels, \\>scl, 21 novembre ; prescriptions de Soubise i)0ur les quartiers d'hiver, 28 novembre (Correspondance cénérale, 3487-72 et 163).
(3) Contades à Belle-lsle, \\ esel, 29 novembre (Ibid., 3487-182).
(4) Contades à Belle-IslCj Wesel, 3 décembre (Ibid., 3510-240). — « Je puis vous assurer que je n'ai jamais vu le service des hôpitaux aussi bien qu'il l'est celte année. NI. Barres, tm des entrepreneurs, qui est ici, a rais dans tous les hôpitaux de l'armée un ordre admirable et une propreté sinsTulière : les infirmiers commencent à être pourvus de l'uniforme convenu qui est un sarraul de toile grise avec des brandebourgs diin ruban de fil rouge ; tout infirmier qu'on trouvera sans cet uniforme sera mi» à 3 livres d'amende » [Cornillon à Bellc-Isle, Cologne, 6 décembre (Correspondance générale, 3488-79)].
en Bohême et garanti le succès de l'expédition de Provence ; la réorganisation patiente des armées d'Allemagne commençait à porter ses fruits. Le Maréchal avait sauvé les troupes de la ruine et de la honte et si notre prestige était intact en Europe, si la France avait pu se ressaisir et montrer qu'elle était prête encore à soutenir des luttes sanglantes et coûteuses, elle le devait au vieillard terrassé par la maladie, rongé par les deuils et qui jamais ne voulait désespérer des destinées de la nation. Mais personne, pas plus à la Cour qu'à la ville, ne semblait y prendre garde.