‹ Le ministère de Belle-IsleChapitre 25 sur 35 · DWZAÎNCOURT, AIDE DE CAMP DU CHEVALIER · texte numérisé non relu

DWZAÎNCOURT, AIDE DE CAMP DU CHEVALIER

DE Belle-Isle, a son père.

Du cJiamp de bataille vis-à-vis les retranchements d'Exilés, le 19 juillet 1747, à minuit.

Il vient, de se passer la plus cruelle affaire dont on ait ouï parler de mémioire d'homme, voici à peu près comme je l'ai remarquée. Le dessein de M. le chevalier de Belle-Isle était d'assiéger Exiles, il avait laissé des corps dans la vallée de Sture et autres endroits qui pouvaient partager les soins des .ennemis et nous débouchâmes, il y a six- à sept jours, par le mont Genèvre, partant de Briançon sur la route qui mène aux cols de l'Assiette, du Bourgueuil, de Falière et de la Penestre, tous passages et postes qu'il fallait occuper pour notre siège. Le Roi de Sardaigne avait fait depuis un mois des retranchements sur toutes ces montagnes que nous venons d'attaquer, après plusieurs jours d'une fatigue extrême pour les reconnaissances et dispositions. Douze bataillons piémontais et trois autrichiens gardaient ces retranchements, nous en avions trente partagés en trois corps. M. de Villemeur commandait la colonne de la droite, M. de Mailly d'Ancour, celle de la gauche et M. d'Armand, celle du centre qui est devenue le poste le plus important parce qu'il s'est trouvé une redoute vis-à-vis d'elle qui communiquait à toute l'étendue des retranchements dont elle pouvait être rafraîchie à tous moments comme elle l'a été en effet.

A midi, M. le chevalier de Belle-Isle fit attaquer des postes de Volontaires et des gardes avancées qui occupaient une hauteur à demie portée de fusil des premiers ouvrages. Quatre compagnies de grenadiers s'en rendirent maîtres avec beaucoup de facilité ; nous y montâmes tout de suite sept petites pièces de canon de montagne qu'un seul mulet porte avec son affût, jugez par k\ de sa grosseur. Cette première opération faite, nous fîmes un fort bon déjeuner, après quoi toutes les colonnes se mirent en mouvement pour attaquer ; vous connaissez les montagnes de ce pays-ci, il faut au moins deux heures pour parvenir du pied au sommet. L'attaque générale commença à trois heures, jamais les colonnes de droite et de gauche ne purent avancer plus près du retranchement que trente à quarante pas, la nôtre, c'est-àdire celle de la redoute, après beaucoup de : Vive le Roi ! partit avec une rapidité incroyable et fut dans l'instant au pied du parapet, mais voici le commencement de nos malheurs, M. d'Armand, à la première décharge fui tué et après des efforts surprenants, mais inutiles, nous vîmes plier toute noire colonne. Le chevalier^

de Belle-Isle qui était à cheval, sauta à terre et, mettant Tépée à la main, rallia, sous le feu des ennemis, nos soldats qui revinrent à la charge, avec la même vivacité, mais avec aussi peu de succès. Enfm, voyant que nous perdions un monde infmi et que le chevalier de Belle-Isle qui venait de recevoir un coup de fusil dans le bras, était collé contre le retranchement et travaillait avec quelques grenadiers à faire tomber les gazons, les pierres et les branches d'arbres qui le composaient et qu'il tirait même avec ses dents, j'essayai de ranimer nos soldats. J'arrachai des mains d'un jeune enseigne un drapeau et allait le porter droit au i^tranchement. La colonne suivit effectivement et je restai une heure dans cette situation, sans que personne pût y monter. Les grenadiers qui défendaient cette maudite redoute, nous assommaient avec des quartiers de' rochers, qu'ils jetaient sans discontinuer et nous tuaient un monde etîroyable. Enfin, que vous dirai-je de plus touchant ? Le pauvre chevalier de Belle-Isle, ou pour mieux dire le héros, a été tué et j'ai vu tomber à mes cotés plus de 1.500 hommes, j'en ai été quitte pour un trou à la tète qu'une grosse pierre m'a fait et qui cependant n'est d'aucune conséquence, un coup de fusil dans mon habit que mon mouchoir et mes gants m'ont paré ; je suis tombé au coup de pierre qui était le second, mais je me suis relevé dans l'instant, mon drapeau a été cassé en mille pièces de coups de fusil et lorsque je l'ai rendu à son bataillon, après la mort du Chevalier, le plus grand morceau n'avait pas deux pieds de long, je me suis tiré de •"et affreux endroit, tout plein de sang des misérables qui me tombaient à tout moment sur le corps. Nos deux autres colonnes ont été fusillées de tous les flancs et notre perte va à 6.000 hommes, dont plus de 000 officiers. Le régiment do Bourbonnais a eu 40 capitaines et .50 lieutenants tués ou blessés ; il ne reste que trois ou quatre officiers dans celui de Oouy ; ceux de Deslandes, Artois, Condé. la Reine, Mailly. Saintonge ont prodigieusement souffert. Enfin, nos 30 bataillons ont été écrasés et nous nous sommes retirés en moins mauvais ordre qu'il a été possible, après une si funeste aventure. Les ennemis ne doivent pas avoir perdu 500 hommes, car ils étaient bien couverts et en vérité, nous tirons assez mal.

Jugez de ma douleur, elle est extrême, j'avais de jour en jour de nouvelles marques de confiance de M. le comte de Belle- Isle, il ne m'a pas été possible de lui sauver la vie, j'aurais donné la mienne pour la conserver.

AL de Villemeur nous commande dans cette partie, nous nous retirons près de Briancon. en attendant les ordres de I\L le Maréchal, je prends dans l'instant la poste pour les aller chercher.

Belation des attaques formées par M. le chevalier de Belle-lsle, le 19 iuillet 1747.

Imprimé à Lille en 1747

u ... On a envoyé réclamer le corps de M. le chevalier de Bellelsle qu'on n'?.vait pu retrouver et. on lui a rendu les derniers ■devoirs au village du Sause-Doulx ».

Etat des pertes : 431 officiers et 3875 soldats tués ou blessés (a) (Bourbonnais 64 officiers et 579 hommes).

(a) 434 officiers et 4553 hommes, d'après les états des pertes (3240-41).

Lettre écrite par le coude de Gisors à son père au moment de son départ pour V Armée du Rhin.

Paiis. 29 mars 1757.

Mon clier Père,

Je n'ai pas eu non plus la force de vous exprimer hier tout €6 que je ressens en me séparant de vous pour six mois et combien il m'en coûte d'être privé de la douce habitude que j'avais contractée de voir sans cesse un père que j'adore. Malgré votre courage, j'ai bien remarqué tout ce qui se passait hier dans le fond de votre âme, et je connais toute l'horreur du vide dans lequel nlon absence vous laisse. La quantité d'affaires dont vous êtes accablé fait tout à la fois l'objet de ma peine et de ma consolation ; elles sont nécessaires à votre esprit et en môme temps excède votre corps ; de grâce, mon cher Père, ménagez-vous et que votre zèle pour le service du Roi ne vous fasse pas épuiser vos forces avant que vous soyez arrivé au moment heureux oiî, sans manquer ce que vous devez à l'Etat, vous pourrez vous rendre à une famille dont vous ferez le bonheur, et vous accorder le repos tant mérité par vos services. Puisse cette campagne me procurer des occasions de justifier, en quelque manière, toutes les grâces que vous avez fait tomber sur moi pour que, de retour en ce pays, je ne m'occupe que de vous uniquement. Ma femme qui partage tout mon amour pour vous et par là, m'en inspire beaucoup pour elle, est désolée dans ce moment ; des maux de reins accompagnés depuis quelques jours de saignements de nez et des étour-

dissements l'oblig-ent à renoncer, par prudence, à venir avec moi ; elle n'a cru vous en rien dire hier, de crainte de vous amuser d'une fausse espérance de grossesse. Je désirerais ardemment que ce fût tout de bon à cause ae vous, parce que ce doit être une satisfaction pour vous, de voir assurée la perpétuité d'un nom que vous avez tant illustré. Je sens, mon cher Père, combien je dois faire pour ne pas rougir de le porter ; vos conseils me resteront gravés dans le cœur et je ne crois rien d'impossible à Tamour et au respect dont je suis pénétré pour le meilleur de tous les pères.

Je joins ici mes boutons de diamant que je vous prie de me garder.

Le comte de Gisons a son père, Gravelotte, 30 mars 1757.

Je suis parti de Chàlons à sept heures et arrivé ici avant huit du soir ; en poussant un de mes gens en avant, j'aurais pu faire prier M. de Cesseri r?; de me laisser entrer, mais indépendamment que je crois qu'il ne serait pas bien à moi d'abuser sur cela de sa complaisance, je me reposerai ici beaucoup plus tranquillement que je n'aurais pu faire à. Metz et y arriverai demain d'assez bonne heure pour vaquer à tout ce que je me propose tant relativement au régiment, que relativement aux devoirs de la ville.

Si le temps de ce soir continue, notre route sera très désagréable. Nous la ferons malgré cela de bon cœur ; une fois séparé de vous, je ne connais plus rien qui puisse altérer le plaisir que j'ai à faire mjon métier. Bonsoir, mon très cher Père, je vais me coucher et finis en vous renouvellant les assurances de mon amour et de mon respeci

Le lendemain matin.

J'ai dormi huit bonnes heures à Gravelotte, mon cher Père et suis arrivé ici frais et gaillard, accablé de devoirs et à mon retour do Thionvillc où je conduirai le régiment parce que cela est nécessaire i)0ur établir Tordre primitif. J'ai encore relu aujourd'hui votre lettre, les larmes aux yeux ; il n'est point de père plus adorable que vous, il n'en est pas aussi, je vous prie, de plus aimé.

AN.\Exi::s 441

3500-2 iO

CLER^[o^T A Pailmv, Strasbourg, 7 février i758.

u Je suis arrivé hier à Strasbourg. Monsieur sans m'êlre arrêté ailleurs que chez le Roi de Pologne pour dîner avec lui. J'en suis reparti tout de suite après dîner et ne me suis arrêté qu'à Saverne, une demi heure, pour y voir M. le prince Constantin. Mais les chevaux tombent à chaque moment, tant les chaussées sont glacées et Ton n'avance point. Quand il se trouve quelques montagnes, il me faut pour les monter, atteler tout mon monde à mes voitures et encore s'arrète-t-on à chaque instant. Je compte repartir aujourd'hui de bonne heure après quelques réparations nécessaires que je fais faire à mes équipages. Je ne passerai pas le Rhin sur le pont de Kehl, pour éviter d'aller par Rachtadt et Dourlac (sic), où je n'aurais pu me dispenser de m'arrèter chez les princes de ce pays, et, par conséqucni. de retarder ma route ; tous les ponts volants de Mayence et d'Oppenheim sont repliés ; ainsi je passerai le Rhin à Guermezheim, dans des barques. Mais je n'espère pas, quelques précautions que j'apporte pour éviter les retards, arriver le 12 à Cassel

On m"a assuré que si j'avais besoin de chariots de poste le long de la route, il ne s'en trouverait pas. les officiers dont il retourne grand nombre à Pari.s, ayant tout pris sans payer et de force. Il ne faut pas s'abuser, les choses sont montées à un point que si elles continuaient sur ce ton là, le Roi n'aurait pas d'armée. Mais j'emploierai tout pour y mettre ordre.

J'ai vu six bataillons de milice ici. Les hommes m'ont paru bien en état de servir. M. de Monconseil, qui les a passés en revue, m'a assuré qu'ils étaient presque complets, qu'ils seront bien armés et bien équipés.. A l'égard des habits, il y en aura plus de la moitié de neufs. Le reste sera assez bien réparé pour servir une campagne ordinaire, les vestes sont mauvaises, ce qui est fâcheux en cette saison. S'il faut faire usage bientôt de ces milices, il est nécessaire de pourvoir, non seulement à leur donner des vestes mais même des gilets, ils souffriront même beaucoup du froid dans les m.ouvements qu'on va leur faire faire. Ils ont des culottes neuves et leurs chapeaux en état de servir.

II y a quelques recrues ici que j'ai examinées et qui m'ont paru bonnes. Mais il me semble que l'on recrute un peu lentement. J'en ai peu rencontré sur ma route. Je ne sais pas si dans les autres pays on va plus vite. Vous connaissez, monsieur, l'amitié inviolable que je vous ai vouée.

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