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CHAPITRE PREMIER

La France et la Société Française

L'attentat de Oamiens. — Louis XV et la Cour. — La crise ministérielle de 1757. — Disgrâce de Machault et du Comte d'Argenson. — Arrivée de Bernis au pouvoir. — Le Gouvernement des Coteries. — Situation financière de la France. — Le budget de 1757. — L'influence des fermiers généraux. — Le mouvement des idées. — L'Encyclopédie. — Les spectacles. — Le salon de 1757. — Les débuts de la Guerre de sept ans. — Les traités de Versailles et le Renversement des Alliances. — Opérations du Comte d'Estrées et de Richelieu. — La nomination de Clermont. — Retraite de l'armée française sur le Rhin.

Un des précurseurs du mouvement pliilosopliique (i), Fontenelle, disait souvent à ses amis : « Si je tenais toutes les vérités dans ma main, je me garderais bien de l'ouvrir pour les montrer aux hommes » (2). Lorsque l'aimable vieillard, toujours délicat et souffreteux, disparut quelques jours avant d'être centenaire, il sembla qu'à l'approche de la mort, il avait desserré ses doigts. Les vérités allaient se répandre et l'attentat de Damiens était le coup de tonnerre qui préludait à l'orage (3).

Les jours sombres commençaient ; jusqu'alors, on avait eu confiance dans les destinées de la nation. Après les temps assez troublés de la Régence et la politique hésitante de Fleurv ,

(1) « M. de Fontenelle, qui vient de finir sa carrière, est un de ces hommes rares, qui, témoin pendant un siècle de toutes les révolutions de l'esprit humain, en a lui-même opéré quelques-unes, et préparé les causes de plusieurs autres. i< {Correspondance de Grirnni et de Diderot, lévrier 1757, t. II, p. 147).

(2) Galerie de l'Ancienne Cour. t. III, p. '229.

(3) L'attentat de Damiens eut lieu le 5 janvier 1757; Fontenelle mourut le 11.

a LE MIMSTÈBE DE BELLE-ISLE

les successions de Pologne et d'Autriche avaient donné l'occasion au pays de retrouver la gloire diplomatique et militaire. V la fin (lu ivgno do Louis XTV.los étrangers menaçaient l'existence même du royaume ; maintenant, les soldats de Louis XV entraient en Bohême et Maurice de Saxe remportait aux Pays- Bas des victoires éclatantes. La France reprenait son rôle d'arbitre, non seulement en Europe, mais dans le monde ; les compagnies de commerce renvoyaient leurs vaisseaux dans les mers les plus lointaines : « L'Europe ne vit jamais luire flo si beaux jours que depuis la paix d'Aix-la-Chapelle, en 17/^8, jusque vers l'an 1700 » (i). La France, orientée vers ses frontières naturelles par Louis XIV, en parfait équilibre national, enrichie par la circulation de l'argent, essaimait au dehors, s'enfiévrait par les entreprises coloniales et ne songeait qu'à vivre des jours meilleurs. La guerre aussitôt terminée, les relations avec r Angleterre prenaient un essor nouveau (2), les capitaux se montraient partout et se risquaient au loin, jamais l'intérêt de l'argent n'avait été si bas (3). Les affaires extérieures avaient été réglées, aux yeux du gros public, d'une ruanir-re définitive ; la Vranro conservait sa puissance et son crédit, les préoccupations militaires se trouvaient reléguées au second plan.

La tentative criminelle de Damiens n'avait été qu'un geste, mais ce geste fut gros de conséquences ; il transforma le caractère du Boi, causa le renvoi des deux principaux ministres, affermit le crédit de Mme de Pompadour, exaspéra les querelles d'oi-dre intérieur dans tout le lovanme et enefacea définitivement la France dans une politique dangereuse. A partir de ce moment, une atmosphère de tristesse ne cessera jusqu'à la mort de Louis XV, de peser lourdement sur la Cour, sur la villo et sur le peuple ; l'essor commercial s'arrête, le pays s'appauvrit parce que l'argent se cache et les capitaux devien-

(1) Vollaire, Pr<*ris du rèqne de Louis XV (1770), t. II, p. 87.

(2) « Les passages sont libres avec l'Ançlelcrre, et il arrive ici tous les iours, une grande mianlilé d'Aneiais et d'Anglaises. Cela fait des dimimilions sur les marchandises : le sucre qui n'arrivait que difricilcmcnt de la Martinique coûtait vnigt-six sous la livre, n en coûte que quinze ou seize à Paris.. » (Journal de Itdrhirr. 1/48, I. IV, p. o). ^

(3) Ln f<:>vricr 1754, le banquier Paris de .Montmarlel emprunte à 4 1/2 •/. les fermiers généraux à i 7. (Mémoires du Marquis cAroenson, t. VIII, p. 227 et 292).

nent timides ; par contre, le mouvement philosophique va se précipiter, et sortir du domaine des spéculations pour chercher la réalisation des réformes.

Le Roi descendait l'escalier de la nouvelle salle des Gardes, à Versailles, lorsque au bas de la dernière marche, il reçoit un violent choc dans le côté droit. 11 y porte sa main, la voit pleine de sang, on arrête l'agresseur, un homme du peuple vêtu de brun et le Roi n "a qu 'une parole : « Qu 'on le garde et qu 'on ne le tue pas. » (}ue Louis XV ait été dévoré d'inquiétudes et se soit fait donner l'absolution à tout moment, comme le prétendent Choiseul. Bernis et Besenval (i), voilà qui contredit et sa première attitude et tout son caractère. D'ailleurs le témoignage de Choiseul fut écrit à Chanteloup, dans la disgrâce ; Besenval est tout à fait sujet à caution, il ne raconte la chose que par ouï-dire. Quant à Bernis, il n'a songé dans la rédaction de ses mémoires qu'à présenter tantôt sa défense et tantôt son apologie. Louis XV fut très douloureusement affecté, mais surtout dans son amour-propre : « Il est très certain qu'il a dit qu'il voudrait qu'il lui en eût coûté un bras et que ceci ne fut pas arrivé ; et l'on assure que lorsque l'on lui sonda sa plaie et qu'on lui dit avec plaisir qu'elle n'était pas profonde, il dit : (( Elle l'est plus que vous ne le croyez, car elle va jusqu'au cœur ». Il est très certain aussi que depuis qu'il est guéri et habillé, quelqu'un lui ayant marqué sa joie de sa santé, il dit : « Oui le corps va bien, mais ceci va mal, en mettant la main à sa tête, et ceci est impossilile à guérir» (a).

Bien peu de personnages, autant que Louis XV sont aussi mal connus et difficiles à connaître. Ses contemporains ne l'ont jamais pénétré parce que le Roi se tenait toujours à l'écart et ne se livrait pas même à ses proches. I) semble qu'il ait pris

(1) Mémoires inédits de Choiseul {Revue de Paris, 14 septembre 1899, p. 4) ; Mémoires de Besenval, t. I, p. 212. — « En entrant dans le cabinet du Roi, j'aperçus l'extrême-onction sur la table et des prêtres en surplis, tel est le premier objet qui frappa ma vue... » (Mémoires de Bernis, t. 1, p. 353).

(2; Journal de [.uynes, t. XVI, p. 281.

un secret plaisir à déconcerter les observateurs par de perpétuels contrastes. Peut-être faut-il rechercher l'origine de sa tournure d'esprit dans sa première enfance ; à l'âge de deux ans, il voit mourir son père et sa mère et, trois ans plus tard, il perd Louis XIV son bisaïeul. A ces impressions de deuil s'ajoutent l'éducation sévère de FJeury, puis la déception de son mariage. Comme tous les êtres susceptibles, il recherche l'isolement tantôt par orgueil et tantôt par timidité; on en conclut trop vite qu'il est indifférent. Le duc de Luynes et le marquis d'Argenson nous donnent un jugement plus sincère : (( C'est im caractère caché, non seulement impénétrable dans son secret, mais encore très souvent dans les mouvements qui se passent dans son Ame... » (i) ; « Sa Majesté a des sensations si elle n'a pas de sentiments » (a).

C'est un croyant convaincu, mais sa religion se manifeste surtout par un goût prononcé pour les éludes liturgiques ; estil bon ;* d'Argenson l'affirme (3); cependant, lorsque les officiers blessés rentrent de l'armée de Bohême, « les uns avec des béquilles, les autres avec un bras de moins », il ne trouve aucune bonne parole pour les remercier (A). On a prétendu que l'ennui domina son existence ; cependant il s'occupait toujours. Si Mouffle d'Angerville raconte que son activité se dépensait à confectionner des petits ragoûts et à tourner des tabatières (5), nous savons qu'il travailla beaucoup la géographie, la physique, l'astronomie, la botanique et le latin. Sa correspondance, officielle et secrète, est considérable (6) ; Turgol affirniMit (jno « personne mieux que lui ne connaissait la topographie du royaume » (7).

Par un des contrastes les plus curieux de son caractère. Louis XV aime le changement et se laisse retenir par l'habi-

(1) Journal de Luynes, l. V. p. 93.

(2) Mémoires du marquis d Argenson, t. IX, p. 332.

^ ^H h^ ^^x-'^"^i':'"J',^^' ^" travaillant avec Scchclles. le Roi se sent fatigué. Quand il se lève. Sechelles reste assis et lui dit : « Sire, je vous demande encore cinq minutes pour donner du pain à cinq cents familles de vos sujets. » Le Roi se rassied cl n-pond : <.' Doux heures s il le faut. » (Ibid t VIII p 412 )

M) Jonrnn! de Lniines, t. I\'. p. 300. ' "

(5) Mouffle d'Angerville, Vie privée de Louis A'V, t. II, p. 28.

f6) V. Boutaric, Correspondance secrète de Louis XV. — Duc de Broglie, Le Secret du Roi. V. .Arrlnveg hisloriaues de la Guerre, Correspondance eéné raie et Fond.* de Suède. pas<;im.

(7) Mémoires de Mme du llaussel, p. 163.

LA FRANCE Eï LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE II

tude. Vraiment il ne peut rester en place ; pendant l'année 1700, il n'a couché que 62 nuits au palais (i). 11 affectionne surtout Choisy qui ne cesse d'être démoli, reconstruit, remanié (2), alors que Gompiègne reste le séjour de prédilection de la Reine, mais il va fréquemment à Trianon, à Fontainebleau pendant les mois d'automne, à Fausses-Reposes, à Verrières, à la Muette pour les chasses, à Belle vue et à Crécy dans les résidences particulières de Mme de Pompadour. Ces variations de fantaisies ne s'appliquent pas aux personnes. Si Louis XV n'a jamais eu de familiers, c'est peut-être parce qu'il déteste les intrigues (3) : Il a « des favoris sans amitié, de l'estime sans confiance (^). Il garde fort longtemps ses ministres ; c'est bien à contre-cœur qu'il renverra le Comte d'Argenson après quatorze ans de portefeuille et surtout Machault qu'il considéra toujours comme un homme de bien et même comme un ami.

Une tristesse incurable domina toute son existence : <( Le Roi parlait souvent de la mort et aussi d'enterrements et de cimetières ; personne n'était né plus mélancolique. Madame(5) m'a dit un jour qu'il éprouvait une sensation pénible lorsqu'il était forcé de rire et qu'il l'avait souvent priée de finir une histoire plaisante, il souriait et voilà tout... (6). Rien ne l'amusait, mais il est injuste de prétendre que rien ne l'intéressait. Il était capable d'attention et même d'application .

L'attentat de Damiens sembla, non pas le réveiller, mais lui faire comprendre la nécessité de se consacrer un peu plus aux affaires de l'Etat. Il ne les avait jamais perdues de vue complètement et manifestait dans tous ses conseils une connaissance parfaite de la situation et un bon sens éclairé : « Le Roi, écrit iiernis, a l'esprit naturellement juste » (7); Turgot trouvait qu'il lui manquait seulement « ce que Louis W\ avait de trop, une grande o])inion de lui-même (8). Malgré cette

(1) Journal de Barbier, t. V, p. 8.

(2> Mémoires du Marquis d'Argenson, t. VII, p. 127.

(3) Mémoires de Mme du Ilaussel, p. 119.

(4) Mémoires du Marquis d'Argenson, t. IV, p. 167.

(5) Mme de Pompadour.

(6) Mémoires de Mme du {fausset, o. 74.

(7) Mémoires de Bernis, t. I, p. 249.

(8) Mémoires de Mme du Ilaussel, p. 163.

défiance qu'il étendait jusqu'à sa personne, il montra, pendant toute l'année 1767, une activité réelle bien qu'un peu tardive. Il ne remplaça pas Machault et voulut exercer lui-même un des pouvoirs les pins élevés du Roi, la justice (i); il « tint le sceau » vingt fois et ne cessa de discuter avec Boullongne, le Comte de Saint-Florentin et le président Mole la solution des difficultés financières et des querelles religieuses ; il suivit de très près les opérations militaires et nous le verrons, en 1768, relever les marches des armées d'\llemagne, se faire expliquer la nature du terrain et le fonctionnement des convois (2).

Mais si Louis XV s'intéresse aux affaires du royaume, il ne piendra jamais à cœur de les diriger. Vu Conseil, il écoute les propositions, les discute, les sanctionne, mais, la plupart du temps, il laisse faire. Le gros obstacle à son gouvernement personnel est bien l'isolement auquel il s'est condamné. D'Argenson rapporte qu'il faut le forcer à vaincre une répugnance presque insurmontable pour qu'il se montre au public, et lorsqu'il passe en revue la maison du Roi, le peuple est rigoureusement écarté de la plaine des Sablons (3). Aussi la douleur du pays au moment de l'attentat de Damiens est-elle toute différente du vrai deuil qu'elle porta lors de la maladie du roi à Metz. L'impression dominante est «la honte d'être d'une riîilioii où il arrivait un pareil crime » (A). Le Roi ne devient impopulaire que parce qu'on ne le connaît pas, sinon par les pamphlets qui circulent sous le manteau. Les hommes d'Etat sont de même tenus à distance par cette réserve continuelle du souverain. Dès lors toutes les affaires se préparent dans les coteries. *

La Cour est partagée elle-même en clans qui se jalousent. L'entourage de la Reine groupe des personnages peu dangereux, à vrai dire, mais que le Roi suspecte. Pour bien comprendre les relations de Louis XV et de sa femme, il est nécessaire do rappeler (pi'en 1767, le Roi a quarante-sept ans et la reme cinquante-quatre. Quand on regarde le portrait de Louis XV par la Tour et celui de Marie Leczinska par Nattier,

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(A) Mémoires inédits de Clioisèul, loc. cil.

il est impossible d'admettre que les deux époux aient jamais pu s'accorder. Le Roi est merveilleu^^ement beau, alors que Marie Lecziiiska, avec sa robe sans taille et son bonnet en « papillon », donne l'impression d'une \ieille femme qui ne fait rien pour se défendre. La princesse que le duc de Bourbon avait été cliercher dans son exil de Wissembourg n'était pas seulement une provinciale : c'était une étrangère faite pour la Cour d'un état secondaire du Saint-Empire, mais non pour briller sur le plus grand trône de l'Europe. Elle n'était point coquette, elle manquait d'esprit : « elle rebute en rendant son amitié trop lianale » (i). Elle montre sa médiocrité soit en peinture où ses essais découragent les flatteries, soit en littérature, en imposant à son entourage les pauvretés de Mont- !rif (9;, soit même en matière de dévotion, car elle ne craint pas le sel gaulois au théâtre (3); mais, par contre, elle se charge de déchirer en morceaux la Religion naturelle de Voltaire qu'elle aperçoit à la devanture d'un magasin l^). Elle ne partage aucun des goiits du Roi et la divergence d'idées des deux époux se manifeste jusqu'en matière de 7nusique. Le Roi goûte beaucoup la musique française de Lulli et de Rameau, la Reine et ses amis sont partisans déclarés de Pergolèse et, quoique le président Hénault la considère comme (( une des plus grandes reines qui ait régné depuis la reine Blanche », la postérité consacrera toujours cette manière de divorce qui la sépare à la fois de Louis W et de l'esprit français en lui gardant le nom de Marie Leczinska.

Sur les caractères ombrageux et sensitifs. la femme exerce une grande influence. On peut croire que toute autre personne que la Reine eût fait de Louis XV le modèle des époux. Mais quelle que fût la force de l'habitude, le Roi ne pouvait tous les soirs jouer à cavagnoie et s'assoupir comme le chien Tinlamarre, au coin de la cheminée. Le dévouement de la duchespe de Luyne-s et du président Hénault (b) s'accommodait à la

(1) Mémoires du ^fal•qllis d'Ârgenson, t. IV, p. 168.

(2) \ - Œuvres complètes de \lontcrif, 4 vol. Paris. 1768.

(3) Prince de Ligne. Mémoires et Mélanges historiques , t. IV. p. 122.

(4) La Duchesse de Luynes au Duc de Luynes, Compiègnc. 19 juillet 1757 (Journal de Luijnes. t. W I. p. 108).

(.5) Le Président Hcnanll était surintendant de la maison de la Reine depuis la mort de Bernard de Rieux. fils du célèbre financier Samuel Bernard. Cf C. Perey. Le Président Hénault et Mme du Defland, p. 347, sqq.

rigueur de cette existence monotone, il ne pouvait être question (le l'imposer au souverain. Par surcroît de malchance, les enfants royaux s'accordaient aussi mal que possible avec leur père ; le Dauphin avec sa dévotion quelque peu outrée ne manquait aucune occasion de manifester son aversion pour .\hne de I^jmpadour; il se rendait odieux aux Jansénistes, aux philosophes, aux courtisans du Roi (i) ; sa femme, née princesse de Saxe et fille d'Auguste III, roi de Pologne, était aussi pieuse, mais son caractère hautain et fantasque devait être bien désagréable puisque Luynes, courtisan respectueux et fidèle et patient ne peut s'empêcher lui-même de s'en plaindre (2). Si l'on ajoute que les princes de la maison d'Orléans boudent leurs cousins de Bourbon et que les princes légitimés sont tenus à l'écart, on peut voir que Louis X\ est bien seul et que les perpétuels tiraillements des rriembres de la famille royale facilitent les intrigues des couloirs et justifient la réflexion de Bernis : (( J'ai toujours eu beaucoup plus de peine à négocier avec ma Cour qu'avec les Cours étrangères » ('3).

« Nos rois, disait Vauban, ne devraient jamais épouser que des princesses de leur famille ou des sujettes » (/(). 11 est indéniable que Marie Leczinska ne pouvait soutenir la comparaison avec les autres femmes de la Cour et qu'il en eût été de même pour toute princesse venue d'Angleterre ou de Russie. Les tentations des rois sont iimombrables, elles sont presqu 'impossibles à vaincre quand ils régnent en France.

Luvnes trouvait le caractère du roi « impénétrable » et Moulflc d'AiigcrvilIc (( indéfinissable » (5). Louis XV était surtout « insaisissable ». Une seule femme put entrer dans sa vie — bien peu — mais elle n 'en fut pas moins son (( double » , l'être par lequel on réussissait (pielquefois à l'atteindre : c'était Mme de Pompadour. Elle avait fixé l'attachement du Roi moins

(1) Moufflc fl'Angprville, Vie privée de Louis XV, t. III. p. 5. — Proyarl, Vie du Dauphin, (ils de Louis XV, passim.

(2) Journal de Lui/nes, t. XVI, p. 294.

(3) Mémoires de Bernis, l. I, p. 264.

(4) Papiers de Vouban, édition de nocha&, I. I. p. 626.

(5) Mouffle d'Angervillc, Vie privée de Louis XV, t. IV, p. 31.

par sa beauté f i), moins par radulation qui n'eût pas été le bon moyen de plaire, que par ses goûts artistiques très sûrs et par « une recherche pénible et assidue pour écarter de Louis XV les soins, les soucis, les inquiétudes du gouvernement » (2); elle l'avait pris par la douceur et svuiout par l'affection (3). En 1707, elle n'était plus, disait-on, depuis cinq ans, la maîtresse du Roi. mais elle restait son amie indispensable.

Cette liaison du Roi choquait le peuple et surtout le parti dévot de la Cour ; la bourgeoisie et la noblesse la considéraient comme toute naturelle (/i). Mais ce qu'on ae pardonnait pas à la favorite, c'était l'influence que chacun lui attribuait, peut être à la légère. -Mouffle d'Angerville n'a pas tout à fait tort lorsqu'il essaye de faire justice de cette allégation, dans une réflexion qui n'était pas dictée par le souci de flatter Mme de Pompadour : (( Le caractère de la favorite la rendait susceptible d'être asservie à son tour et ce furent successivement M. de Machault, le cardinal de Bernis, le maréchal de Belle-Isle, le duc de Choiseul qui, en la dominant, dirigèrent le royaume » (5) . La marquise fut, en effet, la plupart du temps, un instrument dont les ministres se servaient pour communiquer avec le pouvoir royal. On lui donnait l'illusion de l'autorité, mais en la suggestionnant, et elle devait trop au parti des financiers pour ne pas subir son influence (6). En lui ménageant à Bellevue des entretiens avec l'ambassadeur autrichien Stahrenberg, Bernis ne se trompait pas beaucoup sur les talents diplomatiques de la

(1) Elle est blonde et blanche, sans traits, mais douée de grâces et de talents; elle est d'une haute taille et assez mal faite. » (Mémoires du Marquis d'Argenson, t. IV. p. 178).

(2) Mouffle d'Angerville, Vie privée de Louis XV, t. III, p. 13.

(3) Elle disait à Mme du Hausset, sa femme de chambre : « J'adore cet liomme-là, je sacrifierais ma vie pour lui plaire. » (Mémoires de Mme du Hausset, page 93j.

(4) « Sur vingt seigneurs de la Cour, il y en a quinze qui ne vivent pas avec leurs femmes et qui ont des maîtresses, rien n'est même si commun h Paris entre particuliers ; il est donc ridicule que de vouloir que le Roi, qui est bien le maître, soit de pire condition que ses sujets et que tous les rois ses prédécesseurs. » (Journal de Barbier, t. IV, p. 496).

(5) Mouffle d'.Angerville, Vie privée de Louis XV, t. IV, p. 22.

(6) « M. de Machault n'avait pas de plus grand intérêt que de gagner 'a confiance de Mme d'Etiolles qui n'élait pas encore marquise de Pompadour. Il fallait pour cela la détacher de Monlmartel, qui était comme son père, qui l'avait élevée et qui se mêlait de toutes les affaires. On ne saurait avoir de meilleur intendant qu'un contrôleur général. 11 le devint de Mme de Pompadour. » ^Mémoires du Président ilénault, p. 201).

favorite « qui voyait en enfant les affaires de l'Etat » (i), mais, par elle, il consacrait ses propres négociations de l'approbation royale (•?.). Lorsque Belle-ïsle prendra le portefeuille de la guerre, le vieux iMaréchal, fort avisé, représente au Roi toutes les difficultés de sa tâche, en affectant de s'adresser à Mme de Ponipadour (3j.

Au mois de janvier, le Ministère ou. pour employer le langatge de l'époque, le Conseil d'Etat, comprenait Machault d'Arnouville. garde des sceaux et ministre de la Marine, le comte d' \rgenson. ministre et secrétaire d'Etat à la Guerre, Rouillé, ministre et secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, le comte de Saint-Forentin, ministre et secrétaire d'Etat de la maison du Roi ot do riutrriour; lo vieux maréchal de Noailles et le maréchal do liolle-lslo étaient conseillers sans portefeuille (^), Hérault de Séchelles, avec le titre de conseiller d'Etat ordinaire avait le contrôle des finances.

Les deux personnages les plus importants, sinon par leurs foiiclioMs, du moins par leur valeur personnelle étaient Belle- Isle et Machault. Lorsque Frédéric II voulut être mis au courant du gouvernement de la France pendant l'été 1766, il écrivit ?i son ambassadeur Knyphausen de le renseigner sur la manièro de penser à son égard de Mme de Pompadour, de M:irli,iiill cl de Belle-lsle (5) ; Knyphausen donna la note exacte dos rapports entre les ministres : « Le S"" de Machault a do tout temps été entièrement dévoué à la Marquise, il est l'écho de ses volontés et se conforme à son avis en toutes les occasions. Il est, ainsi qu'elle, ennemi du comte d'Argen-

(1) Mémoires de Bernis, t. II, p. 45.

(2) « Madnmc avait fait le trailc de Vienne, dont, à la vérité, l'abbé lui avait donné la première idée. » (M<^moires de Mme du Houssel, p. 180).

(3) Journal de Lnynes, t. XVII, p. 95.

(4) Almanurli Roijal de 1757.

f5) Frédéric II .'i Knyplian,«en, Polsrlam, 2 juin 1756 (.Archives du Ministèredes Affaires étrangères, Prusse, vol. 184).

son » (i). Belle-Isle était inspecteur général des côtes de l'Océan, mais sa longue amitié avec le comte d'Argenson lui donnait au Ministère de la Guerre une influence incontestée. En réalité, le conseil du Roi se trouvait partagé en deux coteries: BelIe-lsle, d'Argenson et Séchelles unissaient leurs vues qui n'étaient pas toujours en accord avec celles de Machault et de Mme de Pompadour ; quant au maréchal de Noailles, à Saint- Florentin et à Rouillé, leiu- rôle était effacé comme leurs personnes (2).

L'attentat de Damiens ouvrit une crise ministérielle. Dès qu'on apporta l 'Extrême-onction au Roi, les courtisans désertèrent la cause de la marquise pour se rapprocher de l'entourage du Dauphin. De toute façon, la communion du Roi causait la disgrâce de Mme de Pompadour et chacun s'empressa de réserver ses chances particulières d'avenir. D'Argenson, le premier transporta le conseil du Roi dans les appartements du Dauphin et Mme de Pompadour se trouvait ainsi délibérément écartée des affaires. Bien mieux : la marquise ayant prescrit à Janet, intendant des postes, de supprimer du compte rendu hebdomadaire (3) toute allusion à l'attentat de Damiens, d'Argenson révoqua cet ordre (A). Bernis fut plus souple ; il promit à Mme de Pompadour de ne jamais parler d'elle au Roi mais, « si le Roi l'exigeait de sa probité, il ne pourrait s'empêcher de lui représenter qu'il devait la regarder et la traiter éternellement comme son amie, mais qu'il devrait faire cesser le scandale en ne vivant plus avec elle dans la familiarité... » (5). Machault ne se donna pas la peine de masquer sa trahison. Il se rendit lui-même chez la Marquise et la mit tellement bien

(1) Kiiyphauscn à Frédéric II, Paris, 2 juillet 1/56 (Archives des Affaire^ étrangères, loc. cit.).

(2) Choiseul n'a pas ménagé Saint-Florentin et Rouillé dans ses Mémoires : « Quand j'arrivai de Rome au mois de février, je trouvai M. Rouillé ministre des Affaires étrangères. Tout le monde a connu son imbécillité. M. de Saint-Florentin, depuis duc de la Vrillière, avait pour département la Cour, Paris et toutes les provinces du Royaume. Celui-là joint au passif des talents un grand aclif de friponnerie, de méchanceté basse et sourde. » (Mémoires inédits de Choiseul, loc. cit.).

(3) L'intendant des postes ouvrait les lettres de certains personnages, on prenait des extraits intéressants et les présentait au Roi chaque semaine.

(i) Mémoires de Besenval, t. I, p. 208. (5) Mémoires de Demis, t. I, p. 363.

Jg LE MIMSTÈHK DE BKLLE-ISLE

au courant de la vérité qu'après son départ elle fit aussitôt préparer son hôtel de Paris (i).

La Marquise essaya néanmoins d'arranger le différend. Machault pouvait encore redevenir son ami, Bernis était incapable de prendre une décision ; seul, d'Argenson était l'adversaire irréductible. Depuis longtemps elle cherchait son lenvoi, mais Louis W ne s'y prêtait guère h). Une explication ;ivec ce ministre n'aboutit pas (3). D'Argenson était trop certain de la disgrâce de Mme de Pompadoui- pour la ménager ; il l'accueillit avec un persiflage qui tendit leurs rapports jusqu'à l'exaspération (4). On n'attendait plus que le geste du Roi.

Un gros événement allait déroutei- les prévisions et déranger tous les plans : Louis XV refusa de se confesser. Choiseul rapporte que Machault fut mandé par le souveiain et chargé de faire comprendre à la favorite qu'elle devait quitter la Cour. On sait avec quel zèle mesquin et maladroit le chancelier accomplit sa mission, mesquin parce que Machault avait été son bienfaiteur en réglant son traitement et en payant ses dettes (5), maladroit parce que le Roi, n'ayant pas reçu les sacrements, on pouvait être assuré qu'il retournerait bientôt à Mme de Pompadour. Tant que le Roi garderait la chambre, la favorite ne forcerait pas la consigne du gentilhomme (( d 'année », le (Uw de Richolieu, son ennemi peut être le plus im])lacable (6), mais (jue feiail Louis W lorsqu'il reprendrait son existence normale P

(1) Mémoires de Mme du flausset, p. 139. — Mémoires inédits de Choiseul, loc. cit., p. 7.

(2) « La haine de Mme de Pompadour pour M. d'Argenson était publique... Louis XV, ennuyé de ces inutiles tentatives, lui lit dire par Mme de Soubisc, en 1754, qu'il avait du goilt pour ce ministre et qu'habitué h son travail et à ses formes, elle lui ferait plaisir de ne plus le tourmenter sur cet objet... » (Mémoires de Besenvul, loc. cit.).

(3) Hernis prétend Mvoir provoqué cette entrevue célèbre par ses résultats (Mémoires de rternis. t. I, p. 3G6.)

(4) « Le Cfitnte d'.Arerenson ne vit dans les avances de la marquise que les derniers efforts d'une personne qui se noie et qui s'accroche où elle peut. » (Mémoires de licrnis, l. I, p. 3r»6) ; Mémoires de Besenoal. loc. cit. ; Mémoires du Président Hénault, p. 241.

(5) Mémoires de Mme du Hmi.'iscl, p. 60.

(6) Mme de Pompadour avait (ait pressentir le duc de Richelieu au sujet «I im proj(>| (](> ni;u-ia^ro cniie le lils du maréchal, le jeune duc de Fron.=ac et sa propre fille, Alexandrine de Pompadour. Le duc de Hichelieu avait éludé la question en prétextant un consentement à demander aux princes de la maison de Lorrame à laquelle appartenait sa femme. La marquise n'osa pas s'exposer à^ un refus (Galerie de l'Ancienne Cour, t. IIL p. 223)

On pouvait prévoir qu'il reprendrait toutes ses habitudes, Mme de Pompadour comme les autres. La petite maréchale de Mirepoix disait à i\hne du Ilausset, femme de chambre de la favorite : u C'est votre escalier que le Roi aime, il est habitué à le monter et à le descendre. Mais s'il trouvait une autre femme à qui il parlerait de sa chasse et de ses affaires, cela lui serait égal au bout de trois jours )> (i). Ce fut en effet cet escalier qui frappa la vue du Roi, si l'on en croit Besenval; « il s'en éloigna, y retint encore » (2). Il y revint si bien que Bernis le trouva certain jour chez la favorite ; Louis XV était de fort mauvaise humeur « et elle si triste, que je crus que ce prince avait encore reçu une lettre menaçante ou qu'ils s'étaient querellés l'un et l'autre. Je sus, après le départ de S. M. que le Roi n'avait rien dit de ce qui l'affectait si tristement. Il venait charger M. Rouillé et le comte de Saint -Florentin de la lettre de renvoi des deux ministres » (3).

Louis XY ne se fît pas trop prier, dit-on, pour renvoyer son Ministre de la Guerre. On l'accusa de timidité, de tiédeur même dans la répression des auteurs (/j) et colporteurs do placards séditieux. Si le beau roman édifié par Choiseul dans les Mémoires de Chanteloup parait invraisemblable, il n'en reste pas moins acquis à l'actif du comte d'Argenson une liaison dangereuse avec Mme d'Estrades. Il avait, nous dit son détracteur fo), « une très ]:)elle figure, de l'esprit naturellement et de la grâce dans l'esprit. La police dont il avait été lieutenant deux fois, avait confirmé en lui le goût de l'intrigue ». Mais qu'il ait songé sérieusement à faire de Mme d'Estrades sa maîtresse pour la céder ensuite au Roi, voilà qui peut surprendre. En tout cas la réconciliation du Roi et de la favorite ne pouvait se faire qu'au prix de sa disgrâce. D'Argenson fut, en termes

(1) Mémoires de Mme du Hausset, p. 119.

(2) Mémoires de Besenval, t. I, p. 212.

(3) Mémoires de Bernis, t. I, p. 1568.

(4) D'Argenson avait clé charge deux fois de la surveillance du Déparlement de la police de Paris.

(5) « Quanl à son minislère, il n'en connaissait aucune partie et ne pouvait les connaître. Il laissa pendant seize années agir les subalternes et ne s'occupa séricu.siMiicnt que des objcls de la partii^ milil.iire qui pouvaient servir à son intrigue et à son ambition... Mais il avait le défaut de s'enivrer du plus petit succès de faveur et alors il n'entrevoyait plus les dangers. C'est ce qui produisit sa chute. « (Mémoires inédits de Choiseul, loc. cil.).

très secs, prié de se retirer dans sa terre des Ormes. Il s'attendait si peu à cet événement qu'il travailla jusqu'à minuit, la veille du décret, avec son ami le maréchal de Belle-Isle (i).

La disgrâce de Machault eût été plus difficile à faire signer par Louis \V si l'attentat de Damiens n'avait appuyé le réquisitoire de Mme de Pompadour. Par qui le bras de l'assassin avait-il été armé ? Par les Jésuites, répondaient les Jansénistes et les philosophes, car Damiens avait été cuistre dans un de leurs collèges. Par les Jansénistes, répondait la Cour. Par le Parlement, affirmait le Roi : « Sans ces conseillers et ces présidents, je n'aurais pas été frappé par ce monsieur » (2). Et pour un peu, le président Hénault aurait ajouté : Par Machault, car il attribuait à l'influence du chancelier le fameux lit de justice qui servit de prétexte à la dernière révolte du Parlement Ci).

Machault avait été l'intime ami de Mme de Pompadour puis il s'était détaché d'elle pour se rapprocher de la petite Cour du Daupiiin. Au moment de l'attentat, il avait cru devoir se rapproclier plus étroitement du successeur éventuel au trône ; il avait joué le tout pour le tout et il avait perdu. Choiseul en fait « un homme de peu d'esprit, entêté, vain, sec, empesé, cjui a\ait une petite tête qui fut tournée dans cet événement majeur de l'a-sassinat » (/\). Mais l'affaire de Damiens avait fait tourner toutes les têtes.

Après le renvoi des deux ministres, le Conseil d'Etat fut transformé. Le Dauphin y prit place, et le Roi se réserva le

(1) D'Argcnson reçut los 48.000 livres que louchait au ministère son neveu le marquis de Paulmy qui prit le portefeuille ; il avait en outre une pension de C.OOO livres et le n<.i donna 10.000 livres de pension à Mme d'.Ajgenson (Journal de Lutjnes, l. XV, p. 401, et t. XVI, p. 284 à 286). Mme du llausset rapporte une anecdote curieu.<;e : « Une chose qui fait honneur au Roi, c'est ce qu'il a dit à un seigneur que Madame n"a pas nommé. 11 se frottait les mains d'un air joyeux, en disant: Je rienx de voir i>artir les barmoes de M. d'Argenson. Ce seièneur était un courtisan assidu du comte et, le roi l'entendant, s'approcha de Madame en levant les épaules cl dit : Et le coq chanta. » (Mémoires de Mme du Hausset, page 143).

(2) Mémoires de Mme du Hausse!, p. 1G9.

(3) Mémoires du /^résident Hénault, p. 244.

(4) Mémoires inédits de Choiseul, loc. cit., p. 18.

sceau qu'il gardera jusqu'en 1761, le comte de Saint-Florentin et Belle-Isle conservèrent leurs attributions, Rouillé prit la surintendance des Postes et laissa le portefeuille des Affaires étrangères à l'abbé de Bernis, Hérault de Séchelles se retira pour permettre à son gendre Peirenc de Moras, adjoint au contrôle général, d'obtenir le portefeuille des Finances auquel on joignit l'administration de la Marine. Enfin, le comte d'Argenson fut remplacé par le marquis de Paulmy (t).

Le comte d'Argenson avait obtenu pour son neveu Paulmy la survivance de sa charge de secrétaire d'Etat à la Guerre. Ancien maître des requêtes et ministre de France en Suisse, il avait travaillé depuis 1761 avec son oncle dans les bureaux de l'administration centrale. Sa santé n'était pas toujours très satisfaisante (y) : « Rien de plus chétif en esprit, en figure, en maintien, en talents, prétendait Choiseul. il est fait précisément pour recevoir les coups de pied d'une parade » (3). Mais Belle-Tsle, tout en restant inspecteur des côtes, prendra dans les actes du Ministère de la Guerre une place de plus en plus considéral.)le.

Le nouveau Conseil d'Etat, comme le précédent, manquait d'homogénéité. L'abbé de Bernis, créature de Mme de Pompadour, liait partie avec elle et se trouvait en opposition forcée avec Belle-Isle, grand ami de la maison d'Argenson et, par le duc de Luynes, touchant de près l'entourage de la Reine. Mais pendant toute l'année 1767, Bernis restera le véritable chef du cabinet. Belle-Isle n'a pas de portefeuille et les autres ministres se complaisent dans l'ombre. A l'heure où les négociations avec l'Autriche prennent un ton des plus délicats, c'est Bernis qui va les conduire et lorsque la situation intérieure est troublée par les querelles des Molinistes et des Jansénistes

(1) \oici les liens de parenté qui réunissaient le marquis et le comte d'Argenson, le marquis de Paulmy et le marquis de Voyer : .

Marquis d'Argenson, irùre du Comte d Argenson,

Auteur des Mémoires. Ancien Ministre de la Guerre.

Marquis de Paulmy, Marquis de Voyer,

Ministre de la Guerre. Maréchal de camp.

(2) Journal de Luynes, t. XV, p. 398.

(3) Mémoires inédits de Choiseul, loc. cit., p. 19.

c'est encore Bernis qui va les régler en prenant parti contre rarchovtVïiio de Paris, alors cpie le Maréchal est l'adversaire du Parlement (i).

Dans un siècle où la société se renouvelait chaque jour par l'arrivée au pouvoir et à la fortune des jeunes ambitions, Bernis s'était assuré une place hors de proportion avec ses mérites. Appartenant à une vieille famille de province, il était né en 171 5. Kn 1767, il a donc /n ans. Ses parents quoique de vieille noblesse étaient fort pau\Tes ; ils le destinèrent à l'Eglise.

Les études théologiques de Saint-Sulpice n'absorbaient pas tout son temps. Il fit de fréquentes incursions du côté des théâtres, si bien que ses supérieurs le mirent en demeure de quitter le séminaire. Ses parents supprimèrent sa pension. A 19 ans, Bernis était dans la misère et n'avait pas de viatique sinon « une imagination assez brillante, une gaîté soutenue, l'air et les agréments de la santé, une façon de penser noble, une hauteur d'âme sans vanité, une indépendance qui n'avait que l'air de la liberté, des productions faciles et aimables, mais surtout de la discrétion, du secret, et un esprit de conciliation et de douceur » : bref, pas d'argent en poche, mais tout uu bagage de qualités suffisant pour se faire admettre et môme « rechercher » par les gens de bonne compagnie. Un an plus tard, Bernis fréquentait chez les Torcy, les Polignac, les d'Argenson, le Bolingbroke, il dînait avec Fonh'iicllo, Monlosquiou, Mairan, Maupertuis, Crébillon. « Je venais de me fermer la porte aux bénéfices, il fallait s'ouvrir une autre carrière. Je songeai à entrer à l'Académie française. »

La fortune Favorise les audacieux plus ([uc les timides ; elle se complait souvent à dérouter les intrigues pour faire le jeu

(Ij Au mois daoûl 1757, au cours d'une discussion sur les affaires du Parleriienl, Bernis el I3ollp-Isle en seraient venus c't des paroles désagréables : « L'abbé de IJcrnis a tout I lionneur de cet accommodement ; il a, dit-on, eu, en présence du Hoi, des scènes 1res vives avec M. de Belic-Isle, toujours ennemi de la paix, el lui dit, eiilrc .•luircs choses, qu'un corps de maffislrats ne se menait pas comme une compagnie de soldais ; le ministre, piqué.'^lui demanda s'il le prenait pour un sergent ; 1 abbé répliqua qu'il fiait plus propre à ce métier qu'à celui quil avait entrepris de vouloir réformer la magisirature ; le Roi imposa sil aux dnix parties. » [Mme de X à Mopinol, Paris, .r septembre 1757. fJ. Lem( bous Louis le Dien-Aime, p. 103)].

encc oinc.

de la naïveté. Bernis eut toujours une confiance tranquille et sûre dans son étoile. 11 fut élu membre de l'Académie le 26 novembre 17IA sans autres titres que des épigrammes et des poèmes légers, et en remplacement d'un traducteur assez ignoré de nos jours, l'abbé Gédoin. L'année suivante, Mme Lenormand d'Etiolés devenait maîtresse du Roi ; Bernis s'attacbait à sa fortune.

Il abandonna les spectacles et même la poésie lorsqu'il fit partie du chapitre de la cathédrale de Lyon. Des visées plus hautes guidaient son ambition naissante ; il désirait une ambassade. En 1752 on lui donna celle de Venise ; il y représenta la France magnifiquement, du moins il l'affirme, il y prit surtout le sens de l'intrigue dont Venise était alors la capitale, la souplesse italienne, la pratique des demi-mesures, l'habitude naturelle fie traiter chaque difficulté par des comhinazionc diplomatiques dans une ville « sans portes ni murailles, où l'on ne voit jamais ni gardes ni soldats ». Trois ans après, il rentrait en France, Mme de Pompadour n 'était plus que l'amie du Roi. (( Elle avait besoin de consolations » ; elle le vit arriver avec la joie la plus vive.

Dès lors Bernis vécut à la Cour et sui\it le Roi dans ses voyages. Il se disposait à prendre l'ambassade d'Espagne lorsque Mme de Pompadour le retint, soi disant pour la conseiller dans la discussion des propositions secrètes que Stahrenberg, le ministre autrichien, venait de lui soumettre. Ainsi donc, les entretiens les plus importants allaient se traiter avec la favorite, sans mandat du pouvoir royal, et avec Bernis, sans mission du déparlement des affaires étrangères. Louis XV et le ministre Rouillé, secrétaire d'Etat, se trouvaient à l'écart des négociations dont ils portaient seuls la responsabilité devant le ])ays f i).

Toute l'histoire de l'époque est le résultat de cette méthode de gouvernement. Le Roi délègue ses pouvoirs sans acte officiel; il n'a pas de premier ministre pour mettre un peu d'ordre dans le Conseil d'Etat, où deux courants oj^posés se manifestent ; chaque ministre est assiégé par les recommandations,

(1) Voir sur tout ce qui précède, le lomc I" des Mémoires de Bernix, p. 88, 207. Ole.

24 I-n MIMSTKRE DE BELLE-ISLE

et les ordres qu'il donne à ses subordonnés sont plus ou moins suivis. Lorsqu'un général veut se rendre indépendant, il objecte qu'il a reçu des ordres particuliers de la Cour. La Cour.!^ C'est, d'après l'influence du moment, Mme de Pompadour, Bernis, Choiseul. Paris-Duverney, l'entourage de la Reine ou celui de la Dauphine. La Cour, ce n'est quelquefois rien qu'une formule magique destinée à consacrer le règne des incompétences et à détruire la gêne des responsabilités. L'écheveau des coleries s'embrouille parce que les personnages les plus adroits ont des attaches dans tous les camps ; néanmoins on peut arriver à définir certaines liaisons et certaines inimitiés qui font seules comprendre la raison des faveurs et des disgrâces.

Puisque tout semble graviter autour de la marquise, quelles sont, en 1707, ses relations avec les personnaiies marquants du royaume ? D'après sa femme de chambre elle eut trois grands amis : Machault, Bernis et Choiseul. Elle avait pu faire l'épreuve de leur dévouement. On sait la conduite de Machault et de Bernis aux heures difficiles de la crise ouverte par l'attentat de Damiens. Choiseul resta par contre son courtisan le plus habile : <( Sa naissance, son ton, ses manières le faisaient considérer et il avait su gagner les bonnes grâces de Madame bien plus que tout autre »; sa femme et sa sœur ne craignaient pas de fréquenter ouvertement chez Mme de Pompadour (i). Soubise et Paris-Duverney entouraient la marquise de tous leurs soins le premier, dit-on, depuis que Mme de Pompadour •s'était attiré la reconnaissance des Rohan par le mariage du prince de Condé avec Mlle de Soubise (2), le second parce qu'il considérait, non «;ans raison, Mme de Pompadoin- comme une créature de la finance f3). Le Comte de Clermont ne craignait pas de compromettre chez la favorite son costume ecclésias-

(1) Mémoires de Mme du Hmissel, p. 60, sqq.

(2) Mouffic d'Angorvillc. Vie privée de Louis XV, t. III, p. 7. — Soubise s'adrcssani ati nmrquis de Castries lui dit : « Je vous écris avec M. do Choiseul sur la lablc de Mme de Pompadour. » [16 avril 1759 (A. H. G. 3514-144)].

i'A) \ oir plus li.nit roriginc des relalions do Mme de Pompadour avec Machault cl Paris de Moulinnrtel. — Par son mari, l.onormand d'Etiollos. Mme de Pompndf)ur élail la nièce de Lonormand de Tournehem, fermier général dont la fortune était évaluée à 30 millions de livres. Voir aussi le testament de Mme de Pompadour (Capcfigue, Mme de Pompadour, p. 266).

tique ou militaire « moitié plumet, moitié rabat », et de correspondre assidûment avec elle pendant qu'il était à l'armée, A côté de ces amitiés plus ou moins sûres, combien Mme de Pompadour comptait d'ennemis plus ou moins déclarés, d'autant plus dangereux qu'ils se dissimulaient davantage ! Elle avait contre elle le maréchal de Richelieu, la maison d'Argenson, la maison de Broglie, l'entourage de la Reine et de la Dauphine et ce que l'on peut appeler le parti militaire.

La réforme de l'armée comptait de nombreux partisans ; la plupart des officiers réclamaient une organisation nouvelle adaptée aux nécessités de la guerre et basée sur un autre mode, plus rationnel de recrutement, sur l'instruction de la troupe et sur la permanence des généraux à la tête de leurs unités. Le Comte d'Argenson avait ébauché cette réorganisation, mais l'âme du parti, son véritable chef était Belle-Isle. De brillants états de services, une puissance de travail considérable, un ascendant réel sur ses auditeurs que lui conféraient la distinction de ses manières, l'énergie et le sang-froid de son commandement, tout concourait à donner au Maréchal la prépondérance dans un groupe attaché surtout à développer la force militaire du pays A l'exception du Comte d'Argenson, le parti militaire ne professait pas des sentiments hostiles à l'égard de Mme de Pompadour, les généraux s'empressaient même de mériter ses bonnes grâces, mais, par tempérament, les officiers vivaient en assez mauvais termes avec «. la plume )) c'est à dire avec les intendants d'armée, dont le grand chef, Paris-Duverney, représentait la finance dans l'aide ou l'obstacle apportés par l'ai'gent aux opérations militaires. Saint- Germain seul, tout en faisant bonne figure à Belle-Isle, s'inféodait à Paris-Duverney et, par lui, à Mme de Pompadour; il était en pleine période d 'attente ; son ambition démesurée cherchait sa voie et tous les moyens lui paraissaient bons.

La tâche est rude quand on essaye de délimiter les alliances et lete haines. Saint-Germain reste 'en correspondance étroite aAec Paris-Duverney (i) ; pourtant il est ])rouillé depuis 1766 avec Soubise (9) et la jalousie qui le ronge lorsqu'il pense

(1) Voir Correspondance de Saint-Germain avec Paris-Duvcrncii, 2 vol.

(2) Wimpfcn, Coimnculnircs des Mémoires de Sainl-Germuin, p. 18.

au duc de Broglie le rapproche de Bello-lsle. Le marquis d'Argeiison, celui qu'on appelle irrévéreTicieusement « d'Argenson la Bête» et qui remet à la postérité le soin de le venger par la publication de ses Mémoires, le marquis d'Argenson est mal avec tout le monde et dénigre ses contemporains, de parti pris. Nous verrons Belle-Tsle en relations étroites avec Soubise, en rapports assez froids avec Choiseul. Il est intime avec le marquis de Paulmy, mais ennemi juré de son beau-frère, Maillebois. Somme toute il n'y a pas dans cette oligarchie de partis organisés pour s'emparer du pouvoir. On se fait bon visage, on flatte Mme de Pompadour, on se supporte les uns les autres comme dans toute compagnie de gens bien élevés, mais en sous-main, la lutte est incessante et opiniâtre pour disposer des faveurs et des pensions, des bénéfices ecclésiastiques, des cordons do l'ordre, des charges de fermiois généraux.

Dans ces perpétuels conflits de convoitises et d'appétits sans grandeur, les fortes volontés sont souvent les arbitres de la situation. Deux maisons, les Belle-ïsle et les Broglie, acharnées à la conquête de la première place dans la hiérarchie sociale du royaume sont les exemples typiques de ces froides énergies, de ces longues patiences héritées avec l'ambition de certains ancêtres. Mais, pour com])rendre la société française au moment de la guerre de Sept Ans, il faut surtout étudier le pays au point de vue financier. L'agiotaîre et les entreprises lointaines ont amené dans toute la France une telle circulation d'argent que les fortunes se déplacent et remettent perpétuellement en cause le classement traditionnel de tous les citoyens. Fait plus grave : l'absence de tout système fiscal raisonnable et le désordre dans la perception des impots ont permis aux grandes banques de mettre la main sur le Gouvernement et de faire la loi, tant à la Cour qu'à la ville!

La France était -elle riche ? L'auteur d'un mémoire daté de ijS-i se charge de répondre : « Le crédit est l'âme du commerce et l'abondance en circulation de l'argent est l'âme du crédit.... y a-t-il beaucoup d'argent en France ? oui ». Mais

l'argent se cachait depuis la banqueroule de Law et les pertes subies sur les rentes de l'Hôtel de Ville et sur les actions de la Compagnie des Indes. Les rentes sur les villes de Hollande étaient alors à 2 1/2 0/0. L'argent à Londres ne rapportait que 3 0/0. Les rentes sur l'Hôtel de Mlle de Paris donnaient par contre un revenu de 6,25 0/0 (i).

\près la guerre de succession d'Autriche, la situation politique du royaume s'était fortifiée, la paix d'Aix-la-Chapelle avait amené le développement du- commerce et de l'industrie, et le manque de numéraire signalé dans Paris en 17:^8 n'était qu'un malaise passager causé par l'achat des blés d'Espagne, les travaux des toutes et les armements de navires dans les ports de commerce (2). Dès l'année suivante, les actions de la Compagnie des Indes, cotées 1.600 livres, ne rapportaient plus que 4,35 0/0 (3).

Malheureusement, les dépenses considérables nécessitées par les fêtes et les bâtiments du Roi, par la réfection de la marine et l'augmentation de l'armée amenèrent de telles créations d'impôts que le taux de l'argent remonta, dès 1756, à 5 et à 6 0/0 ('•). Malgré ses tentatives heureuses pour rendre la confiance à l'épargne française, Machault fut débordé (5). Les préparatifs de la guerre de Sept Ans absorbèrent toutes les ressources, désorganisèrent les finances et demandèrent chaque jour de nouvelles taxes, tellement nombreuses que l'idée se fit jour d'un impôt uniforme, réparti sur tous les citoyens d'après le chiffre de leur fortune, moyen extrême que la Cour des Aides n'envisageait j.as sans une certaine appréhension dans ses remontrances au Roi : « Une taxe qui se répartirait sur tous et sur chacun de vos sujets, dans la proportion de leurs

(1) Mémoire sur les finances, 3 mai 1732 (Manuscrits du Ministère des Affaires étrangères, vol. 1275-160).

(2) Mémoires du hhirquis d'Argcnson, t. V, p. 3C4.

(3) Journcd de Barbier, l. IV, p. 3G0.

(4) Ibid., t. IX, p. 239.

(f)) Parmi les reformes de Machault, il faut citer : la liberté du commerce des grains dans l'intérieur du Royaume, puis à l'extérieur ; la suppression des droits d'entrée et de sortie sur les fumiers, engrais, cendre de houilles, l'affranchissemenl des droits d'entrée sur les matières premières : laines non filées colons en laine, chanvres cl lins en masses, •etc., relèvement du droit de fret sur les navues étrangers fixé désormais à cinq livres par lonneau. édit sur les biens de mainmorte, enfin rétablissement du vingtième, impôt sur le revenu de 5 0/0 qui devait amortir les précédents emprunts (Voir Baillv, Ilisloire (inancière de la France, t. H. p. 129).

biens et de leurs facultés, serait, sans doute, l'imposition la plus juste et la plus égale ; mais elle devient plus onéreuse que toutes les autres quand elle est fixée sur des estimations idéales et trop éloignées de la justice. Or quelle justice peut-on attendre, quand le travail du laboureur, l'industrie du fabricant, le crédit du négociant sont devenus des objets d'impositions ? » (i).

En 1749, les revenus du Roi, c'est-à-dire le budget du Gouvernement, s'élevaient à 280 millions de francs ; l'entretien de la Cour absorbait 20 millions, les dépenses militaires de 45 à 5o millions, la marine 20 millions (2). En 1707, l'état de prévisions, signé par les receveurs généraux, les fermiers et le ministre, estimait les revenus du royaume à 263. 060. 000 livres, dont près de 122 millions fournis par les fermes : « Cette somme, écrit le duc de Luynes, parait bien considérable, il s'en faut beaucoup cependant qu'elle suffise pour les dépenses présentes qui vont à 160 millions par delà ce qui est marqué ici à côté des revenus. La marine seule coûte actuellement 60 millions par an et l'Amérique 3o » (3). Si nous consultons les documents officiels (,\), nous verrons qu'en réalité les revenus ordinaires du Roi (Domaines, tailles et capitations, monnaies, droits de paulette et de régale, dons gratuits, etc.) atteignent pour cotte année 152.900.000 livres, les fermes (gabelles, les cinq grosses fermes., la ferme des aides, la ferme du tabac etc.) 11 2.600.000 livres. Le total général est donc de 265.400.000 livTes.

Par contre, les dépenses montent à 268.400.000 livres, soit un déficit avoué de S.o^o.ooo livres. La Cour retient 29.600.000 livres (b). L'armée 87.800.000 (6), la marine 26 millions. Il

(1) Remontr.inces de la Cour des Aides. 175G.

(2) Journal de Lin/nes, l. IX, p. 431.

(3) Ibid., l. XVI, p. 53.

(4) Les chifires el les renseignements qui suivent sont tous, sauf exception mentionnée, extraits d'un manuscrit très important provenant de la bibliollièque dn rotule de l'aiilniy. Cet ouvrage donne l'état e.xact des finances do. 1757 à 1763 (Bibliollièque de l'Arsenal, n° 40,66).

(5) Maison du Roi 6.000.000, maison de la Reine 1.800.000, maison de la Dauphme 1.600.000 ; argonlcne et menus plaisirs 4.600.000 : écuries du Roi 2.800.000 ; vcnone, fauconnerie, louvelerie 16.000.000; aumônes 1.800.000; gardes et maréchaussée 3.400.000 ; bAtiments du Roi 6.000.000.

(6) Ordinaire de la guerre ou solde des troupes de la maison du Roi 10.000.000. Extraordinaire de la guerre ou solde de toutes les troupes de France

faut réserver lo. 800.000 livres pour les pensions de iout ordre, i5.5oo.ooo pour payer les fonctionnaires civils, 2 millions au duc de Lorraine et de Bar, beau-père de Louis XV. On consacre 6.3oo.ooo livres aux travaux publics et 24 millions aux affaires étrangères, ce qui n'a rien qui doive étonner quand on consulte la liste des subsides et le traitement de certains ambassadeurs : <(. Le duc de Duras a eu jusqu'à 200.000 livres par an pour l'ambassade de Madrid, on y ajoutait 100.000 écus de gratification, 00.000 livres pour affaires secrètes et on lui a prêté pour ^ ou boo.ooo livres de meubles ou effets dont il a gardé la moitié » (i). Mais l'article de beaucoup le plus important est le service de la dette qui s'élève à 4o. 000.000 livres soit au i/o des ressources du budget normal.

Les sommes importantes qu'on vient d'énumérer ne représentent que les finances ordinaires ; il y avait bien d'autres mouvements d'argent destinés à parer aux dépenses nouvelles de la guerre et de la Cour. Un impôt temporaire, (( dit du vinetième denier des biens du Royaume, de l'industrie des corps de marchands » procurait 31.700.000 livres avec lesquelles on amortissait l'emprunt de 5o millions de lyBG, et on payait les frais de la guerre. La ferme des poudres et salpêtres rapportait à l'Etat 1.800.000 livres qui soldaient, depuis 1702, les dépenses de l'artillerie pendant la guerre de succession d'Autriche. Une somme globale de 72.000.000 livres représentait les re^enus royaux aliénés à perpétuité, véritables fondations destinées à l'entretien de l'Ecole militaire des Invalides, de Saint-Cyr, de la police ou au remboursement de certaines dettes. En un mot, le budget de la France, en 1757, atteignait près de Aoo millions de livres, tombant dans les caisses du Roi. Or, on calculait que les 60 fermiers généraux (2) avaient un revenant-bon de l'i.ooo.ooo dont 8.000.000 de frais de régie et fi. 000. 000 de bénéfice net. En ajoutant diverses impositions, droit (le régale, dons gratuits des pays d'Etat, etc.. on arrivait

46.000.000 ; forlifications 8.000.000 ; arUlleric 6.500.000 ; gralifications mililaircp. gouvernements de provinces et de places fortes 12.000.000 ; maréchaussée 3.000.000 ; prisons d'Etat 2.300.000.

(1) Journal de Luijnes, t. XV, p. 415.

(2) Scclielles, succédant en 1755 à Machault comme contrôleur général des finances, avait porté le nombre des fermiers généraux de 40 à 60, et supprimé les sous-ferraes.

30 LE MIMSTÈaE DE BELLE-ISLE

à 32 millions environ de supplément pour les contribuables.

L'auiTinentation des fermiers généraux, en 1700, avait procuré 4o millions de cautionnements pour lesquels le Roi payait un intérêt de f\ 0/0. Le renouvellement de certains baux, à la môme date, bail de la paulette, bail des poudres et salpêtres, marchés de Sceaux et de Poissy, dons gratuits, avait donné de même une quarantaine de millions ; en octobre 1705, une loterie royale était émise à 32 millions (i). Kn novembre 1706, de nouvelles taxes sur les bois et cbarbons de Paris procurent 10 millions. Mais l'année 1707 précipite cette course à l'emprunt et à l'imjiôt. Au mois de mars, nouvelle loterie royale de 36 millions ; en juin, annonce d'un nouvel emprunt de ^o millions à lever sous la même forme. En novembre, création de /|0 millions de rentes viagères à 10 0/0 dont le succès fut si considérable que le Gouvernement ne résista pas à la tentation de faire une seconde émission de 20 millions (2). Pendant la seule année 1707, on avait emprunté i36 millions de li^Tes.

Le personnel employé à la perception des impôts de toute nature embrigadait 55. 000 préposés. Leurs chefs naturels les fermiers généraux, étaient les banquiers naturels du roi. Ils faisaient des prêts continuels au contrôleur général pour éviter la banqueroute. En octobre 1753. on leur faisait avancer le mois de jan>ior 1755 des recettes générales (3). Le i5 septembre 1707, les fermiers généraux donnent au Boi 26 millions, sans intérêt, en se remboursant sur les baux des fermes à raison de 5 millions par an (4). Leurs bénéfices néanmoins sont considérables : on estime, en janvier 1767, que les émissions des loteries royales depuis 3o ans ont rapporté 2 A millions aux

(1) Capital de 32 millions portant « 3.800.000 francs d'intérêt viager pendant dou/.c années en lots et primes qui sortiront de la roue à chaque tirage de cette loterie ».

(2) a Le 29 novembre 1757, la Cour a enregistré un édit de création de \ niillion.s do roules viagères ;iii denier dix à tout âge, en principal de 40 millions dont le Roi a besoin pour la continuation de la sruerre, et cela a été fait purement et simplement s.nns aucunes difficultés. » (Journal de Barbier, t. VI, p. 602). — Les billets étaient de 500 livres ou 50 livres de rente, quel que soit l'âge (Journal de Luynes, t. XVI, p. 256).

(3) Mémoires du Marquis d'Argenson. t. VIII, p. 142.

(4) Mme de X... à Mopinot, Paris, 1" juillet 1757 (J. Lemoine, Sous Louis^ le Bien-Aimé, p. 55).

iiitermétliaires (i). Petit à petit, le Gouvernement a pris l'lîal)itude facile d'avoii' un compte ouvert avec les banques. 11 est sûr de trouver le numéraire qu'il désire et ferme les yeux sur la manière dont les fermiers généraux s'indemnisejit. Les financiers vont, de ce fait, régner en maîtres. Paris de Montmartel paye 1 entretien des armées du Rhin en tirant des lettres de change sur ses coirespondants d'Allemagne à Cologne, Hambourg, Francfort. Du i"" avril au i5 décembre 1757, les frères Meinerzhagen de Cologne ont versé au contrôleur à l'armée 16.074.640 livres sur la simple signature du célèbre fermier général 'y\ Aussi le parti de la finance est-il souvent rendu responsable de la politique militaire ; on l'accusera de prodiguer ou de restreindre les envois d'argent suivant les fluctuations de ses propres intérêts (3).

Tous ces personnages sont considérables, mais il ne faut pas les juger d'après les satires de l'époque et pas davantage d'après la caricature de Dumesnil qui représente le traitant sous l'aspect d'un homme gras et négligé, dormant dans un fauteuil, tandis que la foule des contribual^les piétine devant le guichet de son loureau. Le financier ne doit plus être confondu avec le maltôtier, et le traitant du xvuf siècle se rapproche beaucoup plus de la physionomie si finement tracée par La Fontaine :

Son voisin au contraire était tout consn d'or, Mangeait peu, dormait moins encor.

C'était an homme de finance.

Depuis que Yauban a publié la Dîme Royale, depuis que Law a fait l'application de la théorie du crédit, l'économie politique est entrée dans le domaine des sciences et le portrait de Samuel Bernard, peint par Hyacinthe Rigaud, évoque à la fois les études et les soucis d'un métier désormais nécessaire à la vie des nations. Le financier s'accoude à la taille où sont jetées des lettres de change au pied d'un globe terrestre ; de sa main droite, il montre une flotte de commerce partant pour le Noii-

(1) Journal de Luijnes, t. XV, p. 379.

(2) Ibid., t. XVII, p. 115.

(3) Mémoires de Bernis, t. II, p. 97.

veau Monde. Le personnage a des talons rouges et porte le cordon de l'ordre de Saint-Michel ; c'est un homme de Cour s'il le veut et, qu'il le veuille ou non, un homme d'Etat. En vain, Montesquieu s'écrie : « Les banquiers sont faits pour changer de l'argent, et non pas pour en prêter » (i). L'affermage de toutes les fonctions, judiciaires, militaires et financières, est trop ancré dans les mœurs du xvni' siècle pour que la banque ne s'arroge pas en matière de politique le rôle qu'elle ne cessera plus de jouer. La circulation de l'argent, rendue plus intense par les opérations de bourse, a permis d'accumuler rapidement les capitaux pour constituer les grosses fortunes qui seules peuvent sauver l'Etat en disposant du numéraire : « Tous ceux qui étaient riches, il y a six mois, sont à présent dans la pauvreté et ceux qui n'avaient pas de pain regorgent de richesses. Jamais ces deux extrémités ne se sont touchées de si près. L'étranger (2) a tourné l'Etat comme un fripier tourne un habit : il fait paraître dessus ce qui était dessous et ce qui était dessus, il le met à l'envers. Quelles fortunes inespérées, incroyables même à ceux qui les ont faites ! Dieu ne tire pas plus rapidement les hommes du néant. Que de valets servis par leurs camarades et peut-être demain par leurs maîtres ! » (3).

Samuel Bernard avait été le banquier de Louis XIV ; au xvni' siècle cette fonction va se trouver partagée entre les quarante fermiers généraux, mais, à leur tête, la famille Paris dirige vraiment le parti de la finance.

Originaires de \oiron. où leur pcre tenait une modeste auberge, les frères Paris quittèrent le Dauphiné pour conquérir la capitale. C'étaient Paris l'ainé, Paris dit la Montagne, Paris (\c Mont martel et Paris-Duverney. Les deux premiers ont laissé peu de traces brillantes de leur travail acharné dans la fourniline des vivres ; les deux cadets, par contre, ont porté dans l'histoire du xvni" un nom qu'il n'est pas possible de négliger, car il se mêle à tous les événements. Il est regrettable que les écrivains do i'épo(jue ne se soient pas attachés à nous retracer la société d'iiiic manière exacte ; ils regardaient vers l'avenir.

(1) Esprit des Lois, éd. Garnier, p. 369.

(2) L'Ecossais Law.

(3) Montesquieu, Leilres persanes (1720). p. x\ï3.

sans apercevoir autour d'eux les immenses richesses qu'un observateur pouvait exploiter ; les frères Paris sont des person- •nages balzaciens, les vrais ancêtres de Gobseck, de ÎNucinoeu, du baron Hulot. Paris de Montmartel accumula patiemment la pius grosse fortune. Ancien commis des vivres, il vendait en 1750 sa charge de fermier général après avoir acheté l'hôte! d'Antin, mais ne cessait de souscrire à tous les emprunts. En 1753, d'Argenson est persuadé qu'il possède loo millions au bas mot (i). Quoi qu'il en. soit, il a réellement pris la succession de Samuel Bernard comme banquier du royaume (2), Paris -Duverney, tout en brassant des millions, est piqué de la tarentule des relations flatteuses. Mme de Prie l'impose à soii amant, le duc de Bourbon, comme secrétaire et voici Duverney qui dirige, pendant trois ans. de 172.3 à 1726, tout© l'administration financière de la France. Les réformes on le sait, furent désastreuses (3). Le remaniement des monnaies, la fixation arbitraire du prix des denrées et du taux des salaires, l'impôt du cinquantième, sont autant de mesures qui dénotent sans doute un esprit ingénieux, mais incapable de prévoir les conséquences de la théorie pure quand on cherche à l'appliquer aux conditions de la vie.

Il a bien le caractère de ces nombreux personnages du siècle, parvenus aux grandeurs, effleurant tous les sujets sans les approfondir. Il s'attache Madame de Pompadour en gérant ses intérêts ,et sa faveur persistante lui conserve la direction des services administratifs de l'armée, avec le droit de se mêler de la politique extérieure et des opérations militaires. Il tranche volontiers du général, a C'est le général des farines », dira le maréchal de Noailles (4). En tout, il se croit indispensable, miais en réalité, peu de gens le prennent au sérieux et tous les personnages de la Cour laisseraient volontiers ce vieillard encombrant et prétentieux bouder, comme il le fait souvent

(1) Mi^ntoirex du Murr/nis d'Ariienson, t. VHI, p. 'l^l.

(2) Moufle dAiifforville, Vie privée de Loui.^ XV, t. III. p. 18Û. « Monfmartol nous lionl sous sa dcpcMidancc cl sa sanlé n'est pas bonne. Nos gens de finance dépendent aussi tous de lui. Nul n'ose s'engager sans son consentement » {Mémoires de Demis, t. II, p. 232).

(3) Cf. Lavisse, Histoire de France, t. VII j, p. 70 sqq.

(4) Mémoires de Mme du llaussel, p. 181.

dans ?a rampaprne de Plaisance 'i), s'il ne possédait sur son frère une influtnce indéniable : « Ne perdez pas de vue, dit-on. qu'à la suite de M. Duverney marchent tous les trésors de M. de Montmartel » (2).

Avec Duverney, tous les fermiers généraux finissent par forcer les portes de la Cour. Quelques-uns s'absorbent dans leurs afffiires et dédaignent l'aristocratie, tel ce Bragouse, garçon barbier de Montpellier, quittant sa boutique pour « aboyer dans la rue QuincampoLx » , et finissant par épouser une blanchisseuse ,3). -Mais son cas est exceptionnel ; si le célèbre Samuel Bernard craint le ridicule et n'ose pas se parer du litre de comte que des lettres patentes lui confèrent f!i'), son fils n'en est pas moins le comte Bernard de Rieux, Intendant de la maison de la Beine. et sa fille épouse Mole. Le président Hénault est fils d'un fermier général ; les deux frères Crozat, fils d'un bedeau de Saint-Eustache, font en Amérique une fortune colossale ; le fils de « Crozat le Riche » est le marquis du Chatel, mari de Mlle de Choiseul-Gouffier, sa fille épouse le comte d Evreux et ses deux nièces deviennent ^hnes de Talhouët et du Guesclin. Le 9 novembre 175-, le duc de Saint- Aignan se marie avec Mlle Turgot, et le même mois, Mlle de Caulîtinrourt est fiancée à Dufort, fermier général 5). On peut multiplier ces exemples : mariages de M. de Montlezun avec Mlle ^ incent, fille de Mme Dupleix ; de Mlle Hocquart avec un Cossé-Brissac, de Mlles Savalette a\ec M. de Courteilles ambassadeur en Suisse et le comte de Broglie-Revel. de Mlle le Monnier avec M. de Clermont, de Mlle Halte avec le marquis de Vieux-Maisons, de Mlle Grimod de la Reynière avec M. de Malesherbes, fils du président de Lamoignon.

D'autres unions sont encore plus utiles. Dangé marie sa fille au marquis de Paulmy, ambassadeur, puis ministre de la

(V) Près de Vincennes. La chronioue scandaleuse du rèsme de Louis XV nffirmc que coife maison aurait servi en 1743 de lieu de rendez-vous aux pre nuères entrevues de Mme de Châteauroux et du Roi. [Duverney à de Vault, r'lai..=nnce. 7 septembre 1758 CA. H. G. 348-M16)].

(2) Gisors à Morlaigne, Versailles, 12 mai 1758 (Fonds de Suède, 37-137).

t3j Mouffle d'Angerville, Vie privée de Louis XV, t. I, p. 159. .Mouffle donne de curieux détails sur les fermiers cénéraux. Il est bon de contrôler ses renseignements par le Journal de Lutjnes.

(4) Coyer, La h'oblesse commerçante (1756). p. 202.

(5) Journal de Luijnes, t. XVIL p. 120 et 235.

Guerre. Bcaufort est le beau-père de Boulongne, contrôleur général des finances ; Ilelvétius entre dans la famille de Ligni- \ille, première maison de Lorraine, qui ouvre de même ses portes au fils Delay de la Garde. On sait que Mme de Pompadour fut l'épouse de Lenormaiit d'Etiolles et nièce de Lenormant de Tournehem. Partout on rencontre les fermiers généraux, leurs fils, leurs gendres ou leurs créatures. Il ne faut pas s'étonner qu'il fassent un peu la loi.

Mais la bourgeoisie et le peuple veulent se faire entendre et l'opinion publique commence à représenter une force dont le Gouvernement doit tenir compte de plus en plus. Elle se manifeste par la presse, par les libelles qu'on affiche, par des réunions tumultueuses. L'attention est éveillée, elle s'occupe des intrigues de la Cour, des opérations de l'armée et des querelles de religion. Le grand débat du Jansénisme et du Molinisme est à l'ordre du jour ''t) et la foule se passionne pour ou contre le Parlement, pour ou contre l'archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, parce que le Parlement est janséniste et ne ménage pas ses remontrances au Roi (a). C'est un organisme qui prend des allures d'opposition et traduit en actes plusieurs revendications publiées dans les pamphlets ou dans les écrits des philosophes. On s'arrache la publication qui relate les débats du procès Damiens, ce que bien des gens considèrent comme une curiosité malsaine : « A chaque interrogatoire, on voit ce misérable répondre que personne ne l'a excité à commettre son forfait, mais qu"il y a été déterminé par les malheurs du peuple occasionnés par la mauvaise conduite du Roi qui est trompé par tous ses ministres. Convient-il de faire connaître à un peuple accablé par le poids de la misère que la mort de son souverain peut le rendre heureux.»^ » (3). La ques-

(1) « Ces minuties bourgeoises occupèrciU plus les Parisiens que tous les grands intérêts de l'Europe. C'étaient des insectes sortis du cadavre du molinisme el du jansénisme qui, en boui'donnanl dans la ville, piquaient tous les citoyens » ("Voltaire, Siècle de Louis AT, I. II, chap. 3C).

(2) Le 14 décembre 1756, à la suite d'un lit de justice tenu à l'occasion du refus des sacrements, un édit royal supprime deux chambres du Parlement ; 180 membres démissionnent.

(3) Mme de X... à Mopinot, Paris, juin 1757 (J. Lemoine, Sous Louis le Bien- Aimé, p. 30j.

tioii (le croyance parait n'être qu'un prétexte à cette intervention du public dans les affaires de l'Etat. Fontenelle avait ouvert la voie au septicisme élégant et léger par la publication de sa Pluralité des Mondes. Le Dictionnaire de Bayte continua cette œuvre, et l'irréligion du Régent et de sa Cour fit le reste ; t( On afficha le matérialisme, le déisme, le pyrrlionisme, la foi fut reléguée chez le peuple, dans la bourgeoisie et les communautés ; il ne fut plus de bon ton de croire à l'Evangile » (i). La religion tombait parce qu'on la croyait « entre les mains de mauvaise compagnie » (2). Les opinions sceptiques se développèrent d'autant plus vite qu'elles ne rencontraient pas la critique d'une discussion régulière ; elles se heurtaient à l'autorité et cela suffisait à bien des esprits (3).

On frondait le pouvoir qui faisait la guerre, on l'eût attaqué de même s'il n'était pas intervenu dans les querelles de l'Europe centrale, mais on en voulait au Roi de soutenir l'Autriche, notre ennemie héréditaire (/|), et le parti des philosophes, à la suite de Voltaire, ne cachait pas ses sympathies pour Frédéric IL (( Le public, cet animal si indéfinissable, s'ennuie de ce que le Roi de Prusse ne se bat pas tous les huit jours ». La nouvelle de la victoire d'Hastenbeck est accueillie fraîchement par le peuple de Paris. On prétend que le maréchal d'Estrées a bien failli se faiio battre, mais lorsque le Maréchal quatre jours après est relevé de son commandement à la suite des intrigues de Cour, on se passe de main en main la fameuse estampe où d'Estrées chasse les Anglais, avec une branche de laurier, pendant que Richelieu ramasse les feuilles (5).

L'énervement, les préoccupations, le malaise du peuple ont été préparés non seulement par la politique extérieure et intérieure, mais par toute la littérature. Combien d'aspirations dormaient que tant d'ouvrages fameux ont suscitées, exaspérées ! Diderot qui .1 publié ses Pensées phitosophi(jues ( ly^O) et sa Lettre sur les areuf/les ('17/19') ^^-onne en 1707 le Fils naturel; Condillac, en l'jhfi, a jeté les fondements du matérialisme avec

(1) Mémoitm fie ISernis. t. I. p. -il.

(2) Prince do l.iffiio. Mémoires el Mélnnqes historiques, t. II. p. 243. (.3) Cf. \ illtMiiniii, Ttihleou du wiii» sid.cie, \. I, p. 14.

(4) Mémoires de liernis, l. I, p. 379.

(5) Voir J. Lcmoinp. .Sous Louis le Bien-Aimé, p. 63, 84 el 96.

le Traité des sensations et Rousseau n'a pas tardé à se faire connaître avec les Fondements de V inégalité, écrits en 1755. En cette année 1767, les philosophes rassemlilent les matériaux d'ouvrages fameux ou mettent la dernière main à leur composition. L'Esprit dHelvetius paraît sen 1768 avec Candide de Voltaire ; la Nouvelle Héloïse alterne dans le travail journalier de Jean-Jacques avec Emile et le Contrat social (1760). Une publication diffuse l'enseignement de la nouvelle école et donne aux auteurs leurs directives : C'est V Encyclopédie.

Son premier volume a paru en 1731 ; en 1767, le septième volume qui contient la fin de la lettre F et toute la lettre G a réuni A 000 souscripteurs (i) ; on discute avec ardeur les articles Genève de d'Alembert et Philosophie des Grecs de Diderot et c'est en réponse à l'article Genève que Rousseau publie sa Lettre à d'Alembert sur les spectacles. Le Gouvernement a renoncé depuis longtemps à s'opposer à ce mouvement des esprits ; la censure a bien discuté gravement le premier tome oià les auteurs ont approuvé le Parlement d'Angleterre décidant que la violation des lois commise par le roi Jacques entraînait, par le fait même, l'abdication du Souverain. Mais les censeurs ne sont pas allés plus avant ; Lamoignon de Malesherbes a conclu très finement qu'un dictionnaire universel <( n'est jamais im ouvrage où on trouve de l'exactitude, ni même où on en demande » (2) et la publication de VEncyclopédie s'est poursuivie sans encombre jusqu'en 1758, date à laquelle l'attention du gouvernement va se reporter sur le dictionnaire et se traduire par une série de mesures vexatoires (3) .

Mais le public est attiré de plus en plus vers les spéculations sévères. Au théâtre, la tragédie remplace la comédie ; la Mort d'Hercule, :1e Renou, ]'îphir/énie en Tauride de Guymond de la Touche ont, pendant toute l'année, de nombreuses représentations. Les manifestations de l'art traduisent fidèlement le goût du jour ; si les salons bi-annuels ont, depuis

(1) Correspondance de Grimni et de Diderot, t. II, p. 273.

(2) L.inioignori de Malcsliorbos à M. de Puysieulx, Paris, I" juillet 1751 (Manuscrils du Minislère des Affaires étrangères, vol. 318, p. 12.")).

(3) I.e fonds .Anisson du Perron à la iJihliotiièque Nationale (Manuscrils francjaisj contient toute la correspondance échangée à cet éganl entre Bernis et Lamoignon de Malesherbes.

38 LE MINISTÈRE DE BELLE-l»£.t,

7760, révélé Boucher et Greuze, si les portraits se sont adoucis avec le cravon moelleux de La Tour, les événements de 1707 marquent un temps d'arrêt dans les progrès de la peinture voluptueuse et tendre. La peinture classique semble bien revenir à la mode et s'imposer. Le « clou » du Salon de 1707 est la commande célèbre du roi de Prusse. A VTai dire c'est un succès beaucoup plus de curiosité, d'actualité, que de technique artistique : le Triomphe de Bacchus de Restout et le Sacrifice d Iphigénie de Carie van Loo bénéficient d'un panégyrique outré bien avant l'ouverture de l'Exposition. La note rnylhologique s'affirme encore RxecV Enlèvement d'Europe, de Pierre ; Halle vraiment en abuse avec la lymphe lo changée en vache. Joseph ^'ernet continue la série monotone des ports de France et c'est à peine si, dans l'ensemble austère, on accorde un peu d'attention au pastel de la Tour représentant Mlle Fel et au portrait de Mme de Pompadour par Boucher ; encore Diderot trouve-t-il ce portrait maniéré, de couleur détestable et surchargé d'ornements inutiles (i).

aAu début de 1707, la guerre était engagée depuis deux ans, mais jus(|u 'alors, elle s'était bornée pour la France à des opérations maritimes et coloniales. Le Gouvernement ne l'avait pas cherchée ; il avait fallu que l'Angleterre nous attaquât à la fois en Amérique et sui' les mers pour que chacun se rendît à la nécessité de venger un affront. L'assassinat de Jumon ville au Canada, l'attaque déloyale, près des bancs de Terre-Neuve, de VAlcîde et du Lys, par la flotte anglaise (2) déchaînèrent les hostilités inévitables. Mais comment combattre l'Ano-leterre ? Au commencement de 1765. la marine britannique disposait de i3i vaisseaux de ligne tous armés ; la France n'en avait que 63, « mais 3 étaient hors d'état de servir et furent condamnés, 3 venaient d'être pris, A étaient sur les chantiers à peine com-

(1) Correspondance de Grinim et Diderot, t. II, p. 25i.

(2) L'assassinai de Jumonvillc par un détachenicnl sous les ordres do Washinglon eut lieu le 28 mai 1754 : le combat, soutenu par VAlcide et le Lys, se livra le 8 juin 1755.

mencés. 8 avaient besoin d'une refonte générale et nous manquions également de bois pour les constructions et pour les radoubs, nous n'avions pas même de quoi équiper les 45 autres » (i). Or, le roi d'Angleterre était en même temps Electeur de Hanovre et tenait beaucoup h ses possessions continentales. La riposte française était facile ; il suffisait de traverser la ^^ estphalie, avec l'appui des principautés rliénanes (2) et d'envahir le Hanovre, où les garnisons anglaises étaient peu nombreuses et sans grande valeur.

Au Conseil du Boi, la plupart des ministres étaient d'avis de n'adresser que des protestations à l'Angleterre, sans user de de représailles ; mais le comte d'Argenson et le parti militaire de la Cour voyaient dans cette agression préméditée le début d'une guerre soigneusement préparée par le roi Georges avec l'appui de la reine Marie-Tliérèse. Il fallait donc s'emparer des Pays-Bas autrichiens et marcher de là sur l'Allemagne (3), mais quelle serait la conduite du roi de Prusse ? Frédéric H se réservait. Il pensait bien être l'arbitre de la situation.

{L'Angleterre s'adressa successivement à l'Autriche, puis à la Hollande pour la défense du Hanovre, mais elle ne put obtenir de convention sérieuse qu'avec la Russie ; par le traité du 19-30 septembre 1765, l'Impératrice prenait rengagement de rassembler 55. 000 hommes en Livonie pour marcher en Allemagne (/»). C'était une grosse menace pour Frédéric II qui voyait avec répugnance une armée russe pénétrer sur son territoire. Il résolut donc de se tourner soit vers la France, soit vers l'Angleterre. Son ambassadeur à Paris, Knyphausen, le détourna de la première solution. Le roi (leorges était son oncle et l'Angleterre avait trop d'intérêt à s'assurer le concours de l'armée prussienne pour ne pas essayer de causer. Les conversations aboutirent le 16 janvier 1756 au traité de Westminster ; les deux rois contractaient une alliance défensive pour le maintien de la paix en Allemagne.

(1) Moufflc d'Aiigeivillov Vie privée de Louis X\\ t. III, p. 49 cl 270. — Mémoires du Marquis d'Anicnson. janvior 175."), t. \'III.

(2) En 1748, la France donnait commo subsides 2 millions à la Saxe, 800.000 livres à la Bavière, fiOU.OUO à lElectciir de Cologne, GOÛ.OOO à l'EIcclcur palatin, (Mémoires du Marquis d'Argenson, t. V, p. 201)."

(.I) Mémoires de lierais^ l. I, p. 211.

(4) Cf. Lavissc, Histoire de France, l. VHP. p. 25.3.

4(i I.E MIMSTÈ.R:: Dli UELLE-ISI.E

On sait quel est le vrai sens de cette formule. Le traité déconcerta le parti « prussien » de la Cour de Versailles, lequel se composait, d'après Bernis, de tout le conseil à l'exception de Louis XV et de Machault. Machault n 'était pas « prussien » , sans doute pour prendre la contre-partie de l'opinion du comte d'Argenson ; quant au Roi, les railleries continuelles de Frédéric II l'avaient détourné tout naturellement de la Cour de Potsdam (i). Le Gouvernement était préparé dès lors à discuter les propositions de l'Autriche et à pratiquer dans sa politique le changement si connu depuis sous le nom de « Renversement des Alliances »,

Ce fut le travail de Kaunitz et de Bernis. Le premier ministre autrichien poursuivait, depuis le traité d'Aix-la-Chapelle, une oeuvre de relèvement national qui ne pouvait se terminer que par le retour de la Silésie à la couronne de Marie-Thérèse. Bernis était impatient de jouer un i^rand rôle. Il faut hien dire que le prestige de la France ne pouvait s'accommoder facilement d'une série de revers aux colonies et d'une stricte neutralité dans les affaires du continent. Sans doute, la maison d'Autriche avait été notre ennemie héréditaire, mais l'Empire de Charles-Quint n'existait plus, il avait perdu rEspagne et les Indes, Naples et la Sicile, la Serhie contre les Turcs, la Silésie contre Frédéric II fa); le maintien du Saint-Empire germanique était une conséquence du traité de Westphalie, il permettait au roi de France d 'intervenir constamment dans la politique des états qu'il protégeait, mais il fallait évidemment « qu'aucun des états ainsi protégés ne fut assez fort pour faire ses affaires lui-même et surtout ne le devînt assez pour aspirer à remplacer l'Autriche dans ses vues de prépondérance et d'unité )> (3). L'Mlemagne avait été le champ clos oij se vidaient les querelles des Hahshourg et des Bourbons ; ces rivalités entre deux pays très éloignés l'un de l'autre n'avaient pas été mam aises pour la formation de chacim d'eux ; la présence d'un témoin tout prêt à séparer les combattants et à tirer

(1) Mémoires de Mme du Hanssel, p. 157.

(2) Mémoires de Bernis, t. I, p. 268.

(3) Cf. nue de Broglic, Le Secret du Roi, f. ;, p. 123.

LA FRANCE ET LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE 4l

parti de cette intervention était gênante et ne garantissait nullement la paix.

Il semble que Vauban l'ait pressenti. Vers l'an 1 700, il composa sur la politique de l'Europe, un mémoire qui témoigne d'une clairvoyance rare. L'existence de l'Empire germanique était à ses yeux indispensable. Dans ses considérations, jetées sur le papier sans recherche de style, on peut lire ces excellents conseils : « Assister l'Empire contre les entreprises de l'Empereur en cas d'attentat contre la liberté des Etats qui le composent ; le maintenir en l'état qu'il est sans souffrir de guerre intestine et qu'aucun de ses Tuemhres s'éWe sur les ruines des autres... maintenir l'empire dans la maison d'Autriche comme la seule capable de le pouvoir soutenir ; vivre en paix avec elle pourvu qu'elle y réponde et l'assister en ce cas contre ceux qui voudraient l'opprimer, notamment contre les Turcs » (i).

Le marquis d'Argenson et les encyclopédistes ne virent dans le Renversement des Alliances qu'un différend de religions : « Tout ceci paraît une croisade générale du parti catholique contre le protestant en Europe et la France est le trésorier de cette croisade » (2). 11 faut examiner la question de plus haut. La politique traditionnelle du pays se trouvait en présence d'un fait inattendu. La France Youlait-elle continuer à se porter garante du traité de Westphalie ? Elle rencontrait un obstacle : l'armée prussienne.

Les négociations entre Bernis et Stahremberg conmiencèrent au mois de juillet 1755 dans le cou\ent des Carmélites de Compiègne ; c'est là, déclare naïvement Remis, grisé par son nouveau rôle « que M. de Stahremberg et moi travaillions à changer le système et la face de l'Europe » (3). Elles se poursuivirent au cliâteau de Bellevue où Mme de Pompadour assistait fréquemment aux entretiens des deux plénipotentiaires et croyait môme un peu les diriger. Elles aboutirent au i" traité de Versailles signé le i" mai 1756 : L'Autriche et la France garantissaient le traité de Westphalie et concluaient ime al-

(1) Papiers de Vauban, éd. de Rochas, t. I, p. 490.

(2) Mémoires du Marquis d'.Xrgenson, t. IX, p. 3'iG.

(3) Mémoires de Bernis, t. I, p. 287.

liance défensive en se promettant mutueilement un secours de 2A.000 hommes «< contre les attaques de quelque puissance que ce soit, le cas de la présente guerre entre la France et l'Angleterre uniquement excepté ». L'Impératrice, en effet, restait neutre dans le conflit des premiers jours (ij.

C'était une réplique du traité de ^^ estminster. Si l'on en croit Bernis, le traité de Versailles fut regardé (( comme le chef-d'œuvre de la prudence et de la politique » (9.). Ses dispositions ne paraissaient pas agressives, mais elles n'engageaient pas moins la France dans la lutte sans merci que préparaient les ministres de Marie-Thérèse et que Frédéric II ne craignait })as. Kaunitz ne s'en tint pas à ce premier résultat : il profita de la publication du traité de Westminster pour détacher la Russie de l'alliance anglaise et pour la décider à s'allier avec l'Autriche et la France.

Frédéric II ne pou\ait se tirer d'affaire que par une offensive audacieuse. Le 28 août 1706, il partit de Potsdam, marcha sur la Saxe et, sans déclaration de guerre, envahit les Etats d'Auguste III. L'armée saxonne avait été rassemblée à la iiâte sous les murs de la forteresse de Pirna. Le i5 octobre, elle dut capituler. Ot événement précipita les armements et l'action commune de l'Autriche et de la France. A la Cour de Versailles, un parti de la guerre se forma pour demander l'envoi d'une véritable armée en ^^estphalic. Le corps auxiliaire de 2/1.000 hommes, promis à Marie-Thérèse par le traité du i"^ mai, devait en principe comprendre surtout des régiments Allemands et Suisses. I-e comte d'Argenson et, avec lui, Belle- Isle et le comte de Broglie fo), estimnient que cette participation de la France aux opérations continentales était ridicule et nullement en rapport avec la puissance du ro\aume. Au Conseil d'Etat, leur influence n'était contrebalancée que -par Machault, depuis le récent départ de Séchelles, du marquis de Puysieulx et du maréchal de Noaillos. Miiis la Cjuestions politique se compliquait d un côté sentimental. La Dauphine était la

(1) Cf. \\ adflinglon ; le Renrersemenl des Alliances, p. 333. — Duc de Broglie, Le Secret du liai, t. I, p. 147.

(2) Mémoires de Bernis, t. I, p. 274.

(3j Duc do lîroglie, Le Secret du Hoi, (. I. p. 147.

fille d'Auguste HT et son entourage criait vengeance. On étudia les moyens d'étendre l'action diplomatique et militaire : Le Gouvernement avait promis 24.000 Iiommes à l'Autriche, mais ne pouvait-il pas accorder d'autres secours à Marie-Thérèse à titre d'Impératrice, pour l'aider à maintenir le tiaité de Westphalie.^^ Bernis prônait la politique d'attente et de subsides, il voulait « ne pas verser une goutte de sang français... armer l'Allemagne contre l'Allemagne, tenir nos vaisseaux en rade pour obliger l'Angleterre à une défensive ruineuse dans la Manche... » Le comte d'Argenson répondait, avec un grand bon sens, que la temporisation et les demi-mesures épuiseraient les coffres de l'Etat sans résultats appréciables ; une guerre est d'autant moins coûteuse que les opérations en sont plus rapides ; 100.000 hommes jetés en Allemagne écraseraient facilement les troupes hanovriennes et s'empareraient du patrimoine du roi Georges. Le sort de nos colonies se jouerait sur le continent (i).

Les négociations du maréchal d 'Estrées à la Cour de Vienne, pendant l'année 1756, avaient resserré les nouveaux liens des deux Cours. Marie-Thérèse aurait voulu que les armées françaises, respectant la neutralité du Hanovre, se joignissent à ses troupes dans la poursuite d'un seul but : la destruction des armées prussiennes. Le traité du i" mai 1707 tint compte de cette préoccupation dans son préamttule. La puissance de la Prusse devait être réduite « dans de telles bornes qu'il ne soit plus en son pouvoir de trou!)ler à l'avenir la tranquillité publique ». Mais, pour le choix des moyens on se contenta d'un compromis ; la France, en outre de ses 2ii.ooo auxiliaires entretiendrait 10.000 soldats allemands à l'armée impériale et verserait à Marie-Thérèse un subside annuel de 1 2 millions de florins. Une armée de io5.ooo hommes agirait en Weslphalie et en Hanovre. A titre de compensation, l'Autriche cédait à la France la souveraineté de Beaumont et de Chimay, les villes (le Mons. Ypres, Furnos, le fort de Knoke avec ime lieue do territoire à l'entour; les ports d'Ostende et de Nieuport seraient i ouverts aux garnisons royales dès la ratification du traité, les

(I) Mémoires de Uernis, t. I, p. 297, 304, sqq.

autres villes, dès que l'Autriche serait en possession de la Silésie. Enfin, les Pays-Bas et le Luxembourg étaient attribués à l'infant don Philippe, gendre de Louis X\ , en échange des duchés italiens qui revenaient à la couronne impériale (i).

Le deuxième traité de Versailles, nouveau « chef-d'œuvre » de P>ornis, aidé cette fois par le parti militaire ne trouva guère que Choiseul pour le décrier (2). Mais il portait bien l'empreinte de l'ancien ambassadeur de France à Venise. Le Gouvernement n'avait déclaré la guerre pas plus à l'Angleterre qu'à la Prusse ; les armées du roi n'agissaient qu'à titre auxiliaire et Luynes pourra dire avec autant de finesse que de raison : « La France n'agit sur rien en son nom dans cette guerre : négociations, propositions, hostilités, tout est au nom de l'Impératrice, mais tout se fait de concert avec la France et quoi qu'il n'y ait actuellement que quatre bataillons autrichiens en W estphalie et que l'armée française y soit au moins de 80.000 hommes ou même de 100.000 hommes, ces 100.000 hommes ne sont qu'auxiliaires des quatre bataillons » (3). Lorsque les Hanovriens, en 1708, sommeront Castella de rendre la place de Wesel, leur parlementaire prétendra, non sans ironie, que la France n'est pas en guerre avec la Prusse (/i). Après la bataille de Lutterberg, c'est à l'Impératrice qu'on enverra les trois drapeaux enlevés par l'armée française aux troupes hanovriennes et hessoises (5).

Les débuts de la campagne semblèrent justifier l'allégresse qui suivit à la Clour la signature du traité. Frédéric II, après avoir onvahi la P>oliême, se fit battre le 18 juin à Kollin par le maréchal Daun. Quant à l'armée française du Rhin, constituée avec 107 bataillons et 127 escadrons, sous la direction de Soubise, et placée dès le 25 février 1767 sous le commandement du maréchal d'Estrées, elle ne rencontra pas de résistance en

(1) Mémoires de lleniis, l. I, appendice VII. — Wnddington, La Guerre de Sept Ans, t. I, p. 151.

(2) Mémoires de Choiseul, loc. cit., p. 23.

(3) Jouriud de Luiirtcs, t. X\ I, p. 28.

La Convoiilion militaire simiée le IG mars 1737 par le Comte d'Estrées et le Comie de \eipperg stipule nettement que les troupes françaises n'agissent qu'à litre d'auxiliaires (A. H. G. 3429-46).

(4) Mémoires de Noyer. 1758 (Fonds de Suède, vol. 42).

(5) Delle-Isle à Slaliremberg, 19 octobre 1758 (A. H. G., 3485-61).

arrivant à Wesel. I-e roi de Prusse avait fait évacuer la forteresse et détruire les ouvrages avancés. De là on entra dans Munster ; l'armée hanovrienne commandée par le duc de Cumberland recula sur BielefekL puis sur le ^\eser. Le maréchal d'Estrées passa le fleuve près de Hameln et remporta sur la rive droite la victoire d'Ilastenbeck (iQ juillet), mais, au lendemain même de ce premier succès, il recevait l'ordre de remettre son commandement au maréchal de Richelieu.

L'opinion publique attribua longtemps le choix des généraux pendant l'année 1767, soit à Belle-Tsle, soit à JMme de Pompadour. En réalité, les vrais gouvernants ne sont ni le Maréchal ni l'abbé de Bernis. ni la favorite. Ceux qui font et défont toutes les combinaisons, qui nomment aux emplois, sont les deux colonnes de la finance, Paris de Montmartel et Paris-Duverne\ . Le maréchal d'Estrées était l'intime ami de Belle-lsle. mais ses relations avec Paris-Duverney, le grand munitionnaire, étaient des plus tendues. Le parti de la finance demanda son remplacement et l'obtint (i\ Le maréchal de Richelieu sut bien exploiter la victoire de son prédécesseur, en occupant, le Hanovre, les duchés de Bruns^vick et de Hesse-Cassel, Aerden et Brème. Le duc de Cumberland rétrograda vers l'Elire jusqu'à Stade et l'armée hanovrienne proposa le 8 septembre la capitulation de Closter-Seven que Richelieu eut le grand tort d'accepter. L'armée ennemie déposait les armes sans être prisonnière de guerre. Elle allait bientôt reprendre la campagne sur les instances du roi de Prusse, en violant tous les termes de la convention.

Richelieu comptait parmi ses ennemis les plus violents Mme (le Pompadour. les maréchaux d'Estrées et de Belle-lsle ; son seul appui se trouvait être Duverney. Bientôt il se l'aliéna. Les

(1) 0 (0 fut lui (Paris-Duvcrncy) qui fit noininor M. do Richelieu pour commander l'armée à la place du Maréchal d'Estrées (Mémoires de Mme du Haiisset, p. ]82). — « Il faut ménager jusqu'aux fantaisies d'un homme dont on ne pcul se passer. Le Maréchal d'Estrées y a été en partie sacrifié [Gisors à Mortaigne, 7 mai 1758 (Fonds de Suède. 37-100)]. — Bernis attribue la dissrràce du Maréchal d'Estrées à sa brouille avec Duverney, aereravée par les intrigues de Maillehois en faveur du Duc de Richelieu ; il raconte en détail la séance du Conseil du Roi. au cours de laquelle Duverney fit aonrouver son Mémoire tendant à rai)peler le Maréchal d'Estrées. » (Mémoires de Bernis, t. I, p. 390). — Correspondance du Maréchal de Richelieu avec /'(/ns-Durernet/, t. I, p. 10. — Cf. Journal de iMynes, t. XVII, p. 90, et un Mémoire vraisemblablement dicté par Duverney, sans signature. Fonds de Suède, vol. 70, pièce n° 1.

innombrables exactions du « Père la Maraude » n'auraient peut-être pas soulevé beaucoup de clameurs indignées si l'exemple donna par le général en chef n'avait failli déterminer la ruine du crédit de Montmartel. Le trésorier de l'armée, Mauvillain, avait déjà détourné trois millions en spéculant sur les monnaies lorsqu'il s'avisa de vouloir négocier directement à Hambourg les lettres de change de Montmartel. Les banques refusèrent, faute de numéraire, et, l'échéance approchant, Mauvillain dut s'adresser à des financiers véreux. Des bruits fâcheux circulèrent en Allemagne et Montmartel refusa d'assurer le service de la solde. Il fallut arrêter Mauvillain, disgracier l'intendant Lucé, relever Richelieu de son commandement pour calmer la colère du banquier de l'Etat (i).

Ainsi donc, le parti de la finance nommait et destituait les généraux. Après l'exécution de Richelieu, ce fut Duverney qui choisit une fois de plus, son successeur. L'opération était délicate. Le vieux fermier général élimina, bien entendu, le maréchal d'Estrées qui seul possédait la confiance des troupes, puis successivement Mortaigne, l'homme de confiance de Belle- Isle, Chevert parce que roturier. Saint-Germain parce que trop jeune et trop indépendant, Villemeur parce que trop incapable. Il restait une solution séduisante : le Comte de Clermont. prince du sang, était depuis longtemps candidat au commandement en chef. Duverney la proposa (2). Le 17 janvier, le Roi la sanctionna dans son conseil (3).

En un an, trois généraux s'étaient succédés à la tête de l'armée principale et les opérations commençaient à peine ; à l'armée du Mein, récemment créée, les débuts de la campagne avai&nt été désastreux ; après avoir rallié à Wurtzbourg l'armée de l 'Empire commandée par le prince de Saxe Iîildl)urghausen, le prince do Soubise était d'avis de prendre des quartiers d'hiver et dp remettre au printemps prochain le siège de Magdebourg. L:i Cour de Vienne prescrivit à son armée de combat- Ci) Toute ]'.iffaire Mauvillain est détaillée dans un Mémoire qui figure au vol. 33 du Fonds de Suède, au n" 45. — L'intendant Lucé fut remplacé par Gayot.

(2) Notes en date du 12 janvier ITôS. de la main de Paris-Duverney. écrites -avant d'aller à Versailles (Fonds de Suède, 33-121).

(3) Gazelle de France, 21 janvier 1758.

tre et Soubise, par les instructions qu'il avait reçues, dut, non seulement suivre le mouvement de l'armée des Cercles, mais obéir au prince' de Saxe Hildburghausen sur le cbamp de bataille (i).

On connaît l'issue de l'engagement du 5 novembre à Rosbach. Ce fut moins lUi désastre matériel ('2) qu'un échec moral à peu près irrémédiable pour notre pays. On ne fît pas la part des circonstances, et de cette politique hésitantequi sul)ordonnait partout les troupes françaises aux généraux étrangers, on oublia que l'honneur de nos armes était presque sauvé par la bravoure personnelle de Soubise et par la conduite courageuse de la division de Saint-Germain. Alors cjue la déroute était tout entière imputable à la lâcheté de l'armée des Cercles. Voltaire n'hésita pas cependant a décrire la bataille en quatre lignes : » L "infanterie française se retira en ordre devant six bataillons prussiens. Ce ne fut pas une bataille, ce fut une armée entière qui se présenta au combat et qui s'en alla » (S).

A Rosbach, Frédéric II, traqué par tous ses ennemis n'avait donné qu'un coup de boutoir ; il se retourna contre les Autrichiens commandés par le prince Charles de Lorraine et la victoire de Leuthen (/\) acheva de lui rendre sa liberté d'action. Ces deux grands succès renversaient toutes les prévisions de l'Europe. Le Roi d'Angleterre se reprit à espérer ; le duc Ferdinand de Brunswick, un des meilleurs élèves du Roi de Prusse, remplaça le duc de Cumberland dans le commandement de l'armée hanovrienne, et Frédéric II, sans perdre de temps, s'empara de la Silésie ; il avait ressaisi la fortune.

En France, au contraire, la campagne était considérée comme manquée ; ni la victoire d'Hastenberck. ni la marche des armées au cœur même de l'Allemagne ne faisaient ouI)lier

(1) « L'ancienneté de services du Duc de Saxe-Hildburghausen et le grade supérieur de feld-maréchal de l'Impératrice dont ce prince est revêtu a dû nécessairement mettre le Prince de Soubise à ses ordres dès que l'armée qu'il commande doit se combiner avec celle de l'Empire. » [Instructions de Louis XV à So«ibise. 17 juillet 1757 (Fonds de Suède. 34-1)1

(2) Le contmiïenl français comprenait 32 bataillons et 40 escadrons (Situation d'eftectifs. Fonds' de Suède. 34-43")..

(3) \ oltairc. Siècle de Louis XV, t. II. p. 113.

(4) 5 décembre 1757.

la plus grande humiliation du règne ; la partie cependant, loin d'être perdue, était à peine compromise, mais elle le serait tout à fait si l'on continuait à marcher sans plan défini et sans objectif militaire. Et tout faisait prévoir un manque d'esprit de suite dans les méthodes ; les multiples changements dans le commandement des armées, le mauvais état des finances et, par surcroît, le découragement profond de Bernis compliquaient une situation qui n'aurait pas été très grave pour un gouvernement un peu fort ou simplement dirigé. Bernis pouvait échafauder les combinaisons les plus subtiles, mais il n'avait aucun talent d'exécution. Après la défaite de Rosbach il ne pensa plus qu 'à faire cesser la guerre : « Quand on a manqué son coup, disait-il, le plus sage est de tourner ses vues vers la paix et de renfermer dans son portefeuille un plan qui, au mois de septembre dernier, était imman- (juable... » Choiseul. chargé de sonder la Cour de \ienne allait trouver l'Impératrice beaucoup plus courageuse et bien déterminée à poursuivre une lutte d'autant plus opiniâtre que tout l'avenir de ses Etats reposait sur la victoire ou la défaite (i ).

Les appréhensions de Bernis pouvaient se justifier un peu lorsqu'on lisait les premières lettres envoyées de l'armée par le Comte de Clermont, Parti de Versailles le i^"" février, le nouveau général en chef était arrivé lé 6 à Strasbourg et le J^ au quartier général de Hanovre. Le voyage avait été long et maussade, en compagnie du secrétaire particulier, l'abbé le Maire (^.). Le temps était affreux : « Les chaussées sont tellece ment glacées que les chevaux tombent à tout moment, ils n'avancent point et pour monter les montagnes, il faut que j'attelle tout mon monde à mes voitures... » (3) ; tout le long

(1) Prieur, Histoire diplonialique de la Guerre (Monupcrils du Ministère des Affaires étrangères, vol. 527. p. 177). Déjà bien des publications avaient prôné la cessation de la guerre. Voir notamment : La paix de l'Europe ne peut s'établir qu'à ht suite d'une longue trêve ou nrojet de pacification générale combiné par une suspension d'armes de vingt ans entre toutes les puissances politiques, par le Chevalier G..., Paris, octobre 1757.

(2) L'abbé le Maire avait été, précédemment, ministre de France à Ralisbonne et à Copenhague. [Bernis à Clermont, 24 janvier 1758 ( Fonds dé Suède, 35-6)].

(3) Clermont à Mme de Pompadour, Strasbourg, 7 février 1758 (Fonds de Suède, 35-39).

de la route, le convoi princier croisait de nombreux officiers rentrant en France avec des chariots du pays, réquisitionnés de force. Des soldats blessés ou convalescents encombraient les routes et se dirigeaient, par détachements isolés, sans commandement et sans ordre, vers les villes d'Vlsace (i).

Les quartiers d'hiver de l'armée s'échelonnaient en cordon mince, de l'Ostfrise à la Franconie, sur /joo lieues d'étendue, alors que le prince Ferdinand de Bruns^vick se concentrait de Stade à Dannenberg, sur un front de 3o lieues, et pouvait ainsi rassembler en '48 heures le gros de ses forces autour du point central de Lûnel^ourg 12). A l'extrême droite des forces françaises, le corps de Soubise, composé de 32 bataillons et de 22 escadrons (3) s'étendait de Mayence aux sources du Weser tandis que l'armée principale avait ses i i/i bataillons et ses I^b escadrons fA) répartis sur trois lignes, entre le Rhin et l'Aller. L'armée confédérée, composée de contingents hanovriens, et brunsAvickois avait 3A.38() fantassins et 8.000 cavaliers (5); elle était donc nettement inférieure en nombre à ses ennemis, mais ces forces gardaient, grâce à des ])ataillons de 65o à 800 hommes et à des escadrons à 180 sabres, un caractère d'homogénéité que n'avaient plus les bataillons français réduits à 5oo présents, les escadrons à iio.

Déjà les confédérés «sortaient de leurs quartiers et préparaient une campagne d'hiver, contre toutes les habitudes de l'époque. Le prince Henri de Prusse avait fait capituler Regenstein le i\ février (6); le 17, des hussards prussiens arrivaient aux portes de Celle (j). Le comte de Clermont, n'avait sous la main que 3o.ooo hommes « mal vêtus, mal équipés, fatigués, dégoûtés et très mal disciplinés ». La solution qui s'imposait était de rassembler toute l'armée, mais les troupes seraient-elles en étnt de supporter des marches forcées par mauvais temps .^

(1) Clermont à Paulmy, Strasbourg. 7 février 1758 (Correspondance générale, o'500-2lU).

(2) Journal du théâtre de lu Guerre, t. III. p. 74.

(3) Situation cl effectifs, février 1758 fFonds de Suède, 34-44).

(4) Situation d'effectifs, 11 février 1758 (Corre.=pondancc générale, 3472-53).

(5) Situations d'effectifs, février 1758 (Fonds de Suède, .36-150 et 157).

(6) Le Chevalier de Cursot ù d'Andlau, Scharsfcld, 14 février 1758 (Fonds de Stiède, 39-12).

(7) Journal du Ihéûlrc de la Guerre, I. III, p. 75.

50 Lt MINISTÈRE DE BELLE-ISLE

Clermont ne le croyait pas ; il songea tout de suite à battre en retraite : <( Dans une circonstance aussi critique, je ne crois pas devoir risquer l'armée du Roi à une perte indubitable et si prochaine. Je prends donc le parti que l'on aurait dû prendre longtemps avant que j 'eusse le commandement de cette armée, c'est de repasser NVeser en conservant la Hesse » (i;. Encore pour qu'il réussit, fallait-il l'adopter franchement. Clermont tergiversa, ne se résignant à débuter aussi fâcheusement que sur la pression de son adversaire. Déjà se manifestait chez le général en chef cette attention à sui^Te tous les mouvements de l'ennemi ; cette attention allait se borner à parer les coups, méthode néfaste qui dégénère vite en passivité ; l'élan de l'armée tombait avec les gestes déprimants de la défensive.

Le temps était alors humide et froid ; on passait par des alternatives de gel et de dégel qui rendaient les chemins difficilement praticables. Le 20 février, Clermont ajourne le mouvement rétrograde (2). A ce même moment, les confédérés marchaient en masse sur Yerden. Rotenbiirg, Iludenmùhlen. Le marquis de Saint-Chamans évacua Yerden sans coup férir et sans brûler le pont de l'Aller (3). Rotenburg ouvrit ses portes au général Wangenhcim ; le 23 février, malgré sa défense héroïque, le comte de Chabo dut capituler dans lïoya (.\). L'ennemi faisait irruption dans nos quartiers ; le 2/1, Clermont dut bien se rendre à l'évidence et donner ses ordres pour la retraite ; elle ne s'arrêterait que sur la rive gauche du Rhin.

Ces nouvelles plongèrent la Cour dans la consternation (5), La lettre de Clermont à Paulmy datée du 18 février, par laquelle le général en chef annonçait la résolution d'évacuer le Hanovre et de battre en retraite , arriva le 26 à Versailles. A l'annonce de cette détermination désastreuse, bien que nécessitée par les événements, l'entourage du Roi cher- Ci) Clermont à Paulniv, Hanovre, 18 février 1738 (Correspondance générale, 3472-100).

(2) Clermont à Bernis, Hanovro, 20 février 1758 (Fonds de Suède. 35-87).

(3) Saint-Chamans à Clormonl. 20 et 21 février ; Clermont à Saint-Chamans, 21 février 1758 (Fonds «le Suède. :W-9.S et 39-.30).

(i) Cf. Chabo à Ciernmnt.' 22 février 17.58 ; Saint-Germain à Clermont. S mars TFonds de Suède. 39-53 et 115).

(5) Les courriers de l'armée faisaient le trajet de Hanovre à Versailles en six jours.

cha d'urgence un nouveau titulaire pour le portefeuille de la Guerre. Le marquis de Paulniy n'avait ni la santé ni les capacités voulues pour assumer une charge aussi lourde. Pendant dix années il avait travaillé en sous-ordre, et la responsabilité de la direction l'avait toujours effrayé. Mme de Pompadour penchait pour le marquis de Contades, les frères Paris pensaient à Crémilles, mais l'état de santé précaire du maréchal-général des logis de l'armée du Rhin (i) ne lui permettait pas plus le surmenage cérébral que la fatigue des camps. D'après Bernis ce fut Duverney, d'après liUynes, ce fut le Roi lui-même qui décida le choix du seul personnage capable, à cette époque, de suivre les opérations de l'armée et d'administrer les ressources militaires du royaume (2) ; le 26 février, le portefeuille de la Guerre était remis entre les mains du Maréchal duc de Belle- [sle (3).

(1) V II n'est rccllriiicnl pas possible que M. de Crémilles remplisse l'emploi de Maiéclial général des logis de l'armée ; il n'y résisterait pas un mois, snrtout dans les lemiis où cet emploi exige d'être continuellement à cheval » [Clermont à Paulmy, 10 février 17r>8 (Fonds de Suède, 35-75)].

(2) Mémoires de Bernis, t. II, p. 01. — Jouftial de Luynes, t. XVI, p. 379.

(3) Dans son journal, le duc de Luynes mentionne qu'à la date du 12 janvier 17.58, il avait été question d'appeler Belle-Isle à la direction des affaires militaires : « On n'a rien oublié pour engager M. le Maréchal de Delle-Isle .i l>rendre le commandement de l'armée, les litres, le pouvoir sans bornes, tout a été refuse à cause de son âge et de sa santé... » (Journal de Luynes, t. XVII, page 9i).

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