CHAPITRE II
Le Passé du Maréchal de Belle-Isle
L'ascension des Foucquet. — Naissance de Louis Foucquet de Beile-lsle. — Son éducation et ses premières armes. ^ L'affaire la Jonchère et l'exil de Nevers. — Belle-lsie gouverneur de Metz. — L'ambassade de Francfort. — La guerre de Succession d'Autriche et la Retraite de Prague. — Captivité de Belle-Isle en Angleterre. — Campagne de Provence. — Belle-isie académicien. — Les préliminaires de !a guerre de Sept Ans. — Belle-Isle, sa famille et ses amis. — La Maréchale, le Chevalier, le Comte de Gisors. — Rapports de Belle-Isle avec Louis XV et la Cour. — Rivalités avec les Broglie. — Relations de Belle-Isle avec le Parlement, les Jansénistes et les Philosophes. — La situation financière du Maréchal. — Les idées militaires de Belle-Isle. — Influence de Folard, de Maurice de Saxe et de Frédéric il sur sa formation. — La question de l'offensive. — La guerre de montagne. — Les places fortes. — L'infanterie. — La cavalerie et les dragons. — L'artillerie. — Les troupes légères. — Les services de l'arrière. — La discipline des troupes.
De toutes les fortunes qui s'élevèrent pendant les deux derniers siècles de la monarchie, malgré les obstacles qu'une hiérarchie sociale ancienne et toute puissante leur opposait, aucune peut-être ne fut plus éclatante et plus traversée par le drame que l'ascension des Foucquet (i). Ils ont tout d'abord beaucoup de mal à pouvoir assurer leur survivance : François Foucquet, maître des requêtes sous le règne de Louis XIII épouse Marie de Maupeou qui lui donne 12 enfants ; un seul d'entre eux continue la famille, c'est Nicolas Foucquet, successivement conseiller du Roi. surintendant des finances et marquis de Bèlle-Isle (2).
(1) Foucquet = pelil écureuil (DictionnaiiIe de l'Académie).
(2) Sur CCS douze enfants, neuf sont d'Eglise : François, archovêque de Narbonne ; Louis, évêque d'Agde ; Basile, abbé de Kiijny, et six filles religieuses ; Yves et Gilles meurent sans enfants (Cf. La Chesnavc-Desbois, Dictionnaire de 'a Noblesse, t. VIII, p. 491).
Une lente succession d'efforts patients et ininterrompus avait permis à tous ses ancêtres de sortir de la médiocrité des petits seigneurs terriens qui vivaient au xv' siècle dans les fertiles campagnes de l'Anjou. Partie des Moulins-Neufs, aux environs de Baugé, la lignée des Foucquet connut toutes les vicissitudes qu'apportent les guerres du Royaume en détruisant l'épargne ou le patrimoine des fructueuses alliances. Mathurin Foucquet se ruine en i5/i5, mais son fils aîné, François, ouvre boutique à Angers et le cadet tente la chance en Anijleterre. La famille bientôt se relève : les deux fds du drapier occupent un siège de conseiller aux Parlements de Paris et de Rennes. Un des enfants est précisément ce François, troisième du nom, qui épouse Marie de Maupeou, fille de Gilles de Maupeou, collaborateur intime de Sully Ci).
De père à fils, dans cette maison, se lègue un héritage de qualités précieuses ; elles forment comme un faisceau de traditions dont aucun ne s'écarte. C'est d'abord une ambition incontestable qui se traduit par une recherche patiente d'une situation meilleure et cela pour toute la famille, puis une faculté de travail facile que vient servir une intelligence hors de pair. Un Foucquet n'effleure pas les questions, il les creuse pour en obtenir un complet rendement. Et, pour utiliser la moindre force, une étroite solidarité vient unir tous les membres de la communauté qui ont lié partie fa). Si l'obstacle est trop considérable, on ne le heurte pas de front, on le tourne, mais on s'impose. Une adroite puissance d'adaptation, une distinction de grands seigneurs, une munificence de bon goût empêchent la société de traiter les Belle-Tsle comme des aventuriers de grand rheniin ; seulement, l'écueil de leur fortune est là qui les guette ; ils ne le voient pas toujours, ils sont aveuglés par les résultats acquis et veulent aller plus loin encore. La jalousie de leur entourage ne leur est pas toujours nuisible, mais quand la susceptibilité d'un roi se trouve éveillée par tant
(1) Bibliothèque Nationale, Cabinet des titres, dossier Foucquet. — M. Ju?e, Généalogie de la famille Foucquet, Reçue Sobiliaire, t. III, p. 67, 122, 177. — .1. Lair, \icoltts l'oucqnel, t. I. p. 3 sqq.
(2) Il faut signaler toutefois que le surintendant eut avec son frère Basile des relations assez tendues : « Leur haine a été le faux endroit de tous les deux, mais bien plus de l'abbé qui avait passe jusqu'à la rage. « (Lettres de Mme de Sévigné, éd. Hachette, t. VI, p. 345).
de prospérité, tant de faste, la catastrophe siirTient, inévitable ; elle est d'autant plus grave que l'homme tombe toujouis de très haut.
Pour s'élever ou se relever, les Belle-Tsle ont le talent de s'appuyer sur les protecteurs les plus sérieux. Le père du surintendant a gagné par son mariage l 'amitié de Sully ; plus tard , Nicolas franchit les premiers échelons de la hiérarchie du Parlement grâce à l'intérêt que lui témoigne Richelieu. Survient la Fronde ; Nicolas Foucquet s'inféode à Mazarin et devieni Intendant de l'armée royale qui met le siège devant Paris, puis il se fait recommander à Michel le Tfilier par Colbert, et c'est l'appui de Colbert qui pour quelque temps lui permettra de subir la disgrâce du Cardinal. Enfin, il arrive au sommet du pouvoir, de la richesse et des honneurs. Un seul personnage en France peut se dire son maître, c'est le Roi qui pourtant doit compter avec son surintendant des finances, puisqu'en dehors de lui, personne dans le Royaume ne peut trouver l'argent ou le crédit nécessaires aux dépenses imprévues. Foucquet intervient même dans l'intrigue que le Roi poursuit avec Mlle de la Vallière (i) ; cette fois, il a dépassé la mesure ; la fameuse réception de Louis XIV au château de Vaux (2) achève d'exaspérer le souverain, et bientôt l'arrestation du surintendant à Nantes, l'exil des membres de sa famille annoncent au pays que la maison Foucquet ne doit plus prendre part aux affaires publiques du pays.
Jamais on n'avait assisté au spectacle d'une ruine aussi grande et, en apparence, aussi définitive. Dispersés dans les provinces les plus reculées de la capitale, aussi loin de Pignerol où Foucquet attendait la mort que du Val-de-Grâce où sa femme avait pu se réfugier après un exil à Montluçon, les frères et les enfants du surintendant ne songèrent plus d'abord à continuer la lutte. Des deux filles de Nicolas Foucquet, l'a'înée avait épousé le duc de Charost, la cadette Emmanuel de Tiussol-Montzalès ; le fils aîné, Louis-Nicolas, vicomte de Vaux, après avoir essayé, sans succès, de se faire un nom dans la
(1) L. Lair, î\icoLns l'oucqucl, t. II. p. 40 sq(|.
(2) Le 17 août 1661.
carrière des armes en se distinguant notamment aux '■ièges d'Aire et de Philipsbourg, s'était marié avec la fille de Mme Guyon, la grande amie de Fénelon et la fondatrice du quiétisme ; il mourut l)ientôt sans laisser de descendance. Le second fils était Père de l'Oratoire (i). Le dernier, Louis Foucquet, fut celui de tous qui se résigna le plus facilement à la disgrâce : « C'était un Ijonliomme et im honnête homme » (2). Il travailla néanmoins d'une manière indirecte au /relèvement de sa famille, en ayant des enfants et en leur assurant par son mariage une alliance utile et glorieuse.
Louis Foucquet avait trois mois au moment où son père fut incarcéré. Il l'aperçut une fois en passant et, par surprise, trois ans plus tard, alors que Nicolas Foucquet était transfé?é de Moret à Paris ; il ne le revit un peu plus longuement qu'au mois de mai T678, lorsque dix-sept années de la captivitéla plus sévère eurent transformé le grand seigneur de \aux en un vieillard penché sur sa tombe (3\ Après avoir suivi sa mère dans son exil de Montluçon, puis de Moulins, Louis Foucquet fut destiné tout (ra!)ord à l'oidre de Malte. Tl séjourna quelque peu dans l'île, sans prononcer de vœux, et ne tarda pas à rentrer pour contracter l'union la plus romanesque et même la plus extravagante qu'on pût rêver après les mésaventures (le sa famille. A vingt ans, il enleva une amie d'enfance, Catherine-Agnès de Lévis, fille du comte de Charlus et sœur du futur duc de Lévis. Par deux fois, les deux jeunes gens avaient fait célébrer un mariage clandestin qui fut régularisé le 8 juin
i()(S() par un contrnt en bonne et due forme (^1). De fortune. il n'est pas question. La famille de la jeune fille refuse de recevoir le ménage ; Louis Foucquet ne possède ni charge l'i icac-
nus : ce mariage « étrange et encore plus étrangement fait, acheva de le mettre à l'aumône. Sa femme n'avait lien et sa
famille, bien loin de lui donner, fut plus de vingt ans sans
(1) Charlos-Arinand Foucquet (16n7 17.3/0 entra h l'Oratoire eft 1680 ; il fut très lié, dans le parti janséniplo, avec \icolc et le grand Arnauld. Cf. Mémoires de Saint-Simon, éd. de Boislile, I. X\ II, p. 366.
(2) Journal de Liiynes, t. II, p. 229.
(3) Nicolas Foucquet mourut à Pignerol le 23 mars 1680. Cf. L. Lair, \icolas Foucquet, t. II, p. 316 et 468.
(4) Contrat de mariage de Louis FoucqucJ et de Mlle de Lévis et piècesannexes (.Archives particulières de la famille de Lévis-Mirepoix).
vouloir ouïr parler d'elle ni de son mari. Ils furent réduits à vivre cliez l'évêque d'Agde. frère de M. Foucquet (i), longues années exilé hors de son diocèse » (2). Dans une de ces résidences forcées, à Villefranche-de-Roucrgue, naquit, le 22 septembre 1S64 Louis Foucquet, le futur Maréchal (3).
Le jeune ménage suivit l'oncle dans sa disgrâce. A \illefranche, on reçut l'ordre d'habiter Issoudun où naquit le 12 octobre 1686 une fille, Marie-Madeleine, puis des jours meilleurs revinrent pour l'évêque et ses neveux. Monseigneur Louis Foucquet obtint, en 1690, l'autorisation de rentrer dans sa résidence normale et c'est dans l'hôtel épiscopal d'Agde que vint au monde le dernier enfant du marquis de Belle-Isle, Louis-Charles-Armand, frère cadet du Maréchal et connu pendant toute sa vie sous le titre de Chevalier. Les charges de l'évêque ne cessaient de s'accroître mais Marie-Madeleine de Castille. veuve du surintendant, tout en restant assez éloignée de ses enfants, mit son beau-frère en état de leur venir en aide. En 168I, elle fit don à Louis-Nicolas Foucquet, désormais chef de la famille, des seigneuries de Vaux, Melun et dépendances, à charge pour lui d'en laisser l'usufruit à l'évêque d'Agde, son oncle, sa vie durant (/\).
L'horizon s'éclaircissait. Des trois enfants du marquis de Belle-Isle, Marie-Madeleine qui semblait destinée au cloître épousa le marquis de la Vieuville ; le cadet, tonsuré dès l'âge de neuf ans (5). put entrer dans la carrière des armes. Quant
(1) Frère du surintendant Nicolas Foucquet.
(2) Mémoires de Saint-Simon, édit. de Boislisle, t. XVII, p. 364. Pour 'es détails du mariage de Louis Foucquet, Cf. d'Echerac, La Jeunesse du Maréchal de Ijcllc-lsle, p. 'J.
(3) « ... et a été tenu sur les fonts du baptême et nommé Louis par illustrissime cl révcrendissime Mgr Louis Fouquet, évêque et comte d'Agde, abbé de N'ozelay, de Ham et de Sorèze, conseiller du Roi en tous ses conseils et r>ar très haute et très puissante dame Louise-Marguerite de Béthune de Sully, femme de très haut et très puissant seieneur messire Henri d'.Aiilon du Lude, conseiller du Roi en ses conseils, chevalier des deux ordres de S. M., duc et pair cl grandmaître de l'artillerie do France ». — Avant la naissance de Louis, le jeune ménage avait perdu le 3 septembre 1683 une fille, morte à l'âge de deux mois (Contrat de mariage de Louis Foucquet, loc. cit.).
(-4) Mémoires de Saint-Simon, édit. de Boislisle, t. X\'II. p. 33G, note. (5) Bibliothèque Nationale. Manuscrits, 1268-323.
58 LE MIMSTERi: DL BELLIL-ISLE
à l'aîné, le comte de Belle-Tsle, on confia son. instruction aux Dominicains de Sorèze, dont l'évpque d' Agde était abbé, il y resta jusqu'à seize ans, pom' y développer « des principes heureux que le temps, l'étude et les soins de ses maîtres développèrent efficacement » (j) et, quelques mois plus tard, il entra dans l'armée en qualité de mousquetaire 12V
Quelle serait la carrière militaire du petit-fils de Nicolas Foucquet ? Le fils aîné du surintendant avait du renoncer à se faire un nom. maloré sa bravoure. Mais la situation avait changé depuis. Quarante ans s'étaient écoulés depuis la mort de Nicolas dans sa prison de Pignerol, et le temps faisait son oeuvre. Colbert avait disparu, la génération nouvelle ne connaissait du surintendant que son long martyre, loin des siens, et Louis XIY, en donnant au jeune comte de Belle-Isle une place enviable dans la maison du Roi, montrait que les vieilles haines finissent par s'éteindre. Cependant l'avenir n'était pas très sûr. Le marquis de Belle-lsle restait toujours sans fortune puisqu'au moment où son fils entrait dans une compagnie de gentilshommes, il en était réduit avec sa femme, l'évêque d'Agde étant mort, à chercher une autre hospitalité. « Revenus enfin à Paris, au pot de Madame Foucquet, mère de Belle- Isle, jusqu'à la mort de cette espèce de sainte, ils se trouvèrent bien à l'étioit » CM. Pendant ce temps le jeune comte faisait sous les ordres du maréchal de Villeroy, ses premières armes en Allemagne. Campagne stérile où la maison du Roi ne vit pas le feu, mais l'attente ne fut pas trop longue. Le 7 janvier 1702, Belle-Isle obtenait une commission de capitaine — à dix-huit ans — dans le régiment de Royal-Cavalerie (^) moyen-
(1) .Chovricr, Vie du Maréchal de Belle-Isle, p. 2. Bellc-Islo n donné dan.s l'Instruction .111 comte de Gisors (voir aux annexes) quelques détails sur son instruction : « I/liistoiro a été, dès mon enfance, l'objet de mon élude, et c'est à elle qut; je dois tout ce que je sais. Ne négligez point les sciences mathématiques ; je suis fâché de ne les a\oir i)oint assez cullivées : je les ai apprises de bonne heure, je les aimai.s, j v avais fait des progrés ; j'ai dû beaucoup au i)eu que j en sais. »
(2) En janvier 1701, dans la ï" compagnie, « mousquetaires gris », commandée par le comte d'Artagnan. Il est assez piquant de sienaler que Nicolas Foucquet avait été arrêté à Nantes et loncrlem))s gardé par d'Artagnan, sous-lieutenant à la compagnie de mousquetaires.
(3) Mémoires de Suinl-Sirnon, édit. de Boislisle. I. X\II. p. 364-367. — Après avoir été exilée successivement à Montluçon, à Moulins et à l'Abbaye Nolre- Dame-de-Meaux, Marie-Madeleine de Castillc avait obtenu de vivre au \'al-de- Grâce. Elle y mourut le 12 se|>leinbre 1716.
(A) I.es états de service ont été relevés dans la Chronoloçiie luililaire. de Pinard (t. III. p. 333 sqq"), dans le dossier 211 des Aniiives adniinislralives de la Guerre el dans les dossiers bleus de la Dibli -Ihèque Xaiion.iie cartons d"I!o/.ier.
nant lAooo livres qui lui furent prêtées, en avance d'hoirie, par sa grand 'mère (i).
Le voici donc, partant à l'Armée du Rhin commandée par Catinat ; son régiment va rejoindre au mois de septembre le corps de \illars destiné à la Bohême et, quelques jours après, on traverse l'Alsace pour secourir le prince de Bade. Le passage du Rhin est gardé par l'ennemi qui balaye les abords d'Himingue avec quatorze pièces de canon ; cependant vingtcinq bataillons et huit escadrons ont pris pied dans une île du fleuve. Fatigué par une journée passée en selle, Belle-Isle relève la jambe droite et la passe sur l'encolure ; à ce moment précis un boulet emporte l'étrier, l'étrivière et les deux jambes de derrière de son cheval 12). On ne peut recevoir avec plus de chance le baptême du feu. Le lendemain, i/î octobre, il assiste à la victoire de Friedlingen et reçoit sa première blessure, au bras, dans la charge des trente-quatre escadrons conduite par M. de Masrnac, ce qui ne l'empêche pas, le lendemain, de prendre part à la poursuite au cours de laquelle son deuxième cheval est tué (3).
En 1708, nouveaux combats. Royal-Cavalerie fait partie de l'Armée du Rhin. Après avoir forcé le passage de la Kintzig, Yillars attaque à revers le fort de Kehl. On demande des volontaires pour tenter l'assaut. Belle-Isle est au premier rang et « rembourse » une autre blessure. Puis il fallut pour traverser la Forêt Noire vaincre les résistances de l'ennemi, forcer les lignes de Stolhofen et les retranchements de la vallée d'Hornberg. Le 3i juillet, on livre bataille à Munderkingen, le 20 septembre, à Hochstett où Royal-Cavalerie fournit une charge brillante et la campagne se termine par ime guerre de sièges qui laisse les forteresses de Kempten et d'Augsbourg aux mains du maréchal de Marsin et de l'Electeur de Bavière.
Ce rude apprentissage de la guerre ne souffre guère d 'interruption dans les dernières années du règne de Louis XIV ; en 170/i, Belle-Isle se retrouve à l'Armée d'Allemagne et, se fait blesser pour la troisième fois à la journée d 'Hochstett.
(1) D'Echerac, la Jeunesse de Belle-Isle, p. 26.
(2) Journal de Luynes, l. XIV, p- 460.
(3) Pinard, Chronologie mililaire, loc. cil.
Son cheval est tué sous lui. Mais, jusqu'alors, rien ne l'a désigné d'une manière spéciale aux faveurs du Boi. Ses supérieurs ont-ils craint de se compromettre en signalant en haut lieu la bravoure d'un Foucc[uet ? Toujours est-il que les mémoires de proposition ne parlent jamais de lui. D'ailleurs, le commandement d'un régiment pouvait seul permettre aux jeunes ambitions, l'accès facile des grades les plus élevés, et la charge de colonel était moins un brevet de capacité qu'un certificat de faveur et de fortime. Les régiments de cavalerie se payaient très clier et ne se donnaient qu'aux premières maisons de France ; Belle-Isle se contenta de tenter l'acquisition d'un de ces régiments de dragons qui, quarante ans plus tard, devaient être les corps les plus recherchés de l'armée royale (i). Après en avoir « marchandé plusieurs dont le marché n'avait pu se conclure » (2), les pourparlers avec le comte d'Estrades aboutirent. Moyennant 1 10.000 livres prêtées par sa grand 'mère et par le père Foucquet, de l'Oratoire, héritier de l'évêque d'Agde, Belle-lsle obtint le régiment des dragons d'Estrades, « le second des régiments de dragons gentilshommes ». qui. suivant la coutume en usage, prit le nom de Dragons de Belle - Tsle (3).
C'était un premier résultat. Un Foucquet devenant à vingt ans mestre de camp d'un régiment de dragons rendait, pour ainsi dire, une existence légale à sa famille. Au cours de cette même année, il en devint réellement le chef. Son oncle, le comte de \aux, fils aîné du surintendant, mourut sans laisser d'enfants et sa fortune revenait à la veuve de Nicolas Foucquet. Quant au père du jeune coloneV il continuait de vivre à Paris chez sa mère et se sentait toujours aussi peu d'ardeur à sortir de la médiocrité de son existence qu'à restreindre l'intimité charmante de son ménage. Le comte de Belle-Isle, entièrement livré à lui-même, accepta la lutte avec enthousiasme et conduisit pendant deux ans ses dragons sur les champs de bataille de l'Italie. Quelques affaires lieureuses révé-
(1) Chnbo, Mémoire sur la Cavalerie (Mémoires techniques, carton 30).
(2) Notamment le régiment de dragons de Fimarcon.
(3) Journal de Danoeau, t. X, p. 192 et 229. La commission de mestre de camp à Dellc-Isle est datée du 11 janvier 1705 (Pinard. Chronolorjie militaire, loc cit.).
lèrent chez lui, non seulement une grande bravoure personnelle, mais encore une habileté manœuvrière et un esprit de décision assez rares chez un chef aussi jeune. A Calcinato, le 19 avril 1706, il bouscule avec ses escadrons un bataillon de grenadiers de Brandebourg et lui prend ses drapeaux. Un peu plus tard, au cours d'une reconnaissance, il surprend au bivouac trois régiments de cuirassiers (i). Au siège de Turin, il emporte d'assaut une contre-garde avec ses huit cents dragons (o.). A l'Armée du Rhin où il revient en 1707, se placer sous les ordres du maréchal de Yillars, il se distingue sur les bords du Neckar en dispersant un corps de cavalerie adverse.
Mais c'est au cours de la défense de Lille, en 1708, que le Comte allait consacrer sa réputation naissante. Plusieurs fois il chassa les troupes du prince Eugène qui parvenaient à prendre pied dans la place ; au cours de ces luttes sanglantes, il fut lui-même très grièvement atteint ; pendant toute sa vie, sa correspondance parlera de cette blessure à la poitrine qui devait rendre son état de santé continuellement précaire (3). Boufflers, émerveillé, lui fit obtenir le 12 novembre une commission de brigadier. Belle-Tsle était désormais connu dans l'armée comme à la Cour ; il en profita pour servir les intérêts de son frère cactet, qui commandait une compagnie dans son propre régiment. Louis-Charles-Armand Foucquet avait alors quinze ans. C'est alors que s'ébaucha entre eux cette union que le temps resserra toujours davantage ; les deux frères ne se quitteront plus, ils- partageront les fatigues comme les peines, les captivités comme les honneurs, mais leur travail dépasse le but que se trace une ambition personnelle ; ils ont en vue la reconstitution de l'œuvre de Foucquet et, pour mener à bien la tâche, le frère cadet passera toute une existence de célibataire dans l'ombre du chef de famille (l\).
(l) Pinard, Chronologie mililaire, loc. cil.
(2) Les dragons jouaient alors le rôle d'infanterie montée ; leur emploi pen dant la guerre de sièges, était fréquent ; ils partageaient, par tradition, avec les grenadiers, l'honneur de prendre la tête des colonnes d'attaque.
(3j Voir le bel ouvrage du capitaine Sautai, Le Siège de la Mlle et de la Ciladelle de Lille en 1708, et le Journal de Luijnes, t. X, p. 130 et 131.
(4) Louis-Charles-Armand Foucouet, Chevalier, puis Comte de Belle-Isle, ne à Agde le 19 septembre 1693. Mousquetaire en 1707. Capitaine aux dragon» d^. Belle-Isle (16 juin 1708), prend part au siège de Lille. Mestre de camp d'un
Belle-Isle commençait alors à se rapprocher peu à peu de la Cour. Adjoint au maréchal de Boufflers pendant une inspection des places du Nord, il se voyait, un mois plus tard, attaché au duc de Bourgogne en qualité d'aide de camp. Dès lors, sa situation lui permettait de briguer une des grandes charges de l'armée. La dignité de Mestre de camp général des dragons donnait au titulaire le premier régiment de cette arme et, en l'absence du Colonel général, le commandement éventuel de tous les corps de dragons réunis dans une armée. L'affaire, on le voit, était d'importance. Il fallait, pour la conclure, beaucoup d'argent et beaucoup de protections, à Belle-Isle plus (juà tout autre. Lne cousine à lui, la jeune duchesse de Lévis. plaida sa cause avec ardeur ; elle sut intéresser madame de Maintenon qui se souvint alors que son premier mari touchait une pension du surintendant (i), et que la veuve de Scarron continua pendant quelque temps ces relations bienfaisantes, en « solliciteuse modeste, dissimulant sa beauté » h.). Le maréchal de Villars à qui Marie-Madeleine de Castille avait cédé le domaine de Vaux dut également prêter son appui et le Mestre de camp général des dragons, Hautefeuille, ayant manifesté le désir de vendre sa charge, le maréchal de Boufflers joua, d'après Saint-Simon, le rôle d'intermédiaire (3). On s'attendait à voir Louis XIY refuser sa signature ; à la surprise générale, il indiqua lui-même le nom de Belle-Isle à Chamillart. « C'était un furieux pas, et sous le feu Roi, pour d'où il était parti » (4). Mais la charge coûtait 280.000 livres et Belle-Isle n'avait presque rien. Il ouvrit sans arrière-pensée le livre de ses dettes qui ne se ferma jamais jusqu'à sa mort. Un ancien major de cuirassiers, Jean- Baptiste Aimé prêta 80.000 livres, Pléneuf 5o.ooo livres, l'oncle Foucquet, le Père de l'Oratoire 120.000 livres; la vente
ri'gimcnt de (lijigonp (1712). briçadior (173i). Maréchal de camp (1738), accoml-agnc son fréro à Francfort cl à Praq-iic. I.icnlcnant-céncral (1712). .Assiste à ].\ bataille de Haucoiix, est lue pendant la campagne de Provence, à l'assaut des retranchements d E.villes. le 19 juillet 1747 (Pinard. Chronologie militaire, t. V,
(1) Luyncs a raconté tout au long cette inlervenlion de M"' de Maintenon i-n faveur de Belle-Islc (Journal de Luynes. p. 297).
(2) .1. Lair, Nicolas Foucquet, t. I, p. 544.
Ci) Sainl-Simon, Méntoires, éd. de Boislisle. t. X\"II, p. .3Gri. (4) Ibid.
LE PASSÉ DU MARÉCHAL 6â
(lu régiment Belle-lsle-Dragons, estimé à 120.000 livres, fomnit et au delà le complément nécessaire (1).
Il ne manquait plus à Belle-Isle que de contracter un mariage avantageux pour continuer sa maison après l'avoir consolidée. Déjà les mauvaises langues de la Cour affirmaient en 1710 que le Comte épouserait la marquise de Locmaria, veuve toute jeune et fort belle, avec laquelle il aurait entretenu dit-on des relations intimes (2) ; Belle-Tsle démentit ces propos en se rendant l'année suivante aux avances de Mlle de Civrac, de la puissante maison des Durfort, ducs de Duras et de Lorges, On ne connaît la première femme du futur Maréchal que par l'oraison funèbre de Saint-Simon, brève et cinglante : « Elle était riche, extrêmement laide, encore plus folle ; elle s'en entêta et ne le rendit pas heureux, ni père. Son bonheur l'en délivra quelques années après... » (3). Le ménage ne s'accorda guère, peut-être parce que les deux époux vécurent séparés trop souvent. Belle-Isle passa les trois années 171 1, 1712 et 1718 aux armées d'Espagne et d'Allemagne et jeta sur la carrière diplomatique un premier coup d'oeil en servant de secrétaire au maréchal de Villars pendant les conférences de Rastadt. Trois années s'écoulèrent encore avant la mort du vieux Boi. Puis survint la Régence, période sans gloire oii Belle-Isle ne joua pas toujours un rôle très clair et très digne, mais il avait comme excuse et sa jeunesse, une jeunesse impatiente, et le spectacle tentateur des intrigues qui semblaient réussir à quiconque était sûr de soi-même et possédait une volonté.
Dans ce conflit d'appétits, dans cette véritable révolution sociale que produit l'agiotage du système de LaAV, alors que les coteries se disputent le pouvoir, Belle-Isle se conduit sans la moindre prudence. Jusqu'à ce jour, il n'a pas eu le temps de commettre des faiblesses et de vivre, soit à la Cour, soit à Paris. La paix qui marque les premières années du règne de Louis X\ lui laisse des loisirs qu'il ne consacre pas à son
(1) D'Echcrac, La Jeunesixe de Belle-Isle, p. r>(\ ot 51.
(2) Sourches, Mémoires, t. XII, p. 337.
(3) Saint-Simon, Mémoires, éd. do I3oi«1i«lo. t. XXI. p. 3?i. — IIonrioKe- Iiaiiroisc de Durfort do Civiac mourut ù Bordeaux en 1723.
ménage. Il s'installe au foyer de Berthelot de Pléneuf, ancien premier commis de Chamillart et partage avec Le Blanc, secrétaire d'Etat à la Guerre, les faveurs de Mme de Pléneuf. En 1718, il est nommé maréchal de camp, l'année suivante il obtient le gouvernement d'Huningue et doit interrompre ses intrigues amoureuses pour rejoindre l'armée d'Espagne et prendre part au siège des places des Pyrénées. Il revient à Paris en décembre 1720, après la signatvire du traité de Londres.
C'est le moment où l'abbé Dubois, après avoir obtenu en 171 2 le chapeau de cardinal, essayait d'affermir un crédit que l'opinion publique lui refusait. Belle-Isle offrit son concours, assura celui de Le Blanc, entraîna même dans cette voie le cardinal de Rohan. L'alliance résolut de frapper im grand coup et le complot réussit à merveille. Dubois fut déclaré par le Régent premier ministre et le nom de Belle-Isle commença dès lors à se répandre : a II y a un jeune homme, qui est aussi dans l'intime secret du Régent et du Cardinal à qui on ne songeait guère • c'est le comte de Belle-Isle, petit-fils du grand Foucquet ; il n'a que trente-cinq ans, apparemment de l'esprit et travaille comme un diable » ^t). Alors, suivant l'exagération qui n'a cessé de gâter l'ambition de sa famille, il croit le moment venu de jeter les fondements de sa fortune : il obtient un appartement à Versailles avec les entrées du Roi, commence la construction d'un hôtel somptueux à Paris, acquiert le domaine de Bizy, près de Vernon ; enfin, il entreprend les négociations qui viendront aboutir en 1728 à l'échange de la seigneurie de Belle-Isle contre le dojnaiiie de Gisors. Mais il avait vu les choses en grand, trop en grand. La jalousie l'épiait et une haine de femme allait précipiter sa chute. Mme de Pléneuf avait une fille, mariée au marquis de Prie, et la marquise de Prie nourri'^sait à l'égard de Mme de Pléneuf le ressentiment qu'éprouvent toujours les femmes lorsque leurri mères ne veulent pas vieillir et troublent par le scandale de leur inconduite la vie privée de leur entourage. Mme de Prie ne fut guère plus recommandable mais elle devint la maî-
(1) Journal de Barbier, août 1722, t. I, p. 237.
tresse du duc de Bourbon autant par désir de vengeance que par ambition personnelle. Le ministère du duc de Bourbon succédant au cardinal Dubois, lui donna l'occasion de l'assouvir (i).
Le 6 mars 172/1, à 3 heures du matin, le guet à cheval se présentait au domicile du comte de Belle-Isle, l'enlevait et le conduisait à la Bastille, et bientôt le bruit courait qu'une grosse affaire de détournements venait d'être découverte. La Jonchère, trésorier de la caisse de l'extraordinaire des guerres, était convaincu d'avoir remplacé de douze à treize millions de numéraire par des billets de banque dépréciés. Le secrétaire d 'Etat Le Blanc était responsable et taxé de négligence : quant à Belle-Tsle, sa culpabilité, disait-on, ne faisait aucun doute (2) et on la lui signifia sans plus tarder en l'incarcérant ainsi que son frère. Le 10 avril, la Chambre de l'Arsenal rendit son jugement : la Jonchère dut rembourser près de i./ioo.ooo livres et Belle-Isle 600.000. De plus, le Comte et le Chevalier étaient mis (( hors de Cour » et tenus de résider loin de Paris. Ils obtinrent de ne pas aller à Carcassonne, la ville fixée pour leur exil, mais de s'arrêter à Nevers.
Ils y arrivèrent à peu près sans argent, reniés par leurs amis, et s'astreignirent à garder l'incognito dans la méchante auberge où ils étaient descendus. Mais comment trouver le moyen de se soustraire à la curiosité publique dans une petite ville de province où la seule distraction était le passage des voitures de poste allant de Lyon à Paris ? Le duc de Nevers apprit la chose et ne voulut pas tolérer que deux gentilshommes aussi notoires fussent réduits à vivre au cabaret. Il leur
d) Voir l'ouvrage récent de .1. Diirene, I.e Ministère du Duc de Bourbon, en. I, Paris, 1912.
(2) La Jonchère lui a mis sur son compte deux millions pris en argent dans sa caisse en place de billets de banque qu'il y a mis. 11 e.«t bien aisé à ce métier-l;i d'être riche. On devrait pendre tous ces fripoi)s-l;i, tandis que de pauvres officiers languissaient dans des auberges avec des billels de banque... C'est un homme (Bclle-lsle) extrêmement haut, insatia!)le |)our l'argent, car on dit qu'il y a des lettres de M. Le Blanc a la .lonclièro où il lui dit : Donnez encore une telle somme à notre insatiable... {Journal de liarbicr, t. I, p. 28G et 341.)
offrit le couvert et la table sans se douter alors que sa petite fille entrerait plus tard dans leur famille et que l'un de ses hôtes serait à ce moment maréchal, duc et pair de France (i).
La disgrâce était complète mais elle n'atteignait pas l'infortune de Nicolas Foucquet. Ce n'était plus un roi qui chassait le comte de Relle-Isle et, ce qu'un ministre avait défait, un autre pouvait le refaire. Il suffisait de laisser les événements suivre leur cours. Au mois de juin 1726, le duc de Bourbon quittait le ministère et Mme de Prie perdait son influence. La duchesse de Lévis se mit en campagne : elle n'eut pas de peine à convaincre Fleury qui venait de prendre les rênes du Gouvernement et Belle-Isle appelé au commandement du camp de la Moselle du 10 juillet au 9 août 1727, acceptait avec un empressement bien compréhensible. Le contact avec la vie militaire était repris ; en septembre, il dirigea les évolutions préparées au camp de la Meuse et aussitôt après, le commandement intérimaire des trois Evechés, en l'absence du maréchal d'Alègre lui perniit de reprendre une place honorable dans la hiérarchie du Royaume et surtout de déployer une activité que les événements de la Régence avaient détournée de son vrai but.
Dans ce gouvernement de Metz, qui lui fut conféré à titre définitif six ans plus tard, Hclle-I«lo s'exerça au rôle d'administrateur dans lequel il devait bientôt passer maître. Il s'occupa tout d'abord de relever les fortifications de Metz et de Tbion ville. Un an lui suffit pour remettre ces places eaétat (2). Il était si bien absorbé par son travail qu'il refusa le poste d'ambns'^adour ^^ielmo que Fleury lui fit offrir(3),bienqueLe Blanc lui eut assuré qu'il n'était « pas moins propre aux affaires de négociations qu'à celles de guerre » (fi). Le métier
(1) L. Pérey, Le Duc de h'ivernais, p. 288.
(2) Bcrwick et Asfcld à Bcllc-Islc, 7 .juillet, 6 et 18 août 1728. (Corr. gén , 2678-33). « V. E. me permettra de lui rappeler succinctement la conduite que : ai tenue depuis mon retour d exil. Elle sait que j ai rompu toutes espèces de l-aisons d'affaire.^;, que je me suis éloicné de tout commerce avec les ministres el cens en place, avec lesquels je n en ai que pour ce qui concerne le service (lu Roi. J'ai totalement abdiqué la Cour ; pour en faire une profession publique, je me suis déterminé à habiter les frontières, pour me donner tout entier à mon n-étier, m'y perfectionner et me rendre par là plus utile au service du Roi et (le l'Flat. » .[BelIe-Isle à Fleury, 11 août 1730. (Archives administratives," dossier 211.)]
(.3) Chavigny à Belle-Isle, 2 mars 1728 (Ibid., 2643-61). (4) Le Blanc à Belle-Isle, 14 juin 1727 {Ibid., 2633-78).
militaire paraît l'avoir complètement repris et la preuve en est <|u'il cherche à gagner au plus tôt un nouveau grade. En 1707, un inspecteur de cavalerie, M. de Boudeville-Malartie avait déclaré dans §es notes que le jeune mestre de camp des dragons de Belle-lsle était « né avec beaucoup d'ambition » (i). En 1780, le maréchal de camp remuait ciel et terre pour se faire nommer lieutenant -général, mais Fleury ne se laissait pas encore convaincre : « Je sens plus que personne, écrivait d'Angervilliers, la solidité de vos raisons et le juste fondement de votre impatience. Je n'ai rien oublié, je vous assure, pour les faire sentir à M. le Cardinal, mais je n ai pu parvenir à une décision » (2). Néanmoins, un an plus tard, Belle-lsle obtenait ce qu'il demandait et nul ne put s'en étonner ou s'en plaindre. Le nouveau lieutenant-srénéral avait 47 ans, ses états de services étaient superbes et toute son activité le portait à chercher des améliorations dans l'instruction des officiers et de la troupe. Après avoir commandé le camp de la Moselle en septembre 1732. il avait colla])oré à la rédaction d'une Instruction cojicernant le service en campagne en 11^3 articles qui malheureusement ne devait pas être appliquée avant 175/1 (3). Cette même année il adresse plusieurs mémoires remarquables, notamment pour signaler la crise qui sévissait alors dans la cavalerie (fi), mais son écrit le plus original et le plus audacieux pour l'époque est l^ien ce mémoire « de ce que l'on estime devoir être fait pour rétablir le bon ordre et la discipline dans les troupes de Sa Majesté » : Belle-lsle demandait un endivisionnement permanent des corps de la frontière et l'établissement de camps d'instruction pour la cavalerie, en Franche-Comté et dans la Haute-Saône (5).
Désortnais, le caractère de Belle-lsle est mûr ; l'homme s'est essayé par l'expérience, fortifié par l'exercice du conimandement, instruit par l'étude. Sans doute on retrouve dans
(1) 6 septembre 1707, cnnii) de Ro-^toK (A. TI. r... carton du régiment do Tu lle-Islc).
(2) D'Angervilliers ;'i Belle-lple, ^f,^rIy, ?7 juin 1730 (.\. .\. G., dossier 211).
(3) Capitaine Sautai. Lc^ Prcliminairex de la Guerre de Succession d'Aiilriche, p. 141. Cotte instruction a paru dans la Revue d Histoire de septembre iP'i,"..
(4) 20 mai 1732 (Manuscrits des Affaires étrangères, France, 1275-263).
(5) 31 mai 1732 (Ibid., 1275-326). Voir plus loin, les Réformes de 1758 et les pièces annexes.
toute sa correspondance une flamme de jeunesse et d'enthousiasme qui ne s'éteindra plus ; cependant l'Age commence à tempérer la turbulence de son ambition et le goût de l'intrigue se transforme en une aptitude singulière aux travaux de la diplomatie. La beauté du jeune Mestre de camp général des dragons, telle qu'on la voit revivre sous le pinceau de Rigaud a fait place à la physionomie spirituelle que rendit si bien le pastel de La Tour. Un grand charme s'en dégage et Belle-Isle lut toujours un charmeur. En relisant ses lettres, empreintes d'une politesse exquise et où la note attendrie ne se cache pas, on comprend qu'il ait séduit les hommes, les femmes, les soldats et jusqu'aux villes. En 1-33, la mort du maréchal d'Alèuire le mit en possession du gouvernement des trois Evêchés et dès lors il ne cessera, non seulement de fortifier, mais d'embellir cette vaillante cité de Metz qui lui rend en affection toute sa sollicitude (ij. En 1729, son cœur s'est fixé. Celui qui négligeait Henriette de Durfort, l'amant de Mme de Pléneuf, l'ami plus discret d'Adrienne Lecouvreur et de Mme de Bonneval (2) a dépassé la quarantaine. Cependant, il trouve sur sa route une jeune femme de vingt ans, Emmanuelle-Catherine de Béthune, veuve depuis trois mois de ce marquis de Médavy- Grancey que la Cour appelait en plaisantant <( Babille » (3). et fdle du grand Chambellan du Roi de Pologne. C'était unrv femme frêle et si délicate de corps et de 'sentiments que M. de Bernstorff, ministre de Danemark, disait d'elle « que ce n'était pas un corps que le sien, mais une gaze qui couvrait son Ame » (^). Jamais on ne vit un ménage aussi étroitement uni, malgré des âges si différents, dans une société qui pratiquait rarement les vertus familiales.
La présence à Metz du comte de Belle-Isle amena tout naturellement la (iour à le désigner pour mener à bien l'occupation de la Lorraine. Après la mort du roi Aucfuste II de Pologne, la diète, sur la pression exercée par le marquis de
(1) Voir les discours do réception prononcés par le cloreé et les masistrats fie Melz (Archives administratives de la Guerre, dossier 211).
(2) Capitaine Sautai, Deux Admiratrices de Belle-Isle, une brochure malheureusement épuisée.
(3) Journal de Luijnes, t. IV, p. 106.
(4) Journal de Luynes, t. XI\ , p. 74.
Monti en faveur de Stanislas Leczinski avait rendu le trône au beau-père de Louis XV. L'Autriche avait pris ouvertement parti contre la France en soutenant la candidature d'Auguste III ; le Cardinal Fleury voulut user de représailles. Les ducs de Lorraine étaient les plus fermes soutiens du Saint- Empire et leur domaine, enclavé dans le royaume de France, après la conquête de l'Alsace et des trois Evêcliés, formait une proie facile et tentante. La prise de Nancy fut moins une opération de guerre qu'une marche triomphale. Le lo octobre 1733, 8.000 hommes quittèrent Metz pour arriver le surlendemain devant la capitale de la Lorraine. Belle- isle avait installé son quartier-général à Frouard et comptait bien entrer sans coup férir. Le marquis de Gustine. gouverneur de la place en ferma les portes mais, à la première sommation, la garnison abaissa les ponts-levis et Belle- [sle termina cette petite aventure en faisant par sa modération et sa bonne grâce la conquête de la duchesse régente (i). Pour le récompenser du tact dont il avait fait preuve au cours de cette démonstration militaire, Fleury lui donna le commandement de la Lorraine et de la frontière de Champagne.
Mais bientôt la guerre de Succession de Pologne allait ouvrir une campagne plus difficile. Le maréchal de Berwick, marchant en trois colonnes contre l'armée autrichienae u'u prince Eugène, confia au comte de Belle -Isle le commandement du corps de la Moselle, composé de vingt-deux i)ataillons et de trente escadrons. Quittant sa jeime femme avec ses enfants, le comte de Gisors, né en 1732 et un deuxième garçon qu'elle venait de mettre au monde (2), le Gouverneur de Metz s'empara de Trêves le 8 avril, du château de Trarbach le 2 mai, puis se distingua si bien au siège de Pliilipsbourg que le Roi le nomma chevalier de ses ordres. Le cordon bleu du Saint-Esprit était la plus haute récompense du royaume et no s'accordait, en dehors des gentilshommes de grandes familles qu'aux généraux vainqueurs blanchis sous le harnois. L'année suivante, il consolida ses conquêtes en enlevant Bingen et en permettant au duc de Coigny, par d'habiles manœuvres,
(1) Chcvricr, Vie du Maréchal de Belle-hle, p. 25.
(2) Ce dernier enfant mourut âgé de cinq ans, le 20 juin 1739.
d'empêcher le comte de Seckendorf de reprendre la place de Trêves.
A la signature de la paix, le comte de Belle-Isle reprit en main son gouvernement des trois Evêchés et, tout en s occupant d'augmenter les défenses de Metz et de fortifier Bitche, il rédigea lui-même plusieurs ordonnances qui furent signées du Roi. La plus connue prescrivait aux officiers de ne porter que l'uniforme dans leurs garnisons. En 1786, il céda sa charge de niestre de camp des dragons au duc de Che^reuse, fils du duc de Luynes, le gros Chevreuse fi), et de ce jour s'étahlit entre les deux maisons de Luynes et de Belle-Isle une amitié qui ne fut traversée par aucun nuage. Désormais le crédit des Belle-Isle à la Cour parut solidement affermi. Les deux frères travaillaient ensemble et mettaient en commun des qualités qui les rendaient indispensables l'un à l'autre. Le Comte était enthousiaste, « homme à vastes projets qu'il suivait avec une ardeur extrême, aspirant à tout, capable de beaucoup de choses par ses talents, mais capable aussi de s'égarer dans ses systèmes et de se laisser éblouir par des apparences » (2). Le Chevalier avait au contraire un esprit froid et positif, il fuyait le monde. D'Argenson le trouvait « sensé et pesant ». mais, sans son frère, Belle-Isle n'eut été « qu'un fol » et sans le Comte. Charles- Armand n'eut été « qu'un homme ordinaire )> (S). De jour en jour on voyait s'accroître cette fortune " conduite et soutenue par l'esprit, le travail, la persévérance infatigal)le, l'art et la capacité de deux frères également unis et amalgamés ensemble, qiii peuvent passer pour des prodiges de ce siècle (4) ».
(1) « M. dp Cliovrcusc, que l'on fail trottor malgré sa grosso bedaine, en colonel erénéral de dragons. » (Lellrex du Baron de Castelnau, p. C2.) Par lettres patentes de février 1737. Bcllc-Isle obtint pour lui et ses descendants l'autorisation de faire fimrer les étendards des dragons dans les armoiries de sa famille.
(2) .\bbé Millot, Mémoire.< du Due de \oailles (1777), t. V, p. 154.
(3) Mémoires du Marqui.'^ d'Arçjenson, t. III. p. 270.
(4) Mémoirex de Saint-Simon, éd. de Roislisle t. XVII, p. 364. — \ oltaire a tracé dans le Siècle de Louis X\ ce portrait des deux frères: « Le Maréchal de Belle-Isle, sans avoir fait de grandes choses, avait une erande réputation... Toujours en action, toujours plein de projets, son corps pliait sous les efforts (le son âme ; on aimait en lui la politesse d'un courtisan aimable et la franchise aitparcnte d un soldat. Il persuadait sans s'exprimer avec éloquence, parce qu'il paraissait toujours iJersuadc. »
« Son frère, le Chevalier de Belle-Isle. avait la même ambition, les mêmes
Dès 1735, Belle-Isle, sans faire partie du Conseil d'Etat, avait pris une grosse part d'influence dans l'entourage des ministres (i); Fleurv le consultait volontiers pour les affaires extérieures (2). 11 semblait que le Cardinal octogénaire trouvât dans cet homme resté si jeune toute la hardiesse qui lui manquait. Et cependant s'il lui demandait des conseils, il ne les suivait pas toujours : tiraillé perpétuellement entre le désir de faire figxire de giand ministre et le souci de maintenir la paix, fut-elle précaire, ce vieillard parvenu trop âgé au pouvoir ne rachetait les désagréments de son humeur inquiète que par « son caractère de douceur, sa politesse et sun affabilité pour tous ceux qui l'approchaient » (o). Peut-être, avec plus de décision, eut-il appelé Belle-Isle au Conseil d'Etat et lui auraitil donné le portefeuille de la Guerre, mais il ne sut pas s'y résoudre et il le laissa dans son gouvernement de Metz, pour le plus grand bonheur des trois Evechés. Belle-Isle apportait dans son administration l'ardeur au travail cfu'il déployait jadis aux armées et veillait au bien-être de son petit peuple comme à celui de ses soldats • <v (rouverneur de Metz^ il voudrait que tous les chemins et tout le commerce de l'Europe aboutissent à cette ville, de façon qu'elle devînt métropole de l'univers » (!i). Il ne se contentait pas d'élever des forts et des redoutes et de percer des boulevards ; de son hôtel du gouvernement, situé dans la citadelle de Metz, il prenait toutes les mesures propres k favoriser la culture et à prévenir la famine. En 17/io, année particulièrement néfaste, il empêcha les exportations de blé ; cet arrêté, vexatoire en apparence, évita de grands désastres : alors que le prix de la livre de pain atteignit cinq sols à Paris, à Versailles et à Fontainebleau, il ne dépassa pas dix-huit deniers dans le pays messin (5).
vues, mois encore plus approfondies, parce qu'une sanlé plus robuste lui permettait un travail plus infatigable. Son air plus sombre était moins engageant, mais il sui)juguait lorsque son frère insinuait. Son éloquence res.st-iul)lait /. son courage ; on y sentait, sous un air froid et profondément occupé, quelque chose de violent; il était capable de tout imaginer, de tout arranger et de tout faire. )i (Œuvres de Voltaire, t. XV, p. 1%.)
(1) Mémoires du Marquis d Argensoii, t. I, p. 210. — Mémoires du Duc de Soailles, t. V, p. 181.
(2) Galerie de rAncienne Cour, t. III, p. •.;i4.
(3) Mémoires de Belle-Isle (1740). — Manuscrits de la Bibliothèque National;', 11' 11254, p. 34.
(4) Mémoires du Marquis dWrgenson, t. IV, p. 205.
(5) Journal de Luynes, t. III, p. 255.
L'ouverture de la succession d'Autriche donna l'occasion à Fleury de marquer sa faveur à son protégé, d'une manière éclatante. L'Empereur Charles V[ étant mort, ses neveux par alliance, le Roi de Pologne et le Prince Electeur de Bavière prétendirent au trône de \ienne, malgré la renonciation formelle de leurs femmes et la reconnaissance officielle de la Pragmatique Sanction par toutes les puissances européennes. La couronne de la fille de l'Empereur défunt, Marie-Thérèse, était en jeu. Le moment paraissait favorable aux Rois de Prusse, d'Espagne et de Sardaigne pour exercer leurs prétentions et conclure des marchandages qui auraient abouti à un véritable démenil)rement. Fleury comme d'Jiabitude se réservait tergiversait, se montrait « esprit indécis, revenant toujours sur ses décisions, entraîné malgré lui par le roi de Prusse » (i). Enfin, sur la pression de l'opinion publique, il décida l'envoi d'une ambassade à Francfort pour sonder les Cours d'Allemagne et soutenir, en fin de compte, la candidature de l'Electeur de Bavière. Son choix se porta sur Belle-lsle qui saurait bien jouer le double rôle de grand seigneur et de diplomate à la fois souple et travailleur. Mais cette désignation marquait un parti-pris du Gouvernement français que Fleury ne partageait pas. Belle-lsle était connu dans toute l'Europe pour la haine dont la Cour de Vienne poursuivait ce personnage remuant, spoliateur de la maison de Lorraine et gouverneur d'une pro- ▼ince qui menaçait les Pays-Bas. Le nouvel ambassadeur méritait bien cotte prévention. Le but qu'il s'était tracé dépasse une question de couronne ou de territoire : ce qu'il cherche avant tout, il l'avoue à Montijo, ministre d'Espagne, c'est <( l'abaissement de la maison d'Autriche » (2).
Nommé le 16 décembre 17/io à ces fonctions si hautes et si nouvelles pour lui ^3), Belle-lsle, d'accord avec le Cardinal résolut d'éblouir l'Europe par l'éclat de son ambassade. L'estimation des frais s'élevait à un million ; le Roi devait fournir les tapisseries, les amis du Comte prêteraient leur vaisselle d'argent. Cinquante laquais dont trente-six pour le Comte et sa
(1) Mémoires de ndlc-Isle, loc. cit., p. 6 bis.
(2) Mémoires de 13ellc-lsle, loc. cil., p. 95.
(3) Cf. Journal de Luynes, l. III, i). 288.
femme, douze pages a\'ec leur gouverneur et leur sousgouverneur, quatre heiduques (i), quatre coureurs, quinze secréres, cent une personnes attachées au service des cuisines formaient la maison du Comte, de la Comtesse et du Chevalier de Belle-Isle. On emportait des présents pour la valeur de ibo.ooo livres. Pendant la première année, l'amhassade en coûta 1.700.000. Mais tout ce faste était nécessaire, car l'assemblée des plénipotentiaiies réunie sur le Mein rappelait beaucoup le Camp du drap d'or et le luxe déployé par Belle-Isle était chaque jour dépassé par la prodigalité du ministre d'Espagne. Le comte de Montijo, président du Conseil de« Tades, riche de f\ à 000.000 livres de rente, chiffre fabuleux pour l'époque, dépensait 60.000 livres par mois et ses frais d'établissement avaient absorbé près d'un million (2). Les représentants des grandes puissances n'étaient pas d'accord sur la forme de leur intervention, mais ils commençaient à soulever des questions de préséance et jouaient à qui serait le plus magnifique. Pour consolider la situation de son ambassadeur, Louis XV lui donna le bâton de Maréchal (?^).
Après avoir fait à Francfort une entrée sensationnelle, Belle- Isle se mit en route pour sonder les Cours d'Allemagne et parler en faveur de l'Electeur de Bavière. Les petits souverains ne furent pas difficiles à convaincre. Le prestige de la France, l'éclat de son ambassade, et, il faut bien le dire, une distribution adroite et abondante de subsides forcèrent la plupart des hésitations. L'Electeur de Cologne promit sa voix. Les Electeurs de Trêves et de Mayence furent plu? longs à se décider ; encore laissaient-ils entendre qu'ils suivraient la majorité dans son vote. Le marquis de Yalorv ('\). ministre de France à Ber- Jin se chargea de préparer Frédéric II et Belle-Isle se mit en
(1) Les heiduques étaient des gardes du corps attachés ou service des princes et des grands seigneurs. D'orie-ine honirroi^f pour la plupart, ils étaieni armés d'un sabre et d'une petite hache. Avec la livrée de la maison, ils portaient un bonnet garni de plumes. (Dicliunnaire militaire de Gisseï/, t. II, p. 410.) (Z) Jonrnal de Luynes, t. III, p. 308, 318. 368, 435, 478 ; "t. IV, p. 473 ; t. XI'V', r- 149; t. XV, p. 351.
(3) Le 11 février 174L Bellc-Islc avait alors 57 ans. Les autres maréchaux de celte promotion étaient Brancas, Chaulnes, Nangis, Isenghien, Duras et .Maillebois.
(4) Bernis a représenté le marquis de Valory comme un diplomalc pusillanime et grand admirateur de Frédéric III. Né en 1692, colonel d'infanterie en 1725, \ alory resta Ministre à Ber'in de 1739 à 1750 ; il y fut nommé succcssi-
route pour se hâter de profiter des excellentes dispositions que semblait montrer le roi de Prusse (i). A Dresde, on rencontra le comte de Khevenhùller, ministre de Marie-Thérèse, qui pria Belle-Isle de se rendre à la Cour de Vienne où il serait reçu <( avec tout l'empressement qu'il pourrait désirer ». L'invitation fut déclinée poliment. Belle-Tsle prétexta l'éloignement de Vienne et sa hâte de regagner Francfort au plus tôt. En réalité, sa hâte le portait dans une direction opposée, en Silésie oij le roi de Prusse campait au milieu de ses troupes.
Le 2 2 mai, il arrivait à Breslau. Frédéric II le fit attendre pendant quatie jours dans la ville en simulant une indisposition; enfin, le 26, il lui envoyait une escorte magnifique de fleux cents cuirassiers <( qui se doublent toutes les lieues ». La première entrevue ne donna pas de résultat. Le Roi de Prusse paraissait peu pressé d'entamer les négociations ; il cherchait surtout à montrer sa puissance militaire, et le spectacle de l'armée prussienne, merveilleusement exercée, entraînée par une discipline de fer était aussi déconcertant que l'aspect si nouveau d'un roi-soldat vivant sans courtisans, au milieu de ses officiers et n'offrant à l'ordinaire qu'un dîner « composé d'un grand plat de rôti en pile et un autre grand plat de légumes » (2). Sur les instances pressantes de Belle-Isle, Frédéric II finit par déclarer qu'il signerait un traité lorsque la France aurait prouvé par ses armements qu'elle serait en état de soutenir la guerre. C'était un demi-échec, d'autant plus sensilDle que les pourparlers de Belle-Isle avec le comte de Briihl et la Cour de Saxe n'avaient abouti qu'à un échange de cadeaux sans empêcher un traité d'alliance en bonne et due forme entre l'Electeur de Dresde, roi de Pologne, et la Cour d'Autriche (3).
Somme toute, la grande ambassade qui marque l'apogée^ de la fortune de Belle-Isle s'était révélée comme une entreprise à peu près inutile et surtout conteuse, malgré tout le talent et
v( iiipiit maréchnl de camp ol lionlorianl-Ercnérnl. Dès les premières opérations de Il Gtierro de Sept Ans (ll'iCt). il reprit les mêmes fonctions à la Cour de Fré déric II (Mémoires de liernis, t. I, p. 291).
(1) Capitaine Sautai, Les Préliminaires de la Guerre de Succession d'Autriche, p. 215, saq.
(2) Journal de Luynes, t. III, p. 435.
(3) Mémoires de Belle-Isle (17i0\ lue. cit., p. 124 sqq. — Capitaine Sautai, op. cit., p. 229.
le travail acharné du Maréchal, les résultats ne répondaient pas au bénéfice escompté. Le Roi de Prusse ne se laissait pas circonvenir par des promesses ; il était l'homme des réalités brutales et se savait assez fort pour agir au mieux de ses intérêts ou pour faire payer très cher le concours de son armée incomparable. Les petits Etats de l'Allemagne étaient à la merci du plus offrant et touchaient parfois l'argent des deux parties. Mais il est indéniable que l'ambassade avait su montrer que la France était riche et parlait haut en Europe, et ce vovage avait été pour les deux frères de Relle-ïsle une véritable révélation. G 'est à dater de ce jour que le Maréchal ne put cacher son admiration pour les institutions militaires de la Prusse. Il cherchera sinon à les instaurer en France, du moins à faire passer un peu de leur esprit dans l'armée royale et c'est à ce point de vue seulement, qu'il mérita de passer dans l'opinion publique pour être « Prussien )>. A ses yeux, l'abaissement de la maison d'Autriche ne pouvait plus être réalisé sans l'intervention de la Prusse, mais Frédéric II ne signa de traité que le k juin, après avoir constaté qu'une alliance avec l'Angleterre était irréalisable.
Marie-Thérèse avait été proclamée reine de Hongrie, le 25 juin 17/41 ; le congrès de Francfort y répondit en donnant la couronne impériale à l'Electeur de Bavière, qui prit le nom de Charles VII, mais on était déjà en pleines hostilités.
L'armée française avait envahi l'Autriche et Belle-Isle en avait le commandement. Il marcha sur la Bohême, s'empara de Prague et fit acclamer Charles YII. Bientôt la maladie l'écarta du théâtre des opérations ; c'est alors qu'après avoir représenté la France au couronnement de l'Empereur, il revint à la Cour pour voir sa terre de Gisors érigée en duché héréditaire il). Le Roi d'Espagne lui conféra la Toison d'or. II lui manquait une belle action d'éclat pour que sa réputation militaire fut consacrée, mais son retour à l 'armée de Boliome lui donna l'occasion de l'accomplir. Son successeur intérimaire, le maréchal de Broglie s 'étant porté vers F'rauenberg pour
(1) 15 mars 1742. — « M. lo Cardinnl dit à M. de I?ellc-Islo que le Roi voulait lui en apprendre lui-même la nouvelle et le mena chez le Roi. » (Journal de l.mjnefi, t. I\ , p. 109.)
faire lever le siège de cette place par les Autrichiens, Belle- Isle rejoignit et cull)uta les ennemis à la bataille de Sahai ; cependant les négociations secrètes de Frédéric 11 avec la Reine de Hongrie laissaient l'armée française, aventurée en Bohême, dans une position fort critique. Par surcroît de malheur, la mésintelligence la plus complète séparait les deux généraux. Le maréchal de Broglie était plus ancien que Belle-Isle, lequel cependant a^ait le commandement suprême et, dans cette situation toujours fausse, les heurts étaient journaliers. La crise devint aiguë : Belle-Isle adressa par écrit de vifs reproches au maréchal de Broglie à propos de la composition d'un détachement ; le maréchal de Broglie répondit plus brièvement par un billet très sec où l'amertume s'alliait à l'ironie (i). Ces incidents eurent à Versailles une vive répercussion. Les partisans de la maison de Bro2"lie travaillèrent dès lors à ruiner le crédit de Belle-Isle à la Cour et ralMèrent à leur cause tous les personnages envieux d'une fortune aussi rapide. Pendant que le cabale se préparait, l'armée française enfermée dans Prague, ayant perdu l'espoir d'une diversion prussienne, était menacée d'uYie capitulation qui terminerait la campagne d'une manière désastreuse. Dans l'opinion publique du moment, Belle-Isle était considéré comme l'auteur de la guerre et la guerre all.iit mal tourner. Le Maréchal, dans une conférence qu'il tint avec le comte de Konigsek au château de Komorzan, offrit de rendre Prague à condition que l'armée française en partît sans être inquiétée. La (^our de Vienne refusa. La détresse de la garnison et des habitants devint 6{)ouvantable ; on proposa de restituer non seulement Prague, mais toute la Boliêmo. Le comte de Konigsek maintint ses prétentions : l'armée française devait être prisonnière. C'est alors que Belle-Isle entreprit dans la nuit du t6 au 17 décembre la fameuse retraite de Prague et réussit, malgré le froid excessif et les attaques autrichiennes, à conduire en dix jours 1 4.000 hommes dans la place d'Egra (2).
(1) Manuscrits de la Bibliothèque de l'Arsenal, 3720, p. 141 el 146. \"oir aux annexes.
(2) Voir tous les détails de la retraite dans le Journal de Luynes, t. IX, I» 402, 408, et dans» les Lettres écrites de l'Armée en octobre 1742, ibid., t. IV, p 357, sqq., et 382. — Cf. Chcvrier Vie du Maréchal de litlle-lsle, p. 132, 172, et Pinard, Chronologie militaire, loc. cil.
De retour à Versailles, le Maréchal reçut les félicitations du Roi, mais il était trop évident que le parti des Broglie avait obtenu l'avantage. Aime de Mailly,. la protectrice de Belle- Isle, était disgraciée. Dès le mois de septembre in^i. Louis XY, tout en faisant, du bout des lèvres, l'éloge du Maréchal, avait laissé apparaître des traces de mécontentement : aussi les courtisans ne se gènaient-ils pas pour dire que la retraite de Pï'ague était « une entreprise mal concertée et une fuite indigne )) (i), et les épigrammes émaillaient les gazettes colportées sous le manteau (2). Les feuilles impartiales constataient que la tache si lourde entreprise par le Maréchal n'avait pas donné tous les résultats qu'il en attendait : (( Le Maréchal de Belle-Isle a voulu être ambassadeur plénipotentiaire du Roi. le négociateur dans toutes les cours d'Allemagne, et le général de l'armée de S. M. Il a voulu, lui seul, remplir les emplois qui auraient pu occuper cinq ou six personnes à la fois. 11 est tombé malade et n'a fait que le quart de ce qu'il y avait à faire... » (3). Le crédit de Belle-lsle paraissait « anéanti ». On ne le consultait même pas sur les mouvements de troupes dans le pays messin et Louis XV ne lui parlait des opérations de l'armée de Bavière, commandée cette fois par le maréchal de Broglie, que dans le courant de la conversation et « historiquement » (/i). Pour la Cour et la Ville, la campagne de Bohême avait été malheureuse et l'ambition d'un homme avait sacrifié les intérêts de la France (5). On oubliait seulement que la trahison de Frédéric II était la seule cause de nos prétendus revers.
(1) Journal de Luyncs, t. I\". p. 235. Al\. ■435.
(2) Tielle-hle, (arneux empirique, Grand nocalenr en politique, Homme de guerre sans pratique.
Dans ses proieis, vrai frénétique Chargé de la haine publique.
Porte à Gisors sa sciatique.
(Journal de Barbier, t. IIF. p. 435.)
(3) Gazette de Berne. 18 juin 1742.
(4) Journal de Luijnes, l. IV, p. 471. et t. V. p. 19 et 37.
(5) Journal de Barbier, t. III, p. 359.
De cette nouvelle chute, il allait être difficile de se relever. En sortant de la Bastille en 1724, Belle-Isle était jeune et la situation intérieure était assez troublée pour qu'il pût songer à se pousser utilement dans le monde. En 17/43, il avait 69 ans ; sans doute, il restait un des grands dignitaires du rovaume avec ses titres de duc et de Maréchal, mais il perdait l'espérance de commander en chef les armées qui devaienf jeter un magni{i([ae rayon de gloire sur l'apogée du règne do Louis XV. En 174/i, sa sciatique l'empêchait de monter 5 cheval. Le 20 juillet, on lui donna bien le commandement d'une armée auxiliaire qui devait opérer sur le Danube (i), mais le départ de Louis XY à l'armée d'Alsace le retint dans son gouvernement de Metz. Pendant toute la maladie du Roi, Belle-Isle ne quitta pas le souverain. Il lui avait cédé ses appartements et travaillait dans un cabinet situé directement au-dessous de la chambre où Louis XV fut si près de mourir. Lorsque la guérison fut officiellement reconnue, le Maréchal était rentré en grâce ; il s'était acquis des titres à la reconnaissance royale, non seulement en veillant sur la personne de Louis XV. mais surtout en sauvant Mme de Châteauroux et sa sœur Mme de Lauraguais de la colère du peuple (2).
Malheureusement, Belle-Isle ne devait pas profiter de ce revirement inattendu. Cliargé l'année suivante de reprendre auprès des Cours d'Allemagne la mission diplomatique de 17 'il pour essayer de faire revivre l'union de Francfort, il se rendait de Munich à Berlin avec son frère lorsqu 'après avoir dépassé TIanau, sa mauvaise étoile lui fit choisir la route du Hartz. Au relai d'Elbingerode, qui se trouvait appartenir à l 'Electoral de Hanovre, le cortège trouva le 20 décembre, non pas des chevaux garnis, mais une troupe de soldats et de paysans qui, sur l'ordre du bailli, se mirent en devoir d'arrêter les deux personnages et leur suite. La capture était bonne pour le Roi d'Angleterre et l'excès de zèle du fonctionnaire hanovrien v^ fut pas désavoué par la Cour de Londres. Trans-
(1) Archives adniinistralives de la Guerre, dossier 211.
(2) Maniiscrils du Ministère des Affaires élranffères, Allemagne, supplémcnl n" 10. — Correspondance de I5elle-Isle el de Séchelles. — Journal de Lutjne.<^ l V, p. 43 et 99.
férés à Osterode, puis à Gûttenbeig, les prisonniers furent embarqués à Neuhaus à destination de l'Angleterre. Le château de Windsor leur fut assigné comme résidence et bientôt la surveillance sévère du début se relâcha suffisamment pour que le Maréchal pût tenir une véritable Cour et fréquenter assidûment la société anglaise (i). Il s'y fit de nombreux amis, notamment le futur amiral Bing qui l'entoura de prévenances au cours de la traversée et le duc de Ne\vcastle, premier ministre. Après plusieurs mois de négociations, le Gouvernement britannique remit en liberté, sans rançon, le Maréchal et son frère. Ils arrivèrent à Calais le ao août 1745, mais, après avoir été reçu par le Roi, voyant qu'il n'était plus question de lui confier de missions nouvelles « ni dans le militaire ni dans la politique, quoiqu'il ait des talents supérieurs et dans l'un et dans l'autre », Belle-lsle se retira dans ses terres de Bizy (2). Ses deux grands revers de fortune s'étaient achevés par deux captivités, mais il était écrit que l'existence de cet homme valétudinaire et pourtant infatigable devait renaître chaque fois avec une vigueur plus grande et des espoirs nouveaux.
La place à laquelle Belle-lsle pouvait prétendre avait été donnée à un autre, et si la personnalité de Belle-lsle a souffert du recul de l'histoire, on doit en attribuer la cause aux succès de la campagne de Flandres et à la célébrité du maréchal de Saxe (3). Il fallut des circonstances extraordinaires et une situation presque désespérée en Italie pour que Louis XV songeât à rappeler Belle-lsle de sa retraite et lui confiât un nouveau commandement d'armée. Le maréchal de Maillebois et le marquis de la Mina venaient de perdre les Ijatailles de Plaisance et du Tidon. Les Espas'nols et les Français,
(1) Journal de la captivité do Belle-lsle (Ministère de la Guerre, Archives historiques, 3120-220j). — Duc de Broglic, Etudes diplomatiques {Bévue dea Deux-Mondes, année 1887. t. 81. p. 49).
(2) .Tournai de la captivité de Belle-lsle. lor. cit. : Journal de Lut/nes, t. VT, p 2.J7 et 299, t. VII, p. 32, Al, 4i. 377, 2G5. t. XII p. 470.
(3) Maurice de .Saxe fut nommé maréchal de France le 2G mars 1741 et pi'il le commandement de IWrmée de Flandre au mois d'avril de la même année rPéran. Hisloire abrcgée de Maurice de Saxe, p. 101). II fut tout d'abord en lelalions cordiales avec Belle-lsle en 1741 fCf. Capitaine Sautai, Les Préliminaires de la Guerre de Succession d Autriche, p. 236 et 375), mais leurs rapports ne tardèrent pas à devenir assez tendus (Journal de Luynes, t. VI, p. 123, et t. IX, p. 204).
conduits par des généraux incapables et en perpétuel désaccord, avaient évacué l'Italie. Déjà les Autrichiens avaient franchi le Var lorsque la Cour décida le rappel de Maillebois La tâche était ingrate. Il fallait se battre sur un théâtre d'opérations secondaire avec une armée démoralisée par la défaite et par l'indiscipline. Aux premières objections de Belle-Isle, (i'Argenson, ministre de la Guerre rappela que l'ordre du Roi devait être considéré au besoin (( comme une lettre de cachet n. Quelques paroles flatteuses de Louis W ache\èrent de convaincre le Maréchal qui, suivant son habitude, « s'emporta contre les difficultés à vaincre » et réussit (i).
11 était grand temps qu'une main énergique reprît la direction bien compromise des opérations en Provence. Déjà les Espagnols rebroussaient chemin et rentraient dans leurs pays. Leur chef nominal, l'infant don Philippe, âgé de 28 ans, passait son temps à jouer « aux barres, à la cligne-musette et aux quatre coins ». Quant au chef réel, le marquis de la Mina, c'était un personnage ombrageux et fier que Maillebois avait froissé maladroitement. Ses rapports avec Belle-Tsle furent quelquefois assez tendus ; en présence de son irrésolution et de son inaction, le Maréchal dut « parler vivement » (3), mais, grâce à des prodiges de tact, du côté français, les deux chefs restèrent (( dans les termes de la plus grande politesse » (î]). Il ne fallait pas s'épuiser en querelles intestines : le premier travail était de réorganiser l'armée, de préparer les approvisionnements et de clioisir une base d'opérations. Le Maréchal donna pendant cette campagne la mesure do ses talents ; on ne sait pas s'il pù\ été à la hauteur du maréchal de Saxe pour la conduite d'une grande guerre, mais il se montra, dans la guerre de montagne, un digne successeur de Berwick et du prince de Conti. Lorsqu'il faut briser des résistances qui s'appuient à
(1) Journal de lAiijnex, (. \II, p. 9, et l. XT, p. 118.
(2) DoUo-IpIo à \'niin'«nl. Nice, 13 novcmhro 1747 (Manuscrits des Affaires (Iranirèrcs, vol. 13C1. p. 183).
(3) Piiysioiilx ;i Hollo-Islo. Toncrrs. 23 jiiiiiol 1747 (Wid. p. 29). « Jamais il n'y (Mit oniro lui n{ello-I?lo) ol le irénérnl ospaçnol do rivalité ni de préséance ; Ii.iit était concorlé sans le paraître ; ils avaient arrangé que celui des deux qui arrivorail le pieinicr à la Comédie, où il n'y avait qu'un balcon pour eux, prendrait la ])r('mière i)lacf' ; ri. par l'attention qu'ils cui-cnl pendant plusieurs mois de n'arriver que l'un ajirès l'autre, celte p-éséancc fui toujours alternative. » ((;hevrier, \'ie du Maréchal de lielle-Isle, p. 193.)
des obstacles souvent inaccessibles, il est moins nécessaire de posséder la décision rapide que le sang-froid ; le général doit procéder à une préparation minutieuse, rassembler tout d'abord les moyens matériels, savoir attendre et recourir à des manœuvres où la moindre faute de logique se paye pardes pertes sanglantes et par un écliec retentissant. A la force, il faut, pour vaincre, opposer à la fois la force et la ruse (i), et le caractère de Belle-Isle, mélange de souplesse et d'énergie, était admirablement ])réparé à cette tactique spéciale.
Après avoir concentré dans le camp du Puget ses approvisionnements et ses moyens de transport, le Maréchal entreprit sa marche vers Mce. Le -îi janvier 17A7, il enlevait la petite place de Castellane et, le 3 février, culbutait les Autrichiens au passage du Var. Le premier résultat acquis, Belle- Isle revint à \ersailles pour prendre les ordres de la Cour et, suivi cette fois par son fils, le Comte de Gisors, qui fît pendant cette campagne son apprentissage de la guerre, il reprit les opérations en faisant enlever par son frère et par Chevert les îles de Lérins. Maîtresse de \ice le '^ juin, l'armée française dut faire le siège de Villefranche et du fort de Montalban. Leur reddition lui permit de s'emparer facilement de Vintimille et de s'étendre jusqu'aux abords de Gênes.
Cette grande ville était alors assiégée par un corps austrosarde. Pour obliger le Roi de Sardaigne à retirer ses troupes, le Maréchal résolut de faire opérer uno diversion par le Dauphiné et le Piémont. Tandis qu'il passerait le col de Tende, le Chexalier devait se porter sur Exiles et Fenestrelles ; la jonction des deux armées se ferait sous les murs de Turin. L'entreprise était hardie, la précipitation du Chevalier la fit échouer ; s 'étant heurté aux retranchements du col de l'Assiette, le frère du Maréchal ne chercha pas à les tourner ; le 19 juillet, il dorma l'assaut et fut tué l'un des premiers dans cette attaque inutile ofj /|3/i officiers et /j.553 hommes furent mis hors de combat ^2). C>ette cliaude affaire termina
(1) \oir Tiirpin de Crisse. Essai sur VAil de lu Guerre {\"y'i). t. I. p. 75.
(2) Belation des allaqucj formées pur M. le Cherulier de lielle-Isle le 19 iuillet 1747, imprime ;i Lille en IT'iT. — Etal de perles (Correspondance aéncrale, 32i0-41). •- Voir aux annexes la lettre d'.Azaincnnrl, aide de camp du Chevalier, éci'ite sur le cliamp de bataille (Correspondance iicnerale. '.i2W-3'.^).
presque les hostilités. Les Français restèrent campés sous les murs de Guillestre et le Maréchal se contenta de refouler quelques avant-postes autricliiens sur la Roya pour permettre le ravitaillement de Aintimille. En 1748, il allait reprendre la marche sur Turin lorsque les préliminaires d'Aix-la-Chapelle arrêtèrent les belligérants.
Cette fois, Belle-Isle parut bien avoir reconquis la faveur royale (i). Le 24 avril 1749, créé pair de France, il fut reçu an Parlement en grande pompe (2). Ses témoins étaient le maréchal de la Farc. les ducs de Gesvres etdeLuynes. De nombreux généraux assistaient en spectateurs à la cérémonie que ]o comte de Charolais rehaussait de sa présence (3). Cédant alors aux instances de ses amis, Belle-Isle se présenta aux suffraeres de l'Académie française. 11 fut élu sans difficulté -le 7 juin 1749, malgré les candidatures de l'évêque de Troyes, Poucet de la Rivière et de l'évêque d'Autun, Montazet. Par une coïncidence assez curieuse, le secrétaire de l'Académie était alors Pélisson , ancien seciétaire particulier de Nicolas Foucquet et pensionné par lui. L'élection se fit « tout d'une voix » après que Belle-Isle eût manifesté son désir en faisant porter des billets à tous les membres de l'Académie. Sans doute, l'illustre compagnie récompensait moins l'homme de lettres que le général vainqueur ; elle renouvelait un hommage à l'armée dont l'élection du maréchal de A'illars avait été le précédent. Mais Belle-Isle n'en possédait pas moins des titres littéraires. Ses nombreux mémoires et sa volumineuse correspondance contiennent de forts jolis morceaux de langue française, écrits par une plume alerte et, lorsque l'auteur
(liP;:rmi lop félicilations (|ui parvinrent an Mnrochal après ses premiers succès de Provenc, il est curieux de citer le billel suivant de \ ollaire, date do I onlainebleau, le 27 octobre 174G : « Perinetlez. Monseisneur. qu un honinic charge d'écrire l'hisloire de «on temps vous remercie des sujets heureux que vous lui fournissez. Tontes les fois que la fortune seconde votre habileté et votre valeur, c'est ime faveur qu'elle me fait. Ce n'est pas que j'aie besoin des «•uccès pour être le pins constant de vos admirateurs ; mais il en faut pour vous et pour le public qui juce par les événements. 11 y a lonelenms que je vous regarde comme un très gr.md homme et que je mets ma cloire ;i rendre ce (lué je dois à la vôtre. Recevez avec bonté les témoignages d un zèle bien pur. .ie vous demande de ne pas perdre un temps si précieux à mhonorer d'un mot. \ os victoires sont votre réponse. » {Œucres complètes ae \'ollaire, t. XXXVI, pase 469.)
(2) Sa nomination datait du l 'i mai 1718.
(3J Journal de Barhicr, t. \\ . p. 3G8.
s'adresse à des personnes peu suspectes d'amitié, la formo est tellement soignée tout en restant naturelle, que certaines lettres aux deux ducs de Broglie et au duc de Choiseul ne sont jKis éloignées d'être de véritables petits chefs-d'œuvre. a J'ai reçu, disait Louis XY. des dépêches de M. de Belle-Isle, épaisses de quatre doigts ; cependant le style en est concis et il n'y a rien d'inutile ». En prenant à l'Académie le fauteuil d'Amelot, le Maréchal prononça, le 3o juin 17A9, un discours d'étendue restreinte avec l'éloge obligatoire du fondateur et du Roi. La réponse de l'Abbé du Resnel, directeur, fut plus longue et plus emphatique. Mais Belle-Isle n'accomplit pas avec beaucoup de zèle tous les devoirs qui s'attachaient à ce nouvel honneur : lorsque le tour établi l'appela, d'après l'usage conservé jusqu'à nos jours, à remplir les fonctions de directeur, il ne l'apprit que par hasard par un billet signé de lui-même et s'il reçut très convenablement un nouveau membre élu, M. de Bissy, dans la séance du 29 décembre 1750, il semble bien qu'il n'ait pas suivi très assidûment ses collègues dans leurs travaux (i).
Le 21 septembre 17/19, Louis XY, revenant du Havre s'était arrêté pour r^oucher à Bizy, dans le domaine du Maréchal. La réconciliation était complète et on s'attendait, d'un jour à l'autre, à voir entrer Belle-Isle au Conseil d'Etat (2). Mais il fallait que le maréchal de Noailles lui cédât la place attribuée, par tradition, aux membres du haut commandement. Dans tous les cas, il pouvait songer à l'avenir et, vivant désormais surtout à Bizy et à Yersailles, il obtint en 1763 de remettre à son fds le gouvernement de Metz (S). L'année suivante, il fut chargé d'inspecter les camps d'instruction réunis dans toute la France, et s'inspira des évolutions expérimentées pour mettre au point les ordonnances qui devaient régir l'emploi des différentes armes pendant la guerre de Sept Ans.
(1) Journal de l.uynes, (. MI, p. 427, f. I\, p. 427 et 435, t. X, p. 142 et 440. — n.iprés d'Argcnson, Bellc-Islo ii'}i('sil;i p.is cependant à recommander chaudenn-nt cerlaines candidatures, en iiarliculier celle de Vauréal, archevêque rie lîennes (Mémoires du Marquis d'Anjenson, t. \ I, p. 30).
(2) Mémoires du. Marquix d'Ariienf:on, t. \ I. p. 81, 423, 4.30.
(3) Pinard, Chronoloijie ntititairc. loc. cil.
g4 LE MINISTÈRE DE BELLE-ISLE
En 1755, la guerre était imminente ; dès le inois de juillet, Belle-lsle ne cessa de travailler avec Louis XY et le comte d'Argenson. Il fut même entendu par le Conseil d'Etat pour discuter le plan des opérations futures (j ), et, le 3o décembre, le Roi lui confia le commandement des côtes de l'Océan, de Dunkerque à Bayonne. C'était alors la mission la plus importante du moment, puisque les hostilités n'étaient engagées qu'avec l'Angleterre. Le 17 maii756, il entra définitivement au Conseil d'Etat et prit pour la première fois une part active à la direction des affaires.
Les négociations engagées par Bernis avec l'Autriche amenèrent, avec le renversement des Alliances, le renversement des opinions personnelles du Maréchal. Montbarey se trompe à coup sûr lorsqu'il attribue l'idée de l'entente autrichienne à Belle-lsle « sur qui tout projet extraordinaire avait un droit acquis » (2^ mais dès que la France fut engagée dans une politique nouvelle, le nouveau conseiller d'Etat seconda le Gouvernement sans hésitation en lui sacrifiant ses anciennes rancunes. Bientôt il écrira très sincèrement : « Personne sans exception n'est plus vif ni de meilleure foi que moi pour le maintien de l'union indissoluble de l'alliance du Roi avec l'Impératrice, je n'ai été occupé, nuit et jour, que de tout ce qui pou^ait la cimenter et la faire prospérer. Nous avons toujours pensé et agi uniformément sur ces principes, M. l'abbé de Bernis et moi » ^3). Knyphausen, ministre de Frédéric II à Paris, diplomate adroit et très fin observateur démêlait bien que cette conversion n'avait pas été le résultat d'un simple caprice : « Le maréchal de Belle-lsle, écrit-il au Roi de Prusse, a été de tout temps le partisan le plus zélé et le plus ardent (jue V. M. ait eu dans ce pays-ci. Mais sa convention de neutralité avec l'Angleterre a prodigieusement ralenti la chaleur avec laquelle il parlait autrefois en sa faveur... Cet événement, joint h l'indisposition actuelle du Roi et de tout le conseil contre \'. M., fera que le maréchal de Belle-lsle ne hasardera jamais d'ouvrir aucun avis en sa faveur... Je ne
(1) Mimoires du ^fluqll:^ d'Argenson I. I\, p. 108.
(2) Mémoires de Monliareij, t. I, p. Ii3.
Ci) Belle Islc à Choisoul, 24 juin 1738 (Correspoudunce générale, 3477-133).
laisserai point ignorer à ^ . M. que les ménagements qu'il î^e croit obligé à garder à cet égard sont si grands qu'ayant été ci-devant intimement lié avec moi, il évite maintenant de me voir » (i).
Si Belle-Isle paraît bien n'être pas l'auteur du traité de Versailles, s'il ne prit aucune part aux négociations nouées avec l'Autriche en 1756, du moins il apporta dans l'entreprise nouvelle » de la chaleur et de l'activité ;> (2). Pour sauver notre flotte et nos colonies, il essaya d'intimider l'Angleterre. Une descente dans les Iles Britanniques fut décidée et annoncée à grand fracas. Au dmer offert par Rouillé le 6 janvier, au corps diplomatique, les armements réunis sur les côtes furent lohjet principal de la conversation. Pensait-on à traverser la Manche ? — « Pourquoi pas. répondit le Maréchal, le Roi envoie bien des troupes en Amérique, pourquoi n'en enverrait-il pas à sept lieues de chez lui .^ » (3). Pour une manœuvre qui demandait avant tout le secret, c'était parler bien haut. On annonçait la réunion des camps d'instruction considérables en Picardie, et on renforçait les troupes d'observation sur les côtes normandes. 1^ 'ingénieur Macary essayait dans le grand canal de Versailles des embarcations à fond plat, démontables en quatre parties, et destinées à être chargées sur les bâtiments de guerre pour servir au débarquement des hommes. Enfin, le Maréchal ne cessait d'entretenir en Angleterre des relations avec le parti jacobite et lui-même se rendait en juillet à Dunkerque, à Calais et au Havre, en septembre à la Hougue et à Cherbourg (li).
A vrai dire, la possibilité d'une descente en Angleterre ne parut être envisagée que dans les premiers mois de l'année 175G. Dès que le premier traité de Versailles fut signé, les préoccupations se détournèrent vers le continent et l'Autriche ne cessa de faire agir sa diplomatie dans le sens d'une
(1) Knyphausen à Frédéric II, Paris, 2 juillet 1756 (Manuscrits du Ministère des Affaires étrangères, Correspondance politique, Prusse, n° 184).
(2) Mémoires du Cardinal de Bernis t. I, p. 26G. (3' Journal de Luynes, f. XIV, p. 377.
(4) Knyphausen à Frédéric II, 5 avril, 7 et 17 mai, 7 et 15 juin. 12. 23, 27 août 175G (Manuscrits du Ministère de.ç Affaires étrangères, Prusse, n' 184). — Journal de Luynes, t. XV, p. 148 170, 221 et 243.
^f, LE MINISTÈRE DE BELLl.-ISLE
intervention française, puissante et rapide, sur les bords du Rhin et du Danube. Belle-Isle était encore à Cherbourg lorsqu'il fut rappelé en toute hâte pour entretenir le Conseil d'Etat des mesures à prendre en cas d'une invasion inopinée de Fré(léri<- 11 dans les provinces autrichieiuies ( i ). L'ambassadeur de ^'iennc,' StahremJjerg, réclamait une exécution immédiate du traité de Versailles et l'envoi d'un corps important en Bohême. Belle-Isîe s'éleva fortement contre ce projet. La saison favorable était trop avancée pour qu'une campagne d'hiver se présentât avec des chances sérieuses de réussite.
L'Impératrice devait rester sur la défensive et ses généraux éviter « de se commettre à une affaire générale dans ce premier début de la guerre ». Quant à l'armée française, elle ne pouvait se mettre en marche qu'au printemps de 1757. Les faire partir au mois de novembre, c'était s'exposer à les voir s'affail)lir d'étape en étape et arriver épuisés de fatigue, hors d'état de prendre part à la guerre : « Il y a un moyen plus prompt et plus certain de déconcerter les projets du roi de Prusse, concluait-il, et l'on ne doute pas que le conseil aulique de Guerre de l'Impératrice n'y ait fait attenlion. (\\n (>st do faire une diversion su?' le Bas--R]iin » (2). Cette solution, la plus sage, fut adoptée malgré les instances de Stahrenberg ; elle était dictée par le bon sens et nullement par le souci de ménager les intérêts de Frédéric II, comme d' Argenson ne manqua pas de l'insinuer (3j.
Désormais, le Maréchal poursuivra sans relâche l'exécution de ce plan rationnel, avec une viguem* qui pouvait rassurer pleinement l'impératrice Marie-Thérèse (^). Lorsque les pre-
(1) Voir la lollrc de Frrdcric II ;i Knyphausen, 10 août 1756 (Manuscrits du Ministère des Affairfs élraiigéros, toc. cit., n" 18i3j. — Ce Conseil fui tenu le l" octobre 1750 entre Bcllc-Isle, M°* de Pompadour, .Soubise et Machault. Le Maréchal y lut un long niciuoirc (Mrmoirea du Marquis cl Argenson, t. IX, p. 329).
(2) Mémoire de Belle-lsle sur le secours à fournir a lAutriche, 1756 (Manuscrits du Minislére di-s Affaires étrangères, Allemagne, 111-74).
(3) Mémoires du Marquis d'Argcnson, t. IX. p. 332.
(4) Au cours d'en entretien de Maric-ïliérèse avec le comte d'Eslrées, l'Impératrice s'écria : « Contntcnl se /lorle liclle-hle? ne commence-l-il pas à vieillir?» Je l'assurai (|uc non et qu il avait autant de force et de courage d'esprit qu'à quarante ans cl qu'il suivait avec la même vivacité tout ce qu'il croyait être de Il gloire du Roi. fD'Kstrécs à Rouillé, 16 novembre 175(i Cité par Waddinglon, L« Guerre de Sept Ans, t. I, p. 87.)
mières hostilités conduisirent l'armée française sur les bords du Rhin, Belle-Isle traça le plan des opérations : « L'armée du Roi placée comme elle l'est actuellement sur le Bas-Rhin, se trouvant débarrassée de Wesel n'a et ne doit avoir comme objet après avoir bloqué Gueldres et avoir laissé un corps de i5 à 20.000 hommes pour contenir les provinces prussiennes de la Westphalie.... que de se porter le plus diligemment qu'il sera possible sur l'Elbe. C'est le moyen do forcer le Roi de Prusse d'évacuer la Saxe et de procurer une libre communication avec les armées de l'Impératrice ». Lorsque le Roi d'Angleterre, comme Electeur de Hanovre eut refusé le tninsitus innoxius, les propositions du Maréchal ne se trouvèrent pas modifiées. L'objectif de l'armée devait être Hameln où de nombreux magasins seraient formés pour lui permettre d'atteindre ^^ olfenbuttel et d'arriver à Magdebourg f^i). Tel fut dès lors le projet français et Belle-Tsle en faisant donner au maréchal d'Estrées le commandement suprême, croyait bien qu'il pK)urrait aboutir. Seuls, les changements de titulaires à la tête des troupes d'Allemagne et l'incapacité de plusieurs d'entre eux firent échouer la France dans la mission qu'elle avait entreprise et que lui imposait son rôle prépondérant en Europe.
Le Maréchal en prenant le portefeuille de la Guerre était en pleine vigueur intellectuelle malgré ses 7^1 ans, mais il semblait ne tenir à la vie que par un souffle. Le brillant mestre de camp général des dragons que Rigaud représente en cuirasse, attirant et charmant avec ce regard vif et malicieux qui met en valeur des traits plus spirituels que réguliers, ce jeune homme, en apparence plein de force, est devenu depuis longtemps un vieillard qui se débat contre la maladie. Ses anciennes blessures se réveillent continuellement, des crises d'érysipèle le terrassent et la sciatique l'oblige à se traîner plutôt qu'fi marcher en s 'appuyant sur une canne. Son
(l) Mémoire de Bellc-Islc sur le p;tssai,'e dos troupes i)ar les Etats de ilonovre, 19 avril 1757 ("Manuscrits du Miiiislère âor^ Affaires étrangères, Hanovre, 52-70).
iij, LE MINISTÈRE DE BELLE-ISLE
valet de chambre -chirurgien, le fidèle Viany, ne le quitte jamais et pourtant le malade se domine et fournit des efforts surhumains. Le i3 novembre 17/17, pendant la campagne de Provence, il reste à cheval de minuit à quatre heures du soir (i), et les premiers jours de sa captivité d'Elbingerode lui infligent de véritables tortures (2). Pendant toute sa vie pourtant, il ne cesse de se déplacer, tantôt pour suivre le Roi dans ses continuels voyages, tantôt pour inspecter des troupes, tantôt pour chercher un peu de détente dans son hôtel de Paris(3) ou dans son château de Bizy. Mais ce n'était pas, comme le prétendaient ses détracteurs (c une tête usée » (4). Jusqu'à son dernier jour, l'intelligence demeura intacte pour galvaniser un corps menacé de paralysie. « Il compte pour rien les peines, les soins et les fatigues, pourvu qu'il réussisse », affirme avec bon sens l'homme qui l'a bien le mieux connu (5).
Il restait entièrement maître de son caractère, qu'il avait naturellement, comme tous les imaginatifs, ardent et même emporté. Sans doute il s'oublia, dit-on, à frapper du pied en criant sa honte d'être Français lorsque le Gouvernement accepta les observations de la Cour de Sardaigne, après l'arrestation illégale de Mandrin (6) ; pour renforcer un argument, il martelait à coups de canne le plancher devant son interlocuteur (7); mais le marquis d'Argenson lui reprochait de « cacher ses prétentions extravagantes sous un air composé de sagesse et même de flegme ; cependant le feu de l'imagination est attisé intérieurement par la contrainte. Vous voyez en lui une statue droite et immohile vous proposer la dévastation des empires » (8).
Son attitude réservée, son calme en apparence imper-
(1) BcUc-Isle à Vaurcnl. Nice. 13 novembre 1747 (Manuscrit du Ministère des y\ffairos clrangèrcs. vol. 13G1, p. 183).
(2) Duc de Broglie. Kiudes diplomatiques, loc. cit.
(3) L'Iiùlcl de Belle-lsle élail situé au n" 5i de la rue de Lille, à l'angle de la rue du Bac. Après sa mort, il fut acheté par le duc de Choiseul-Praslin. H a disparu dans les constructions nouvelles de la Caisse des Dépôts et Consignations qui occupe l'ancien emplacement.
(•i) Mémoires du Marquis d'Argeiuon, ITôG, t. IX, p. 290.
(5) Journal de Lui/nes, t. XI, p. 168.
(6) Mémoires du Cardinal de Bernis. t. I, p. 202.
(7) Mémoires de Choiscul, Herue de Paris, loc. cit.
(8) Mémoires du Marquix d'Anjcnson, t. IV, p. 205.
turbable dissimulaient assez mal un besoin réel de s'attacher et une sensibilité qui, pour être de mise à cette époque, fut plus sincère et plus profonde que le sentiment affiché souvent trop haut par ses contemporains : <( Il partage son cœur entre la nature et l'ambition, il a tiré de ce partage une félicité domestique que ne connaissent pas les autres courtisans » (i). Par nature, il faut entendre la famille et, pour le Maréchal, l'ambition et la famille se confondaient vers un seul but dans la succession de ses efforts. Il vécut avec l'unique pensée de voir vm jour son iils relever encore plus haut une maison qui, pourtant, comptait parmi les plus illustres du royaume. Et au début de l'année 1768, il ne lui restait plus que cette affection au monde ; encore devait -il la perdre au bout de quelques mois. Belle-Isle fut « époux, frère et père » (2). Mais la mort lui avait enlevé déjà sa femme, sa sœur et le chevalier Charles- Armand. Après avoir été le plus déplorable des maris dans sa jeunesse avec Henriette-Françoise de Durfort, sa seconde union avec Emmanuelle de Béthune avait fixé le bonheur à son foyer. Au milieu du désordre qui troublait la plupart des grandes familles, le ménage de Belle-Isle resta comme un modèle de tendresse et de constance. La jeune femme du Maréchal fut toujours une compagne dévouée, qui ne cessa de l'entourer des plus délicates attentions : « Pendant les différents événements de la vie de M. de Belle-Isle, ses soins, son occupation de lui, sa vivacité à faire tout ce qui pouvait lui être utile ne peuvent s'exprimer... A Metz, à Francfort, à Bizy, elle faisait les honneurs de sa maison avec une politesse et une dignité admirables » f3). Un autre de ses admirateurs, le cardinal Rohan, écrivait à son mari : « Madame la Maréchale pleine d'attention, de bonté et de charité ne nous laisse rien à désirer. Son activité est grande, son attachement pour
vous toujours le même C'est un miracle qu'elle suffise à
tout ce qu'elle remplit » (/i). Lorsqu'elle mourut, emportée
(1) Mémoires du Marquis d Arrieuson, t. IV, p. 205.
(2) Moufflc d'Angervillo, Vie privée de Louis XV, t. TV. p. 6.
(3) Journal de Luijnes, t. \\\, p. 7i cl 200. La Marcchalo de Bollo-Islc mourut à Bizy le 3 mars 1755.
(4) Ln Cardinal do Rohan à Ik-Ho-Islc. 30 juin 17i7 (Correspondance générale, 3314-99).
par la rougeole à l'âge de 46 ans, la douleur de son mari fut si forte qu'il ne pensa pas lui survivre pendant longtemps. En 17/17. il avait perdu Charles- Armand, le Chevalier, qui fut mieux qu'un frère pour le Maréchal, puisqu'il avait consacré à l'aîné toute une existence de dévouement et de travail. <( C'était un autre moi-même » déclarera le Maréchal dans son testament (i). Quelques années auparavant, ce furent son père ^2) et Je second de ses fils ^3i, puis sa sœur, Ahne de la Vieuville, morte à Bizy de la petite vérole, mais ce dernier deuil l'affecta moins : « Ils étaient bien ensemble, sans grande intimité » (\). En 1700, Belle-lsle n'avait plus d'autre parent très rapproché que son fils, le jeune comte de Gisors, âgé de vingt-trois ans.
L'éducation de cet enfant avait été l'olîjet de tous les soins du Maréchal ; éducation sévère, sans doute, mais tempérée par tant d'affection que le père et le fils restèrent constamment en communion d'idées et de doctrines. Le comte de Gisors fut un reflet de son père et l'image d'un jeune homme que le Maréchal aurait prise comme modèle s 'il avait pu bénéficier de l'expérience acquise en recommençant une autre vie. Tl l'éleva « comme on l'eut été à Sparte » et il semblait bien au moment de sa mort qu'on pouvait lui appliquer u ce regret si beau et si touchant de Virgile :
Tu MarceJhis eris ! (7)") »
A onze ans, Gisors était colonel du régiment levé en sa faveur aux frais du roi de Pologne, duc de Lorraine (6), mais il ne le commanda pas ; son père tenait à lui faire apprendre le
(1) \ oir Galerie de l Ancienne Cour, l. 111, p. 2l<ô. « \ eus aurez déjà appris ].■; malheureuse affaire du 10. Je fais personnellement une perte irréparable pour loul le reste de ma vie ; j'ose dire que le Roi y perd un de ses meilleurs lieu- Icnanls-généraux, un des plus dignes de commander ses armées, je perds un secours dont ma .sanlé et mes infirmités me faisaient avoir un besoin journalier... /' [Belle-lsle à Puvsiculx. Mce, 24 juillet 17'i7 (Corres]iondance générale, 2340-109.')] — Voir Testament de Belle-lsle. Archives \alionales (T, 44914).
(2) En août 1738.
(3) Le 23 juin 1739.
(4) Journal de Luynes, i. X, p. 38.
(5) Mémoires du Président llénaull p. 269.
(G) lioiial-Iiarrois reeul le mêui(> unif(»rme que Itoiiul-Lunoinc : habits, veste et culolte blancs, parements et collets jaunes ; il en était différencié par des houlons jaunes et par im galon d or au chapeau. Roiial-Borrois fut licencié au traité d'.Aix-la-Cnapelle et reconstitué en 17r>7 (Arcbives historiques do la <.fuerrc, cartons des régiments).
métier sous sa propre direction et l'employa comme secrétaire pendant la campagne de Provence. A quinze ans, Gisors fît la route de Paris à Lambesc sur un bidet de poste, coucha sur un petit lit de camp et passa de longues heures à rédiger, sous la dictée du Maréchal, les dépêches et les rapports de l'armée (i). Après le licenciement de Royal-Barrois, Belle- Isle acheta pour son fils, le régiment de CHiampagne, un des six « vieux » régiments de l'infanterie française, qui fut dès lors affecté à la garnison de Metz. Gisors avait dix-sept ans. En 1753, on le maria ; s'il avait pu suivre l'inclinaison de son cœur, il eiit épousé Sophie-Septimanie de Richelieu, une amie d'enfance, élevée près de Bizy à rab])aye du Trésor, mais, le duc de Richelieu s 'étant catégoriquement refusé à donner son consentement (2), Belle-lsle obtint pour son fils la main d'Hélène-Julie-Rosalie, fille du duc de Nivernais et petite-fille du duc de Nevers, l'ami fidèle dans les premières adversités. Le mariage se fît en grande pompe, mais la jeune mariée n'avait que treize ans. On décida que l'union effective des deux époux serait retardée de quelques années et Gisors, séparé de sa jemie femme, employa ces délais à faire des voyages en Angleterre, en Allemagne et à la Cour de Berlin (3). La maison de Belle-Tsle s'alliait ainsi à la lignée des Mazarin et, par eux, au comte de Pontchartrain et à Maurepas. Le Maréchal fortifiait la position de sa maison par un mariage qui donnait à son fils non seulement la richesse, mais l'entrée d'une famille touchant de très près la Cour.
Parmi les auxiliaires utiles de la fortune des Belle-lsle, la première place revient à la maison de Lévis que le Maréchal
(1) Le volume 3236 de la Correspondance générale contient un certain rombre do ces pièces, écrites de la main de Gisors. — Voir aux annexes une lettre assez intéressante adressée par l'enfant à son oncle, le Ciievalier de Belle-lsle.
(2) « On me chicane trop sur ma noblesse, dit-il, pour nous allier à des gen.s df- robe. » Plus tard, il refusa de revenir sur cette décision. « Ces enfants s'adorent, lui dit la duchesse de Froulay. Gisors est riche, beau, aimable, le plu? accompli de nos jeunes gens de qualité ; vous ne pouvez voir aucun obstacle à cette alliance. » — « S'ils s'adorent, répondit froidement le Duc, ils se retrouveront dans le monde ; quant à les mariei-, je n'v consentirai jamais. » (L. Pérey, Le Duc: de Nivernais, p. 296.)
(3) Luynes dit de la comtesse de Gisors « qu'elle est fort bien faite et, sans être belle, elle a une figure agréable et de la grâce )>. (Jouriuil de Luynes, t. X\'. p. 58.) Voir les détails des fêtes données à l'occasion du mariage dans le Jourmil de Luynes, t. XII, p. 450.
entoura toujours de son affection et de sa reconnaissance. Après la mort de Gisors, il traitera le marquis de Castries « en fils d'adoption » et le fera son légataire universel (i). D'autres amis furent le prince de Beauvau, les Bouffi ers. le? Bohan, que Belle-Isle apprit à connaître de bonne heure puisqu'il fut soigné en 1709 au château de Saverne, chez le Cardinal (2). Tl ne l'oublia jamais. Le prince de Souhise fit ses premières armes sous ses ordres et fut en 17/11, un de ses quatre aides de camp en Bohême ; aussi \erra-t-on le Maréchal entretenir avec Soubise une correspondance volumineuse et lui donner des conseils qui, malheureusement, ne seront pas toujours suivis. Quant à la famille de Luvnes, le meilleur témoignage de ses relations avec les Belle- Isle est constitué par les mémoires du duc Charles-Philippe qui peut-être considéré comme le meilleur historiographe du Maréchal. Il ne se lassa pas dans son journal de relater, avec une exactitude minutieuse, toutes les conversations de son grand homme. Leur amitié fut empreinte d'abandon et de confiance et la documentation fournie par le duc de Luvnes est de tout premier ordre. Belle- Isle paya le culte véritable qu'on lui vouait à l'hôtel de Luynes comme au château de Dampierre en cédant sa charge de mestre de camp général des dragons au duc de Chevreuse et en servant de parrain à Charles-Philippe lorsqu'il fut reçu par le Roi chevalier du Saint-Esprit (3).
Par son second mariage, Belle-Isle s'était allié à la famille de Béthune et, par elle, au parti financier. Le marquis de Béthune était beau-frère de Montmartel et avait épousé luimême la troisième fille de M. de Thiers, fils de Oozat. Mais il
(1) :( Mais ce que je ne dois pas vous laisser ignorer, c'est la satisfaction que M. lo Maréchal m'a lémoitrnée avoir de la manière dont vous vous êtes acquitte do la commission i>articulière dont vous étiez chargé, que le Roi fait cas dp vous et qu'il ne néglige aucune occasion d'augmenter celte estime, nu'il regarde de la justice du Hoi comme du bien de son état de ne point vous assujettir à l'ordre du tableau (a), que vous êtes pour lui son fils d'adoption (b). Ce furent ses expressions, il me rappela toutes les obligations qu'il avait eues a\ix Lévis dont le lien vous est commun avec lui. ♦> [Silhouette a Castries, Passy, 12 juillet 1758 (Correspondance eénérale. 3504-107.)] Par reconnaissance, Belle- Isle écartela toujours son blason de l'écusson de la famille de Lévis.
(a) C'est-à-dire à l'ordre d'ancienneté.
(b) Souligné dans le texte.
(2) Le Cardinal do Rohan 1 appelait familièrement : Mon grand Maréchal. (Le Cardinal de Rohan à Belle-Isle, loc. cit.)
(3) Le 2 février 17i8. Voir Journal de Luynes, t. \ III, p. 437.
ne semble pas que le Maréchal ail eu beaucoup d'amis dans le clan des fermiers généraux. 11 y comptait même un de ses plus grands ennemis, Paris-Duverney, frère de Montmartel, et ancien secrétaire du duc de Bourbon ; on se souvient que Duverney, placé dans ce poste par Mme de Prie, n'avait pas été tout à fait étranr;er à la première arrestation des deux frères de Belle- Isle. D'ailleurs, par goût personnel, le Maréchal recherchait des relations beaucoup plus dans le monde politique et à la Cour que dans la société des affaires. Peut-être le procès de la Jonchère l 'avait-il détourné prudemment de la spéculation ; quoi qu'il en soit, l'amitié de Belle-lsle rechercha le maréchal de Noailles sans y parvenir tout à fait ; il réussit mieux avec le cardinal de Tencin (i), avec la famille de Lorges et surtout avec le comte d'Argenson, pendant longtemps ministre de la Guerre .
La situation de Belle-lsle devait lui créer de nombreux partisans : « 11 aimait à être aimé ». Il y réussit au point que de ses fidèles (( il aurait pu faire une religion », non pas comme le prétend Hénault, tant que son rôle fut effacé, mais bien au contraire quand il connut la faveur et la fortune (2). Il eut comme intimes Yauréal, l'évêque de Rennes, Chavigny, le diplomate. Silhouette qui fut son intendant d'armée et, dans le monde militaire, en dehors du marquis de Castries, Mortaigne, son chef d'état-major en Bohême, le maréchal d'Estrées, Laval, Ségur, ses collaborateurs à Metz. Ses relations avec Saint-Germain furent correctes. Il essaya même de se l'attacher en attirant sur lui l'attention du Roi (3) et en cherchant à dissiper chez cet éminent général les premiers symptômes de susceptibilité qui devaient l'amener plus tard aux pires résolutions (4) ; mais ce caractère envieux, inquiet et impatient ne sut pas répondre aux avances du Maréchal et utiliser une protection solide.
(1) Ali roloiir de Plombières, où il venait de suivre un traitement, pendant l'été de 1752, Bclle-Isle s'arrêta chez le Cardinal de Tencin, à Lyon. Il y rencontra Bcrnis, que jusqu'alors il connaissait peu. (Journal de Liiynes, t. XIÏ, p. 165. — Mémoires du Cardinal de lieruis. t. I, p. 156.)
(2) Mémoiret du Président Hénault, p. 262 et 266.
(3) Saint-Germain à Belle-lsle, Casscl. 30 janvier 1758 (Correspondance générale, 3510-15).
(4) Saint-Germain à Bcllc-Isle, Miinichsdorf, 8 juillet 1758. — Belle-Isie à Saint-Germain, 15 juillet 1758 (Correspondance générale, 3504-70 et 128).
9j le MINISTERE DE BELLE-ISLE
Quelle était l'altitude du Roi devant Relle-Isle P Non seulement Belle-Isle ne fut jamais son familier, mais il semble bien que Louis XV n'ait éprouvé pour lui qu'une sympathie forcée par les circonstances ; pour lui, Belle-Jsle était toujours Foucquet et il jugeait les Foucquet d'une manière plus sévère que Louis XH au déclin de sa vie. Il s'entoura de ses conseils, il l'écouta volontiers, mais s'il le supportait à cause de ses talents, il n'eut aucune bienveillance pour sa personne. Lorsque, le 2 janvier i~!\o, on apprit l'arrestation des Belle- Isle à Elbingerode. « quelqu'un ayant, dit que c'était un malheur d'autant plus grand que les papiers avaient été pris, le Roi répondit avec vivacité : c c'est bien les papiers dont je suis en peine ! » (i). Il fallut que Mme de Pompadoui" insistât pour que Louis XY, après la bataille de Krefeld dît au Maréchal la part qu'il prenait à son deuil. Et quand Belle-Isle succomba en plein travail, cette seule réQexion tombera des lèvres royales : (( \oilà donc M. Foucquet mort » (2). Sans doute il le combla d'honneurs et de dignités, mais en le gardant à distance et en se méfiant continuellement de son ambition.
Belle-Isle ne fut pas plus heureux avec la Reine, car Marie Leczinska s'entourait des Broglie et les deux maisons rivales s'étaient voué une inimitié qui semblait implacaljle : « Xi le temps, ni la mort, écrit un descendant de son grand adversaire, n'avaient pu éteindre ce ressentiment, entretenu d'ailleurs, j'en dois convenir, par la rancune non moins vive de la famille qui en était l'objet. C'était à Paris, entre l'hôtel de Belle-Isle et l'hôtel de Broglie comme à l'armée, vingt ans auparavant, un échange de mauvais procédés réciproques... » (3). L'origine de cette haine remontait à la campagne de i-j^i pendant laquelle, nous l'avons vu, les deux maréchaux s'étaient trouvés non seulement en compétition, mais dans une situation mal définie. Les partisans des Belle-Isle prétendaient que si le maréchal de Broglie était «fort bon à (IicnmI m la tête d'une armée», il n'était pas capable
(1) Journal de Liiynes, l. VI, o. 257.
(2) Mémoires de M" du Haussai p. 184.
(.3) Duc de Broglie, I.e Sccrel du Roi, i. I, p. 307.