CHAPITRE PREMIER
Histoire d'an yagabond philosophe, qui coart après la nouveauté et qui perd le contentement.
A.PRàs le souper, madame Arnold otËdt poliment à mon fils d'envoyer deux de ses gens chercher son bagage. Il la remercia d'abord de son offire. Mais , comme elle insista , il fut obligé de lui avouer qu'un bâton et un sac de voyage étaient tout le mobilier qu'il possédait sur la terre. « Oui, mon ^Is, m'écriai-je, tu m'as //. I*
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quitté pauvre, et tu reviens pauvre; mais du moins tu as beaucoup vu le monde. — Oui, mon père, répondit-il; mais courir après la fortune n'est pas le moyen de l'attraper ; et ma foi , depuis quelque temps j*ai abandonné ma poursuite. — Je crois, dit madame Arnold, que le récit de vos aventures serait amusant. J*en ai entendu souvent raconter la première partie par ma nièce ; mais si vous vouliez nous favoriser du reste, la compagnie vous aurait beau> coup d'obligation. — Madame, reprit mon fils, je puis vous assurer que le plaisir que vous aurez à entendre mon histoire ne sera pas à moitié aussi grand que ma vanité à la raconter. Cependant je ne puis vous promettre d'aventures, car j'ai plus vu que fait. Le premier malheur de ma vie que vous connaissez fut grand : mais, s'il m'affligea, il ne m'abattit point. Personne n'eut jamais une plus heureuse disposition à se flatter d'espérances que moi. .Moins je trouvai la fortune favorable alors, plus j*espérai qu'elle me récompenserait dans un autre temps; et .eomme j'étais au plus bas de sa roue , une nouvelle révolution ne pouvait que m'élever.
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Je me mis donc en route pour Londres par un beau jour, sans inquiétude pour le lendemain , mais joyeux comme les oiseaux qui chantaient sur mon chemin. Je prenais courage en réfléchissant que Londres était la vraie place où les talents de toute espèce pouvaient être connus et récompensés.
•r En arrivant à la ville, mon premier soin iiit de remettre votre leltre de recommandation à notre cousin, que je trouvai n'être pas en beaucoup meilleure situatioii que moi. Mon premier plan, comme vous vous le rappelez, était d'être précepteur dans une école, et je lui demandai son avis là-dessus. Notre cousin reçut ma proposition avec un rire sardonique : « Oui , ma foi , dit-il , voilà une jolie carrière à laquelle on vous a destiné. J'ai été moi-même précepteur dans une pension , et je veux être penda si je n'eusse pas mieux aimé vivre sous la garde d'un geôlier à Newgate (i). Je me levais de bonne heure et me couchais tard. Le maître
(x) C'est nne prison de Londres, comme le grand Ghitelet à Paris. ( Note du tradactenr. )
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me regardait avec hauteur, la maîtresse me haïssait parce que je n'étais pas beau garçon ; les enfants me faisaient enrager à la maison , et je n'avais pas la liberté de sortir pour aller chercher des civilités dehors. Mais êtes -vous sûr que vous soyez propre pou^ entrer dans une école ? Voyons un peu. Savez-vous mettre la main à tout? — Non. — En ce cas, vous n'êtes pas bon pour une pension. Savez-vous accommoder les cheveux des enfants? — Non.
— En ce cas, vous n'êtes pas bon pour une pension. Avez-vous eu la petite-vérole? — ^Non.
— En ce cas, vous n'êtes pas. bon pour une pension. Pouvez-vous coucher trois dans un lit ? — Non. — En ce cas , vo.us n'êtes pas bon pour une pension. Avez-vous bon appétit? — Oui. — En ce cas , vous n'êtes pas bon pour une pension. Non, mon cher cousin, si vous voulez une profession jolie et aisée, mettezvous en apprentissage pour sept ans chez un coutelier pour tourner sa roue, mais fuyez une pension. Cependant, continua-t-il, je vois que vous êtes un garçon qui avez des sentiments et de la science : voudriez-vous , à mon
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exemple» devenir auteur? Yous avez lu sans doute dans vos livres que des gens de génie sont morts de faim à ce métier ; mais aujourd'hui je vous ferai voir quarante sots dans la ville qui en vivent, et qui s'y enrichissent Ce sont tous d'honnêtes lourdauds qui vont tout doucement et tout uniment leur chemin , qui écrivent sur l'histoire , la politique , et qu'on loue; qui, s'ils avaient été faits savetiers, auraient toute leur vie raccommodé des souliers , sans qu'ib en eussent jamais fait. >• Yoyant que le métier de précepteur dans une pension n'était pas fort honorable , je me résolus d'accepter la proposition de mon cousin, et, ayant le plus grand respect pour la littérature, je saluai avec vénération la fameuse Grubstreet ( i ). Plein d'idées brillantes, je m'imaginais que j'allais marcher sur les pas des Dryden et des Otways. Dans le fait, je considérai la déesse de ce pays comme une mère par
(t) Grubfltreet est une rue de Londres dans un pan- ■vre quartier, où les logements et les aubei^es ëtant à meilleur m archet on suppose que tons les pauvres auteurs ^Mneorent. ( Note du traducteur. }
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excellence; car, quoique le commerce du monde puisse former le bon sens , la pauvreté que la déesse distribue à ses suivants , élève le génie» Plein de ces réflexions, je me mis à Tœuvre, et, considérant qu*ii restait les meilleures choses du monde à dire du côté faux, je résolus de faire un livre qui fût tout-à-fait neuf. J'habillai donc trois paradoxes avec vraisemblance. Mes propositions étaient fausses sans doute, mais elles étaient neuves. Les diamants réels de la vérité sont une marchandise qu^on a si souvent importée, que je n'avais de ressource que dans l'importation de quelque chose de brillant, qui, vu à une certaine distance, leur ressemblât. Quelle importance, quand j'y pense, était perchée sur ma plume pendant que j'écrivais! Je ne doutais point que tout le monde littéraire ne s'élevât contre mon système, mais j'étais préparé à tenir tête au monde littéraire. Semblable au porc-épic qui se roule sur luimême, présentant ses piquants pour défense, j'avais ma plume aiguisée contre tout assaillant. »
« Bien, mon enfant, m'écriai-je, et quel sujet
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traitas- tu? J*espère que tu n'oublias pas l*iinportance de la matière du second mariage des ecclésiastiques. Mais je ^interromps. Continue. Tu publias donc tes paradoxes; et que dirent les gens de lettres ? »
•t HéfasI répondit mon fils, le monde littéraire ne dit rien à mes paradoxes. Rien du tout. Chacun d'eux élait occupé à se louer, lui et ses amis, ou à critiquer ses ennemis ; et malheureusement je n'avais ni amis ni ennemis. J'éprouvai la plus cruelle de toutes les mortifications , le mépris. Étant un jour dans un café à réfléchir sur le sort de mes paradoxes , un petit homme entra dans la salle, se plaça à une table devant moi, et, après quelques instauts de conversation, s'étant aperçu que j^étais lettré, il tira de sa poche un paquet de prospectus, me priant de souscrire pour une nou- Telle édition qu'il allait donner de Properce avec des notes. Sa demaude produisit nécessairement ma réponse , qui fut que je n'avais pas d'argent; et cet aveu de ma part le conduisit à s'informer quelle était la nature de mes espérances. Toyant, par ma réponse.
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qu^elles n'étaient pas plus grandes que ma bourse n'était pleine : « Je vois bien , me dit*il, que vous ne connaissez pas la vill^ je vais vous donner quelques instructions là-dessus. Regardez ces prospectus. Parleur moyen, j'ai subsisté fort à mon aise pendant douze années.
Dès rinstanjt qu'un riche créole anive de la Jamaïque, ou .une riche douairière de sa province, je leur propose de sou^rire. J*assiège d'abord leur cœur par des flatteries , et quand par ce moyeu la brèche est faite , je l'attaque avec mes prospectus. S'ils souscrivent d'abord sans difficulté , alors je renouvelle mes sollicitations pour la permission de leur dédier l'ouvrage. Si je l'obtiens , je leur demande celle de faire graver leurs armes en tète de l'épître dédicatoire. Ainsi , continua-t-il , je vis aux dépens de la vanité, et je m'en moque..... Mais entre nous , je commence à être trop connu , je serais bien aise que vous vous prétassiez à m'obliger. Un seigneur de distinction vient de revenir justement d'Italie. Son portier connaît ma figure ; mais , comme il ne connaît point la vôtre, si vous voulez vous charger d'aller porter
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cette pièce de vers , je suis sûr que vous réussirez, et nous partagerons le profit. »
« Dieu me bénisse, m'écriai-je, Georges, estce là remploi de nos poètes à présent P Des gens d*uu talent supérieur s'abaissent |t ces indignités ! Peuvent > ils désbonorer si hopteusement la profession en faisant un vil trafic de louanges pour du pain ? »
« Oh ! non , mon père , répondit-il , un vrai poète ne s'abaisse jamais si bas ; car où il y a du génie, il y a de l'orgueil. Les hommes que je vous dépeins sont les mendiants de la rime. Un véritable poète , en même temps qu'il méprise toutes les difficultés pour acquérir de la gloire ,' est poltron pour souffrir le mçpris ; et il n'y a que les gens indigues d'être protégés, qui se soumettent à demander de la protection. Ayant le cœur trop haut pour m'avilir à ces indignités, et la fortune trop basse pour hasarder un second effort pour la gloire, je fus obligé de prendre un parti mitoyen , et d'écrire pour avoir du pain. Man je n'avais pas les qualités nécessaires pdur une profession où l'adressse seule assure le succès. Je ne pouvi^is réprimer ma passion secrète //. 2*
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pour la louange; en sorte que f employais à faire mon possible pour écrire bien et avec précision, un temps qui aurait été plus utile» ment employé à écrire niédiocrement , mais beaucoup. Mes petits ouvrages ne furent pas remarqués au milieu de la foule des écrits périodiques. Le public avait des occupations trop importantes,pours*amuseràremarquerrai5ance et l'agréable simplicité de mon style , et Thar^ moniede mes périodes futensevelie dans Poublî. Mes essab moururent avec les Essais sur la liberté , les Contes orientaux , et les Remèdes pour la morsure des chiens enragés; pendant que Veunide lui-même. Vomi de la vérité. Vomi de la libère. Vomi de Vhwnanité (i) , écrivaient mieux que moi parce qu'ils écrivaient plus vite. Je commençai donc à n'avoir pour compagnie que des auteurs négligés, comme moi, qui se louaient, se plaignaient et se méprisaient les
(i) Ce tOBt des noms imposants que tons les ëcrÎTains poUtiqoes, qvi insèrent des lettres dans las papiers pn« lilics, prennent ordinairement.
■ ( Note da traduclear. )
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uns les autres. La satièfaction que nous causaient les écrits de tout auteur que le public estimait, était en raison inverse de leur mérite. L'esprit des autres ne pouvait plus me plaire. Le malheur de mes paradoxes avait entièrement tari cette source de contentement pour moi. Je ne pouvais ni lire, ni écrire d'une façon qui me plût; car la supériorité dans un autre était Tobjet de mon aversion, et écrire était mon métier. Au milieu de ces sombres réflexions, étant un jour assis sur un banc dans le parc St-James , un jeune homme de bonne famille que j'avais connu à TUniversité m'aborda : nous nous saluâmes l'un Tautre en hésitant, lui presque honteux d'être connu de quelqu^un aussi mal mis que je Tétais , et moi craignant d'être méprisé. Mes craintes s'évanouirent bientôt ; car je trouvai qu'au fond Edward Tomhill était un bon garçon. »
« Que dis-tu, Georges ? m*écriai-je en Tinterrompant : Toruhill, tu le nommes! Ce ne peut être certainertient que notre seigneur. — Ah ! s'écria madame Arnold , est-ce que vous éles si voisin de M. Tornhill ? Il a été long- temps am^
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de notre famille, et nous attendons dans peu une visite de lui. »
u Le premier soin de mon ami , continua mon fils, fut de changer mes pauvres vêtements pour un bel habit qu'il me donna; enfin je fus admis à sa table sur le pied d'un demi-ami, d'un demifavori. Mon emploi était de raccompagner aux ventes publiques, de Tentretenir gai pendant qu'on faisait son portrait, de prendre la gauche dans son carrosse quand il n'y avait pQint d'autre compagnie, et de Paider à faire la débauche quand il était en humeur libertine. Outre cela, j'avais cent autres petites occupations dans la famille. J'avais beaucoup de petites choses ^ faire sans qu'on me l'ordonnât; j'étais muni d'un tire-bouchon pour le lui présenter ; je tenais en son nom les enfants de ses domestiques ; je chantais quand on me le demandait; j'étais toujours gai , toujours humble , et content sije le pouvais. Je n'étais cependant pas sans rival dans ce poste honorable. Un capitaine de ma-: rine, que la nature semblait avoir formé pour ^ne pareille place , me disputait l'affection de mon protecteur. Si^mère avait été blanchisseuse
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d*aD homme de qualité, et, par ce moyen, il avait acquis de bonne heure du goût pour les intrigues amoureuses et la généalogie. Comme cet homme faisait Tunique occupation de sa vie de s'introduire dans la connaissance des seigneurs, quoique plusieurs l'eussent écondnit à cause de sa stupidité, d'autres permettaient ses assiduités, parce qu'ils étaient aussi sots que lui. La flatterie étant sa profession , il la pratiquait avec une aisance inconcevable; et eu même temps que chaque jour le désir d'être flatté croissait chez mon patron^ la connaissance que j'acquérais chaque jour de ses défauts me dégoûtait de le louer. J'étais donc sur le point d'abandouner tout-à-fait le champ de bataille au capitaine , quand il se présenta une occasion où mon ami prétendu eut besoin de mon secours.
Il ne s'agissait de rien moins que de me battre pour lui contre un gentilhomme avec la sœur duquel on prétendait qu'il en avait mal agi. J'acceptai sans difficulté la commission , et, quoique je vois que ma conduite vous déplaise , je crus que je devais à l'amitié de ne pas le refuser. Je me battis donc; je désarmai mon adversaire.
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et j*eus bientôt après la satisfaction de découvrir que la dame insultée n'était qu'une fenqme du monde, et celui contre qui je m'étais battu , un escroc qui vivait avec elle. Les assurances de la reconnaissance la plus vive me furent prodiguées pour le service que je venais de rendre; 'niais, comme mon patron devait quitter la ville dans peu de jours, il ne trouva d'autre moyen de m'étre utile que de me recommander à son oncle sir William Tornhill et à un autre grand seigneur qui avait une place dans le gouvernement. Quand il fut parti , je n'eus rien de plus pressé que d'aller porter ma lettre de recommandation à son oncle. C'était un homme qui passait pour posséder toutes les vertus , et qui cependant était juste. Ses gens me reçurent de l'air le plus honnête; car on voit toujours dans la réception des domestiques le caractère du maitre. On m'introduisit dans une grande salle où sir William Tornhill vint bientôt me trouver. Je lui présentai ma lettre qu'il lut , et, après avoir réfléchi pendant quelques minuttss : « Quels sont, monsieur, me dit-il , les services que vous avez rendus à mon parent pour mériter qu'il
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VOUS recommaude si chaadeneDt ? Mais j« crois, monsieur, deviner votre mérite auprès de lui. Yous vous serez battu pour lui, et vous attendez que je vous récompense pour avoir été Finstniment de ses vices. Je souhaite de tout mon cœur que le refus que vous éprouvez de moi puisse être pour vous une punition de votre faute; mais plutôt je souhaite qu'il puisse vous conduire au repentir... » Je souffris avec patience la rudesse de ce traitement, parce que je sentais qu'il était juste. Ma seule ressource fut donc alors dans ma lettre pour Fhomme en place. Comme les portes des grands sont presque toujours assiégées par une troupe de gens prêts à les importuna.* de demandes ridicules, il me fut assez difficile d'être admis à lui parler. Cependant , après avoir dépensé la moitié de ma fortune, qui n'était pas considérable, à faire des présents aux valets, on m'introduisit dana une salle spacieuse pour attendre que Ton eût porté ma lettre à monseigneur. J'eus le temps, avant que la réponse vint, de considérer l'appartement où j'étais. Tout était grand et de bon goût Les peintures, la dorure, les meubles,
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me pétrifiaient d*admiration et m*inspiraîeiit les idées les plus grandes du maître. Ah ! me disais-je à moi-même , combien doit être grand celui qui possède tontes ces choses , qui a dans sa tête les affaires de TÉtat, et dans sa maison la moitié des richesses du royaume ! Certaine* ment la profondeur de son génie doit être immense. Pendant ces sublimes réflexions , j'entendis quelqu'un s'avancer pesamment. Ah !
me dis-je, voilà le grand homme lui-même.
Non , ce n'était qu'une fille de chambre. Bientôt après j'entendis de nouveau marcher; ceci doit être lui. Non ; ce n'était que le valet de chambre du grand homme. A la fin, sa Grandeur parut elle-même. « Est-ce vous, me dit-il, qui êtes le porteur de cette lettre? — Je répondis en inclinant. — Ah! dit-il, elle m'instruit que..... oui... eh bien!...» A cet instant même, un domestique lui remit une carte, et sans faire davantage attention à moi , il sortit de la salle, me laissant réfléchir à mon aise sur mon bonheur. Je ne le vis plus jusqu'à ce qu'un laquais me dit que sa Grandeur descendait pour monter en carrosse. Je courus aussitôt en bas, et je joignis
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ma voix à celle de deux ou trois autres personnes qui étaient là comme moi pour demander des ^grâces. Mais sa Grandeur allait trop vite pour nous, et gagnait son carrosse à grandes enjambées, de manière que je fus obligé d'élever ma voix le plus que je pus pour savoir si j*obtiendrais une réponse. Pendant ce temps, il murmura à demi-voix une réponse dont j'entendis une moitié; Tautre moitié fut emportée par le bruit des roues de la voiture. Je restai quelque temps le col tendu dans la posture d*un homme qui prête Toreille pour tâcher de saisir des sons, jusqu'à ce que, regardant autour de moi, je me trouvai seul à la porte de sa Grandeur. Ma patience élaitépuisée. Désespéré de tous les affronts que j'éprouvais, j'étais déterminé à me précipiter, et il ne me manquait qu'un précipice pour m'y jeter la tête la première. Je me considérais comme un de ces meubles de rebut que la nature avait jeté dans son garde-meuble pour y périr dans Toubli et dans l'obscurité. Il me restait cependant une demi-guinée, et je pensais que la fortune ne pourrait pas m'en priver. Mais, pour m'en assu-
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rer , je résolus d*aller à Tinstaiit même la dépenser pendant que je Pavais, et de m'en remettre ensuite au hasard pour le reste. Comme je marchais dans cette résolution , le bureau d'adresses de M. Cripse qui se trouvait sur mon chemin sembla m*inviter à y entrer. Dans ce bureau, M. Cripse offre obligeamment à tous les sujetsdeSaMajestéune récompense de trente livres par an , pour laquelle ils donnent en échange leur liberté et la permission qu'on les transporte en Amérique comme esclaves. Je m'estimai heureux de trouver une place où je pouvais noyer mes craintes dans le désespoir. J'entrai donc dans sa caverne; car on peut l'appeler ainsi, tant elle est obscure, humide et sale. Là , je trouvai un nombre de malheureux ,tous dans un état semblable au mien, attendant l'arrivée de M. Cripse, et présentant un tableau frappant de l'impatience anglaise. Leurs âmes hautaines, brouillées avec la fortune, déchargeaient ses injustices sur leurs propres cœurs. M. Cripse descendit enfin, et tous les murmures cessèrent Il daigna me regarder avec une distinction particulière, et il fut le premier homme qui, depuis
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un mois , m'eût parlé avec un air souriant. Après quelques questions, il trouva que j'étais propre pour tout au monde. Après avoir réûéchi uu peu sur les moyens de m'occuper, il se frappa le front, comme s'il venait de penser qu'il était question alors d'une ambassade que le synode de Pensilvanie devait envoyer aux Indiens Chiachas , et il m'assura qu'il s'emploierait pour me procurer la place de secrétaire de cette ambassade. Je savais en moi-même que mon homme mentait, et cependant sa promesse me fit plaisir, par la raison qu'elle était magnifique. Je partageai donc ma demi-guiuée : une moitié alla tenir compagnie à ses trente mille livres sterling de fortune, et avec l'autre je résolus d'entrer dans la première taverne pour me rendre plus heureux que lui. Comme je sortais avec cette résolution , je rencontrai à la porte un capitaine de vaisseau que j'avais connu autrefois légèrement, et il consentit de me tenir compagnie à vider un bol de punch. Gomme je n'ai jamais déguisé ma situation , il m^assura que j'étais au bord de ma ruine en écoutant les promesses du maître du bureau d'adresses ;