‹ Le ministre de Wakefield (volume 2)Chapitre 2 sur 18 · I0 I.E MINISTRE · texte numérisé non relu

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et qu'il n*aTait d'autre desàein que de me vendre pour les plantations.» Mais, continua-t-il Je crois que vous poumez , sans aller si loin , trouver moyen de gagner aisément votre vie. Croyezmoi, je fais voile demain pour Amsterdam. Que ne veuez-vous à bord comme passager.^ Tout ce que vous avez à faire en débarquant est d^enseigner l'anglais aux Hollandais , et je vous assure que vous ne manquerez pas d^écoliers et d'argent. Je suppose, ajouta-t-il, que vous entendez l'anglais, ou bien le diable s'en serait mêlé. » Je Tassurai que pour cela il pouvait en être sûr; mais je lui témoignai quelque doute de savoir si les Hollandais étaient curieux d'ap> prendre Tanglais. Il m'assura avec serment qu'ils aimaient la langue anglaise à la folie, et, sur sa parole, je m'embarquai le lendemain pour aller enseigner Tanglais en Hollande. Le vent fut bon : notre voyage fut court, et, après avoir payé mon passage avec la moitié de mes effets , je me trouvai comme un étranger tombé des nues dans une des principales villes d'Hollande. Dans mon état, je ne voulais pas laisser passer de temps sans enseigner. Je m'adressai

donc à deux on trois des gens qui passaient, dout l'apparence me parut promettre davantage : mais il était impossible que nous nous entendissions l'un l'autre. Ce ne fut qu'alors que je songeai que, pour apprendre l'anglais à des Hollandais , il fallait d'abord qu'ils m'apprissent le hollandais. Je fus surpris moi-même comment j'avais pu manquer de faire une réflexion si simple ; mais il est certain que je ne l'avais pas faite.

« Ce projet ainsi évanoui, j'eus quelque envie de me rembarquer tout de suite pour retourner en Angleterre : mais m'étant rencontré en compagnie avec un étudiant irlandais, notre conversation tourna sur des sujets de littérature; car je vous ferai observer en passant que j'oubliais toujours ma misère quand je trouvais occasion de m'entretenir de ces matières. Il m'apprit que, dans TUniversité où il étudiait, il n'y avait pas deux hommes qui entendissent le grec : cela me surprit. Je pris à Tinstant la résolution d'aller à Louvain, et d'y gagner ma vie à easeigner le grec. Je fus encouragé dans mon projet par mon camarade, qui me fit en-

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tendre que je pouvais faire ma fortane à ce métier.

«< Je me mis en route le lendemain matin , plein d'espérance : chaque jour voyait diminuer le fardeau de mes nippes comme le panier de pain d'Ésope ; car je les donnais en paiement pour mon logement à mesure que je voyageais.

Quand j'arrivai à Louvain , je ne voulus point aller faire ma cour aux professeurs inférieurs ; mais je pris le parti d'aller tout droit offrir mes talents au principal luirroème. J'y allai, je fus admis à lui parler, et je lui offris mes services comme maître en langue grecque, dont j'avais appris qu'on manquait dans son Université. Le principal parut d'abord douter de mes talents ; mais j*ofiDris de l'en convaincre sur-le-<!hamp , en traduisant devant lui en latin une page de tel auteur grec qu'il voudrait choisir. Gomme il vit que cela était sérieux , il me parla en ces termes : « Vous voyez, jeune homme, que je n'ai jamais appris le grec, et je ne vois pas que j'en aie jamais eu besoin. J'ai eu le bonnet et la robe de docteur sans grec. J'ai dix mille florins par an sans grec. Je bois et mange bien sans

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grec. Enfin , je ne sais point le grec, et je ne crois pas qu*il serve à quelque chose. »

« J^étais alors trop loin de chez moi pour songer à m'en retourner, ainsi je résolus d'avancer. Je savais uu peu de musique; j'avais uue voix passable; et de ce qui avait fait autrefois mon amusement, je fis un moyen de me procurer ma subsistance. Je traversai la partie de la Flandre où les paysans sont assez pauvres pour être joyeux ; car j'ai toujours remarqué qu'ils étaient gais en proportion qu'ils étaient plus malheureux. Quand j'approchais de la maison d'un paysan à la chute du jour, je jouais un de mes airs les plus gais , et cela me procurait nonseulement un logement pour la nuit, mais de quoi vivre pour le lendemain. J'essayai une fois ou deux de jouer pour des gens comme il faut; mais ils trouvaient que je jouais horriblement, et ils ne me donnèrent jamais la moindre bagatelle : cela me paraissait d'autant plus extraordinaire, que, quand je jouais autrefois en compagnie pour mon seul plaisir, mon exécution ne manquait jamais de ravir l'assemblée, surtout les dames ; mais , comme j'avais alors ma

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seule ressource pour vivre , on la trouvait misérable ; ce qui prouve combien le monde est disposé à estimer bas les talents par lesquels un homme gagne sa vie.

« J'arrivai de celte manière à Paris , sans autre dessein que de voir la ville, et de m'en retourner. Le peuple de Paris aime beaucoup mieux les étrangers qui ont de l'argent que ceux qui ont de Tesprit. Comme je n'avais ni Tun ni Tautre, vous pouvez bien imaginer que je ne fus pas fort bien accueilli. Après m'étre promené dans la ville quatre ou cinq jours , et avoir vu les meilleures maisons par dehors, je me préparais à quitter celte ville où Thospilalité est vénale , quand , passant dans une des principales rues, je rencontrai notre cousin à qui vous m'aviez recommandé. Sa rencontre me fil beaucoup de plaisir, et la mienne, je crois , ne lui fit pas de peine. Il s'informa des motifs qui m'avaient amené à Paris, el m'apprit que son occupation actuelle en cette ville était de ramasser des tableaux , des médailles, des gravures, et des antiques de toute espèce, pour un particulier de Londres, qui

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veoail d*acquérir tout d'un coup une grande fortune et du goût. Je fiis d'autant plus surpris de voir mon cousin choisi pour cet emploi j que lui-même m'avait assuré plusieurs fois qu'il ne s'entendait point du tout dans ces matières. Sur ce que je lui demaudai comment il avait fait pour devenir connaisseur en si peu de temps, il m'assura qu'il n'y avait rien de plus aisé ; que tout le secret consistait en deux règles : Tune de faire toujours l'observation que le tableau aurait pu être meilleur si le peintre avait pris plus de peine ; l'autre , de louer les ouvrages de Pielro Perugino. « Mais, me dit-il comme je vous ai appris autrefois à être auteur à Londres, je veux vous apprendre l'art d'acheter des tableaux à Paris. »

•* J'acceptai de bou cœur sa proposition, parée que c'était un moyen de vivre, et que tout ce que je cherchais était de vivre. J'allai donc chez lui, je me vêtis mieux par son secours, et je l'accompagnai aux ventes de tableaux oùl'oa attendait des Anglais pour acheteurs. Je ne îu$ pas peu surpris de le voir counu des gens du plus beau monde , qui s'en rapportaient à son //. 3 *

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jugement sur chaque tableau et chaque médaille comme à un guide infaillible et au modèle du goût. Il tirait bon parti de ma présence dans ces occasions; car, quand on lui deman> dait son avis, il me tirait gravement à l'écart, il me demandait le mien , levait les épaules , regardait avec finesse , retournait et assurait la compagnie qifil n^pouvait donner son opinion sur une affaire de cette importance. Cependant il se trouvait des occasions où il fallait montrer plus d'impudence. Je me ressouviens de l'avoir vu , après avoir dit que la peinture d'un tableau n'était pas assez moelleuse, prendre d'un air assuré un brosse et du vernis brun qui se trouvaient là par hasard , en frotter tranquillement la pièce devant la compagnie , et demander ensuite si les teintes n'avaient pas gagné par l'opération.

« Quand il eut fini sa commission à Paris, il m'y laissa fortement recommandé à plusieurs personnes de distinction comme fort propre à servir de gouverneur à un jeune homme dans ses voyages, et je fus quelque temps après employé en cette qualité par un Anglais qui avait

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amené son pupille à Paris, pour l'envoyer de là faire son tour de l'Europe. Je fus donc choisi pour gouverneur du jeuue homme, sous la condition qu'il se gouvernerait toujours à sa fantaisie. Mon pupille, en effet, entendait bien mieux que moi Tart de ménager l'argent. Il était l'héritier d'un bien de deux cent mille livres sterling , qu'un oncle mort dans les In> des orientales lui avait laissé; et ses tuteurs, pour le mettre en état de gouverner sa fortMue, l'avaient mis apprenti chez un procureur :

aussi l'avarice était sa passion dominante. Toutes ses informations en route roulaient sur les moyens d'épargner l'argent, de voyager à moins de frais , et de savoir où il pourrait acheter quelques marchandises sur lesquelles il y eut du béuéfice à faire eu les revendant à Londres. Il avait assez de goût pour voir les curiosités qui se trouvaient sur le chemin , et qu'on pouvait voir pour rien; mais s'il fallait payer quelque chose pour les voir , il assurait ordinairement qu'il avait entendu dire que cela ne valait pas la peine d'être vu. Il ne payait jamais un mémoire sans faire l'observation combien la dé'

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pense était prodigieuse en voyageant; et cependant il n'avait pas encore vingt-un ans. Quand nous fûmes à Livourne , en nous promenant sur le port , il s'informa combien coûtait le passage de là en Angleterre par mer. Ayant su que ce n'était qu'une bagatelle en comparaison de la dépense du voyage par terre , il ne put résister à la tentation. Il me paya donc la petite portion d'appointements qui m'était due, me quitta , et s'embarqua pour Londres avec un seul domestique.

« Je me trouvai donc encore une fois abandonné au milieu du monde sans ressource; mais j'y étais alors accoutumé. Mon talent pour la musique ne pouvait me servir à rien dans un pays où le moindre paysan était meilleur musicien que moi ; mais j'avais acquis alors uu autre talent qui pouvait me servir aussi bien : c'était de l'habileté à disputer. Dans toutes les Universités étrangères et dans les couvents , il y a de certains jours où l'on soutient des thèses philosophiques contre tout venant ; et si le disputant montre quelques talents , il reçoit un petit présent en argent, un dîner et un lit pour

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la nuit. Ce fut aiusi que je fis ma route d*Jtalie en Angleterre , allant de ville en ville, examinant les hommes de plus près : et je puis dire que j*ai vu les deux côtés du tableau. Mes remarques cependant ne furent pas en grand nombre. J'ai vu que les monarchies étaient le meilleur gouvernement pour les pauvres , et les républiques pour les riches. J'ai vu que , dans tout pays , la richesse élait un nom qui remplace celui de liberté, et qu^il n'y a pas d'homme si ami de la liberté qui ne voulût soumettre la volonté de quelques individus à la sienne.

« A mou arrivée en Angleterre , mon dessein était d'abord de vous présenter mes respects , ensuite de m'engager comme volontaire pour la première expédition qui se rencontrerait ; mais, dans ma route, ma résolution changea par la rencontre d*une ancienne connaissance que je retrouvai , qui était membre d'une troupe de comédiens qui allaient faire une campagne pendant l'été dans la province. La troupe ne parut pas éloignée de m'admetlre : tous les acteurs cependant m'avertirent de l'importance de mon

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entreprise ; que le public était un monstre à plusieurs têtes, et qu'il en fallait avoir une bonne pour lui plaire ; que ce n*était pas Taffaire d*uo jour que d'apprendre àjouer , etque, sans quelques mouvements d'épaules que la tradition conservait, et dont on usait sur le théâtre , seulement depuis cent ans, je ne pourrais jamais prétendre à plaire. Une autre difficulté fut de me fixer des rôles, parce que presque tous étaient retenus. On me promena donc de rôles en rôles pendant quelque temps, jusqu'à ce qu'enfin on se fût décidé pour celui àHHoratio , que la présence de la compagnie m*a heureusement empêché de jouer. »

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