‹ Le ministre de Wakefield (volume 2)Chapitre 5 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

11 ii*y a que les méchants qui puissent être long-temps et tout-à-fait malheureux.

Il nous fallut quelque assiduité pour rendre uutre nouvelle habitation aussi comuode qu'il était possible, et en peu de temps tout devint aussi serein qu'auparavant. Comme mon bras m'empêchait d'aider mon fils dans nos occupations ordinaires, je faisais à ma famille des lectures de livres que nous avions sauvés en petit nombre, et surtout de ceux qui, en amusant l'imagination, contribuaient à tranquilliser le cœur. Nos honnêtes voisins venaient tous les jours nous voir et nous témoigner la plus tendre sensibilité; ils fixèrent même entre eux un temps où ils devaient tous se réunir pour nous aider à rétablir ma première maison*. L'honnête fermier William n'était pas des derniers

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à nous faire visite, et il nous offrit cordialement son amitié. Il aurait même de bon cœur renouvelé ses propositions pour ma fille , mais elle les rejeta de manière à lui ôter toute espérance. Son chagHn semblait devoir continuer , et elle était la seule personne» de notre petite société qui, dans une semaine, ne re^ couvra pas sa gaieté ordinaire. Elle avait alors perdu cette innocence qui n'a à rougir de rien, qui lui enseignait autrefois à se respecter ellemême en même temps qu elle se plaisait à plaire. L'inquiétude possédait alors fortement son esprit; sa beauté commença à diminuer en même temps que son tempérament à s'affaiblir, et la négligence dont elle était pour sa personne, contribuait encore davantage à cette diminution. Toutes les tendres épitbètes que Ton donnait à sa sœiur arrachaient un soupir de son cœur et des larmes de ses yeux ; et , comme un vice, quoique déraciné, en fait presque toujours croître d'autres à sa place ; de même sa faute, quoique expiée par le repentir, laissa <lerrièrê elle la jalousie et l'envie. Je m'effor- ^is par mille moyens de diminuer ses cha- //. 5 *

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grÎDS , et j'oubliais même mon mai par l'intérêt que je prenais au sien; recueillant des passages amusants des histoires qu*une bonne mémoire et beaucoup de lecture me rappelaient. » Notre bonheur , lui disais-je, ma chère, dépend d'un être qui peut le faire naîire par mille moyens que nous ne pouvons prévoir, et qui se moque de toute notre prudence. S'il te faut un exemple pour prouver cette vérité, je vais te racouter, mon enfant, une histoire qui nous est rapportée par un historien grave , quoiqu'il soit quelquefois un peu romanesque. c< Mathiide fut mariée fort jeune à un seigneur napolitain de la première distinction , et elle se trouva veuve et mère à Page de quinze ans. Un jour qu'elle caressait son fils encore enfant à une fenêtre de son appartement qui donnait sur la rivière de Vulturne , Tenfant s'élança subitement hors de ses bras dans la rivière et disparut à l'instant. La mère , saisie d'effroi, se jeta à l'eau pour sauver son enfant ; mais , bien loin d'avoir pu le secourir , elle échappa elle-même avec beaucoup de peine au danger d'être noyée , et fut jetée sur

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le bord opposé, au monient justement où quelques'soldats français pillaient le pays , et ils la firent prisonnière.

«c Comme la guerre se faisait alors entre les Français et les Italiens avec la dernière inhumanité, les Français qui Pavaient prise allaient commettre sur elle les deux extrêmes que suggèrent la passion effrénée et la cruauté. Un jeune officier cependant s'opposa à cette basse résolution, et, quoiqu'ils fussent obligés de faire une retraite très-préci pi tée, il la mit en croupe derrière lui, et la remeua saine et sauve dans la ville de sa naissance. La beauté de la dame av^it d'abord charmé ses yeux; son mérite charma bientôt son cœur. Ils se marièrent ; il s'éleva aux postes les plus importants; ils vécurent long-temps ensemble, et furent heureux ; mais le bonheur d'un militaire ne peut jamais être permanent. Après quelques années, les troupes qu'il commandait ayant été repoussées, il fut obligé de se sauver dans la viMe où il avait vécu avec sa femme. La place fut assiégée , et fut enfin prise. On trouve dans peu d'histoires des exemples d'une inhumanité sem-

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blable à celle que les Français et les Italiens exerçaient dans ce temps les nos envers les aatres. Les vainqueurs résolurent de faire mourir tous les prisonniers français, mais surtout répoux de rinfortunée Mathilde , parce que c'é^ tait lui qui avait été la principale cause de la longue défense de la place. Leurs résolutions étaient ordinairement exécutées aussitôt qu'elles étaient prises. L'officier prisonnier fut amené , et Texécuteur avait la bacbe prête , pendant que les spectateurs, dans un silence terrible, attendaient le coup fatal , qui n'était suspendu que jusqu'à ce que le général qui présidait eût donné le sigual. Ce fut dans cet intervalle d'attente et d*inquiétude, que Matbilde vint pour dire le dernier adieu à son mari et à son libérateur , déplorant sa malheureuse situation et la cruauté du destin qui Tavait sauvée de la mort dans la rivière de Vultume , pour la rendre témoin de malbeurs plus terribles. Le général , qui était un jeune homme, fut frappé de sa beauté et de ses infortunes ; mais sou émotion augmenta quand il lui entendit parler de ses premiers malheurs. Le général était son

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fib , Tenfant pour lequel elle avait couru tant de dangers. Il la reconnut tout-^-coup pour «a mère , et tomba à ses pieds. On suppose aisément le reste, le prisonnier fut mis en liberté ; et tout le bonheur que Tamour, Tamitié et le devoir respectueux peuvent procurer , se trouva réuni dans ces trois personnes. »

C'était ainsi que je tâchais d^amuser et de distraire ma ûUe; mais elle ne me prêtait qu'une attention partagée : car ses propres malheurs occupaient toute la pitié qu'elle avait autrefois pour ceux des autres , et rien ne lui causait dt soulagemeut. En compagnie , elle craignait le mépris, et dans la solitude elle ne trouvait qu'affliction. Elle était dans cet état malheu» reux quand nous reçûmes des avis certaias que M. Tornhill allait épouser miss Wilmot , pour laquelle j'avais toujoura soupçonné qu'il avait un goût réel, quoique devant moi il saisit toutes les occasions de marquer du mépris pour sa personne et pour sa fortune. Cette nouvelle ne servit qu'à redoubler l'affliction de ia pauvre Olivia. Une infidélité si marquée était au-dessus de ce que ses forces pouvaient sou-

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tenir. Je résolus cependant de m^informer plus exactement, et de prévenir , s'il était possible, Texécution de son dessein , en envoyant mon fils chez M. Wilmot Toncle , avec des instructions pour savoir la vérité du bruit qui courait, et pour remettre à mademoiselle Wilmot une lettre qui Tinstruisait de la façon dont M. Tornhill s'était comporté envers nous. Mon fils y alla en conséquence de mes ordres , et revint trois jours après, m'assurant que le bruit était véritable ; mais qu'il lui avait été impossible de remettre ma lettre à mademoiselle Wilmot, parce qu'elle était allée avec M. Tornhill faire des visites dans le pays aux environs ; qu'il l'avait laissée pour lui être rendue. Ils devaient être mariés, nous dit-il, dans peu de jours, ayant paru ensemble à l'église le dimanche précédent en grande pompe , la future accompagnée de six jeunes demoiselles en blanc , et le futur d'autant de jeunes gens.

L'approche de leur mariage remplissait tout le pays de joie, et ils se promenaient ordinairement ensemble dans le plus bel équipage qu'on eût vu dans le lieu depuis bien des années.

Tous les parents des deux familles étaient là , et particulièrement Tonde du chevalier sir William Tornhill, qui avait nue si belle réputation. Il ajoutait qu'on ne voyait que fêtes et réjouissances ; que tout le pays faisait Téloge de la beauté de la demoiselle , et de la bonne mine du monsieur ; qu*ils étaient tous deux extrêmement amoureux Tun de l'autre , et il finit par dire qu'il ne pouvait s'empêcher de regarder M. Tornhill comme l'homme le plus heureux du monde.

« £h bien ! repris-je, qu'il le soit, s'il le peut. Mais , mou fib , regarde ce lit de paille, ce toit entr 'ouvert, ces murailles qui tombent en ruine, et ce plancher humide ; mon corps ainsi estropié par le feu, et mes enfants pleurant autour de moi en me demandant du pain. Tu vois tout cela ici, et cependant ici, oui, mon fils, ici, tu vois uu homme qui ne voudrait pas changer son état pour tout ce prétendu bonheur. O mes enfants! si vous pouviez apprendre à vous entretenir avec votre propre cœur, et connaître quelle bonue compagnie vous pouvez avoir avec lui, vous ne feriez guère attention à la pompe

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et à réclat des méchants. Presqtte tous l«»

hommes s*accordent à appeler la vie un passage , et eux-mêmes des voyageurs. La comparaison peut être encore rendue pUis utile en observant que les bons sont joyeax et sereins dans la route comme des voyageurs qui regaguent leur demeure, et que les méchants au contraire n'ont que des intervalles de bonheur comme des gens qui vont en exil. »

Ma compassion pour ma pauvre fille, qui, accablée par ce nouveau coup , s*évanouit , interrompit la suite de mon discours; je dis à sa mère de la soutenir , et au bout de quelque temps, elle revint à elle. Depuis ce temps elle parut plus calme, et j'imaginai qu'elle avait pris enfin son parti ; mais les apparences me trompèrent. Sa tranquillité n'était qu'une langueur occasionnée par un chagrin excessif.Un secours de provisions que mes paroissiens m'envoyaient charitablement , sembla répandre la joie dans le reste de ma famille, et je n'étais pas fâché de les voir gais et contents. Il aurait été injuste de réprimer leur satisfaction pour les forcer à partager une mélancolie opiniâtre , ou

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de les accabler du fardeau d'une tristesse qu'ils D*éprouTaient pas* La petite histoire alla donc encore une fois à la ronde; on demanda la chanson, et la joie voulut bien encore une fois visiter notre petite habitation.

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