‹ Le ministre de Wakefield (volume 2)Chapitre 4 sur 18 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

On pardonne aisément à quelqu'un qa*on

aime.

Le lendemain matin je pris ma fille en croupe, et me mis en rmite pour retourner au logis. Chemin faisant, je m'efforçais de calmer par toutes sortes de raisons ses craintes et ses douleurs, et de Tanner de résolution pour soutenir la présence d'une mère offensée. Je prenais occasion de la vue d'un beau paysage qui se présentait à nos yeux , pour lui faire re> marquer combien le ciel avait été meilleur envers nous, que nous ne sommes les uns envers les autres, et que les malheurs de la façon même de la nature étaient en fort petit nombre. Je rassurai qu'elle ne trouverait point de changement dans ma tendresse pour elle, et que, pendant le reste de mes jours, elle pouvait

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compter sur mes conseils et mes instructions. Je Tannais contre la censure du monde; je lui faisais voir que les livres étaient une compagnie douce et irréprochable pour les malheureux , et que, s'ils ne pouvaient pas nous procurer les plaisirs de la vie , ils nous apprenaient du moins à la supporter.

Je devais mettre le cheval de louage que je montais , à que hôtellerie sur le chemin à environ cinq milles de ma maison ; et comme j'étais bien aise de préparer ma famille pour la réception de ma fille, je résolus delà laisser cette nuit dans rhôteilerie, et de revenir le lendemain malin avec sa sœur Sophie la chercher. Il était nuit avant que nous fussions arrivés à l'hôtellerie ; cependant, après lui avoir fait fournir une chambre décente , et lui avoir fait préparer les rafraîchissements convenables, je l'embrassai et pris le chemin de la maison. Mon cœur sentait un nouveau plaisir à mesure que j'en approchais , semblable à un oiseau que quelque bruit a fait fuir de son nid ; mes désirs devançaient mes pas et voltigeaient autour de ma petite famille. Je songeais à toutes les choses

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tendres que j*allais dire, et je prévenais la bienvenue que j'allais recevoir. Je sentais déjà les tendres erabrassements de ma femme, et je souriais à la joie que mes petits témoigneraient de me revoir. Comme je marchais doucement, la nnil s'avançait. Les laboureurs s'étaient retirés pour prendre leur repos ; on ne voyait plus de lumières dans les chaumières ; ou n'entendait plus d'autre bruit que celui du coq qui chan* tait, ou des chiens qui aboyaient. J'approchai de ma petite retraite avec un plaisir inexprimable, et, avant que je fusse à cent pas de la maison , mon chien accourut pour me caresser, n était alors près de minuit quand je vins frapper à ma porte, tout était calme et tran* quille. Mon cœur était dilaté par la joie, quand je fus surpris de voir la maison qui était en flammes , et le feu qui sortait par toutes les ouvertures. Je jetai un cri terrible et convulsif, et je tombai sur le pavé sans sentiment. Le bruit que je fis éveilla mon fils qui, voyant le feu, éveilla à l'instant sa mère et ses sœurs. Tous coururent dehors nus , la tète perdue par la f^'ayeur, et leurs cris me rappelèrent à la vie;

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mais ce ne fut que pour me présenter de nouveaux objets de frayeur; car, pendant ce temps, les flammes avaient gagné le toit de la maison qui s'enfonçait partie par partie , tandis que ma famille debout, dans une agonie qui ne lui permettait pas de parler , regardait comme* si elle se fût amusée de la clarté. Je tournai mes yeax tour à tour sur eux et sur la maison , et je regardai autour de moi pour voir mes petits enfants; mais ils n'y étaient pas. «Oh ! malheureux que je suis ! où sont, m'écriai-je, ces petits? — ^Ils sont brûlés dans les flammes, répondit ma femme d'un air calme, et je mourrai avec eux.» Au même instant , j'entendis en dedans le cri des enfants que le feu venait d'éveiller. Rien n'aurait pu m'arrèter. « Où sont , où sont mes enfants, m'écriai-je, en me jetant au travers des flammes et brisant la porte de la chambre où ils étaient, où sont mes petits ? — Ici , papa, ici,» crièrent-ils tous ensemble. Les flammes prenaient déjà au lit où ils couchaient. Je les saisis tous deux dans mes bras , et je les emportai le plus promptement que je pus au travers des flammes. A peine fus-je sorti que le

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plancher de la chambre s'enfonça. « A présent , m'écriai-je, serrant mes enfants dans mes bras, que le feu consume la maison , que tout ce que je possède soit brûlé : les voici. J'ai sauvé mon trésor. Toici, ma chère, voici nos trésors, et nous pourrons encore être heureux. » Nous baisâmes mille fois nos petits ; ils nous passaient leurs bras autour du col , et semblaient partager nos transports, tandis que ma femme riait et pleurait tour à tour.

Je demeurai alors tranquille spectateur des flammes, et après quelques moments, je commençai à sentir de la douleur à mon bras qui était grillé considérablement jusqu^à Tépaule. J'étais par là hors d'état d'aider mon fils, soit pour tâcher de sauver quelques effets, soit pour emi)ècher les flammes de gagner nos grains.

Pendant ce temps, l'alarme se répandit chez nos voisins , qui accoururent pour nous secourir; mais tout ce qu'ils purent faire fut d'être comme nous tranquilles spectateurs des flammes. Mes effets, parmi lesquels étaient des billets de banque que je conservais pour la dot de mes filles, furent entièrement consumés, à

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l'exception d'une boite et de quelques papiers qui étaient dans la cuisine, et deux ou trois autres bagatelles que mon fîls sauva dans le commeucement. Les voisins contribuèrent autant qu'ils purent à soulager notre malheur. Ils nous apportèrent des habita, et nous fournirent des ustensiles de cuisine dans une petite chaumière qui était à quelque dislance de notre maison ; en sorte qu'au jour nous eûmes du moins une misérable retraite. Mon honnête voisin Flamborough et ses enfants ne furent pas les moins empressés à nous fournir ce qui nous était nécessaire , et à nous donner toutes les consolations qu'un bon cœur et une bienfaisance naturelle pouvaient leur suggérer.

Quand les craintes de ma famille furent un peu apaisées, la curiosité de savoir la caase de ma longue absence prit la place. Les ayant donc instruits de chaque particularité, je commençai à les préparer à la réception de notre pauvre égarée ; et quoique nous n'eussions rien que de la misère à partiiger avec elle, je les exhortai à l'admettre avec bienveillance à ce qui nous restait. Cette tâche aurait été plus difficile sans le

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malheur que nous venions d*éprouver, qui avait abaissé l'orgneil de ma femme, et qui avait émoussé son affliction de la ftiite de sa fille par d'autres plus sensibles. N'étant pas en état d'aller moi-même chercher ma pauvre fiHe , parce que mon bras était devenu phis douloureux , j'envoyai mon fils et ma fille qui furent bientôt de retour, soutenant la malheureuse pécheresse , qui n'osait pas regarder sa mère, que toutes mes instances ne pouvaient pas engager à se réconcilier avec sa fille; car les femmes sont plus impitoyables pour les fautes des autres femmes que les hommes.vMademoiseIle, disait la mère, vous venez ici dans un bien pauvre endroit après tant de braverie. Ma fiUe Sophie et moi ne sommes pas en état d'amuser beaucoup quelqu'un qui est accoutumé à ne voir que des gens de condition. Oui, mademoiselle Olivia, votre pauvre père et moi avons bien souffert à votre sujet : Dieu veuille vous pardonner! » Pendant cet accueil , la malheureuse victime était debout, pâle et tremblante, incapable de pleurer et de répondre; mais je ne pus voir sa détresse sans rien dire ; c'est pourquoi

prenant un air de sévérité qui se faisait toujours ubéir à Tinstant : « Femme , dis- je à la miennej, faites une fois pour toutes attention à ce que je vous dis. Je vous ai ramené ici une pauvre malheureuse égarée : son retour i son devoir demande le retour de notre tendresse pour ellp. Voilà les malheurs réels de la vie qui fondent sur nous, ne les augmentons point par des di« visions de famille. Si nous vivons ensemble en bonne intelligence, nous pourrons encore trouver le contentement , parce que nous sommes assez entre nous pour fermer notre porte aux censeurs, et pour nous soutenir Tun Tautre.

Le ciel promet le pardon à ceux qui se repenteot ; imitons son exemple. Les anges se réjouissent plus pour un pécheur qui se repent , que pour un grand nombre de justes qui ne sont jamais sortis du sentier de la justice ; et cela est raisonnable ; car le seul effort par lequel nous nous arrêtons court dans la descente glissante qui conduit à la perdition , est en soi un acte qui exige qu'on déploie plus de force, qu'une marche tranquille dans un chemin égal et uni. »

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